‹ Le roman de toutes les femmesChapitre 5 sur 22 · CF. QUI DEVAIT ARRIVER · texte numérisé non relu

CF. QUI DEVAIT ARRIVER

Un soir, Antony était seul dans la petite chambre qui lui servait d'atelier. La tête appuyée dans ses mains, il semblait plongé dans un de ces lourds accablements qui succèdent aux grandes crises milles.

Antony aimait la comtesse deRonvres, et il savait en être aimé.

A cette immense passion qui venait de s’emparer de lui il comparait ses anciennes amours si vite éteintes, et il se demandait en tremblant si la tardive étoile qui venait de se lever à l’horizon de sa vie n’était pas, comme

les autres, une lueur d'un moment, une nouvelle ironie ne l’illusion. Puis, quittant brusquement les ténèbres du doute, son âme s’égarait à plein vol dans le ciel lumineux de l’espérance, et son cœur ressuscité s’épanchait en adorations infinies.

Une voix intérieure lui disait : • Artiste, tu n’es plus un homme ; tu aimes avec les yeux et ne peux plus t’éprendre que de formes et de couleurs : le monde où tu pouvais vivre s’appelle le Musée; retournes-y, et va retrouver tes femmes de bronze et de marbre ; la Vénus grecque est plus belle que la comtesse Césarine, et sa beauté est éternelle. »

— Oh! disait Antony en se frappant le front avec violence, voix sinistres, voix charmantes ! lesquelles de vous dois-je croire ?

— Aimo? laisse-toi aimer, lui répondait chaque battement de son cœur.

A ce moment sonna à une horloge voisine l’heure à laquelle il attendait madame de Rouvres.

— Va-t-elle venir? murmura Antony... Elle vient, ajouta-t-il en entendant un bruit de pas dans le corridor.

Deux coups discrètement frappés à la porte l’avertirent qu’il ne s’était pas trompé. Il alla ouvrir.

C’était en effet mad%e de Rouvres.

— Vous m’avez écrit, et je suis venue, dit-elle en entrant au jeune homme, d’une voix qui s’efforcait d'être tranquille.

— Que vous avez bien fait. Madame ! répondit Antony, en se perdant tout à coup, et malgré lui, dans les banalités du madrigal, et que je me sens d’orgueil et d’envie

en vous voyant ici; d’orgueil surtout, si je songe combien ce bonheur que vous me donnez doit faire de malheureux.

— De qui parlez-vous ? demanda la comtesse un peu surprise.

— De ceux que vous quittez.

— Oh! mon Dieu! comment, j’ai une heure à peine à passer près de vous, et voici que vous la perdez à me dire des galanteries ; et non-seulement vous en dites, mais encore vous en faites, ajouta la comtesse en montrant deux bouquets de camélias qui fleurissaient dans de grands vases posés sur la cheminée.

— Je sais combien vous aimez ces fleurs. Et puis, vous le savez, Madame, reprit An tony, de tout temps les fleurs ont été un emblème de fête, et pour moi c’en est une aujourd’hui.

— Mon Dieu, comme votre chambre est obscure! dit tout à coup la jeune femme, allumez donc une seconde bougie... Et maintenant, ajouta-t-elle en retirant son mantelct, sous lequel apparaissait une charmante toilette de bal, maintenant, regardez-moi, suis-je belle?

— Oh! oui, vous ôtes belle, bien belle; et je songe combien mon amour a dû rencontrer de rivaux dans ce monde d’où vous sortez.

— Eh bien, vous vous trompez, car je sors de chez moi, et toute cette belle toilette a été entièrement faite pour vous; de façon que, si vous ne m’admirez pas, j’en serai pour mes frais de coquetterie.

— Quoi! c’est pour moi, vraiment pour moi seul, que ous êtes venue ainsi?

— Oui, je savais contenter un de vos caprices.

— Et vous avez réalisé un de mes rêves. Madame. Souvent, dans la solitude de mon travail, brisé autant par la fatigue que par le découragement de l’esprit, il m’est arrivé de m’asseoir à cette place où vous ôtes et d’y rester plongé dans ce fiévreux sommeil qui suit les longues insomnies. Alors, Madame, Dieu, qui me faisait la réalité si aride, voulait me récompenser en m’ouvrant les magiques palais des rêves : alors un immense horizon de chimères se déroulait devant moi, et mon esprit le parcourait avec la rapidité du désir et les ailes de la folie. Si je vous disais tout ce que j’ai ressenti, tout ce que j 'ai été pendant ces heures de délire endormi, vous ne me croiriez pas, ou vous me prendriez pour un insensé. Sur les plus hauts sommets qui dominent le monde, je me suis.vu assis côte à côte avec les hommes si grands par leur génie que la foule les prend pour des dieux, et mon nom obscur entre les ignorés, je l’ai entendu répéter mille fois par les mille fanfares de la renommée. Mais au-dessus de mes rêves de gloire, comme l’azur au-dessus des nuages, planait l'amour d’une femme que je voyais ainsi que je vous vois, si richement parée, que sa présence m'éblouissait, comme si elle eût été vêtue de rayons, et, en la voyant me sourire et m’appeler à elle, quand je m’élancais pour mettre à ses pieds ma couronne de gloire et ma couronne d’amour, je me heurtais à cette table, et je me retrouvais seul au milieu de ce que la réalité étalait ironiquement à mes yeux encore éblouis de la splendeur de mon rêve. Pourtant, un jour. Dieu me prit en pitié, et vous envoya vers moi; et voici à

cette heure que la plus belle partie de mes songes est devenue une réalité. Mais, voyez, une chose étrange, maintenant que cela est vrai, car vous êtes bien chez moi, près de moi, votre présence répand dans ce lieu obscur un tel rayonnement, vous ressemblez tellement à cette belle apparition, que je me prends à trembler et que je n’ose pas m’approcher de vous pour toucher un pli de votre robe, tant j’ai pour de rencontrer le vide sous ma main et de me retrouver seul, plus misérable et plus désolé que jamais. Enfin, j’ai peur que la vérité ne soit comme les autres fois, un mensonge.

— Non, Antony, répondit la comtesse, ce qu’il faut oublier comme un mauvais songe, c’est le passé mauvais que vous avez laissé derrière vous, et que je veux vous faire oublier. Surtout, je vous en prie, ne retombez plus dans vos tristesses accoutumées : la tristesse est une mauvaise muse, ne la recherchez plus, ami, et n’en faites pas votre seule inspiration ; son chant est doux, je le sais, et vous l’aimez, vous autres artistes , poètes et rêveurs : vous l’aimez tant, que vous la recherchez quand elle vous quitte.

— Oh ! dit Antony, emporté cette fois bien réellement par un lyrisme qu'il n’avait pu atteindre en commençant, la tristesse suit la douleur, elle est sa sœur plaintive et fidèle. Tout le temps que j’ai souffert, elle est demeurée à mon côté. Mais le bonheur est entré ici avec vous. Vous me le laisserez en partant, et la tristesse quittera mon chevet en me faisant un éternel adieu.

— Quand vous me dites ces choses, répondit la comtesse, la voix sévère qui me blâme d’être ici, je ne l’en-

tends plus, et tout se tait dans mon cœur pour vous écouter parler. Oli ! redites-moi cela, que sans moi vous souffririez encore, et je m’applaudirai de mon amour comme d’une bonne action; et, comme on ne rougit pas d’une bonne action, je l’avouerai hautement devant tous s’il le faut, et, si l’on m’accuse encore, je demanderai à Dieu à quoi bon la douleur, si la consolation est un crime.

— Ah ! s’écria Antony en serrant la main de la jeune femme dans les siennes , lâme où l’amour manque est incomplète, et voici que votre amour remplit mon âme de toutes les joies du ciel. Maintenant je ne suis plus le môme. Vous m’avez recréé. Patience! Je n’ai pas renoncé à mon rêve. Le talent devient fort, doublé par une grande passion, et je ne renonce pas à ma couronne, et peut-être qu’un jour tout ce que vous me donnez en amour, je vous le payerai en gloire. Mais il faut m’aimer, et venir ici me le dire sauvent.

— Oh ! si je pouvais, souvent ne serait pas assez, ce serait toujours. Mais, dit la comtesse en tressaillant, voici l’heure.

— Déjà î murmura Antony, c’est bien là le bonheur : lent à venir, prompt à fuir.

— Je reviendrai, dit la jeune femme.

— Vous reviendrez, oui ; mais, quand vous allez être partie, quand je ne pourrai plus vous entendre ni vous voir, comme je vous le disais tout à l’heure, je vais croire encore...

— Que c’était un rêve? dit la comtesse.

— J’y ai été si souvent trompé.

— Mon Dieu! que faut-il donc pour vous convaincre

que je ne suis pas un fantôme ? Ah I fit madame Rouvres en détachant le bouquet qu’elle portait à son corsage, je vous laisse une preuve de mon passage ici ; êtes-vous content?

— Ah ! répondit Antony, je n’osais pas le demander.

— 11 fallait le prendre. Mais, ajouta la comtesse en souriant, ce n’est pas un don ; en échange de mes fleurs j’emporte les vôtres.

Et elle prit l’un des bouquets de camélias qui étaient sur la cheminée.

— Vous partez?

— Oui, et bien heureuse de vous laisser heureux, et demain je reviendrai peut-être plus heureuse encore; car demain...

— Demain?... demanda Antony.

— Vous ne saurez rien de plus ce soir, dit la comtesse. Je vous défends de m’accompagner.

Elle sortit.

— Oh ! dit Antony quand il fut geul, c’est bien vrai que je l’aime ! -

En rentrant chez elle, madame de Rouvres trouva M. de Neuil, qui l’attendait.

— Eh bien! dit-il en la voyant... je parie que vous ne venez pas du bal?...

— Oh! mon oncle, lit la comtesse en rougissant, comme je l’aime!

— Oui, mon enfant; mais il se fait temps de terminer toute cette poésie- là par de la bonne prose de notaire, et j’y vais songer. Bonsoir.

— Ah ! dit madame de Rouvres, je ferai tendre mon boudoir blanc en rose.

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