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XIII

De Lespinasse à Micheline.

Paris, 5 août 1922.

Ma chère petite Micheline, en réponse à ta demande anxieuse de renseignements, j'ai eu, tout d*abord, bien envie de te mentir. Mais ceux qui ne savent pas, quand c'est utile, faire de la peine, sont incapables de faire du bien. Tu es ma meilleure amie. Je vais prouver que l'amitié entre femmes n'est pas un vain mot, comme on le prétend.

M. Bernard Souchet me paraît transporter dans la vie privée son habileté d'auteur dramatique. J'ai été frappée par l'ingéniosité de son explication. Tout cela est parfaitement plausible, à condition, cependant, que je sois la dernière des imbéciles. Il est aisé de tromper une jeune fille de province qui est encore dans sa province et une autre jeune oie — moi dans la circonstance — fraîchement débarquée à Paris. Le malheur est que j'ai des yeux et des oreilles.

Tu ne me demandes pas mon impression. Je te la

donnerai quand même. Tu as vu Bernard Souchet en voyage, désireux de plaire et rentrant ses griffes. J'ai vu ledit Bernard dans son cadre. Je ne te conseille pas de m'imiter, si cette lettre pénible, mais nécessaire, te laisse le moindre doute. Il est possible que Bernard soit sincère et qu'il t'aime. Il t'aime à sa façon. Et nous voulons être aimés tout court, n'est-ce pas? Il m*a l'air de mentir comme on respire. II ment par charité ; il ment par élégance ; il ment parce que c'est son métier. Mais il ment. Il y a ce que j'ai vu. Il y a aussi la rumeur publique. J'ai renconteé des gens, des confrères de Bernard qui m'ont dit de lui beaucoup de bien :

— C'est un si gentil garçon 1 Ah I il ne s'abrutit pas dans les paperasses comme tant d'auteurs dramatiques qui perdent tout contact avec l'extérieur I Il vit 1 Ce n'est pas de ces bourgeois de lettres qui, de leur appartement douillet, dans la sécurité conjugale, dépeignent de chic les orages du cœur ! A d'autres 1 II a des défauts, certes, mais il a cette précieuse et parisienne qualité qui consiste à faire passer toujours le plaisir avant le travail. On ne compte plus le nombre de ses victimes. Quant à Mlle Jeanne Miervalle, depuis quelques semaines, elle s'amuse à signer ses missives Jeanne Souchet. Bien mieux : elle a fait ajouter un S en forme de serpent sur les portières de son automobile. Elle

ne dit plus « je », mais « nous », Et elle déclare à qui veut l'entendre :

— Vous savez que notre pièce est épatante 1

Comme elle devine dans l'ombre une rivale, elle perd toute mesure. Si tu avais assisté à ma réception, tu ne garderais pas la plus légère illusion.

J'insiste, et cela m'est fort douloureux, crois-le bien, de jouer un rôle aussi cruel. C'est la première | fois que cela m'arrive. Mais je ne veux pas que ma petite Micheline soit malheureuse. Je te connais. Aux Douves, tu fais figure de Parisienne. A Paria et dans cet étrange milieu à la fois si simple et si compliqué, tu ferais figure de provinciale. De violente et irréductible provinciale. Je ne te vois pas dans ce jazz-band qui te meurtrirait les oreilles et le cœur... La dame de l'auteur dramatique 1... Ouais... Forcée de sourire aux interprètes de son mari et, sous peine de nuire à sa carrière, contrainte de donner de la « chère amie » aux ennemies les plus sournoises et les plus dangereuses...

Je pense aussi, et je ne te le cache pas, au brave garçon qui peine durement au loin en pensant à toi. Je ne me permets de te donner aucun conseil. Hélas I les conseils pèsent peu dans la balance du cœur. Mais les mensonges présents de Bernard me permettent de présager tous les mensonges à venir. Gare, Micheline, gare ! On fait appela ton indulgence

aujourd'hui. On fera appel à ton indulgence demain. Déjà, l'on doit te trouver bien exigeante. On le trouvera bien exclusive. A un homme tel que Ber- I nard, il faut une épouse-femme de chambre, dévouée à «es ordres, résignée et maternelle. Je l'ai pris en j faute. Il avait l'air d'un mauvais collégien. D'ailleurs, il m'a accablée de protestations, d'offres et de serments. Tout en considérant l'incident Miervalle nul et non avenu. Aucune importance ! De quoi nous mêlons-nous? Tu te vois, toi, avec ta franchise brutale, toi, la sauvage, en face de ce civilisé raffiné? Après tout, si, il est de mon devoir de te conseiller : fuis à toutes jambes ! Tu as déjà été trop imprudente. C'était fatal. D'autres se taisent. Un autre se tait et n'ose pas prononcer un mot définitif avant d'être digne de toi. Lui va très vite. Du cent à l'heure, ma chère 1 A une vitesse pareille, on laisse tout derrière soi, sans remords... Recueille-toi ; réfléchis...

Je reviendrai bientôt. Nous aurons une bonne, sérieuse et longue conversation. Je t'embrasse, ma pauvre petite Micheline. Je te demande pardon de souffler sur ta gaieté, sur ta confiance... Ce n'est pas une sinécure de n'être plus une enfant. Je m'en aperçois chaque jour, pour mon compte personnel. Mais je te conseille la bravoure. Dans ces questions sentimentales, elle consiste à fuir, comme l'a indiqué quelqu'un qui s'y connaissait en courage. Je ne

veux pas te peindre Bernard Souchet en noir..., non..., mai» en rose. Ce n'est pas une couleur pour un mari... Ne pleure pas, surtout, et aime comme elle t*aime ta vieille chirurgienne de

Lespinasse.

Lucien Huvelol à Micheline Barge.

Tamerza, 5 août 1922.

Chère Micheline,

Ma dernière lettre remonte à plus d'un mois. Tu ne m'as jamais répondu. Que se passe-t-il? J'attends que tu me le dises. Je m'étais bien juré de ne pas faire le premier pas : le fait d'être au fond de la Tunisie ne vous prive pas de tout amour-propre. Je t'écris pourtant. J'ai sans doute de bonnes rai sons pour manquer ainsi envers moi-même à ma parole. Tu en jugeras, et je pense que, cette fois, tu me répondras.

J'ai failli mourir, Micheline. Je ne suis pas encore bien vaillant. Ce n'est pas pour t'apitoyer que je t'écris ces choses. Mais j'estime qu'il faut que tu les connaisses.

Il y a quinze jours, étant à Gafsa, à l'occasion de ce fameux 14 juillet dont je t'ai parlé, j'étais discrètement averti que certaines obscurités avaient été relevées dans la comptabilité de l'annexe mi-

iiière que je dirige ici, et qu'il y aurait lieu pour moi d'aller m'en expliquer à Tunis. Je suis parti presque immédiatement. Tu sauras peut-être un jour l'horreur de ce voyage, accompli dans la plus cruelle des anxiétés, alors que je n'avais pas la moindre idée de ce dont il pouvait s'agir. J'ai été fort bien reçu par le directeur. Il m'a demandé de voir la preuve de sa confiance en moi dans le fait <i que c'était à moi qu'il s'adressait pour mener à bien 1 son enquête, une enquête qui s'imposait. Là-dessus, ^ j'ai été mis en présence de ma comptabilité, c'est-à- i dire des pièces et états que je fournis mensuellement depuis six mois pour le compte de la succursale de Tamerza. Ma pauvre Micheline, je te vois d'ici bâillant, jetant des regards navrés à droite et à gauche.

— Pourquoi me raconte-il cette histoire? te demandes-tu sans doute.

Cette histoire, je te la raconte, parce que je dois te la raconter. Peut-être, d'ailleurs, lui consacreras-tu une indulgence un peu plus attentive, lorsque tu sauras que ces lignes, je te les écris étendu sur mon lit, avec, dans une gouttière, ma jambe gauche brisée en deux endroits.

De mon récit, j'en étais à l'instant oii les pièces de ma comptabilité venaient de m'être présentées. Mes mains tremblaient, je te l'avoue. Les chiffres dansaient devant mes yeux.

'Tf

— Du calme, voyons, monsieur Huvelot, me (lisait, de sa voix douce, mon directeur. Regardez. Ne voyez-vous là rien de bizarre?

Non, mille fois non. J'étais tellement troublé que je ne voyais rien.

— Ce total-là, par exemple?

Ah I pour le coup, c'était trop fort. L'addition du mois de mai, fausse 1

— Monsieur le directeur, j'en suis à me demander...

— C'est entendu, monsieur, c'est entendu. Mais, enfin, ces pièces sont paraphées par vous. Vous vous êtes porté garant de leur exactitude. En outre, il n'y a pas que cette erreur. Regardez ceci. Et ceci encore.

Successivement, il me montrait la comptabilité des cinq autres mois... Tous mes états, tous, Micheline, étaient inexacts.

Je regardai mon chef, anéanti. Le mieux qu'il était possible de faire en ma faveur, c'était de m'aceuser de négligence, de négligences répétées, endémiques. Je n'en menais pas large, je t'assure. Je cherchais comment j'avais bien pu... Soudain, je poussai un cri qui était à la fois de surprise et de joie. Je comprenais. J'étais sauvé I

Tu sais, Micheline, si j'ai bonne mémoire, une mémoire déconcertante, dans laquelle les souvenirs visuels jouent un rôle prépondérant. Malgré la fièvre

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qui me brûle en ce moment, je peux encore t'en donner des preuves. Ouvre Un bon petit diable. Cherche l'endroit où Charles Mac Lance vient de coller sur leurs chaises ses professeurs et le sonneur sourd. Arrivée au passage : Mme Old Nick alla chez son mari, mais sans empressement, car elle ne C aimait guère, tu pourras constater que le mot guère est écrit avec un r retourné. Autre chose. Prends le Capitaine de quinze ans. Cherche, tout à la fin, la gravure où le brave chien Dingo saute à la gorge du misérable Negoro. Tu trouveras, au coin gauche de cette gravure, une tache d'encre, une tache faite jadis par toi, Micheline, un jour que tu écrivais sur ce livre, n'ayant qu'un buvard trop mince. Je pourrais multiplier ces exemples. Mais ils m'entraîneraient bien loin, vers des choses qui semblent aujourd'hui te laisser indifférente.

Je te disais donc que je venais de trouver l'explication, le salut. Devant moi, j'avais Tétat du mois d'avril, que j'avais paraphé, certifié exact le l** mai ; un état composé de six feuillets dactylographiés, réunis par un onglet doré. Sur le quatrième feuillet, se trouvaient mentionnées les dépenses relatives au salaire des ouvriers auxiliaires indigènes, pendant la troisième semaine, soit 473 fr. 25. Or, maintenant, je venais de me souvenir, avec une précision me permettant d'en jurer, d'un certain détail. Cette quatrième feuille, vérifiée par moi le l®' mai, elle

ivait, dans son papier, un défaut, une paille deneurée dans la pâle, comme cela se voit souvent. leWe paille, elle brillait sur la ligne même où était nscrite la somme de 473 fr. 25. Or, à présent, sur à feuille que j'avais devant les yeux, il n'y en avait )lus trace. Il ne pouvait donc y avoir qu'une hypohèse. La feuille que j'avais vérifiée, la feuille à la )aille, avait été retirée, remplacée par une autre euille, dont les chiffres, différents, rendaient faux le otal sous lequel j'avais apposé mon paraphe, dans la lernière page, qu'on n'avait pu, elle, pour cette aison, remplacer. Il devait en avoir été de même )our les états des cinq autres mois, puisque, dans ,ou8, les additions étaient inexactes. Qui avait pu igir ainsi, et dans quel but, puisque, au total, aucun Dréjudice n'en résultait pour la Compagnie? Ce "ut l'objection que me fit le directeur.

— Aucun préjudice pour la Compagnie, sans loute, répondis-je. Mais, en ce qui me concerne, il Douvait ne pas en être de même.

— Comment cela?

— Monsieur le directeur, vous avez eu la bonté, iyant constaté certaines irrégularités, de me denander des explications. Mais rien ne vous y oblijeait. Vous auriez pu, sans prendre contre moi iutane mesure disciplinaire, arrêter l'avancement m vue duquel je suis proposé. Avec cette tactique, )n arrive aisément à obtenir, sans scandale, le dé-

CIÏ

jfMLTt d'un fonctionnaire dont on n'est plut satisfait, Avouex que, cette idée, vou» Tavei eue à mon égard. H sourit.

— Pa« longtemps, dit-il, eî la preuve, c'est que je vous ai fait to«t de smt« v^iir. Mais, enfin, il faut arriver à dél)romDa> rémgpoDe qui nous occupe. Vous êtes certain, me dites-vous, que les feoilies de vos éiJÊLtt «Mit été changées?

— AbsoianKiit certain.

— Bien. A votre avis, où s'est faite cette substitution? A Gafsa? A Tunis?

— Ni à Gafsa. ni à Tums, nMtnnrar le directeur.

— Où, alors?

— A TamenEa

— Mais alcMs, fit-il, ©e »»ait

Xinctinai la tête afinuathreiaent.

A toî de te aonvonr, IBclkefine. Je t'ai parié, an de mes lettres, d'un agent de la le seul qui soit avec moi à Tameira, mon ouBoptaUe, nn nwmf &ivet, pour lequel, la ptt^nière fois que je Faï vu, j'ai eu tout de presqne de la répulsion. Fignre-tin nn petit hoi roux, sans &^ souriant sans cesse quand v parier, ce qui fait qu'on ne sait jamais s'il v< a^stMKve ou s'il se fiche de vons. Je te le i r dès que je Fai vu, je n'ai pas p« le sentn-. Pu.: . , . a^nis sur fan certains détails assez à son honneur. Il rsnplnir son arçent à faire vivre en France sa mèrt

t «a femme qui est infirme. En outre, il n'a pas eu le chance. Bien noté, il a pu espérer assez longemp8 à la Compagnie qu'on lui ferait franchir la imite des emplois subalternes, qu'il pourrait être lommé un jour ingénieur. C'est sur ces entrefaites [ue s'est produite sa candidature. Diplômé de 'École de Nîmes, j'ai été nommé. Quand j'ai su out cela, j'ai pensé qu'il eût fallu que ce petit lomme fût un saint pour m'accueillir avec des ransports d'allégresse. Je préfère te dire que, néanaoins, j'ai continué à me tenir sur mes gardes. Mais, i*e8t-ce pas? de là à soupçonner...

Le directeur continuait à me regarder sans un Bnot.

— Je m'excuse, conunençai-je, d'être contraint I formuler...

Il m'arrêta du geste.

— Je n'ai jamais eu, dit-U, une très grande oongttance en M. Grivet. Instinctivement, je lui ai fait

marquer le pas. Je vois, aujourd'hui, que mon intuition ne me trompait pas. Mais, enfin, nous n'avons que des soupçons. Comment arriver à une certiiude? D se défendra. D niera.

— C'est lui, dis-je, qui mettait les états à la 30ste pour Gafsa, après me les avoir fait signer. Dorénavant, ce sera moi.

Le directeur me regarda en souriant.

— Ce sera lui. si vous le voulez bien.

Et, comme je le regardais à mon tour, sans comprendre, il ajouta :

— Oui, du moins une fois encore. Vous n'avez pas, j'espère, monsieur Huvelot, parlé à votre comptable du motif de votre voyage à Tunis?

— Je m'en serais bien gardé. J'ai dit que je profitais de mes deux jours de permission mensuelle pour aller voir un ami.

— Fort bien. Vous allez donc regagner Tamerza. Nous sommes le 24 juillet. Le 31, vous ferez établir par M. Grivet, comme à l'ordinaire, les états du mois. Vous les vérifierez avec une attention toute spéciale, de façon à être sûr qu'ils ne contiennent au-,i cune inexactitude. Vous les lui rendrez pour qu'il les | mette sous enveloppe. Puis, vous vous arrangerez! pour ne pas laisser partir cette enveloppe avant 5 d'avoir, de nouveau, vérifié son contenu.

— C'est entendu, dis-je. J'irai moi-même la réclamer à la gare de Redeyef, d'où notre courrier est expédié sur Gafsa.

— Parfait. Quand vous aurez la lettre, vous vérifierez. S'il y a de nouvelles erreurs, l'aJffaire de Grivet sera claire. S'il n'y en a pas encore, c'eat que nous aurons soupçonné à tort votre comptable, et nous devrons chercher ailleurs. Mais quelque chose me dit que nous n'aurons pas été injustes. Au revoir, donc, monsieur Huvelot ! Comptez sur moi, et soyez en paix. ,j|

Soyez en paix ! C'est facile à dire. Jamais je ne l'ai moins été qu'au cours de cette dernière semaine. Jamais je n'ai été plus anxieux. Et il me fallait paraître calme...

Le 31, tout se passa selon mes prévisions. Grivet m'apporta les états. Tout était impeccable. Je les lui rendis. Il les emporta.

Le train quitte Redeyef à dix heures du soir. A huit heures, je sortis sans que Messaoud lui-même s'en fût aperçu. Il n'y avait pas encore de lune. Je suivais la route creusée au flanc du Djebel-Tamerza. Bientôt, j'atteignis le petit pont jeté sur le lit de l'oued Tarbet, un misérable ruisseau assez encaissé, dans lequel je n'ai jamais vu d'eau. Il faisait si noir, que je m'en allai buter contre la balustrade. Je ne sais pourquoi, j'eus comme un malaise. Je hâtai le pas. Un quart d'heure après, j'étais à la gare.

Là, tout alla vite. Je réclamai l'enveloppe au chef de gare, alléguant l'oubli d'une pièce. Le cœur battant, j'ouvris l*enveloppe. Parbleu ! de nouvelles feuilles avaient été substituées à celles que j'avais vérifiées. Le tout ne formait plus, maintenant, qu'un tissu d'erreurs.

— Je vous remercie, dis-je au chef de gare.

Et je lui rendis les papiers après les avoir clos dans une seconde enveloppe que j'avais pris la précaution d'apporter avec moi.

Bien que la nuit fût lourde et orageuse, il y avait

un peu de lune. Elle éclairait le petit pont, au moment où j'y parvins. A ce moment, j'entendis un bruit de cailloux remués, suivi d'un hurlement. Ce n'était qu*un chacal qui dévalait sur la pente.

J'étais en train de me gourmander pour mon extrême nervosité, lorsque, soudain, je m'aperçus de quelque chose de terrible. Au-dessus de ma tête, dominant le pont sur lequel je venais de m'engager, un énorme rocher jaune oscillait. La lune faisait reluire ses arêtes. Une seconde, j'eus l'espoir qu'il résisterait à la force invisible qui le poussait vers l moi. Et ce fut l'avalanche.

J'essayai de l'éviter sans y parvenir. II me heurta violemment, mais pas en plein, tandis qu'en même temps, il démolissait la petite balustrade du pont. Je perdis l'équilibre et tombai dans le ravin, profond de sept à huit mètres. En des chutes successives, j'atteignis le fond du ruisseau. Un dernier choc, plus violent que tous les autres, si violent que je m'évanouis. Ce fut sans doute à cette circonstance que je dois la vie, par l'impossibilité où je me trouvais instantanément de gémir, d'appeler à l'aide.

Deux heures plus tard, environ, le bon Messaoud, inquiet de ma disparition, et qui s'était mis tout dfr suite en quête de son maître, vint me découvrir là. Il voulait aller chercher du renfort, pour me rapporter le plus vite possible à la maison. Je ne voulus; à aucun prix, qu'il me quittât. J'avais trop peur que,

«'apercevant qu'il m'avait manqué, l'autre ne revînt >t ne m'achevât.

Tout Tamerza a été en révolution, Micheline, jfivet est arrivé un des premiers, à peine vêtu, 'éveillé brusquemetU. Il sait que je sais, à n'en pas louter. Au cas, pourtant, où il ne saurait pas, ou ci c'était par hasard que cette roche s'est détachée \i' la montagne, je dois continuer à lui faire bonne firjure, pour qu'il ne se doute de rien. Je le reçois, ^uand il vient, mais je supplie Messaoud, tout îtonné de mon énervement, de ne jamais nous laisser seuls.

Le médecin de Gafsa est venu le lendemain. On innonce l'arrivée du directeur, dont je viens de ■ecevoir une longue lettre. Grivet est calme, calme. Fout cela ne peut plus tarder à se terminer.

Les fractures de ma jambe sont, paraît-il, sans jravité. Mais je souflfre beaucoup, Micheline. Cette souffrance, bénie soit-elle, si elle me donne la force ie te dire ce que je veux.

Quand on m'a apporté ici, j'avais le délire. J'ai întendu causer le médecin et Mme Girmiani, la Brave femme du douanier, qui me veille, me prépare mes tisanes. Le médecin lui disait :

— A-t-il quelqu'un à qui il faut télégraphier? J'ai failli me soulever et lui dire :

— Avant, il y avait Micheline. Mais maintenant, Micheline si je l'appelais, elle ne viendrait pas.

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Tu vas dire que c'est ridicule, qu'une jeune fille ne peut pas passer la mer pour voler auprès de son cousin qui a la jambe cassée. Je le concède. Mais, raisonnant ainsi, avoue que tu n'es pas sincère. Si l'idée de venir me soigner choque Micheline, c'est que Micheline n'est plus la même. Il y a seulement deux mois, je crois qu'elle eût désiré venir. Aujourd'hui, je n'ai plus cette impression, et il en résulte pour moi une peine qui serait atroce, si je ne savais que tu as le pouvoir de la dissiper d'un mot.

Ecoute. En se ruant sur moi, ce rocher jaune aura précipité les événements. Bientôt, je serai debout. J'aurai sans doute un assez long congé de convalescence. En outre, la lettre du directeur me fait prévoir que, blessé en quelque sorte en service, j'obtiendrai, plus tôt que je ne l'espérais, cet avancement dont peuvent dépendre pour moi tant de choses. C'est-à-dire que, guéri et rentrant de congé, je serai sans doute nommé à Tunis. Tunis, Micheline, est une belle ville, que je peux songer offrir à quelqu'un pour qui je n'aurais jamais consenti à entendre parler de Tamerza. Mon oncle, maman, partagent, je le sais, cette manière de voir. C'est à toi de te prononcer.

C'est à toi. Je sens que je vais mieux, que je serai tiré d'affaire quand ta réponse m'arrivera. Je te dis cela pour n'avoir pas i'air d'exercer sur i

toi quelque odieux chantage. Tu me connais aussi bien que tu te connais. Jamais quelqu'un n'aura décidé du sort de deux êtres avec une aussi complète liberté que toi.

Je t'embrasse, Micheline, de tout mon amour.

Lucien.

Micheline à Lucien Huvelot.

11 août 1922.

Quoi, Lucien ! il aurait pu t'arriver toutes ces horribles choses? Soupçonné, blessé, tué I Ta lettre me fait frissonner, et ta pauvre mère est de plus en plus épouvantée. J'espère que tu répondras courrier par courrier au télé^amme envoyé ce matin, dès le reçu de ta lettre, sans quoi elle va devenir folle de tourment, et je n'ai pas de forces pour deux... Il me les faut toutes pour moi seule. Tu me parles d'aller te retrouver? de partir? Pourquoi ne me l'as-tu pas demandé quand tu l'as désiré? Ta mère et moi, nous serions venues... Gar enfin, qu'est-ce qui t'autorise à croire que je ne serais pas venue? Et ce départ, ce voyage, m'auraient peut-être encore une fois préservée de savoir ce que maintenant je sais. Car je sais, Lucien ; depuis quelques jours, je sais..., et c'est affreux.

Ah ! pauvres gens, pauvres braves gens que vous êtes ! N'avez-vous pas fait l'impossible pour me laisno

ser dans l'ignorance de ce secret qui n'en était un que pour moi? Avez- vous assez tremblé que je ne le découvre I Que de silence, d'isolement, de précautions, de craintes ! C'est une chose banale et singulière que la deetinée : ce qui doit arriver arrive au jour dit avec la précision implacable de l'heure sonnée par l'indifférente horloge..., la vieille horloge à laquelle j'ai tant demandé chaque jour de marquer des heures de bonheur.

Je sais, Lucien ; je sais, et toutes les choses autour de moi sont pareilles et se laissent pénétrer sans effroi par mon chagrin et ma certitude ; comme tous les jours, la balançoire installée dans le grand naarronnier m'a envoyée voyager dans l'air d'été oii j'aurais voulu me perdre et disparaître, sans souvenirs, sans pensées ; comme tous les jours, les miroirs ont reflété m.: robe rose ; ma tante a tricoté, l'abbé a fait des patiences, Arondine a chanté des rondes, Poulet a dormi sous la clématite, les capucines se sont pâmées sous la chaleur, les oiseaux ont dit les mêmes petites histoires, les hortensias ne se sont pas transformés en têtes de bons géants, pour me protéger, les herbes de la pelouse n'ont pas composé de philtre pour m'apaiser ; les belles casseroles rouges, orgueil de la cuisine, miroirs du feu, ne sont pas devenues des armes luisantes et bombées prêtes à me défendre contre le sort... Non, non, rien ne s'est fait héroïque pour m'aider à supporter

ce que je supporte ; moi seule, je ne suis plus tout à fait moi et il me semble que mon âme est prise dans une horrible toile d'araignée... Je sais. C'était cela..., cela..., tout simplement cela... Lucien, que c'est donc laid, le drame, la tragédie, le meurtre... Oui, oui, j'ai bien écrit : le meurtre... Que c'est donc laid, en dehors des livres, des romans, des Homère et des tragiques grecs, des Corneille et des Racine I Que c'est abominablement laid, cette chose qui sera de tous les jours, ne me quittera pas, quotidienne, familière, installée telle qu'une maladie terrible dans ma vie et mon esprit, dans mon coeur, dans ma révolte, dans ma pitié, dans ma jeunesse... Ah ! Lucien, Lucien, il me semble qu'il m'est né un frère monstrueux, un frère affreux qui s'appelle Crime.

Et moi, vois-tu, je n'ai rien d'une héroïne de roman ou de tragédie ; je n'ai rien du tout de ce qui peut aider à supporter un tel poids ; je ne ressemble pas à ces créatures dont je lisais les infortunes en les admirant sans les comprendre, et dont je considérais d'un œil ignorant les douleurs, les fautes ou les châtiments drapés à l'antique. Je suis tout bonnement une petite fille qui pleure.

Il y a plusieurs jours que je sais cela ; plusieurs jours que je sens en moi battre, farouche, sauvage, révolté, mon cœur ; plusieurs jours que je me cache, que je ne dis rien à personne, que je voudrais mourir

pour recommencer à ne pas savoir... Papa I mon cher papa ! Lui ! tel que je l'ai vu il y a quelques mois avec ses cheveux un peu trop longs, sa bouche douce et triste, ses yeux impérieux, lui, avec son teint coloré, sa grande silhouette un peu lasse, lui, vêtu de son éternel complet gris, lui, avec ses gestes adroits, lui, avec sa belle main forte, que j'ai parfois caressée, lui, il a fait cela..., il a pu faire cela 1 Mais pourquoi? pourquoi? Dis-moi exactement pourquoi, si tu le sais ! Il était fou? Il était malade? Il a cru qu'on le menaçait? Mais est-ce qu'on tue une femme, Lucien, et quoi qu'elle ait fait, une femme pareille à celle que je suis et que je serai, une femme toute fraîche et toute blonde, toute douce, et qui vit, et qui respire, et qui aime, et qui rêve, une femme heureuse de sa jeunesse et qui rit au beau jour?

Il y a plusieurs jou^s que je sais et que je mâche et remâche ma peine ; et puis aujourd'hui, puisque je réponds à ta lettre, il faut bien que je te la dise. à toi, le compagnon de mon enfance et de mon adolescence sans soucis. Car vous avez réussi, toi et ta mère, à me préserver des soucis. Et je me demande, après tout, si vous avez bien fait, s'il n'aurait pas mieux valu me mettre entre les mains, comme une poupée triste et laide, une toute petite révélation qui m'aurait accompagnée d'âge en âge, qui m'aurait peu à peu accoutumée à sa présence, à sa vérité...

Mais non 1 c'était impossible ; et en me cachant tout, vous avez bien fait.

Comment je l'ai appris? Oh ! très simplement.

Ta chère maman, qui avait si peur des rencontres imprévues, des bavardages, des paroles imprudentes, du tiers et du quart, n'avait oublié qu'une chose : et c'était de détruire une aimable collection du Journal des Débats, contenant jour par jour le procès Barge, et laquelle, dûment empaquetée et ficelée, reposait sous des sacs troués, dans le grenier... La chatte, Belle-Lurette, ayant eu un enfant-chat nommé Luron, avait jugé bon de s'installer dans ce coin, de gratter et déplacer lesdits sacs, de faire rouler le paquet aux ficelles grignotées et rompues par les souris, et d'éparpiller quelques-uns de ces précieux papiers. L'autre matin, je rêvassais au grenier, selon mon habitude, et Lurette vint me contraindre, en miaulant et en me mordillant les chevilles, à la suivre jusqu'au lieu où dormait le minuscule Luron ; et, me baissant pour le caresser et ramasser la petite jatte où je verse du lait pour la chatte-mère, mes yeux virent un vieux journal poussiéreux, noirâtre, infâme, où le soleil soulignait, d'un inexorable ongle d'or, ces mots hideux : a Procès Barge... »

J'ai lu... J'ai cherché les autres feuilles ; tout n'y était pas. Une grande animosité contre mon père régnait dans les comptes rendus de ce procès ; et

seule, le» mains noires, le visage poudreux, Tespiit et le cœur salis, je lisais..., je lisais..., et la chatte ronronnante renversée sur le dos, près de son petit, me montrait ses mamelles roses, son ventre heureux de bête maternelle, doublement vivante.

Voilh, Lucien. Tu vois. C'est tout simple. Il suffit d'une heure de solitude, d'un lieu familier, d'un animal innocent, d'un rayon chaud passant par une lucarne ronde, d'un vieux bout de papier tout crasseux et tout déchiré, et une petite fille est blessée à jamais dans tout ce qu'il y avait en elle de sentiments chers et sacrés, de forces secrètes, de puissances encore au repos. La Micheline qui t'écrit aujourd'hui, tu ne la connais pas : tu ne peux pas savoir si tu l'aimes. Et même, cher Lucien, la Micheline d'hier, l'aimais-tu? Ou ne t'imaginais-tu pas l'aimer? Ne confonds-tu pas une tendresse avec une autre, ton amour frateri.el avec l'amour? Et si tu ne te trompes pas, si c'est bien de l'amour que tu ressens pour moi, pauvre fille ignorant qui je suis réellement au plus profond de mon être, et ce que j'ai à attendre, à espérer ou à redouter de moimême, si c'est bien de l'amour, va, ce n'est pas le moment pour moi, de l'accueillir. Mon père aussi avait de l'amour pour ma mère ; il l'a tuée ; et il est malheureux entre les malheureux ; et pourtant, le jour où elle consentit à devenir sa femme, quelle ne dut pas être sa joie puisqu'il

l'aimait, et leur espoir, et leur félicité ! Et pourtant, aussi, la réalisation de ce qui était son seul désir, son plus cher rêve, préludait au désastre, préparait le désespoir et l'horreur. Le bonheur est-il l'œuf d'une douleur future? Toute chance apportet-elle le germe d'un maléfice? Va, Lucien, de tout cela, désormais, j'ai peur ; et si mon affection, mon immense affection pour toi, se transformait, devenait l'amour que tu souhaites, eh bien ! j'aurais encore plus peur, je n'oserais pas te dire oui, je n'oserais pas consentir à lier nos vies jusqu'à la fin, sans savoir exactement encore (nous sommes si jeunes !) qui tu es, qui je suis.

La vie m'épouvante, je ne veux rien décider avant quelque temps, peut-être même avant longtemps. Pardonne-moi ma franchise ; pardonne-moi de répondre si rudement à ta tendresse, et cela dans un moment où tu souffres encore, où tu es encore étendu, la jambe brisée. Mais vois-tu, moi aussi, je souffre, je suis blessée, gémissante, misérable ; et comme les bêtes, je veux me terrer dans mon petit coin pour y souffrir tout ce que je dois souffrir. Ne me demande pas de partir. 0 Tunis ! 0 toi I 0 le voyage 1 le départ, la mer, le pays nouveau, l'odeur des choses futures 1 que tout cela m'aurait enivrée jadis ! Mais plus maintenant, hélas ! plus maintenant !

Donne vite de tes nouvelles. Comprends-moi et

aime-moi, veux-tu, encore un peu comme une sœur, comme ta petite et pauvre sœur.

Micheline.

Je ne veux pas parler de cela avec ta mère. Ne lui écris pas que je sais : pas encore... pas encore...

Micheline à Lespinasse.

13 août 1922.

Ma vieille Lespinasse, je me suis bien moquée de ; tes gribouillis épistolaires... et voilà que j'écris aumoins autant que toi. Des lettres 1 des lettres ! des lettres 1 en veux-tu, en voilà î Tu trouveras ci-joint un billet pour Bernard Souchet et tu voudras bien le lui remettre ou faire parvenir. Sois tranquille : ce n'est pas un billet doux ; c'est un « petit mot d'adieu », et je te promets que je l'ai écrit sang pleurer. Lucien et toi, vous vous moquez toujours de moi parce que je pleure ou que j'ai envie de pleurer. C'est stupide, en effet, ce « don des larmes », cet effet de mouchoir... Mais pourquoi te le dissimulerai-je plus longtemps, Lespinasse? Si j'ai pleuré hors de propos, dans ma courte vie, c^ n'était certes pas pour rien, mais bien pour to ce que j'ignorais et pour tout ce que j'ai appris. Ah' je t'assure bien qu'il ne s'agit pas, à présent, de» petites histoires du cousin... Il s'agit de mon père, il

s'agit du passé, il s'agit de moi, de moi toute tremblante au bord de cet autrefois que je viens de découvrir, auprès duquel je m'arrête, en me demandant si je pourrai le franchir jamais, ce passé brusquement apparu entre moi et la vie, entre mon présent et mon avenir. Vais-je m'arrêter là, essayant avec mes yeux d'enfant de mesurer à quel point il est profond? Où pourrai-je m'élancer, les yeux fermés, bondir, réussir, reprendre ma course? Quel tourment, Lespinasse, et que j'ai de chagrin !

A mon tour, à mon tour d'être une « raseuse », et de t'importuner de mes confidences et de mes tristesses. Ah 1 que toutes les autres me semblent vaines auprès de celle qui me transperce... Tu sais tout, n'est-ce pas? Je le comprends, maintenant ; je me souviens de certains de tes embarras, de beaucoup de tes réticences ; toi aussi, tu étais dans le secret, dans cet affreux secret, dont j'ai honte avec désespoir. Le grenier, des vieux journaux, un hasard, et j'ai lu, j'ai relu, cherché, appris... et rien au monde ne pourra plus effacer cela de ma mémoire, pas plus que dans le temps, dans le passé, et dans la vie de mon père.

Mon père, Lespinasse... Oh ! comme je comprends qu'il ait voulu toujours rester au loin ! Il avait peur d'être deviné, haï, détesté. Je tremble en pensant à lui. Je ne pourrai pas le revoir... Je pense à ma main dans la sienne. Quoi ! mettre une aimante

petite main dans celle qui a tué avec une haine si sûre? Mon père 1 Le prendre en horreur? J'ai peur de cela. Je crains de ne pouvoir continuer à l'aimer, à l'aimer, malgré son âme qui désormais, pour moi, est autre et, comme un visage intérieur, défigurée. Voilà près de dix jours que, jour et nuit, je ne fais que penser à toutes ces sombres choses ; je ne peux dormir ; moi, jadis si claire, mes pensées aiment les ténèbres, s'y plaisent, y vivent ; et du fond de mon cœur montent en frémissant jusqu'à ma conscience et à mon esprit des idées, des angoisses, des appréhensions, des anxiétés jusqu'alors inconnues ; tout cela m'habitait, me hantait, et ne fait que se révéler. Que peut-il donc y avoir encore en moi que j'ignore et que plus tard je saurai quand un autre événement que je ne peux prévoir secouera de nouveau, avec une brûlure brusque, sa torche, en mon inconscience obscure?

Sais-tu bien que je suis presque épouvantée par l'imprudence, la précipitation, la confiance absurde, l'entraînement avec lesquels j'ai été au-devant de Bernard Souchet? Je te dirais que tu as bien raison de me gronder et de me réprimander amicalement, si tout cela ne disparaissait pas, n'avait pas disparu dans le bouleversement de ces découvertes récentes. Oh ! cette affreuse histoire, cet homme qui tue une femme qu'il aime ! Voilà donc l'amour ; mais l'amour sombre, inquiet, malheureux, jaloux.

Jaloux..., la jalousie..., mot tortueux, sifflant, souple, empoisonné... Mais n'étais-je pas prête à la connaître, cette jalousie? N'ai-je pas senti un trouble déjà bien amer à la lecture de ta première lettre me racontant ta visite chez Bernard? N'ai-je pas souffert d'un mal jusqu'alors inconnu, à la fois morne, aigu, obsédant? Il y a donc en moi cette possibilité de souffrance et de cette souffrance-là? Alors, pourquoi, lui, n'aurait-il pas souffert, lui, Antoine Barge? Sa femme était très jeune, et jolie, et coquette. Il suffit d'une légère sournoiserie, parfois, pour faire croire qu'on est coupable ; et il n'y a rien, rien qu'une légèreté si excusable, si naturelle chez une créature neuve, que ce n'est presque qu'une des formes de l'allégresse de vivre ; c'est une petite ivresse douce, gaie, joyeuse, qui vous saisit par un matin bleu, quand on part pour Guérande ; c'est le désir de la doubler, cette joie, en la reflétant dans une âme, dans une autre âme jeune et amicale, ainsi qu'on sourit à sa fraîche image devant un miroir. Ce désir vous rend trop confiante, et aussi celui d'être heureuse, et voilà que, peu à peu, avec tant d'innocence, on est imprudente, on est folle, on est belle, on est avide... Et voilà... Et voilà tout.

Et voilà tout ce que je suis, moi, petite fille ; et notre cœur, qui le connaît parmi les hommes? Est-ce un Bernard si frivole? Est-ce un Lucien si pesant, si grave, sous ses apparences plaisantes?

Il faudrait au bonheur d'une femme un çarçon augsi séduisant que l'un, mais dans lequel on pourrait avoir comme en l'autre une absolue confiance... Mais vivre, vivTe toute sa vie à côté d'un honmie toujours vieux, moral, ennuyeux, péremptoire, dont l'ombre peu à peu fane en vous toutes les fleurs, écouter à jamais des histoires aussi fastidieuses que celles racontées par Lucien dans sa dernière lettre, histoire qui le passionne et que je ne comprends qu'à peine..., ma foi, non. Voyons, ma vieille Lespinasse, toi qui me connais, comment peux-tu me } conseiller à demi-mot d'épouser Lucien? Il ne serait j pas heureux.

Et quant à moi, je ne suis plus heureuse ; et je ne le serai peut-être jamais plus. Ma pauvre âme est livrée à mille peines contradictoires. Jadis, je ne pensais à rien. Je ressemblais aux roses de l'amiral des Touches, qui ne se demandent pas quel mari l'amiral ou la nature va leur offrir. Elles se disent que, de toute façon, cela s'arrangera, et elles 8*en remettent à la destinée.

Dorénavant, la destinée me fait peur. Et si je regrette d'avoir été à Guérande, j'ai également I du remords de ne pouvoir me représenter le rocher qui a brisé la jambe de Lucien que comme un rocher de gravure ou de vignette en un livre d'images. Je n'ai presque pas pitié de Lucien, et il me paraît, presque sans intérêt, lui, sa jambe, son rocher, son

directeur, son métier, ses comptes, son Afrique, sa carrière... Et pourtant, je l'aimais tel qu'un frère choisi entre tous ; mais, depuis que je sais qu'il m'aime, cela me semble étrangement naturel qu'il souffre, qu'il soit seul, qu'il se tourmente, qu'il m'attende. De plus, sans lui mentir, j«ï lui ai tu la deuxième rencontre et les lettres Souchet. Certes, rien ne m'obligeait à tout lui conter... Mais, enfin, tout cela n'est pas absolument pur, me dit mon cœur...

Alors la vie, la passion, l'amour, la détresse. vont transformer Micheline? Elle va souffrir et faire du mal? Une force mystérieuse va l'emporter dans un orage bizarre et destructeur? Je me sens déjà toute saccagée par cette douleur lointaine, qui tombe sur moi ainsi que la lueur des astres qui parvient jusqu'à nous, alors que ces astres mêmes d'où elle a rayonné il y a des milliers d'ans sont morts, éteints, oubliés... Que me feront donc les douleurs plus proches? J'en frémis, et je veux rester dans mon chagrin comme une larve dans son cocon. Je ne me marierai pas. et si la vie m'est trop lourde, j'étendrai les bras vers Dieu. Pourquoi n'entrerais-je pas au couvent? La douleur vaut une vocation.

Ma Lespinasse, j'abuse de ton amitié complaisante, mais je sais ton goût pour la correspondance et les cris du cœur, et j'éprouve à t'ouvrir le mien, après ces noirs jours de silence, une sorte de soulage-

ment. Je t'écris dans le bois de pins ; il fait si chaud, et l'air est si doux, si endormi que les cimes n'ont pas de murmures et que rien n'accompagne et ne soutient ma plainte infinie. Je n'aurai plus de jour de bonheur. Un des derniers, un de ceux où j'ai eu vraiment conscience de ma joie de vivre, date de loin, avant notre promenade à Guérande. La moisson n'était pas faite ; je marchais le long des blés, secouant sur mes épaules mes cheveux plus dorés encore, arrachant les épis et grignotant les grains mûrs. Midi cuisait mon visage et mes épaules ; toutes les cigales stridaient ; et je m'enivrais de lumière, et mon cœur était simple et sain comme le froment, les herbes, les fleurs, les insectes et la terre, et tout sincère en face de Dieu.

Je n'irai plus le long des blés, car, à l'avenir, ma nourriture sera toujours mêlée de tristesse et je ne serai plus jamais pareille aux plantes heureuses qui ne connaissent pas leurs graines et ne savent pas de quelle union elles sont nées...

Te souviens-tu de ces jours d'automne où, nous ennuyant un peu, nous inventions pour nous distraire de falotes plaisanteries? L'une consistait à aller à la gare pour, après avoir acheté quelques journaux ou magazines, attendre l'arrivée et le départ des express. En ces longs trains noirs, des êtres inconnus ne pouvaient s'empêcher de coller aux fenêtres ou pencher aux portières des visages d'adieux.

Alors, nous ag^itions nos échappes, nos mouchoirs, nos gants, nos cache-nez, nous criions en courant 1< long du quai : « Au revoir, Eusèbe... Bon voyage, Juliette !... A bientôt, Cyrille I... » Et puis, quand le dt'inier bruit et la dernière fumée avaient disparu, nous quittions tristement la gare et nous avions fiinpression de nous être séparées de gens char- [uants, dignes d'intérêt ou d'amour, et qui nous auraient, qui sait? follement chéries s'ils avaient pu ^'arrêter là..., et que nous ne reverrions, hélas ! plus limais, et que nuls autres ne sauraient remplacer iu cours de notre vie.

Eh bien 1 il me semble, aujourd'hui, que je crie au

lassage, à mon insouciante jeunesse qui me fuit :

Adieu, gaieté, candeur, ignorance I Adieu, quié-

ude ! innocence ! Adieu, confiance sacrée, foi sans

imite que j'avais dans un père absent, mais tant

limé I... »

Mon père, mon père, mon père ! oserai-je jamais

DUS revoir? Et de tout cela oserai-je jamais vous

)arler? oserai-je vous questionner? vous juger?

ous maudire? et saurai-je jamais vous exprimer à

[uel point, au premier moment, j*ai souffert?

Mais je vais mieux, aujourd'hui, Lespinasse, et 'écrire me fait du bien. Hier, je suis sortie pour la remière fois de ma solitude et j'ai été trouver Soratine. Sous sa tonnelle, elle récitait à haute voix 'une manière rythmée, cadencée, et comme son-

186 LE ROMA^i DES QUATRE j

nante, des vers grecs : et peu à peu ces mots inconnus, comme des syllabes magiques, frappaient sur mon âme qui frémissait et rendait déjà un son meilleur. Ensuite, Socratine m'a traduit à peu près la fin de l'ode pindarique : « ...Le puissant Bellérophon s'élança, tendant le doux remède du frein autour des mâchoires du cheval ailé, et étant monté dessus immédiatement, couvert d'airain, il jouait en dansant des danses armées... »

— Je te traduis cela en galimatias..., s'excusa Socratine.

Mais moi, mystérieusement sensible à cette strophe antique, je sentais le courage rentrer en moi, et je pensais qu'il circule dans l'univers, à travers le temps, l'espace et la durée, pour désaltérer et calmer les peines des hommes, un grand fleuve de consolation. Et je t'ai remercié en silence, ô nommé Pindare, qui, il y a quelques siècles, assemblas des mots pour qu'ils fussent hier, on ne sait comment ni pourquoi, secourables à une petite fille éperdue qui s'appelle Micheline.

Chère Lespinasse, je t'excuse si tu ne lis pas cette lettre jusqu'au bout ; t'écrire en toute sincérité apaise un peu ma peine. N'oublie pas de remettre le petit billet. A bientôt. Merci.

Micheline.

Micheline à Bernard Souchet.

13 août 1922.

Monsieur mon cousin,

J'ai beaucoup vieilli, figurez-vous, depuis la promenade de Guérande, beaucoup vieilli depuis ma dernière lettre, si sotte, si naïve, si ridicule. Vous avez dû joliment vous moquer de moi, de cette petite provinciale si facilement abusée, d'une confiance presque invraisemblable, d'une candeur qui passe les bornes. Ah 1 oui ! vous avez dû bien rire. Mais je ne vous le reproche pas. C'est ma faute, et c'est tant pis pour moi. Croyez, néanmoins, que si j'ai agi avec vous avec tant d'imprudence et tant d'apparente audace, c'est parce que vous étiez mon cousin, parce que vous m'attiriez par ce côté « famille de ma mère » dont j'avais toujours été mise à l'écart. Je n'aurais certes pas agi ainsi avec un Bernard quelconque, même le plus charmant.

Je ne me permets pas de vous blâmer, et je reste, malgré tout, persuadée que vous avez eu envers moi des moments de sincérité ; mais qu'est-ce que cela pour une Micheline, créature sauvage, nature absolue, cœur véridique et volontaire? L'être vers

lequel m'entraînait une force secrète, certes, n'était pas vous, mais un bonheur imaginaire et qui, pour un jour, avait emprunté votre apparence. Allez ! ne le regrettez pas, si, par hasard, la fantaisie vous en prenait, au milieu de tant d'occupations qui vous accaparent ; ne me regrettez pas, car, en admettant « l'impossible », c'est-à-dire que nous ayons pu nous entendre, qu'aurais-je fait près de vous, entre tant de femmes charmantes et de gens spirituels? Rien de bon ni d'heureux ; les dessous nuancés d'un existence telle que la vôtre je ne peux les admettre ni les comprendre, et je n'en ai d'ailleurs ni le droit, ni le goût, ni la curiosité. Je ne savais pas du tout ce que pouvait être un jeune homme dans votre genre ; que cette ignorance soit mon excuse d'une conduite que je ne qualifierai pas au point de vue des convenances, car je me moque complètement de ces hypocrisies, mais que je ne peux que regretter à un petit point de vue purement féminin. Je suis vraiment sotte. Je m'en doutais un peu, mais j'espérais que je ne l'étais pas tant. Maman Miche me priverait de collier de perles et d'ombrelle à pomme d'or.

Je souhaite à votre pièce beaucoup de succès. Elle en aura, si vous possédez autant de talent pour la comédie théâtrale que pour celle de la vie... J'allais écrire « de la vie vraie »... Mais non : la vie, c'est autre chose, et la vérité aussi...

Mais, comme vous dites si bien : ne dramatisons pas; et avec le petit épisode de notre brève rencontre, peut-être écrirez-vous un proverbe intitulé • Tout est bien qui ne commence pas...

Votre cousine « éloignée ».

Micheline.

Bernard Souchet à Micheline.

17 août 1922.

Chère Micheline,

Ce qui me fait le plus de peine dans la haïssable petite lettre que vous m'envoyez, c'est ce ton de dédain et d'ironie, comme si j'étais incapable de comprendre un autre langage. Vous me considérez comme un rigolo, qui n'attache d'importance à rien et qu'il convient de ne jamais prendre au sérieux. Aussi faites-vous de l'esprit, à un moment où vous n'en avez guère envie, ma pauvre petite. Ne croyez pas que je soupçonne cette rupture brutale de vous avoir fait beaucoup de chagrin... Mais je sais qu'il y a autre chose, une terrible chose. Et je vous plains, et jusqu'à ce que vous me le défendiez, je continuerai à vous faire parvenir mes lettres.

J'ai vu Lespinasse. Oui, dès que j'ai eu reçu vos dernières lignes, j'ai couru chez Lespinasse. Tout a rigolo » que je sois, j'ai cependant des antennes i assez longues. J'ai deviné qu'il y avait sous ces

lignes-là une blessure qui n'était pas de mon fait. Lespinasse a refusé de me recevoir. Je lui ai fait passer une carte sur laquelle j'ai spécifié que, par l'entremise d'un ami, je pouvais servir efficacement sa carrière artistique. Alors, elle m'a reçu, en me priant de l'entretenir uniquement de ce qui l'intéressait, elle. Oh ! c'est une personne de tête et qui a l'énergie de la sécheresse. Elle réussira. Pourtant, après quelques minutes de conversation pratique, elle a été prise d'un remords. Et elle m'a appris votre déchirement et que vous saviez aujourd'hui l'épouvantable drame. Nous avons causé. Lespinasse s'est attendrie. Elle m'a juré de vous communiquer ces pages. Je vous les écris je ne sais comment, car je suis très malheureux. J'ai honte de ces mots qui vous paraîtront si froids, alors que mon cœur saigne. Je voudrais être près de vous comme un frère aîné... Gar vous avez besoin de moi, Micheline. Ne protestez pas : vous avez besoin de moi.

Écoutez une fois encore : ne jugez pas ; ne jugez personne. Seul peut juger un cœur éprou^/é par la vie. Votre souffrance est encore trop neuve, trop fraîche... Je vous ai menti? Soit. Eh bien I ce mensonge qui vous paraît abject est un hommage rendu à votre pureté, à votre innocence.

Je reviens meurtri de luttes que vous ne connaissez pas.

— Dans les combats de ce genre, me direz-vou8,| ce sont les embusqués qui ont raison...

Pas toujours, Micheline, pa* toujours...

Il fallait prévoir que vous entreriez dans mon existence. Comment prévoir? Je ne vous connaissais pas, et, au fait, je ne me connaissais pas moimême. Un bonheur fait toujours une victime quand il n'en fait pas deux... Il y a bien Lucien Huvelot... Il peut y avoir aussi... Aucune comparaison à établir? Si, Micheline. N'établissons pas de hiérarchie dans la douleur. D'autres, plus loyaux, eussent brisé tout ce qui n'était pas vous après notre entrevue de Guérande... Plus loyaux ou plus cruels. Après cette entrevue, avez-vous tout de suite écrit à Lucien pour lui expliquer que vous veniez de vous engager? Non. Et je vous approuve. Avant l'opération, il convient d'employer les anesthésiques moraux. Quand le coup final est porté, il tombe ainsi sur un cœur préparé et fait moins de mal.

Ne m'accusez pas de manquer de courage. Vous n'êtes pas de celles qui donnent de bas mobiles aux actes humains pour satisfaire le plus vulgaire des pessimismes. Il y a trop de confiance dans votre regard, trop de lumière dans votre sourire... Je ne me targue pas de mon passé d'avant vous. J'en ai honte... Mais quelqu'un pleurait, et, parce que j'étais très heureux par vous, j'ai eu pitié de ces

liimes. J'ai essayé de consoler, d'apaiser, de guérir. Il fallait fermer ma porte? Peut-être... A votre place, je me méfierais d'un homme rigoureux, inaccessible à la compassion, d'un de ces hommes dont on dit qu'ils sont d'une seule pièce. La vie n'est pas d'une seule pièce, elle.

Micheline, avant vous, les jeunes filles m'effrayaient par tout ce que leur ignorance a d'insupportable. J'ai cru trouver en vous l'indulgence, qui est la forme la plus exquise et la plus utile de la supériorité. N'en sentez-vous pas le besoin absolu, aujourd'hui? Je ne parle pas pour moi, mais pour ce que vous venez d'apprendre. Rien n'afîaiblit comme de se croire trop fort. Restez sensible et charitable. Le geste le plus beau qui t,oit au monde est celui qui relève le pécheur repenti. Vous passez au-dessus du cloaque. Pitié pour ceux qui y pataugent ! Pitié et secours !

Si je n'avais pas déjà contrevenu gravement au désir de votre père en continuant à vous écrire malgré sa défense, — car il m'avait envoyé à ce sujet une lettre qui m'avait ému, — je vous aurais révélé moi-même ce que vous venez d'apprendre concernant le drame du 4 mai 1906. Je donnais tort à ceux qui vous entourent et qui vous avaient caché cette catastrophe. Ils n'avaient pas tort. \'ou8 n'étiez pas prête, Micheline. Ce ne sont ni les arbres de votre parc ni les fleurs de votre jardin

qui peuvent vous renseigner. Isolée dans votre rêve, vous aviez construit le beau château du Passé... Hélas 1 ce n'étaient que des ruines. Sachezle : les ruines sont plus augustes et plus émouvantes que votre château resplendissant, mais imaginaire. Voilà la sombre vérité. Il vous appartient de l'éclairer, en la regardant sans peur, sans préjugés, sans opinions toutes faites. Je ne serai pas assez sot pour me plaindre devant votre immense malheur. Mais j'ai été un enfant livré aux domestiques, puis emprisonné dans un collège. Je n'ai pas eu mon compte de tendresse. Je sais ce que c'est que de sangloter le soir, dans son oreiller...

Vous vous demandez : « Quel homme est mon père? » L'homme qu'il a été n'est plus l'homme qu'il est aujourd'hui. Je ne suis pas celui que j'étais hier. La destinée n'est pas une ligne droite. Votre père est un immense artiste, je n'ai pas à vous l'apprendre. Jeune, il a savouré la gloire. Jeune, il a pris l'habitude de vaincre toujours et partout. C'est un persuasif. Sa peinture révoltait les gens, puis elle les matait, puis elle les séduisait. Il a eu les suffrages officiels, ceux de la foule et ceux des indépendants les plus farouches. A vingt-cinq ans, il faisait le portrait d'un personnage considérable. A la première observation que lui fit ce client inespéré, votre père s'écria :

— Je vois ce qu'il vous faut. Je vais vous adres-

stT à quelqu'un qui vous réussira bien mieux.

11 çrifTonna le nom et l'adresse d'un photographe in renom, remit le papier au modèle ahuri et creva la toile d'un coup de couteau.

L'anecdote se répandit. Les rieurs furent du côté du grand peintre. Peu lui importait ! Il travaillait. Il voyageait beaucoup. C'est un trait commun dans sa famille. Ainsi, rien ne forçait Lucien Huvclot, son neveu, à s'expatrier, — rien, sinon cette misanthropie inexplicable qui pousse à fuir la société de ceux que l'on connaît. Quand le moindre incident survenait, Antoine Barge partait j)Our les Indes, ou pour l'Egypte, ou pour le Canada...

Un jour, cette force rencontra une douceur..., une faiblesse...

Micheline, il faut comprendre, il faut essayer de comprendre. Je ne prends point parti. Je n'excuse 1 ien. J'essaie fie vous expliquer. Que pouvait une jeune fille irrésolue contre la volonté inflexible d'un homme tel que votre père?... On croit aimer..., on ( Toit que l'on pourra aimer... On confond la gloire avec le bonheur. On s'imagine que porter un nom célèbre suffira à remplir le vide d'un cœur tout neuf. On ne sait pas. Votre père ne savait pas non plus. Son art l'avait accaparé. Il ne lui était pas resté de loisirs pour apprendre la vie. Sa tendresse était rude comme sa colère. Sa merveilleuse intel-

ligence n'a rien de féminin. Sa pensée si vaste et «i profonde a quelque chose d'effrayant. Il respire à son aise sur les sommets. D'autres y étouffent. De pareils esprits sont créés pour le labeur dans la solitude. Comment eût-il deviné qu'il comblait de bijoux et de gâteries une victime? Il aimait comme on persécute ; cela arrive. Et si la victime se plaignait, on lui rirait au nez. Que lui manquet-il? Rien. Rien et tout... Une malheureuse comblée i"^ en apparence et qui s'efforce de sourire... Qui la plaindrait? Elle n'a pas le droit de se plaindre...

— Alors, il est coupable?

Non.

— Elle?

Non plus. Au tribunal de ma conscience, j'acquitte les deux innocents dont l'unique tort a été de se rencontrer. Innocents I Innocents I La vie seule est mauvaise, parfois.

Je vais être très franc : je crains que vous songiez un peu trop à vous. Oubliez que vous êtes en jeu. Oubliez ces années que vous venez de passer aux Douves, à ces interrogations que vous formuliez dans le secret. Vous avez la réponse. Elle est terrible. Personne n'est plus à plaindre que vous. Vous ne pourrez plus vous appuyer sur un souvenir. Vous ne voulez plus penser à l'avenir ; — parce que votre avenir, c'était moi. Tout vous accable en même temps. Voici l'épreuve. Les uns

eti sortent endurcis, les autres en sortent meilleurs...

Ma chère petite Micheline, on vous a arraché le joli conte de fée qui vous ravissait 1 Le livre que \ ous lisez à la place est d*un réalisme noir. Rangez tout de même le conte de fée dans un coin élu de votre bibliothèque. Ne renoncez pas à l'ouvrir, souvent. Il contenait des vérités. Seulement, ce n'était pas toute la vérité...

Je vous offre ma main, Micheline, plus que jamais. Prenez-la. Ce n'est plus la main d'un fiancé. Nous verrons plus tard, quand vous aurez repris confiance. C'est une main fraternelle. J'ai été trop vite. J'ai été trop vite, parce que je vous aime. Il fallait vous offrir, d'abord, mon affection. Il fallait vous faire ce don suprême : un ami. Je n'importunerai plus de mon amour si profond et si sincère ma chère petite cousine, qui vient d'être épouvantée par le drame de la passion. Je vous jure seulement de n'épouser que vous. Si vous me repoussez, je me réfugierai dans cet oubli de soi qui est la plus noble des thébaïdes. Répudiez le fiancé. Permettez à l'ami de vous dire :

— Micheline, vous n'êtes pas seule. Quelqu'un, près de vous, souffre de votre souffrance. Promettezlui de ne pas agir sans le consulter.

Je crains que vous ne vous expatriiez, que dans un coup de tête vous n'alliez rejoindre Lucien en

Afrique. Et surtout à cause des gens, à cause de l'opinion publique. Rien n'est plus mort, rien n'est plu8 efifacé dans la mémoire des hommes qu'un drame qui ne les concerne pas et qui a seize ans de date. Personne ne s'en occupe plus. Ceux qui savent plaignent également votre père et votre mère. Le monde n'est ni bon ni méchant. Il est frivole et oublieux. Et qu'importe le monde I

Celui dans lequel je vis a les importantes qualités de ces graves défauts. On le prétend artificiel. Possible ! Dans artificiel, il y a : art. Ceux qui m'entourent se réfugient sans cesse dans l'art et en font leur unique préoccupation, parce qu'ils ont été plus ou moins déçus. De là l'importance qu'ils attribuent à un livre, à une pièce ou à un tableau. Du reste, ils se soucient peu.

Ne restez pas aux Douves. Ne restez pas parmi ceux qui sont dans le désert et qui s'y plaisent. Soyez brave, Micheline.

Je reste à Paris. J'attends vos ordres. Autorisezmoi à aller à Guérande, un jour. Pour plus de facilité, je m'installerai au Pouliguen ou à la Baule. Je pourrai me rendre chaque dimanche dans la ville de Béatrix.

Je vous demande pardon d*avoir ajouté un peu, mais bien involontairement, à votre chagrin. Je ne réponds pas à l'image que vous vous étiez faite de moi... Le château en ruines, ma bien chère

LE RO.MAN DES QUATRE ly»

Micheline... Reconstruisons à sa place une petite maison, toute petite, toute humble, mais réelle. Que le soleil vienne l'illuminer et elle deviendra féerique ! Notre maison... Tous les souvenirs s'écroulent à la fois, c'est signe qu'il faut édifier le présent, l'édifier avec des mains sûres et nettes. Mettons-nous-y tous les deux... Et que vos dernières larmes fortifient le ciment...

Bernard.

Antoine Barge à Micheline.

Fisc (Italie), 17 août 1922.

Depuis combien de jours votre pépé, comme vous l'appeliez quand vous étiez enfant, n'a-t-il pas vu de votre fantasque écriture, mademoiselle Micheline? Tu lui reprochais gentiment, à ce vieux père, de ne pas t'écrire assez souvent, et aujourd'hui !... Compte un peu sur tes doigts, méchante oublieuse, et tu verras à quel chifïre montent ces jours de silence. Mademoiselle, cependant, court les châteaux. Elle danse. Elle rit. Mon petit doigt à moi, moins menu que le sien, me raconte même qu'elle flirte un peu, et, pendant ce temps-là, le père est assis sur un pliant, devant son chevalet, dans la campagne pisane, en train de copier un coin de ce doux paysage toscan, et il s'arrête de donner ses coups de pinceau. 11 pose sa palette à côté de lui. Il ne voit plus les pins d'Italie, avec leur couronne d'aiguilles sombres et leurs troncs rouges, la ligne violette des montagnes détachée sur le ciel d'un

bleu profond, la raer, là-ba8, d'un bleu plu» intense encore, presque noir. C'est une jeune fille qui lui apparaît maintenant, blonde avec des yeux bleus aussi, mais dont l'azur regarde, pense, s'égaie, s'attendrit, au lieu que celui du ciel et de la mer ne nous connaît pas, ne nous aime pas. Elle sourit, cette jeune fille, elle va dire : « Mon père », et c'est toi, ma Micheline, toi que j'ai embrassée pour la dernière fois... Quand?... C'est moi qui compte sur tous mes doigts, maintenant, et qui me dis :

— Mais c'est fou de laisser s'en aller le temps ainsi, ce temps qui ne reviendra pas, sans rien «avoir de ma petite que les racontages que me font ses pattes de mouche ou celles de sa tan+e, sur une feuille de papier. Elle se mariera, ma chère petite. Elle aura son foyer, ses enfants, sa vie. Je ne serai plus alors que le visiteur que l'on aime bien, mais presque un étranger, au lieu que, maintenant, je suis encore le grand ami qui a la première place..., qui l'aurait plutôt, si...

Tu vas comprendre, Micheline, sous quelle impression je t'écris cette lamentation, dont je me rends compte que tu restes étonnée, et à bon droit. Cette dernière fois que nous nous sommes vus, en Bretagne, je t'entends me dire :

— Pourquoi ne m'emniènes-tu pas, père? L'Italie, ce n'est ni l'Ég^'pte, ni les Baléares. C'est tout près, et j'ai tant envie de voir Rome, Florence, Venise 1

Pourquoi t*ai-je répondu :

— Marie-toi. Ce sera pour ton voyage de noces? Et pourquoi, maintenant, vieps-je te demander :

— Si tu es dans les mêmes idées, télégraphiemoi et arrive?

Pourquoi? Écoute cette petite histoire, qui a l'air d'un chapitre de roman, et elle est vraie.

Il y avait une fois, à Florence, un colonel de cavalerie du premier mérite, qui s'appelait Annibale Seregni, — dei conti Seregni, comme on dit ici. Ce comte Seregni adorait son métier. A quarante ans, qu'il avait alors, il restait mince et souple comme à trente. Avec cela, beau de cette beauté Italienne où il y a de la race à la fois et de la robustesse. Il était marié avec une femme belle comme lui, et ils avaient une fille, jolie comme toi, Micheline, et blonde, comme toi, d'un blond un peu plus chaud. La comtesse Seregni était une Vénitienne, et, si mon projet actuel se réalise, je te mènerai voir, au pays des Giorgione et des Titien, les chevelures des patriciennes que ces grands artistes ont peintes amoureusement. Ce blond fauve s'était adouci chez Antonia Seregni, — c'était, c'est encore le nom de la contessina. Encore une façon de parler

Del dolce paëse là dovè il si suona.

Ce vers de Dante est si voisin du français que tu l'auras traduit tout de suite. Cet admirable poète

en a écrit de bien tristes, mais pas un qui soil plus profond et plus vrai que ce mot, prononcé je ne sais par qui :

— Il n'y a rien ici-bas de complet que le malheur. La belle comtesse Seregni faisait une visite en

automobile dans une de ces délicieuses villas, si claires parmi les cyprès, qui égaient si noblement la campagne florentine. La direction de la voiture cassa. L'automobile, lancé à toute vitesse, alla se briser contre un arbre, et la pauvre femme fut tuée du coup.

— Mais quel rapport?...

Aie patience, Micheline, et permets à ton vieux père, que tu grondes toujours d'être trop concis, de continuer son histoire. Le comte Annibale sombra, comme tu penses, dans le désespoir. Pour tromper un peu son chagrin, il s'acharnait à se briser de fatigue. Il avait toujours eu le goût des chevaux difficiles. Le hasard veut, trois semaines après la mort de sa femme, qu'un maquignon, dont c'était le métier de fournir de chevaux anglais les amateurs de la chasse à courre dans la campagne romaine, traverse Florence avec ses bêtes, débarquées à Gênes de l'avant-veille. Il venait les montrer à un des princes de la maison de Savoie, simple capitaine, à ce moment, dans le régiment du comte. Un des chevaux tente le prince. Le colonel se charge de l'essayer. La bête était-elle énervée par le voyage

et le changement de climat? Dans son humeur noire, Seregni, si fin cavalier d'ordinaire, l'avait-il brutalisée? Toujours est-il qu'elle se défend avec fureur. Elle pointe, une fois, deux fois. Il a raison d'elle ces deux fois. A la troisième, elle se renverse sur lui et lui brise les deux jambes. Il est resté un an dans le plâtre. Aujourd'hui, à peine peut-il marcher en s'appuyant sur deux cannes.

Imagine-toi à présent, ma chère Micheline, une plage déserte, les bouquets de ces pins parasols dont je te parlais tout à l'heure, une vieille maison Italienne, mi-château, mi-ferme, dans ce taciturne paysage. L'Arno, lourd et lent, déverse dans la mer son eau jaune qui trouble la belle couleur de saphir des grandes vagues. Il y avait là un port, jadis, le Porto Pisano, qui faisait concurrence à celui de Gênes. Les alluvions du fleuve ont fini de l'obstruer. Puisses-tu, ma Micheline bien-aimée, ne jamais connaître dans ta vie de ces épreuves qui vous laissent l'âme si lasse que l'on trouve un attrait à ces horizons de ruines, d'abandon, de détresse, de mélancolie 1 Je les aime, hélas 1 morbidement, et venu, l'autre semaine, à l'heure de midi, à cette Bocca d'Arno, j'en commençais une esquisse, quand je vis sortir de cette maison solitaire une de ces voitures d'invalide que l'impotent manœuvre lui-même. Un malade y était couché, dont la physionomie me saisit aussitôt, par la

finesse du type et l'expression de tristesse fière dont elle était empreinte. C'était un homme de moins de cinquante ans, que suivait, marchant à côté de lui, une jeune fille de vingt : le colonel comte Seregni, tu l'as deviné, et la contessina Antonia. J'ignorais, moi, leur nom et leur histoire. Ils m'aperçurent, de leur côté, et parurent étonnés de ma présence dans ce coin solitaire k l'ombre de ces pins, où ils étaient habitués, je l'ai su depuis, à passer des heures, — lui, immobile dans sa voiture d'infirme, elle, assise à côté et tantôt causant avec son père, tantôt lui faisant, à voix haute, quelque lecture... Mon aspect les rassura sans doute, et surtout mon absorption dans mon travail, car, le colonel ayant roulé son fauteuil à l'autre extrémité du bouquet d'arbres, sa fille s'installa auprès de lui. Elle ouvrit un volume apporté sous son bras avec son pliant, et tandis que mon crayon allait, traçant une ébauche sur ma toile, le vent m'apportait des morceaux de phrases Italieimes prononcées de cet accent musical et grave qui est celui des belles voix de ce pays. Pour que le tableautin soit complet, imagine-toi encore, attachée à un tronc d'arbre et essayant de brouter l'écorce, une vieille jument grise que je loue pour mes excursions et qui s'attelle à une petite charrette à deux roues, une carozella. Je devrais te la dessiner, cette voiture, avec ses deux brancards allongés, sa caisse violemment coloriée, et.

SOUS le siège, au lieu de planches, un treillage de cordes pour y poser les pieds. Toi qui aimes la fantaisie et le pittoresque, serais-tu contente de courir les routes dans ce sauvage panier roulant I... Mais je reviens à mon histoire...

Je t'épargne le détail des menus incidents qui firent qu'avant la fin de ma séance de peinture, notre mutuelle curiosité nous avait amenés, le couple inconnu et moi, à échanger quelques paroles. Le lendemain, j'étais à la même place, eux aussi. De retour en ville, j'avais causé avec ma logeuse et appris la tragique et double infortune du colonel Seregni. On m'avait dit également que, retiré dans ec « casino » pour l'été, installé pour l'hiver dans un appartement du Lung, Arno, l'ancien officier, dont la famille est originaire d'ici, consacrait tout son temps à préparer une histoire militaire de Pise. En l'interrogeant plus tard, je me suis rendu compte que ce soldat-né trompait sa vocation, soudain contrariée, comme il pouvait, en s'associant par la pensée aux exploits de ses lointains ancêtres. Les récits qu'il m'en a faits depuis m'auraient probablement peu intéressé, si nos conversations n'avaient pas eu comme cadre cette grève où les Sarrasins débarquaient en 1009, — ouvre tes grands yeux devant cette vénérable date, ma jeune Micheline de vingt ans ! — En 1016, les Pisans en partaient pour conquérir la Sardaigne ; en 1099,

pour prendre part à la première croisade ; en 1114, }iour aller enlever It-a Baléares aux Maures...

Tu n'y peux plus tenir, et tu t'écries de nouveau :

— Mais papa, quel rapport?...

Le voici, ma si chère enfant, le rapport. Pour tout ce travail qui l'aide à supporter sa vie mutilée, le comte Annibale a un secrétaire : sa charmante et si jolie Antonia, et elle vit là, auprès du vaincu, partageant sa solitude et ses rêves, — et heureuse! Le premier jour où je l'avais vue veiller sur son père quasi paralysé, je m'étais dit : « Pauvre petite 1 » Le second jour, et quand j'avais causé avec eux plus longuement, je m'étais demandé : « Mais est-elle à plaindre? » Le troisième, j'avais dû me répondre : « Non », devant sa gaieté, son visible enchantement d'être là, s'associant à tous les enthousiasmes de son père. Et le quatrième... Le quatrième, ne comprends-tu pas à qui j'ai pensé?

— Moi aussi, me répétai-je, moi aussi, j'ai quelque part une tendre et chère petite fille que j'aime et qui m'aime. Elle aussi, elle se plairait à mon travail, si je l'y avais initiée, et, tout de même, apprendre à regarder et à sentir ces grands artistes, un Giotto, un Pier délia Francesca, un Luca Signorelli, un Ghirlandajo, un Andréa del Sarto, un Botticelli, — tant d'autres, oui, tout de même, c'est plus intéressant que de savoir qu'en 1318, Uguccione

délia Faguiola a battu les Florentins à Monte-Catini, comme la contessina Antonia me le rappelait hier avec exaltation. Qu'il me serait doux d'éveiller son jeune esprit à des émotions pareilles à celles que j'éprouvais moi-même quand je vins en Toscane à vinçt-deux ans ! Et j'allais du Campo-Santo de Pise à la chapelle Riccardi de Florence, puis à San- Gemignano et à l'église de Saint- Augustin, comparer les unes aux autres les fresques adorables de ce Benozzo Gozzoli ! Je la verrais s'en exalter, et comme mon vieux cœur se réchaufferait au sien ! Comme nous passerions ensemble des heures de noble joie !... Mais à quoi bon tout ce bavardage, ma Micheline? Ce que tu sauras bien lire à travers les lignes de cette lettre, c'est qu'après m'être fait un scrupule de t'imposer, à toi si vive, si allante, la solitude à l'étranger avec un père qui reste des dix heures de la journée à besogner la palette en main, mon besoin de te revoir est devenu trop fort, et de causer avec toi, et de te confesser, et de te gâter ! Trentesix heures de voyage, c'est court. Qu'en dis-tu? Et si nous trouvons à l'essai que nous ne nous suffisons pas l'un à l'autre, comme le colonel Seregni et sa contessina, hé bien !... Hé bien, tu reprendra» le train après quelques semaines. Mais j'ai l'idée que je te garderai, et alors nous descendrons ensemble le long de la botte, vers Rome, puis Naples, puis Palerme et la Sicile.

J'attenda ta dépêche, ma fillette chérie, et je I rinbrasse de loin, en attendant de le faire de près. ( tte seule idée me réchauffe tout le cœur.

Ton père qui t'aime,

Antoine Barge.

P.-S. — Et puis, il y a ton portrait à peindre ! I..^ dernier date de quatre ans. Comme les années illent ! Et quand on est père et que l'on a à soi un trésor de Micheline, est-ce fou de les laisser s'en aller ainsi, à jamais, loin d'elle !

Micheline à Antoine Barge.

Les Douve», 25 août 1922. '

Oui, j'aurais dû, mon père, vous écrire plus tôt. Mais depuis quelque temps, je suis si triste et si sotte que je ne sais plus ce que je fais et que je ne fais pas ce que je veux. Ainsi, je vous écris en pleine nuit par une chaleur étouffante et les volets battant au vent d'un orage qui s'apaise. Ces derniers souffles me font du bien et j'espère toujours qu'ils m'apporteront avec un peu de fraîcheur un peu d'apaisement. Ah I quel terrible orage I ou, plutôt, quelle tempête I sinistre, implacable, et qui a si longtemps tourmenté la nuit de ses rafales, de ses trombes d'eau, de ses tourbilUons 1 Je suis sûre que le jardin est saccagé ; j'entendais tomber les branches cassées ; le chien, terrorisé, aboyait lugubrement. Et tout le jour il a fait si chaud I si chaud ! une température d'enfer... Maintenant, les dernières gouttes pleurent et les arbres secouent des paquets d'eau ; le ciel nocturne

( st plus clair ; il s'argcnte, mais d'affreux nuages sombres y galopent comme les formes des tourments. Et la chaleur est encore si lourde ! J'étouffe ; ma lampe grésille et fait des ombres sur le mur ; les petites fleurs du papier de ce mur ont des figures si méchantes que je les déteste ; sans doute se réjouissent-elles à l'idée que toutes les fleurs vivantes qui ornaient et parfumaient le beau jardin sont souillées, meurtries, dévastées par l'ouragan. Demain matin, quels dégâts ne vais-je pas constater dès mon réveil, — si je dors. Il ne restera plus une rose, les fleurs du grand magnolia seront brunies, les petits-soleils seront morts, les tournesols penchés, les capucines boueuses, les verveines découronnées, les héliotropes ratatinés, et ces droites roses trémières, qui semblent partir à la file en pèlerinage et me font toujours penser au bâton de Tannhauser que la grâce vient de refleurir, seront brisées, fauchées, couchées ; seuls, les gros hortensias, peut-être, auront tenu bon et les plantes grimpantes ; mais tout, tout doit être effeuillé, et cela me fait tant de peine I il est tellement « moi », ce jardin, et je me sens ravagée avec lui.

Ravagée... Ah ! vous songez à faire mon portrait? Quel dommage que vous n'ayez pas eu un peu plus tôt cette pensée 1 Car j'ai tant changé depuis quelque temps 1 Je n'ai plus le même visage, et le miroir mal éclairé me montre un regard si tristement

hostile, une bouche si vieille... Oh I non ! pas de portrait de cette tête-là, je vous prie... Il est regrettable que la Micheline de juin, qui riait parmi les fleurs heureuses, n'ait pas posé pour vous, sous le pur soleil..., car cette Micheline-là nous ne la reverrons jamais : son enfance est finie.

Allons 1 le vent reprend ; ma fenêtre s'ouvre toute grande et les feuillages, affolés, pénètrent dans ma chambre comme s'ils désiraient s'abriter, se rassurer. Je ne peux rien pour vous, pauvres rameaux qui avez sommeil et que la nuit ne veut pas laisser dormir. Je ne peux rien pour moi-même. Oh ! quel ciel, ténébreux, torturé, et comme haletant !... Je ne sais pourquoi je pense à la nuit des oliviers ; et il me semble que, par une pareille nuit, une seule parole dominerait les bruits de la tempête :

— Mon père, pourquoi m'avez-vous abandonnée?

Pourquoi m'avez-vous abandonnée, ô mon père, mon père? A cette heure où vous vous souvenez de moi, et où, brusquement, vous m'appelez à vous, je songe à mon enfance, toujours privée de votre présence. Par vous, je n'ai rien appris, ni des rêves, ni de la pensée ni des sentiments, ni de la nature ; les mots que j'aime, les noms que je sais n'ont pas passé d'abord sur votre bouche et d'autres lèvres les ont prononcés pour la première fois à mon oreille ignorante ; mes livres n'ont pas été ouverts par

vou», ni mon âme ; vous ne m'avez pas appris mes petites prières, ni mes fables, ni mes chansons, m mes poèmes, ni mes contes, ni les voyages, ni les pays sur les cartes, ni les rois dans les histoires, ni les combats dans Y Iliade, ni les nuages et les étoiles dans le ciel. Je n'ai pas dormi sur vos genoux en songeant aux bêtes et aux fées ; en nous promenant par les jolies matinées, vous ne m'avez pas présenté les arbres et les fleurs, de telle façon que le monde puisse à jamais me paraître avoir été créé par vous... Vous avez toujours été loin, distant, solitaire..., et quand vous veniez ici, toujours en passant, vous disiez en me regardant : « Elle a grandi 1 »..., comme un étranger...

Mon père ! mon père I pourquoi m'avez-vous abandonnée?

Et maintenant, vous m'appelez près de vous... Et, certes, cet appel me touche. Comme il vient tard, pourtant 1 Et dire que j'avais tant envie de vous voir et un tel désir de quitter les Douves, de voyager... Tout cela m'était interdit. Et aujourd'hui où je suis si lasse, où je n'éprouve que le besoin de me reposer ici bien seule et bien longtemps, Lucien me demande presque de l'aller rejoindre, et vous, vous me priez formellement de venir à Pise... Il y a quelques semaines, toutes ces invitations « m'auraient fait le plus grand plaisir ». Mais je m'aperçois que dans la vie les choses n'arrivent pas

quand elles le devraient et qu'on attend impatiemment ce qui ne se décide que trop tard. Vous comprenez qu'il ne serait pas très gentil vis-à-vis de Lucien d'aller vous voir en Italie alors qu'il est seul et malade en Afrique. Oh ! non que je pense à le retrouver ni à engager mon avenir de quelque manière. Mon avenir ! En ai-je un? Il me paraît que ma vie est close et je ne souhaite que du repos, du silence. Le couvent..., oui ; pourquoi pas le couvent? Un cloître, des fleurs, la fenêtre d'une cellule ouverte sur un doux paysage et, au milieu des austérités et des prières, attendre la mort.

Vous allez vous récrier ; vous allez accuser ma tante et l'abbé de vouloir me faire nonne. Je vous jure qu'il n'en est rien. Ma pauvre tante brode des chasubles et ne me dit mot ; elle ne me gronde plus ne blâme pas ma conduite, et se contente de me considérer d'un œil toujours plein d'effroi. D'ailleurs, elle n'a que des soucis, sans parler de ses inquiétudes pour son fils. U n'est arrivé que des malheurs, cette quinzaine. Le pauvre petit dernier fils des Corlet est mort. Vous savez qu'il était malade depuis des années, toujours couché dans la chambi-e de la ferme, si petit, si pâle, et regardant d'un œil avide la vitre verdâtre de la fenêtre sans soleil. Jamais sa mère ne voulait le sortir, l'étendre au jour ; elle disait .

— Ce n'est pas la peine de l'y habituer...

Alors, j'allais le voir avec de» bonbons, de8 images ; je chassais les mouches qui harcelaient son visage et son lit. Il est mort.

— Il n'était plus bon qu'à ça. a encore dit la terrible mère Corlet.

Et, pourtant, elle pleure. Ma tante et moi, nous avons quand même aussi du chagrin.

Et puis, la belle vache, la Rosée, a eu un petit veau tout manqué, un veau à cinq pattes. Ce pauvre phénomène ne pouvait pas se tenir debout, n'ayant que trois pattes pareilles et une trop courte et une cinquième encore plus courte, ballante audessus de la quatrième. Il était couché dans l'étable, si doux, si innocent, et les gars de la ferme disaient :

— Encore quelques jours et on le vendra à la boucherie...

Et la belle vache, comme si elle s'en doutait, meuglait tristement, désespérément, en tournant vers lui ses yeux qui ne comprenaient pas le pourquoi de toutes ces choses, et son joli mufle, doux comme un champignon rose. Et la lumière dansait sur la paille et l'herbe de la crèche. 0 Jésus, doux Jésus ! n'est-ce pas trop triste pour les pauvres êtres, la vie et la mort? A quoi bon naître? dites? à quoi bon?

Donc, n'accusez pas non plus l'abbé de me dégoûter des choses terrestres ; ce dégoût, elles l'apportent bien toutes seules, avec toute cette misère à laquelle

on ne peut remédier. Faut-il donc encore ajouter à toutes les possibilités lugubres que nous offre le seul fait d'être vivant, celles qui peuvent devenir non moins néfastes, des sentiments, des passions, des espoirs et des désespoirs? Non ! je ne veux pas. J'ai l'appréhension de ce que je porte en moi-m-ême. Il faut que je l'étouffé et l'éteigne. Conseillez-moi, vous, le couvent, puisque l'abbé, lui, auquel j'ai parlé de ce projet, m'a repoussé presque avec effroi. Si vous aviez vu sa bonne figure épouvantée, le jour où je suis allée lui parler de cela ! Il était dans son jardin et lisait son bréviaire, en marchant le | long des espaliers ; de-ci de-là, il interrompait sa marche et sa lecture pour tâter une pêche ou un abricot. Je lui disais toujours, quand j'étai« petite, cette facile et sempiternelle plaisanterie : « Ces pêchers-là sont tous absous... », et il riait, bénévole... Il rougit toujours aussi quand on lui fait compliment de ses bordures neigeuses, odorantes, éblouissantes d'oeillets mignardises ; il les appelle : « ses chemins de paradis », et, balbutiant, il s'excuse de sa coupable préférence pour leur grâce, leur forme, leur parfum.

— Monsieur l'abbé, lui ai-je dit en cueillant une touffe de ces œillets suaves, monsieur l'abbé, je veux me faire religieuse.

Il a laissé tomber son bréviaire, ses grosses lunettes et, sans rien ramasser, il murmurait :

— Pourquoi? Pourquoi?

Je lui ai pris le bras et, tout en marchant à petits pas, je lui ai avoué ma tristesse, ma désolation, ma terreur, ma peine. Mais il m'arrêta au bord du vieux puits qui orne le centre de son potager fleuri. Il me força à me pencher sur la margelle, et dans l'eau ronde et noire, tout d'un coup, j'ai vu le reflet de ma jeunesse. Et l'abbé murmurait derrière moi, d'une voix pleine de larmes :

— Micheline, petite Micheline que j'ai vue naître, tu n'iras pas au couvent ; tu n'iras pas au couvent.

Cela serait la sagesse, mon père. Certes, je n'ai jamais été d'une piété particuUèrement» exemplaire, et je me plaisais surtout à retrouver le Bon Dieu dans ce qu'il a créé de plus beau. Je le louJs en face d'un matin pur, des fleurs, du ciel, des oiseaux, des abeilles, et c'était là ma prière, mon hymne de joie et de clarté. Maintenant, je sens que je le prierai en pleurant, le front humble et caché, en intercédant pour tous ceux qui souffrent, pour tous ceux qui sont malheureux et comme moi si tristes. '

Micheline.

N'insistez pas pour que je vous rejoigne... Pas maintenant. Oh ! non 1 pas maintenant 1

Lucien Huveloi à Bernard Souchet.

Tamerza, le 24 août 1922.

Mon cher Bernard, »

Je ne sais si tu as appris que j'avais été victime, il y a quelque temps, d'une petite aventure. Oh l pas grand'chose : une vulgaire tentative d'aàsassinat. Comme tu vois, elle n'a pas réussi. Je n'en ai pas moins eu une fracture double de la jambe. Je ne suis encore que bien imparfaitement rétabli.

Ce préambule n'a d'ailleurs aucunement pour but d'exciter ta commisération. C'était pour te dire que, contraint de garder le Ut, j'ai eu des loisirs forcés. J'en ai profité pour lire les journaux, beaucoup de journaux, tous les journaux que de bonnes âmes voulaient bien m'envoyer de Gafsa. Par eux, j'ai eu le plaisir d'avoir, à plusieurs reprises, de tes nouvelles. Que de succès à Paris I On ne parle que de toi. Mes félicitations. On t'interviewe. On annonce trois ou quatre pièces de toi pour la saison prochaine. On dit que, la semaine

dernière, tu as présidé le concours de danses antiques de l'Olympia, et que les réjouissances ae sont prolongées « fort avant dans la nuit ». Je t'assure (|ue, dans ces conditions, j'ai de véritables scrupules à venir troubler ta quiétude par cette lettre. Lis-la, cependant, et avec attention. C'est peut-être la dernière que tu recevras de moi.

Je vais te rappeler d'abord un souvenir. Quand nous nous sommes retrouvés, à Paris, avant mon départ, dans ce restaurant, tout près des Halles, j'avais avec moi un petit paquet. Ce petit paquet excitait ta verve. Tu l'as plaisanté jusqu'au moment où tu es arrivé à me le faire ouvrir. Je me défendais mollement :

— Ce n'est rien. C'est un petit souvenir que je rapporte à ma cousine, à notre cousine, à Micheline, enfin.

Et puis, j'ai dû céder. J'ai déplié le papier. J'en ai retiré un mince vase en pâte de verre, violet, avec, en reb'ef, des joncs verts et une lune jaune, un petit vase de Nancy. Bernard, en cette minute, j'ai eu la sensation d'un malheur prochain. A la vue de mon pauvre cadeau, tu n'avais pu t'empêcher de sourire. Ce sourire, que voulait-il dire? Quelque chose comme ceci, je pense :

« J'ai bien plus de goût que lui. Si je voulais m'en donner la peine, comme je l'éclipserais facilement auprès de la petite cou?ine I »

J'ai refait le petit paquet. Trois jour» plus tard, quand Micheline Ta ouvert à son tour, je la guettais avec une anxiété terrible. Mais ce que je craignais ne s'est pas encore produit ce jour-là. Elle n'a pas eu le même sourire que toi. Et j'ai cru pouvoir m* en aller tranquille.

Quelque temps après, tu m'annonçais que tu avais fait sa connaissance. A partir de cet instant, je n'ai plus eu une minute de repos. J'ai tort, peut-être, de te parler avec cette franchise. A manifester trop haut ses craintes, on précipite parfois les catastrophes. Et puis, si tu n'es pas l'homme que j'ai cru connaître, que je ne veux encore espérer que tu es, comme tu dois rire de moi I Quand nous nous sommes revus, je puis bien te le dire, j'ai encouru à ce propos les reproches de mon oncle. Aujourd'hui, je bénis notre rencontre. Elle me permet de t'écrire avec plus de chances de succès. Et c'est parce que ; nous nous sommes revus, parce que nous avons eu > l'un pour l'autre de la sympathie, de l'amitié, c'est pour cela que, maintenant, si, ayant lu cette lettre, tu n'accèdes pas à la prière qu'elle contient, tu auras à te reprocher à mon égard quelque chose , qui ressemblera fort à une trahison.

Ai-je besoin de te dire ce que tu sais? Dès le premier jour, n'est-ce pas? le petit vase aux roseaux , verts, à la lune jaune, t'avait tout appris. J'aime .1 Micheline. Jusqu'à mon départ pour ici, c'était •

me semblaît-il, une çrande affection calme. J'ai \ u beaucoup d'autres choses quand je l'ai quittée. Et puis, après, est venue, presque tout de suite, la souffrance inséparable, au moins une fois dans la vie, de l'amour. Les nuits d'été ici sont terribles. Il y rôde des spectres affamés du repos des malheureux forcés, comme moi, à vivre éloignés de ce qu'ils aiment. En France, quand un doute, une pensée mauvaise s'empare de vous, on ne prend pas immédiatement le train pour aller voir, mais, enfin, on sait que, si on voulait, on pourrait le prendre, et cela suffit. Ici, c'est impossible, surtout lorsque, comme moi, on est cloué sur son lit par un accident. Alors, il faut rester condamné à l'impuissance, tandis qu'on sent, qu'on est sûr que se trame dans l'ombre tout un complot contre votre bonheur. Il ne faudra pas, tu m'entends, me répondre par des protestations vagues. Micheline a changé, et, pas une minute, je ne me suis mépris sur la cause de ce changement. Il a commencé le jour où tu l'as rencontrée à la Hulotte. C'est toi, tu le vois, que je rends responsable de ma disgrâce. Tu as, il est vrai, une façon bien simple de me prouver que je me trompe : c'est de m'écrire, de me jurer que tu n'as jamais songé à aimer Micheline, ni à t'en faire aimer. Et cela, encore, ne suffirait pas. Bernard peut fort bien ne pas aimer Micheline, sans qu'il soit faux pour cela que Micheline aime Bernard.

Je souffre atrocement, en cette minute, de songer que mon bonheur peut dépendre du plus ou moins d'éloquence que je saurai déployer pour te con- ] vaincre. J'oscille entre deux désirs : celui de t'insulter, celui de te supplier. Bernard, comprendsmoi. Micheline, pour toi, dans ton existence si ■ comblée de satisfactions, elle n'est, elle ne peut i être qu'une amusette, qu'un épisode, enfin. Pour \ moi, elle est toute ma vie. Si je suis ici, c'est pour elle. Moi, tu sais, je n'ai jamais eu de grands besoins. On m'offrait une place d'ingénieur à Nantes. J'aurais accepté, sans Micheline. C'est pour elle, à cause d'elle que je suis parti. Sans être dépensière, elle a, je le sais, le goût d'un certain luxe. En tout cas, ce luxe, moi, je le voulais pour elle. On m*a offert cette situation ici, je suis parti. Ah 1 si j'étais resté, tout cela ne se serait pas passé.

Ne dis pas non. Tu as pris, dans son cœur, une place. Comment l'aa-tu prise? C'est ce que je voudrais savoir, que je ne devine que trop. Je vais te ! dire des choses cruelles. Mais pourquoi faut-il que tu les mérites? Ce qui m'épouvante le plus dans ta conduite à l'égard de Micheline, à mon égard, c'est ta légèreté, ou, pour employer un mot à la fois plus juste et plus dur, ton irresponsabilité. Ne proteste pas, ne regimbe pas. Tu as compris ce à quoi je fais allusion. Par deux fois, Bernard, ta famille aura produit, à vingt ans de distance, 1

même être. Quelle redoutable chose que ce désir de plaire que vous portez en vous, que vous placez avant tout le reste 1 Tu sais où il a conduit la mère de Micheline. Cette même tragique histoire, toutes choses égales d'ailleurs, songes-tu à la recommencer? Que vois-tu dans une aventure de cette sorte? Ce qu'avait vu dans la sienne la morte, pas davantage . une curiosité passagère à assouvir. Tiens, à mesure que j'écris ces phrases sévères, moi qui tout à l'heure criais pitié, voici que je te plains, maintenant Mais tu ne m'en voudras pas de penser, avant de penser à toi, à Micheline. Bernard, si tu l'aimes un peu, fais comme moi, pense à elle, d'abord. Je le sens bien, ce que je viens d'écrire me gêne pour te parler ainsi. Mes paroles sont suspectes. Tu te dis :

« Il invoque le repos de Micheline pour essayer de me détacher d'elle, et puis, quand il y aura réussi, il reparaîtra, il rentrera en scène. »

Eh bien 1 non. Je réfléchis, je scrute mon cœur, profondément, et je crois pouvoir te jurer ceci . j'apprendrais demain que Micheline aime un autre homme que moi, que de son union avec lui dépend le bonheur de sa vie, je m'effacerais devant cet homme. Mais à une condition : c'est que cet hommelà, Bernard, ne soit pas toi.

Est-ce à moi de t'expliquer ces nuances? Tu écris, tu fais métier de psychologue. Une telle

barrière sépare-t-elle donc vos conceptions théâtrales de la vie réelle? Moi, je sens ces choses que tu as l'air de ne pas même soupçonner. Comment, lorsque tu t'es approché de Micheline, lorsque tu lui as parlé, comment n'en as-tu pas été empêché par le souvenir, par la vision de deux cadavres gisant sur des rochers, au bord de la mer? Car je ne peux pas croire, n'est-ce pas? que cette évocation, au lieu de te dissuader de ta tentative, ait été, au contraire, un des motifs qui t'ont poussé à y chercher l'assouvissement d'une curiosité malsaine, criminelle 1 Je ne peux le croire. Je suis obligé seulement de voir les résultats. Ces résultats, Bernard, te condamnent, si tu as tant soit peu d'amitié pour Micheline. C'est d'elle, tu le vois, d'elle seulement que je parle en ce moment. Quand tu l'as vue pour la première fois, elle était heureuse. Je puis te l'affirmer, heureuse et calme. Ce bonheur, cette paix de son cœur, au prix de quels efforts son père, ma mère, moi, — tous ceux, enfin, qui l'aiment vraiment, qui l'aiment pour elle-même, — étions-nous parvenus à l'assurer I Ah ! je t'assure que tout ce qu'il y a en toi de pur, d'honnête, serait profondément remué s'il le savait par le détail. Songe que depuis que son âme s'est ouverte à la conscience, il a fallu la protéger contre l'horreur d'une révélation. Nous avions tout contre nous : la méchanceté humaine, le hasard, sa curio-

site, à elle ; nous y étions parvenus. Rappelle-toi, la première fois que tu l'as vue, à la Hulotte. N'était-elle pas heureuse, et enjouée, et confiante dan» la vie? C'est fini, maintenant, mon pauvre Bernard, et par ta faute.

Peut-être suis-je injuste envers toi. Mais songe à ma vie, et je suis sûr que tu me donneras raisoq. Tu as tout pour toi, Bernard. Toutes le» satisfaction» d'amour-propre te sont réservées. Tu es riche. Tu habites Paris. Je ne te reproche pas ton oisiveté, mais, enfin, j'ai bien le droit de constater que c'est une chose qui a son charme. Moi, Bernard, je n'avais qu'elle, cette petite Micheline bien-aimée. Dismoi, est-il juste qu'elle me soit enlevée, et enlevée par toi, que quelque chose m'empêchera toujours de considérer comme un ennemi, de haïr?

N'aurais-tu que ton mtelligence, elle suffirait à te détourner d'une voie au bout de laquelle j'aperçois, avec épouvante, une catastrophe. Mais tu n'es pas seulement intelligent. Tu as du cœur. Je peux même espérer, puisque tu me l'as dit, que tu as quelque affection pour moi. Alors, ne peux-tu pas me donner la promesse que tu épargneras Micheline, que tu m'épargneras?

Si tu t'obstines, laisse-moi te dire que tu te prépareras une existence de remords que l'amour que tu m'auras ravi ne suffira pas à éclaircir. Mais, encore une fois, je sais que tu auras pitié de moi.

Sonffc à celui qui est loin, seul, sans défense. Ah ! vraiment, ce serait une piètre victoire, par trop indifpie de toi. Songe, songe qu'il y a dix ans, quinze ans, alors que tu n'avais entendu parler de Micheline, dans ta famille, que sous le nom de la fille de Vassassin, j'étais déjà son compagnon, attentif au plus petit de ses caprices. Une fois, j'ai failli me noyer en allant, au milieu d'un étang, chercher une fleur de nénuphar énorme et blanche, et qu'elle trouvait belle. Depuis, je suis parti, bien plus loin. Tant de choses, une amitié si tendre, tout cela aura donc été rendu vain?...

Tu ne retrouveras plus sans doute, dans ta vie, occasion plus belle de prouver ce que tu es vraiment, de quoi tu es capable. Choisis.

Lucien Huvelot.

Bernard Souchet à Lucien Huvelot.

Paris, le 3 septembre 1922.

Mon cher Lucien,

J'aime Micheline.

Je crois que Micheline m'aime.

J'ai la certitude de lui créer une existence digne et heureuse.

Et je te demande pardon de tout le mal que je te fais.

Je comprends, mon cher Lucien, que la douleur te rende injuste et que toi, si noble et si courageux, tu en arrives à m'envoyer une lettre fielleuse. Quand tu me reproches d'avoir présidé un concours de danses antiques, tu insinues que, marié, je pourrais bien continuer à juger des danseuses et à m'occuper de théâtre et autres frivolités. Ma femme participera à ma vie, qui sera honnête et laborieuse, sinon austère. Cela ne sera pas un tourbillon de dancing, rassure-toi. Mais un peu de plaisir, un entourage d'amis spirituels et indulgents me sem-

blent mieux faits pour cicatriser un grand chagrin qu'une existence médiocre, au miilieu de gens inflexibles et mialadroits. Encore une fois, pardonnemoi, Lucien. Je t'aime tendrement. Il me coûte de t'écrire ce que je crois être la vérité. Mais tu es un homme de devoir. A chacun le sien. Tu comprendras.

Oui, j'ai souri quand, dans ce restaurant, près des Halles, tu as consenti à déficeler ton attendrissant petit paquet. J'ai souri sans méchanceté. Je ne pensais qu'à toi, je te le jure, à ce moment-là. Et je me disais :

« Pauvre Lucien ! Si notre petite cousine est, comme je le suppose, une personne de goût, ce petit vase va lui paraître affreux, avec ses joncs verts et sa lune jaune, son paysage de rêve pour femme de ménage ! Apporter cette caricature à Micheline qui peut tous les jours admirer de vrais joncs et les merveilleux reflets de la vraie lune sur le vrai lac des Douves, quelle faute 1 »

J'ai vu que mon sourire te vexait. J'ai voulu t'expliquer..., et puis, j'ai été lâche ; je me suis tu. Aussi, par peur* de voir mes intentions mal interprétées. Il est entendu que j'écris des pièces de théâtre. Il est ehtendu aussi que c'est un crime. Le plus stupide des philosophes, le plus inutile des poètes, inspirent le respect. L'auteur dramatique est toujours un accusé. Il soulève ia réprobation

et la crainte {jénérale». J'aurais eu beau émettre une vérité, tu Teusse» prise pour un paradoxe et dédaignée. Je t'aurais dit

« Prends garde, Lucien. Tu es brave, intelligent, tu es la probité même. Cela ne suffît pas. Tremble devant le regard aigu de Micheline. Je dcvine, hélas ! que tu lui apporteras des phrases en pâte de verre avec des joncs en relief et une lune jaune ! Je devine que tu opposeras ta gravité à son rire... Prends garde 1 »

Je pressentais aussi que plus tard, tu opposerais ta jalousie à son innocence. Je tiens de la victime, soit ; peut-être. Es-tu sûr de ne pas tenir de l'autre? Si Mme Barge avait été heureuse, sa fille n'aurait pas eu le coeur brisé en lisant dans un grenier une vieille collection de journaux. La faute de la femme trouve souvent sa cause première dans la faute de l'homme, dur, intransigeant, tyrannique. La plus faible se venge comme elle peut, odieusement sans doute et je ne l'excuse pas. J'explique sans juger. J'essaie de t'éclairer. Avant le mariage, quelqu'un de résolu aurait dû donner ce conseil à Barge :

« Renoncez à ce projet. Elle n'est pas pour vous. Regardez-la : elle est toute joie et sourire. Regardez-vous ! Vous trouverez facilement la compagne qu'il vous faut, silencieuse et dévouée, et effacée et humble et soumise. Vous allez mettre toute cette lumière en prison? »

Mais je suis sûr que l'approbation a été unanime. C'est une vieille chanson qui préconise « des époux assortis dans les liens du mariage ». Une vieille chanson ne fait pas autorité... Ton petit vase en pâte de verre avait-il donc tant d'importance? Non, mais il y a le reste, Lucien, tout le reste. Ta passion pour la solitude, — passion Barge ; l'instinct obscur qui te poussait à m'attribuer sans raison une mauvaise pensée, — instinct Barge ; ta certitude que pour un homme comme moi un amour ne peut être qu'une amusette, — préjugé Barge ; cette critique de Micheline : « elle a le goût d'un certain luxe », — reproche Barge. Tu es Barge de la tête aux pieds, sans la gloire d'Antoine. Et comme flèche du Parthe, tu me décoches ce trait : « Vous autres, vous avez le désir de plaire. » Tu entends déplaire pour acquérir la certitude d'être aimé?... C'est un système original. Je ne t'en veux pas de ne rien comprendre aux femmes, je t'en veux de ne rien comprendre à Micheline. Quand je l'ai vue pour la première fois, elle était heureuse? C'est si facile à constater, le bonheur des autres ! « Elle est heureuse ! » Alors, tu n'as jamais senti une anxiété, une détresse dans ce bonheur-là? Tu n'as jamais trouvé une mélancolie dans ce sourire? Tu t'es imaginé qu'il était charmant de vivre en orpheline aux Douves? Quand on n'a jamais connu que cela, n'est-ce pas?

Beau raisonnement ! Vois-tu une différence entre Micheline et sa vieille bonne? Je ne crois pas. As-tu jamais constaté ce bouleversement prodigieux qui fait de l'enfant d'hier la plus avertie, la plus clairvoyante des femmes? Jusqu'à ce mensonge que vous avez perpétué au delà de toute raison 1 A quinze ans, Micheline devait connaître le drame ; tu aurais dû la mettre au courant, doucement, patiemment, pieusement. Il fallait avoir confiance en sa droiture, en sa bonté, en son esprit. C'est bien la peine d'être ce qu'elle est pour ne rencontrer que de la méfiance. T'es-tu jamais demandé l'effet que pourrait produire une révélation brutale sur une âme neuve et mal préparée?

Mon petit Lucien, je te vois lisant cette lettre là-bas. Je te plains au point que les larmes m' étouffent et que j'ai dû deux fois cesser d'écrire... Tu es malade, tu es exilé, tu aimes et je te poignarde. Mais laisse-moi le mérite de la franchise. Lucien, tu aurais été un mauvais mari pour Micheline. Micheline aurait été une mauvaise femme pour toi. Je suis venu quand vous n'étiez même pas fiancés, quand vous ne vous étiez même pas formellement promis l'un à l'autre, quand ce projet d'union n'était définitif que dans le secret de ton cœur. Tu me demandes de ne pas m'obstiner. Admets que je t'obéisse. Crois-tu que Micheline reviendrait à toi avec l'élan, avec la joie sans les-

quels le mariage e«t une bien triste cérémonie? Je ne défends pas mon propre bonheur. Je défends Micheline et je te défends aussi contre toi-même. Je crois avoir de la vie une expérience qui te manque et qui manque aussi à tes proches. Je ne me targue pas de supériorité parce que quelques journaux ont parlé de moi et parce que c'est mon métier, en somme, d'étudier le cœur humain. J'admets tou» tes raisonnements. Mais ils pèchent par la base. Lucien, je vais te faire beaucoup de mal : Micheline m'aime. Interroge-la, si tu ne me crois pas. Interroge-la franchement, sans réticences, sans envelopper ta pensée de mille périphrases. Enfant, tu as failli te noyer en allant chercher pour elle une fleur de nénuphar, — et c'est fort touchant. Maintenant, tu veux lui proposer de l'emmener pour cueillir la fleur dangereuse ; tu appelles l'amour au nom de l'amitié !

Eh bien ! non. Je ne te répondrai pas, comme tu le craignais, par des protestations vagues. Connaissant le penchant que tu avais pour MicheUne, si, poussé par quelque vilaine curiosité, j'avais cherché à la voir, à la séduire, je serais le dernier des misérables. Le hasard m'a conduit à la Hulotte, le hasard seul, tu le sais. Oui, c'est terrible ; oui, c'est injuste ; oui, c'est atroce ; mais toute la tendresse de deux petits compagnons d'enfance peut être vaincue par le premier regard qu'échangent

deux inconnu». Il y a eu un complot? Mon pauvre Lucien I Ne sens-tu pas dans tout cela une fatalité plus forte que toi et que nous?

Moi aussi, j'essaie de te convaincre, j'essaie d'être éloquent. Moi aussi, je devine un coniplot. Je sais que ta mère agfira, avec toute sa conscience, mais aussi toute sa passion ; elle ag"ira contre moi pour toi et pour son frère. Et M. Barge ne restera pas inactif. Vous obtiendrez peut-être ce beau résultat de conduire Micheline au couvent où elle n'entrera point par vocation, mais par dégoût et par lassitude. Prenez garde ! Elle ne vous ressemble pas. Elle est incapable de contracter un mariage de raison. Et tu es incapable, toi, Lucien, d'accepter, fût-ce des mains de ta mère et de ton oncle, une victime...

Mon vieux, mon cher vieux, tu me supplies de me sacrifier pour toi. Je te supplie de te sacrifier pour elle. Reviens, rentre en France, où tu te tailleras largement ta place au soleil. Fais cet effort suprême d'accepter l'inéluctable. Je te demande de m'aider, de nous aider. Lucien, le moment est tragique pour Micheline. Songe à sa jeunesse. Songe à l'épreuve qu'elle traverse. Cesse de me considérer comme un pantin à la mode, comme un dandy en quête d'aventures. J'aimais Micheline, mais sa détresse présente me la rend plus chère encore. Seul, je peux la sauver. Sois son frère aîné. Pour la

guider, pour la conseiller, pour la consoler, oublie que tu as voulu l'épouser. Sais-tu vers quel dénouement nous allons? Non, sans doute. Eh bien l voici ce qui va se passer : Micheline envisagera comme un devoir de rejoindre son père. Elle voudra quitter cette petite province où elle aura peur d'affronter les regards malveillants ou maladroits des gens renseignés. Elle se constituera l'Antigone de cet éternel aveugle. Et Barge, absorbé par son art, ne se rendra pas compte, une fois encore, qu'il a une victime à côté de lui. Ils voyageront. Ils seront invités aux chasses de Rome et aux bals de Venise. Ils iront en Egypte, aux Indes, en Chine, au Japon. Le temps de s'installer et de repartir pour chercher d'autres paysages. Barge ne tiendra pas du tout à se séparer de sa petite compagne. ïl prendra cette douce habitude. Micheline ne se plaindra jamais. Seulement, son rire s'éteindra ; son charme se fanera ; elle perdra dans cette existence de palace et de sleeping-car sa fraîcheur, sa gaieté, son éblouissante jeunesse 1 Et cela au bénéfice d*un père qui a été coupable, tu me l'accorderas, bien que jamais je n'aie entendu parler de Michehne à la maison comme de la Jille de rassassin. Tu vois des monstres partout, Lucien. Si monstres il y a, c'est celui qui tue, en effet. Mais passons. Je te le répète, je défendrai Micheline, je la défendrai de toutes mes forces. Je n'ai rien à me reprocher que d'avoir vécu sans

jut jusqu'à ce jour. Maintenant, j'en ai un. Il n'est sacré. Je lui consacre ma vie.

Si tu es celui que j'espère, aide-moi. Que ta ettre ne soit pas la dernière. Envoie-moi une lépêche. Préviens-moi de ton arrivée. Et je t'em- )ra88erai comme je t'embrasse, mon ami, d'un 'oeur fraternel, mais résolu.

Bernard.

Antoine Barge à Micheline.

Pise (Italie), 1" septembre 1922.

Ma chère Micheline,

Je rentre chez moi, — dans ce « chez moi » de hasard et d'exil où je me sens bien souvent le cœui si lourd, le soir, à regarder de mia fenêtre couler cet Arno «i lourd, lui aussi, dirait-on, lourd de sou venirs et de regrets, de gloire et de passé, tant son eau jaune et lente s'en va tristement là-bas vers la mer, — oui, je rentre, ayant raccourci ma journée de travail.

« Micheline a reçu ma lettre, me disais-je, il ) aura tantôt deux semaines. Si elle était malade je le saurais, sa tante m'aurait averti. Il n'est pas possible qu'elle n'ait pas compris par cette lettre combien sa présence me serait douce, que j'en a besoin. Si elle ne m'a pas répondu encore, c'esl qu'elle veut me faire une gentille surprise, m'an noncer son arrivée, pour demain peut-être... »

Et quand la concierge du vieux palais délabn

)ù j'ai mon appartement m'a tendu le courrier de ;et après-midi et que j'ai reconnu sur une des snveloppes une certaine écriture, quel tressaillenent et si intense, où il y avait de la joie et de l'apjréhension, de l'espérance et de l'angoisse 1 Ce fut m point que je restai plusieurs minutes sans l'ourrÏT, cette enveloppe, le temps de monter les quelque îinquante marches de l'antique escalier de marbre )ù j'ai tant rêvé de voir se poser tes petits pieds ins. J'allais savoir par cette lettre si ce n'était ju'un rêve, comme tant d'autres... Hélas I Je n'avais jas lu deux lignes que j'avais compris. J'attendais m élan, un cri de tendresse... Au lieu de cela :« N'inlistez pas pour que je vous rejoigne... Pas maintelant ! Oh I non 1 pas maintenant ! »

Micheline, je suis ton père et qui t'aime profondénent, qui te connaît mieux peut-être que tu ne te sonnais toi-même. Ce « pas maintenant 1 » répété ians le post-scriptum, voilà le seul mot tout à fait i^rai de ta lettre. Le reste : tes lamentations sur 'orage, les branches cassées des arbres, la lampe jui gi'ésille, les petites fleurs du papier du mur jui prennent des figures méchantes, le jardin "avagé qui est devenu toi, c'est ce que j'appelle des : phrases trompe-cœur », comme il y a dans les naisons d'ici des trompe-l'œil peints au fond des îours, qui figurent des paysages, à perte de vue. Vlais ces trompe-l'œil ressemblent au désir qu'au-

rait le propriétaire d'un parc verdoyant derrière s bâtisse, et tes « phrases trompe-cœur », elles, c'est to désir de me cacher ton chagrin, le vrai, je te répètt celui du post-scriptum. « Pas maintenant I », cel signifie que, maintenant, tu traverses une épreuv cruelle, qu'à cette épreuve ton père est mêlé, puisqu ton chagrin, au lieu de te précipiter vers lui, t'e éloigne. « Pas maintenant 1 » cela signifie que cett épreuve est toute récente, et tu l'avoues toi-mêm quand tu paries, comme d'une autre, de la «Michelin de juin qui riait parmi les fleurs heureuses ». Un év< nement s'est donc produit que tu ne dis pas, que t as la terreur de dire. Tout ce « trompe-cœur », c'eî de la souffrance, c'est du désespoir, la crispatio secrète d'une âme malade. Malade, de quoi?

Mon enfant, j'ai le droit d'exiger que tu me l'e> pliques, ce refus de venir me rejoindre, et ce : « Pa maintenant 1 » Je ne te fais pas de reproche» remarque. Si le coup qui t'a été porté — • par qui e comment? — t'a été si douloureux que tu aie besoin de solitude autour de ta blessure, d'immc bilité, de silence, il est trop naturel que ce voyag en Italie te soit trop pénible. Insister pour que t l'entreprennes, dans ces conditions-là, serait u égoîsme dont je ne m'estimerais pas. Mais j'insist* et cela, ce n'est pas seulement mon droit, c'est mo devoir, pour que ta confidence soit complète. D deux choses l'une, en effet. Ou bien, comme je

devine à travers les lig^nes de cette lettre réticente, je suis mêlé à cette souffrance qui te bouleverse, et alors, il faut que je sache. Mon devoir de père est de ne pas laisser toucher en toi à ton affection pour moi. Ce n'est pas seulement aux enfants que s'adresse le quatrième commandement : Tes père et mère honoreras..., c'est aux parents aussi. Ils doivent avoir le courage de maintenir intacte dans le cœur de leurs enfants l'image que ces enfants gardent d'eux. Tu es croyante, Micheline, tu comprendras que tu me dois, toi aussi, de m'aider à remphr ce devoir. Ou bien, — car tout de même celle autre hypothèse n'est pas impossible, — ou bien ton père est étranger au trouble dont il te sent possédée. C'est qu'alors ta vie de jeune fiPe est traversée par un de ces drames de sentiment qui laissent bien désarmée l'inexpérience de la vingtième année. Quel appui pourrais-tu trouver, s'il en est ainsi, qui soit plus sûr que ton père? Peut-être subis-tu quelqu'une de ces déceptions comme j'en ai toujours redouté pour toi, te voyant si enthousiaste, si vibrante, et, permets-moi de te le dire, si hardie dans tes pensées, dans tes actes parfois, — aussi hardie qu'innocente? Peut-être, ces temps derniers, as-tu recherché des intimités qu'il eût mieux valu éviter?... Peut-être...? Mais à quoi bon multiplier des questions qui se résument toutes dans une seule : Que se passe-t-il, Micheline?

Tu es malheureuse. Pourquoi? Tu souffres. Pourquoi? Si tu ne répondais pas à ton père en toute franchise, c'est lui qui prendrait le train et arriverait droit aux Douves. Tu lui épargneras, tu nous épargneras cette explication de vive voix qui nous serait trop dure à tous deux, si tu as été atteinte dans tes sentiments pour moi. Si, au contraire, le motif de ton anxiété ne me concerne en rien, tu me le diras sans fausse honte et plus librement par une lettre que j'attends moi-même avec une anxiété dont tu ne voudras pas prolonger l'agonie. Tu comprendras qu'il te faut ménager tout de même ton grand ami qui t'embrasse, mon enfant chérie, de tout son vieux cœur, un cœur bien lourd, — il te répète ce qu'il te disait en commençant ce billet, — bien lourd 1

Antoine Barge.

Micheline à Antoine Barge.

Les Douves, 5 septembre 1922.

Eh bien 1 oui I j'ai tout appris ; tout ; sans ménagements, sans pitié, d'une manière fortuite et affreuse ; j'ai trouvé de vieux journaux dans le grenier et j'ai lu le compte rendu minutieux du procès. Je ne veux pas vous voir. J'ai horreur et peur. Ma vie n'est plus la même, ne sera plus jamais la même : je ne la reconnais plus. Tout est affreux. Je ne veux pas, je ne peux pas vous voir ; et peut-être ne le pourrai-je plus jamais.

Pardonnez-moi.

Micheline.

Micheline à Antoine Barge.

Les Douves, 5 septembre 1922, minuit.

Que vous ai- je écrit ce matin? Et ma lettre est pai^tie, et vous allez, en la lisant, avoir tant de peine ! Suis-je donc devenue méchante à force de chagrin? Et puis, est-ce à moi, votre fille, de vous accabler et de m'éloigner de vous? Mais dites, papa, vous n'avez pas cru absolument au sens de cette première lettre? Vous y avez, vous qui comprenez tant de choses, discerné la grande détresse de votre fille.

Je suis si malheureuse en face de vous I En face de vous surtout, comprenez-moi ; je peux encore expliquer aux autres, à un Lucien, à une amie, ce que je ressens, comme je leur demanderais de m'aider à porter un trop lourd fardeau. Mais à vous, mais à toi, je n'ose parler, et mon âme est comme un oiseau enfermé dans l'ombre, qui se débat, se meurtrit, se blesse, épouvanté de se sentir captif malgré ses ailes.

Tout est nuit ; tout est cendre ; à moi aussi vous avez volé ma part de lumière. Ma joie est finie ; je la sens qui se corrompt dans mon être comme un petit enfant mort.

Par ta faute 1 Par ta faute !

Il me semble que je ne serai plus jamais qu'en' deuil ; entre toi et moi, cette chose étend un grand voile sombre. Je ne sais pas t'expliquer ; mais rien ne me consolera, ne me délivrera.

La délivrance, la consolation 1 N'est-ce pas vous, plutôt que moi, qui devriez les implorer? Je ne pense égoïstement qu'à moi, qu'à ma douleur, et je ne sais pas penser à la vôtre, qui a dû être si cruelle, si lourde, si continuelle, depuis tant d'années ! Et je viens encore y ajouter par ma dureté. Suis-je donc, moi aussi, impitoyable?

Ma pauvre tête me fait si mal, si mal ! Voyezvous, malgré tout, il faut me plaindre. Oui, malgré mon mauvais petit billet, malgré ma dernière lettre qui vous a déplu et peiné. Oh ! ne croyez pas à tout ce qu'elle disait. Certes, vous étiez loin, dans mon enfance, mais vous étiez présent quand même. Il n'était question que de vous. Vous étiez pour moi une sorte de dieu puissant et presque toujours invisible ; ailleurs, absent, désirable et redoutable. Ma tante me grondait :

— Si tu es méchante, ton père aura beaucoup de chagrin...

Et cela me rendait sage. Aujourd'hui, cependant, d'un cœur rude et désespéré, je vous fais sciemment du chagrin.

Je ne veux pas vous voir. Et, pourtant, dans quels bras me réfugier? Sur quelle épaule appuyer cette tête malade où l'idée fixe bat et brûle? Je ne veux pas vous voir.

Et de ce refus je vous demande pardon. Je vous repousse avec des larmes. Je pense que, vous aussi, il vous serait doux, salutaire, d'appuyer sur un cœur compatissant votre front hanté d'un si horrible souvenir. Si vous aviez une mère, elle vous pardonnerait, sans doute ; si j'avais un fils malheureux, tourmenté par ses regrets ou ses remords, oui, je le prendrais dans mes bras, je le presserais sur mon sein, je le bercerais comme un enfant ; je lui dirais :

— Mon petit... Mon petit... Mon pauvre petit...

Mais je ne peux pas encore vous revoir et vous le comprenez bien vous-même. Ma lettre vous sera malgré tout moins affreuse que mon visage proche et détourné, que la présence de cette femme que je suis et qui ressemble à cette femme quElle a été...

Plus tard, peut-être, aurons-nous ce courage...

Micheline.

Antoine Barge à Micheline.

Pise (Italie), 9 septembre 1022.

Ma pauvre enfant,

Je devrais peut-être répondre à tes deux lettres par ces simples et tristes mots seulement que je me répète à mioi-même, indéfiniment, avec quel désespoir, — avec quelle tendresse aussi pour toi et quel remords! Ma pauvre enfant!... « Par ta faute 1... » m'écris-tu, « par ta faute I... » Je te sens si profondément atteinte, et c'est vrai que j'en suis la cause, moi ton père, moi qui donnerais jusqu'à la dernière goutte du sang de mes veines, et sans un regret, pour que tu sois heureuse. Depuis l'horrible chose que tu sais maintenant, je n'ai eu quelque joie dans ma misérable vie que par ton rire, par ton regard quand ta jolie âme passait dans tes yeux, si tendre pour moi, si légère encore. Je me disais :

— J'ai bien réussi à empêcher que l'atroce vérité ne lui arrive, pendant des années. Pourquoi lui arriverait-elle aujourd'hui ?

C'était insensé, je m'en rendais bien compte et je voulais espérer que ce miracle continuerait, que ta chère et bonne tante te préserverait jusqu'à ton mariage, — et ensuite celui à qui nous te confierions, elle et moi, et que nous te choisirions pour qu'il te fût ce protecteur sûr contre le danger toujours menaçant de l'affreuse révélation... Hélas I Hélas ! ma pauvre enfant !...

Mais non. Te plaindre de tout mon pauvre cœur bourrelé, cela ne suffit pas. Ce serait un remords par-dessus l'autre, si je n'avais pas le courage de t' expliquer une catastrophe dont tu ne connais que les faits. Et que sont les faits? Une réalité, certes, et ici terrible, mais pas toute la réalité. Derrière les gestes, il y a les âmes, et que ces gestes ne traduisent qu'à demi. Depuis le sinistre événement, pas une heure, pas une seconde, je n'ai cessé de le regarder en face, cet acte, mon acte, et de le juger, tantôt en m'absolvant, tantôt en me condamnant, ce matin encore, tandis que je lisais et relisais tes deux lettres et leur désolé reproche, ce a Par ta faute I Par ta faute ! ». Dieu 1 que j'ai eu mal à entendre ce cri ! Que je viens d'avoir mal à me le redire ! Mais comme j'ai compris qu'il n'était pas qu'un gémissement ! Il était aussi un appel, celui d'une fille qui aimie passionnément son père» qui aime fidèlement la mémoire de sa mère, et que l'idée bouleverse d'avoir à condamner

l'un ou l'autre, l'un et l'autre, et c'est pis... Ma Micheline, écoute bien ce que te demande le seul témoin qui reste de ce sanglant drame intime : ne condamne ni l'un ni l'autre, car ni l'un ni l'autre ne fut coupable sans de grandes et douloureuses excuses. Plains-les tous les deux et pardonne-leur eu les comprenant.

Écoute donc la confession de ton pauvre père. Car si tu es sa pauvre enfant, il est, lui, ton pauvre père. Appelle-le toujours ainsi dans ton cœur. Tu ne seras que juste. Laisse-lui te dire d'abord qu'après le geste irréparable, son premier mouvement a été de penser à toi. Rappelle-toi ton départ d^s Agaves, toute petite, avec la bonne vieille Annette. Je te revois si bien, moi, à cet instant, sur le quai de la gare de Toulon, cherchant des yeux quelqu'un ; et comme tu interrogeais : « Et maman, papa? », je m'entends te répondre :

— Elle te rejoindra demain seulement. Elle a été retardée...

Et je pensais, quand le train vous eut emportées, Annette et toi :

— Ai-je bien su lui mentir?

Tu étais si intelligente déjà, si fine 1 Elle aussi, ta mère, elle était bien intelhgente, bien fine. C'était un être charmant, délicat, enthousiaste... Mais alors?..» Alors, cette enthousiaste, encore jeune fille, entre un jour, conduite par son frère, à l'ex-

position du Cercle de la rue Boissy-d'Aiiglas. Un artiste, déjà célèbre à trente ans> y triomphait cette année-là avec le portrait de Camille Favier, la célèbre comédienne du Français, à cette date dans toute la grâce de ses vingt-cinq ans. Mlle Souchet admire ce tableau. En rentrant, elle demande à son père, comme elle savait demander avec ta gentillesse, Micheline, d'avoir son portrait, elle aussi, par Antoine Barge. M. Souchet consent. Six mois après, le portrait était fait. Tu le connais : c'est celui que tu as dans ta chambre à coucher. Et le peintre épousait son modèle.

Ah ! le mariage avec un artiste ! Que de femmes ont fait ce rêve, sans soupçonner quelle étrange espèce d'hommes sont ces ouvriers, — car un artiste, ce n'est que cela : ouvrier en peinture, en musique, en sculpture, en littérature. Nous nous ressemblons tous, quand nous valons quelque chose, par un égoïsme sans analogue, car il est innocent à force d'inconscience. Nous n'avons de talent qu'à la condition de développer, d'intensifier, d'hypertrophier notre personnalité. Notre métier nous tient. Nous ne vivons, nous ne sentons qu'en fonction de lui. Pour m'en tenir à mon art à moi, à quel moment un peintre obsédé par l'univers visible, les lignes, les couleurs, les taches, ne pensant, de son lever à son coucher, qu'au moyen de les rendre, oui, à quel moment ce demi-fou, — car c'en est un,

— ce rêveur éveillé, si tu aime» mieux, — prendrat-il garde aux nuances secrètes, inavouées, inconscientes, elles aussi, d'une sensibilité féminine? Il se sait aimé, et il en est fier." Il croit aimer, et il aime, en effet, mais avec sa sensibilité à lui, bien grossière à côté de celle de sa compagne, bien brutale. L'épouse a cru entrer dans un paradis de tendresse et d'enchantement. Elle n'est que la distraction et le repos d'un homme dont les grandes joies et les grandes peines sont ailleurs, et à qui elle ne peut pas, elle n'ose pas se raconter. Il a su, quand elle posait pour lui, peindre ses yeux, — a-t-il seulement vu son regard? — sa bouche, — a-t-il compris la timidité hésitante de son sourire? — son front, si joliment modelé dans l'encadrement de ses cheveux blonds, — quelles pensées frémissaient derrière, il l'ignore. Il ne s'est pas soucié de le deviner et, avec un tel principe de désunion, ce qui devait se produire se produit. Un familier de la maison a pressenti ce divorce des cœurs dont l'artiste et sa femme ne se doutent pas encore. C'est un ami du mari, lequel se défie d'autant moins de lui qu'il le sait engagé dans d'autres aventures. J'aurais dû penser que précisément ce traître possédait ce don de séduire qui m'a toujours manqué et que j'ai toujours méprisé. Il suppose un cabotinage sentimental qui me fait horreur. Où une naïve et romanesque créature de vingt-cinq ans aurait-elle appris

à se défier? Qu'elle ait été flattée, d'abord, puis touchée, puis troublée, d'un intérêt qu'elle a pris pour de la passion ; qu'elle ait écouté des paroles qui la plaignaient, sans doute, du despotisme de son mari ; qu'elle ait cru rencontrer une tendresse plus vraie, plus profonde, plus intelligente, celle dont elle avait besoin, — comme ce triste égarement me paraît explicable, à présent ! Mais non moins explicable le délire où m'a jeté une dénonciation subite, foudroyante, moi qui n'avais rien su prévoir. Ah ! Micheline, n'aie pour ta mère aucun mouvement de sévérité. Donne-lui une pitié émue et qui veuille ne savoir d'elle que ce que t'en dit ton père, avec la lucidité mélancolique du recul des années. Son douloureux fantôme y a droit ; mais si ce fantôme pouvait parler, si les morts regardent aller et venir les vivants, sais-tu ce que ta mère te dirait :

— Plains aussi ton père, ma Michette !

Tu te souviens? C'était le gentil petit nom dont elle t'appelait.

Je t'avais, ma Micheline, et souviens-toi aussi : toute ton enfance, toute ta jeunesse, se sont passées comme si je ne t'avais pas ! Je te disais, tout à l'heure, quelle misère c'est trop souvent pour une femme d'associer son existence à celle d'un artiste dont le talent comporte cette cruelle rançon de l'involontaire et implacable égotisme professionnel. Il a une autre

rançon, ce talent : ce bruit autour du nom que les vaniteux souhaitent dans le succès et les orgueilleux dans la gloire. Succès ou gloire, réclame ou admiration vraie, qu'importe, quand éclate un événement de vie privée où cet artiste est mêlé I Sa faiblesse, s'il a eu quelque défaillance, sa douleur, s'il eu subit une, sont là, sur la place publique. « Antoine Barge, vous savez bien, le peintre connu... » Et ce n'est plus de ses tableaux qu'il s'agit. Il s'agit de la tragédie dont il est le héros, il s'agit de sa femme et de sa fille. Sa fille, celle qu'il s'est juré de préserver, celle qui ne doit jamais rien soupçonner de cette histoire ! Il le tiendra, ce serment. Il s'en ira. On ne le verra plus. Il continuera de peindre, — c'est son opium, cet art qui lui a coûté bien cher. Mais l'homme, l'individu aura disparu de Paris et de France. Il y a dans l'absence une puissance d'oubli qui abolit tout. L'obscurité s'épaissira autour de son passé. « Barge, le peintre? Attendez donc. Est-ce qu'il n'y a pas eu un drame, un procès?... » La réponse hésite. Les faits s'effacent. Un jour, la question ne se pose même plus... Seulement, s'en aller de France, pour ton père, c'était s'en aller de toi aussi, Micheline. Décidé à cette vie errante et lointaine qui devait, en se prolongeant, assurer l'anonymat à son nom, au tien aussi, pouvait-il t'infhger cet exil et cette solitude? Il ne l'a pas cru. Le sort avait permis qu'il gardât une sœur

admirable et qu'il pût lui confier 8on enfant, sa douce enfant, disait-il alors, avec l'espérance qu'il dirait un jour, malgré tout : « Mon heureuse enfant ! » Non, ma pauvre, pauvre enfant 1 Et pauvre père ! Ah ! ces minutes terribles que j'aurai vécues, que je vis, avec tes lettres là sur ma table, dont l'écriture changée m'apprendrait ce qu'elles contiennent, même si je n'en avais pas lu les terribles phrases ! Et ce n'est que la suprême station d'un calvaire qui dure depuis cet adieu sur le quai de la gare de Toulon, que je t'évoquais tout à l'heure. Une action comme celle que j'ai tant voulu te cacher, on ne l'efface pas, elle, on ne la répare pas. Les autres, si. Même les plus coupables. L'argent volé, le voleur peut le rendre ; le déserteur, revenir et se livrer ; le lâche, se racheter par un sursaut d'honneur et de courage. Mais cela ! Et l'on ne fuit pas seulement ceux qui savent, ceux qui parleraient, on se fuit soi-même, et cette vision d'une forme à jamais immobile, de prunelles à jamais éteintes, d'une bouche à jamais muette, a Par ta faute ! Par ta faute 1... » Est-ce bien toi qui me les cries, ces mots vengeurs, ma câHne, naa tendre Micheline? Mais ils ne sont qu'un écho à travers ta voix. Je me les suis tant prononcés tout seuls ! Je les ai tant entendus sortir de moi et partout : sur la mer, et ils se mêlaient à la rumeur des lames ; — dans les bois, et c'était le bruissement des feuilles qui me les répétait — le mur-

mure des branches sous le vent, — jusque dans les cloîtres italiens, dont le silence ne rendait que plus perceptible la plainte intérieure ; — en Grèce et en Orient, parmi les ruines, moins écroulées, moins détruites, que ma misérable âme. En vain me répondais-je : « C'est le passé 1 » Tu existais, Micheline, et, à cause de toi, ce passé redevenait le présent. Il menaçait l'avenir. Que j'ai souffert par toi, ma fille bien-aimée, qui n'étais qu'amour, que gentillesse, pureté, bonté, tous les charmes, toutes les vertus. Autant de motifs de me désespérer qu'il y eût entre nous ce que tu ne soupçonnais pas, ce que tu sais I

Tu as raison, Micheline : nous devons attendre pour nous revoir. Ce visage proche et détourné dont parle ta lettre, non, je ne le supporterais pas. Déjà t'écrire ce que je t'écris m'est un supplice à croire que je vais mourir de douleur sur cette feuille de papier que j'ai eu le courage de ne pas jeter cependant. Elle t'apportera, j'espère, un peu d'aide, en te prouvant combien ton père te chérit, combien il a besoin de toi, combien aussi tu gardes le droit, — que dis-je? le devoir d'aimer celle qu'à la distance des années, il ne juge plus, il ne condamne plus. De notre lamentable histoire, qu'il te reste aussi (c'est mon devoir, à moi, de te dire encore cela) un enseignement. Tu te marieras. Avec qui? Je sais que ta pensée hésite encore. Souviens-toi

que l'union pour toujours est une gfrave chose, et qu'il ne faut s'y engager qu'avec la certitude d'être bien comprise, tout entière comprise par le fiancé à qui l'on va donner sa vie, — avec la certitude également que ce fiancé est bien compris, tout entier compris, lui aussi, par celle qu'il aura pour mission de protéger dans sa vie physique et dans sa vie d'âme. Souviens-toi que vous devez pouvoir tout vous dire sans avoir la crainte de toucher à des plaies cachées... Souviens-toi... Mais c'est une autre lettre que je ne me sens pas la force de commencer, et je termine celle-ci en t' embrassant, comme je t'aime, passionnément, profondément, ma pauvre, pauvre enfant 1

Antoine Barge.

Bernard Souchet à Micheline.

Paris, 10 septembre 1922.

Chère Micheline,

A partir d'aujourd'hui, et à moins que vous ne me le défendiez expressément, je prends charge de votre destinée.

Oh ! je sais : voilà une phrase bien prudhommesque, bien solennelle. Mais comme nulle autre ne rendrait ma pensée, je la risque, à peu près sûr que vous l'accueillerez comme elle doit être accueillie. Micheline, je vous en conjure : soyez faible, surtout, soyez faible ! Si vous vous croyez seule et sans appui, vous essaierez d'être forte ; vous ferez des bêtises énergiques, vous vous conduirez en homme, ce qui ne veut pas toujours dire que l'on assure son bonheur. Mais vous serez sauvée si vous pensez ; « Il y a là-bas, dans Paris, un être qui m'est tout dévoué, qui m'est fraternel. Il a ses défauts. Je les connais tous. Il a aussi ses qualités, et peut-être n'ai-je eu ni le temps ni l'occasion de les découvrir.

Dans le désarroi où je me trouve, le plus simple, le plus facile et le plus raisonnable, — ne reculons pas devant cet adjectif, Micheline I — est de le laisser agir. Je traverse un carrefour dangereux et je ne suis, en somme, qu'une enfant. Prenons sa main qu'il m'offre pour « traverser ». Ensuite, quand la passe périlleuse sera franchie, j'aviserai... Et je lui laisserai sans doute dans sa grosse patte cette main pour qu'il la garde le long de la vie où l'on ne circule pas toujours sur un trottoir paisible. »

J'ai écrit à Lucien Huvelot. En mon nom et un peu au vôtre. Je lui ai écrit la vérité. Ne protestez pas. Ne vous récriez pas. Il y a une vertu : la bonté. Il y a un vice : le mensonge. Même s'il est dicté par la charité, par la pitié, par la reconnaissance, le mensonge reste ce qu'il est : abject. L'atermoiement est un mensonge. Le silence est un mensonge. J'ai dit à Lucien Huvelot de s'écarter de votre chemin. Gela n'a pas été déjà si facile !... Je vous avoue que mes doigts tremblaient et que j'ai dû me reprendre à dix fois pour faire à ce malheureux garçon un mal nécessaire. L'heure était trop grave. Je ne pouvais vous demander d'envisager l'avenir, votre avenir, quand vous êtes écrasée par le passé. Ne me démentez pas. N'essayez point, par des fauxfuyants charitables, de panser une blessure qui se rouvrirait demain — et qui serait moins belle, moins franche. Parmi tous les partis désespérés que vous

pourriez être amenée à prendre par lassitude et par dégoût, un mariage sans amour serait le plus absurde. Quand j'aurai écarté de vous ce péril, nous verrons pour le reste. De ce que vous venez de constater les drames, les ravages de la passion, n'en concluez pas qu'une union terne, gi'ise, monotone, sans joie, est un refuge... Non, Micheline... Je vous le répète... Réfléchissez... Ne croyez pas non plus que vous vous connaissez. Vous connaissez la Micheline d'aujourd'hui, triste et désabusée, la Micheline qui vient de jeter un coup d'oeil sur h vie et qui se détourne, l'ayant trouvée laide... Vous ignorez la Micheline de demain, celle que vous serez quand le temps aura fait son œuvre, celle qui voudra avoir sa part au soleil... Mieux vaudrait rester vieille fille que d'épouser Lucien, par découragement... Connaissez- vous notre cousine Emma? Non, sans doute, car elle habite Paris et c'est une Souchet intransigeante. En l'an de grâce 1922, la cousine Emma vit avec six mille francs de rente. Elle a soixante-quatre ans et elle se fâche quand on ne l'appelle pas « Mademoiselle ».

— Ça se voit pourtant sur ma figure, que je suis indépendante ! afl&rme-t-elle.

Je vais lui rendre visite trois fois par an. Elle habite rue d'Uzès, près la rue Montmartre, trois pièces qu'on lui a gardées dans une grande maison envahie par le commerce. Elle est locataire de ces

trois pièces depuis quarante ans et, depuis quarante ans, elle n'a fait qu'un voyage, dans l'île de Noirmoutier. Comme elle a été malade en mer, au retour, elle parle de cette expédition avec fierté. Ce serait la seule fierté de sa vie, si elle n'avait pas refusé, en 1882, un certain M. Bovrier, qu'elle n'aimait point. Par ailleurs, la cousine Emma est assez médiocre. Quand elle parle de M. Bovrier, elle devient lyrique ! Lyrique et intéressante. Il lui a fallu développer un don de courage formidable pour repousser, orpheline et pauvre, ce futur inespéré qui se présentait. Comme ce monsieur vit toujours et qu'il a des magasins dans ces parages, la cousine Emma le guette et, quand elle le voit passer triomphant dans son automobile, elle s'écrie :

— Regardez-le 1 Et dire que j'aurais pu l'épouser !

Là-dessus, elle rentre dans son logis, où règne une trouble lumière d'aquarium, et elle se livre à l'obscur travail de broderie qui lui permet de s'offrir quelques douceurs... Je ne vous propose pas de suivre l'exemple d'une héroïne aussi négative... Mais je ne regarde pas sans émotion, je l'avoue, cette vieille fille qui n'a jamais aimé sans doute, mais qui a vécu dans le respect de l'amour.

Micheline, Lucien Huvelot va beaucoup souÉfrir, Il voudra lutter. Il fera appel à sa mère, à votre père. Je vous demande de combattre avec moi pour vous. Méfiez-vous de Mme Huvelot, qui d'autori-

aire pourrait bien devenir suppliante, et qui joueait la mère avec vous, pour pouvoir jouer la bellenère un peu plus tard. Et quelle belle-mère ! Elle ouhaite ce mariage pour son fils, et, au fond, elle i des craintes, puisqu'elle devine que vous n'êtes )a8 la bru de son idéal. Elle essaierait de vous pétrir i sa guise, comme elle avait essayé déjà de vous )étrir. La meilleure façon de lui prouver votre reionnaissance est de rester pour elle une nièce res- )ectucu8o.

Pour nous...

Vous voulez bien, Micheline? C'est un mot l'avisant : noua. J'en parle par expérience. Chez moi, l'est mon réduit de célibataire, plus froid en août [u'en décembre. Mais répétez tout haut : Chez lous... N'e8t-ce pas que c'est délicieux? Chez nous ! le\& sent l'iris et le feu de bois, et aussi un peu. un out petit peu, la bonne cuisine, le repas fin qui nijote pour un couple de connaisseurs... Chez lous 1 Rentrons chez nous ! Voilà une phrase... Cela le sera pas un appartement au sens que donnent I ce mot les architectes et ks concierges, et je suis lûr que les visiteurs seront offusqués de notre hariiesse. De la plus petite pièce, nous ferons un salon, îien raide, bien inhospitalier, pour que les intrus le s'y hasardent point... Nous transporterons parout oîi cela nous plaira une petite table qui sera lotre salle à manger. Nous n'admettrons à Thon*

neur de nos murs que les tableaux qui représente ront le printemps, avec beaucoup de fleurs et de ciel bleu. Les visiteurs assommants seront reçus par un pantin que je vous présenterai, qui s'appelle Casimir, qui a des cheveux en fourrure, une veste de satin rouge, un pantalon de soie blanche et qui a toujours l'air d'agoniser d'ennui. Nous n'aurong pas de sonnette, — une idée à moi. La sonnette est un esclavage. Il faudra frapper d'une certaine façon et, quand cela nous plaira, nous n'entendrons pas. Nous aurons chacun notre bureau dans la même pièce, des bureaux réunis comme font les associés qui sont en même temps des amis, — cela arrive ! J'ai déjà retenu ce logis, à tout hasard. Il f sera prêt dans dix-huit mois, tout au haut d'une maison neuve. Car je ne conçois une maison que neuve. Nous aurons à une heure de Paris la cabane i rêvée. Nous la choisirons ensemble. Et je la vois si bien qu'elle doit exister. Les possesseurs d'une semblable merveille voyageront peu. Celui qui a une bibliothèque bien tenue n'a pas besoin de voyager. Je travaillerai comme je travaille déjà pour ajouter chaque année une perle au collier de notre nom. Une petite perle, s'entend, mais ronde bien « orientée », comme disent les bijoutiers, chelinc, après un triomphe qui vous rendrait fi de moi, je crois que ce que je convoite le plus, c'e^ le « four » qui vous permettrait de me consoler et

Qe prouver ce qui ne sera pas à prouver, qu'une eule chose compte : votre amour... Comme je n'ai )a8 de talent, si l'on m'en découvre un jour, vous >ourrez vous en attribuer tout le mérite. Et près le vous j'aurai du talent, cela ne fait pas l'ombre l'un doute. J'aurai le talent que vous voudrez : brmidable, si vous êtes ambitieuse ; raisonnable, li vous êtes sage et modéré... Comme il vous plaira, je mieux serait d'échouer, d'en rire et de se conloler de la gloire absente avec le bonheur présent.

Cette lettre, cette pauvre lettre sera ce que vous a ferez. Tout dépendra des yeux avec lesquels vous a lirez. A un étranger elle paraîtrait sordide... Je )0urrais l'habiller un peu... Mais non 1 Je vous 'envoie telle quelle. Si elle vous déplaît, fourrez-la lans un tiroir, n'y pensez plus et relisez-la un peu alus tard. Si elle vous plaît, amusez-vous à inscrire /os observations en marge... Parce que, vous savez, je ne tiens pas à faire le malin..., j'emploie toute la /olonté, toute l'énergie dont je suis capable à vous conquérir.. . Si je suis victorieux, avec quel plaisir j'abdiquerai toute cette volonté au bénéfice de vos caprices 1... Et je ne mens pas 1

Quelle formule pour finir? Voulez- vous : « sentiments distingués »?... Cela vous paraît idiot? Mettez vite des lunettes roses ; elles sont là à côté ie vous, dans la boîte aux illusions, — ne jamais Je séparer de la boîte aux illusion?... Ça y est?

Vous avez vos lunettes? Alors, savourez la formule : sentiments, il n'y a pas de mot plus exquis, et distingués, qui signifie : discerner par les sens, par l'opération de l'esprit, établir la différence... EnvoyeZnioi, en retour, vos sentiments distingués, c'est

mon vœu le plus cher, Micheline...

Je vous aime...

Bernard.

Lucien Huvelot à Micheline.

Tamerza, 15 septembre 1922.

Chère Micheline.

C'est hier que j'ai fait ma première {jrande promenade. Jusqu'ici, j'avais tourné mélancoliquement, une heure par jour, auprès de ma petite maison, appuyé sur un bâton. Hier, j'ai voulu essayer mes forces. Je les ai trouvées tout à fait revenues. Je suis sorti. Il faisait un temps tiède et triste. Je suis monté dans les rochers. Un vautour planait, pas très haut. Je regardais son ombre, tantôt élargie, tantôt diminuée, aller et venir au flanc calciné de la montagne. Nous étions les deux seuls êtres vivants.

Bientôt, il y en a eu un troisième. J'ai entendu un bruit de pierres remuées sur le sentier. J'ai vu un mouflon s'avancer vers moi. J'ai reconnu Poulet- Deux.

Je l'ai reconnu, à n'en pas douter. Micheline. Poulet-Deux a sur le front, entre les cornes, une sorte d'étoile blanche. Cette marque est commune

chez les ânes, mais elle est rarissime chez les mouflons. J'ajoute que, dissipant mes incertitudes, Poulet-Deux s'était arrêté. Lui aussi, il m'avait reconnu.

Avant d'aller plus loin, il faut que je t'explique. Tout le temps que j'ai été couché, je n'ai pu m'occuper du mouflon. D'abord, on l'avait laissé pénétrer librement dans ma chambre. Mais il avait une façon de me témoigner, à grands coups de cornes, sa sollicitude, qui avait effaré le médecin. Il craignait de lui voir démolir mon plâtre. Ma porte a donc été consignée au pauvre Poulet-Deux. Une fois, deux fois, j'ai demandé de ses nouvelles à Messaoud. Puis, je n'ai plus pensé à le faire. J'avais, tu le sais, d'autres soucis en tête. C'est égal 1 j'ai eu une peine véritable le jour où Messaoud, fort penaud, m'a appris qu'il avait disparu. D'abord, on n'avait pas osé me le dire, dans l'espoir qu'il reviendrait, car il avait déjà fait ainsi deux ou trois petites fugues. Mais une semaine s'était écoulée, tt il n'était pas revenu.

Donc, sur le sentier où je m'avançais maintenant, il s'était arrêté. Il était devenu un beau, un très beau mouilon. Bien que m'ayant reconnu, il me regardait avec indécision, tandis que la main tendue, le cœur légèrement oppressé, je me rapprochais à petits pas. Une ou deux fois, je cru* 'ju*i\ allait fuir,.. Il demeura, cependant.

I Quand je fus tout près de lui, il eut le même geste qu'autrefois pour flairer ma main. Cette main était vide. Je fouillai mes poches. Ah 1 quel bon-heur si j'avais pu y trouver quelque chose, un croûton, un morceau de sucre 1... Mais rien I Je le regardai d'un air navré. Il me regarda gravement, comme s'il comprenait, comme s'il me tenait compte de l'intention.

Le soleil, qui baissait depuis un instant avec rapidité, chut tout à coup derrière la montagne. Des pans entiers de rochers devinrent subitement ténébreux. Ma maison était loin. Il fallait rentrer.

Doucement, je caressai le front têtu de Poulet- Deux. Je passai ma main dans les franges de son cou, jadis si lisses, maintenant sauvages, embroussaillées, vivaces. Il se laissait faire. Mais je sentais que c'était là du temps perdu, que sa résolution était arrêtée, que la nature me l'avait repris.

Il faisait nuit. Une détresse affreuse m'étreignait. Je songeais à la lettre du mois de mai par laquelle je t'annonçais l'entrée de cet animal dans ma vie. Alors, je te demandais de me faire jurer que, le jour de mon retour en France venu, j'emmènerais avec moi aux Douves, Poulet-Deux. Heureusement, tu n'as pas pensé à me faire faire ce serment 1

Poulet-Deux ne viendra pas aux Douves, Micheline. Hélas I ce ne sera pas la première fois que ma pauvre volonté de théoricien aura eu contre elle

les événements, ou, pour mieux dire, la fatalité des choses.

Je crois que je serais resté là toute la nuit, auprès de cette bête en qui je voyais machinalement le symbole de bien des espérances brisées. Elle eut un petit mouvement d'impatience pour me signifier Va quoi bon farouche sur lequel nous finissons tous par venir buter. J'ai compris. J'ai embrassé, je crois, son museau humide. Nous nous sommes séparés. Mais moi, dès que Poulet-Deux s'est effacé dans l'ombre, je me suis arrêté, et je suis resté immobile, à écouter le choc de plus en plus assourdi de ses sabots. Quand je n'ai plus rien entendu, je me suis remis en marche, désespéré.

Tout à l'heure, le petit train de Redeyef a sifflé dans la nuit finissante. Sifflet d'un petit train perdu au milieu de l'immensité désolée sur laquelle l'aube va bientôt poindre, que tu me fais mal ! Avoir, six mois, entendu chaque jour ce sifflet, en songeant au jour où le petit train m'emporterait, être parvenu à ce jour-là, et n'être que le plus malheureux des hommes ! Ah ! la chatte Belle-Lurette, et les gens de la Hulotte, ils auront bien travaillé I

Micheline, je suis guéri, j'ai de l'avancement, je suis nommé à Tunis. On me laisse la faculté de partir dès la semaine prochaine pour la France, jouir du congé de convalescence de trois mois qui m'est accordé, ou de ne prendre ce congé qu'à partir du

1,Ê ftOMAN DES QÙAtRË 267

mois prochain, si je préfère commencer par m'ingtaller à Tunis dans mes nouvelles fonctions. Je regarde sur le mur la photographie de Micheline, je sens que ces nouvelles la laissent indifférente. Comment pourraient-elles donc me toucher, moi I Tu peux, tu peux, dans le froid matin, petit train de Redeyef, multiplier tes appels déchirants. Tu ne m'intéressais que lorsque, au bout de tes rails, il y avait le bonheur. Où me conduirais-tu maintenant, pauvre petit?

Je ne veux pas te faire de peine, Micheline. Tu en as déjà plus que ta part. Sache bien, au contraire, que c'est moi que j'accuse. Oui, moi. Hier soir, je n'en ai pas voulu h Poulet-Deux lorsqu'il m'a signifié son abandon. C'était ma faute. Avais-je pu jamais espérer contre-balancer les forces mystérieuses qui, à mesure qu'il grandissait, le rappelaient vers ses roches natales? Peut-être quelqu'un y serait-il parvenu, qui eût été plus habile que moi, et aussi aurait eu plus de chance. C'est un fait, j'ai beaucoup réfléchi, vois-tu, ma chère enfant bien-aimée, durant les longues journées d'inaction qui ont suivi les journées de souffrance. De ces réflexions, je ne peux pas dire qu'un autre Lucien soit sorti. On ne se change pas. On ne peut pas se changer. On parvient, tout au plus, à se connaître. C'est ce que j'ai fait. J'ai donc connu que dans certains domaines, ceux, par exemple, où un Bernard Souchet excellera, je

ne suis guère adroit. Mais l'équité m'oblige aussi à dire que je ne suis guère servi par la chance. Si j'ai perdu Poulet-Deux, c'est sans doute que je ne me suis pas assez occupé de lui, ou que je ne m'en suis pas occupé de la façon que désirait sa cervelle de mouflon sentimental. Mais j'ai bien le droit aussi de penser que, si je n'avais pas eu cette première malchance d'avoir la jambe brisée, la seconde malchance de le perdre m'eût été évitée. Je ne suis pas le seul responsable des disgrâces qui m'accablent. Avec ma terrible mémoire, Micheline, j'ai procédé à un inventaire impitoyable de mes façons d'être à ton égard. Je n'ai pas été tendre pour moi, va 1 J'ai relu tes lettres, et aussi par la pensée celles que je t'ai adressées, celles auxquelles les tiennes répondaient. Je n'ai eu que peu de peine à m'avouer que trop souvent je t'ai écrit comme un ingénieur peut écrire à son Conseil d'administration. Parlons net : j'ai été ennuyeux, terriblement ennuyeux, ma chère petite. Tu voulais lire un roman, un beau roman, et c'est une table de logarithmes que je t'aurai proposée. Rappelle-toi les livres de prix de nos grand'mères, les jolis livres aux couvertures émaillées de bleu ciel, d'or, de cerise, d'argent, d'émeraude. J'en vois très bien un qui eût porté ce litre : Lucien ou le malheur d'être trop sérieux.

Être trop sérieux 1 J'ai peine à me défendre de quelque amertume. Crois-tu que c'est par plaisir

que j'ai été sérieux? Rappelle-toi, rappelle-toi encore. Ici, c'est mon enfance, notre chère (-.nfance commune que je te demande d*évoquer. N'ai-je pas été le plus endiablé petit compagnon qu'il soit possible d'imaginer? N'est-ce pas dans un délire de joie que nous avons joué ensemble? Et si, quelquefois, je m'arrêtais soudain, comme pris de remords, au milieu d'une de mes folies enfantines, pouvais-je, Micheline, étonnée de ce calme subit, t'en donner la vraie raison? Eh I je l'ignorais moi-même encore. .Je savais seulement que, la veille, maman m'avait répété :

— Je t'ai déjà dit de ne pas jouer avec Micheline à des jeux aussi violents.

Dès cette époque, je pressentais le mystère, ton mystère. Le jour où il m'a été révélé, je suis devenu le Lucien sérieux, et, en même temps, j'ai compris que je t'aimais.

Être sérieux ! Ce jour-là, — j'avais dix-sept ans, peut-être, — j'ai cru que je ne léserais jamais trop. Il est vrai qu'une horreur profonde m'a saisi, une horreur des vaisseaux balancés sur les lames en courroux. J'ai songé à un havre fermé aux tumultes du large, un havre dans lequel, si violente que fût la tempête environnante, les eaux seraient si calmes et si limpides que l'on pourrait, de la jetée, dénombrer les galets à demi enfouis entre les rides du sable d'or. Cette digue, dès ce moment, j'ai commencé

à la bâtir avec toute ma patience, avec tout mon travail, avec toutes mes forces, avec tout mon cœur. Mais je dois avoir bien mal pris mes mesures, puisque, maintenant qu'elle est terminée, je m'aperçois, épouvanté, que l'ouragan souffle dans la rade avec plus de violence encore que sur la mer.

Je crois avoir énuméré avec assez de sévérité les inconvénients de l'excès de sérieux. Peut-être serait-il équitable, à présent, d'en indiquer les avantages. Je n'en vois qu'un, mais il est de taille : la ténacité.

Tu viens, Micheline, de traverser une grande tourmente. Il fallait qu'un jour tu la traversasses. Elle t'a laissée désemparée. Quoi de plus explicable ! Tout te paraît désormais changé. Mais, pour ceux qui, comme moi, savaient, rien n'est changé. Tu me dis que tu t'ignores toi-même, qu'il faut que tu attendes de te connaître. Si c'est une question de temps, j'attendrai, j'ai le temps pour moi.

Ne prends pas ombrage de cette douce obstination. Tu suspectais mon amour. Tu lui reprochais d'être né d'une amitié d'enfance. Ou, plutôt, tu le niais, purement et simplement. (Mon Dieu, n'arriverai-je donc jamais à me débarrasser de ces adverbes qui sentent d'une lieue leur technicien, à écrire d'une façon aussi élégante que Bernard?) Tu disais que je me trompais moi-même sur la nature de mon sentiment. Admettons-le. Admettons

tout ce que tu voudras. Fixe-moi le délai, la date, le stage qui te plaira, après lequel tu commenceras à être convaincue. D'avance, je souscris à tout. Pour l'instant, tu l'as dit, tu n'es qu'une petite fille qui pleure. Mais on ne pleure pas toujours. Tu n'es pas faite pour pleurer toujours, toi surtout. Alors, il est naturel que tu te débarrasses avec le plus de hâte, et par conséquent le plus de violence, de la quantité, j'allais dire de la ration de larmes, qui t'est impartie. Cette quantité, cette ration, elle est à peu près la même pour tous les hommes, po ir toutes les femmes, va. Seules diffèrent, suivant la destinée de chacun de nous, les raisons que nous avons de les verser. Ceux dont la vie n'est semée que d'incidents médiocres, on dit qu'ils pleurent pour rien. On est injuste envers eux. Il faut bien qu'avant de mourir, ils se soulagent, les pauvres diables, de leur lot de larmes. Ce sont les porteurs de petits coupons de la Douleur. Ton destin, Micheline, aura été autre. D'un seul coup, tu te seras mise en règle avec cette amèrc rosée. Rappelle-toi ce jour de printemps de 1910, quand le tonnerre est tombé sur le grand cèdre des Douves. Jamais nous n'avions vu la pluie ruisseler avec une telle rage. Les petites allées du parc étaient transformées en autant de torrents. Eh bien ! en moins d'une demiheure, l'orage s'était dissipé, et jamais un ciel plus rose et plus bleu n'a brillé sur nos têtes que celui

dans lequel le soleil se coucha, au soir de ce même jour.

Peut-être, déjà, un soleil pareil reluit-il pour toi. Je ne peux guère l'espérer encore. Je sais qu'il brillera, voilà tout. Bénéficierai-je de ses rayons? Cela te regarde, dépend de toi, Micheline, et je reconnais que, pour l'instant, c'est une question secondaire.

Ne me réponds pas à Tamerza. Je n*y serai plus. Écris-moi à Tunis, au siège de la Société, 16, avenue de Carthage, car je ne sais pas encore où je logerai, ni l'importance de l'appartement que j'aurai à arrêter. Dans ta lettre, tu me diras ce simple mot : Reviens, ou cet autre, plus bref encore : Reste.

Tu peux écrire l'un ou l'autre, je te le répète, en toute liberté, en ne tenant compte que de tes sentiments, que de toi. Dans un sens comme dans l'autre, ici tout sera bien. Si je pars, on trouvera tout naturel que je veuille jouir immédiatement du congé qui m'est accordé. Si je reste, on admirera le zèle qui me fait retarder un voyage que j'appelais — personne ne l'ignorait — avec quelle impatience ! Et, de plus en plus, je passerai pour le modèle des fonctionnaires. Puisque, dans la vie, on encourt si souvent des reproches immérités, il est bien juste, n'est-ce pas? que, de temps en temps, il en soit de même pour les éloges.

Demain, je vais commencer mon petit déménagement. Il y a toujours dans ma malle les journaux

qui vous onl servi, à maman et à toi, pour emballer mes affaires. Ils sont tous là, ces journaux des Douves, ces journaux de décembre et janvier derniers. Quand je suis arrivé ici, il y a huit mois, je n'ai pu mo résoudre à les déchirer, à les abandonner à Mussaoud. Ilts repartiront avec moi.

L',! train quitte Tamerza vers quatre heures du soir. Sur le quai, il n'y aura sans doute, pour m'accompagner, que le triste Messaoud. Je m'accouderai à la balustrade de fer du petit wagon. Je regarderai peu à peu disparaître à l'horizon le Djebel Tamerza, la montagne où Poulet-Deux poursuit sa vie, c.?tte vie que j'ai pu un moment espérer qu'il achèverait aux Douves.

Rien ne ressemblera moins à mon véritable départ d'ici que le départ que j'avais rêvé.

Je t'embrasse, Micheline, fraternellement.

Lucien.

Micheline à Antoine Barge.

Les Douves, 20 septembre 1922.

Avant de vous répondre, cher papa et de vous donner moi-même de mes nouvelles, j'ai laissé passer deux semaines et prié ma tante de vous écrire à ma place. J'attendais je ne savais quoi, et ce que j'attendais ainsi obscurément et instinctivement est venu : c'est-à-dire un peu de paix, un peu de repos, et encore, malgré tout, un peu de tendresse. Sans cette tendresse pour vous et pour l'univers, auraisje pu continuer à vivre? J'ai compris tout ce qu'il y a d'affreux dans ce vieux lieu commun : « un cœur de pierre ». Mon cœur était pesant, dur, aride ; il me faisait mal, il m'étouffait, écrasant tout ce qui aurait voulu palpiter ou s'épanouir. Il n'y avait plus d'amour ; tout était hostile, terrible, inexorable. Je haïssais la vie et les vivants. Les sentiments qui les flattent d'abord pour les tourmenter mieux ensuite, le soleil qui les éclaire, l'été qui les réchauffe, les bêtes qui les suivent, les arbres qui les abritent :

tout m'élait douleur, hélaa ! il faut bien l'avouer, haine el douleur. Et puis, voilà l'automne et la pluie, et des jours gris qui m'enveloppent ; et voilà aussi que je m'habitue à ma peine. Un matin, je me suis éveillée, non plus avec horreur et révolte en reprenant la conscience sombre de mon destin, mais avec une douceur résignée el pitoyable... Je l'ai reconnue, pourtant, ma peine, mais sans en avoir peur. J'ai pu lui dire :

— C'est loi? Bonjour, ma peine! Donne-moi ta triste main pour que je te salue sans inimitié ; et à ton tour sois-moi compatissante ; ne marche que dans mon ombre ; permets-moi parfois des instants doux, parce que je suis très petite encore et qu'il faut que je me repose...

Et c'est pourquoi je peux vous écrire aujourd'hui, si lasse, mais calme. La pluie douce déjà effeuille la chanson jaune des peupliers, des trois grands peupliers que vous préfériez ; j'en mets une feuille ici comme une obole, pour que puissent bientôt nos pauvres âmes quitter les rives douloureuses sur lesquelles nous errons.

Je ne suis pas malade, vous savez ; il ne faut pas que ma santé vous inquiète ; je ne crois même pas avoir maigri. Mais je n'ai plus mon beau, mon bon sommeil à la fois profond et radieux. Je rêve à des choses sinistres, incohâ-entes, et je m'éveille brisée, haletante comme une biche aux abois ; et je pleure

harassée et craintive. Quels cauchemars bizarres ! J'y vois toujours Lucien Huvelot, à la fois menaçant et solennel, et Belle-Lurette lacérant des papiers précieux et irremplaçables..., et des poursuites..., des poursuites..., des poursuites,.., et des courses désespérées vers des refuges jamais atteints.

Il m'a écrit, Lucien ; mais il ne m'a pas comprise, il n'a pas su m'écrire les paroles de consolation, les paroles de bonté qui m'auraient apporté quelque | bien. Ma tante, à laquelle je n'ai rien confié, mais qui sûrement a su les choses par lui ou par vous, , ma tante n'a jamais été plus distante, plus silencieuse et plus rêche vis-à-vis de moi ; Arondine n'a rien dit ; l'abbé n'a pas osé m'interroger plus complètement, car je me refuse à cette confession qui n'est pas absolument et seulement la mienne. Et puis, vous allez me juger bien enfant, j'en « voulais » au Dieu qui crée les cœurs rudes et les cœurs faibles et doux, mais ne leur donne pas la grâce de pouvoir s'aider et se comprendre. J'ai évité mes amies, et nul réconfort n'aurait soutenu ma misère, si quelqu'un n'avait fidèlement et fortement pensé à moi, si quelqu'un dont vous n'aimez pas le nom n'avait su m'écrire, lui, des mots de bonté, des paroles de compassion, de douceur, d'indulgence, des paroles qui comprennent et soulagent, si, en sachant avoir pitié de moi, si, en m'aimant presque malgré moi, Bernard ne m'avait donné la force

d'être à mon tour pitoyable, n'avait fait rentrer en mon âme si sombre les claires puissances de l'amour. Sans lui, je n'aurais été aidée par personne...

C'est un peu {jrâce à lui que je m'habilue à ma peine.

Papa, il y a une petite photographie de vous, dan;} un vieil album ; elle est bien passée, effacée ; elle est ancienne déjà : c'est un portrait de vous à l'âge de six ans. Vous avez l'air boudeur, un peu fâché, surtout chagrin ; et c'est pourquoi, sans doute, on vous a laissé entre ces pages sans vous offrir les honneurs d'un cadre. Ce petit garçon-là, pourtant, m'attendrit beaucoup ; je me sens à son égard une âme déjà maternelle. D'une main indulgente, je relève ses cheveux sur son front lourd ; et puis, ce front, je l'appuie sur mon cœur triste et, comme il fait gris, comme il fait obscur sous la pluie infinie et le soir et l'automne, personne ne sait, cher père, si nous ne pleurons pas tous les deux les mêmes larmes et si nous ne cherchons pas à bercer, à engourdir, à apaiser la même peine..., cette peine enfin moins féroce, moins impérieuse, qui me permet de vous écrire ceci, ce soir.

Micheline.

Micheline à Bernard Souchet.

Les Douves, 21 septembre 1922.

Merci, petit-fils de Maman Miche, merci de m' avoir écrit avec bonté. Vous auriez eu le droit de vous éloigner à votre tour de cette petite cousine « éloignée », offensée et méfiante ; au lieu de cela, vous avez négligé les petitesses rancuneuses ou susceptibles, et vous m'avez écrit deux fois. Vous m'avez donné d'abord, à votre sujet, des explications qui ne m'ont aucunement satisfaite, mais qui m'ont touchée en me révélant un peu de ce qu'il y a en vous de tendre, de jA-otecteur, d'indulgent, d'amical. Oui, d'amical..., comme le fameux clair de lune de Virgile. Et sur ma détresse d'enfant perdue dans la forêt et dans la nuit, vous avez magiquement fait briller une grande lueur infiniment douce. Je ne sais ce qui arrivera plus tard ; mais ditesvous, petit-fils de Maman Miche, dites-vous bien cela : pour un petit être désespéré, vous avez été toute la consolation. La consolation I Y a-t-il un

mot plus beau et jjIus puissamment secourable?

Vous me proposez des projets qui ne me séduiraient que trop... si j'étais encore jeune. Je commençais à peine à la déplier, cette jeunesse, et ses niles, lorsque ce brusque souffle noir, glacé, irrésistible m'a fait rentrer dans ma chrysalide avec une hâte apeurée. Ma tristesse, mon chagrin, ma stupeur : tout cela a retissé autour de moi un cocon épnifi, hivernal ; je m'y blottis, épouvantée. Et si vous avez vraiment de l'affection, de la tendresse pour moi, songez à tout ce que vous allez ncore être obligé d'accomplir pour me permettre de ressusciter !

Il va falloir, jour à jour, saison après saison, me rendre toutes les choses du monde, me dire :

— Micheline, n'aie plus peur ; l'hiver est fini. Voici le pollen d'or sur les chatons des saules, voici les bourgeons, voici les feuillages, voici les premières fleurs, voici les oiseaux : tout est revenu. Secoue ta cendre, rejette ton deuil. Regarde, écoute : de nouveau, les glycines se balancent et encadrent de boucles le visage de ta fenêtre ; de nouveau, les arbres du verger sont blancs et roses... Les rossignols trillent et se répondent sous les aubépines. Sens le parfum des grands iris et celui, si fort, des hémérocalles. Les petites grenouilles chantent près des nénuphars gon fiés sur la mareépanouie, et la mélodieuse nuit de mai est ivre de toutes ses étoiles qui dansent...

Toutes ces choses que j'ai tant goûtées, que j'ai tant aimées, quand le long hiver sera fini, aurezvous la puissance presque divine de me les restituer? Car rien n'est plus à moi ; je ne sais plus posséder nul rêve, nul parfum, nulle beauté, nul souvenir et nulle espérance : tout m'a été volé d'un coup, avec la confiance et la foi. Il me reste le soupçon, le doute, l'ennui, la douleur... Et vivre dans ce tourment, ah ! ce n'est pas vivre I Ce n'est pas vivre 1 Non, nul ne me rendra jamais mon insouciance sacrée et cette impatience de vivre où tout était permis, où tout était possible, où tout était azuré... Oh 1 Bernard I compagnon de la promenade de Guérande, c'est par vous que j'ai senti la première atteinte à la joie et à la gaie sérénité. A peine vous ai-je connu que j'ai souffert ; et, à cause de vous et d'une lettre de Lespinasse, j'ai crié follement vers la vérité... Or, pour punir cette enfaat ambitieuse, toutes les vérités ont fondu sur elle à la fois, comme plusieurs aigles sur un seul agneau. Ah 1 c'est cruel 1 Mais vous avez raison, et le mensonge est encore plus terrible ; il n'est pas pitoyable, puisqu'il ne dissimule que pour mieux frapper, puisqu'il n'est que l'ombre où la révélation s'embusque ; ce qui y était caché apparaît soudainement sous des traits qui semblent affreux. Oui, c'est cela : cette vérité qui nous a été trop longtemps cachée, nous ne pouvons plus la voir qu'affreuse, encore •

toute masquée de ténèbre», salie, poudreuse, et cent fois plus hostile d'être inhabituelle, étrangère... J*ai eu bien peur, mon cousin 1 mon pauvre cousin auquel j'avais dit si impoliment : « Ne me mentez pas I » Pour vous venger de cette gamine sans nuances, la destinée elle-même n'a plus menti... Et tout cela fut un peu lourd pour des épaules de vingt ans.

Néanmoins, je n'ai pas jeté dans les Douves la petite bague en forme de cœur et je l'ai souvent regardée, à travers mes larmes, briller à mon doigt, comme les héros des contes de fée^, dans des moments d'angoisse et d'extrême péril, ont pu contempler leur talisman ; c'est le premier gage de votre amitié et c'est aussi le dernier présent de mon inexpérience, de ma puérilité, de ma candeur heureuse. J'y tiens beaucoup.

Vous me parlez longuement de Lucien ; je vois que vous pensez à lui bien plus que je n'y pense moi-même. Vis-à-vis de lui comme vis-à-vis de l'avenir, vous me paraissez bien net et bien décidé, mon cher cousin. Cela ne me déplaît pas, mais je ne veux pas vous accompagner si vite. J'ai besoin de « soufiQer » un peu et de « reprendre mes esprits ». Je suis comme les animaux qui ont fourni une course trop longue et trop rude et qui, à l'arrêt, tremblent... Je tremble, Bernard. N'allons plus si loin. Plus tard, je vous parlerai peut-être autrement et j'oserai vous suivre ; mais aujourd'hui, parce que je suis

si lasse, je vous demande, avant de partir encore en voyage, de vous arrêter un peu de temps dans ce petit hameau qui s'appelle l'Amitié ; j'y vois une maisonnette toute chenue dont la fumée monte vers le soir d'automne à travers le feuillage qui se dore ; la brume embellit les lointains ; la lumière est mûre comme un fruit. Poussons la porte : il y a sur la table dont vous me parlez du raisin noir et du vin d'ambre, les dernières pêches et les dernières roses, des mûres, vme galette chaude, un livre ; et dans l'âtre, à cause de la pluie, un précoce, un charmant petit feu... Restons là, voulez-vous? Et pour calmer, pour rassurer, pour apaiser, enchanter ma pauvre âme, lisez-moi ou racontez-moi, je vous prie, une belle histoire, une belle petite histoire

de fidèle amour...

Micheline.

P.-S. — Écrivez-moi. Ne venez pas. Je vous récrirai. Je vais mieux. Cela m'a fait du bien de vous écrire.

Ma tante? Ne me parlez-vous pas aussi de ma tante? Elle ne m'a encore rien dit, sur rien. Son devoir était de me garder, de me surveiller dans Vignorance. Maintenant, elle me regarde avec curiosité comme elle considérerait un animal transformé et dont elle ne connaît pas encore les nouvelles mœurs... Ma tante ! Lucien I comme ils sont Huvelot 1 ou plutôt, non : comme ils sont Barge!...

Antoine Barge à Micheline.

Pise (Italie), 27 septembre 1922,

Elle est là devant moi, pendant que je t'écris, ma si chère Micheline, la petite feuille dorée du çrand peuplier. Elle a été vraiment pour moi, comme tu dis avec la grâce attendrissante de ton joli esprit, ce qu'était pour les morts de la légende antique l'obole qui permettait à leurs pauvres âmes de passer le Styx, le fleuve de douleur et de désespoir. Merci de cette nouvelle lettre, ma douce enfant, de ce geste de cœur qui t'a fait comprendre qu'ayant tout supporté dans ma triste vie, il y avait une chose que je ne supporterais pas : ta jeunesse à jamais brisée « par ma faute », — ces trois mots qui m'ont poursuivi comme un glas... La pauvre petite feuille me raconte que ce n'est pas, que ma lettre à moi a eu son retentissement dans ton âme, que tu as senti la vérité, que tu aimes toujours ton père, que tu pourras le revoir, mettre tes lèvres sur son front de vieillard comme tu les mets

8ur son portrait d'enfant. Elle me raconte aussi, la petite feuille, qu'il y aura encore des printemps pour l'arbre dont elle est détachée, un renouveau de la vie dans les branches qui se dénudent aujourd'hui sous les pluies d'autoinne, une renaissance aussi de joie et de fraîcheur dans la sensibilité de ma Micheline... C'est renaître également pour moi que de me répéter : « Elle peut être heureuse, elle sera heureuse. » Le resie s'abolit. Le passé n'est plus qu'un caucheinar où je sais trop que je rentrerai demain, ce soir, tout à l'heure. Qu'importe, pourvu que j'y rentre seul 1

Tu me dis que tu as trouvé, pour t'aider dans ta peine, quelqu'un dont je n'aime pas le nom. Tu es trop fine pour ne l'avoir pas lu, ce nom, à travers les hgnes de ma dernière lettre, où je t'invitais à tirer de notre destinée, à ta mère et à moi, une leçon pour le jour où tu penserais à fixer ta vie de femme. Je savais déjà que tu avais rencontré ton cousin Bernard Souchet, — tu vois, ma Micheline, que ce nom ne me fait plus peur à écrire, puisque celui qui le porte a trouvé le moyen de t'être secourable, à une heure si triste de ta vie. Aujourd'hui qu'il n'y a plus entre nous ce tragique mystère, pourquoi te cacherais-je ce que j'ai tenté afin de couper court aussitôt à cette relation entre ce neveu de la mère et toi? Je lui ai écrit pour le supplier de s'écarter de ton chemin. Mon instinct

de père m'avertissait — comment? je l'ignore — que l'obstacle viendrait de là au projet que nous avons tant caressé de concert, moi et ta tante, celui de te donner pour compagnon ce brave et gentil Lucien. J'appréhendais également la minute où tu te demanderais, avec ton acuité d'intelligence, qui m'a tant charmé et tant épouvanté :

— c Elle est donc bien grave, la raison de la brouille avec les Souchet, pour que ma sympathie envers mon cousin Bernard terrorise à ce point mon père et ma tante? »

Car c'est vrai que nous en avons été terrorisés. La seule manière d'empêcher cet éveil de ta curiosité, c'était que vous ne vous vissiez plus et que cet éloignement parût venir de lui. De là, ma démarche auprès de ce garçon, à qui je ne peux pas en vouloir de ne pas m'avoir écouté et d'être resté en correspondance avec toi. Si vous ne vous écriviez pas, il n'aurait pas su que tu savais, il n'aurait pas pu te dire ces mots consolateurs qui t'ont permis de te reprendre un peu. Et puis, s'il avait eu pour moi, comme je l'ai craint, les sentiments de féroce et injuste sévérité que son père m'a montrés dans mon procès, il n'aurait pas trouvé ces accents de compassion et d'indulgence dont tu me parles. Autrefois, ces termes que je viens de souligner m'auraient soulevé de colère. Je n'ai plus de ce» révoltes. De t*avoir vue si misérable ne laisse plus de vivant en

286 ï.E ROMAN DES QUATRE

moi qu'un sentiment : une reconnaissance infinie pour celui dont tu me dis qu'il a fait rentrer dans ton cœur les claires puissances de l'amour.

Descends bien au fond de ce cœur, Micheline, et si c'est vraiment l'amour qui te pousse vers Bernard, que la pensée de ménager ton père ne te fasse pas hésiter. Aucune objection ne te viendra de mon côté, aucune réserve. J'irai plus loin. Si étrange que cela doive te paraître, ta lettre a suscité ce miracle : l'idée de ton mariage m'apparaît, je ne dirai pas comme un bonheur pour moi, — c'est tout de même te perdre davantage, — mais comme un rachat inespéré de mon égarement. Je te dirai cela encore, je te dis tout maintenant : quand on a joué la pièce de Bernard, les journaux ont publié son portrait. Je suis allé à la gare de Pise acheter tous ceux que S reçoit la vieille marchande installée sur le quai. Des yeux de peintre ont une manière à eux de regarder ces images mal imprimées et d'en dégager les traits caractéristiques, ceux qui doivent se retrouver dans le modèle que ces mauvais clichés déforment. Je te le dessinerais, ce visage que je n'ai jamais vu, avec une exactitude qui t'étonnerait, et si je ne la jette pas, cette esquisse, à celte seconde même, sur ce coin de feuille blanche, c'est que j'y ai démêlé une ressemblance trop émouvante. Tu devines laquelle. Oui, Micheline, il lui ressemble. II est bien du même sang, de la même race. Sur le

moment, et quand de ces journaux étalés sur ma table j'eu8, pour la première fois, dégagé cette parenté de physionomie, la coupe du front surtout, du nez, de la bouche, l'enchâssement de la paupière dans l'orbite, je me suis pris à haïr ce visage. Micheline, je viens de le regarder à nouveau et d'éprouver, au contraire, im apaisement de la blessure inguéristable en songeant que te permettre de l'aimer, c'est pardonner à celle qui n'est plus, c'est obtenir qu'elle me pardonne, c'est effacer. Je n'espérais pas que ce fût possible.

Je ne répéterai pas ce que j'ai essayé de te faire comprendre dans ma confession de l'autre jour. Je n'en aurais pas la force, et, d'ailleurs, à quoi bon? Tu l'as compris. Le malentendu tragique où a sombré notre ménage, à ta mère et à moi, eut d'abord pour cause mon inintelligence de sa nature. Si tu dois épouser Bernard, tu ne commettras pas cette erreur dont les conséquences furent si terribles. Tu es saine et vaillante, comme j'étais avant le naufrage de ma destinée. Tu tiens de moi par ce courage. Tu tiens d'elle par un sens des nuances, une finesse d'impression, un romanesque aussi que nous n'avons pas nous autres, de la lignée Barge, ni moi, ri ta tante, ni notre pauvre Lucien. Cette double hérédité peut faire de toi, dans cette union que j*accepte, tu le vois, puisque j'en discute si simplement les conditions, précisément l'épouse qui convient

288 LE ROMAN DES QUAlRE

à un émotif comme lui, généreux, mai» un peu instable, enthousiaste, mais trop aisément découragé. Du moins, ce que j'ai lu de lui le montre tei, et son attitude à ton égard s'accorde bien avec ce diagnostic. Si vous devez associer vos deux destinées, tu seras cet appui tendre et fort à la fois que je n'ai pas su être pour ta mère.

Avant de fermer cette lettre, je relis la tienne et j'y relève cette expression que je n'avais pas assez remarquée : « En m'aimant presque malgré moi. » i Elle témoigne d'une incertitude encore dans ton ■ sentiment. J'insiste donc pour que tu ne fasses \ aucun geste, aucune démarche que Bernard ou toi-même puissiez interpréter comme un engage- ' ment définitif. Je viens de te montrer mon sen timent à moi, sur ce mariage, avec une absolue f sincérité. Ne considère pas cette espèce de post- J scriplum comme un regret déjà d'une acceptation I qui sera, je te le jure, ma bien chère enfant, sans \ arrière-pensée aucune. Précisément parce que ce i foyer, s'il doit se fonder, reposera sur un terrain ] qu'a bouleversé une catastrophe, il faut que cette fondation soit très solide. Il faudra, pour parler ■ sans métaphores, que, Bernard et toi, vous vous j aimiez de cet amour complet, absolu, immuable'! dont on a dit si profondément qu'il est plus fort { que la mort. Cette antique formule aura pour vous un double sens. Je t*invite donc de nouveau à un

examen de conscience qui ne laisse pas un point de doute dans ton âme. Vous marier dans un élan d'émotion qui serait chez lui de la pitié, chez toi de la gratitude, ce serait risquer une déception que je te supplie de t'épargner, — j'ajouterai de m'épargner. Pour bien le faire, cet examen de conscience, ne crois-tu pas que le mieux serait de sortir de ton atmosphère actuelle, et de venir tout bonnement auprès de moi? Le premier éclat de nos deux chagrins est en voie de s'apaiser. Nous pourrons causer, à présent, après que nous aurons pleuré, car nous aurons une minute d'une inexprimable émotion quand nous verrons : moi, ton pauvre et cher visage dans l'encadrement de la portière du wagon ; toi, la silhouette vieillie davantage encore de ton vieux père, t'attendant là, sur ce quai de gare où il est venu l'autre jour chercher le portrait de celui auquel il te donnera sans une hésitation, si tu l'aimes. Nous le saurons ensemble, si tu l'aimes, dans ce tête-à-têLe qui sera aussi doux que triste, et où j'aurai, pour la première fois depuis le drame, joui de la présence de ma fille, de sa tendresse, de son cœur, sans ce fond de silence dont j'étouffais. Je te mènerai à travers cette belle et sombre forêt de pins d'Italie qui sépare Pise de la mer, jusqu'à cette plage du Gombo stérile et solitaire, mai» si noble dans sa mélancohe, où Byron fit incinérer le corps de son ami Shelley. Une légende veut qu'il

se soit brûlé la main en retirant le cœur de la flamme. Ta douce main, ma Micheline, retirera le mien d'un feu plus meurtrier, et, merveille du dévouement filial, ce sera la guérison et de ce cœur et de ta plaie à toi, de celle qui s'était ouverte « par ma faute ». Nous nous parlerons indéfiniment au bord de cette mer qui nous bercera de sa monotone plainte. Des voiles blanchiront sur l'horizon bleu des vagues, symboles du départ dans l'espérance, et quand, t'ayant bien lu dans l'âme, je te dirai : « Pars, mon enfant, et espère », tu pourras m'écouter et aller ve»s l'avenir dont tu rêves en ce moment, avec la certitude du bonheur et la bénédiction de ton vieux père qui te dit : « A bientôt, n'est-ce pas? », et t'embrasse de cœur.

Antoine Barge.

Micheline à ArUoin« Barge.

Les Doures, 30 septembre 1922.

Cher père, le froid et la pluie ont. soudain cessé et voici de radieux jours d'automne ; un ciel bleu, certes aussi pur que le ciel de Pise, une brise tiède et légère, un soleil dont la lumière est de miel. J'ai cueilli une rose jaune, une dernière Gloire de Dijon fastueuse et embaumée. J*ai admiré une limace magique qui bavait de l'argent et j'ai poursuivi deux papillons jusqu'aux rochers du bois de pins, où les touffes de bruyères sont roses, où les ajoncs fleurissent un peu, cependant que d'épaisses toiles d'araignée tissées autour de leurs branches épineuses les habillent de housses presque opaques. Le soleil tiédissait encore les grandes roches ; sur la plus grande, les deux papillons se sont posés et, en me plaçant de manière à ne pas faire ombre, j'ai pu les contempler assez longuement. Je n*ai jamais pu rencontrer des papillons sans les suivre jusqu'au moment où je peux, furtive, admirer leur vol posé.

L'un n'était que beau : jaune, ourlé de velours , marron ; mais l'autre était un vulcain sombre et bien taché d'orange, de rouge et de blanc, cabalistique..,, et parmi ces signes d'un langage inconnu j'ai cherché malgré moi le mot de ma destinée...

Alors, j'ai pris votre dernière lettre dans la poche de mon chandail ; je l'ai relue.

Puis, j'ai gagné ce sentier que nous avons une ou deux fois suivi ensemble pendant vos rares séjours aux Douves ; je me suis arrêtée sous les cèdres ; là, une fois aussi, vous m'avez parlé du Liban, de l'Orient, de Lamartine, de la mort de sa fille et vous m'avez dit avec un amour plein d'épouvante :

— Vis ! toi, Micheline I ma petite Micheline. Vis I

Et cette phrase, qui m'avait semblé si bizarre lorsque j'étais enfant et que je n'ai jamais oubliée, cette phrase me met aujourd'hui tout près de vous, malgré l'absence.

Aussi je veux avoir avec vous, papa, un entretien très sincère et très net. Suivez-moi, voulezvous? jusqu'à l'allée des chênes d'Amérique dont les feuilles commencent à rougir. Déjà, il y en a de corail pâle, aussi belles que des fleurs, et l'une d'elles, petite et tombée sur le sentier brun, s'y arrête comme l'empreinte colorée d'un pied rose... C'est peut-être le dernier pas de mon enfance ignorante ; arrêtons-nous donc ici, voulez-vous? C'est ici que je parlera i«

Père, VOU8 avez raison. Je ne veux pas rester aux Douves. Ma tante m'a tourmentée au sujet de Lucien ; elle m'accuse de le faire souffrir, d'être une coquette, de ne lui dire ni oui ni non pour mieux l'açuicher. Elle juçc que l'incertitude est un poison pour lui ; que je suis assez gfrande pour me décider ; que, d'ailleurs, elle ne comprend pas comment j'ai pu inspirer à son fils une telle tendresse ; que je ne la mérite pas ; que je ne l'aime pas ; que je ne suis que mystère et frivolité, lé{jèreté, inconstance de plume au vent, et qu'un mari aura tout à redouter de ce caractère. Cher papa, je n'ai jamais eu d'intimité avec ma tante ; elle ne sait pas grand'chose de moi, et ce portrait facile qu'elle trace ainsi de votre fille n'est vraiment pas extrêmement ressemblant. Une seule chose me paraît juste : c'est que je dois écrire à Lucien, sans plus tarder, que je ne l'épouserai pas. Je l'ai dit à ma tante ; alors, la girouette a tourné et, à la pensée du chagrin de Lucien, elle m'a suppliée d'oublier ce qu'elle me reprochait, de réfléchir encore. .. Au fond, elle ne m'aime pas ;8i je commettais jamais la folie d'épouser Lucien, j'aurais en elle la plus vigilante ennemie ; elle est combattue par la jalousie que lui inspire le sentiment de son fils à mon égard et la crainte de le voir malheureux. Mais je sens déjà que ce regret lui paraît préférable au tourment futur qu'elle imagine... Et, en quittant les Douves, croyez que je délivre ma pauvre tante d'un réel

fardeau ; celui de ma présence. Elle m'a supportée pour vous, élevée pour l'amour de vous, soignée avec un morne dévouement et une acariâtre sollicitude, mais elle ne m'a jamais aimée ; et depuis que je ne suis plus une enfant, elle ne peut me souffrir. Tout de moi lui déplaît et l'agace ; ne la plaigne» donc pas de mon départ.

Quant à Lucien, il sera peut-être un peu malheureux ; et puis, il s'accoutumera à cette déception ; et puis, il l'oubliera et, plus tard, nous pourrons nous revoir comme le frère et la sœur que nous n'aurions jamais dû cesser d'être... Le frère et la sœur. Mais, lui, en devenant un homme, il m'a aimée..., et, noioi, j'ai découvert en lui un caractère qui m'ennuyait et m'e£frayait... Sans doute vaudra-t-il mieux que nous ne nous rencontrions pas trop vite... Je ne suis plus sa sœur du tout. Un homme est bien indiscret! d'aimer une femme sans la permission de cette femme el de l'importuner de cet amour, et de l'accuser, ensuite, de faire son malheur et son tourment... . Donc, je n'épouserai pas Lucien... Ne me demandez pas qui j'épouserai... Il y a certaines choses qu'un père et une fille ne se disent pas ainsi tout de suite... Je vous dirai cela plus tard... Pour le moment, je me repose, je me recueille, j'écoute s'éloigner ce qui fut pour mon âme une si violente tempête et, peu à peu je m'apaise, je renais.

Père, ma tante ne me connaît pas ; et c'est depuis

peu que j'ai appris à me connaître moi-même. Sachez que j'ai l'instinct des choses excessives, des amours profondes, des passions sombres, exclusives, que tout ce qui est médiocre, tiède et modéré me rebute, que les demi-mesures me font horreur, que ce qu'on appelle préjugés, conventions, convenances n'a aucun sens pour mon esprit de sauvage, et que je ne sais souffrir que dans mon cœur. Et c'est pourquoi, après avoir connu par vous une si affreuse douleur, je peux vous dire quand même :

— Père, je viens à vous.

Je viens à vous ! Ah 1 ne croyez pas que j'oublie I Pas plus que vous... Mais j'ai tant pensé, tant senti, tant imaginé pendant mes nuits sinistres, que j'ai fait un voyage de découvertes dans les pays ténébreux, que tout le peuple des tourments m'est apparu, et que je vous ai plaint et que, sans absoudre, j'ai un peu compris...

Songez à tout ce qu'il m'a fallu de suppliciantes pensées pour arriver à cette compréhension, à cette acceptation...

Écoute. Tu as besoin de moi. Tu as été seul si longtemps avec le souvenir terrible 1 Désormais, je veux me placer entre lui et toi ; je me pencherai su» ton tourment et ton cœur assombri, comme tout à l'heure, sur le rocher, t sant faire ombre », car je veux que tu aimes de noiiveau la clarté..., la clarté qui chasse les spectres et qui fait grâce. Je ne veux

2Sé LE ROMAN DES QUATRE

pas aller me cacher avec toi dans une ville étrangère dans un pays même beau, même enivrant, qui ne soit pas ton pays et le mien. Plus tard, nous voyagerons si tu veux, mais nous ne nous exilerons pas ; ce n'est pas la même chose. Et, maintenant, c'est à Paris que nous nous réunirons. Tu vas venir à Paris, rouvrir un étage de notre vieille maison, et m' attendre ; je viendrai ; je finirai de tout installer à mon gré et nous vivrons là, face à face. Et, d'abord, nous ne serons pas heureux ; mais nous accepterons notre sort d'une âme forte ; nous ne nous cacherons pas comme des coupables ; nous aurons des amis ; je te soignerai comme si tu étais mon enfant, car toutes les femmes, même les plus petites et les plus faibles, sont maternelles pour les hommes malheureux. Et, peu à peu, le repos, le calme, reviendront habiter en nous parce que nous n'aurons pas eu peur de souffrir. Et c'est alors seulement, à ce moment de sérénité reconquise, que je penserai à ce que tu appelles « mon avenir », que j'en reparlerai avec toi, que je te soumettrai mes projets et mes décisions. Et plus tard, ô cher père ! encore plus tard, si le ciel nous est enfin clément et favorable, plus tard, quand je mettrai dans tes bras un petit enfant plein de force et de vie, tu écouteras le son mystérieux de sa voix nouvelle et, par ce balbutiement ineffable, tu te sentiras pardonné.

Micheline.

Antoine Barge à Bernard Souchet.

Pise (Italie), l" octobre 1922.

C'est encore le père de Micheline qui s'adresse à vous, Bernard. Il ne vient pas, ainsi que vous l'avei certainement pensé en reconnaissant son écriture sur l'enveloppe, vous reprocher de n'avoir pas agi comme il vous demandait d'agir dans sa première lettre. Il voulait que vous n'eussiez plus aucun rapport avec cette pauvre enfant. Il vous remercie aujourd'hui de ne pas lui avoir obéi, puisque vous avez, dans la terrible crise qu'elle traverse, trouvé à lui dire les paroles de réconfort dont elle avait tant besoin. Vous avez été le secours, ce qu'un père devrait toujours être pour sa fille. Hélas I comment l'aurais-je été, le secours, quand j'étais la blessure? Vous m'avez remplacé, Bernard, et de cela, il faut, je vous répète, que je vous aie dit merci, et merci encore d'autre chose. Quoique Micheline ne se soit permis que des demi-confidences, je comprends que /0U8 avez plaidé ma cause auprès d'elle. Il eût été

trop légitime, élevé comme vous avez dû l'être dans une implacable sévérité à Tégard du mari de votre malheureuse tante, que vous prissiez violemment parti contre moi. et d'autant plus que m'accuser c'était me séparer davantage de mon enfant. Un roué aurait raisonné de la sorte. Vous avez été plus loyal et aussi plus généreux, plus humain. Gonmient n*en conclurais-je pas que je serais coupable de ne ^ pas répondre à votre procédé par un procédé pareil? Je tiens donc à vous avoir assuré tout de suite que je ne serai pas un obstacle à votre sentiraient pour Micheline, 8*il est ce que votre attitude semble démontrer. Le jour où elle me dira : « Mon père, mon ^ cousin Bernard Souchet me demande en mariage », j — « Obéis à ton cœur, mon enfant », répondrai-je. Certes, et pourquoi vous le cacherais-je? mon cœur i saignera de la voir s'en aller sur un chemin où il me ,sera interdit de la suivre. Ni vous, tel que je vous devine, ni moi, tel que Micheline a dû me peindre à vous, ne sommes des gens k ne pas re garder en face les situations. Jamais vous ne me direz : « Mon père. » Jamais je ne vous dirai : « Mon fils. » Ce qu'il y a entre nous ne peut ni s'abolir ni s'oublier. Votre mariage avec Micheline, c'est, pour moi, la prolongation, jusqu'à ma mort, de la solitude où j'ai vécu. J'ai accepté un long exil volontaire, loin de ma fille, avec l'idée de lui épargner une trop cruelle révélation. J'accepterai que cet

exil se continue, si j'ai la conviction qu'elle est heu reuse, fût-ce par quelqu'un auprès de qui je n'aurai même pas le droit de la voir s'agenouiller à l'autel Les vôtres voudront y être, votre père, votre mère et ils ont le droit, eux, d'exiger que je n'y sois pas Je ne ferai pas surgir cette difficulté, qui vous met trait devant un dilemme trop douloureux et de conscience et de cœur.

Bernard, la façon dont je vous parle m'autorise non pas à vous poser des conditions, mais à vous rappeler qu'en présence d'une situation comme celle où vous arrivez, vous et Micheline, l'un vis-à-vis de l'autre, l'honneur exige une sincérité totale et profonde. C'est toujours une chose grave qu^un mariage, cet engagement /or better,for worse, for weal and for woe, until death us do part, — pour le mieux, pour le pire, pour la joie et pour la douleur, jusqu'à ce que la mort nous sépare. La fin tragique de notre mariage, à nous, votre tante et moi, est un commentaire affreusement éloquent de cette émouvante et si juste formule, où les Anglais ont fait tenir toute la noblesse et toute la tendresse, et aussi toute la responsabilité de l'union conjugale. Si vous épousez ma Micheline, Bernard, voua n'aurez pas devant vous cette illusion du bonheur sans nuages qui dérobe d'habitude aux jeunes mariés les menaces de l'avenir. Le pire, Micheline l'a subi déjà ; la douleur, vous l'avez partagée. La mort... Voyez,

ma plume a tremblé en traçant ces quatre lettreslà. Je l'ai écrit à Micheline et je vous l'écris : fonder un foyer sur un terrain bouleversé par une catas* trophe, c'est presque tenter le destin. Mais l'amour est la force souveraine et bienfaisante qui peut accomplir ce miracle — pourvu que ce soit bien l'amour, celui dont un mystique, qui fut, ce jourlà, un admirable psychologue, a dit :

a L'amour veille, et même quand il dort, il ne sommeille pas. Fatigué, il n'est pas lassé ; enchaîné, il est libre. On l'effraie, et il n*e8t pas troublé. C'est une flamme vivace, un brûlant éclair qui monte, qui brille et traverse tout avec sérénité... Rien ne pèse à l'amour, il compte pour rien les labeurs... »

Lisez-le dans V Imitation, ce chapitre sur l'amour divin, dont l'amour humain doit porter en lui l'humble ressemblance, s'il est véritable, et interrogez-vous. Micheline vous aime-t-elle ainsi? L'aimez-vous ainsi?

Vous ne pouvez le savoir l'un et l'autre que dans le silence et la séparation. Je ne vous fais pas l'injure, Bernard, de supposer que vous puissiez voir dans cet appel à un recul de vos fiançailles, si elles doivent avoir lieu, la ruse d'un père qui, désapprouvant une inclination de sa fille, emploie un procédé détourné pour empêcher qu'elle n'y cède. Ce que je redoute, sachant la vie, c'est une de ces erreurs de sensibilité que l'on paie plus tard très cher. L'émo-

tion n'est pas la passion, mais elle la joue parfois à s'y méprendre, et la passion même n'est pas l'amour, quoiqu'elle en simule si bien la ferveur. N'êtes-vous pag, tous deux, dans l'émotion, uniquement? Ce serait trop naturel, remarquez-le, que saisis, vous de pitié pour le désespoir de cette charmante créature, elle de reconnaissance pour votre pitié, cette impression fît mirage en vous deux, — trop naturel aussi que la grâce de ces vingt ans, la beauté mutine de son joli visage, l'originalité de toute sa personne vous séduisît (ces malentendus ne sont pas rares) simplement par le contraste avec les femmes que vous rencontrez dans votre existence un peu bohémienne. Ne cherchez pas un reproche dans cette épithète à laquelle un vieil artiste tel que moi n'attache pas un sens de blâme. Ce qu'elle est, cette existence, mes propres souvenirs me permettent trop de m'en rendre compte, et de l'effet qu'a dû produire sur votre imagination la merveille d'enfant pure et si spirituelle, ingénue et si fine, et si jolie, qu'est ma Micheline. Lui prendre sa vie, si vous n'aviez pas en vous de quoi lui donner toute la vôtre, ce serait plus qu'une légèreté, Bernard, quand la pauvre petite ne peut guérir de la plaie dont elle saigne que par l'appui d'un grand cœur loyal et fidèle. Attendez donc, pour avoir la certitude de votre propre sentiment, et laissez-la attendre pour qu'elle ait la certitude du sien.

Quelle estime j'ai conçue pour voua et quelle reconnaissance, li«ez-le à travers les lignes de cette lettre, Bernard. Trouvez aussi dans ma franchise la preuve que vous ne vous trompez pas en jugeant avec plus d'indulgence que les vôtres le passé d*un homme qui a été très malheureux, qui l'est encore et à qui vous avez fait du bien en consolant un peu | l'être qu'il aime le plus au monde.

Antoine Bàrgb.

Micheline à Lucien Huveht.

Les Douvea, 8 octobre 1922.

Cher Lucien d'autrefois, cher frère avec lequel j'ai joué, près duquel j'ai grandi et qui as toujours été bon pour moi, c'est à toi que j'écris aujourd'hui... Il faut que tu reprennes la place du Lucien absent, celui qui, séparé de moi, s'imagina que j'étais une jeune fille comme les autres, une jeune fille que l'on peut aimer d'amour et courtiser même de loin... Non, non 1 Lucien, petit Lucien des Douves ; tu t'es trompé, et parce que tu te sentais seul, exilé, tu as évoqué de Micheline une image transformée ; elle a représenté pour toi tout ce que tu avais quitté : pays, affection, douceur, et tes regrets, ta nostalgie, ta solitude, ton espoir de retour, tout cela t'a comme enivré, et avec tes souvenirs fraternels tu as créé dans ton âme une illusion amoureuse. Cher Lucien d'autrefois, de toujours, revois-moi bien comme j'étais vraiment, la petite fille en tabher, à laquelle tu tirais les cheveux et donnais des bonbons en

secret, à laquelle tu lavais les genoux quand elle était tombée sur des pibrres, à laquelle tu faisais réciter ses leçons, à laquelle, enfin, tu disais, gentil et dédaigneux :

— Que tu es bête, ma pauvre Micheline I

Souviens-toi de ce temps où, pour me faire enrager, tu comptais autour de mes yeux mes taches de rousseur et te moquais de moi et de mes idées de sauvage. Je ne suis pas une fille à marier pour toi, cher frère, cher garçon sagace, et pourtant emporté, qui cachais sous une frémissante raison ses fortes et secrètes colères.

Lucien, je vais quitter les Douves. Oh I je te vois d'ici rougir furieusement. Je ne peux plus aimer les Douves, Lucien, excepté celles de jadis et de mon enfance avec toi. Mais ma jeunesse vient d'y connaître un si amer désespoir que je ne veux plus regarder leur image accompagnant le sombre chapitre. Je tourne la page. Je m'en vais.

Je vais à Paris vivre avec mon père, mon père plus seul et plus malheureux que tu ne le seras jamais.

Et je ne te dis pas adieu, Lucien. Nous nous reverrons bientôt, peut-être ; tu viendras me dire que tu épouses une femme que tu aimes ; tu me trouveras — qui sait? — mariée ou fiancée... Et nous ne parlerons plus de nos malentendus... Georgette est bien jolie, Lucien, et Socratine est savante

et bonne... Peut-être aimeras-tu l'une d'elles à ton retour.

Vieux Lucien, pardonne-moi de ne pouvoir être jamais pour toi que ta chère et fidèle sœur Micheline, qui t'embrasse de tout son cœur..., et qui te dit, ainsi que dans notre enfance, lorsque nous allions nous asseoir, après les pluies d'été, sur les marches encore humides du petit perron, entre les g^ros hortensias roses et bleus, sous les cheveux blancs de la clématite :

— Le jardin sent bon, le couchant est rose... Demain, il fera beau...

Micheline.

XXXÏV

Micheline à Bernard Souchet.

Les Douves, 8 octobre 1922.

Quelques mots seulement, Bernard, pour vous avertir que je pars, ou plutôt que j'arrive. Je quitte ces vieilles Douves, et sans trop de regrets. Et, avant le 25, je pense, je serai à Paris auprès de mon père.

Je vous télégraphierai le jour exact de mon ar- * rivée.

Et pourtant, je ne vous verrai pas tout de suite. Je veux donner à mon pauvre papa, tout étourdi de ma décision, le temps de s'habituer, de revivre.

Ah ! Bernard, ce mot de revivre me fait mal, car, brusquement, je pense à elle, qui ne revivra pas en ce monde, et que je ne reverrai point. J'ai profondément réfléchi. Ne croyez pas que je l'oublie ; non. Mais il me semble que c'est elle, elle-même, qui me dit :

— Rends-iui la confiance et la paix que je lui avais volées ; la confiauce et la paix, plus précieuses ^ue la vie...

Puissent cette confiance et cette paix m'accompagner moi-même dans ma vie de femme ! et, si vous vous sentez capable de me les garder entre l'amour et le bonheur, venez quand je vous ferai signe.

Et d'ici là, cher petit-fils de Maman Miche, attendez patiemment, doucement, tendrement, une petite voyageuse à la fois hardie et craintive, pleine d'espoirs et d'anxiété, cette Micheline, enfin, qui dit adieu à son enfance prisonnière et, librement, vous tend la main et marche au-devant de la vie...

Micheline.

Micheline à Lespinasse.

Les Douves, 9 octobre 1922.

Je vais bientôt te revoir, très chère rosse et amie. Oui, je viens ; oui, je serai là bientôt, et si jamais tu fais tes débuts au théâtre dans un rôle de confidente, je pourrai te siffler ou t*applaudir. Lespinasse, ma vieille Lespinasse, la roue du Destin tourne et m'entraîne. Tes avis et avertissement» ne m'ont servi absolument à rien ; tes conseils furent d'un effet également nul. Je n'épouse pas Lucien, et je suis prête à épouser Bernard...

Je n'épouse pas Lucien, malgré toutes les qualités et vertus que je lui reconnais autant que toi-même, et tu n'as pas besoin de me les faire remarquer ni apprécier. Mais il me représente la jeunesse de mon père, de mon père auquel il ressemble par plus d'un point physique et moral..., enfin de mon père. Or, je n'ai pas assez d'indulgent amour pour toute la famille Barge, et je ne peux que le donner, entier, à mon père malheureux. Avec une ingratitude que je

condamne, mais à laquelle je ne puis rien, je m'éloigne sans regret de la tante, car je fus son opprobre, et sans remords, de Lucien ; je fus l'intérêt et la joie de son enfance, donc il me doit un souvenir à jamais doux, à la faveur duquel, plus tard, nous renouerons notre fraternité.

Que veux-tu, ma pauvre Lespinasse 1 Si j'épousais Lucien, je ne pourrais m'empêcher d'aimer Bernard quand même ; tout cela ne dépend plus de moi ; le sort a décidé, et tu auras beau m'objecter toutes les choses les plus vraies, tu n'obtiendras pas que je change, et tu auras beau me répéter sur tous les tons que je cours à mon malheur ou à ma perte, c'est absolument comme si tu conseillais au vent d'ouest de jouer de la mandoline ; c'est comme si tu chantais : « Gai, gai, marions-nous. »

Je plaisante, Lespinasse, et n'en ai pas envie. Il y a je ne sais quoi d'assez terrible dans ce fait qu'une rencontre, en somme, a décidé de ma vie ; et tout ce que j'ai su depuis n'a pu rien arrêter. Ce caractère séduisant, à la fois bon et dangereux, m'attire, m'attire, m'attire. Je crois que je ne m'illusionne pas et que, simplement, douloureusement, j'accepte la réalité. Je sens que rien ne peut m'en détourner ni m'en préserver. J'espère atteindre et garder une certaine part de bonheur ; mais si désastre il y a, j'accepte mon désastre. L'exemple affreux de l'ancienne colère ne m'avertit pas ; le geste passé ne me

défend pas. Je vais vers une même âme, vers une âme parente de celle qui a perdu mon père ; le même attrait, je le subis, tout en appréhendant la déception, hélas 1 la trahison, en tout cas la souffrance ; enfin, tous ces maux inévitables que certains êtres charmants répandent presque sans le vouloir autour d'eux, tout en étant bons, indulgents et beaux, par le seul fait qu'ils sont comme ils sont. Tu te souviens de ta lettre à propos de « Mme Bernard Souchet », au moment de l'envoi des poupées? Eh bien 1 à partir de ce moment-là, j'ai compris, c'est-à-dire que je me suis comprise et l'ai compris. Oui, malgré toute sa bonté, sa compassion infinie et tendre dont je lui serai reconnaissante à jamais, même lorsque, plus tard, je souffrirai par lui. Car je souffrirai, je le sais ; c'est inévitable ; et parce qu'il est lui et parce que je suis moi... Mais qu'importe? J'ai compris, dans mes heures de douleur, une grande chose : l'amour n'a rien de commun avec la joie ; l'amour n'est pas le bonheur ; l'amour, c'est aimer... et voilà tout.

Sa bonté... Sa bonté... Oh ! emmêlement des sentiments, confusion tragique et honteuse 1 Ce que j*ai compris aussi, ce que je n'ai osé dire à personne, c'est que cette bonté de Bernard ne m'a pas seule aidée à supporter, à accepter la révélation du passé paternel : cest par le mal que Bernard rn avait fait que j'ai été soutenue, éclairée, grandie ; c'est par cette

jalousie jusqu'alors inconnue qui m'a mordue et

tourmentée, si fort et pour si peu ; c'est cela qui m'a forcée à comprendre mon père et c'est celte compréhension qui me ramène à lui ; et c'est aussi cette âpre douleur qui, comme une clé brûlante, m'a ouvert des coins secrets de mon âme ignorés alors de moi-même, cette douleur directe et perçante qui a contre-balancé l'obsession plus obscure des malheurs passés, de ce passé que je n'aurais pu supporter, sans ce faideau odieusement neuf dans l'autre plateau de la balance. Voilà la vérité, Lespinasse. Voilà ce que sont les cœurs. Et quand on a entrevu les mystères que l'on ignorait en soi-même, comment juger les autres êtres? Comment ne pas les regarder dorénavant avec indulgence et pitié?

Ah I certes, avec pitié ! Et, malgré cette pitié, que pouvons-nous donc pour ceux que nous aimons? Ma première douleur m'est infhgée par ce père dont la vengeance, à travers le temps, achève son œuvre en tuant ma jeunesse..., car plus jamais je ne serai la Micheline d'autrefois... Mon premier chagrin m'est donné par Bernard comme un jouet ténébreux en même temps que les tristes poupées, et, mystérieusement, ce chagrin m'aide à supporter ma douleur... Moi-même, par le seul fait que j'existe, je rends Lucien malheureux... et je ne peux rien pour lui. Et ma tante qui m'a soignée, Arondine qui m'a gâtée, vous toutes, mes amies, et le brave et cher

abbé qui semble toujours faire les commissions du Bon Dieu, ne m'ont pas secourue... ni Dieu même. — à moins qu'il ne m'ait envoyé cette amertume apportée par l'amour aux ailes noires, ce poison céleste grâce auquel on comprend les cœurs.

Pauvre père ! Cher Bernard ! Auprès d'eux, je ferai semblant d'être heureuse, d'avoir pu reconstruire (comme s'il se rebâtissait jamais !) le palais radieux des illusoires certitudes, et, moi qui fus trop sincère, je leur mentirai un peu tous les jours, afin qu'ils puissent croire que je porte en moi non seulement l'espoir, mais aussi la joie.

Et c'est pourquoi, ma vieille Lespinasse, je m'en vais vers mon destin sans allégresse, mais avec une résignation volontaire, un amour à la fois ferme et angoissé ; mais cet amour-là, c'est lui que je veux, et, s'il doit m'apporter une autre douleur, eh bien I c'est cette douleur-là que je choisis.

Tu te récries, Lespinasse? et tu vas me raconter de nouveau l'histoire du Petit Chaperon Rouge, telle que l'amiral des Touches l'avait arrangée ; l'hiatoire d'un Petit Chaperon Rouge toujours ressuscité après avoir été mangé, et qui, bien que gardant le souvenir de sa mésaventure, retourne dans le même chemin avec le même petit pot à beurre...

— Comment, c'est encore vous. Petit Chaperon Rouge? Mais vous savez bien que la mère-grand n'est autre que le loup, et qu'il va vous dévorer ! Alors,

qu'attendez-vou8 au seuil de cette porte, à l'orée de ce bois, au tournant de ce sentier?

— J'attends d'être mangé, monsieur, répond à tout jamais le Petit Chaperon Rouge, d'un air bien sage...

Ma Lespinasse, j'attends d'être mangée... Tu te souviens? Comme nous les aimions, tous les beaux contes I... La Belle et la Bête! Tu sais? celui où Ton dégoûte les femmes d'être raisonnables, car la jeune fille qui ne veut qu'une rose attire sur son père la colère de la bête et est obligée d'épouser la bête... Il est vrai que, à la fin, le monstre se transforme en charmant garçon et que tout se termine au mieux ; mais la belle n'en a pas moins subi un moment horrible... Est-ce toujours ainsi dans la vie, et faut-il toujours, avant d'être heureux, passer par la bête?

Toi, tu aimais la Belle au bois, car tu es à la fois paresseuse et amoureuse. Pour mci, j'adorais la phrase : « Et la dame d'honneur leur tira le rideau. » Et, à l'instant encore, si je la prononce, je vois derrière ce rideau, avec moi, Bernard... et jamais un autre..., le Bernard de la Hulotte et de Guérande, des lettres, de mes chagrins, de ses bontés, le Bernard d'hier et de bientôt, de mon avenir et de toute ma vie...

Je suis allée à Guérande encore avec Georgette, — Georgette, qui viendra passer avec moi l'hiver à Paris. Nous avions froid dans la petite citron ; les

feuilles étaient d"or sur le cours ; les remparts balayés de bourrasques et lavés de pluie, et, plus loin, les marais quadrillaient toujours leurs nacres, et tout était peuplé par le souvenir d'un visage ; il résistait même au grand vent salé qui souffle avec force d'équinoxe. On ne peut pas marcher droit sur la côte, au Groisic ; on n'avance que courbée sous la puissance invisible. A Tintérieur des terres, on est à l'abri ; pourtant, la Loire est large et grossie, et l'on voit, à Donges, onduler sous des rafales la multitude murmurante des roseaux.

Je ne vais plus à la gare saluer les trains qui passent, car bientôt je serai, moi, cette inconnue qui s'en va vers l'inconnu ; je me contente de dire bonjour, en passant, à Mlle Filtord, la couturière qui ne coudra pas ma robe de noce. Dans la bonne ville de S..., le perroquet de Mme Esquive chante et chantera toujours : « Le roi Da... » Chez la mercière, dans les bocaux, les sucres d'orge éprouvés par l'été se raffermissent et le pâtissier supporte son bonnet blanc ainsi qu'une crème glacée... Socratinelit Euripide dans son jardin, sous une vigne-vierge aussi rouge que le sang des héros dont elle lit la fable. A Noirtressé, notre cher amiral, au coin du feu, souffre impatiemment de la goutte et évoque sans fin, dans les flammes, la silhouette royale et brûlante de la duchesse de Berry... Une histoire récente est arrivée

à l'amiral, dont il n'est pas très content. Tu sais que, dès qu'un visiteur nouveau le venait trouver, il le menait au fond du jardin et lui montrait, sur la grande pelouse, cette sorte de bizarre arbre vert en forme de candélabre qu'il appelle son beau kuruburu. D'habitude, on lui demande s'il ne se trompe pas ; si cet arbre ne porte pas un autre nom, plus connu ou plus usité. Alors, il triomphe, il affirme que nul ne possède en France un si antique et majestueux kuruburu, et que, tel le cèdre par Jussieu, il fut rapporté aux des Touches par Chateaubriand revenant d'Amérique. Or, un ami du notaire étant arrivé de Paris a voulu voir l'amiral ; et l'amiral le conduisit devant le célèbre kuruburu. Ce Parisien a déclaré sans étonnement que ce nom lui était parfaitement familier et qu'il possédait un kuruburu encore plus beau dans son jardin d'Asnières.

— C'est un arbre, a-t-il ajouté, qui pousse très vite et atteint une fort grande hauteur en moins de quinze ans.

Depuis lors, l'amiral est maussade et soigne sa goutte, en écoutant le vent raconter au grand fleuve des histoires maritimes.

J'ai revu mon abbé lisant son bréviaire auprès de ses espaliers et de ses salades ; il m'expliqua que, pour protéger ces dernières des loches dévoratrices, la fille de sa cuisinière venait le soir, avec une lan-

terne, leur faire la chasse et les embrocher sur une grande aiguille à larder.

— Avons-nous le droit, gémit-il, pour préserver ces végétaux condamnés à périr ensuite sous notre dent, de traiter ainsi les loches, ces laides créatures de Dieu?

Je n'étais pas de force à résoudre ce problème. Je cueillis des poires qui avaient froid, des zinnia, des œillets d'Inde, des dahlias pointus, dits étoiles du diable, et si déplacés dans ce jardin de curé ; je les joignis aux rameaux des vignes rouges, aux | grappes blanches et noires prises dans la corbeille de raisins que j'apportais des Douves ; et, dans la vieille petite église vide, sentant, comme dit Arondine, « la sueur des anges », je suis entrée avec mon présent terrestre, et j'en ai orné l'autel de la Vierge dorée. Je regardais les feuilles rouges et elles devenaient peu à peu, avec ma prière, le sang d'un sacrifice, le sang d'un cœur confiant et tendre et trop tôt torturé.

Petite Vierge d'or, soyez-moi favorable !

Puis, je suis revenue aux Douves à pied, par la route, sous les grands nuages d'automne que H vent pourchasse et transforme ; et, tout en mar chant, je chantais à pleine voix triste cette chanson si lente et que tu aimais :

C'est là-bas, dans la lande.

Que le rossignol y chante...

Il dit comna' ça que je me mari'.

Que le rossignol est donc joli...

C'est là-bas, dans la lan...de, Que le rossignol y chan...t.e...

L'air 81 lent traîjiait sur les prés comme une brume ; et aux haies j'ai cueilli des baies cramoisies et vernies, et, dans un champ, des colchiques mouillés.

Aux Douves, tout était sombre sous l'épaisseur des arbres ; et, au bout de l'avenue, les fenêtres éclairées, par-ci, par-là, brillaient comme celles du château de la Chatte-Blanche. Ma tante, qui tricotait au salon d'un air hostile sous la lampe, ne me demanda pas si j'avais froid et ne parla pas d'allumer le feu ; alors, j'allai me réchauffer à la cuisine, où, dans la vieille cheminée, à côté d'un moderne petit fourneau, et en dépit de lui, brille toujours une allègre flambée. Je m'assis sur la table, devant le feu, et je réchauffai mes pieds froids, mes jambes lasses. De grandes lueurs dansaient dans les cuivres, léchaient les faïences et luisaient au sombre des bois cirés. Arondine, sèche, dure, ridée comme une noix à laquelle on aurait mis une coiffe, Arondine levait des couvercles et, au bout d'une grande fourche, grillait du pain.

— On dirait l'enfer! lui dis-je eu riant.

Mais elle me répondit, le visage penché sur la flamme ;

— Il n'y a d'enfer que pour les cœurs sans miséricorde...

Au dehors, une petite chouette ulula, très tendre, et Poulet, qui dormait au seuil de la porte, aboya sourdement dans son rêve.

Entre les nuages, la lune froide apparut et sembla se pencher sur î'odeur de la terre d'octobre et des feuillages qui vont mourir.

Adieu, les Douves 1 Adieu, mon passé 1

Et j'ai pensé aux marronniers, à mon vieux chêne, à l'aubépine rose, à la chatte noire, au grenier gris, aux fleurs, aux fraises, à la ferme et à l'enfant malade, aux blés mûrs, aux abeilles d'été qui, avec le soleil, entraient dans ma chambre à l'aube et m'éveillaient de leur bruit d'or...

A tout cela, j'ai dit adieu dans mon âme ; et puis, Lespinasse, j'ai pensé brusquement encore à un coin du verger, que j'aime, auprès des cerisiers, au mois de juin. Tvx le connais..., le long des haies, le long des buis... Tu l'aimais aussi, tout blanc, malgré le pollen roux, intact dans son innocence fière... Et, au moment du départ, en l'évoquant, un grand regret palpite au plus pur de moi-même :

C'est que, dans cette allée, il y avait des lis...

A bientôt.

Micheline.

Bernard Souchet à Antoine Barge.

Paris, 10 octobre 1922.

Mon cher oncle,

Ces mots sous votre plume : « estime » et « reconnaissance », m'ont profondément ému. Je vous demande pardon de vous avoir désobéi en continuant à correspondre avec Micheline. Je la devinais maiheureuse. Je sentais que nul ne pouvait lui apporter un vrai secours. J*ai tenu à ce qu'elle sût que quelqu'un était là qui pouvait la conseiller. Je ne vous connais, mon oncle, que par mes petits souvenirs d'enfant, un enfant que votre gloire émerveillait. Plus tard, ce sont vos tableaux qui m'ont appris à vous admirer, à vous admirer comme on aime, car il n'est de véritable admiration sans amour. Je n'ai jamais pris parti contre vous, car j'estime que la seule noblesse humaine est la bonté. C'est la bonté qui vous a dicté votre lettre. C'est par la bonté, malgré tout, permettez-moi de vous le dire, que nous sommes parents. Que me parlez-vous de l'exil et de la solitude? Ne sentez- vous pas que

votre lourde peine est finie et que ce projet d'union entre Micheline et moi en marque le terme? Je n'accepte pas une aggravation de votre sort, aggravation dont je serais responsable. Il ne peut s'agir de réconciliation, sans doute avec mon père ni avec ma mère ; mais ils n'ont pas le droit de vous enlever votre place à notre mariage. Et j'affirme que je saurai les convaincre. S'ils demeuraient intransigeants, s'ils refusaient de donner à ce jour la plus sublime des consécrations, je vous demanderais d*être là tout de même et nous nous passerions d'eux. Nous n'avons à nous substituer ni à la justice humaine ni à la justice divine. Et Micheline ne serait pas heureuse si le choix qu'elle a fait d'un compagnon pour la vie exilait définitivement son père.

Ce qui précède me donne le droit de m'étonner que le moindre doute plane sur ma sincérité. Ma vie passée? Le passé, quel qu'il soit, ne peut être planté comme un mur devant une destinée. Ce n'est pas le contraste de Micheline avec les femmes que j'ai pu rencontrer qui m'a ravi. Aussi bien, dès qu'elle a paru, les autres n'existaient plus, même comme éléments de comparaison. D'ailleurs, je n'ai pas vécu jusqu'à elle ; j'ai attendu. Vous savez que j'ai été très seul. On peut être seul, dans le brouhaha. Loin de mes parents, livré à moi-même, je n'ai pas tardé à être la victime de tout et de tous. J'ai été un inutile, d'abord, je l'avoue, un vrai inutile, un de ces petits

jeunes hommes dont la vue, aujourd'hui, m'afïlige et me terrifie rétrospectivement. Puis, j'ai été un dilettante, ce qui vaut mieux. Enfin, je me suis mis à travailler en amateur qui cherche à tuer le temps. Depuis Micheline, je travaille vraiment et je parle à quoiqu'un qui sait ce que cela veut dire. Je ne ferai pas à Micheline une vie d'austérité, non. J'entends qu'elle ait sa part de joie. Je ne lui ferai pas non plus la vie désordonnée qu'imagine ce pauvre Lucien Huvelot, Je viens de recevoir une lettre que j'ai brûlée après l'avoir parcourue, — afin de l'oublier le plus vite possible et de ne pas tenir riffueur au signataire. Ge qu'est cette lettre, vous pouvez l'imaginer. Il m'accuse d'avoir profité lâchement de son absence au lieu de lui télégraphier de rentrer au plus vite, comme c'était, ajoute-t-il, mon devoir d'ami et de parent. Il souffre de ce que les choses ne s'arrangent point comme il les avait rêvées. Il me dit, en somme, que, sans moi, Micheline se serait joyeusement résignée à un mariage sans amour et que les êtres de mon espèce ne sont bons qu'à mettre le trouble dans l'âme des honnêtes gens. Vous aurez là une rude lutte à soutenir. On vous priera d'agir, d'intervenir, d'user de toute votre autorité, sans trop se soucier du choix de Micheline, ni de son bonheur.

J'attends donc. J'attendrai, fort de votre promesse. Pour le moment, je m'efface devant vous.

La blessure que j'ai pansée de mon mieux, vous seul pouvez la guérir. Avant de trouver un mari, il faut que notre petite retrouve son père. De vous seul elle peut tenir les mots qui apaisent. Sa première tâche est auprès de vous. Ne craignez rien. Cette âme que je connais peut-être mieux que vous est toute parfumée d'indulgence et de bonté. Votre présence, votre tendresse, lui rendront sinon son insouciance, du moins cette sainte gaieté qui est l'acceptation de la vie et la marque du courage.

Je ne chercherai à vous voir que quand vous en manifesterez le désir. Je vous remercie du fond du cœur. Voyez en moi le plus respectueux des fils.

Bernard.

Bernard Souchet à Micheline.

Paris, 14 octobre 1922. Chère Michelinp,

J'ai été très ému, hier, par une visite. Un camarade de collège est venu me trouver. C'est le psychologue — saluez, mademoiselle I — que ce blondinet un peu vieilli, un peu desséché, et, hélas ! presque chauve, avait le dessein de consulter.

— J'ai appris, m a-t-il dit, que tu écrivais des pièces. Tu vas donc me donner un conseil utile. Mon père écrivait, lui aussi. Oh ! ni des articles ni des romans ; mais il avait un talent, dont tu vas pouvoir te faire une idét...

Ayant dit, mon ami posa sur la table un énorme paquet.

— Voici, énonça-t-il avec fierté. Jamais mon père ne s'est séparé de ma mère. Ils sont morts à quelques semaines de distance. Mais, tous les matins, mon père, qui se réveillait de bonne heure, écrivait une petite lettre à maman, quelquefois dix lignes, quelquefois dix pages... Elle trouvait la lettre en

ouvrant les yeux ; c'était la première qu'elle décachetait... Mon Dieu ! Il n'y a pas là dedans de catastrophes ; c'est la vie de deux êtres qui se sont profondément aimés. Cela va des fiançailles aux dernières années, de la pure poésie jusqu'à des petits détails de ce genre qui paraîtraient peut-être ridicules à un imbécile, mais que tu trouveras, comme moi, émouvants au possible : « Ma chérie, je te conjure de mieux te soigner et de suivre bien exactement ton régime... » Il y a la lettre de mon jour de naissance, et c'est une merveille, je t'assure, un chef-d'œuvre... Alors, j'ai pensé qu'à une époque comme la nôtre, il serait peut-être salutaire de réunir ces lettres en un fort volume et de le publier sang nom d'auteur, pour donner un exemple...

J'ai dissuadé mon ami; je l'ai conjuré de garder inédite cette attendrissante correspondance et de la faire lire plus tard à ses enfants, avec mission de la transmettre à leurs propres enfants pour éterniser ainsi un témoignage admirable d'amour conjugal aux temps futurs où les « sans fil » auront rendu vaine toute vocation épistolaire.

Mon ami est parti un peu déçu. Mais de ces humbles billets, si naïfs et si tendres, mon cabinet de travail et mon âme sont restés embaumés. Quarante années d'union étroite, d'entente absolue... La première lettre commençait par ces mots : « Ma bien-aimée », la dernière lettre portait ces mots : « Ma bien*

LE ROMAN DES QUATRE r«25

aimée », d'une écriture si tremblée que la plume avait dû tomber, ensuite, des pauvres doigts et qu'il n'y avait rien d'autre sur la page blanche...

Alors?... Alors, Micheline, nous continuerons à nous écrire, même quand la vie nous aura pour toujours unis. Nous ne nous quitterons jamais ; je n'aime pas beaucoup les voyages. Quand on vit comme nous vivrons parmi les fins atomes du bonheur, il ne faut pas s'en aller n'importe où, au risque de les laisser se déposer et s'agglomérer en poussière. Donc, nous n'aurions plus aucune occasion de correspondre, si je ne trouvais joli et utile de constituer notre Livre de raison. Il me sera doux, faisant de la littérature pour les autres, de vous livrer à vous, à vous seule, tout ce qui est délicieux à lire, après qu'on Ta entendu... Nous avons commencé ; nous avons déjà chacun une liasse importante. Nous les réunirons... Certaines pages sont bien sombres, Micheline... Elles nous rappelleront que nous avons triomphé. Nous sommes de ceux qui, au jour le plus resplendissant de l'été, ne sont pas assez fous pour évoquer les rigueurs de l'hiver à venir, mais se souviennent avec une tendre pitié de ce jour afifreux de décembre où il pleuvait tant et où l'on avait si froid...

Micheline, ma petite Micheline, vous avez eu bien froid. Vous en frissonnez sans doute encore,

§î« LE ROMAN t)ES QUATRE

malgré le soleil italien... C'est à Paris seulement que le malheur ne sera plus qu'un souvenir... Oh! je ne vous demande pas de vous hâter. Vous m'aurez enseigné même la patience. Accomplissez votre mission. Je la devine en bonne voie. Persuadez l'exilé. Dites-lui que notre joie n'est pas égoïste et qu'il y aura place pour sa douleur dans la lumière de notre maison. Parlez selon votre coeur, vous serez sûre ainsi de parler pour nous deux. Soyez et restez l'obéissante qui donne des ordres. Car je vous vois ainsi, Micheline. La rue est encombrée ; vous mettez votre main dans la mienne « pour traverser », mais c'est vous qui me conduisez, tant vous vous sentez rassurée. J'ai d'horribles défauts : je trouve de la force dans les grandes circonstances ; mais pour les petites choses de la vie, je suis désarmé... Ainsi, Micheline lointaine, devenez tout de même assez vite quotidienne, car j'aurai besoin de vous. En vous attendant, je me cloître. Et sérieusement. Pour que personne ne me dérange dans ma retraite, je réponds à la hideuse sonnerie des raseurs en prenant l'accent d'un valet de chambre méridional et enrhumé :

— Allô ! Monsieur Souchette? Il est à Mont-de- Marsan. Il reviendra l'année prochaine.

Et le raseur irrité de conclure :

— Mont-de-Marsan 1 C'est insensé !

Ou bien :

•*- tl aurait pu prévenir.

Car, maintenant que je vous appartiens, je vois avec terreur combien j'appartenais aux autres et que j'étais l'esclave de N'importe-Qui, — lourd servage 1 Je ne flâne point : je sais déjà quelle sera la couleur du papier de notre antichambre et comment nous disposerons votre chaise longue, devant ma table de travail. Je me vois étendu sur cette chaise longue et fumant une cigarette tandis que, brave, et le front plissé, vous élaborez le menu de la semaine ou vous écrivez une page de reproches à votre modiste... Je vois aussi le contraire, de temps en temps : vous étendue, moi travaillant. Je n'écrirai que des pièces gaies, parce que je vous les lirai scène par scène et que vous êtes mon seul public. Si je vous ai fait rire, peu importe le reste I Foin de cet humour grimaçant que j'abhorre I Je souhaite que Micheline rie « de bon cœur », comme on dit. Le public suivra. Et si j'ai raté mon affaire, il y aura le beau feu en hiver pour y jeter mes folies et, dans la belle saison, les jolis papillons blancs que fait, déchiré et jeté par la fenêtre ouverte, un papier couvert de bêtises...

t Vous allez voir ce que vous allez voir ! », disaient, au vieux temps, les montreurs de lanterne magique. Micheline, vous verrez comme nous serons heureux... Pour le moment, nous sommes dans un wagon... Un wagon, ça sent toujours un peu la mi-

sère des voyageurs qui vous ont précédés... Le train file... Fermons les yeux... Nous les ouvrirons quand nous serons arrivés dans le plus radieux pays du monde... Bientôt... Pour toujours... A jamais !...

Bbrnard.

XXXVIIT Antoine Barge à sa sœur,

Pise (Italie), 17 octobre 1922.

Ma chère et bonne sœur,

Je t'écris encore de ce mélancolique logement de passage, où j'étais venu pour quelques jours afin d'éviter la promiscuité énervante des hôtels, et puis j'y suis resté des semaines et des semaines, pris par le charme endormeur de cette campagne pisane, qui semble faite à souhait pour les vaincus du sort, comme moi. J'espérais qu'elle me donnerait un peu de paix, et le sort a voulu que les rues mortes de la vieille cité, son fleuve à l'eau terreuse et lente, les façades muettes de ses palais, ses pinèdes immobiles sous le poids du soleil, servissent de théâtre à une nouvelle scène du drame de ma vie, — la plus douloureuse après celle qu'une autre lettre de moi, écrite fiévreusement de la presqu'île de Giens, te racontait. Je te l'écrivais, cette lettre-là, d'une main qui venait de faire justice. Du moins, je le croyais. Ah ! ma sœur, qu'elle est vraie, la phrase de l'Écri-

ture que ]*ai lue, je ne sais où. Elle m'est revenue, tous ces temps-ci, comme une obsession et aussi comme une explication : « Je me suis réservé la vengeance, dit le Seigneur ».

Tu vois, je me suis mis à table pour te donner quelques détails sur l'arrivée de notre pauvre Micheline et nos projets. C'est de moi que je te parle, non par égoïsine, mais à cause de cette obsession, à cause du remords qui me ronge d'avoir été l'ouvrier de votre malheur à tous 1 A elle, d'abord, dont la maigreur et la pâleur m'ont navré l'âme quand je j'ai vue, de la portière de son wagon, essayer de me sourire, et, au fond de ses yeux, je ne discernais que trop l'angoisse profonde et poignante.

Il y a trois jours de cela et nous ne nous sommes rien dit de ce qui fait notre unique pensée. Micheline me ressemble par ce trait de son caractère, qu'elle se tait d'autant plus qu'elle est davantage émue. J'ai senti aussitôt qu'elle avait peur de moi et qu'elle voulait à tout prix me cacher cette impression, trop légitime, hélas I Sa mère tuée par son père ! Comment embrasser celui-ci sans que le fantôme de la morte apparaisse? Quand je l'ai serrée contre moi à la descente du wagon, de quel frisson elle a frémi sur mon coeur I Ah I quelle minute !... Et tout de suite après que je l'eus remerciée d'avoir accepté de venir en Italie au lieu que je la rejoigne à Paris, comme elle en avait eu l'idée d'abord, noi »

LE ROMAN DES QUATftË %H

nous «ommes mis à bavarder pour ne pas causer. Nous avons parlé santé, voyage, etc., etc.. ;ibref, les propos d'un monsii^ur quelconque et de sa fillette, après que cette dernière a fait vingt-six heures de train, accompagnée d'une femme de chambre qui, par bonheur, ne soupçonne rien de la tragédie dont elle est le témoin. Merci de ce bienfait après tant d'autres, chère sœur, d'avoir choisi à Micheline cette dévouée et humble servante pour qui « les chapeaux et les robes de Mademoiselle » sont l'unique affaire. Personne mieux que moi ne sait combien il est dur d'être observé quand on souffre, et comme on a besoin que ceux qui vous coudoient dans les instants d'agonie vous ignorent !

Ma logeuse avait, heureusement, une grande et belle chambre pour Micheline, où la pauvre enfant a pu prendre du repos, les' nerfs brisés, heureusement encore, par cette fatigue physique, le grand, l'unique remède, je le sais par expérience, dans certaines crises. Je ne l'ai revue qu'au matin, à l'heure du second déjeuner. A peine a-t-elle mangé. Et, tout de suite, elle m'a demandé que nous sortions. Elle était si nerveuse et elle se voulait vaillante.

— On ni*a tant parlé du Campo-Santo, disaitelle. Allons-y d'abord.

Nous voici donc, elle et moi, marchant le long des rues, elle m'interrogeant, et moi dissertant, toujours pour ne pas causer. Sur ce palais, sur cet autre,

je lui donnais un renseignement, étonné de constater comme elle a l'esprit vif et joli, dans sa demi-ignorance. Je me suis convaincu, dans cette promenade, qu'elle sait regarder, chose si rare. Nous autres peintres, nous nous en rendons compte. Je la voyais, prise un peu déjà, malgré sa détresse, par la nouveauté du pittoresque et du grandiose sans cesse mélangés dans une antique cité italienne comme celle-ci. Sur l'admirable place où se dressent le Dôme, la Tour penchée et le mur du cimetière, elle eut un mouvement d'enthousiasme qui me fut une telle douceur. C'était une preuve qu'elle pouvait guérir. Pourquoi faut-il qu'un tout petit signe, mais si révélateur, m'ait montré presque aussitôt à quelle profondeur elle a été blessée? Nous entrons dans le cimetière, et je commence à lui expliquer la série des fresques dont Benozzo Gozzoli et Orcagna ont décoré ce cloître. Quand nous fûmes devant celle qui reste la plus célèbre, le Triomphe de la Mort, je vis tout d'un coup ses paupières battre presque convulsivement. Elle pâlit et, s'appuyant contre un pilier, elle me dit d'une voix presque éteinte :

— Je me sens subitement si lasse. Il vaut mieux rentrer.

C'est que, dans un coin de cette peinture, il y a un groupe de jeunes femmes et de jeunes hommes, occupés à jouer du luth, à échanger des phrases de

tendresse, et si heureux d'être au inonde, et, sur ces têtes insouciantes, s'avance, invisible d'eux et maniée par d'implacables mains, une faulx qui va les frapper!... C'est par les journaux que Micheline a connu l'affreuse fin de sa mère. Elle y a lu le compte rendu brutal de mon geste. Ce souvenir avait surgi devant elle, évoqué par une analogie trop saisissante. Nous sommes rentrés, comme elle désirait, sans plus échanger un mot, sinon quand nous fûmes à la maison :

— Père, je vais me recoucher. J'ai trop présumé de mes forces. Je me lèverai pour le dîner.

— Embrasse-moi, ma Micheline, lui ai-je répondu, et ne t'inquiète pas de me tenir compagnie. J'irai te dire bonsoir dans ton lit.

Elle m'a embrassé et nous avons tous deux fondu en larmes sans ajouter une parole. Nous nous étions trop bien compris 1

Les larmes versées ensemble, c'est vraiment la fusion des cœurs. Quand nous nous sommes retrouvés, son visage était autre, détendu, confiant, éclairé. Elle-même, la première, m'a proposé que nous quittions Pise. Elle ne m'a pas donné la vraie raison, mais je l'ai lue dans ses yeux. C'est ici que j'ai reçu la lettre où elle m'a avoué qu'elle savait tout. Ici, j'ai vécu des heures d'atroce tristesse. J'ai des souvenirs de minutes angoissées dans tous les coins de ces rues et tous les horizons de cette campagne.

A son désir de s'éloigner, elle a imaginé cet autre motif : s'instruire par moi dans cet art italien qu'elle ne connaît que par le Louvre. Il a été arrêté, cartes en main, et après deux journées de délibération, que nous irions d'ici à Sienne, puis à Pérouse, puis à Orvieto, — pour y voir les merveilleux Signorelli, — et de là, comme l'automne avance, vers le sud, à Bari, à Lecce, à Otrante, à Metaponte, à Tarente, à Cotrone, pour gagner Reggio par la côte et, de là, passer en Sicile. C'est un itinéraire un peu singulier, puisqu'il ne comporte ni Florence, ni Rome, ni Naples. Il a justement pour lui de réduire au minimum les rencontres possibles avec des compatriotes connaissant mon nom ; et puis, visiter ces petites villes si peu fréquentées et leurs alentours, ce n'est pas s'enfermer dans des musées, c'est aller et venir en plein air, c'est gagner sans cesse des villas et des châteaux environnants, et se mêler à la nature. Elle est si prenante en Italie, cette nature, si enveloppante, tantôt magnifique de désolation, tantôt — et le plus souvent — si caressante dans ses sévérités, ce qu'un de leurs poètes appelle le soave ausiero. Elle est surtout si profondément historique, et, grâce au ciel, dans la solitude de mon long exil, j'ai beaucoup lu de vieilles chroniques, beaucoup interrogé de ces érudits locaux qui abondent au fond de ces provinces perdues. Je n'aurai pas besoin de consulter les guides pour évoquer tour à tour à Micheline,

au cours de ce pèlerinage, et les Étrusques, et les Normands, et un Annibal, et un Frédéric II, et les Hellènes de la grande Grèce, et les Français de Charles VIII. Ces visions du passé ne seront pas pour elle uniquement nne curiosité. Il y a, — mon expérience me l'a enseigné encore, — il y a une force irrésistible de consolation dans cette sensation de l'écoulement des siècles. A nous représenter tant de passants qui ne sont plus que poussière, sur cette immobile scène du monde, comment ne pas réduire à son plan d'accident imperceptible notre pauvre existence? Elle compte, puisque c'est la nôtre, — la seule que nous aurons jamais. Elle n'est pourtant qu'une heure et qui va finir, pensent les vieillards comme moi. Les êtres jeune» ont plus d'énergie. Ils veulent la vivre, cette existence, et cette histoire des générations disparues leur enseigne que n'ayant à eux que des jours comptés, il leur serait tragique de se tromper dans l'emploi qu'ils vont en faire. C'est une leçon que Micheline, en ce moment, a, plus qu'une autre, besoin de recevoir.

Je touche ici, ma tendre soeur, au point le plus délicat de cette lettre. J'ai trop partagé les espérances que tu avais mises sur la tête de ton cher et excellent Lucien, pour ne pas sentir que l'attitude de Micheline à son égard t'a été, te sera longtemps plus qu'une déception, une douleur. J'en suis responsable, comme du reste. Oui, si ma vie de père

eût été normale, et que, séparé de ma femme, — c'était mon droit après sa trahison, — j'eusse gardé ma fille auprès de moi, Lucien n'aurait pas grandi auprès d'elle, sensibilisé par ce qu'il savait de sa misère ignorée d'elle-même. Toi non plus, ma généreuse sœur, si romanesque avec tes vertus bourgeoises, tu n'aurais pas formé le rêve de réparer toute cette misère, — l'œuvre de ton frère, — en les élevant, elle pour ton fils, et ton fils pour elle. Micheline n'aurait pas, non plus, exalté son imagination autour d'un tout proche parent que l'on éloignait d'elle avec tant de précautions, tant d'insistance et dans un tel mystère. Et, maintenant, Lucien est malheureux, tu es malheureuse en lui. Micheline, si elle se décide à épouser Bernard, se trouvera isolée de toi, qui l'as si maternellement élevée ; de Lucien, à qui elle ne pourra pas, même en aimant un autre, ne pas conserver une amitié de frère; de moi, enfin, qu'elle chérit, je l'ai senti encore aujourd'hui, de tout son cœur d'enfant meurtrie et tout émue de pitié. Hé ! oui 1 C'est mon œuvre, toute cette infortune, parce que j'ai tué et que l'on n'a jamais le droit de tuer, volontairement, pour se venger. Je me juge, et, par delà tant d'années, ma conscience m'oblige à m'avouer que l'orgueil seul m'a mis l'arme à la main, la fureur qu'un autre m'eût été préféré, la bestiale colère du mâle humilié, teut, excepté l'amour. L'amour pardonne, lui. La

justice, elle, cherche d'abord à comprendre ; elle déhbère avant de condamner, elle pèse les motifs, considère les excuses, s'interdit la passion. Moi, quand j'ai agi, j'étais tout passion. J'aurais une excuse dans l'effroyable sursaut de surprise qui m'a bouleversé à la lecture du document dénonciateur, si j'avais tué du coup. Non, puisque j'ai attendu, puisque j'ai combiné mon acte. La justice, c'était que je fusse puni, à mon tour. Je l'ai été, et comme c'est la règle ici-bas, dans ceux que j'aimais autant que dans moi-même. Ah ! ma sœur, je voudrais que mon histoire fût connue de tous les hommes qui, malheureux par leur femme, sont tentés par ce « crime passionnel » que les jurés acquittent, comme ils m'ont acquitté, que l'opinion excuse, et ce n'en est pas moins un crime, châtié dès ici-bas, en attendant qu'il le soit ailleurs. Elle leur prouverait, cette histoire, à ces victimes sur le point de devenir des bourreaux, qu'ils vont frapper non pas une personne, mais tant d'autres qui sont innocentes. Toujours le mot que je rappelais et que je sens si vrai, si humain : « Je me suis réservé la vengeance, dit le Seigneur. » Et ce n'est pas vengeance qu'il y a dans le texte, c'est rétribution. Ego retribuam, dixit Dominus.

Il reste à le remercier, ce Seigneur, ce Dieu auquel tu m'as tant supplié de croire, ma sœur, et auquel je sens que je reviens de jour eu jour, à tra-

vers ma souffrance, oui, à le remercier quand il permet à l'égaré de racheter sa faute, en acceptant l'expiation et en réparant un peu du mal qu'il a fait. Si Micheline aime Bernard Souchet, réellement, profondément, et si je lui facilite ce mariage qui, pour moi, en dépit d'une très noble lettre reçue de Bernard, est l'irréparable séparation d'avec elle, je pourrai me dire que j'ai droit au pardon de ma fille. Le tien, ma tendre, mon admirable sœur, je sais que je l'ai, et celui de ton Lucien. J'ai tant souhaité de l'appeler mon fils 1 Puisse le sentiment que les conséquences de mion terrible geste sont enfin épuisées m'aider à finir une vie si tourmentée, dans l'apaisement. Ce sera, je l'espère, auprès de toi, et que Lucien aura pour son vieil oncle un peu de l'affection qu'il aurait eue pour lui s'il avait pu, marié à Micheline, l'appeler « mon père », Sur ce rêve d'un soir d'existence, voilé, mais doux, comme les crépuscules de certains jours d'orage, laissemoi vous embrasser, toi et Lucien, avec tout ce que j'ai dans mon âme de plus tendre et de meilleur. Je pressens trop quelle sera, au retour de ce voyage d'attente, la décision de Micheline, et que, dans quelques semaines, je n'aurai plus que vous deux pour toute famille. Si mon enfant est heureuse, comme je devrai remercier Dieu de m'avoir laissé cet asile où abriter mon misérable cœur, enfin guéri, mais comme on l'est après les

trop profondes blessures. Leurs cicatrices font toujours mal !...

Antoine Barge.

P.-S. -— Cette lettre de Bernard Souchet, à laquelle je viens de faire allusion, je te l'envoie pour que tu saches ce qu'il vaut et qu'il a vraiment une haute nature. N'est-ce pas que ce qu'il propose est un rêve impossible à réaliser? Écris-moi là-dessus et sur le reste, à Sienne, poste restante. 11 vaut mieux que Micheline ne voie pas ton écriture sur l'enveloppe, comme cela risquerait d'arriver à l'hôtel. Je te tiendrai au courant jour par jour de notre voyage. Soutiens-moi, ma sœur. J'en ai tant besoin l

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