Le roman de Tristan et Iseut. Renouvelé
Ge travail de reconstitution de la célèbre légende française, d'après les fragments conservés des poèmes français du douzième siècle et leurs imitations étrangères, a été entrepris par M. J. Bédier, sur l'initiative de MM. Piazza et Cie d'Édition d'Art), et publié par eux. pour la première fois, dans un volume de grand luxe, le Roman tle Tristan et Iseut.
Ce superbe ouvrage de bibliophile, tiré à nombre limité d'exemplaires, est illustre d'environ cent cinquante compositions en couleur exécutées par Robert Engels.
La présente édition, définitivement revue et complétée par l'auteur, contient plusieurs chapitres nouveaux.
LES EDITH I lis.
J'ai le plaisir de présenter aux lecteurs le plus récent des poèmes que l'admirable légende de Tristan et Iseut a fait naître. C'est bien un poème, en effet, quoiqu'il soit écrit en belle et simple prose. M. J. Bédier est le digne continuateur des vieux trouveurs qui ont essayé de transvaser dans le cristal léger de notre langue l'enivrant breuvage oh les amants de Cornouailles goûtèrent jadis l'amour et la mort. Pour redire la merveilleuse histoire de leur enchantement, de leurs joies, de leurs peines et de leur mort, telle que, sortie des profondeurs du rêve celtique, elle ravit et troubla Vàme des Français du douzième siècle, il s'est refait, à force d'imagination sympathique et d'érudition patiente, cette âme elle-même, encore à peine débrouillée, toute neuve à ces émotions inconnues, se laissant envahir par elles sans songer à les analyser, et adaptant,
h PREFACE
sans y parvenir complètement, le conte qui la charmait aux conditions de son existence ae coutumée. S'il nous était parvenu delà légend une rédaction française complète, M. Bédiei pour faire connaître cette légende aux lecteurs contemporains, se serait borné à en donner une traduction fidèle. La destinée singulière qui a voulu qu'elle ne nous parvînt que dans des fragments épars l'a obligé à prendre un rôle plus actif, pour lequel il ne suffisait plus d'être un savant, pour lequel il fallait être un poêle. Des romans de Tristan dont nous connaissons l'existence, et qui fous devaient être, de grand-: étendue, ceux de Chrétien de Troyes et de L" Chèvre o/d péri tout entiers: de celui de lieront, il nous reste environ trois mille vers, autant de celui de Thomas: d'un autre anonyme quin:e cents vers. Puis ce sont des traductions étrangères, dont trois nous rendent asse: corn plèlemenf pour le fond, mais non pour la forme, l'œuvre de Thomas, dont une /tous représente un poème fort semblable à celui de Héron/ : des <illusions parfois 1res précieuses ; de petits poèmes épisodiques, et enfin Cindi
geste roman en prose où se sont conservés, au milieu d'un Jatras sans cesse grossi par les rédacteurs successifs, quelques débris de vieux poèmes perdus. Que faire en présence de cet amas de décombres , si l'on veut restaurer un des édifices écroulés'/ Il y avait deux partis à prendre : s'attacher à Thomas, ou s'attacher à Béroul. Le premier parti avait l'avantage d'aboutir sûrement, grâce aux traductions étrangères, à la restitution d'un récit complet et homogène. Il avait l'inconvénient de ne restituer que le moins ancien des poèmes sur Tristan, celui dans lequel le vieil élément barbare a été le plus complètement assimilé à l'esprit et aux œuvres de la société chevaleresque anglo-française. M. Bédier a préféré le second parti, beaucoup plus difficile et par cela même plus tentant pour son art et pour son savoir, et plus convenable aussi au but qu'il se proposait : faire revivre pour les hommes de nos jours la légende de Tristan sous Informe la plus ancienne qu'elle ait prise, ou du moins que nous puissions atteindre, en France. Il a donc commencé par traduire
aussi fidèlement qu'il l'a pu le fragment de Béroul qui nous est parvenu, et qui occupe à peu près le centre du récit. S'élant ainsi bien pénétré de l'esprit du vieux conteur, s'étanl assimilé sa façon naïve de sentir, sa façon simple de penser, jusqu'à l'embarras parfois enfantin de son exposition cl la grâce un peu gauche de son style, il a refait à ce tronc une tète et des membres, non pas par une juxtaposition mécanique, mais par une sorte de régénération organique, telle que nous la présentent ces animaux qui, mutilés, se complètent par leur force intime sur le plan de leur forme parfaite.
Ces régénérations réussissent, on le sait, d'aillant mieux que l'organisme est, moins arrêté et moins développé. C'était bien le cas pour Béroul. Il s'assimilait lui-même des cléments de toute provenance, parfois assez disparates, et dont la disparité ne le choquait ni ne le gênait, d'autant plus qu'il leur faisait souvent subir une sorte d'accommodation qui suffisait à leur donner une homogénéité superficielle. Le lié roui moderne a donc pu procéder
de même, sauf à y mettre plus de choix et de goût. Dans le fragment anonyme qui fait suite au fragment de Béroul, dans la traduction allemande d'un poème voisin de celui de Béroul, dans Thomas et ses traducteurs, dans les allusions et les poèmes épisodiques, dans le roman en prose lui-même, il a pris de quoi refaire au morceau conservé un commencement, une suite et une fin, en cherchant toujours, entre les multiples variantes du conte, celle qui convenait le mieux à l'esprit et au ton du fragment authentique. Puis, — et c'est là l'effort le plus ingénieux et le plus délicat de son art, — il a essayé de donner à tous ces morceaux épars la forme et la couleur que leur aurcdl données Béroul. Je ne jurerais pas qu'il n'a pas écrit tout le poème en vers aussi semblables que possible à ceux de Béroul, pour les traduire ensuite en français moderne avec autant de soin qu'il avait fait pour les trois mille vers conservés. Si le vieux poète revenait aujourd'hui, et qu'il s'enquil de ce qu'est devenue son œuvre, il serait émerveillé de voir avec quelle piété, quelle intelligence, quel travail et
quel succès elle a été retirée du fond de Vabîme sur lequel un seul débris surnageait, et remise à Jlot, plus complète même sans doute, plus brillante et plus alerte qu'il ne l'avait lancée jadis.
C'est donc un poème français du milieu du douzième siècle, mais composé à la fin du dix neuvième, que contient le livre de M. Bédier. C'est bien ainsi qu'il convenait de présenter au.r lecteurs modernes l'histoire de Tristan cl d'Iseut, puisque c'est en prenant le costume français du douzième siècle qu'elle s'est emparée jadis de toutes les imaginations, puisque foules les formes qu'elle a revêtues depuis remontent à cette première forme française, puisque nous voyons forcément Tristan sous l'armure d'un chevalier et Iseut dans la touque robe droite des statues de nos cathédrales. Mais ce costume français et chevaleresque n'est pas le costume primitif; il n'appartient pas plus à nos héros qu'à ceux de la Grèce et de Home que h' moyen âge en affublait au même temps. On s'en aperçoit à plus d'un trait con serve pur les adaptateurs. Béroul, notamment,
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qui s' applaudit d avoir efface quelques vestiges de la barbarie primitive, en a laissé subsister bien d'autres; Thomas lui-même, plus soigneux observateur des règles de la courtoisie, ne basse pas de nous ouvrir çà et là d'étranges perspectives sur le véritable caractère de ses héros et du milieu où ils se meuvent. En combinant les indications souvent bien fugitives des conteurs français, on arrive à entrevoir ce qu'a pu être chez les Celles cp poème sauvage, tout entier bercé par la mer et enveloppé dans la forêt, dont le héros, demi-dieu plutôt qu'homme, était présenté comme le maître ou même l'inventeur de tous les arts barbares, tueur de cerfs et de sangliers, savant dépeceur de gibier, lutteur et sauteur incomparable, navigateur audacieux, habile entre tous à faire vibrer la harpe et la rote, sachant imiter jusqu'à l'illusion le chant de tous les oiseaux, et avec cela, naturellement, invincible dans les combats, dompteur de monstres, protecteur de ses fidèles, impitoyable à ses ennemis, vira ni dune vie presque surhumaine, objet constant d'admiration, de dévouement et d'envie. Ce
type s'est jormé à coup sûr très anciennement dans le monde celtique : il était tout indiqué qu'il se complétât par Vamour. Je n'ai pas à redire ici quel est dans la légende de Tristan et Iseut le caractère de la passion qui les enchaîne, et ce qui fait de celte légende, dans ses jormes diverses, l'incomparable épopée de l'amour. Je rappellerai seulement que l'idée de symboliser l'amour involontaire, irrésistible et éternel par ce breuvage dont l'action — et c'est en quoi il diffère des philtres vulgaires — se prolonge pendant toute la vie et persiste même après la mort, que cette idée, qui donne à l'histoire des amants son caractère fatal et mystérieux, a évidemment son origine dans les pratiques de la vieille magie celtique. Je ne veux pas non plus insister sur les traits de mœurs et de sentiments barbares que j'<d indiqués tout à l'heure, et qui font à chaque instant un effet si singulier et si puissant dans le tranquille récit des conteurs français. M. Bédier, naturellement, les a recueillis avec prédilection en faisant, pour compléter l'œu-
vre de BérouL son travail d'industrieuse mosaïque. Les lecteurs les remarqueront sans peine, et sentiront combien V histoire que nos poètes français du douzième siècle racontaient à leurs contemporains était étrangère au milieu dans lequel ils la propageaient et avec lequel ils s'efforçaient en vain de la faire cadrer.
Ce qui les attirail, dans l'histoire de Tristan et d'Iseut, ce qui les poussait à entreprendre de la faire entrer, malgré toutes les difficultés et les obscurités quelle leur présentait, dans la forme déjà consacrée des poèmes en vers octosyllabiques, ce qui fit en effet le succès de leur entreprise et valut à cette histoire, dès quelle fui connue du monde romano-germanique, une popularité sans précédent, c'est l'esprit qui l'anime d'un bout à l'autre, qui circule dans tous ses épisodes comme le « boire amoureux » dans les veines des deux héros : l'idée de la fatalité de l'amour, qui rélève au-dessus de toutes les lois. Incarnée dans deux êtres d'exception, cette idée, qui répond au sentiment secret de
tant d'hommes cl de tarif de femmes, s'est d'autant mieux emparée des cœurs quelle est, Ici, purifiée par la souffrance et comme consacrée par la mort. Au milieu de la fragilité ordinaire des affections humaines, des déceptions renouvelées que suint l'illusion toujours changeante, le couple de Tristan et d'Iseut, rivé des l'abord d'un lien mystérieusement indissoluble, battu par tous les orages et y résistant, essayant vainement de se déprendre et finalement emporté dans un dernier et éternel embrassement, apparaissait et apparaît encore comme une des formes de cet idéal que l'homme ne se lasse pas défaire planer audessus du réel et dont les aspects multiples et opposés ne sont que des manifesta lions diverses de son aspiration obstinée vers le bonheur. Si celte forme est une des plus séduisantes et des plus émouvantes, elle est aussi une des plus dangereuses : l'histoire de Tristan et d'Iseut a versé jadis, on n'en saurait douter, dans plus d'une ('une un poi son f subtil, et aujourd'hui encore, préparé par le magicien moderne <pii y a joint la
puissance de ^incantation musicale, le breuvage d'amour a certainement troublé, peutêtre égaré plus d'un cœur. Mais il n'y a pas d'idéal dont le charme n'ait son péril, et pourtant on ne saurait priver la vie d'idéal sans la condamner à la platitude ou au morne désespoir. Il faut savoir, quand on passe devant les grottes des Sirènes, se tenir fermement attaché au mât, sans renoncer à entendre la divine mélodie qui fait entrevoir aux mortels des félicités surhumaines .
Au reste, si tout l'allrail du vieil. r poènu subsiste dans le « renouvellement » qu'on va lire, le danger qu'il pouvait présenter pour les contemporains de Héron! y est singulièrement atténué pour les nôtres. Les passions sont d'autant plus contagieuses pour les âmes qu'elles se présentent dans des âmes semblables : lorsqu'il s'agit d'âmes lointaines et très différentes, sinon dans leur fond, au moins dans les conditions extérieures de leur activité. les passions gardent toute leur grandeur et leur beauté, mais perdent beaucoup de leur force suggestive. Le Tristan et l'Iseut de
Béroul, ressuscites par M. Bédier arec leurs costumes et leurs allures d'autrefois, arec leurs façons de vivre, de sentir et de parler moitié barbares, moitié médiévales, seront pour les lecteurs modernes comme les personnages d'un vieux vitrail, aux gestes raides, aux expressions naïves, aux physionomies énigmatiques. Mais derrière cette image, marquée de Vempreinle spéciale d'une époque, on voit, comme le soleil derrière le vitrail, resplendir la passion, toujours identique à elle-même, qui l'illumine et la fait flamboyer tout entière. Un éternel sujet des méditations de la pensée et des troubles du cœur, représenté par des figures dont l'archaïsme même fait l'intérêt, voilà tout le poème du renouveleur de Béroul. Il y a là déjà de quoi charmer les lecteurs curieux à la fois d'histoire et de poésie. Mais ce que je n'ai pu dire, ce qu'on découvrira avec ravissement à la lecture de celle œuvre antique, c'est le charme des détails, la mystérieuse et mythique beauté de certains épisodes, l'heureuse invention d'autres plus modernes, l'imprévu des situations et des sentiments,
tout ce qui fait de ce poème un mélange unique de vétusté immémoriale et de fraîcheur toujours nouvelle, de mélancolie celtique et de grâce française, de naturalisme puissant et de fine psychologie. Je ne doute pas qu'il ne retrouve auprès de nos contemporains le succès qu'il a obtenu auprès de nos aïeux du temps des croisades. Il appartient vraiment à cette « littérature du monde » dont parlait Gœthe; il en avait disparu par une mauvaise fortune imméritée : il faut savoir un gré infini ù M. Joseph Bédier de l'y avoir fait rentrer.