‹ Le roman de Tristan et Iseut. RenouveléChapitre 4 sur 5 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

En po d'ore vos oi p i O la parole do chevol, Dont je ai puis eu grant dol.

(Lai de la Folie Tri

Seigneurs, il y avait à la cour du roi Marc quatre barons, les plus félons des hommes, qui haïssaient Tristan de maie haine pour sa prouesse et pour le tendre amour que le roi lui portait. Et je sais bien vous redire leurs noms : Andret, Guenelon, Gondoïne et Denoalen ; or, le duc Andret était, commeTristan, un neveu du roi Marc. Connaissant que le roi méditait de vieillir sans enfants pour léguer sa terre à Tristan, leur envie s'irrita, et, par des mensonges, ils animaient contre Tristan les hauts hommes de Cornouailles :

« Que de merveilles en sa vie ! disaient les félons : mais vous êtes des hommes de grand sens, seigneurs, et qui savez sans doute en rendre raison. Qu'il ait triomphé du Morholt, voilà déjà un beau prodige ; mais par quels enchantements a-t-il pu, presque mort, voguer seul sur la mer ? Lequel de nous, seigneurs, dirigerait une nef sans rames ni voile ? Les magiciens le peuvent, dit-on. Puis, en quel pays de sortilège a-t-il pu trouver remède à ses plaies ? Certes, il est un enchanteur. Oui ! sa barque était fée et pareillement son épée, et sa harpe est enchantée, qui chaque jour verse des poisons au cœur du roi Marc ! Gomme il a su dompter ce cœur par puissance et charme de sorcellerie ! Il sera roi, seigneurs, et vous tiendrez vos terres d'un magicien ! »

Us persuadèrent la plupart des barons : car beaucoup d'hommes ne savent pas que ce qui est du pouvoir des magiciens, le cœur peut aussi l'accomplir par la force de l'amour et de la hardiesse. C'est pourquoi

les barons pressèrent le roi Marc de prendre à femme une fille de roi, qui lui donnerait des hoirs : s'il refusait, ils se retireraient dans leurs forts châteaux pour le guerroyer. Le roi résistait et jurait en son cœur qu'aussi longtemps que vivrait son cher neveu, nulle fille de roi n'entrerait en sa couche. Mais, à son tour, Tristan qui supportait à grand'honte le soupçon d'aimer son oncle à bon profit, le menaça : que le roi se rendit à la volonté de sa baronnie ; sinon, il abandonnerait la cour, il s'en irait servir le riche roi de Gavoie. Alors Marc fixa un terme à ses barons : à quarante jours de là il dirait sa pensée.

Au jour marqué, seul dans sa chambre, il attendait leur venue et songeait tristement : « Où donc trouver fille de roi si lointaine et inaccessible que je puisse feindre, mais feindre seulement, de la vouloir pour femme? »

A cet instant, par la fenêtre ouverte sur

la mer, deux hirondelles qui bâtissaient

lur nid entrèrent en se querellant, puis,

brusquement effarouchées, disparurent.

Mais de leurs becs s'était échappé un long cheveu de femme, plus fin que fil de soie, qui brillait comme un rayon de soleil.

Marc, l'ayant pris, fit entrer les barons et Tristan, et leur dit :

« Pour vous complaire, seigneurs, je prendrai femme, si toutefois vous voulez quérir celle que j'ai choisie.

— Certes, nous le voulons, beau seigneur ; qui donc est celle que vous avez choisie?

— J'ai choisi celle à qui fut ce cheveu d'or, et sachez que je n'en veux point d'autre.

— Et de quelle part, beau seigneur, vous vient ce cheveu d'or? qui vous l'a porté? et de quel pays ?

— Il me vient, seigneurs, de la Belle aux cheveux d'or ; deux hirondelles me l'ont porté ; elles savent de quel pays. »

Les barons comprirent qu'ils étaient raillés et déçus. Ils regardaient Tristan avec dé-

pit ; car ils le soupçonnaient d'avoir conseillé cette ruse. Mais Tristan, ayant considéré le cheveu d'or, se souvint d'Iseut la Blonde. Il sourit et parla ainsi :

« Roi Marc, vous agissez à grand tort ; et ne voyez vous pas que les soupçons de ces seigneurs me honnissent ? Mais vainement vous avez préparé cette dérision : j'irai quérir la Belle aux cheveux d'or. Sachez que la quête est périlleuse et qu'il me sera plus malaisé de retourner de son pays que de l'île où j'ai tué le Morholt ; mais de nouveau je veux mettre pour vous, bel oncle, mon corps et ma vie à l'aventure. Afin que vos barons connaissent si je vous aime d'amour loyal, j'engage ma foi par ce serment : ou je mourrai dans l'entreprise, ou je ramènerai en ce château de Tintagel la Reine aux blonds cheveux. »

Il équipa une belle nef. qu'il garnit de froment, de vin, de miel, et de toutes bonnes denrées. Il y fit monter, outre Gorvenal,cent

jeunes chevaliers de haut parage, choisis parmi les plus hardis, et les affubla de cottes de bure et de chapes de camelin grossier, en sorte qu'ils ressemblaient à des marchands ; mais sous le pont de la nef, ils cachaient les riches habits de drap d'or, de cendal et d ecarlate, qui conviennent aux messagers d'un roi puissant.

Quand la nef eut pris le large, le pilote demanda:

u Beau seigneur, vers quelle terre naviguer ?

— Ami, cingle vers l'Irlande, droit au port de Weisefort. »

Le pilote frémit. Tristan ne savait-il pas que, depuis le meurtre du Morholt, le roi d'Irlande pourchassait les nefs cornouaillaises? Les mariniers saisis, il les pendait à des fourches. Le pilote obéit pourtant et gagna la terre périlleuse.

D'abord Tristan sut persuader aux hommes de Weisefort que ses compagnons étaient des marchands d'Angleterre venus pour trafiquer en paix. Mais, comme ces

marchands d'étrange sorte consumaient le jour aux nobles jeux des tables et des échecs et paraissaient mieux s'entendre à manier les dés qu'à mesurer le froment, Tristan redoutait d'être découvert, et ne savait comment entreprendre sa quête.

Or, un matin, au point du jour, il ouït une voix si épouvantable qu'on eût dit le cri d'un démon. Jamais il n'avait entendu bête glapir en telle guise, si horrible et si merveilleuse. Il appela une femme qui passait sur le port :

« Dites-moi, fait-il, dame belle, d'où vient cette voix que j'ai ouïe? ne me le cachez pas.

— Certes, sire, je vous le dirai sans mensonge. Elle vient d'une bête fîère et la plus hideuse qui soit au monde. Chaque jour, elle descend de sa caverne et s'arrête ;i l'une des portes de la ville. Nul n'en peut sortir, nul n'y peut entrer, qu'on n'ait livré au dragon une jeune fdle ; et, dès qu'il la tient entre ses griffes, il la dévore en moins de temps qu'il n'en faut pour dire une patenôtre.

— Dame, dit Tristan, ne vous raillez pas de moi, mais dites-moi s'il serait possible à un homme né de mère de l'occire en bataille.

— Certes, beau doux sire, je ne sais; ce qui est assure, c'est que vingt chevaliers éprouvés ont déjà tenté l'aventure ; car le roi d'Irlande a proclamé par voix de héraut qu'il donnerait sa fille Iseut la Blonde à qui tuerait le monstre : mais le monstre les a tous dévorés. »

Tristan quitte la femme et retourne vers sa nef. Il s'arme en secret, et il eût fait beau voir sortir de la nef de ces marchands si riche destrier de guerre et si fier chevalier. Mais le port était désert, car l'aube venait à peine de poindre, et nul ne vit le preux chevaucher jusqu'à la porte que la femme lui avait montrée. Soudain, sur la roule, cinq hommes dévalèrent, qui éperonnaient leurs chevaux, les freins abandonnés, et fuyaient vers la ville. Tristan saisit au passage l'un d'entre eux par ses rouges cheveux tressés, si fortement qu'il

le renversa sur la croupe de son cheval et le maintint arrêté :

« Dieu vous sauve, beau sire ! dit Tristan ; par quelle route vient le dragon ? »

Et, quand le fuyard lui eut montré la route, Tristan le relâcha.

Le monstre approchait, Il avait la tête d'un ours, les yeux rouges et tels que des charbons embrasés, deux cornes au front, les oreilles longues et velues, des griffes de lion, une queue de serpent, le corps écailleux d'un griffon.

Tristan lança contre lui son destrier d'une telle force que, tout hérissé de peur, il bondit pourtant contre le monstre. La lance de Tristan heurta les écailles et vola en éclats. Aussitôt le preux tire son épée, la lève et l'assène sur la tête du dragon, mais sans même entamer le cuir. Le monstre a senti l'atteinte pourtant ; il lance ses griffes contre l'écu, les y enfonce et en fait voler les attaches. La poitrine découverte, Tristan le requiert encore de l'épée, et le frappe sur les flancs d'un coup si violent

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que l'air en retentit. Vainement: il ne peut le blesser. Alors, le dragon vomit par les naseaux un double jet de flammes venimeuses : le haubert de Tristan noircit comme un charbon éteint, son cheval s'abat et meurt. Mais, aussitôt relevé, Tristan enfonce sa bonne épée dans la gueule du monstre : elle y pénètre toute et lui fend le cœur en deux parts. Le dragon pousse une dernière fois son cri horrible et meurt.

Tristan lui coupa la langue et la mit dans sa chausse. Puis, tout étourdi par la fumée acre, il marcha, pour y boire, vers une eau stagnante qu'il voyait briller à quelque distance. Mais le venin distillé par la langue du dragon s'échauffa contre son corps, et dans les hautes herbes qui bordaient le marécage, le héros tomba inanimé.

Or, sachez que le fuyard aux rouges cheveux tressés était Aguyngùerran le Roux, le sénéchal du roi d'Irlande, et qu'il convoitait Iseut la Blonde. Il était couard, mais telle est la puissance de l'amour que cha-

que matin il s'embusquait, armé, pour assaillir le monstre ; pourtant du plus loin qu'il entendait son cri, le preux fuyait. Ce jour-là, suivi de ses quatre compagnons, il osa rebrousser chemin. Il trouva le dragon abattu, le cheval mort, l'écu brisé, et pensa que le vainqueur achevait de mourir en quelque lieu. Alors il trancha la tête du monstre, la porta au roi et réclama le beau salaire promis.

Le roi ne crut guère à sa prouesse ; mais, voulant lui faire droit, il fit semondre ses vassaux de venir à sa cour, à trois jours de là : devant le barnage assemblé, le sénéchal Aguynguerran fournirait la preuve de sa victoire.

Quand Iseut la Blonde apprit qu'elle serait livrée à ce couard, elle fit d'abord une longue risée, puis se lamenta. Mais, le lendemain, soupçonnant l'imposture, elle prit avec elle son valet, le blond, le fidèle Perinis, et Brangien, sa jeune servante et sa compagne, et tous trois chevauchèrent en secret vers le repaire du monstre, tant

qu'Iseut remarqua sur la roule des empreintes de forme singulière : sans doute, le cheval qui avait passé là n'avait pas été ferré en ce pays. Puis elle trouva le monstre sans tête et le cheval mort ; il n'était pas harnaché selon la coutume d'Irlande. Certes, un étranger avait tué le dragon ; mais vivait-il encore ?

Iseut, Perinis et Brangien le cherchèrent longtemps; enfin, parmi les herbes du marécage, Brangien vit briller le heaume du preux. Il respirait encore. Perinis le prit sur son cheval et le porta secrètement dans les chambres des femmes. Là. Iseut conta l'aventure à sa mère, et lui confia l'étranger. Comme la reine lui ôlait son armure, la langue envenimée du dragon tomba de sa chausse. Alors la reine d'Irlande réveilla le blessé par la vertu d'une herbe, et lui dit:

« Etranger, je sais que tu es vraiment le tueur du monstre. Mais notre sénéchal, un félon, un couard, lui a tranché la tète et réclame ma fille Iseut la Blonde pour sa

récompense. Sauras-tu, à deux jours d'ici, lui prouver son tort par bataille ?

— Reine, dit Tristan, le terme est proche. Mais sans doute vous pouvez me guérir en deux journées. J'ai conquis Iseut sur le dragon ; peut-être je la conquerrai sur le sénéchal. »

Alors, la reine l'hébergea richement, et brassa pour lui des remèdes efficaces.

Au jour suivant, Iseut la Blonde lui prépara un bain et doucement oignit son corps d'un baume que sa mère avait composé.

Elle arrêta ses regards sur le visage du blessé, vit qu'il était beau, et se prit à penser : « Certes, si sa prouesse vaut sa beauté, mon champion fournira rude bataille ! » Mais Tristan, ranimé par la chaleur de l'eau et la force des aromates, la regardait, et, songeant qu'il avait conquis la Reine aux cheveux d'or, se mit à sourire. Iseut le remarqua et se dit : « Pourquoi cet étranger a-t il souri? Ai je rien fait qui ne convienne pas? Ai-je négligé l'un des services qu'une jeune fille doit rendre à

son hôte? Oui, peut-être a-t il ri parce que j'ai oublié de parer ses armes ternies par le venin. »

Elle vint donc là où l'armure de Tristan était déposée : « Ce heaume est de bon acier, pensa-t-elle, et ne lui faillira pas au besoin. Et ce haubert est fort, léger, bien digne d'être porté par un preux. » Elle prit l'épée par la poignée : « Certes, c'est là une belle épée, et qui convient à un hardi baron. » Elle tire du riche fourreau pour l'essuyer, la lame sanglante. Mais elle voit quelle est largement ébréchée. Elle remarque la forme de l'entaille : ne serait-ce point la lame qui s'est brisée dans la tête du Morholt ? Elle hésite, regarde encore, veut s'assurer de son doute. Elle court à la chambre où elle gardait le fragment d'acier retiré naguère du crâne du Morholt. Elle joint le fragment à la brèche ; à peine voyaiton la trace de la brisure.

Alors elle se précipita vers Tristan, et, faisant tournoyer sur la tête du blessé la grande épée, elle cria :

« Tu es Tristan de Loonnois, le meurtrier du Morholt, mon cher oncle. Meurs donc à ton tour ! »

Tristan fit effort pour arrêter son bras ; vainement ; son corps était perclus, mais son esprit restait agile. Il parla donc avec adresse :

« Soit, je mourrai; mais pour t'épargner les longs repentirs, écoute. Fille de roi, sache que tu n'as pas seulement le pouvoir, mais le droit de me tuer. Oui, tu as droit sur ma vie, puisque deux fois tu me las conservée et rendue. Une première fois, naguère : j'étais le jongleur blessé que tu as sauvé quand tu as chassé de son corps le venin dont l'épieu du Morholt l'avait empoisonné. Ne rougis pas, jeune fille, d'avoir guéri ces blessures ; ne les avais-je pas reçues en loyal combat ? ai-je tué le Morholt en trahison ? ne m'avait-il pas défié ? ne devais -je pas défendre mon corps ? Pour la seconde fois, en m'allant chercher au marécage, tu m'as sauvé. Ah ! c'est pour toi, jeune fille, que j'ai combattu

le dragon... Mais laissons ces choses : je voulais te prouver seulement que, m'ayant par deux fois délivré du péril de la mort, tu as droit sur ma vie. Tue-moi donc, si tu penses y gagner louange et gloire. Sans doute, quand tu seras couchée entre les bras du preux sénéchal, il te sera doux de songer à ton hôte blessé, qui avait risqué sa vie pour te conquérir et lavait conquise, et que tu auras tué sans défense dans ce bain.»

Iseut s'écria :

« J'entends merveilleuses paroles. Pourquoi le meurtrier du Morholt a-t-il voulu me conquérir? Ah! sans doute, comme le Morholt avait jadis tenté de ravir sur sa nef les jeunes filles de Cornouailles, à ton tour, par belles représailles, lu as fait cette vantance d'emporter comme fa serve celle que le Morholt chérissait entre les jeunes filles...

— Non, fille de roi, dit Tristan. Mais un jour deux hirondelles ont volé jusqu'à Tin^ tagel pour y porter l'un de les cheveux d'or. J'ai cru qu'elles venaient m'annoncer

paix et amour. C'est pourquoi je suis venu te quérir par delà la mer. C'est pourquoi j'ai affronté le monstre et son venin. Vois ce cheveu cousu parmi les fils d'or de mon bliaut: la couleur des fils d'or a passé: mais l'or du cheveu ne s'est pas terni. »

Iseut rejeta la grande épée et prit en mains le bliaut de Tristan. Elle y vit le cheveu d'or et se tut longuement ; puis elle baisa son hôte sur les lèvres en signe de paix et le revêtit de riches habils.

Au jour de l'assemblée des barons, Tris tan envoya secrètement vers sa nef Perinis, le valet d'Iseut, pour mander à ses compagnons de se rendre à la cour, parés comme il convenait aux messagers d'un riche roi : car il espérait atteindre ce jour même au terme de l'aventure. Gorvenal et les cent chevaliers se désolaient depuis quatre jours d'avoir perdu Tristan ; ils se réjouirent de la nouvelle.

Un à un, dans la salle où déjà s'amassaient sans nombre les barons d'Irlande, ils entrèrent, s'assirent à la file sur un

même rang, et les pierreries ruisselaient au long de leurs riches vêtements d'écarlate, de cendal et de pourpre. Les Irlandais disaient entre eux : « Quels sont ces seigneurs magnifiques ? Qui les connaît ? Voyez ces manteaux somptueux, parés de zibeline et dorfroi ! Voyez à la pomme des épées, au fermail des pelisses, chatoyer les rubis, les béryls, les émeraudes et tant de pierres que nous ne savons nommer ! Qui donc vit jamais splendeur pareille ? D'où viennent ces seigneurs ? A qui sontils ? » Mais les cent chevaliers se taisaient et ne se mouvaient de leurs sièges pour nul qui entrât.

Quand le roi d'Irlande fut assis sous le dais, le sénéchal Aguynguerran le Roux offrit de prouver par témoins et de soutenir par bataille qu'il avait tué le monstre et qu'Iseut devait lui être livrée. Alors Iseut s'inclina devant son père cl dit :

« Roi, un homme est là. qui prétend convaincre votre sénéchal de mensonge ei de félonie. A cet homme prêt à prouver

qu'il a délivre votre terre du fléau et que votre fille ne doit pas être abandonnée à un couard, promettez-vous de pardonner ses torts anciens, si grands soient-ils et de lui accorder votre paix et votre merci ? »

Le roi y pensa et ne se hâtait pas de répondre. Mais ses barons crièrent en foule :

« Octroyez-le, sire ! octroyez-le ! »

Le roi dit :

« Et je l'octroie ! »

Mais Iseut s'agenouilla à ses pieds :

« Père, donnez-moi d'abord le baiser de merci et de paix, en signe que vous le donnerez pareillement à cet homme 1 »

Quand elle eut reçu le baiser, elle alla chercher Tristan et le conduisit par la main dans l'assemblée. A sa vue les cent chevaliers se levèrent à la fois, le saluèrent les bras en croix sur la poitrine, se rangèrent à ses côtés et les Irlandais virent qu'il était leur seigneur. Mais plusieurs le reconnurent alors, et un grand cri retentit: « C'est Tristan de Loonnois, c'est le meurtrier du Morholt ! » Les épées nues bril-

lèrent et des voix furieuses répétaient : « Qu'il meure ! »

Mais Iseut s'écria :

« Roi, baise cet homme sur la bouche, ainsi que tu l'as promis ! »

Le roi le baisa sur la bouche, et la clameur s'apaisa.

Alors Tristan montra la langue du dragon, et offrit la bataille au sénéchal qui n'osa l'accepter et reconnut son forfait. Puis Tristan parla ainsi :

« Seigneurs, j'ai tué le Morholl, mais j'ai franchi la mer pour vous offrir belle amendise. Afin de racheter le méfait, j'ai mis mon corps en péril de mort et je vous ai délivrés du monstre, et voici que j'ai conquis Iseut la Blonde, la belle. L'ayant conquise, je l'emporterai donc sur ma nef. Mais, afin que par les terres d'Irlande et de Cornouailles se répande non plus la haiue. mais l'amour, sachez que le roi Marc, mon cher seigneur, l'épousera. Voyez ici cent chevaliers de haut paragè prêts à jurer sur les reliques des saints que le roi

Marc vous mande paix et amour, que son désir est d'honorer Iseut comme sa chère femme épousée, et que tous les hommes de Cornouailles la serviront comme leur dame et leur reine. »

On apporta les corps saints à grand joie, et les cent chevaliers jurèrent qu'il avait dit vérité.

Le roi prit Iseut par la main et demanda à Tristan s'il la conduirait loyalement à son seigneur. Devant ses cent chevaliers et devant les barons d'Irlande, Tristan le jura. Iseut la Blonde frémissait de honte et d'angoisse. Ainsi. Tristan, l'ayant conquise, la dédaignait ; le beau conte du Cheveu d'or n'était que mensonge, et c'est à un autre qu'il la livrait... Mais le roi posa la main droite d'Iseut dans la main droite de Tristan, et Tristan la retint en signe qu'il se saisissait d'elle, au nom du roi de Cornouailles.

Ainsi, pour l'amour du roi Marc, par la ruse et par la force, Tristan accomplit la quête de la Reine aux cheveux d'or.

Nein, ezn was nilit mit wine, doch ez im glich waere, ez was diu wernde swaere, diu endelôse herzenôt, von der si beide lagen tôt.

(Gottfried de Strasbourg.)

Quand le temps approcha de remettre Iseut aux chevaliers de Cornouailles, sa mère recueillit des herbes, des fleurs et des racines, les mêla dans du vin, et brassa un breuvage puissant. L'ayant achevé par science et magie, elle le versa dans un coutret et dit secrètement à Brangien :

« Fille, tu dois suivre Iseut au pays du roi Marc, et tu l'aimes d'amour fidèle. Prends donc ce coutret de vin et retiens mes paroles. Cache le de telle sorte que nul œil ne le voie et que nulle lèvre ne s'en approche. Mais quand viendront la nuit nuptiale

et l'instant où l'on quitte les époux, tu verseras ce vin herbe dans une coupe et tu la présenteras, pour qu'ils la vident ensemble, au roi Marc et à la reine Iseut. Prends garde, ma fille, que seuls ils puissent goûter ce breuvage. Car telle est sa vertu : ceux qui en boiront ensemble s'aimeront de tous leur sens et de toute leur pensée, à toujours, dans la vie et dans la mort. »

Brangien promit à la reine qu'elle ferait selon sa volonté.

La nef, tranclianl les vagues profondes, emportait Iseut. Mais, plus elle s'éloignait de la terre d'Irlande, plus tristement la jeune tille se lamentait. Assise sous la lente où elle s'était renfermée avec Brangien, sa servante, elle pleurait au souvenir de son pays. Où ces étrangers l'cnf raînaient-ils? Vers qui:' Vers quelle destinée:» Quand Tristan s'approchait d'elle cl voulait l'apaiser par de douces paroles, elle s'irritait, le repoussait, cl la haine gonflait

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son cœur. Il était venu, lui le ravisseur, lui, le meurtrier du Morholl; il l'avait arrachée par ses ruses à sa mère et à son pays ; il n'avait pas daigné la garder pour luimême, et voici qu'il l'emportait, comme sa proie, sur les flots, vers la terre ennemie ! « Chétive ! disait-elle, maudite soit la mer qui me porte ! Mieux aimerais -je mourir sur la terre où je suis née que vivre làbas ! . . . »

Un jour, les vents tombèrent, et les voiles pendaient dégonflées le long du mât. Tristan fit atterrir dans une île, et, lassés de la mer, les cent chevaliers de Cornouailles et les mariniers descendirent au rivage. Seule Iseut était demeurée sur la nef, et une petite servante. Tristan vint vers la reine et tâchait de calmer son cœur.

Comme le soleil brûlait et qu'ils avaient soif, ils demandèrent à boire. L'enfant chercha quelque breuvage, tant qu'elle découvrit le coutret confié à Brangiôn par la mère d'Iseut. « J'ai trouvé du vin I » leur cria-t-elle. Non, ce n'était pas du vin :

c'était la passion, c'était l'âpre joie et l'angoisse sans fin, et la mort. L'enfant remplit un hanap et le présenta à sa maîtresse. Elle but à longs traits, puis le tendit à Tristan, qui le vida.

A cet instant. Brangicn entra et les vit qui se regardaient en silence, comme égarés et comme ravis. Elle vit devant eux le vase presque vide et le hanap. Elle prit le vase, courut à la poupe, le lança dans les vagues et gémit :

« Malheureuse ! maudit soit le jour où je suis née et maudit le jour où je suis montée sur cette nef! Iseut, amie, et vous, Tristan, / c'est votre mort que vous ave/ bue ! »

De nouveau la nef cinglait vers Tinlagel. Il semblait à Tristan qu'une ronce vivace, aux épines aiguës, aux fleurs odorantes, poussait ses racines dans le sang de son cœur et par de forts liens enlaçait au beau corps d'Iseut son corps et toute sa pensée, et tout son désir. 11 songeait : « Andrct, Denoalen, Guenelon et Gondoïne, félons qui m'accusiez de convoiter la terre du roi

Marc, ah ! je suis plus vil encore, et ce n'est pas sa terre que je convoite ! Bel oncle, qui m'avez aimé orphelin avant même de reconnaître le sang de votre sœur Blanchefleur, vous qui me pleuriez tendrement, tandis que vos bras me portaient jusqu'à la barque sans rames ni voile, bel oncle, que n'avez-vous, dès le premier jour, chassé l'enfant errant venu pour vous trahir ? Ah ! qu'ai-je pensé ? Iseut est votre femme, et moi votre vassal. Iseut est votre femme, et moi votre fils. Iseut est votre femme, et ne peut pas m'aimer. »

Iseut l'aimait. Elle voulait le haïr, pourtant: ne l'avait- il pas vilement dédaignée? Elle voulait le haïr, et ne pouvait, irritée en son cœur de cette tendresse plus douloureuse que la haine.

Brangien les observait avec angoisse, plus cruellement tourmentée encore, car seule elle savait quel mal elle avait causé. Deux jours elle les épia, les vit repousser toute nourriture, tout breuvage et tout réconfortse chercher commp dps aveugla

qui marchent à tâtons l'un vers l'autre, malheureux quand ils languissaient séparés, plus malheureux encore quand, réunis, ils tremblaient devant l'horreur du premier aveu.

Au troisième jour, comme Tristan venait vers la tente, dressée sur le pont de la nef, où Iseut était assise. Iseut le vit s'approcher et lui dit humblement :

■ Entrez seigneur.

— Reine, dit Tristan, pourquoi m'avoir appelé seigneur ? iNe suis je pas votre homme lige, au contraire, votre vassal, pour vous révérer, vous servir et vous aimer comme ma reine et ma dame ? »

Iseut répondit :

« Non, tu le sais, que lu es mon seigneur cl mon maître ! Tu le sais (pic la force me domine et que je suis ta serve! \h ! que n'ai-jc avive naguère les plaies du jongleur blessé? Que n'ai-jc laissé périr le tueur du monstre dans les herbes du marécage? <hie n'ai-je asséné sur lui, quand il gisait dans le bain, le coup de l'épée déjà bran-

die ? Hélas ! je ne savais pas alors ce que je sais aujourd'hui !

■ — Iseut, que savez-vous donc aujourd'hui ? Qu'est-ce donc qui vous tourmente?

— Ah ! tout ce que je sais me tourmente, et tout ce que je vois. Ce ciel me tourmente, et cette mer, et mon corps, et ma vie ! »

Elle posa son bras sur l'épaule de Tristan : des larmes éteignirent le rayon de ses yeux, ses lèvres tremblèrent. Il répéta :

« Amie, qu'est-ce donc qui vous tourmente ? »

Elle répondit :

« L'amour de vous. »

Alors il posa ses lèvres sur les siennes.

Mais, comme pour la première fois tous deux goûtaient une joie d'amour, Brangien, qui les épiait, poussa un cri, et les bras tendus, la face trempée de larmes, se jeta à leurs pieds :

« Malheureux ! arrêtez-vous, et retournez, si vous le pouvez encore ! Mais non, la voie est sans retour, déjà la force de

l'amour vous entraine et jamais plus vous n'aurez de joie sans douleur. C'est le vin herbe qui vous possède, le breuvage d'amour que votre mère, Iseut, m'avait confié. Seul, le roi Marc devait le boire avec vous ; mais l'Ennemi s'est joué de nous trois, et c'est vous qui avez vidé le hanap. Ami Tristan, Iseut amie, en châtiment de la maie garde que j'ai faite, je vous abandonne mon corps, ma vie ; car, par mon crime, dans la coupe maudite vous avez bu l'amour et la mort ! »

Les amants s'étreignirent ; dans leurs beaux corps frémissaient le désir et la vie. Tristan dit :

« Vienne donc la mort ! »

Et, quand le soir tomba, sur la nef qui bondissait plus rapide vers la terre du roi Marc, liés à jamais, ils s'abandonnèrent à l'amour.

Sobre toz avrai j:ran valor, S'aitaU camisa m'es dada, Ciim Iseus det a l'amador.

(Jue mais nou era porîada.

(Rambaui, comte d'Orange.)

Le roi Marc accueillit Iseut la Blonde au rivage. Tristan la prit par la main et la conduisit devant le roi ; le roi se saisit d'elle en la prenant à son tour par la main. A grand honneur il la mena vers le château de Tintagel, et, lorsqu'elle parut dans la salle au milieu des vassaux, sa beauté jeta une telle clarté que les murs s'illuminèrent, comme frappés du soleil levant. Alors le roi Marc loua les hirondelles qui, par belle courtoisie, lui avaient porté le cheveu d'or ; il loua Tristan et les cent chevaliers qui, sur la nef aventureuse, étaient allés lui quérir la joie de ses yeux et de son cœur. Hélas ! la nef vous

apporte, à vous aussi, noble roi, l'âpre deuil et les forts tourments.

A dix-huit jours de là, avant convoqué tous ses barons, il prit à femme Iseut la Blonde. Mais, lorsque vint la nuit, Brangien, atin de cacher le déshonneur de la reine et pour la sauver de la mort, prit la place d'Iseut dans le lit nuptial. En châtiment de la maie garde qu'elle avait failc sur la mer et pour l'amour de son amie, elle lui sacrifia, la fidèle, la pureté de son corps ; l'obscurité de la nuit cacha au roi sa ruse et sa honte.

Les conteurs prétendent ici que Brangien, n'avait pas jeté dans la nier le flacon de vin berbé. non tout à l'ail vidé par les amants ; mais qu'au malin, après que sa daine (ni en liée à son tour dans le lit du roi Marc, Brangien versa dans une coupe ce qui restai! du philtre el la présenta aux époux ; que Marc y bul largement et qu'Iseut jeta sa part à la dérobée. Mais sache/, seigneurs, que ces conteurs ont corrompu l'histoire et l'onl faussée. S'ils

ont imaginé ce mensonge, c est faule de comprendre le merveilleux amour que Marc porta toujours à la reine. Certes, comme vous l'entendrez bientôt, jamais, malgré l'angoisse, le tourment el les terribles représailles, Marc ne put chasser de son cœur Iseut ni Tristan : mais sachez, seigneurs, qu'il n'avait pas bu le vin herbe. Ni poison, ni sortilège ; seule, la tendre noblesse de son cœur lui inspira d'aimer.

Iseut est reine et semble vivre en joie. I Iseut est reine el \it en tristesse. Iseut a la tendresse du roi Marc, les barons l'honorent, et ceux de la gent menue la chérissent. Iseut passe le jour dans ses chambres richement peintes et jonchées de fleurs. Iseut a les nobles joyaux, les draps de pourpre et les tapis venus de Thessalie, les chants des harpeurs, cl les courtines où sont ouvrés léopards, alérions, papegauts et toutes les bêles de la mer et des bois. Iseut a ses vives, ses belles

8i BRANGIEN LIVREE AUX SERFS

amours, et Tristan auprès d'elle, à loisir, et le jour et la nuit ; car, ainsi que veut la coutume chez les hauts seigneurs, il couche dans la chambre royale, parmi les privés et les fidèles. Iseut tremble pourtant. Pourquoi trembler ? Ne tient-elle pas ses amours secrètes ? Qui soupçonnerait Tristan ? Qui donc soupçonnerait un fils ? Qui la voit? Qui l'épie ? Quel témoin ? Oui, un témoin l'épie, Brangien ; Brangien la guette ; Brangien seule sait sa vie, Brangien la tient en sa merci. Dieu ! si, lasse de préparer chaque jour comme une servante le lit où elle a couché la première, elles les dénonçait au roi ! si Tristan mourait par sa félonie !... Ainsi la peur affole la reine. Non, ce n'est pas de Brangien la fidèle, c'est de son propre cœur que vient son tourment. Ecoutez, seigneurs, la grande traîtrise qu'elle médita ; mais Dieu, comme vous l'entendrez, la prit en pitié ; vous aussi, soyez-lui compatissants 1

Ce jour-là, Tristan et le roi chassaient au loin, et Tristan ne connut pas ce crime.

Iseut fit venir deux serfs, leur promit la franchise et soixante besants d'or, s'ils juraient de faire sa volonté. Ils firent le serment.

« Je vous donnerai donc, dit-elle, une jeune fille ; vous l'emmènerez dans la forêt, loin ou près, mais en tel lieu que nul ne découvre jamais l'aventure ; là, vous la tuerez et me rapporterez sa langue. Retenez, pour me les répéter, les paroles qu'elle aura dites. Allez ; à votre retour, vous serez des hommes affranchis et riches. »

Puis elle appela Rrangien :

« Amie, tu vois comme mon corps languit et souffre ; niras-tu pas chercher dans la forêt les plantes qui conviennent à ce mal ? Deux serfs sont là, qui te conduiront ; ils savent où croissent les herbes efficaces. Suis-les donc ; sœur, sache-le bien, si je t'envoie à la forêt, c'est qu'il y va de mon repos et de ma vie ! »

Les serfs l'emmenèrent. Venue au bois, elle voulut s'arrêter, car les plantes salutaires croissaient autour d'elle en suffi-

86 BRANGIEN LIVREE AUX SEIll S

sance. Mais ils l'entraînèrent plus loin :

« Viens, jeune fille, ce n'est pas ici le lieu convenable. »

L'un des serfs marchait devant elle, sou compagnon la suivait. Plus de sentier frayé, mais des ronces, des épines et des chardons emmêles. Alors l'homme qui marchait le premier tira son épée et se retourna ; elle se rejeta vers l'autre serf pour lui demander aide ; il tenait aussi 1 epée nue à son poing et dit :

« Jeune fdle. il nous faut te tuer. »

Brangien tomba sur l'herbe et ses bras tentaient d'écarter la pointe des épées. Elle demandait merci d'une voix si pitoyable et si tendre qu'ils dirent :

« Jeune tille, si la reine Iseut, ta dame et la nôtre, veut que tu meures, sans doute lui as-tu fait quelque grand tort. >

Elle répondit :

« Je ne sais, amis ; je ne me somiens que d'un seul méfait. Quand nous par limes d'Irlande, nous emportions chacune, comme la plus chère des parures, une

BRANGIEN LIVREE AUX SERFS i!7

chemise blanche comme la neige, une chemise pour notre nuit de noces. Sur la mer, il advint qu'Iseut déchira sa chemise nuptiale, et pour la nuit de ses noces, je lui ai prêté la mienne. Amis, voilà tout le tort que je lui ai fait. Mais puisqu'elle veut que je meure, dites-lui que je lui mande salut et amour, et que je la remercie de tout ce qu'elle m'a fait de bien et d'honneur depuis qu'enfant, ravie par des pirates, j'ai été vendue à sa mère et vouée à la servir. Que Dieu, dans sa bonté, garde son honneur, son corps, sa vie ! Frères, frappez maintenant !

Les serfs eurent pitié ! Ils tinrent conseil, et, jugeant que peut-être un tel méfait ne valait point la mort, ils la lièrent à un arbre.

Puis, il tuèrent un jeune chien : l'un d'eux lui coupa la langue, la serra dans un pan de sa gonelle, et tous deux reparurent ainsi devant Iseut.

" A-t-elle parlé ?demanda-t-elle, anxieuse.

— Oui, reine, elle a parlé. Elle a dit

que vous étiez irritée à cause d'un seul tort : vous aviez déchiré sur la mer une chemise blanche comme neige que vous rapportiez d'Irlande, elle vous a prêté la sienne au soir de vos noces. C'était là. disait-elle, son seul crime. Elle vous a rendu grâce pour tant de bienfaits reçus de vous dès l'enfance, elle a prié Dieu de protéger votre honneur et votre vie. Elle vous mande salut et amour. Reine, voici sa langue que nous vous apportons.

— Meurtriers ! cria Iseut, rendez-moi Brangien. ma chère servante ! Ne saviezvous pas qu'elle était ma seule amie ? Meurtriers, rendez-la-moi !

— Reine, on dit justement : « Femme change en peu d'heures ; au même temps, femme rit, pleure, aime. hait. » Nous l'avons tuée, puisque vous l'avez commandé !

— Comment l'aurais-je commandé ? Pour quel méfait ? n'était-ce pas ma chère compagne, la douce, la fidèle, la belle ? Vous le saviez, meurtriers : je l'avais envoyée chercher des herbes salutaires et je vous

l'ai confiée, pour que vous la protégiez sur la route. Mais je dirai que vous l'avez tuée et vous serez brûlés sur des charbons.

— Reine, sachez donc qu'elle vit et que nous vous la ramènerons saine et sauve. »

Mais elle ne les croyait pas, et comme égarée, tour à tour maudissait les meurtriers et se maudissait elle même. Elle retint l'un des serfs auprès d'elle, tandis que l'autre se hâtait vers l'arbre où Brangien était attachée :

« Belle, Dieu vous a l'ait merci, et voilà que votre dame vous rappelle ! »

Quand elle parut devant Iseut, Brangien s'agenouilla, lui demandant de lui pardonner ses torts ; mais la reine était aussi tombée à genoux devant elle, et toutes deux, embrassées, se pâmèrent longuement.

Isot ma drue, I-ol m'amie.

En vos ma mort, en vos ma vie '.

(Gotlfried de Strasbourg.)

Ce n'est pas Brangien la fidèle, c'est eux-mêmes que les amants doivent redouter. Mais comment leurs cœurs enivrés seraient-ils vigilants ? L'amour les presse, comme la soif précipite vers la rivière le cerf sur ses fins ; ou tel encore, après un long jeûne, lepervier soudain lâché fond sur la proie. Hélas ! amour ne se peut celer. Certes, par la prudence de Brangien, nul ne surprit la reine entre les bras de son ami : mais, à toute heure, en tout lieu, chacun ne voit-il pas comment le désir les agite, les étreint, déhorde de tous leurs

sens ainsi que le vin nouveau ruisselle de la cuve ?

Déjà les quatre félons de la cour, qui haïssaient Tristan pour sa prouesse, rôdent autour de la reine. Déjà ils connaissent la vérité de ses belles amours. Ils brûlent de convoitise, de haine et de joie. Ils porteront au roi la nouvelle : ils verront la tendresse se muer en fureur. Tristan, chassé ou livré à la mort, et le tourment de la reine. Ils craignaient pourtant la colère de Tristan ; mais, enfin, leur haine dompta leur terreur ; un jour, les quatre barons appelèrent le roi Marc à parlement, et Àndret lui dit :

« Beau roi, sans doute ton cœur s'irritera et tous quatre nous en avons grand deuil ; mais nous devons te révéler ce que nous avons surpris. Tu as placé ton cœur en Tristan et Tristan veut le honnir. Vainement nous l'avions averti : pour l'amour d'un seul homme, lu fais fi de ta parenté et de ta baronnie entière, et tu nous délaisses tous. Sache donc que Tristan aime

la reine : c'est vérité prouvée, et déjà l'on en dit mainte parole. »

Le noble roi chancela et répondit :

« Lâche ! quelle félonie as-tu pensée ! Certes, j'ai placé mon cœur en Tristan. Au jour où le Morholt vous offrit la bataille, vous baissiez tous la tête, tremblants et pareils à des muets ; mais Tristan l'affronta pour l'honneur de cette terre, et par chacune de ses blessures son âme aurait pu s'envoler. C'est pourquoi vous le haïssez, et c'est pourquoi je l'aime, plus que toi, Andret, plus que vous tous, plus que personne. Mais que prétendez-AOus avoir découvert ? qu'avez-vous vu ? qu'avez-vous entendu ?

— Rien, en vérité, seigneur, rien que tes yeux ne puissent voir, rien que tes oreilles ne puissent entendre. Regarde, écoule, beau sire ; peut-être il en est temps encore. »

Et, s'étant retirés, ils le laissèrent à loisir savourer le poison.

Le roi Marc ne put secouer le maléfice.

À son tour, contre son cœur, il épia son neveu, il épia la reine. Mais Brangien s'en aperçut, les avertit, et vainement le roi tenta d'éprouver Iseut par des ruses. Il s'indigna bientôt de ce vil combat, et, comprenant qu'il ne pourrait plus chasser le soupçon, il manda Tristan et lui dit :

« Tristan, éloigne-toi de ce château ; et quand tu l'auras quitté, ne sois plus si hardi que d'en franchir les fossés ni les lices. Des félons t'accusent d'une grande traîtrise. Ne m'interroge pas : je ne saurais rapporter leurs propos sans nous honnir tous les deux. Ne cherche pas des paroles qui m'apaisent : je le sens, elles resteraient vaines. Pourtant, je ne crois pas les félons : si je les croyais, ne t'aurais-je pas déjà jeté à la mort honteuse ! Mais leurs discours maléfiques ont troublé mon cœur, et seul ton départ le calmera. Pars, sans doute je le rappellerai bientôt ; pars, mon lils toujours cher ! »

Quand les félons ouïrent la nouvelle :

« 11 est parti, dirent-ils entre eux, il est

parti, l'enchanteur, chassé comme un larron ! Que peut-il devenir désormais ? Sans doute il passera la mer pour chercher les aventures et porter son service déloyal à quelque roi lointain ! »

Non, Tristan n'eut pas la force de partir : et quand il eut franchi les lices et les fossés du château, il connut qu'il ne pourrait s'éloigner davantage : il s'arrêta dans le bourg même de Tintagel, prit hôtel avec Gorvenal dans la maison d'un bourgeois, et languit, torturé par la fièvre, plus blessé \ que naguère, aux jours où l'épieu du Morholt avait empoisonné son corps. Naguère, quand il gisait dans la cabane construite au bord des flots et que tous fuyaient la puanteur de ses plaies, trois hommes pourtant l'assistaient, Gorvenal, Dinas de Lidan et le roi Marc. Maintenant, Gorvenal et Dinas se tenaient encore à son chevet ; mais le roi Marc ne venait plus, et Tristan gémissait :

« Certes, bel oncle, mon corps répand maintenant l'odeur d'un venin plus repous-

9C LE GRAND PIX

sant, et votre amour ne sait plus surmonter votre horreur. »

Mais, sans relâche, dans l'ardeur de la fièvre, le désir l'entraînait, comme un cheval emporté, vers les tours hien closes qui tenaient la reine enfermée ; cheval et cavalier se brisaient contre les murs de pierre ; mais cheval et cavalier se relevaient et reprenaient sans cesse la même chevauchée.

Derrière les tours bien closes, Iseut la Blonde languit aussi, plus malheureuse encore : car, parmi ces étrangers qui l'épient, il lui faut tout le jour feindre la joie et rire ; et, la nuit, étendue aux côtés du roi Marc, il lui faut dompter, immobile, l'agitation de ses membres et les tressauts de la fièvre. Elle veut fuir vers Tristan. Il lui semble qu'elle se lève et qu'elle court jusqu'à la porte ; mais, sur le seuil obscur, les félons ont tendu de grandes faulx : les lames affilées et méchantes saisissent au passage ses genoux délicats. Il lui semble qu'elle tombe et que, de ses genoux tranchés, s'élancent deux rouges fontaines.

LE GItAMD PIN

Bientôt les amants mourront, si nul ne les secourt. Et qui donc les secourra, sinon Brangien ? Au péril de sa vie, elle s'est glissée vers la maison où Tristan languit. Gorvenal lui ouvre tout joyeux, et pour sauver les amants, elle enseigne une ruse à Tristan.

Non, jamais, seigneurs, vous n'aurez ouï parler d'une plus belle ruse d'amour.

Derrière le château de Tintagel, un verger s étendait, vaste et clos de fortes palissades. De beaux arbres y croissaient sans nombre, chargés de fruits, d'oiseaux et de grappes odorantes. Au lieu le plus éloigné du château, tout auprès des pieux de la palissade, un pin s'élevait, haut et droit, dont le tronc robuste soutenait une large ramure. A son pied, une source vive : l'eau s'épandait d'abord en une large nappe, claire et calme, enclose par un perron de marbre; puis, contenue entre deux rives resserrées, elle courait par le verger, et, pénétrant dans l'intérieur même du château, traversait les chambres des femmes.

Or. chaque soir, Tristan, par le conseil de Brangien. taillait avec art des morceaux décorée et de menus branchages. Il franchissait les pieux aigus, et. venu sous le pin, jetait les copeaux dans la fontaine. Légers comme l'écume, ils surnageaient et coulaient avec elle, et, dans les chambres des femmes. Iseut épiait leur venue. Aussitôt, les soirs où Brangien avait su écarter le roi Marc et les félons, elle s'en venait vers son ami.

Elle s'en vient, agile et craintive pourtant, guettant à chacun de ses pas si des félons se sont embusqués derrière les arbres. Mais dès que Tristan l'a vue, les bras ouverts, il s'élance vers elle. Alors, la nuit les protège et l'ombre amie du grand pin.

« Tristan, dit la reine, les gens de mer n'assurent-ils pas que ce château de Tintagel est enchanté et que, par sortilège, deux fois l'an, en hiver et en été. il se perd et disparaîl aux yeux? Il s'e>l perdu maintenant. \ est-ce pa^ ici le verger merveilleux donl

parlent les lais de harpe : une muraille d'air l'enclôt de toutes parts ; des arbres fleuris, un sol embaumé ; le héros y vit sans vieillir entre les bras de son amie, et nulle force ennemie ne peut briser la muraille d'air? »

Déjà, sur les tours de Tintagel, retentissent les troupes des guetteurs qui annoncent l'aube.

« Non, dit Tristan, la muraille d'air est déjà brisée, et ce n'est pas ici le verger merveilleux. Mais, un jour, amie, nous irons ensemble au pays fortuné dont nul ne retourne. Là s'élève un château de marbre blanc : à chacune de ses mille fenêtres, brille un cierge allumé; à chacune, un jongleur joue et chante une mélodie sans fin ; le soleil n'y brille pas, et pourtant nul ne regrette sa lumière : c'est l'heureux pays des vivants. »

Mais au sommet des tours de Tintagel, l'aube éclaire les grands blocs alternés de sinople et d'azur.

Iseut a recouvré sa joie : le soupçon de Marc se dissipe et les félons comprennent, au contraire, que Tristan a revu la reine. Mais Brangien fait si bonne garde qu'ils épient vainement. Enfin, le duc Andret, que Dieu honnisse ! dit à ses compagnons :

« Seigneurs, prenons conseil de Frocin, le nain bossu. Il connaît les sept arts, la magie et toutes manières d'enchantements. Il sait, à la naissance d'un enfant, observer si bien les sept planètes et le cours des étoiles qu'il conte par avance tous les points de sa vie. Il découvre, par la puissance de Bugibus et de Noiron, les choses secrètes. 11 nous enseignera, s'il veut, les ruses d'Iseut la Blonde. »

En haine de beauté et de prouesse, le petit homme méchant traça les caractères de sorcellerie, jeta ses charmes et ses sorts, considéra le cours d'Orion cl de Lucifer, et dit:

« Vivez en joie, beaux seigneurs ; cette nuit vous pourrez les saisir. »

Ils le niellèrent devant le roi.

« Sire, dit le sorcier, mandez à vos veneurs qu'ils mettent la laisse aux limiers et la selle aux chevaux ; annoncez que sept jours et sept nuits vous vivrez dans la forêt, pour conduire votre chasse et vous me pendrez aux fourches, si vous n'entendez pas, cette nuit même, quels discours Tristan tient à la reine. >>

Le roi fit ainsi, contre son cœur. La nuit tombée, il laissa ses veneurs dans la forêt, prit le nain en croupe, et retourna vers Tintagel. Par une entrée qu'il savait. il pénétra dans le verger et le nain le conduisit sous le grand pin.

« Beau roi, il convient que vous montiez dans les branches de cet arbre. Portez làhaut votre arc et vos flèches : ils vous serviront peut-être. Et tenez-vous coi : vous n'attendrez pas longuement.

— Va-t'en, chien de l'Ennemi ! » répondit Marc.

Et le nain s'en alla, emmenant le cheval.

Il avait dit vrai ; le roi n'attendit pas longuement. Cette nuit, la lune brillait.

claire et belle. Caché dans la ramure, le roi vit son neveu bondir par-dessus les pieux aigus. Tristan Aint sous l'arbre et jeta dans l'eau les copeaux et les branchages. Mais, comme il s'était penché sur la fontaine en les jetant, il vit, réfléchie dans l'eau, l'image du roi. Ah! s'il pouvait arrêter les copeaux qui fuient! Mais non, ils courent, rapides, par le verger. Làbas, dans les chambres des femmes, Iseut épie leur venue ; déjà, sans doute, elle les voit, elle accourt. Que Dieu protège les amants !

Elle Aient. Assis, immobile, Tristan la regarde, et dans l'arbre, il entend le crissement de la flèche qui s'cncoche dans la corde de l'arc.

Elle vient, agile et prudente pourtant, comme elle avait coutume. « Qu'est-ce donc ? pensa-t-elle. Pourquoi Tristan n'accourt il pas ce soir à ma rencontre ? auraitil vu quelque ennemi ? »

Elle s'arrête, fouille du regard les fourrés noirs ; soudain, à la clarté de la lune,

elle aperçut à son tour l'ombre du roi dans la fontaine. Elle montra bien la sagesse des femmes en ce qu'elle ne leva point les yeux vers les branches de l'arbre : « Seigneur Dieu ! dit-elle tout bas, accordez-moi seulement que je puisse parler la première ! »

Elle s'approche encore. Ecoutez comme elle devance et prévient son ami :

« Sire Tristan, qu'avez-vous osé? M'attirer en tel lieu, à telle heure ! Maintes fois déjà vous m'aviez mandée, pour me supplier, disiez-vous. Et par quelle prière':' Qu'attendez-vous de moi ? Je suis venue enfin, car je n'ai pu l'oublier, si je suis reine, je vous le dois. Me voici donc : que voulez-vous ?

— Reine, vous crier merci, afin que vous apaisiez le roi. »

Elle tremble et pleure. Mais Tristan loue le Seignenr Dieu, qui a montré le péril à son amie.

« Oui reine, je vous ai mandée souvent et toujours en vain : jamais, depuis que le

roi m'a chassé, vous n'avez daigne venir à mon appel. Mais prenez en pitié le chétif que voici ; le roi me hait, j'ignore pourquoi ; mais vous le savez peut-être ; et qui donc pourrait charmer sa colère, sinon vous seule, reine franche, courtoise Iseut, en qui son cœur se fie ?

— En vérité, sire Tristan, ignorez- vous encore qu'il nous soupçonne tous les deux? Et de quelle traîtrise ! faut-il. par surcroît de honte, que ce soit moi qui vous l'apprenne ? Mon seigneur croit que je vous aime d'amour coupable. Dieu le sait pourtant, et, si je mens, qu'il honnisse mon corps ! jamais je n'ai donné mon amour à nul homme, hormis à celui qui le premier m'a prise, vierge, entre ses bras. Et vous voulez, Tristan, que j'implore du roi votre pardon ? Mais s'il savait seulement que je suis venue sous ce pin, demain il ferait jeter ma cendre aux vents ! »

Tristan gémit :

« Bel oncle, on dit : « Nul n'est vilain,

s'il ne fait vilenie. » Mais, en quel cœur a pu naître un tel soupçon?

— Sire Tristan, que voulez-vous dire ?

Non, le roi mon seigneur n'eût pas de lui-même imaginé telle vilenie. Mais les félons de cette terre lui ont fait accroire ce mensonge, car il est facile de décevoir les cœurs loyaux. Ils s'aiment, lui ont-ils dit, et les félons nous l'ont tourné à crime. Oui, vous m'aimiez, Tristan, pourquoi le nier:' ne suis-je pas la femme de votre oncle et ne vous avais-je pas deux fois sauvé de la mort ? Oui, je vous aimais en retour : n'êtes- vous pas du lignage du roi, et n'ai-je pas ouï maintes fois ma mère répéter qu'une femme n'aime pas son seigneur tant qu'elle n'aime pas la parenté de son seigneur ? C'est pour l'amour du roi que je vous aimais, Tristan ; maintenant encore, s'il vous reçoit en grâce, j'en serai joyeuse. Mais mon corps tremble, j'ai grand 'peur, je pars, j'ai trop demeuré déjà. »

Dans la ramure, le roi eut pitié et sourit doucement. Iseut s'enfuit, Tristan la rappelle :

« Reine, au nom du Sauveur, venez à mon secours, par charité ! les couards voulaient écarter du roi tous ceux qui l'aiment; ils ont réussi et le raillent maintenant. Soit ; je m'en irai donc hors de ce pays, au loin, misérable comme j'y vins jadis : mais, tout au moins, obtenez du roi qu'en reconnaissance des services passés, afin que je puisse sans honte, chevaucher loin d'ici il me donne du sien assez pour acquitter mes dépenses, pour dégager mon cheval et mes armes.

— Non, Tristan, vous n'auriez pas dû m'adresser cette requête. Je suis seule sur cette terre, seule en ce palais où nul ne m'aime, sans appui, à la merci du roi. Si je lui dis un seul mot pour vous, ne voyezvous pas que je risque la mort honteuse ? Ajmi, que Dieu vous protège ! Le roi vous hait à grand tort. Mais, en toute terre où vous irez, le Seigneur Dieu vous sera un ami vrai. »

Elle part et fuit jusqu'à sa chambre, où Brangien la prend, tremblante, entre ses

bras : la reine lui dit l'aventure. Brangien s'écrie :

« Iseut, ma dame, Dieu a fait pour vous un grand miracle ! 11 est père compatissant et ne veut pas le mal de ceux qu'il sait innocents. »

Sous le grand pin, Tristan, appuyé contre le perron de marbre, se lamentait :

« Que Dieu me prenne en pitié et répare la grande injustice que je souffre de mon cher seigneur ! »

Quand il eut franchi la palissade du verger, le roi dit en souriant :

« Beau neveu, bénie soit cette heure ! Vois : la lointaine chevauchée que tu préparais ce matin, elle est déjà finie ! »

Là-bas, dans une clairière de la forêt, le nain Frocin interrogeait le cours des étoiles ; il y lut que le roi le menaçait de mort; il noircit de peur et de honte, enfla de rage, et s'enfuit prestement vers la terre de Galles.

Wè il'-m selbin getwer^e, Dai er den edelio man Torrit!

(liilhart d'Oberg.)

Le roi Marc a fait sa paix avec Tristan. Il lui a donné congé de revenir au château, et, comme naguère, Tristan couche dans la chamhre du roi parmi les privés et le& fidèles. A son gré, il y peut entrer, il en peut sortir : le roi n'en a plus souci. Mais qui donc peut longtemps tenir ses amours secrètes ?

Marc avait pardonné aux félons, et comme le sénéchal Dinos de Lidan avait un jour trouvé dans une forêt lointaine, errant et misérable, le nain bossu, il le ramena au roi, qui eut pitié et lui pardonna son méfait.

Mais sa bonté ne fit qu'exciter la haine des barons ; ayant de nouveau surpris Tristan et la reine, ils se lièrent par ce serment : Si le roi ne chassait pas son neveu hors du pays, ils se retireraient dans leurs forts châteaux, pour le guerroyer. Ils appelèrent le roi à parlement :

« Seigneur, aime-nous, hais-nous, à ton choix ; mais nous voulons que tu chasses Tristan. Il aime la reine, et le voit qui veut ; mais nous, nous ne le souffrirons plus. »

Le roi les entend, soupire, baisse le front vers la terre, se tait.

« Non, roi, nous ne le souffrirons plus, car nous savons maintenant que cette nouvelle, naguère étrange, n'est plus pour te surprendre et que tu consens à leur crime. Que feras-tu ? Délibère et prends conseil. Pour nous, si tu n'éloignes pas ton neveu sans retour, nous nous retirerons sur nos baronnics et nous entraînerons aussi nos voisins hors de ta cour, car nous ne pouvons supporter qu'ils y demeurent. Tel

est le choix que nous t'offrons; choisis donc !

— Seigneurs, une fois j'ai cru aux laides paroles que vous disiez de Tristan, et je m'en suis repenti. Mais vous êtes mes féaux, et je ne veux pas perdre le service de mes hommes. Conseillez-moi donc, je vous en requiers, vous qui me devez le conseil. Vous savez hien que je fuis tout orgueil et toute démesure.

— Donc, seigneur, mandez ici le nain Frocin. Vous vous défiez de lui, pour l'aventure du verger. Pourtant, n'avait-il pas lu dans les étoiles que la reine viendrait ce soirlà sous le pin ? Il sait maintes choses ; prenez son conseil. »

11 accourut, le hossu maudit, et Denolaen l'accola. Kcoutez quelle trahison il enseigna au roi :

« Sire, commande à ton neveu que demain, dès l'aube, au galop, il chevauche vers Carduel pour porter au roi Arthur un bref sur parchemin, bien scellé de cire. Roi. Tristan couche près de ton lit. Sors

de ta chambre à l'heure du premier sommeil, et, je te le jure par Dieu el par la loi de Rome, s'il aime Iseut de fol amour, il voudra venir lui parler avant son départ ; mais, s'il y vient sans que je le sache et sans que tu le voies, alors tue moi. Pour le reste, laisse moi mener l'aventure à ma guise et garde-toi seulement de parler à Tristan de ce message avant l'heure du coucher.

- Oui. répondit Marc, qu'il en soit fait ainsi ! »

Alors le nain fit une laide félonie, il entra chez un boulanger et lui prit pour quatre deniers de fleur de farine qu'il cacha dans le giron de sa robe. Ah ! qui se fût jamais avisé de telle traîtrise? La nuit venue, quand le roi eut pris son repas et que ses hommes furent endormis par la vaste salle voisine de sa chambre, Tristan s'en vint, comme il avait coutume, au coucher du roi Marc.

« l>eau neveu, faites ma volonté : vous chevaucherez vers le roi Arthur jusqu'à Car

LE NAIN l'ROCIN 113

duel, et vous lui ferez déplier ce bref. Saluezle de ma part et ne séjournez qu'un jour auprès de lui.

— ■ Roi, je le porterai deEiain.

— Oui, demain, avant que le jour se lève. »

Voilà Tristan en grand émoi. De son lit au lit de Marc il y avait bien la longueur d'une lance. Un désir furieux le prit de parler à la reine, et il se promit en son coeur que, vers l'aube, si Marc dormait, il se rapprocherait d'elle. Ah ! Dieu! la folle pensée !

Le nain couchait, comme il avait coutume, dans la chambre du roi. Quand il crut que tous dormaient, il se leva et répandit entre le lit de Tristan et celui de la reine la fleur de farine : si l'un des deux amants allait rejoindre l'autre, la farine garderait la forme de ses pas. Mais, comme il l'éparpillait, Tristan, qui restait éveillé, le vit.

« Qu'est-ce à dire? ce nain n'a pas coutume de me servir pour mon bien ; mais

il sera déçu : bien fou qui lui laisserait prendre l'empreinte de ses pas ! »

A minuit, le roi se leva et sortit, suivi du nain bossu. 11 faisait noir dans la chambre : ni cierge allumé, ni lampe. Tristan se dressa debout sur son lit. Dieu ! pourquoi eut-il cette pensée? Il joint les pieds, estime la distance, bondit et retombe sur le lit du roi. Hélas! la veille, dans la forêt, le boutoir d'un grand sanglier lavait navré à la jambe, et, pour son malheur, la blessure n'était point bandée. Dans l'effort de ce bond, elle s'ouvre, saigne, mais Tristan ne voit pas le sang qui fuit et rougit les draps. El dehors, à la lune, le nain, par son art de sortilège, connut que les amants étaient réunis. 11 en trembla de joie et dit au roi :

« Va, el maintenant, si tune les surprends pas ensemble, fais-moi pendre ! »

Ils viennent donc vers la chambre, le roi, le nain el les quatre félons. Mais Tristan les ;i entendus : il se relève, s'élance, atteint son lit... Hélas! au passage, le sang

a malcment coulé de la blessure sur la farine.

Voici le roi, les barons, et le nain, qui porte une lumière. Tristan et Iseut feignaient de dormir ; ils étaient restes seuls dans la chambre, avec Perinis, qui couchait aux pieds de Tristan et ne bougeait pas. Mais le roi voit sur le lit les draps tout vermeils et, sur le sol, la fleur de farine trempée de sang frais.

Alors les quatre barons, qui haïssaient Tristan pour sa prouesse, le maintiennent sur son lit, et menacent la reine et la raillent, la narguent et lui promettent bonne justice. Ils découvrent la blessure qui saigne :

« Tristan, dit le roi, nul démenti ne vaudrait désormais ; vous mourrez demain. »

Il lui crie :

« Accordez-moi merci, seigneur ! Au nom du Dieu qui souffrit la Passion, seigneur, pitié pour nous !

— Seigneur, venge- loi ! répondent les félons.

— Bel oncle, ce n'est pas pour moi que je vous implore: que m'importe de mourir?

Certes, n'était la crainte de vous courroucer, je vendrais cher cet affront aux couards qui, sans votre sauvegarde, n'auraient osé toucher mon corps de leurs mains ; mais, par respect et pour l'amour de vous, je me livre à votre merci ; faites de moi selon votre plaisir. Me voici, seigneur, mais pitié pour la reine ! »

Et Tristan s'incline et s'humilie à ses pieds.

« Pitié pour la reine, car s'il est un homme, en ta maison assez hardi pour soutenir ce mensonge que je l'ai aimée d'amour coupahle, il me trouvera dehout devant lui en champ clos. Sire, grâce pour elle, au nom du seigneur Dieu ! »

Mais les trois harons l'ont lié de cordes, lui et la reine, Ah ! s'il avait su qu'il ne sciait pas admis à prouver son innocence cncomhat singulier, on l'eût démembré vif avant qu'il eût souffert d'être lié vilement.

Mais il se fiait en Dieu et savait qu'en

champ clos nul n'oserait brandir une arme contre lui. Et, certes, il se fiait justement en Dieu. Quand il jurait qu'il n'avait jamais aimé la reine d'amour coupable, les félons riaient de l'insolente imposture. Mais je vous appelle, seigneurs, vous qui savez la vérité du philtre bu sur la mer et qui comprenez, disait-il mensonge? Ce n'est pas le fait qui prouve le crime, mais le jugement. Les hommes voient le fait, mais Dieu voit les cœurs, et, seul, il est vrai juge. Il a donc institué que tout homme accusé pourrait soutenir son droit par bataille, et lui-même combat avec l'innocent. C'est pourquoi Tristan réclamait justice et bataille et se garda de manquer en rien au roi Marc. Mais s'il avait pu prévoir ce qui advint, il aurait tué les félons. Ah! Dieu ! pourquoi ne les tua-t-il pas?

Qui voit Soq :ors et sa façon.

Trop par avroit le cuer félon Qui nen avroit d'Iseut pitié.

(Béroul.)

Par la cité, dans la nuit noire, la nouvelle court : Tristan et la reine ont été saisis ; le roi veut les tuer. Riches bourgeois et petites gens, tous pleurent.

« Hélas ! nous devons bien pleurer! Tristan, hardi baron, mourrez-vous donc par si laide traîtrise ? Et \ous, reine franche, reine honorée, en quelle terre naîtra jamais fille de roi si belle, si chère ? C'est donc là, nain bossu, l'œuvre de tes devinailles ? Qu'il ne voie jamais la face de Dieu, celui qui, t' ayant trouvé, n'enfoncera pas son épieu dans ton corps ! Tristan, bel ami

cher, quand le Morholt, venu pour ravir nos enfants, prit terre sur ce rivage, nul de nos barons n'osa s'armer contre lui, et tous se taisaient, pareils à des muets. Mais vous, Tristan, vous avez fait le combat pour nous tous, hommes de Cornouailles, et vous avez tué le Morholt ; et lui vous navra d'un épieu dont vous avez manqué mourir pour nous. Aujourd'hui, en souvenir de ces choses, devrions-nous consentir à votre mort ? »

Les plaintes, les cris, montent par la cité; tous courent au palais. Mais tel est le courroux du roi qu'il n'y a si fort et si fier baron qui ose risquer une seule parole pour le fléchir.

Le jour approche, la nuit s'en va. Avant le soleil levé, Marc chevauche hors de la ville, au lieu où il avait coutume de tenir ses plaids et déjuger. Il commande qu'on creuse une fosse en terre et qu'on y amasse des sarments noueux et tranchants et dos épines blanches et noires, arrachées avec leurs racines.

A l'heure de prime, il fait crier un ban par le pays pour convoquer aussitôt les hommes de Gornouailles. Ils s'assemblent à grand bruit : nul qui ne pleure, hormis le nain de Tintagel. Alors le roi leur parla ainsi :

« Seigneurs, j'ai fait dresser ce bûcher d'épines pour Tristan et pour la reine, car ils ont forfait. »

Mais tous lui crièrent :

« Jugement, roi ! le jugement d'abord, l'escondit et le plaid ! Les tuer sans jugement, c'est honte et crime. Roi, répit et merci pour eux 1 »

Marc répondit en sa colère :

« Non, ni répit, ni merci, ni plaid, ni jugement ! Par ce Seigneur qui créa le monde, si nul m'ose encore requérir de telle chose, il brûlera le premier sur ce brasier! »

Il ordonne qu'on allume le feu et qu'on aille quérir au château Tristan d'abord.

Les épines flambent, tous se taisent, le roi attend.

Les valets ont couru jusqu'à la chambre où les amants sont étroitement gardés. Ils entraînent Tristan par ses mains liées de cordes. Par Dieu ! ce fut vilenie de l'entraver ainsi ! 11 pleure sous l'affront ; mais de quoi lui servent ses larmes ? On l'emmène honteusement ; et la reine s'écrie, presque folle d'angoisse :

« Être tuée, ami, pour que vous soyez sauvé, ce serait grande joie ! »

Les gardes et Tristan descendent hors de la ville, vers le bûcher. Mais, derrière eux, un cavalier se précipite, les rejoint, saule à bas du destrier encore couranl : c'est Dinas, le bon sénéchal. Au bruit de l'aventure, il s'en venait de son château de Lidan, cl l'écume, la sueur et le sang ruisselaient aux flancs de son cheval :

« Fils, je me hâte vers le plaid du roi. Dieu m'accordera peut-être d'y ouvrir tel conseil qui vous aidera tous deux ; déjà il me permet du moins de te servir par une menue courtoisie. Ami, dit-il aux valets, je veux que vous le meniez sans ces en-

traves, — et Dinas trancha les cordes honteuses ; — s'il essayait de fuir, ne tenez-vous pas vos épées ? »

Il baise Tristan sur les lèvres, remonte en selle, et son cheval l'emporte.

Or, écoutez comme le Seigneur Dieu est plein de pitié. Lui, qui ne veut pas la mort du pécheur, il reçut en gré les larmes et la clameur des pauvres gens qui le suppliaient pour les amants torturés. Près de la route où Tristan passait, au faite d'un roc et tournée vers la bise, une chapelle se dressait sur la mer.

Le mur du chevet était posé au ras d'une falaise, haute, pierreuse, aux escarpements aigus ; dans l'abside, sur le précipice, était une verrière, œuvre habile d'un saint. Tristan dit à ceux qui le menaient :

« Seigneurs, voyez cette chapelle ; permettez que j'y entre. Ma mort est prochaine, je prierai Dieu qu'il ait merci de moi, qui l'ai tant offensé. Seigneurs, la chapelle n'a d'autre issue que celle-ci ; chacun de vous

12i LE SAUT DE LA CHAPELLE

lient son épée ; vous savez bien que je ne puis passer que par cette porte, et quand j'aurai prié Dieu, il faudra bien que je me remette entre vos mains ! »

L'un des gardes dit :

« Nous pouvons bien le lui permettre. »

Ils le laissèrent entrer. Il court par la cbapelle, franchit le chœur, parvient à la verrière de l'abside, saisit la fenêtre, l'ouvre et s'élance... Plutôt cette chute que la mort sur le bûcher, devant telle assemblée !

Mais sachez, seigneurs, que Dieu lui fit belle merci ; le vent se prend en ses vêtements, le soulève, le dépose sur une large pierre au pied du rocher. Les gens de Cornouailles appellent encore cette pierre le « Saut de Tristan ».

Et devant l'église les autres l'attendaient toujours. Mais pour néant, car c'est Dieu maintenant qui l'a pris en sa garde. Il fuit: le sable meuble croule sous ses pas. 11 tombe, se retourne, voit au loin le bûcher : l.i flamme bruit, la fumée monte. Il fuit.

L'épée ceinte, à bride abattue, Gorvenal s'était échappé de la cité : le roi l'aurait fait brûler en place de son seigneur. Il rejoignit Tristan sur la lande, et Tristan s'écria :

« Maître! Dieu m'a accordé sa merci. Ah! chétif, à quoi bon? Si je n'ai Iseut, rien ne me vaut. Que ne me suis-je plutôt brisé dans ma chute ! J'ai échappé, Iseut, et l'on va te tuer. On la brûle pour moi : pour elle, je mourrai aussi. »

Gorvenal lui dit :

« Beau sire, prenez réconfort, n'écoutez pas la colère. Voyez ce buisson épais, enclos d'un large fossé : cachons-nous là : les gens passent nombreux sur cette route ; ils nous renseigneront, et, si l'on brûle Iseut, fils, je jure par Dieu, le fils de Marie, de ne jamais coucher sous un toit jusqu'au jour où nous l'aurons vengée.

— Beau maître, je n'ai pas mon épée.

— La voici, je te l"ai apportée.

— Bien, maître; je ne crains plus rien, fors Dieu.

12<j LE SAUT DE LA CHAPELLE

— Fils, j'ai encore sous ma gonelle telle chose qui te réjouira : ce haubert solide et léger, qui pourra te servir.

— Donne, beau maître. Par ce Dieu en qui je crois, je vais maintenant délivrer mon amie.

— Non, ne te hâte point, dit Gorvenal. Dieu sans doute te réserve quelque plus sûre vengeance. Songe qu'il est hors de ton pouvoir d'approcher du bûcher ; les bourgeois l'entourent et craignent le roi : tel voudrait bien ta délivrance, qui, le premier, te frappera. Fils, on dit bien : Folie n'est pas prouesse. Attends... »

Or. quand Tristan s'était précipité de la falaise, un pauvre homme de la gent menue l'avait vu se relever et fuir. Il avait couru vers Tintagel et s'était glissé jusqu'en la chambre d'Iseut :

« Reine, ne pleurez plus. Votre ami s'est échappé !

- Dieu, dit-elle, en soit remercié! Maintenant, qu'ils me lient ou me délient, qu'ils

m'épargnent ou qu'ils me tuent, je n'en ai plus souci ! »

Or, les félons avaient si cruellement serré les cordes de ses poignets que le sang jaillissait. Mais souriante, elle dit :

« Si je pleurais pour cette souffrance, alors qu'en sa bonté Dieu vient d'arracher mon ami à ces félons, certes, je ne vaudrais guère ! »

Quand la nouvelle parvint au roi que Tristan s'était échappé par la verrière, il blêmit de courroux et commanda à ses hommes de lui amener Iseut.

On l'entraîne ; hors de la salle, sur le seuil, elle apparaît ; elle tend ses mains délicates, d'où le sang coule. Une clameur monte par la rue : « 0 Dieu, pitié pour elle ! Reine franche, reine honorée, quel deuil ont jeté sur cette terre ceux qui vous ont livrée ! Malédiction sur eux ! »

La reine est traînée jusqu'au bûcher d'épines, qui flambe. Alors, Dinas, seigneur de Lidan, se laissa choir aux pieds du roi : « Sire, écoute-moi ; je t'ai servi longue-

ment, sans vilenie, en loyauté, sans en retirer nul profit : car il n'est pas un pauvre homme, ni un orphelin, ni une vieille femme, qui me donnerait un denier de la sénéchaussée que j'ai tenue toute ma vie. En récompense, accorde-moi que tu recevras la reine à merci. Tu veux la brûler sans jugement : c'est forfaire, puisqu'elle ne reconnaît pas le crime dont tu l'accuses. Songes -y. d'ailleurs. Si tu brûles son corps, il n'y aura plus de sûreté sur ta terre : Tristan s'est échappé ; il connaît bien les plaines, les bois, les gués, les passages, et il est hardi. Certes, tu es son oncle, et il ne s'attaquera pas à toi ; mais tous les barons, les vassaux, qu'il pourra surprendre, il les tuera. »

Et les quatre félons pâlissent à l'entendre : déjà ils voient Tristan embusqué, qui les guette.

« Roi, dit le sénéchal, s'il <\st vrai que je l'ai bien servi toute ma vie, livre-moi Iseut : je répondrai d'elle comme son garde et son garant, o

Mais le roi prit Dinas par la main et jura par le nom des saints qu'il ferait immédiate justice.

Alors Dinas se releva :

« Roi, je m'en retourne à Lidan, et je renonce à votre service. »

Iseut lui sourit tristement. Il monte sur son destrier et s'éloigne, marri et morne, le front baissé.

Iseut se tient debout devant la flamme. La foule, alentour, crie, maudit le roi, maudit les traîtres. Les larmes coulent le long de sa face. Elle est vêtue d'un étroit bliaut gris, où court un filet d'or menu: un fil d'or est tressé dans ses cheveux, qui tombent jusqu'à ses pieds. Qui pourrait la voir si belle sans la prendre en pitié aurait un cœur de félon. Dieu! comme ses bras sont étroitement liés !

Or, cent lépreux, déformés, la chair rongée et toute blanchâtre, accourus sur leurs béquilles au claquement des crécelles, se pressaient devant le bûcher, et, sous leurs

paupières enflées leurs yeux sanglants jouissaient du spectacle.

Yvain, le plus hideux des malades, cria au roi d'une voix aiguë :

« Sire, tu veux jeter ta femme en ce brasier; c'est bonne justice, mais trop brève. Ce grand feu l'aura vite brûlée, ce grand vent aura vite dispersé sa cendre. Et, quand cette flamme tombera tout à l'heure, sa peine sera finie. Yeux-tu que je t'enseigne pire châtiment, en sorte qu'elle vive, mais à grand déshonneur, et toujours souhaitant la mort ? Roi, le veux-tu ? »

Le roi répondit :

« Oui, la vie pour elle, mais à grand déshonneur et pire que la mort... Qui m'enseignera un tel supplice, je l'en aimerai mieux.

— Sire, je dirai donc brièvement ma peu sée. Vois, j'ai là cent compagnons. Donnenous Iseut, et qu'elle nous soit commune ! Le mal attise nos désirs. Donne-la à tes lépreux, jamais dame n'aura fait pire fin. Vois, nos haillons sont collés à nos plaies,

qui suintent. Elle qui, près de toi, se plaisait aux riches étoffes fourrées de vair, aux joyaux, aux salles parées de marbre, elle qui jouissait des bons vins, de l'honneur, de la joie, quand elle verra la cour de tes lépreux, quand il lui faudra entrer sous nos taudis bas et coucher avec nous, alors Iseut la Belle, la Blonde, reconnaîtra son péché et regrettera ce beau feu d'épines ! »

Le roi l'entend, se lève, et longuement reste immobile. Enfin, il court vers la reine et la saisit par la main. Elle crie :

« Par pitié, sire, brùlez-moi plutôt, brûlezmoi ! »

Le roi la livre. Y vain la prend et les cent malades se pressent autour d'elle. A les entendre crier et glapir, tous les cœurs se fondent de pitié ; mais Y vain est joyeux ; Iseut s'en va, Yvain l'emmène. Hors de la cité descend le hideux cortège.

Ils ont pris la route où Tristan s'est embusqué. Gorvenal jette un cri :

« Fils, que feras-tu ? Yoici ton amie ! »

Tristan pousse son cheval hors du fourré :

« Y vain, tu lui as assez longtemps fait compagnie; laisse-la maintenant, si tu veux vivre ! »

Mais Y vain dégrafe son manteau.

« Hardi, compagnons! A vos bâtons! A vos béquilles ! C'est l'instant de montrer sa prouesse ! »

Alors il fit beau voir les lépreux rejeter leurs chapes, se camper sur leurs pieds malades, souffler, crier, brandir leurs béquilles : l'un menace et l'autre grogne. Mais il répugnait à Tristan de les frapper ; les conteurs prétendent que Tristan tua Y vain : c'est dire vilenie ; non, il était trop preux pour occire telle engeance. Mais Gorvenal ayant arraché une forte pousse de chêne, l'asséna sur le crâne d'Y vain ; le sang noir jaillit et coula jusqu'à ses pieds difformes.

Tristan reprit la reine : désormais, elle ne sent plus nul mal. Il trancha les cordes de ses bras, et quittant la plaine, ils s'enfoncèrent dans la foret du Morois. Là, dans les grands bois, Tristan se sent en sûreté

comme derrière la muraille d'un fort château.

Quand le soleil pencha, ils s'arrêtèrent tous trois au pied d'un mont ; la peur avait lassé la reine ; elle reposa sa tête sur le corps de Tristan et s'endormit,

Au matin, Gorvenal déroba à un forestier son arc et deux flèches bien empennées et barbelées et les donna à Tristan, le bon archer, qui surprit un chevreuil et le tua. Gorvenal fit un amas de branches sèches, battit le fusil, fit jaillir l'étincelle et alluma un grand feu pour cuire la venaison ; Tristan coupa des branchages, construisit une hutte et la recouvrit de feuillée ; Iseut la joncha d'herbes épaisses.

Alors, au fond de la forêt sauvage, commença pour les fugitifs l'âpre vie, aimée pourtant.

« Nous avons perdu le monde, et le monde nous; que vous en samble Tristan, ami ? — Amie, quand je vous ai avec moi, que me fault-il dont tous li mondes estoit orendroit avec nous, je ne verroie fors vous seule. » (Roman en prose de Tristan.)

Au fond de la foret sauvage, à grand ahan, comme des bêtes traquées, ils errent, et rarement osent revenir le soir au gîte de la veille. Ils ne mangent que la chair des fauves et regrettent le goût du sel et du pain. Leurs visages amaigris se font blêmes, leurs vêtements tombent en haillons, déchirés par les ronces. Ils s'aiment, ils ne souffrent pas.

Un jour, comme ils parcouraient ces grands bois qui n'avaient jamais été abattus,

ils arrivèrent par aventure à l'ermitage de frère Ogrin.

Au soleil, sous un bois léger d'érables, auprès de sa chapelle, le vieil homme, appuyé sur sa bécpuille, allait à pas menus.

« Sire Tristan, s'écria-t-il, sachez quel grand serment ont juré les hommes de Cornouailles. Le roi a fait crier un ban par toutes les paroisses : Qui se saisira de vous recevra cent marcs d'or pour son salaire, et tous les barons ont juré de vous livrer mort ou vif. Repentez-vous, Tristan ! Dieu pardonne au pécheur qui vient à repentance.

— Me repentir, sire Ogrin ? De quel crime ? Vous qui nous jugez, savez-vous quel boivre nous avons bu sur la mer ? Oui, la bonne liqueur nous enivre, cl j'aimerais mieux mendier toute ma vie par les routes cl vivre d'herbes et de racines avec Iseut que, sans elle, être roi d'un beau royaume.

- Sire Tristan, Dieu vous soit en aide, car vous avez perdu ce monde-ci et l'autre.

Le traître à son seigneur, on doit le faire écarteler par deux chevaux, le brûler sur un bûcher, et là où sa cendre tombe, il ne croît plus d'herbe et le labour reste inutile ; les arbres, la verdure y dépérissent. Tristan, rendez la reine ù celui qu'elle a épousé selon la loi de Rome !

— Elle n'est plus à lui : il l'a donnée à ses lépreux ; c'est sur les lépreux que je l'ai conquise. Désormais, elle est mienne; je ne puis me séparer d'elle, ni elle de moi. »

Ogrin s'était assis; à ses pieds. Iseut pleurait, la tète sur les genoux de l'homme qui souffre pour Dieu. L'ermite lui redisait les saintes paroles du Livre: mais, toute pleurante, elle secouait la tète et refusait de le croire.

« Hélas! dit Ogrin, quel réconfort peuton donner à des morts ? Repens-toi, Tristan, car celui qui vit dans le péché sans repentir est un mort.

— Non, je vis et ne me repens pas. Nous retournons à la foret qui nous protège et nous garde. Viens, Iseut, amie I »

Iseut se releva ; ils se prirent par les mains. Ils entrèrent dans les hautes herbes et les bruyères ; les arbres refermèrent sur eux leurs branchages ; ils disparurent derrière les frondaisons.

Ecoutez, seigneurs, une belle aventure.

Tristan avait nourri un chien, un brachet, beau, vif, léger à la course : ni comte, ni roi n'a son pareil pour la chasse à l'arc. On l'appelait Husdent. Il avait fallu l'enfermer dans le donjon, entravé par un billot suspendu à son cou ; depuis le jour où il avail cessé de voir son maître, il refusait toute pitance, grattait la terre du pied, pleurait des yeux, hurlait. Plusieurs en eurent compassion.

« Husdent, disaient-ils, nulle bête n'a su si bien aimer que toi ; oui, Salomon a dit sagement ; « Mon ami vrai, c'est mon lévrier. »

Et le ioi Marc, se rappelant les jours passés, songeait en son cœur : « Ce chien montre grand sens à pleurer ainsi son

seigneur : car y a-t-il personne par toute la Cornouailles qui vaille Tristan ? »

Trois barons vinrent au roi :

« Sire, faites délier Husdent ; nous saurons bien s'il mène tel deuil par regret de son maître ; si non. vous le verrez, à peine détaché, la gueule ouverte, la langue au vent, poursuivre, pour les mordre, gens et bêtes. »

On le délie. Il bondit par la porte et court à la chambre où naguère il trouvait Tristan. Il gronde, gémit, cherche, découvre enfin la trace de son seigneur. Il parcourt pas à pas la route que Tristan avait suivie vers le bûcher. Chacun le suit. Il jappe clair et grimpe vers la falaise. Le voici dans la chapelle, et qui bondit sur l'autel ; soudain il se jette par la verrière, tombe au pied du rocher, reprend la piste sur la grève, s'arrête un instant dans le bois fleuri où Tristan s'était embusqué, puis repart vers la forêt. Nul ne le voit qui n'en ait pitié.

« Beau roi, dirent alors les chevaliers,

1 iO LA FORET DU MOROIS

cessons de le suivie ; il nous pourrait mener en tel lieu d'où le retour serait malaisé. »

Ils le laissèrent et s'en revinrent. Sous bois, le chien donna de la voix et la forêt en retentit. De loin Tristan, la reine et Gorvenal l'ont entendu : « C'est Ilusdent ! » Ils s'effrayent : sans doute le roi les poursuit; ainsi il les fait relancer comme des fauves par des limiers... Ils s'enfoncent sous un fourré. A la lisière, Tristan se dresse, son arc bandé. Mais quand Ilusdent eut vu et reconnu son seigneur, il bondit jusqu'à lui, remua sa tête et sa queue, ploya l'échiné, se roula en cercle. Qui vil jamais telle joie? Puis il courut à Iseut la Blonde, à Gorvenal, et fit fête aussi au cheval. Tristan en eut grande pilié :

• Hélas! par quel malheur nous a-t-il rein mvés ! Que peut faire de ce chien, qui ne sait se tenir coi, un homme harcelé? Par les plaines el par les bois, par toulc sa terre, le roi nous traque : Ilusdent nous trahira par ses aboiements. Ah! c'est par amour et par noblesse de nature qu'il est

venu chercher la mort. Il faut nous garder, pourtant. Que faire ? Conseillez-moi. »

Iseut flatta Husdent de la main et dit :

u Sire, épargnez-le ! J'ai ouï parler d'un forestier gallois qui avait habitué son chien à suivre, sans aboyer, la trace de sang des cerfs blessés. Ami Tristan, quelle joie si on réussissait, en y mettant sa peine, à dresser ainsi Husdent ! »

Il y songea un instant, tandis que le chien léchait les mains d'Iseut. Tristan eut pitié et dit :

« Je veux essayer ; il m'est trop dur de le tuer. »

Bientôt Tristan se met en chasse, déloge un daim, le blesse d'une flèche. Le brachet veut s'élancer sur la voie du daim, et crie si haut que le bois en résonne. Tristan le fait taire en le frappant ; Husdent lève la tête vers son maître, s'étonne, n'ose plus crier, abandonne la trace ; Tristan le met sous lui, puis bat sa botte de sa baguette de châtaignier, comme font les veneurs pour exciter les chiens; à ce signal, Hus-

dent veut crier encore, et Tristan le corrige. En l'enseignant ainsi, au bout d'un mois à peine, il l'eut dresse à chasser à la muette : quand sa flèche avait blessé un chevreuil ou un daim, Husdent, sans jamais donner de la voix, suivait la trace sur la neige, la glace ou l'herbe ; s'il atteignait la bête sous bois, il savait marquer la place en y portant des branchages ; s'il la prenait sur la lande, il amassait des herbes sur le corps abattu et revenait, sans un aboi, chercher son maître.

L'été s'en va, l'hiver est venu. Les amants vécurent tapis dans le creux d'un rocher : et sur le sol durci par la froidure, les glaçons hérissaient leur lit de feuilles mortes. Par la puissance de leur amour, ni l'un ni l'autre ne sentit sa misère.

Mais quand revint le temps clair, ils dressèrent sous les grands arbres leur hutte de branches reverdies. Tristan savait d'enfance l'art de contrefaire le chant des oiseaux des bois ; à son gré, il imitait le

LA FORÊT DU MOROIS i 43

loriot, la mésange, le rossignol et toute la gent ailée ; et parfois, sur les branches de la hutte, venus à son appel, des oiseaux nombreux, le cou gonflé, chantaient leurs lais dans la lumière.

Les amants ne fuyaient plus par la forêt, sans cesse errants : car nul des barons ne se risquait à les poursuivre, connaissant que Tristan les eut pendus aux branches des arbres. Un jour, pourtant, l'un des quatre traîtres, Guenelon, que Dieu maudisse! entraîné par l'ardeur de la chasse, osa s'aventurer aux alentours du Morois. Ce matin-là, sur la lisière de la forêt, au creux d'une ravine, Gorvenal, ayant enlevé la selle de son destrier, lui laissait paître l'herbe nouvelle ; là-bas. dans la loge de feuillage, sur la jonchée fleurie, Tristan tenait la reine étroitement embrassée, et tous deux dormaient,

Tout à coup, Gorvenal entendit le bruit d'une meute : à grande allure les chiens lançaient un cerf, qui se jeta au ravin.

Au loin, sur la lande, apparut un veneur; Gorvenal le reconnut ; c'était Gucnelon, l'homme que son seigneur haïssait entre tous. Seul, sans écuyer, les éperons aux flancs saignants de son destrier et lui cinglant l'encolure, il accourait. Embusqué derrière un arbre. Gorvenal le guette : il vient vile, il sera plus lent à s'en retourner.

Il passe. Gorvenal bondit de l'embuscade, saisit le frein, et, revoyant à cet instant tout le mal que l'homme avait fait, l'abat, le démembre tout, et s'en va, emportant la tête tranchée.

Là-bas, dans la loge de feuillée, sur la jonchée fleurie, Tristan et la reine dormaient, étroitement embrassés. Gorvenal y vint sans bruit, la tête du mort à la main.

Lorsque les veneurs trouvèrent sous l'arbre le tronc sans lêle. éperdus, comme si déjà Tristan les poursuivait, ils s'enfuirent, craignant la mort. Depuis, l'on ne vint plus guère chasser dans ce bois.

Pour réjouir an réveil le cœur de son seigneur. Gorvenal attacha, par les cheveux, la

LA FORÊT DU RtOROIS 145

tête à la fourche de la hutte : la ramée épaisse l'enguirlandait.

Tristan s'éveilla et vit, à demi cachée derrière les feuilles, la tête qui le regardait. Il reconnaît Guenelon ; il se dresse sur pieds, effrayé. Mais son maître lui crie:

« Rassure-toi, il est mort. Je l'ai tué de cette épée. Fils, c'était ton ennemi ! »

Et Tristan se réjouit ; celui qu'il haïssait, Guenelon, est occis.

Désormais, nul n'osa plus pénétrer dans la forêt sauvage : l'effroi en garde l'entrée et les amants y sont maîtres. C'est alors que Tristan façonna l'arc Qui ne-faut, lequel atteignait toujours le but, homme ou bête, à l'endroit visé.

Seigneurs, c'était un jour d'été, au temps où l'on moissonne, un peu après la Pentecôte, et les oiseaux à la rosée chantaient l'aube prochaine. Tristan sortit de la hutte, ceignit son épée, apprêta l'arc Qui-ne-faut et, seul, s'en fut chasser par le bois. Avant que descende le soir, une grande peine

lui adviendra. Non, jamais amants ne s'aimèrent tant et ne l'expièrent si durement.

Quand Tristan revint de chasse, accablé par la lourde chaleur, il prit la reine entre ses bras :

« Ami, où avez-vous été ?

— Après un cerf qui m'a tout lassé. Vois, la sueur coule de mes membres, je voudrais me coucher et dormir. »

Sous la loge de verts rameaux, jonchée d'herbes fraîches, Iseut s'étendit la première. Tristan se coucha près d'elle et déposa son épée nue entre leurs corps.

Pour leur bonheur, ils avaient gardé leurs vêtements. La reine avait' au doigt l'anneau d'or aux belles émeraudes que Marc lui avait donné au jour des épousailles ; ses doigts étaient devenus si grêles que la bague y tenait à peine. Ils dormaient ainsi, l'un des bras de Tristan passé sous le cou de son amie, l'autre jeté sur son beau corps, étroitement embrassés ; mais eurs lèvres ne se touchaient point. Pas un souffle de brise, pas une feuille qui

LA FORET DU MOROIS i 47

tremble. À travers le toit de feuillage, un rayon de soleil descendait sur le visage d'Iseut, qui brillait comme un glaçon.

Or, un forestier trouva dans le bois une place où les herbes étaient foulées ; la veille, les amants s'étaient couchés là; mais il ne reconnut pas l'empreinte de leurs corps, suivit la trace et parvint à leur gîte. Il les vit qui dormaient, les reconnut et s'enfuit, craignant le réveil terrible de Tristan. Il s'enfuit jusqu'à Tintagel, à deux lieues de là, monta les degrés de la salle, et trouva le roi, qui tenait ses plaids au milieu des vassaux assemblés.

« Ami, que viens-tu quérir céans, hors d'haleine comme je te vois? On dirait un valet de limiers qui a longtemps couru après les chiens. Yeux-tu, toi aussi, nous demander raison de quelque tort ? Qui t'a chassé de ma forêt ? »

Le forestier le prit à l'écart et, tout bas, lui dit :

« J'ai vu la reine et Tristan. Ils dormaient, j'ai pris peur.

— En quel lieu ?

— Dans une hutte du Morois. Ils dorment aux: bras l'un de l'autre. Viens tôt, si tu veux prendre la vengeance.

— Va m'attend re à l'entrée du bois, au pied de la Croix-Rouge. Ne parle à nul homme de ce que tu as vu ; je te donnerai de l'or et de l'argent, tant que tu en voudras prendre. »

Le forestier y va et s'assied sous la Croix- Rouge. Maudit soit l'espion! Mais il mourra honteusement, comme cette histoire vous le dira tout à l'heure.

Le roi fit seller son cheval, ceignit son épée, et, sans nulle compagnie, s'échappa de la cité. Tout en chevauchant, seul, il se ressouvint de la nuit où il avait saisi son neveu : quelle tendresse avait alors montrée pour Tristan Iseut la Relie, au visage clair I S'il les surprend, il châtiera ces grands péchés : il se vengera de ceux qui l'ont honni...

A la Croix-Rouge, il trouva le forestier :

« Va devant ; mène-moi vite et droit. »

L'ombre noire des grands arbres les enveloppe. Le roi suit l'espion. 11 se fie à son épée, qui jadis a frappé de beaux coups. Ah ! si Tristan s'éveille, l'un des deux, Dieu sait lequel! restera mort sur la place. Enfin le forestier dit tout bas :

« Roi, nous approchons. »

Il lui tint l'étrier et lia les rênes du cheval aux branches d'un pommier vert. Ils approchèrent encore, et soudain, dans une clairière ensoleillée, virent la hutte fleurie.

Le roi délace son manteau aux attaches d'or fin, le rejette, et son beau corps apparaît. Il tire son épée hors de la gaine, et redit en son cœur qu'il veut mourir s'il ne les tue. Le forestier le suivait ; il lui fait signe de s'en retourner.

Il pénètre, seul, sous la hutte, l'épée nue, et la brandit... Ah! quel deuil s'il assène ce coup ! Mais il remarqua que leurs bouches ne se touchaient pas et qu'une épée nue séparait leurs corps :

« Dieu ! se dit-il, que vois-je ici ! faut-il les tuer ? Depuis si longtemps qu'ils vivent

en ce bois, s'ils s'aimaient de fol amour, auraient-ils placé cette épée entre eux ? Et chacun ne sait-il pas qu'une lame nue, qui sépare deux corps, est garante et gardienne de chasteté ? S'ils s'aimaient de fol amour, reposeraient-ils si purement ? Non, je ne les tuerai pas ; ce serait grand péché de les frapper ; et si j'éveillais ce dormeur et que l'un de nous deux fut tué, on en parlerait longtemps, et pour notre honte. Mais je ferai qu'à leur réveil ils sachent que je les ai trouvés endormis, que je n'ai pas voulu leur mort, et que Dieu les a pris en pitié. »

Le soleil, traversant la hutte, brûlait la face blanche d'Iseut; le roi prit ses gants parés d'hermine : « C'est elle, songeait-il, qui, naguère, me les apporta d'Irlande!... » 11 les plaça dans la feuillée pour fermer le trou par où le rayon descendait ; puis il retira doucement la bague aux pierres d'émeraude qu'il avait donnée à la reine ; naguère il avait fallu forcer un peu pour la lui passer au doigt ; maintenant ses

doigts étaient si grêles que la bague vint sans effort : à la place, le roi mit l'anneau dont Iseut, jadis, lui avait fait présent. Puis il enleva l'épée qui séparait les amants, celle-là même — il la reconnut — qui s'était ébréchée dans le crâne du Morholt, posa la sienne à la place, sortit de la loge, sauta en selle, et dit au forestier :

« Fuis maintenant, et sauve ton corps, si tu peux ! »

Or, Iseut eut une vision dans son sommeil : elle était sous une riche tente, au milieu d'un grand bois. Deux lions s'élançaient sur elle et se battaient pour l'avoir... Elle jeta un cri et s'éveilla : les gants parés d'hermine blanche tombèrent sur son sein. Au cri, Tristan se dressa en pieds, voulut ramasser son épée et reconnut, à sa garde d'or, celle du roi. Et la reine vit à son doigt l'anneau de Marc. Elle s'écria :

« Sire, malheur à nous ! Le roi nous a surpris !

— Oui, dit Tristan, il a emporté mon épée : il était seul, il a pris peur, il est allé

chercher du renfort : il reviendra, nous fera brûler devant tout le peuple. Fuyons !... » Et, à grandes journées, accompagnés de Gorvenal, ils s'enfuirent vers la terre de Galles, jusqu'aux confins de la foret du Morois. Que de tortures amour leur aura causées !

Aspre vie meiaent et dure :

Tant s'entraiment de bone amiir L'uqs por l'autre ne sent dolor.

(Béroul.)

A trois jours de là, comme Tristan avait longuement suivi les erres d'un cerf blessé, la nuit tomba, et sous le bois obscur il se prit à songer :

« Non, ce n'est point par crainte que le roi nous a épargnés. Il avait pris mon épée, je dormais, j'étais en sa merci, il pouvait frapper ; à quoi bon du renfort? Et, s'il voulait me prendre vif, pourquoi, m'ayant désarmé, m'aurait-il laissé sa propre épée ? Ah ! je t'ai reconnu, père : non par peur, mais par tendresse et par pitié, tu as voulu

nous pardonner. ÎSous pardonner ? Qui donc pourrait, sans s'avilir, remettre un tel forfait? Non, il n'a point pardonné, mais il a compris. Il a connu qu'au bûcher, au saut de la chapelle, à l'embuscade contre les lépreux, Dieu nous avait pris en sa sauvegarde. Il s'est alors rappelé l'enfant qui, jadis, harpait à ses pieds, et ma terre de Loonnois, abandonnée pour lui, et l'épieu du Morholt, et le sang- versé pour son honneur. Il s'est rappelé que je n'avais pas reconnu mon tort, mais vainement réclamé jugement, droit et bataille, et la noblesse de son cœur l'a incliné à comprendre les choses qu'autour de lui ses hommes ne comprennent pas : non qu'il sache ni jamais puisse savoir la vérité de notre amour ; mais il doute, il espère, il sent que je n'ai pas dit mensonge, il désire que par jugement je prouve mon droit. Ah! bel oncle, vaincre en bataille par l'aide de Dieu, gagner votre paix, et, pour vous, revêtir encore le haubert et le heaume!... Qu'ai-je pensé? Il reprendrait

Iseut : je la lui livrerais ? Que ne m'a-t-il égorgé, plutôt, dans mon sommeil ? Naguère, traqué par lui, je pouvais le haïr et l'oublier ; il avait abandonné Iseut aux malades : elle n'était plus à lui, elle était mienne. Voici que par sa compassion il a réveillé ma tendresse et reconquis la reine. La reine!* Elle était reine près de lui, et dans ce bois elle vit comme une serve. Qu'ai-je fait de sa jeunesse '•) Au lieu de ses chambres tendues de draps de soie, je lui donne celte forêt sauvage : une butte, au lieu de ses belles courtines ; et c'est pour moi qu'elle suit cette route mauvaise. Au Seigneur Dieu, roi du monde, je crie merci et je le supplie qu'il me donne la force de rendre Iseut au roi Marc. N'est-elle pas sa femme, épousée selon la loi de Rome, devant tous les riches hommes de sa terre ? »

Tristan s'appuie sur son arc, et longuement se lamente dans la nuit.

Dans le fourré clos de ronces qui leur servait de gîte, Iseut la Blonde attendait

15G L ERMITE OGR1N

le retour de Tristan. A la clarté d'un rayon de lune, elle vit luire à son doigt l'anneau d'or que Marc y avait glissé. Elle songea : « Celui qui par belle courtoisie m'a donné cet anneau d'or n'est pas l'homme irrité qui me livrait aux lépreux ; non. c'est le seigneur compatissant qui, du jour où j'ai abordé sur sa terre, m'accueillit et me protégea. Comme il aimait Tristan ! Mais je suis venuej^et^u/ai-je fait ? Tristan ne

devrait-il pas vivre au palais du roi, avec cent damoiseaux autour de lui, qui seraient de sa mesnic et le serviraient pour être armés chevaliers? Ne devrait-il pas, chevauchant par les cours et les haronnies, chercher soudées et aventures ? Mais pour moi, il oublie toute chevalerie, exilé de la cour, pourchassé dans ce bois, menant cette vie sauvage !... »

Elle entendit alors sur les feuilles et les branches mortes s'approcher le pas de Tristan. Elle vint à sa rencontre comme à son ordinaire, pour lui prendre ses armes. Elle lui enleva des mains l'arc Oui-ne faut

l'ermite ogrin 157

et ses flèches, et dénoua les attaches de son épée.

« Amie, dit Tristan, c'est l'épée du roi Marc. Elle devait nous égorger, elle nous a épargnes. »

Iseut prit l'épée, en baisa la garde d'or; et Tristan vit qu'elle pleurait.

« Amie, dit-il, si je pouvais faire accord avec le roi Marc ! s'il m'admettait à soutenir par bataille que jamais, ni en fait ni en paroles, je ne vous ai aimée d'amour coupable, tout chevalier de son royaume depuis Lidan jusqu'à Durham qui m'oserait contredire me trouverait armé en champ clos. Puis, si le roi voulait souffrir de me garder en sa mesnie, je le servirais à grand honneur, comme mon seigneur et mon père ; et, s'il préférait m 'éloigner et vous garder, je passerais en Frise ou en Bretagne, avec Gorvenal comme seul compagnon. Mais partout où j'irais, reine, et toujours, je resterais vôtre. Iseut, je ne songerais pas à cette séparation, n'était la dure misère que vous supportez pour

158 L ERMITE OGR1N

moi depuis si longtemps, belle, en cette terre déserte.

— Tristan, qu'il vous souvienne de Termite Ogrin dans son bocage. Retournons vers lui. et puissions-nous crier merci au puissant roi céleste, Tristan, ami ! »

Ils éveillèrent Gorvenal ; Iseut monta sur le cheval, que Tristan conduisit par le frein, et. toute la nuit, traversant pour la dernière fois les bois aimés, ils cheminèrent sans une parole.

Au matin, ils prirent du repos, puis marchèrent encore, tant qu'ils parvinrent à l'ermitage. Au seuil de sa chapelle, Ogrin lisait en un livre. Il les vit, et, de loin, les appela tendrement :

« Amis! comme amour vous traque de misère en misère! Combien durera votre folie ? Courage ! repentez-vous enfin ! »

Tristan lui dit :

« Ecoutez, sire Ogrin. Aidez-nous pour offrir un accord au roi. Je lui rendrais la reine. Puis, je m'en irais au loin, en lire

L'ERMITE OGRIX 159

tagneou en Frise ; un jour, si le roi voulait me souffrir près de lui, je reviendrais et le servirais comme je dois. »

Inclinée aux pieds de l'ermite, Iseut dit à son tour, dolente :

« Je ne vivrai plus ainsi. Je ne dis pas que je me repente d'avoir aimé et d'aimer Tristan, encore et toujours ; mais nos corps /du moins seront désormais séparés. »

L'ermite pleura et adora Dieu : « Dieu, beau roi tout-puissant ! Je vous rends grâces de m 'avoir laissé vivre assez longtemps pour venir en aide à ceux-ci ! » Il les conseilla sagement, puis il prit de l'encre et du parchemin et écrivit un bref où Tristan offrait un accord au roi. Quand il y eut écrit toutes les paroles que Tristan lui dit, celui-ci les scella de son anneau.

« Qui portera ce bref? demanda l'ermite.

— Je le porterai moi-même.

— Non, sire Tristan, vous ne tenterez point cette chevauchée hasardeuse ; j'irai pour vous, je connais bien les êtres du château.

100 l'ermite ogrin

— Laissez, beau sire Ogrin ; la reine restera en votre ermitage; à la tombée de la nuit, j'irai avec mon écuyer, qui gardera mon cheval. »

Quand l'obscurité descendit sur la forêt, Tristan se mit en route avec Gorvenal.

Aux portes de Tintagel, il le quitta. Sur les murs, les guetteurs sonnaient leurs trompes. 11 se coula dans le fossé et traversa la ville au péril de son corps. 11 franchit comme autrefois les palissades aiguës du verger, revit le perron de marbre, la fontaine et le grand pin, et s'approcha de la fenêtre derrière laquelle le "roi dormait. 11 l'appela doucement. Marc s'éveilla.

« Qui es-tu. toi qui m'appelles dans la nuit à pareille heure ?

Sire, je suis Tristan, je vous apporte un bref; je le laisse là, sur le} grillage de celle fenêtre. Faites attacher votre réponse à la branche de la Croix-Rouge.

- Pour l'amour de Dieu, beau neveu, attends -moi I

l'ermite ogrin 1 G 1

Il s'élança sur le seuil, et, par trois fois, cria dans la nuit :

« Tristan! Tristan! Tristan, mon fils! »

Mais Tristan avait fui. Il rejoignit son écuyer, et, d'un bond léger, se mit en selle :

« Fou ! dit Gorvenal, hâte-toi, fuyons par ce chemin. »

Ils parvinrent enfin à l'ermitage où ils trouvèrent, les attendant, l'ermite qui priait, Iseut qui pleurait.

Oyez, tous tous qui passez par la voir , Venez ça, chascua de vous voie S'il est douleur fors que la moie.

C'est Tristan que la mort mestroie.

(Le Lai mortel.)

Marc fit éveiller son chapelain et lui tendit la lettre. Le clerc brisa la cire et salua d'abord le roi au nom de Tristan ; puis, ayant habilement déchiffré les paroles écrites, il lui rapporta ce que Tristan lui mandait. Marc l'écouta sans mot dire et se réjouissait en son cœur, car il aimait encore la reine.

11 convoqua nommément les plus prisés de ses barons, et, quand ils furent tous assemblés, ils firent silence et le roi parla :

ICi LE G LE AVENTUREUX

« Seigneurs, j'ai reçu ce bref. Je suis roi sur vous et vous clés mes féaux. Ecoutez les choses qui me sont mandées : puis, conseillez-moi, je vous en requiers, puisque vous me devez le conseil. »

Le chapelain se leva, délia le bref de ses deux mains, et, debout devant le roi :

« Seigneurs, dit-il, Tristan mande d'abord salut et amour au roi et à toute sa baronnie. « Roi, ajoute-t-il, quand j'ai eu tué le dragon et que j'eus conquis la fille du roi d'Irlande, c'est à moi qu'elle fut donnée ; j'étais maître de la garder, mais je ne l'ai point voulu : je l'ai amenée en votre contrée et vous l'ai livrée. Pourtant, à peine l'aviez- vous prise pour femme, des félons vous firent accroire leurs mensonges. En votre colère, bel oncle, mon seigneur, vous avez voulu nous faire brûler sans jugement. Mais Dieu a été pris de compassion : nous l'avons supplié, il a sauvé la reine, el ce fut justice : moi aussi, en me précipitant d'un rocher élevé, j 'échappai, par la puissance de Dieu. Qu'ai-je fait

depuis, que l'on puisse blâmer? La reine était livrée aux malades, je suis venu à sa rescousse, je l'ai emportée : pouvais-je donc manquer en ce besoin à celle qui avait failli mourir, innocente, à cause de moi ? J'ai fui avec elle par les bois : pouvais-je donc, pour vous la rendre, sortir de la forêt et descendre dans la plaine? n'aviezvous pas commandé qu'on nous prît morts ou vifs? Mais, aujourd'hui comme alors, je suis prêt, beau sire, à donner mon gage et à soutenir contre tout venant par bataille que jamais la reine n'eut pour moi, ni moi pour la reine, d'amour qui vous fût une offense. Ordonnez le combat : je ne récuse nul adversaire, et, si je ne puis prouver mon droit, faites-moi brûler devant vos hommes. Mais si je triomphe et qu'il vous plaise de reprendre Iseut au clair visage, nul de vos barons ne vous servira mieux que moi ; si au contraire vous n'avez cure de mon service, je passerai la mer, j'irai m'offrir au roi de Gavoie ou au roi de Frise, et vous n'entendrez plus jamais

parler de moi. Sire, prenez conseil, et, si vous ne consentez ù nul accord, je ramènerai Iseut en Irlande, où je l'ai prise : elle sera reine en son pays. »

Quand les barons cornouaillais entendirent que Tristan leur offrait la bataille, ils dirent tous au roi :

<( Sire, reprends la reine : ce sont des insensés qui l'ont calomniée auprès de toi. Quant à Tristan, qu'il s'en aille, ainsi qu'il l'offre, guerroyer en Gavoie ou près du roi de Frise. Mande-lui de te ramener Iseut, à tel jour et bientôt. »

Le roi demanda par trois fois :

« Nul ne se lève t-il pour accuser Tristan ? »

Tous se taisaient. Alors, il dit au chapelain :

« Faites donc un bref au plus vite ; vous avez ouï ce qu'il faut y mettre; bâtez- vous de l'écrire : Iseut n'a que trop souffert en ses jeunes années ! Et que la charte soit suspendue à la branche de la Croix-Rouge avant ce soir; faites vile. »

Il ajouta :

« Vous direz encore que je leur envoie à tous deux salut et amour. »

Vers la mi-nuit, Tristan traversa la Blanche-Lande, trouva le bref et l'apporta scellé à l'ermite Ogrin. L'ermite lui lut les lettres : Marc consentait, sur le conseil de tous ses barons, à reprendre Iseut, mais non à garder Tristan comme soudoyer ; pour Tristan, il lui faudrait passer la mer, quand, à trois jours de là, au Gué Aventureux, il aurait remis la reine entre les mains de Marc.

« Dieu ! dit Tristan, quel deuil de vous perdre, amie ! 11 le faut, pourtant, puisque la souffrance que vous supportiez à cause de moi, je puis maintenant vous l'épargner. Quand viendra l'instant de nous séparer, je vous donnerai un présent, gage de mon amour. Du pays inconnu où je vais, je vous enverrai un messager; il me redira votre désir, amie, et, au premier appel, delà terre lointaine, j'accourrai. »

Iseut soupira et dit :

i6o LE GUE AVENTUREUX

« Tristan, laisse-moi Husdent, ton chien. Jamais limier de prix n'aura été gardé à plus d'honneur. Quand je le verrai, je me souviendrai de toi et je serai moins triste. Ami, j'ai un anneau de jaspe vert, prendsle pour l'amour de moi, porte-le à ton doigt : si jamais un messager prétend venir de ta part, je ne le croirai pas, quoi qu'il fasse ou qu'il dise, tant qu'il ne m'aura pas montré cet anneau. Mais, dès que je l'aurai vu, nul pouvoir, nulle défense royale, ne m'empêcheront de faire ce que tu m'auras mandé, que ce soit sagesse ou folie.

— Amie, je vous donne Husdent.

— Ami, prenez cet anneau en récompense. »

Et tous deux se haisèrent sur les lèvres.

Or, laissant les amants à l'ermitage, Ogrin avait cheminé sur sa béquille jusqu'au Mont; il y acheta du vair, du gris, de l'hermine, des draps de soie, de pourpre et d'écarlate, et un chainse plus hlanc que

fleur de lis, et encore un palefroi harnaché d'or, qui allait l'amble doucement. Les gens riaient à le voir disperser, pour ces achats étranges et magnifiques, ses deniers dès longtemps amassés ; mais le vieil homme chargea sur le palefroi les riches étoffes et revint auprès d'Iseut :

« Reine, vos vêtements tombent en lambeaux : acceptez ces présents, afin que vous soyez plus belle le jour où vous irez au Gué Aventureux; je crains qu'ils ne vous déplaisent : je ne suis pas expert à choisir tels atours. »

Pourtant, le roi faisait crier par la Cornouailles la nouvelle qu'à trois jours de là, au Gué Aventureux, il ferait accord avec la reine. Dames et chevaliers se rendirent en foule à cette assemblée : tous désiraient revoir la reine Iseut, tous l'aimaient, sauf les trois félons qui survivaient encore.

Mais de ces trois, l'un mourra par l'épée, l'autre périra transpercé par une flèche l'autre noyé; et, quant au forestier, Permis le Franc, le Blond, l'assommera à coups de

son bâton, dans le bois. Ainsi Dieu, qui hait toute démesure, vengera les amants de leurs ennemis !

Vu jour marqué pour l'assemblée, au Gué Aventureux, la prairie brillait au loin, toute tendue et parée des riches tentes des barons. Dans la forêt, Tristan chevauchait avec Iseut, et, par crainte d'une embûche, il avait revêtu son haubert sous ses haillons. Soudain, tous deux apparurent au seuil de la forêt et virent au loin, parmi ses barons, le roi Marc.

« Amie, dit Tristan, voici le roi votre seigneur, ses chevaliers et ses soudoyers ; ils viennent vers nous; dans un instant nous ne pourrons plus nous parler. Par le Dieu puissant et glorieux, je vous conjure : si jamais je vous adresse un message, faites ce (pic je vous manderai !

- Ami Tristan, dès que j'aurai revu l'anneau de jaspe vert, ni tour, ni mur, ni fort château ne m'empêcheront de faire la volonté de mon ami.

— Iseut, <pie Dieu feu sache gré ! »

Leurs deux chevaux marchaient côte à côte : il l'attira vers lui et la pressa entre ses bras.

« Ami, dit Iseut, entends ma dernière prière : tu vas quitter ce pays; attends du moins quelques jours ; cache-toi, tant que tu saches comment me traite le roi, dans sa colère ou sa bonté!... Je suis seule : qui me défendra des félons? j'ai peur!

Le forestier Orri t'hébergera secrètement ; glisse-toi la nuit jusqu'au cellier ruiné : j'y enverrai Perinis pour te dire si nul me maltraite.

— Amie, nul n'osera. Je resterai caché chez Orri : quiconque te fera outrage, qu'il se garde de moi comme de l'Ennemi. »

Les deux troupes s'étaient assez rapprochées pour échanger leurs saluts. A une portée d'arc en avant des siens, le roi chevauchait hardiment ; avec lui, Dinas de Lidan.

Quand les barons l'eurent rejoint, Tristan, tenant par les renés le palefroi d'Iseut, salua le roi et dit :

« Roi, je te rends Iseut la Blonde. Devant les hommes de ta terre, je le requiers de m'admeltre à me défendre en ta cour. Jamais je n'ai été jugé. Fais que je me justifie par bataille : vaincu, brûle-moi dans le soufre; vainqueur, retiens-moi près de toi; ou, si tu ne veux pas me retenir, je m'en irai vers un pays lointain. »

Nul n'accepta le défi de Tristan. Alors, Marc prit, à son tour, le j>alcfroi d'Iseut par les rênes, et, la confiant à Dinas, se mil à l'écart pour prendre conseil.

Joyeux. Dinas fit à la reine maint honneur et mainte courtoisie. Il lui ôta sa chape d'écarlate somptueuse, et son corps apparut gracieux sous la tunique fine et le grand bliaut de soie. Et la reine sourit au souvenir du vieil ermite, qui n'avait pas épargné ses deniers. Sa robe est riche, ses membres délicats, ses yeux vairs, ses cheveux clairs comme des rayons de soleil.

Quand les félons la virent belle et honorée comme jadis, irrités, ils chevauchèrent vers le roi. A ce moment, un ba-

ron, André de NiCole, s'efforçait de le persuader:

« Sire, disait-il, retiens Tristan près de toi ; tu seras, grâce à lui, un roi plus redouté. »

Et, peu à peu, il assouplissait le cœur de Marc. Mais les félons vinrent à rencontre et dirent :

« Roi, écoute le conseil que nous le donnons en loyauté. On a médit de la reine; à tort, nous l'accordons; mais si Tristan et elle rentrent ensemble à ta cour, on en parlera de nouveau. Laisse plutôt Tristan s'éloigner quelque temps ; un jour, sans doute, tu le rappelleras. »

Marc fit ainsi : il fit mander à Tristan par ses barons de s'éloigner sans délai. Alors, Tristan vint vers la reine et lui dit adieu. Ils se regardèrent. La reine eut honte à cause de l'assemblée et rougit.

Mais le roi fut ému de pitié, et, parlant à son neveu pour la première fois :

« Où iras-tu, sous ces haillons? Prends dans mon trésor ce que tu voudras, or, argent, vair et gris.

— Roi, dit Tristan, je n'y prendrai ni un denier, ni une maille. Comme je pourrai, j'irai servir à grand'joie le riche roi de Frise. »

Il tourna bride et descendit vers la mer. Iseut le suivit du regard, et, si longtemps qu'elle put l'apercevoir au loin, ne se détourna pas.

A la nouvelle de l'accord, grands et petits, hommes, femmes et enfants accoururent en foule hors de la ville à la rencontre d'Iseut ; et, menant grand deuil de l'exil de Tristan, ils faisaient fête à leur reine retrouvée. Au bruit des cloches, par les rues bien jonchées, encourtinées de soie, le roi, les comtes et les princes lui firent cortège ; les portes du palais s'ouvrirent à tous venants ; riches et pauvres purent s'asseoir et manger, et, pour célébrer ce jour, Marc, ayant affranchi cent de ses serfs, donna l'épée et le haubert à vingt bacheliers qu'il arma de sa main.

Cependant, la nuit venue, Tristan, comme

ii l'avait promis à la reine, se glissa chez le forestier Orri, qui l'hébergea secrètement dans le cellier ruiné. Que les félons se gardent !

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