AVANT-PROPOS
— // pleut...
— Oui; mais le jardin, tout à V heure, sentira tellement bon!
--Il pleut tout de même...
— La scène, comme disait Molière, se passe dans un lieu champêtre et néanmoins fort agréable...
— Molière est né rue Saint- Honoré...
— Que ne sommes-nous rue Saint-Honoré! La pluie y est compatissante. Elle bondit de gaieté en tombant sur les pavés. Ici, il ne pleut pas, il pleure...
— Une ville d'eaux!...
— Sortons tout de même.
— Mais non, nous sommes bien mieux ici; écoutei ce joli bruit d'harmonica...
— J'allume l'électricité.
— N'allumez pas.
• — Buvons du thé.
— C'est bien anglais...
— Du chocolat.
— /^'est bien espagnol...
— Du vin rouge?
— Quelle horreur!
— Et causons littérature.
— Littérature ou littérateurs?
— Littérature.
— Il y a eu a^'ant-hier,à Paris, urie répétition générale...
— Nous avons dit : littérature...
— Vous ne préféreriez pas jouer aux jonchets? Oest gentil, les jonchets. Cela réclame de Vapplication. .
— Nous n'avons pas de jonchets.
— Mon Dieu, que voilà une réponse masculine!
— Et les bouts rimes?
— Dangereux... Nous navorhs qu'un poète parmi nous : ou il nous battrait, ou nous V humilierions...
— Nous pourrions cUiSser nos amis en Piqués et en Miteux. C'est très amusant. Il faut choisir : ou les mettre parmi les fous ou Us rejeter parmi les ternes. On obtient des résultats inattendus, et cela apprend^ en matière de psychologie, à ne pas couper en quatre le cheveu d'un chauve...
— Je préférerais entendre le récit d'une belle aventure qui donnât le frisson...
— Une histoire de campagne par un jour de pluie...
— Un conte de fées : la légende de ce manchon qui devient loulou pékinois.
— Mettons des phrases dans un chapeau; tiroiu
AVANT-PROPOS ni
710S phrases au hasard et faisons-en une plaquette de luxe.
— Une collaboration?
— - Pourquoi pas?...
— Entre gens qui n'aiment qiCà écrire l Qui se chargera des courses?
— Moi, je vois un scénario bien décousu; un point de départ saugrenu, chacun fera sa besogne comme il le voudra et quand il y aura assez de pages, nous nous arrêterons.
— Encore quinze jours de cure... Deux cents lignes par jour pour chacun, cela fera douze mille lignes.
— Tant que cela! C'est effrayant!
— On pourrait aussi pêcher des mots dans le dictionnaire et en faire les titres des chapitres... Il y a justement un dictionnaire... Cherchons : « Amour — crâne — dii'ision — épine-vinette — foudre — homéopa hie... »
— Et si nous prenions une histoire vraie?
— Je parie qu'il en a une...
— Oui...
— Ne vous laissez pas intimider! Parlez! Parlez!
— Si mon histoire vous plaît, en ferons-rwus un roman?
— A nous quatre?
— Comment voulez-vous que nous nous en tirions?
— Il y aurait d' affreuses disparates. Je réclarrve au nom de l'harmonie...
i^ LE ROMAN DES QUATRE
— Et pourtant!... Imaginez un drame.. Le draine est là, avec ses personnages...
— Le mien en comporte quatre principaux.
— Parfait! Maintenant, imaginez un seul écrivain en face de ce drame. Il lui faudra penser en femme. Il lui faudra prendre la mentalité dun homme réfléchi, sombre, amer, puis V insouciance d un jeune amoureux. Il devra voir ce drame avec les yeux diviriateur d'une jeune fille sensible, profonds d'un philosophe... Lourde tâche... Aussi fera-t-il ce que font les romanciers, qui peuvent avoir du talent, mais ne sont pas forcément des dieux : il mettra au premier plan une figure, la sienne, travestie, — et il réduira les événements ou il les grandira aux proportions de son héros... Ce qui serait curieux, ce serait de montrer les réactions d'un fait sur des personnages aussi divers que nous voilà. Ainsi, en recréant un drame authentique, on s'approchera davantage de la vérité, — excusez le mot : les menteurs l'ont sans cesse à la bouche et en font un lamentable abus... On arriverait peut-être à cette valeur de confession que prennent les ouvrages écrits dans la forme personnelle, en évitant leur monotonie...
— Mais comment.!^
— Procédons par lettres. Chacun écrira les lettres du personruige qu'il aura choisi...
— La Croix de Berny..
— La Croix de Berny, où il y avait des choses exquises.
A\ AN i -fK'Ji'D.-N »
— Elles élaient de...
— Ah! non! Ne commencez pus! Elles étaient de Mme de Girardin, Théophile Gautier, Jules Sandeau ci Mér)'.
— Mais i'ous croyez?...
— Je crois que tous les arts cherchent à obtenir le relief, pour arriver à ce but modeste qui est peut-être le but suprême : la crédibilité. Essayons d^apporter notre contribution à cette recherche en éclairant chacun à notre façon les diverses faces du sujet.
— Ce sera le roman bouchon de carafe ou œil de mouche...
— Ouvrez la fenêtre. Il ne pleut plus...
— Quel parfum!
— Al'ons dans le jardin. Je vous raconterai mon histoire. Nous nous distribuerons les rôles. La nuit nous apportera ses conseils, et nous commencerons dès demain.
— Alors, il va falloir travailler!
— Le docteur veut que Von se repose après le Jxiin.
— Il ne défend pas d'écrire des lettres... Une correspondance imagina re donne moins de peine quune vraie... On est sur de ne blesser personne...
— Et que les lettres ne seront pas vendues après notre mort...
— Nous vous écoutons.
Ti LE ROMAN DES QUATRE
— Cela s'est passé il y a quinze ou vingt ans... La Gazette des tribunaux nous renseignerait exactement. Nous mettrons les dates à Paris... Un grand... mettons : un grand peintre^ en plein bonheur et au. comble de la gloire...