‹ Le roman de toutes les femmesChapitre 6 sur 22 · LE MARIAGE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE

Maintenant, mettons un habit noir et des gants blancs,; nous allons à la noce.

Un matin, tout Paris, c’est-à-dire celte portion de la société parisienne qui, en se serrant un peu, tient dans la salle Ventadour, et, en se serrant beaucoup, dans le salon de M. tel ou tel, trouva à son réveil un billet de faire part ainsi conçu :

« M. le comte Antony de Sylvers a l’honneur de vous faire part de son mariage avec madame Césarine de Rouvres, et vous prie d’assister à la bénédiction nuptiale, qui leur sera donnée demain en l’église Saint-Thomasd’Aquin. »

Ce mariage paraissait à tout le monde quelque chose de si monstrueusement fabuleux, que, malgré l’annonce oflicielle qui en était faite, beaucoup de personnes le mirent en doute et attendirent la célébration de la cérémonie pour se rendre à l’évidence.

Pendant toute la journée qui précéda celle du mariage d’Antony et de Césarine, toute la société aristocratique fut en émoi ; ce n’étaient partout que points d’interrogation et points d’exclamation.

— Savez-vous la nouvelle?

— Avez-vous reçu le billet de faire part?

— Oui. Ah bah ! Grand Dieu ! Que me dites-vous? Qui l'aurait cru? etc.

Et ainsi partout. Les noms des futurs étaient dans toutes les bouches. Tout fut mis en oubli pour s’occuper d’eux. Enfin, jamais événement extraordinaire, tombé subitement du haut de l’impossible, n’avait causé stupéfaction plus profonde.

Le lendemain, quand arriva l’heure fixée pour la cérémonie, les invités se rendirent à l’église où la consécration religieuse devait avoir lieu ; à midi les époux arrivèrent, suivis de leurs témoins et de leurs parents. En tête marchait M. de Neuil, l’air plein de superbe, marchant la tête haute, et jetant sur toute l’assemblée un magnifique regard de triomphe. En ce moment le bon vieillard avait l’attitude d’un auteur qui, malgré la cabale du public et le mauvais jeu de ses acteurs, voit enfin réussir sa pièce.

Raisonnablement, cette fois, le doute n’était plus permis; on ne pouvait plus admettre, comme l’avaient fait quelques obstinés, une erreur de noms. L'identité était bien prouvée : c’étaient bien M. le comte An tony de Sylvers et madame Césarine de Rouvres qui venaient renouveler, devant le prêtre représentant Dieu, le serment qu’ils avaient déjà fait devant le magistrat représentant la loi.

C’était impossible, mais c’était vrai.

Le fait accompli, la foule qui venait d’y assister s’occupa à rechercher, en observant l’attitude des deux époux, quel concours de circonstances avait donné lieu à celte union, que personne ne voulait considérer comme un ma-

riage do raison. Pendant tout le temps que dura la messe nuptiale, les assistants, ou plutôt les spectateurs, ne cessèrent point d’observer la physionomie des mariés et de ceux qui les accompagnaient, afin de surprendre un geste, un regard ou n’importe quel détail isolé capable de les mettre sur la trace de cette étrange énigme qui venait de leur être proposée si à l’imprévu.

Cependant, quelque attention qu’on fît, il ne fut pas possible de surprendre aucun indice sur lequel on pût asseoir une supposition. Ce mariage ressemblait absolument à toutes les cérémonies de ce genre, où un homme, habillé de noir des pieds à la tète, donne la main à une femme vêtue de blanc de la tète aux pieds. Car, par une audacieuse dérogation à l’usage établi pour les veuves, madame Césarine, sauf le bouquet virginal, qui avait été remplacé par des camélias, portait la blanche toilette des mariées.

Vainement on chercha à deviner sur le visage des nouveaux époux les impressions qu’ils ressentaient en ce moment solennel. Tous deux, agenouillés l’un près de l’autre, semblaient pétrifiés par le sacrement, et ne bougeaient non plus que des statues. Quant aux parents et aux quelques amis intimes rassemblés dans le chœur, ils avaient tous à peu près une physionomie de circonstance. C’étaient, dans une classe choisie, des figurants d’hyménée, les mêmes qu’on voit faire cortège à tous les mariages, et qui semblent être la contre -épreuve de ces personnages condoléants qu’on voit à la suite des enterrements.

Encore une fois, c’était un mariage très-ordinaire, et

l.F. ROMAN DF. TOUTES LES FEMMES.

les nombreux curieux qui étaient venus y assister durent s’en retourner sans savoir quelles étaient les causes mystérieuses qui l’avaient déterminé.

Page 1