‹ Le roman de toutes les femmesChapitre 21 sur 22 · J, F. MAUSOLÉE · texte numérisé non relu

J, F. MAUSOLÉE

Voici quel a été le second chapitre de mon roman. Passons au troisième.

II y a huit jours je reçus de mon ancien maître, actuellement à la campagne, une lettre ainsi conçue :

< Mon cher Alphée,

* C’est à vous, dont le succès vient d’illustrer si brillamment mon école, que je m’adresse pour un service que vous êtes particulièrement digne de me rendre. C’est d’ailleurs une occasion nouvelle de donner une preuve de votre beau talent. Des commandes du gouvernement me forcent, pendant un an au moins, à refuser tous les travaux qui me seraient demandés : aussi je renvoie à vous une personne qui désire éterniser, par une œuvre d’art, l’amour qu’elle conserve à son mari, mort depuis un an. C’est drôle, mais c’est comme ça. Cette dame a songé à moi pour l’exécution d’un monument funèbre auquel elle est disposée à consacrer des sommes considérables. Mais, comme je vous l’ai dit, il m’est impossible d’accepter en ce moment. Je lui ai promis que je lui enverrais un de mes meilleures élèves, un artiste dont la réputation naissante éclipsera un jour la mienne. Et maintenant, je vous prie de ne pas me démentir en refusant de me remplacer dans ce travail, qui peut vous rapporter gloire et profit.

« Allez donc au plus vite chez madame Champlouis, rue deVaugirard. Ma lettre vous servira d’introduction.

LE MAUSOLÉE

« Je serre avec amitié votre main, que je vois avec tant de plaisir rivale de la mienne.

« Votre ami,

Vous comprenez, mon ami, que ceci devenait trop piquant pour que je refusasse la proposition que me faisait mon illustre maître. Enchanté d’ailleurs d’avoir un motif sérieux pour renouer avec madame Champlouis, j’allai chez elle le lendemain môme, muni de la lettre de P...

On m’apprit que madame Champlouis était allée passer huit jours dans sa famille, qui habite aux environs de Paris J’attends avec impatience que son retour vienne fournir matière à un nouveau chapitre de ce roman, dont je vous apprendrai le dénoûment, s’il y jen a un toutefois.

Adieu, mon cher Stanislas... Encore une fois, ne vous découragez pas, et venez vite à Paris, où vous serez accueilli avec joie par le public, qui aime les nouveaux et fiers génies. Vous ôtes encore inconnu, mais vous ne le serez pas longtemps : en trois pas, des géants comme vous arrivent à la gloire, ou la gloire va au-devant d’eux.

Tout à vous,

Alphée de Marissac.

LE MAUSOLÉE

Six mois se sont écoulés depuis le jour jdù Àlphée de Marissac écrivait à son ami la lettre qui précède ce chapitre, et c’est dans l’atelier d’Àlphée que nous con duisons le lecteur. On sait à peu près ce que c’est qu’un atelier d’artiste, et nous croyons pouvoir nous dispenser d’en donner une description détaillée. Situé au rez-dechaussée d'une maison de la rue de l’Ouest, cet atelier se composait d’une grande pièce très-élevée qui recevait le jour par un immense châssis vitré et ouvrait sur un jardin, avec lequel on entrait en communication par une porte également vitrée. Les murailles, recouvertes d’un badigeon gris destiné à égaliser la lumière, étaient garnies d’un grand nombre de moulages en plâ tre, et sur un rayon formant galerie se trouvaient plusieurs ouvrages achevés ou à l’état d’ébauche : des groupes, des figures, des bustes en marbre et en plâtre, et parmi ces bustes, celui de Lucien de Marissac en costume de lieutenant avec sa décoration. Au milieu de la pièce, sur un immense tréteau, s’élevait un lourd bloc de marbre, que le ciseau du praticien avait déjà assez dégrossi pour qu’on y pût reconnaître en grand la copie d’un modèle en terre, qui se trouvait exposé à côté, et dans lequel, après un court examen, il était facile de reconnaître un monument funèbre.

En ce moment, Alphée, en tenue d’atelier, continuait avec madame la comtesse d’Àlpuis une conversation

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commencée depuis une heure, et semblait lui expliquer les sujets allégoriques dont se composait son œuvre.

— Vous êtes un artiste d’un grand talent, mon cher Alphée, disait la comtesse; mais vous êtes aussi un grand maître en fait de diplomatie ; et vous avez fait, non pas sans le vouloir, deux chefs-d'œuvre, et celui que j’admire le plus n’est pas celui de votre ciseau... Seulement permettez-moi de vous dire que vous avez répondu à mes offres de service par une discrétion dont je devrais peutêtre vous garder rancune, surtout maintenant que vous ' daignez recourir à mon aide. Voyons, en deux mots, soyez franc : quel est votre but? où voulez-vous en venir? Est-ce seulement la reconnaissance qui vous pousse à élever à l’homme qui a été votre bienfaiteur une tombe qui sera un chef-d’œuvre de l’art en môme temps qu’un chef-d œuvre d’ironie , si toutefois je ne me suis pas trompée, comme a bien voulu se tromper ma naïve amie, qui s’est entièrement confiée à moi pendant que vous faisiez le discret? Voyons si elle a été confiante jusqu’au bout, où en êtes-vous avec elle ?

— Je n’ai rien à ajouter à ce que vous a appris madame Ghnmplouis répondit Alphée. Après avoir longtemps refusé de me confier l’exécution d’un monument qui doit consacrer la mémoire de l’homme dont elle porte le nom, je suis parvenu à vaincre ses refus, en invoquant le droit presque filial que j’avais de m’associer à cet acte de religieux souvenir. C’est grâce à M. Champlouis que j'ai pu acquérir la position que j'occupe dans les ails, et si je n ai pu lui prouver ma reconnaissance pendant sa vie, j’ai dù saisir avec empressement l’occa-

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sion qui me permettait d’en attester publiquement après sa mort. Je le répète, M. Champlouis a eu longtemps pour moi une tendresse toute paternelle, et un fils a bien, que je pense, le droit d’élever une tombe à son père.

— Certainement, cela est très-louable, et il n’y a pas lieu de vous en blâmer, mon cher enfant ; mais êtes-vous bien sûr que le sentiment que vous invoquez n’a pas changé de nom depuis le jour où vous avez commencé ce travail, qui ferait votre réputation, si elle n’était pas déjà faite ? Est-ce seulement la reconnaissance qui vous a inspiré? Et cette reconnaissance si ingénieusement prétextée et exploitée n’a-t-elle pas été un chemin au bout duquel, sans le vouloir, vous vous êtes trouvé sur la frontière de l’oubli ?

— Ah! Madame! fit Alphée avec un geste contraint.

— Et vous ne vous y êtes pas trouvé seul, continua malignement la comtesse d’Alpuis, en désignant le monument devant lequel elle se trouvait : vous avez dû y amener une personne, dont je vois ici en marbre l’image inconsolable, répandre des pleurs, qui depuis quelque temps coulent moins abondamment des yeux de l’original. Pour que vous ayez pu saisir si complètement la ressemblance qu’on retrouve dans cette figure, qui du moins restera éternellement désolée, vous conviendrez avec moi qu’il faut plus que du talent. Cette figure est un portrait assez reconnaissable pour faire supposer que le modèle n’a pas épargné les séances; et vous ne seriez pas le premier artiste qui serait tombé amoureux de son modèle. J’espère que j’ai abordé la question sans ambages, et vous seriez bien aimable si vous vouliez répondre de mèm \

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mon cher artiste, acheva madame d’AIpuis ep regardant en face Alphée, qui avait, malgré lui, baissé les yeux devant l’interrogation si précise qui lui était faite.

— Mais, Madame, balbutia-t-il faiblement, je vous assure que vous vous méprenez ; mes sentiments pqur madame Champlouis n’ont jamais dépassé les limites du plus profond respect et de l’admiration vive qqp mérite la fidélité, si rare, gardée à un homme qui lqj a donné un nom qu’elle serait pourtant libre de changer sans qu’on pût lui adresser aucun blâme. Et, d’ailleurs, M. Champlouis eût-il été pour moi un étranger, un autre motif aussi sacré mrempêcherait de songer à sa veuye; je n’oublie pas quelle a été aimée par mon frère, et que c’est pour elle qu’il est mort. Vous deye? comprendre maintenant que, dans le cas où j’aurais eu la pensée que vous voulez bien me supposer, je l’aurais sur-le-champ repoussée, comme on doit le faire de tpute mauvaise pensée.

— Ah ! mon ami, fit la comtesse, vous qui avez ordinairement une si grande franchise, combien doivent vous répugner tous ces faux-fuyants maladroits, toutes ces hypocrisies de langage dont vous composez votre défense, comme si après tout vous étiez accusé d’un crime ! x Vous avez pourtant assez d’expérience de la vie pour savoir t que tout y a un terme délimité par la nature. Vous aviez pour M. Champlouis un profond respect, basé sur une reconnaissance profonde; mais, si votre frère lui eût survécu, vous eussiez été le premier à l’encourager dans son amour pour la veuve de votre bienfaiteur, et vous eussiez agi pour le faire réussir, sans jamais

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songer à entrer avec lui en rivalité, môme par pensée. Il en a été autrement : M. Champlouis et vptre frère sont morts; des circonstances assez bizarres vous ont rapproché de la femme qui avait été aimée de tous deux ; vos relations avec elle ont été assez fréquentes pour amener un résultat qui n’était pas combiné, mais qui aurait dû être prévu des deux côtés ; et voilà comment, part* d’un sentiment, vous ôtes pas à pas, en suivant la pente naturelle, arrivé à un autre que vous osez à peine vous avouer, tant sqn nojn effraye votre loyauté .. très-honorable... mais un peu exagérée. En un mol, et pour résumer votre position actuelle, votre reconnaissance pour M. Champlouis vous amène tout droit à avoir de l’amour pour sa femme, qui, de son côté, pn voulant éterniser un souvenir extra-naturel, s’est insensiblement acheminée avec vous dans une route qui l’a tout doucement conduite à l’oubli. Savez-vous au moins, mon cher enfant, que, si vous et Caroline n 'étiez pas deux innocents, deux cœurs pleins de bonne foi et de sincérité, cette reconnaissance en partie double serait tout simplement une monstruosité, et que ce serait faire un gros péché que de prêter la main à un amour qui procède par des moyens aussi sournois ? Car, enfin, et coipme je vous Je disais tout à l'hpure, ce tonabeau est une ironie en marbre ; et, si on apprenait dans le monde le singulier déi}pûment qu’il amènera, on ne manquerait pas de dire que vous n’avez mis cette grosse pierre sur la tombe du défunt que pour l’empôcher de revenir en ce monde, vous gronder un P eu fort de la façon particulière dont vous entendiez le souvenir; et pourtant, je vous prie,

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quel meilleur moyen, pour se souvenir d’un homme, que d’épouser sa femme?... Car, enfin, votre roman est trèsoriginal, très-excentrique ; mais il doit finir très-vulgairement, c’est-à-dire par un contrat. C’est la règle, mon enfant, et il faut s’y soumettre ; le dernier chapitre d’un roman tombe toujours sur la perruque d’un notaire, quand il porte perruque. Et, à propos de notaire, je vous recommande le mien.

— Madame la comtesse, reprit Alphée, votre clairvoyance a pénétré un secret que j’aurais voulu me dérober à moi-môme : oui, j’aime madame Champlouis. En vain, dès sa naissance, j’ai voulu étouffer cette passion; en vain j’ai évoqué, pour la vaincre, les fantômes jaloux de M. Champlouis et de mon frère; en vain j’ai voulu faire parler en moi les voix de l’austère raison ; mon amour a été le plus fort, et tout ce que j’ai pu faire, ç’a été de le taire à celle qui en était l’objet. Je vous jure que madame Champlouis ignore à quel point je l’aime ; confiante en moi, elle est venue ici souvent, comme elle serait venue chez un étranger, chez un artiste avec qui un vœu respectable et pieux la forçait d’avoir des relations ; et, si par la suite elle a bien voulu m’accorder un peu de l’amitié que son mari avait pour moi, jamais il ne m’est échappé une seule parole qui ait pu lui faire soupçonner que...'

— Ah çà! mon ami, êtes-vous fou, ou ne voulezvous pas me comprendre? Comment ! vous ne voyez pas que depuis une heure je me tue de vous dire que Caroline sait parfaitement que, depuis six mois, vous n’avez pas fait que de l’art pour l’art?

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— Comment! s’écria Alphée, madame Champlouis sait?...

— Mon ami, une femme n’a pas de plus grand plaisir que de deviner les secrets, et le vôtre était d’autant plus facile à deviner que c'était aussi le sien,: seulement vous avez été moins habile quelle. Et maintenant, veuillez bien croire que c’est moi-môme qui suis venue de mon chef me mêler à cette affaire, dont j'ai su tous les détails et tous les progrès jour par jour, heure par heure, non par vous qui avez été si discret, mais par Caroline qui ne m’a jamais parlé de vous , mais qui , deux mois après que vos relations ont commencé, ne m’a plus jamais parlé de son mari, et s’est mise peu à peu à porter son deuil en couleurs claires, qui étaient toutes pleines d'indiscrétions; enfin, depuis deux mois, je n’ai pas surpris une seule larme dans scs yeux, si ce n’est l’autre soir au théâtre du Vaudeville, dans une pièce d’Arnal , où elle s’est mise à rire comme une folle, sans doute pour cacher l’émotion que lui causait votre entrée subite dans une loge voisine de la nôtre. Et maintenant, cher Alphée, voulez-vous me faire le plaisir de venir passer la soirée chez moi ce soir? Vous y verrez votre Artémise dans une superbe toilette, à la répétition générale de laquelle j’ai assisté hier.

— Oh! Madame! s’écria Alphée, dont les yeux rayonnaient et qui s’était mis à parcourir son atelier à grands pas avec ces gestes particuliers aux amoureux et aux fous; oh! Madame! je vous devrai mon bonheur...

— Tenez, dit la comtesse en regardant l’artiste d’un air plein de raillerie, et en lui faisant un petit signe du doigt... je crois que vous ôtes un grand comédien.

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moi !... À propos, je m’arrangerai de façon à ce que Caroline n’ait point de bouquet.

— Je prendrai la permission de lui en offrir un... répondit Àlphée.

— Ah ! reprit la comtesse en sortant, je vois dans Vos yeux que vous m’avez comprise...

Resté seul, Àlphée se mit à une table, prit du papief et des plumes, et passa trois heures à hérisser de lieux communs une trentaine de feuilles de papier.

A huit heures du soir, il n’avait pas encore écrit trois lignes dont il fût satisfait.

Il y avait ce soir-là grand bal et raout artistique dans les salons de madame la comtesse d’Alpuis, chez qui, deux fois par mois, les noms les plus illustres de l’aristocratie et des arts se donnaient rendez-vous. Afin de se trouver seul un moment avec la comtesse, Àlphée de Marissac était arrivé de très-bonne heure. Madame d’Àlpuis ldi traça très-habilement le plan de conduite qu’il devait suivre avec madame Champlouis, qu’elle avait également priée de venir un peu avant l’arrivée de ses invités. Sur les neuf heures, en effet, la jeune veuve se faisait annoncer chez la comtesse, qui se trouvait encore seule avec Àlphée. En apercevant celui-ci, madame Champlouis pâlit légèrement, et pour dissimuler son émotion

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elle engagea avec la comtesse une discussion très-animée à propos de toilette.

Debout, dans un angle du boudoir, Alphée gardait le silence et contemplait madaihe Champkrais, dont lo visage semblait animé par la fièvre d’une curieuse attente.

— Eh! ma chère, dit tout à coup la comtesse d’Alpuis, comment ! vous qui êtes ce soir si rigoureuse en matière de parure, vous venez au bal sans bouquet? Mais comment voulez-vous donc que ces Messieurs vous comparent aux roses et aux lis, si vous n’avez pas à la main le prétexte naturel et l’objet de la comparaison? Venir au bal sans bouquet! c’est un véritable attentat à l’élégance, un crime de lèse-coquetterie. Monsieur de Marissac, dit tout à coup madame d’Alpuis en se retournant vers Alphée, à qui elle fit un signe du regard, offrez donc à Madame le bouquet que vous aviez apporté, comme si vous aviez eu la prévision de son oubli. Peutêtre aussi était-Ce à mon ihtention ; mais vous avez été prévenu dans cette galanterie par mon cousin le chevalier, qtii a l’habitiide de m’encombrer de fleurs. Tenez, ma chère, dit mddamë d’Alpuis en offrant à Caroline le bouquet que celle-ci së décida à accepter après une courte hésitation, prenez, prenez : ce bouquet a autant de raison de vous appartenir qu’a moi ; car la présence des scabieuscs indique qu’il était destiné à une veuve.

En cë moment, un domestique étant venu annoncer l’arrivéë de plusieurs personnes, madame d’Alpuis, suivie d’Alphée et de Cafoline, passa dans son salon, dont jusque-là un de ses parents, le chevalier de Neuil, avait fait les honneurs.

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Vers le milieu de la soirée, la comtesse accosta Alphée dans un coin du salon :

— Caroline a trouvé votre billet.

— L’a-t-elle lu ? demanda le jeune homme en tremblant.

— Elle l’a lu.

— Elle ne s’est point fâchée ?

— Elle a prétexté un peu de fatigue pour se retirer un instant dans mon petit boudoir.

— Mais a-t-elle paru fâchée de mon billet? reprit Alphée avec inquiétude.

— Dans mon petit boudoir, continua la comtesse, où elle relit votre lettre qui renferme peut-être quelque passage mal exprimé... Allez le lui expliquer vousmême.

— Comment?

— Dérobez-vous adroitement du salon et gagnez ma chambre ; la porte de droite donne sur le petit boudoir. Je vous garantis un quart d’heure de solitude; mais j’exige que vous ne preniez pas plus. Il suffit d’un quart d’heure à un brave pour prendre d’assaut la place la plus forte, surtout quand l’assiégé lui fournit une échelle. Allez... Enfin, murmura la comtesse en elle-même, j’ai donc réussi, et j’ai bien fait. Une pareille fidélité était scandaleuse pour le monde, qui n’aime pas les exceptions, et dangereuse pour les vingt-deux ans de Caroline.

Et madame d’Alpuis retourna vers ses invités.

A onze heures et demie, bien qu’on n’eût pas remarqué leur absence , Alphée et madame Champlouis n’étaient pas encore rentrés dans les salons.

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— Voilà un quart d’heure séculaire, pensait la comtesse en regardant la pendule. Ah bah! il faut leur laisser le temps.

Au même moment elle aperçut Alphée, qui s’avançait auprès d’elle pour la saluer. Elle allait l’interroger, quand elle aperçut, à la boutonnière de son habit, deux ou trois fleurs de scabieuse.

— C’est bien, dit-elle en échappant au jeune homme, la place est rendue, et vous avez pris le pavillon.

Dix pas plus loin, madame d’Alpuis rencontra Caroline.

— Tiens, dit la comtesse en désignant le bouquet qui fleurissait la main de son amie, vous avez donc perdu vos scabieuses ? Je viens de rencontrer quelqu’un qui les a trouvées.

— Ah ! ma chère, si vous saviez ! répondit madame Champlouis en attirant son amie dans une embrasure de fenêtre.

— Comment ! si je savais ! est-ce que vous comptez m’apprendre quelque chose, par hasard?

— Ah ! dit Caroline en baissant les yeux, vous aviez donc deviné ?

— J’ai deviné tout ce que vous m’avez dit en voulant tout me cacher... Mais voici qu’il se fait tard, il faut songer à vous retirer. Monsieur de Marissac, dit la comtesse en appelant Alphée qui passait, voulez-vous me faire le plaisir de conduire madame de Champlouis jusqu’à sa voiture?

Alphée s’inclina, et en donnant la main à Caroline, il ne put s’empêcher de serrer celle de la jeune femme.

LE MAUSOLÉE

' — La demande a eu une réponse, pensa madame d’Àlpuis, qui de loin avait observé les deux jeunes gens.

Quand tous ses invités se furent éloignés, la comtesse retint ün instant auprès d’elle son cousin le chevalier de Neuil, qui s’apprêtait à partir.

— Mon cousin, lui dit-elle, vous m’obligeriez si vous vouliez retarder d'un mois votre voyage.

— Pourquoi donc? demanda le vieillard.

— C’est que M. Alphée de Marissac désirerait que vous lui fissiez l’honneur d’être témoin à son mariage.

— Tiens ! il se marie ? t

— Oui.

— Avec qui?

— Je vous le donne en mille... Avec mon amie madame Champlouis.

— Quoi ! madame Champlouis , l’inconsolable , la fidèle Artémise qui voulait éternellement pleurer son époux?

— Elle l’a tant pleuré, qu’à la fin elle ne sait plus où trouver des larmes.

— Et c’est votre jeune ami qui l’a consolée?

— Mon Dieu, oui, en pleurant avec elle et en édifiant, en marbre, un magnifique tombeau qui doit attester de leur éternel souvenir à la mémoire de M. Champlouis, qui est homme de trop d’esprit pour se fâcher, s’il vient à apprendre cette nouvelle au delà de ce monde.

LE STABAT MATER

Le jour de Pâques de l'année 1714, à l'heure où les habitants du village de' Casoria, près de Naples, se rendaient à l’église, dans une chambre d’une petite maison entourée de jardins, un enfant s’éveillait au joyeux carillon des cloches lancées à grandes volées. Il commença par se frotter les yeux ; puis, dès qu’il eut aperçu les rayons d'un beau soleil de printemps qui pénétraient dans la chambre , il s’écria joyeusement en se frappant les mains :

— Ah 1 quel beau temps !... Quel bonheur ! je vais sortir 1

Pour comprendre cette exclamation, il faut savoir que Baptisto (c’est le nom de l’enfant) Relevait d’une longue maladie dont sa jeunesse seule l’avait peut-être sauvé ; cependant, comme sa convalescence lui avait rendu un

LE STABAT MATER

peu de forces, et que le médecin lui avait permis de se lever et de manger un peu, il s’était imaginé qu’il était entièrement guéri, et il s’était fait promettre par sa tante, chez laquelle il était élevé, qu’il sortirait le jour de Pâques, s’il faisait beau. Voilà ce qui faisait que Baptisto s’éveillait si joyeusement le matin de ce jour tant désiré.

— Quel bonheur de quitter cette vilaine chambre où je m’ennuie depuis si longtemps! disait-il; comme je vais aller courir dans les champs avec ma cousine!

Et, se levant sur son lit, il se mit à crier tout haut :

— Teresa, Teresa! apporte-moi vite mes habits, je veux me lever.

— Veux-tu bien rester tranquille! lui dit-elle.

— Eh bien , oui ! mais dis à ma tante qu’elle me donne mes habits, je veux me lever.

— Les voilà, fit Teresa en lui donnant des vêtements.

— Mais, dit Baptisto, ce sont mes habits de fêle que je te demande; tu sais bien que je sors aujourd’hui.

— Non , tu ne sortiras pas encore ; le médecin l’a défendu; il fait froid, et cela pourrait te faire du mal.

— Ah bah ! froid ! laisse donc ! il fait un soleil magnifique ; d’ailleurs ma tante m’a promis de m’emmener avec elle à la messe.

— Elle est partie depuis une heure.

— Ce n’est pas vrai ! dit Baptisto impétueusement; je viens de l’entendre parler il n’y a qu’un instant.

Et il se mit à crier :

— Ma tante ! ma tante !

LE STABAT MATER. 229

— Je te dis qu’elle est à l’église, avec ton oncle et la cousine.

Alors, comme tous les enfants contrariés dans leurs désirs, Baptisto fit une grimace de mauvaise humeur et se fourra la tête sous la couverture, en disant à Teresa :

— Tu es une méchante; apporte-moi mon déjeuner.

Au même instant, une voix fraîche qui l’appelait tout

haut lui fit relever la tête.

— Tiens, c’est toi I Pietro, dit-il à un enfant d’une douzaine d’années qui venait d’entrer dans la chambre.

— Oui, répondit celui-ci, j’ai rencontré la tante, elle m’a prié de venir jouer avec toi, et me voilà !

— Ah ! merci. Dis donc, Pietro, est-ce que c’est vrai qu’il fait froid aujourd’hui ?

C’est en vain que Teresa voulut, par des signes', dicter à Pietro une réponse affirmative ; il ne la comprit pas et répondit à Baptisto :

— Froid 1 qui t’a fait ce conte-là ? Froid ! Ah bien, oui ! les oranges sont presque mûres !

— Hein! menteuse! dit alors Baptisto à Teresa avec une colère mutine , vois-tu !...

Celle-ci se contenta de lui répondre :

— Je vais faire ton déjeuner.

Et elle sortit.

Quand ils furent seuls, Pietro dit à son camarade :

— Ah çà! pourquoi donc ne sors -tu pas aujourd’hui ?

— Ma tante n’a pas voulu, répondit piteusement celui-ci. Teresa dit que le médecin l’a défendu ; il me

LE STABAT MATER

l'avait pourtant permis hier ; aussi je suis bien content de te voir; je me serais joliment ennuyé tout settl ici... Moi qui depuis huit jours espérais tant sortir et m’amuser aujourd’hui ; il doit faire si bon dehors 1 Ça doit être si beau à l’église !

— Oui, dit Pietro; mais ça sera encore bien plHâ beau à Naples. Toute la cour doit aller à la messe, et il y aura une musique superbe.

— Ah ! dit Baptisto plus attentif; ah 1 Otii, les orgues.

— ■ Et puis des violons, des chanteurs; au moins cent

musiciens , ça sera magnifique ; je devais y aller, mais mon père n’a pas voulu m’emmener non plus.

— Tu penses qu'il y aura beaucoup de musiciens? reprit vivement Baptisto.

— Oui, puisque la cour y sera.

— Dis donc, Pietro...

— Hein?

— On nous laisse ici l’un et l’autre ?. . .

— Eh bien?

— Si tu veux, nous allons aller à Naples.

— Pourquoi faire?

— Pour entendre la musique, répondit Baptisto, dont l’œil s’enflammait par degrés ; allons, veux-tü ?

— Mais comment ferons-nous pour sortir? Teresa nous verra ; cela te rendra peut-être encore malade ; il y a au moins deux lieues d’ici à Naples; c’est bien long... Et puis, nous n’avons qu’à rencontrer mon père en route ; justement il y est allé, dit Pietro avec crainte.

— Il n’y a pas de danger, reprit Baptisto pour conaincre son camarade, qu’il voulait faire son complice ;

LE STABAT MATER

d’abord, je marche très-bien ; deux lieues, ce n’est pas long à faire ; nous sortirons par le jardin, et Teresa ne nous verra pas. Nous reviendrons bien vite sitôt la messe finie, et on ne se doutera peut-être pas que nous sommes sortis... Si l’on s’en aperçoit, eh bien, tant pis! nous en serons quittes pour être grondés. Voilà tout. Moi, d’abord, on ne me punira pas, parce que je suis malade.

— Oui ! mais moi? dit Pietro.

— Eh bien ! tu feras le malade aussi, l’on te pardonnera, et nous aurons entendu la belle musique ; allons, viens !

Et, tout en parlant, Baptisto s’était habillé et entraînait avec lui Pietro, moitié consentant, moitié indécis.

Ils sortirent de la maison sans être aperçus de Teresa ; mais, au moment de quitter le village et de prendre la grande route, un tiraillement d’estomac fit souvenir Baptisto qu’il n’avait pas mangé depuis la veille.

— Tiens ! dit-il à son camarade, j’ai oublié de déjeuner... Tant pis ! je dînerai mieux.

Et ils se mirent à courir pour arriver plus vite. Au bout d’une heure de course ils entrèrent à Naples, le front couvert de sueur, et pouvant à peine se soutenir tant ils étaient las. Néanmoins ils entrèrent dans la première église qu’ils rencontrèrent, et qui précisément était celle où la cour devait sé rendre.

Pour la solennité du jour, le temple avait été pompeusement décoré, et les rayons d’un soleil italien, en pè-

LE ST ABAT MATER

nétrant à travers les vitraux coloriés du quinzième siècle, répandaient un jour grave et religieux sur la nef et les bas côtés de l’église où les fidèles étaient pieusement agenouillés. Une tribune, tendue en velours et blasonnée aux armes du royaume, était occupée par toute la cour et faisait face à l’estrade où se tenaient l’orchestre et les chanteurs.

Au moment où Baptisto et Pietro venaient de trouver une petite place , l'orgue fit entendre les premiers accords du Kyrie, eleison. Dès cet instant, Baptisto ne bougea pas plus que le pilier contre lequel il était adossé ; il avait oublié sa fatigue. Toutes les pompes extérieures du service divin avaient disparu à ses yeux; il n’avait plus, pour ainsi dire, qu’un sens, l’ouïe; et tandis que son compagnon promenait ses regards curieux du chœur tout rayonnant de bougies à l’estrade royale, Baptisto ne voyait rien, et n’entendait que la musique et le chant.

Il était tellement absorbé, qu’au moment où le prêtre fit l’élévation de la sainte hostie, il oublia de fléchir le genou, comme la foule entière avait fait au môme temps, négligence coupable qui lui valut un reproche d’une vieille femme dont il était voisin.

Pietro avait beau le pousser avec le coude pour lui faire voir les brillants personnages qui entraient dans les tribunes, il ne lui répondait pas pour ne point perdre une note de cette harmonie sacrée, dont les sons allaient mourir sous les voûtes du temple. Enfin, l’office était terminé, la musique avait cessé, la foule commençait à sortir, et, toujours appuyé contre le pilier, debout et

LE STABAT MATER

immobile comme une statue, Baptisto écoutait encore. Il fallut que Pietro le tirât vivement par le bras pour lui faire apercevoir qu’ils allaient rester seuls, et qu’il était temps de rentrer à Casoria.

Baptisto se décida à le suivre ; mais, comme il sortait de l’église, un tremblement subit îe fit frissonner des pieds à la tête.

— J’ai bien froid, dit-il d’une voix faible à Pietro.

— Oh ! nous allons courir, cela t’échauffera.

— Non, je ne peux pas, j’ai le frisson; laisse-moi m’asseoir un peu là, sur cette marche, au soleil.

Et il s’assit ; mais le frisson redoubla ; ses dents se mirent à claquer avec une telle violence, et son visage devint si pâle, que Pietro, effrayé, demanda du secours aux personnes qui sortaient de la messe.

On s’amassa autour des deux enfants ; et des gens charitables allaient emmener Baptisto chez eux pour lui donner quelques soins, lorsqu’un homme, fendant la presse, arriva droit à Pietro, et, le prenant par l’oreille, il lui demanda avec une grosse voix :

— Qu’est-ce que tu fais là, toi?

C’était le père de Pietro qui avait reconnu son fils, et qui préludait ainsi à une correction paternelle.

Le pauvre enfant, doublement effrayé, ne crut pas le moment bien choisi pour donner des détails sur son escapade ; mais il montra à son père Baptisto assis et pâle comme un linge.

— Père, dit-il, je t’en prie, donne des secours à Baptisto qui va mourir.

— Tiens! c'est vrai, dit le père; je le, connais, ce

LE STABAT MATER

petit-là, c’est le rieveu de ma voisine) il a l’air bien malade tout de même... Attends-moi un instant, Pietro.

Et il s’éloigna pour revenir un instant après avec sa carriole; il y fit monter les deux enfants, fouetta son cheval, et prit au trot la route de Casoria.

.Le soir du même jour, Baptisto était couché dans le petit lit d’où il s’était échappé le matin. A son chevet était assise sa tante tout alarmée, écoutant le médecin qui lui disait :

— Madame, cette maladie sera plus dangereuse que la première; l’imprudence de votre neveu lui a valu une violente pleurésie... néanmoins, avec de grands soins, nous pourrons peut-être le sauver. Mais écoutons ce qu’il dit.

Baptisto avait le délire, et il parlait tout haut et à mots entrecoupés; sa tante et le médecin, penchés sur son lit, l’entendaient murmurer aussi une espèce de chant dont les motifs étaient inteitoinpus par cette exclamation souvent répétée :

— Mon Dieu, que c’est beau !

Or, ce qu’il trouvait si beau, c’était la musique de Palestrina qu’il avait entendue à Naples* où l’on avait exécuté la fameuse messe de ce maître* connue sous le nom de MeSse du pape Marcel ; et, en l’écoutant, comme un jour le Corrége s’était écrié devant un tableau de Raphaël :

— Et moi aussi je suis peintre !

Baptisto, que nous nommerons maintenant Pergolèse, s’était dit :

— Et mei aussi je serai musicien !

LE ST ABAT MATER

Quinze ans plus tard, par une belle soirée du mois d’avril, et dans cette môme chambre où il avait failli mourir par suite d’une imprudence, Gio Bàptisto Pergolèse était assis devant un claA'ecin qü’il faisait résonner sous ses doigts ; parfois il s’interrompait au milieu d’un motif, et frappait du pied avec impatience comme un homme qui ne trouve pas ce qu’il cherche. En un mot, il composait.

La voix secrète qui lui avait dit dans l’églisè de Naples qu’il serait musicien n’avait pas menti; sauvé miraculeusement de sa maladie, un jour que ses parents lui avaient demandé ce qu’il voulait faire, il leur avait répondu résolument :

— Je veux être musicien.

On essaya de combattre sa vocation, maïs l’enfant persista avec tant d’opiniâtreté, qü’on le fit entrer à treize ans au conservatoire des enfants pauvres de la ville de Naples. La nature l’avait doué d’une chose qu’on ne peut acquérir si elle vous la refuse , c’est-à-dire du génie. Ses progrès furent des plus rapides, et bientôt Bàptisto put quitter le conservatoire pour aller se perfectionner, en prenant des leçons de tous les maîtres célèbres répandus en Italie.

À vingt ans ? il fit représenter à Rome son premier opéra, qui n’obtint qu’un demi-succès, mais qui cepen-

LE STABAT MATER

dant renfermait des beautés assez frappantes. Il se remit à l’étude avec ardeur, et i Olympiade obtint un succès inouï. Le nom de Pergolèse fut bientôt connu de toute l'Italie. Ses compositions religieuses plurent tellement au pape, qu’il fit un jour appeler le jeune musicien au Vatican, et lui demanda un Stabat mater pour le vendredi saint.

Pergolèse a demandé trois mois pour la production de son œuvre, et il est venu y travailler dans la maison qui l’a vu enfant, et qui maintenant appartient à sa cousine Maria, mariée depuis longtemps. Mais l’époque où il doit livrer son Stabat approche, et Pergolèse n’en a pas encore écrit une note, il trouve tout ce qu’il fait inférieur à la hauteur du sujet. A l’heure où nous le retrouvons à son clavecin, rien qu’à voir son front éclairé par la pâle lueur d’une lampe suspendue au plafond, on devine ce qu’il lui a fallu de courage, de persévérance et de ferme volonté pour parvenir à son but. Pergolèse n’a que trente-trois ans, et pourtant son visage est déjà sillonné par des rides précoces, et son corps est légèrement voûté. Ce sont les travaux assidus de l’étude qui l’ont ainsi vieilli avant l’âge.

« Non, disait-il en se promenant avec agitation dans la chambre; non, cette musique manque d’expression, c’est trop bruyant, il faudrait de la simplicité douloureuse. Et il se rasseyait à son clavecin pour exécuter un nouveau motif qu’il accompagnait en murmurant tout bas : « Stabat Mater dolorosa. »

« Froid, toujours froid, s’écria-t-il tout à coup en frappant violemment sur l’instrument; comment faire? c’est

LE STABAT MATER

dans huit jours le vendredi saint ; si d’ici-là je n’ai pas composé cette musique, que dira notre saint-père? comment retourner à Rome? Et quel triomphe pour mes rivaux!... non, je ne veux pas leur donner la joie d’aller répandre partout que je n’ai pas pu tenir ma promesse. Allons, à l’œuvre, ma réputation en dépend ; et il se remit au clavecin avec plus d’ardeur. Dans un moment il crut avoir trouvé un beau motif ; et, emporté par le feu delà composition, il se mit à le chanter tout haut; puis, comme un homme qui se souvient d’une chose, il s’arrêta court en disant :

« Mais que fais-je? j’oublie que l’enfant de Maria est malade, ce bruit va la réveiller... et il se mit à chanter plus bas. Cependant il ne fut pas encore satisfait, car il s’arrêta de nouveau et dit en fermant le clavecin :

« Non, non, ce n’est pas cela, il faut du calme et non du bruit, presque des larmes et non pas des sons.

« O Raphaël! ô Rubens! ô Michel-Ange! s’écriait-il, comment donc avez-vous fait quand vous avez peint avec une vérité si effrayante la sublime douleur de la Vierge pleurant son fils crucifié? Comment donc avez-vous fait pour la rendre si véritable, si émouvante, si terrible, cette scène de désolation maternelle ! où donc avez-vous pris ce désespoir; où donc avez-vous trouvé ces larmes? Maîtres, vous l'avez peint le Stabat mater, et je ne puis pas le chanter, moi ! Où trouverais-je quatre notes qui feraient pleurer ceux qui les entendraient, comme la douleur de la Vierge fait presque pleurer ceux qui l’admirent dans vos tableaux! oh! l’inspiration ne me viendra donc pas! »

LE STABAT MATER

Et il se mit à lire tout haut l’hymne du S (abat, comme pour mieux se pénétrer des paroles. Après avoir achevé cette lecture il se recueillit un instant, et il allait se remettre à composer, lorsqu’il entendit des pas dans l’escalier. C’était le mari de sa cousine qui naontait; il entra dans Ja chambre pt dit à Pergolèse d’une voix altérée par J’émotion :

— Baptisto, Baptisto, descende? vjte , ma fille se meurt I

Pergolèse ne répondit rien, mais il suivit tristement le malheureux père.

Quand il arriva près du berceau de l’enfant, une seule chose le frappa d’abord, ce fut sa cousine Maria, qui s’était jetée aux genoux du médecin, et qui lui disait d’une voix sèche et brève, où se peignait pourtant toute l’inquiétude maternelle : '

— ÎS T ’est-ce pas que vous la sauverez? IV’est-ce pas qu’elle vivra?

Le médecin hocha tristement la tète, et, se penchant à l’oreille de Pergolèse, il lui dit tout bas :

— Joutes les mères sont ainsi, elles ne comprennent pas que leur enfant puisse mourir... Cette petite fille n’a pourtant pas dix minutes à vivre.

Quant à Maria, elle avait pris le geste du médecin pour un signe d’espérance, et ce fqt presque avec un sourire quelle retourna vers Je berceau; mais lorsque ses lèvres effleurèrent le front de la petite fille, il était froid, elle venait de mourir.

La mère ne jeta qu’un cri et tomba à la renverse ; le médecin lui donna quelques secours pour la faire reve-

CE 8TABAT MATER. 239

nir de son évanouissement ; peu à peu elle revint à elle, et, s’approchant du berceau, elle prit les mains de l’enfant dans les siennes comme pour les réchauffer. Le médecin consolait le père qui pleurait dans un coin. Pergolèse ne disait rien, mais il avait le cœur serré et se tenait immobile et les regards attachés sur Maris-

Tqut à coup, celle - ei, qui, comme le médecin l’ayait dit, np pouvait croire à la mort de sa fille, ne put pas en douter Iqrsqu’elle vit les yeux de l’enfant ternes, et qu’pile sentit ses petits doigts déjà glacés se roidir entre ses mains.

— Ma fille ! ma fdlel s’écria-t-elle, en laissant éclater ses sanglots. Mon enfant! ma Mariette!

Et la douleur de la pauvre mère devint si déchirante, que le médecin ne crut pas prudent de la laisser plus longtemps dans la chambre, et qu’il voulut l’arracher de force d’auprès du berceau; mais ce fut vainement; elle s’y était cramponnée si fortement qu’il fallut y renoncep pour aller consoler son mari doublement affligé, comme père et comme époux.

Pergolèse était toujours immobile, seulement ses yeux, humides aussi, brillaient d’un éclat extraordinaire. Après avoir observé douloureusement cette scène douloureuse, où tous les sanglots de la mère éplorée trouvaient un écho dans son cœur, en l’oppressant davantage, son émotion devint bientôt si violente, qu'il lui arriva ce qui arrive à presque tous les artistes, c’est-à-dire qu’elle éveilla che? Pergolèse ce qu’il demandait une heure auparavant, l’inspiration. Et, comme cela arrive aussi presque toujours, elle avait étouffé le sentiment qui l’avait fait naître. En-

LE STABAT MATER

lin, Pergolèse rendait sa douleur muette pour ne rien perdre de celle qui parlait si haut à ses yeux et à son cœur; à cette heure, cette chambre était devenue pour lui le calvaire où Maria, penchée et sanglotant sur le berceau de sa fille, était la Vierge arrosant de ses pleurs le corps mutilé du Sauveur étendu sur la croix.

Le Stabat mater était tout entier devant ses yeux, et il l’observait pour le faire passer dans son âme. En un mot l’artiste avait remplacé l’homme. Comme sa présence était inutile dans cet instant, il profita d’un moment où Maria était plus calme pour remonter chez lui. Dès qu’il fut entré dans sa chambre il se mit à son clavecin, car l’inspiration bouillonnait dans son cerveau; mais au moment où il allait poser ses doigts sur le clavier un cri de la mère désolée parvint jusqu a lui.

— Oh ! non, dit-il en se levant, pas ici; ce serait une profanation 1 pauvre Maria! pauvre enfant! ce ne sont pas les larmes qui me manqueront, dit-il en essuyant ses yeux ; et prenant un violoncelle sous son bras, il descendit dans le jardin, fut se placer sous un hangar assez éloigné de la maison ; et là, au milieu d’une nuit sereine, sous un ciel étoilé, ayant devant ses yeux et à l’horizon le golfe de Naples ainsi que la noire silhouette du mont Vésuve, il se mit à composer.

Le vent de la nuit apportait les sanglots de Maria jusqu’à l’endroit où Pergolèse, la tète en feu sous la brise fraîche de la nuit, faisait aussi pleurer son violoncelle sous l’archet inspiré.

Quand il eut terminé la première strophe de l’hymne douloureuse, il la chanta tout haut pour en connaître l’ef-

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LE STABAT MATER

fet : quelques mesures furent entendues par les voisins qui, ayant appris la mort de la petite Mariette, crurent en écoutant ce chant, tant il était beau, entendre la voix des anges qui venaient chercher l’âme de l’enfant pour la porter au ciel.

Au milieu de la nuit, Pergolèse fut forcé de s’arrêter ; le froid l’avait saisi, et ses mains étaient si tremblantes, qu’il ne pouvait plus tenir l’archet.

— Je finirai demain, dit-il.

Et il se dirigea vers la maison. En passant devant la chambre mortuaire il fit pieusement le signe de la croix en disant encore :

— Pauvre mère ! pauvre enfant !

Rentré dans sa chambre, il put à peine transcrire sur le papier à musique celle qu’il venait de composer ; un frisson glacé lui parcourait tout le corps, aussi se coucha-t-il dès qu’il eut terminé ce travail qui l’occupa encore assez longtemps.

— C’est l’émotion et la fatigue, pensait-il. Ma cousine me pardonnera de ne pas être descendu près d’elle... et d’ailleurs à quoi serviraient mes consolations?., son désespoir l’empêcherait de m’entendre...

Et il s’endormit en murmurant tout bas :

— Stabat mater dolorosa.

242 LE STAB.VT MAT EU

JH

Trois jours après qu’on eut enterré l’enfaqt de Maria, on creusa la tombe de Pergolèse. Saisi par le froid pendant qu’il travaillait en plein air, une pleurésie, comme celle qu’il avait eue vingt ans avant, s’était déclarée, et il mourut en mettant la dernière main à une œuvre que la mort lui avait inspirée.

Le vendredi saint de la semaine suivante, le Stqbat mater de Pergolèse était exécuté à la chapejlp si^tino (Je l’église Saint-Pierre dp Jfome.

LA

En mil huit cent quarante quatre, au mois de mars, si ma mémoire est fidèle, et par une pluie diluvienne, quelques-uns de mes amis et moi nous menions en terre un des nôtres qui venait de mourir à l’hôpital Saint- Louis. Lorsque le modeste corbillard fut entré dans le cimetière, deux fossoyeurs* venus à l’appel du coup de sifflet du gardien en chef, partirent en avant pour creuser le trou. Quand nous arrivâmes au lieu destiné à l’inhumation, les gens de la mort avaient déjà fait leur besogne, rendue facile par la pluie qui avait détrempé la terre.

La bière, tirée hors du corbillard, fut descendue à l’aide de cordes au fond de la fosse, comblée en moins de deux minutes.

— Pauvre diable! dit l'un des fossoyeurs avec un accent de pitié brutale, il n’aura pas chaud là-dessous.

244 LA BIOGRAPHIE D’üN INCONNU.

— Et nous non plus, répliqua son camarade en fris- sonnant sous une rafale. Il fait bon à aller prendre un petit verre de flanelle tout de môme.

Et tous deux, ayant chargé leurs outils sur leur épaule, s’approchèrent de celui qui semblait mener le deuil pour lui réclamer leur pourboire.

L’ami fouilla dans sa poche, où il sentit sa main griffée par le diable qui y était logé, et promena sur les autres assistants un regard quêteur, auquel chacun d’eux dut répondre par un coup d’œil et un geste négatifs.

— Mon brave homme, dit au fossoyeur l’ami auquel celui-ci s’était adressé, il ne nous reste plus de monnaie.

— Suffit! répliqua l’homme, devinant sans doute qu’il n’avait pas affaire à des héritiers ; ce sera pour la prochaine fois.

Cette réponse, d’un comique lugubre, donna le frisson à tous ceux qui l’entendirent; car elle devenait presque une prophétie dans cette circonstance, et une pâle terreur monta sur tous les visages, lorsque le second fossoyeur ajouta tranquillement :

— En effet, ces Messieurs, c'est des pratiques. Je les reconnais.

Ils nous avaient reconnus; ce n’était pas étonnant, car depuis six semaines c’était la troisième fois que nous venions conduire là un de ceux qu’on ne ramène pas.

On comprendra donc l’effet que dut produire cette phrase : * Ce sera pour la prochaine fois, » sur des gens qui sentaient que la mort était sur eux, et qui se dèmandaient déjà, en se regardant les uns les autres et en comptant les vides :

f.A BIOGRAPHIE D’UN INCONNU. 245

— A qui le tour maintenant?

Comme les fossoyeurs venaient de s’éloigner, arriva en courant un de nos amis qui nous avait quittés à la porte du cimetière pour prendre dans un magasin d'objets funèbres la croix de bois qui devait provisoirement indiquer la place où reposait le défunt. L’inscription, encore fraîche et abrégée par une économie qui forçait à compter avec les regrets, portait seulement le nom et la profession du mort. On y lisait en lettres blanches, sur un fond noir :

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