PROLOGUE
Antoine Barge à madame Huvelot.
(Par dépêche.)
Fais appel à tout ton courage. Grand malheur arrivé. Je t'envoie ma petite Micheline. Sa bonne te remettra lettre explicative.
Prends en pitié ton malheureux frère
Antoine.
Antoine Barge à madame Huvelot.
Villa des Agaves. Presqu'île de Giens.
Ce 11 janvier 1906.
Ma bonne et tendre sœur,
Cette lettre te sera remise demain matin par Annette Sauvet, à qui je la donnerai tout à l'heure. La brave créature t'amène ma petite Micheline.
Ma dépêche t*aura prévenue. Tu ne peux rien avoir compris à une résolution aussi étrange, sinon qu'un événement très grave est survenu. Plus que grave, terrible, ma pauvre Marie-Rose. Aie le courage, ma chère sœur, de ne pas crier, de ne pas trembler en hsant ce que je t'écris. Du drame qui s'est passé aux Agaves, il n'y a pas deux heures, la fidèle domestique qui te porte ce tragique message ignore tout, et si je t'envoie Micheline, c'est pour que cette enfant, si éveillée déjà, malgré ses quatre ans, n'en soupçonne rien non plus. Il faut qu'elle soit préservée de tout contact avec cette affreuse réalité, et maintenant, et, si tu m'y aides, pour plus tard. Je t'en conjure, ma sœur aimée, aide ton frère, et d'abord en ne laissant pas ton visage trahir ton émotion quand tu vas apprendre qu'Annette te conduit une petite fille qui n'a plus de mère et dont le père, à la minute ou tu embrasseras l'orpheline, sur le quai de la gare, sera en prison. Annette et Micheline croient que nous allons, Angèle et moi, faire un voyage en Italie. Quel effort déjà pour inventer ce prétexte et le rendre à peu près plausible I
— Mais où est maman? m'a demandé Micheline.
— A Toulon, où elle t'embrassera à la gare.
— Et M. Roure?
— A Hyères, où il va rester pendant notre absence.
Tu l'entends, ce dialogue? Et la vérité, c'est
qu'après avoir accompagné à Toulon ma fille et la femme de chamLre à la gare, où je trouverai bien un mensonge encore pour expliquer l'absence de la mère, j'irai me constituer prisonnier.
Je viens de tuer ma femme et Albin Roure, son amant.
Tu vois, ma chère Marie-Rose, que mon écriture n'a pas tremblé pour écrire cette effroyable phrase, pas plus que ma voix pour commander ces préparatifs de départ. J'aurai l'énergie de me tenir en main jusqu'au bout, à cause de ma fille. L'endroit où j'ai fait justice est loin de la villa. C'est cette étroite conque entre les rochers, au pied du bouquet de pins parasols, où nous avons tant joué, toi et moi, dans notre enfance. — Quelle ironie I — J'ai pris soin d'occuper mes trois domestiques, de telle manière qu'aucun n'ait la fantaisie, bien improbable d'ailleurs, de se promener de ce côté-là. Qu'ils croient ce qu'ils veulent, en ce moment, sur l'absence simultanée d'Angèle et de Roure I Peu m'importe, pourvu que l'on ne découvre les deux corps qu'après le départ de la petite? Ce qui me fait quelque chose, le croirais-tu? c'est de n'avoir plus le temps d'y retourner moi-même, à cette place, pour me repaître de ma vengeance, pour les regarder, comme ils sont tombés, lui le premier, elle ensuite, alors qu'elle se levait et voulait fuir. Ah 1 ils m'ont trop menti, trop longtemps, trop ignoble-
ment. Lui, mon ami de collège !... Tu te rappelles, Marie-Rose, comme je t'en parlais aux vacances? Je te disais mon bonheur d'avoir un compagnon qui partageait tous mes goûts. J'étais fou de dessin. Il l'était aussi. La fièvre de l'art s'éveillait en moi, en lui aussi. Nous voulions tous deux devenir peintres, malgré nos parents. Et plus tard, tu l'as connu quand nous étions camarades d'atelier. Pense que j'ai eu si longtemps le rêve qu'il fût mon frère, qu'il t'épousât. J'ai failli en vouloir à ce brave Huvelot que tu l'eusses préféré. Et quand tu es devenue veuve, il y a deux ans, j'ai espéré encore qu'un jour ta grande douleur accepterait d'être consolée, et qu'alors cet ami... Elle tremble, cette fois, mon écriture. Ah 1 la hideuse, hideuse chose que cette trahison ! Je les vois hier, avant-hier, se sourire devant moi qui ne comprends pas, qui ne devine pas. A quelle époque cette infamie a-t-elle commencé? Il y a eu pourtant une première heure, une première minute où il l'a regardée d'un certain regard, où ils se sont parlé, où... Elle, elle ma femme et que j'ai tant aimée, dont j'ai été si jaloux ! Ont-ils dû rire de moi, les bons petits camarades, qui m'enviaient mon prix de Rome, mes succès au Salon, les articles, ma fortune, et « la belle Mme Barge », comme disaient les comptes rendus des répétitions générales 1 Ont-ils dû me blaguer, la semaine dernière, quand le traître a quitté Paris :
— Tu sais, Roure est dans le Midi, chez les Barge.
— Ça dure donc toujours, cette histoire?
— Il paraît.
— Et Barge?
— Barge n'y voit que du feu. C'est la règle.
— Allons donc. Quand on monte sa réclame comme lui, on est un fameux roublard.
— Mais alors?...
— Alors, c'est un mari complaisant, et un lâche. Eh bien ! non, mes gentils confrères, je ne suis pas
un lâche. Vous l'apprendrez demain en lisant dans les manchettes des journaux en gros caractère, — quelle rançon du succès que cette publicité ! « Une tragédie conjugale à Giens. Mme Antoine Barge et M. Albin Roure tués par M. Barge. » Peut-être alors me plaindront-ils d'avoir été l'homme loyal qui croit à la poignée de main d'un traître, l'homme de cœur qui croit au cœur de sa femme, de la mère de son enfant. Ah ! Marie-Rose, toi seule, qui connais si bien ton frère, tu te rendras compte, tu sauras. Non. Je ne voyais rien, et, pourtant, j'étais jaloux. Mais pas de lui, pas d'Albin, — jaloux à vide, par une de ces intuitions comme en a l'amour, quand il est sensibilisé par une intimité qui le rend à la fois si perspicace et si aveugle. Qu'Angèle ne fût pas la même, qu'il y eût dans ce cœur, que j'avais eu tout à moi, un point mystérieux, inaccessible, je le devinais sans accepter cette impression. J'avais
en elle une si complète confiance I Quand il s'agissait de le préciser, ce changement, je me jugeais moimême absurde. Les premiers temps de notre mariage, c'était la croix et la bannière pour la décider à sortir. Une soirée lui était une corvée, corvées un dîner en ville, une partie de théâtre, une visite. Pouvais-je lui reprocher d'avoir pris goût au monde alors que j'avais tant dû combattre ses sauvageries, surtout quand mes succès d'artiste lui assuraient partout cet accueil flatteur dont il était si naturel, si légitime qu'elle fût un peu grisée? Ses notes chez la modiste et chez la couturière avaient doublé, triplé, quadruplé. Quoi de plus naturel encore? Mes gains de peintre ajoutés à notre revenu lui auraient permis bien d'autres dépenses, et sa beauté, dans l'épanouissement de la trentième année, parait ses toilettes. J'aimais tant à la voir aussi élégante qu'elle était jolie ! Et puis, à peine séparé d'elle, quand j'étais là dans mon atelier, en train de peindre, l'idée que d'autres hommes la regardaient dans la rue, dans un magasin, dans un salon, m'infligeait un malaise qui me faisait honte, si honte qu'à «on retour, je me défendais de l'interroger I C'était surtout dans les bals que cette jalousie à vide me suppliciait. La regarder danser avec un jeune homme, le premier venu, m'était si douloureux que je passais dans une autre pièce, où je demeurais, dévoré de remords. Je me méprisais d'une souffrance dont
je ne t'ai jamais parlé, ma chère sœur, toi, ma confidente. A quoi bon te raconter ce que je conaidérais comme une sorte de maladie mentale et t'attrister encore? Et, pourtant, si je t'avais tout avoué, et dès le début, qui sait si tu n'aurais pas expliqué, toi, ce changement d'Angèle par ses véritables causes? Qui sait?... Mais tout cela, c'est le passé qui me revient au cœur et à l'esprit, quand l'heure me presse et qu'il faut que tu saches tout. Ah ! c'est de revivre cette heure affreuse que j'ai peur, après que j'ai supporté de la vivre I Plus de sentimentalisme meurtrier, c'est lâche. Le fait, le fait brutal. Le voici.
Il y a cinq jours, je reçois une dépêche d'Albin Roure, ainsi rédigée :
Vous demanderai hospitalité quelques jours dans votre presquHle; suis en route pour V Italie.
Je ne m'en étonne pas. Il m'avait, lors de son départ, annoncé un vague projet d'un voyage à Rome. Je lui télégraphie que nous irons le prendre à Toulon. J'étais si peu défiant de ce côté-là, je te répète, que je remarque aujourd'hui seulement l'émotion profonde dont cette arrivée remplissait Angèle. Ce soir-là, elle ne toucha pas au dîner. Elle voulut, ensuite, aller sur la plage, et elle demeurait indéfiniment, à rêver sans me parler, étendue sur le sable, par une de ces nuits d'hiver méridional que
tu connais, elle qui, d'habitude, passe les heures de 8a soirée à fumer devant le feu et à lire quelque roman. Elle attendait celui qu'elle aimait 1 Qu'elle était émue encore dans l'automobile qui nous emportait vers Toulon, le surlendemain de cette dépêche, pour y prendre le félon I Je m'en rends compte à me rappeler ses yeux brillants, son sourire heureux, et moi, j'étais le mari imbécile qui dit à l'amant de sa femme :
— Tu vois comme le Midi lui réussit ! Est-elle en beauté I
Et lui, avec quelle hypocrisie il s'est amusé, tout le long du trajet, entre Toulon et Giens, à m'interroger sur ma peinture, comme s'il ne venait que pour moi, par intérêt pour les aquarelles dont je lui avais parlé dans mes lettres. Et je l'ai cru, et je m'entends, lorsque nous l'avons installé dans sa chambre, disant à Angèle :
— Un artiste qui aime vraiment les tableaux d'un autre artiste, quand ils sont du même âge et des rivaux, ça n'est pas commun. Mais Albin a tant de cœur I
Oui, je les ai prononcés, ces mots, et je les pensais, et je les sentais ! Juge de mon étonnement à recevoir, par la poste de ce matin, une lettre recommandée dont je ne connais pas l'écriture. Nous étions à table tous les quatre, Angèle, Albin Roure, Micheline et moi, au moment de l'arrivée du fac-
teur. J'ai gardé de notre père cette discipline du déjeuner du matin, pris en commun, et tous habillés. Angèle ouvre son courrier à elle, Roure, le sien. Moi, je déchire machinalement cette enveloppe sur laquelle l'adresse était tracée en caractères assez maladroits. Elle contenait deux feuilles séparées, une avec ces trois lignes :
« M. ArUoine Barge sera renseigné par le papier ci-joint sur le joli coco qu'est son ami M. Albin Roure! »
Et c'était bravement signé : Lucie Masseaux. Ce nom, je le connaissais. C'est celui d'une fille qui a posé à Roure son tableau de l'exposition de la rue Boissy-d'Anglas. Il m'en avait parlé avec une complaisance qui ne m'avait pas laissé de doutes sur leurs relations. Voilà encore un des motifs pour lequel je n'ai jamais été jaloux de lui. Nous l'appelions à l'atelier le « tombeau des modèles ». Lui sachant ces mœurs, comment supposer cette liaison avec la femme d'un ami, c'est-à-dire une passion? Car on ne trahit pas un camarade d'enfance, un frère, pour un caprice des sens ou de vanité I S'il n'avait pas été l'amant de Lucie Masseaux, cette créature n'aurait pas voulu se venger de cette vengeance-là. Une lettre était jointe à son billet. De qui? De ma femme. Adressée à qui? A Roure, avec un tutoiement et dans des termes 1... Tu vois, mon écriture
tremble de nouveau, et ma main n'a pas tremblé pendant que je tenais cette terrible feuille. Pourquoi? Juste à ce moment, Micheline, qui avait fini son déjeuner et qui voulait aller jouer au jardin, était venue poser sa tête contre moi. Ce qui s'est passé dans mon être intime à cette seconde, je ne peux pas le dire, je ne le sais pas, je ne le comprends pas. Un jet brûlant de colère avait jailli en moi, brisé aussitôt par le geste de mon enfant. Micheline n'eût pas été là, je sautais sur ces infâmes, je les étranglais de mes mains. Mais elle était là, l'innocente petite. // ne fallait pas quelle vit ça! Et elle n'a pas vu ça. Eux non plus, occupés à leur correspondance, ils ne m'ont pas vu fermer les yeux, contracter tout mon corps. Quelle minute I Et, devant nous, par la grande baie de la salle à manger, le ciel s'approfondissait, tout bleu. La mer, plus loin, rayonnait sous le soleil. Entre les deux azurs, l'un plus pâle, l'autre plus sombre, frémissaient sous la brise les chatons d'or des mimosas et le noir parasol des pins maritimes, et Angèle lisait ses lettres, blonde, rose et souriante, sentant bon dans un souple peignoir japonais à dessins d'oiseaux et de fleurs, et lui !,.. Lui 1... La joliesse de son fin visage qui contrastait si fort avec mon masque tourmenté ne disait que trop le mot de l'énigme. Et je n'avais rien deviné I Soit 1... Mais j'avais ma vengeance, je l'avais !... Et l'enfant 1...
LE ROMAN DES QUATRE il
— Micheline, eu8-je le courage de dire, je vais au jardin avec toi...
J'étais trop certain que les complices me laisseraient aller sans me retenir. J'avais tant besoin d'être seul, non pas pour y voir clair en moi, — mon ^^' parti était pris, — mais pour l'organiser, cette vengeance, de manière que l'enfant fût préservée. Tout de suite, ma chère et tendre sœur, je pensai à toi, à t'envoyer Micheline avec Annette, comme je fais. Par quel procédé, sans avertir sa mère? Vingt projets surgirent que je discutai et repoussai tour à tour, jusqu'à ce que l'événement eût décidé pour moi, ou plutôt eux-miêmes.
Pour ne pas éveiller chez eux le moindre soupçon, je les avais laissés toute la matinée en tête à tête. La jalousie me suppliciait, certes, mais j'éprouvais aussi une cruelle, une mauvaise joie à les tromper à leur tour. Mon excessive tension nerveuse se soulageait, le croirais-tu, dans une étrange gaieté, qui me faisait rire tout seul d'un rire presque convulsif. Le dur moment fut le second déjeuner, à midi. S'ils n'ont pas deviné le châtiment qui venait, c'est qu'il y a vraiment une justice immanente, comme on dit, et qui aveugle les coupables. Par instants, les muscles de ma face jouaient comme ceux d'un animal, tant était violente mon irritation intérieure. Je le sentais et je baissais la tête sur mon assiette. Précaution inutile 1 Ils ne me regardaient
pas. Ils se regardaient..., avec des yeux où je déchiffrais maintenant les mots d'amour que j'avais lus dans la lettre envoyée par la rivale, trahie comme moi. L'esprit de sinistre ironie dont j'étais possédé me faisait trouver une satisfaction féroce à toucher de temps à autre le papier de cette lettre, mise exprès dans la poche extérieure de ma jaquette, de telle façon que le coin dépassât un peu... Et l'enfant était toujours là... Oui. Elle existe, cette justice immanente, puisque ce fut elle, la mère coupable, qui écarta cette petite tête protectrice en disant, après le déjeuner, et comme je parlais d'aller, moi, travailler dans mon atelier :
— Pendant ce temps-là, Micheline ira dormir un peu, et moi, je ferai faire à Roure le tour du propriétaire...
Je la tenais, l'occasion cherchée. Ils tournaient l'allée des palmiers, ils s'enfonçaient dans le bois de mimosas et de chênes verts. J'appelai Annette, et je lui ordonnai de faire la malle de la petite, dès que celle-ci serait endormie.
— C'est entendu avec madame, dis-je pour toute explication. Nous venons de recevoir un télégramme qui nous force de partir pour l'Italie pendant quelques jours. Madame est allée avec M. Roure prendre à la Tour-Fondue la voiture d'Hyères. Nous la retrouverons à Toulon. Mais il faut que Micheline n'apprenne son départ qu'à son réveil.
Elle s'agiterait, et comme elle aura une nuit à passer en wagon...
Les plus grossières ruses sont les plus sûres, pourvu qu'elles soient bien dans la ligne de notre caractère. Annette douta d'autant moins de ma véracité qu'elle m'a vu, dans ma jeunesse, tu te souviens, et même depuis, improviser ainsi de brusques départs. Pour plus de sécurité, je dis à Marie, l'autre femme de chambre, qui sert plus particulièrement Angèle,de faire, elle aussi, la malle de sa maîtresse :
— Mais je ne sais pas ce que madame...
— Elle m'a chargé de vous dire qu'elle emporterait les mêmes robes qu'à Montpellier. C'est encore un déplacement de dix ou quinze jours.
Ah ! le voyage à Montpellier, il y a quatre semaines, pour y étudier le fameux tableau : Bonjour, monsieur Courbet!.. . Que j'étais gai d'une autre gaieté quand nous l'avons fait, Angèle et moi ! Ce simple rappel me rendit ma fièvre de la première minute, et me voici quittant la villa, du pas tranquille d'un promeneur qui va jouir du beau soleil. Le jardinier, en train de piquer des salades dans le potager, me vit partir et me cria :
— Vous avez bien raison de sortir à cette heureci, monsieur Antoine, au bon du jour.
Le bon du jour! Quelle ironie dans cette naïve expression provençale appliquée à ces minutes
siiiistze«! Mais c'était la [weuve que mon alhire n'avait pas étonné le brave homme. Je eontiaaai à me surveiller tant qœ je pas craindre de rencontrer une des personnes de la maison. Ënfii), j'étais dans la partie la fdus sauvage du parc AnffAt avait dû prendre œ sentier, tu sais, oehn qui mène aux grands rodiers, d'où Ton voit la pointe de PcMqoeroDes. J*ètaâa sftr qu'ils étaient là, couchés sur le sable de la petite crique, à se parler, à se regarder, à s'air . e : . Li rr. ^ : . ; ore agitée du mistral de ces donier-» : ' ^^ bois, où j'hais
maintenant, c^ t rait couvert le
bmit de mes p r ..t: .r .iiemin n'avait pas
èié tout feutré d'aiguilles de pin. J'arrive ainsi deniire le plus haut des rochers que le sNitier contoonie. J'avais pris avec moi mon revolver. Je rarme. Enei»e un pas, et, en avançant la t^e, je peux les vmr : eDe, assise, hn, à demi eonché, la tête sur son épaule. EDe tirait une bouffée d'une curette qu'elle hn passa, et avec un sourire si tendre ! D la loi rendit après en avoir tiré une bouffée i son tour. Soudain, une t»renr décomposa leurs deux visages. Us m'avaient vu. Le temps de se dresser et de recevoir cinq des balles que contenait la chamlMre du revolver! A hd, à eUe, à lui encore, â elle encore qui essayait de sa sauver, car il était mort, hn, du coup ; à elle, enfin, qui gisait maintenant contre la piore où ses mains s'étaient agrip-
pée» dans un geste de fuite désespérée. Justice était faite. Un instant, je regardai mon arme. Il restait une balle. Ma fièvre de vengeance était tombée. La tentation me saisit d'appuyer sur mon front la bouche du pistolet, toute chaude des détonations successives et de m'en aller, moi aussi, d'un monde où la trahison a de ces igjiobles surprises. Une voix prononça en moi la parole qui m'avait arrêté le matin, dans le premier sursaut de l'abominable découverte :
— Et l'enfant?
Je jetai l'arme dans la mer et je me sauvai, comme la malheureuse avait essayé de le faire. Je courus, courus, pour gagner la maison, et, dans la laison, l'asile, la chambre où Micheline dormait toujours, dans son petit lit I
Tandis que le drame s'accomplissait, elle avait reposé ainsi, la pauvre douce ! Je la contemplais, )enché sur son sommeil, si fraîche, si pure, si coulante, et une détresse infinie me serrait le cœur, ^oilà ce que je lui avais fait, moi, son père I Je lui avais tué sa mère. Tout de suite, j'avais senti qu'elle ne dei'ait pas voir ça, comme je t'ai dit. Elle ne l'avait pas vu. Mais elle le saurait... Ma sœur, c'est cette horreur que je me suis, auprès de ce ht, juré d'empêcher à tout prix. Avec toi, je le peux, avec toi seule. Au nom de notre père et de notre mère, au nom du mari que tu pleures et qui s'était telle-
ment réjoui de la naissance de Micheline, je viens te demander de me la garder, pendant les mois, les années peut-être, qui vont suivre.
Me la garder, ah ! dans tous les sens du mot, monter la garde autour d'elle pour qu'aucun indice n'aiguille sa pensée jamais sur la voie à l'extrémité de laquelle une vérité atroce l'attendrait ! Je dis « les années », car je pense à détruire les deux feuilles qui m'assuraient mon acquittement : le billet de Lucie Masseaux et la lettre d'Angèle. C'est devant le ht de la petite que j'ai pris cette autre résolution : sauver l'honneur de cette mère que je lui ai tuée. Si jamais elle doit savoir, malgré ce que nous ferons, toi et moi, elle ne saura pas, du moins, que sa mère avait un amant. J'expHquerai mon acte, moi, par la jalousie et son délire. Il se peut donc que je sois condamné. Ce qu'il y a de certain, c'est que je veux vivre. Je me suis fait encore ce serment à moi-même, devant ce sommeil de celle que je viens de rendre orpheline. J'en avais le droit. Ma conscience me le dit, mais elle me dit aussi que je dois lui rester, à elle, et je lui resterai. Comment? Dans quelles conditions? Cela, je l'ignore, mais je lui resterai.
Adieu, ma bonne et chère Marie-Rose 1 Merci de ce que tu feras pour ton malheureux frère, qui va entrer, il le comprend, dans sa pire agonie. Quand les portes de la prison se refermeront sur moi, c'est
alors que je connaîtrai le supplice de la pensée, alors que je souffrirai dans l'amour que j'ai eu pour la morte, alors que je me demanderai :
— Quand l'horrible chose a-t-elle commencé? Pourquoi n'ai-je rien deviné? Je l'aurais défendue. On ne me l'aurait pas prise...
Depuis le coup de foudre de la révélation, je n'ai pas eu le temps de sentir mon chagrin. La violence du saisissement a été trop forte. Déjà, depuis que j'ai agi, elle diminue, et de t'écrire achève de me dégriser de ce délire, car c'en fut un, et qui m'aurait emporté avec eux, dans la nuit où l'on ne sait plus, où l'on ne pense plus, — sans l'enfant I... Pauvre chère Micheline ! Elle vient d'entrer pendant que je finis de t'écrire. Elle me dit :
— Papa, nous sommes prêtes, et l'auto est avancée.
Je ferme mia lettre en t'embrassant, ma sœur, comme je t'aime, et de tout mon cœur déchiré.
Antoine Barge.
P.-S. — C'est encore pour l'enfant que je vais me dénoncer. J'aurais pu (cette idée m'a traversé la tête) dépouiller la morte de ses bijoux, le mort de son portefeuille, détruire le tout et laisser la justice chercher l'auteur d'un assassinat qui aurait eu le vol pour mobile. Il y a tant de rôdeurs dange-
reux sur cette côte I Ce mensonge m'a fait horreur. Il eut, d'ailleurs, été inutile. Je n'aurais pas supporté qu'un innocent fût accusé, ni soutenu l'interrogatoire. Il y a dans l'aveu direct et spontané une virilité, une fierté. Si l'enfant doit apprendre un jour mon acte, je veux qu'elle ne me méprise pas, et on ne peut pas mépriser un homme que la passion a précipité au meurtre, mais qui n'a pas rusé, pas trompé, et qui est venu dire à qui de droit :
— J'ai fait cela. Je dois payer. Me voici.
Tout de même, nous empêcherons qu'elle sache, n'est-ce pas, ma soeur? Dieu 1 Comme je maudis, à l'heure présente, cette petite gloire de peintre dont j'ai été si naïvement heureux ! Ma notoriété va donner un tel retentissement à ce drame ! Raison de plus pour défendre Micheline contre toute approche de ceux ou de celles qui pourraient lui parler. Encore adieu, mon amie, la seule qui va me demeurer, la seule de qui je sois sûr. Je t'en donne la preuve en te confiant mon pauvre petit ange. Quand le reverrai-je? Ah ! lorsque le train qui doit l'emporter commencera de bouger dans la gare de Toulon, chaque tour de roue me passera sur le cœur.
Micheline à son père.
Les Douves, 17 mai 1922.
Mon cher papa,
Voilà bien longtemps que je n'ai pas eu de vos nouvelles et je m'ennuie de vous (comme on dit). C'est bien triste de ne vous voir jamais. Enfin, j'espère que vous vous trouvez en parfaite santé et que vous êtes content de votre voyage et de vos travaux. Vous avez sans doute peint l'image d'une fille idéale, celle que je ne suis pas et avec laquelle vous voudriez passer votre vie. Écrivez-moi quand même un petit mot, s'il vous plaît, ou, si cela vous ennuie d'écrire, faites un petit portrait de vous, que je vous voie, tel que vous voilà maintenant, bien plus beau encore sous vos cheveux d'argent qui adoucissent un peu votre air « pas commode ».
Ma tante va très bien ; est-ce lui manquer de respect que de la trouver, malgré ses vertus, quelquefois un peu bizarre? On dirait qu'elle a le mois de mai en horreur, et elle le passe en effroi, prières et macé-
rations. Ma gaieté l'offusque. Et, l'autre dimanche, le facteur étant venu à l'improviste porter une dépêche, d'ailleurs sans intérêt (ce qu'il fait, je dois dire, rarement les jours fériés), elle a failli tomber évanouie aux pieds de ce brave homme ahuri et suant.
Car il fait chaud ; il fait délicieux. Et je l'adore, ce mois encore en fleurs, ce mois qui tient les promesses divines.
Quand tiendrez-vous les vôtres, cher papa? Quand viendrez-vous voir votre fille respectueuse?
Micheline.
P.-S. — 0 dénaturé !
La lettre qui précède, n'est-ce pas la seule à laquelle tu aurais droit, ô père plus lointain qu'une montagne vue de très loin à l'horizon, une montagne qui non seulement ne vient jamais au pauvre petit Mahomet que je suis, mais qui interdit à ce petit Mahomet d'aller jusqu'à elle 1 J'aimerais tant filer, vieux papa ! Car je m'ennuie avec ma tante. Oui? Eh bien! c'est ainsi. Une tante si dévouée I Une tante qui m'a élevée 1 Serais-je aussi dénaturée que vous? Pourquoi pas? D'ailleurs, cette pauvre tante constate en moi, avec une égale épouvante, — car elle a toujours un air d'effroi, — elle est « l'épouvantée tante » de vos récits, pourtant imaginaires, lorsque vous me racontiez dans ma petite enfance,
pour me faire manger ma purée, toutes les mésaventures de cette héroïne...
Mon cher papa, j'ai perdu le commencement de ma phrase et je ne sais plus où j'en suis. Oh I oui ; cette pauvre tante constate avec un pareil déplaisir, selon les jours et les circonstances :
— Dieu ! que tu ressembles à ta pauvre mère ! Cela, quand je ris, je plaisante, essaie une robe
ou une coiffure, et me regarde un peu trop attentivement au miroir. Ou bien :
— Seigneur 1 quelle terrible enfant I Le portrait de son pauvre père !
Ceci quand je laisse malgré moi apparaître m» sauvagerie, ma véhémence, — avouons-le tout bas : quelquefois ma colère, mon caractère intolérant..., entier, trop sincère... Je m'excuse, monsieur, je m'excuse. Mais il paraît que tout cela, c'est à vous...
II paraît aussi qu'au mois de mai, les jeunes personnes songent à l'amour, aux fiançailles, à un jeune homme charmant. Et moi, je pense que j'aurais voulu avoir une famille. « L'épouvantée tante » ne compte pas ; et au fond de votre cœur, vous le savez bien, c'est comme si vous m'aviez fait élever par une chouette. Mille regrets de cette irrévérence. C'est ma vieille bonne qui m'a élevée vraiment ; c'est elle que j'aime avec son air de fée au rouet,
et 8011 nom qui vient de je ne sais où : Aror-dine.
Dites-moi où, dans quel pays...
Vous voyez que je sais mes auteurs. Heureusement que j'aimais la lecture, — chose démodée. Sans les livres et sans les plantes, je me serais parfois bien ennuyée. Et voilà pourquoi votre fille a une fort honnête éducation classique et ne se coiffe pas à la mode, en rouflaquettes ou en « rat léché ».
Gela tient peut-être aussi à ce que j'ai été élevée avec un garçon ; j'avoue que, depuis que mon cousin est en Afrique, je m'ennuie bien plus. Nous nous disputions tout le temps, nous nous disions des choses atroces qui auraient brouillé des saints... Et puis, quand même, on s^ réconciliait ; et après de fortes querelles je me sentais mieux. C'était franc ; c'était rude ; c'était vivant. Je ne peux secouer ainsi ma pauvre Arondine au bonnet volant ; et les jeunes personnes, mes amies, sont bien élevées, douces ou sournoises. Presque toutes sont absentes, en ce moment ; celles qui restent habitent loin ou ne me tentent pas... Quelques birbes viennent voir parfois ma tante, — ô pardon, cher papa ! j'ai voulu dire de respectables vieux amis, — et presque tous les soirs elle joue au bésigue avec le curé de X... comme dans // ne faut jurer de rien.
D'ailleurs, cela n'est pas exact que je m'ennuie. Non, non. Ce n'est pas l'ennui. Comment s'ennuyer avec la glycine en fleurs autour de ma fenêtre, et l'aubépinier rose, et les faux ébéniers couleur du soleil du soir? J'appelle ennui, parce que je suis trop bête pour trouver le mot vrai, une sorte de mélancolie sans tristesse, de nostalgie sans motif, de malaise sans cause. Et je m'imagine que si j'avais des parents, comme tout le monde, je ne ressentirais pas cela, et que mon esprit et mon cœur seraient libres pour accueillir ce que l'on doit éprouver à mon âge.
Quand je confie ce regret à une amie, elle me répond en haussant une épaule :
— Les parents? Bien sûr, on les aime, mais ils ne sont pas toujours amusants...
Je ne pourrais pas penser jamais cela de vous, je suis sûre. Vous seriez impérieux ; je serais tendre et non soumise. Je vous taquinerais ; vous vous fâcheriez. Je serais sincère ; cela vous mettrait « hors de vous ». Nous aurions des bouderies, mais vous m'adoreriez. Je vous trouverais beau, génial, admirable et dans des jours d'exaltation je penserais :
— Je ne le quitterai jamais... Je ne me marierai pas ; je vivrai près de lui, toujours, toujours...
Et je vous le dirais timidement. Et alors vous ririez et, me tirant par mes boucles, la tête en arrière, vous me regarderiez au fond des yeux..., et
VOUS sauriez que ce n'est pas possible, que cela ne peut être vrai, mais ça vous ferait plaisir quand même.
Oui, vous le sauriez bien qu'un jour je m'en irais... Mais c'est aux enfants à quitter les parents ; c'est la loi, la règle, l'usage, la nature... Ce n'est pas aux parents à quitter les enfants.
Voyez comme je suis hardie. Mais il fait doux, mais il fait beau, et je vous écris assise sur une branche du plus gros chêne. Il est comme vous puissant et hargneux, et quand j'ai trop envie d'avoir un père, je lui grimpe dans les branches et je l'appelle : papa.
Vous savez que je ne suis pas toujours aussi geignarde. Je suis, paraît-il, la jeune fille la plus enjouée, la plus gaie, la mieux portante de « tout le pays à la ronde », ainsi qu'au refrain des chansons.
Mais les jours où je suis gaie, en train, folle, active et rieuse, épuisée de tennis, de parties de campagne, de leçons de danse, de goûters et de bavardages, et de déjeuners de châteaux, je n*ai aucune envie de vous écrire. Je pense que vous êtes un cher vilain papa toujours au diable et qu'un petit souvenir d'un hard est bien bon pour vous.
Mais quand je suis seule... Ah ! quand je suis seule, l'esprit de famille pleure en moi. Hein ! quelle drôle d'idée ! Je suis tendre, aujourd'hui, parce que j'ai sommeil, — à cause de la chaleur, — et aussi
parce que, cette nuit, j'ai écouté assez longtemps un rossignol. C'est pourquoi j'ai sommeil en ce jour. Et les grenouilles des Douves !... Que c'était triste ! J'avais l'impression bizarre que tout cela n'était pas fait pour que je l'écoute et que j'avais collé mon oreille indiscrète à la serrure d'une étoile. Alors, j'avais peur d'être surprise et grondée, ou bien d'en trop apprendre et de n'avoir plus qu'à pleurer :
— C'est bien fait, mademoiselle... Etc.
Si, dans une chambre proche, j'avais eu une mère mal endormie, elle m'aurait appelée dans la nuit :
— Voyons, Micheline ! tu ne dors pas? Encore à ta fenêtre !... C'est fou, mon enfant ! Veux-tu bien te coucher et dormir !... Tu m'entends, Micheline?
Et j'aurais soupiré : « Oui, maman », tout en me disant à part moi :
— Dieu, que maman est ennuyeuse ! Elle croit toujours que j'ai douze ans...
Et alors, surveillée, choyée, réprimandée, avec quelles délices j'aurais désobéi, restant encore à la fenêtre après avoir fait semblant de la pousser à demi, et, enfin, j'aurais pu penser, comme les autres belles filles de mon âge, à mon avenir, à un mariage romanesque, ou bien à prendre un métier, ce qui, paraît-il, est passionnant... Mais, hélas ! je ne suis
pas pauvre d'argent... On ne peut pas ne rien avoir Papa, je voudrais être un petit champ, en pente, avec une belle vue. Vous viendriez chez moi installer votre chevalet. Ça serait gentil, gentil... Tiens I Mais que de pages 1 Quelle gribouillarde je fais, aujourd'hui! Et dois-je vous envoyer tout cela? La prochaine fois, vous n'aurez que deux lignes, peut-être en vers :
Père, qui reculez ainsi que l'écrevisse, Auriez-vous mérité que je vous écrivisse...
Vous débrouillez-vous, vous, dans les imparfaits du subjonctif? Vrai, il faut n'avoir rien à faire pour penser à ça, à mon âge ! Je suis sûre que je suis la seule dans tout l'univers. Il faut que j'aille dans la bibliothèque chercher une grande enveloppe, avec beaucoup à lécher. Je ne vous cache pas que c'est le chien qui fait ça. Il adore la gomme et la colle, ce bon Poulet 1 Oh ! voilà bien les inventions de ma tante, de ma chère tante ! Appelle-t-on Poulet un chien de berger, énorme et poilu, aux yeux flamboyants 1
Quant à votre fille, qui critique tout le monde, elle a parlé d'elle pendant trente-six mille pages, elle, ses petits goûts, ses petites tristesses, ses petits ennuis, ses petites aspirations, ses petits plaisirs, ses petits malheurs. Vrai I c*est honteux. On lui a pourtant appris, à cette sotte, que l'on ne devait
jamais parler de soi, étant donné que notre pro- • hain ne ressent jamais pour nous que le plus médiocre intérêt. "Mais voilà! vous n'êtes pas mon prochain ; tu m'es proche, ô père absent I et si, avec cette complaisance de mauvais goût, je ne vous parlais pas de moi, vous m'oublieriez tout à fait ; vous ne sauriez plus ni qui je suis, ni ce que je suis.
Alors, puisque c'est ainsi, encore un mot. J'ai une robe rose couleur du vieil aubépin dans sa fleur première, — tandis que lorsqu'il passe, en fonçant^ il prend le ton des vieux fauteuils du salon, ceux en velours « épingle ». Cette robe, je l'ai taillée ; Arondine l'a cousue. La mode est facile et jolie, de nos jours. C'est une chemise droite avec une ceinture de cuir. J*ai des bas blancs et des souliers fauves, ou plutôt marron d'Inde, avec une barrette... J'ai les bras nus, le cou nu, le teint hâlé, pas de chapeau, et mes cheveux au naturel sont tour à tour relevés n'importe comment par un peigne, ou flottants jusqu'au milieu du dos, épais, beaux. Je les aime. D'ailleurs, une jeune fille qui n'aime pas ses cheveux est un monstre. Tout à fait comme un père qui n'aime pas sa fille.
Quand irai-je à Paris?
Je t'embrasse, cher papa que j'admire bien tendrement, et encore sur cette petite touffe plus blanche que les autres, presque au milieu du front.
Et je mets une feuille de mon chêne dans ma lettre.
Tante et Arondine te disent mille choses. Poulet aussi.
Micheline.
Viens au moins pour les rhododendrons.
Viens aussi pour « portraicturer » la basse-cour, en ce moment superbe : il y a des poussins tout en pollen, des canards vernis, des oies en souliers jaunes, des pintades à pois, des pigeons bleus, des poules blanches, des coqs en culotte de zouaves, des dindons épiscopaux ; à l'heure du « grain » toutes les crêtes se baissent si vite que l'on dirait un grand collier rouge qui se rompt.
Viens ! tu verras les génisses en complet beige (j'en veux un pareil !) les gros porcs debout, importants, pattes à la fenêtre, prêts au discours... et nos agneaux, cher papa ! nos petits agneaux blancs et noirs, si sages, si obéissants, que j'ai envie de leur apprendre une fable... ou des vers de Francis Jammes... Viens pour eux ! Viens pour eux 1
Lucien Huvelot à Micheline Barge.
Tamerza (Sud-Tunisien), 22 mai 1922.
Ma chère petite Micheline,
Tu ne connais pas Paris, et, sans cesse, tu demandes à y aller. Eh bien I je vais te parler de Paris. Sache donc que, près des Halles, il y a un restaurant qui s'appelle L'Escargot d'Or. Prends le plan qui se trouve à la fin de l'agenda-buvard des magasins du Bon Marché. C'est un plan très pratique. Cherche la rue Montorgueil, — j'admets que tu as le temps, et aussi le désir de passer ses fantaisies à ton lointain cousin, — cherche donc la rue Montorgueil. Tu la trouveras rapidement, grâce au ruban-centimètre que des gens bien intentionnés ont annexé à ce plan. L'Escargot d'Or, Micheline, est situé au commencement de cette rue, à droite. Je le vois, d'ici, comme je vois sur ta table de laque, la moins grande, — pas celle qui est près de la cheminée, — l*agenda-buvard du Bon Marché. Ne ris pas. Ne bâille pas. Si tu savais comme c'est
bon, quand on est loin, d'évoquer avec une telle précision ces douces et ridicules petites choses !
Je reviens à mon Escargot d'Or. La dernière foi» que j'y ai dîné, c'était dix jours avant mon départ de France. Quel bon dîner, Micheline i II y avait Bernard Souchet, Henri Seguin, deux ou trois autres amis. Ils sont tous restés en France, eux... Et moi, je suis ici.
En sortant, tandis que Seguin se disputait avec un chauffeur de taxi, je me suis retourné, et j'ai vu, dans la vitrine du restaurant, une assiette pleine d'escargots. Au-dessus de l'assiette, il y avait un écriteau sur lequel on lisait :