‹ Le roman des quatreChapitre 4 sur 6 · acte? Bon I Je reviendrai demain. Oh ! je suis patiente I · texte numérisé non relu

acte? Bon I Je reviendrai demain. Oh ! je suis patiente I

Un pion ! A mon âge, j'ai retrouvé un pion dans la personne de Mlle Jeanne Miervalle, étoile.

J'ajoute que Mlle Jeanne Miervalle ne s'amuse pas. Elle soupe après le théâtre, seule, chez elle, en lisant. Elle ne peut donc admettre que je m'amuse. Ni qu'une influence étrangère, quelle qu'elle soit, vienne troubler notre collaboration, car c'en est une. La voilà donc chez moi, m'attendant en ruminant les reproches qu'elle formule d*une voix coupante :

— Je suis ici depuis une heure... Vous avez sans doute veillé. Montrez-moi ces béquets... Etc.

J'ajoute qu'elle me déteste. Elle a pour moi la haine de l'enfant de la balle contre l'amateur. Mais il se trouve que ma pièce la séduit et qu'elle y tient. Enfin, elle se représente — elle aussi I — mon existence comme une suite ininterrompue d'orgies. Toutes les heures que je ne consacre pas à son rôle sont des heures que je lui vole, avec des complicités imaginaires. Et elle hait, bien entendu, ces complices. J'avais dit :

— Qu'on me laisse tranquille jusqu'à midi.

Bien ! Elle arrive. Elle enlève sa cape, ses cachenez et s'installe sur mon divan, pâle de rage et rousse de cheveux. Oui, elle est rousse, et non d'une rousseur obtenue. Ce n'eat pas sa faute. C'est naturel, comme son talent.

Dialogue avec le valet de chambre ;

— Il dort encore?

— Oui, mademoiselle.

— C'est du gentil 1

— Oui, mademoiselle...

— Il est sorti hier soir?

— Non, mademoiselle.

— Il n*était pas à la générale des Variétés?

— Non, mademoiselle.

— Je vérifierai... Moi, je me suis levée, comme' tous les matins, à huit heures.

— Monsieur ne peut pas ; ça lui donne la migraine.

— Réveillez-le ; dites-lui que je l'attends, que nous avons à travailler.

— Mademoiselle, je regrette infiniment ; mais monsieur m'a défendu de le déranger « à bonne heure ».

— A bonne heure 1 Vous en avez de gaies ! Midi moins le quart I

Et, là-dessus, elle entre dans une méditation furieuse : « Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qui l'empêche d'écrire? »

Et à point nommé, comme pour répondre à ce point d'interrogation, paraît votre Lespinasse... Parbleu 1 C'est Lespinasse, l'obstacle ! Et comment l'écarter? Par un moyen de théâtre :

— Vous demandez M. Bernard Souchet?

— Oui, mademoiselle.

— Que désirez-vous? Je suis Mme Bernard Souchet.

Fuite éperdue de Lespinasse, Et voilà le grand mystère dévoilé. D'ailleurs, Jeanne Miervalle a été franche :

— La nuit, vous avez sommeil, j'entends donc que l'on vous fiche la paix quand il fait jour. Et pour cela, j'emploierai tous les moyens, puisque vous êtes trop faible pour vous défendre. Ne vous mettez pas en colère. Elle reviendra à six heures, votre Muse 1 Ou elle ne reviendra pas, ça m'est bien égal. Contentez-vous d'écrire des pièces d'amour. Et imitez les confiseurs qui ne mangent pas leurs bonbons 1

Je ne devais aucune explication à Lespinasse. J'imaginais, d'ailleurs, qu'elle garderait le silence. Elle a cafardé. Socratine a fait mieux : elle a ramassé un potin qui traînait et elle vous l'a servi tout chaud. Encore cette histoire ! Encore cette vieille histoire ! Sachez ceci : on a divorcé en effet ; mais je ne suis pas le coupable ; un autre était en jeu. Comprenezmoi ; ne me demandez pas d'entrer dans les détails d'une aventure où je fais piteuse mine... Et tout cela est fini, si loin, si loin ! J'en ai souffert, je vous l'accorde bien volontiers... N'en parlons plus, voulezvous? Quand Socratine et Lespinasse seront mariées et tiendront un salon, les visiteurs pourront apporter

leur sucre en pain ; elles se chargeront de le

casser

Ayez confiance, Micheline. J'ai vécu dans l'orage, soit ; je ne vais pas me présenter à vous comme un petit saint, vêtu de probité candide et de lin pur. Mais de l'abri où vous êtes, ne jugez pas celui qui a reçu tant d'averses et qui a la nostalgie des pays bleus. Plaignez-moi : ce sera plus juste. Non que je vous en veuille. Je ne vous dirai pas que votre inquiétude me flatte, car je ne suis pa» tout à fait un imbécile. Mais détruisez l'image que vous vous faites de Bernard Souchet, bourreau des cœurs, fêtard invétéré, enfin quelque chose comme un jeune premier pour théâtres « à côté ». Ne faites pas trop lourd mon léger passé. Je m'en soucie peu. C'est un miroir brisé, et si j'essayais d'en juxtaposer les morceaux, il ne me renverrait qu'une image. Et vous savez bien laquelle. Je m'enferme, un peu pour retaper Un bel avenir, surtout pour rêver au petit jardin de l'hôtel de Guérande, à la petite table où riait de tout son or jaune le charmant muscadet qui a failli nous griser, aux bouffées de violettes que nous envoyèrent ensuite les marais, à l'humble bague qui est une bague de fiançailles ià-bas, à tant de choses 1... A tout ce qu'il y avait de si éloquent dans tout ce que je ne vous ai pas dit... Au délicieux consentement de vos silences... Est-ce que Lespinasse va troubler tout cela? Elle a vu Mlle Mier-

'valle en kimono? Ce kimono était le manteau de soie à fleurs que ladite Miervalle met sous sa cape, car elle est frileuse. Je ne peux pourtant pas empêcher celte demoiselle d'être frileuse. Et voilà comment on écrit l'histoire, en province I En arrivant chez moi, votre amie était sûre d'assister à des spectacles terribles. C'est une suggestionnée. Surveillez ses lectures. Et elle veut que je la « pousse » ! J'ai bonne envie de la pousser, oui, mais pour la flanquer par terre I

Tout cela m'inquiète peu. Ce qui me trouble, c'est la fin sèche et désinvolte de votre lettre :

« Je jetterai dans les Douves la petite bague en forme de cœur. »

Comme ça? Simplement 1 Imaginez que quelqu'un la trouve, cette bague, et qu'il demande :

— Qui t'a abandonnée et pourquoi?

Et que le cœur réponde :

— Micheline m'a jetée parce qu'elle a ajouté foi aux ragots de deux amies, choisies parmi les plus stupidcs, et qu'elle n'a pas eu confiance en son...

Je n'ose pas écrire ce mot : « fiancé », qui tremble au bout de ma plume. Mettons : « ami ». C'est un mot magnifique, affreusement galvaudé et qui contient tout, puisqu'il contient la tendresse et l'amour. Quant au crapaud tombé de la lune, il signifie « indulgence ». La marraine inconnue le jette ainsi sur

la robe de sa filleule pour enseigner à cette filleule qu'il ne faut pas regarder la bouche en tirelire, ni s'attarder aux pustules du malheureux animal, mais admirer ses yeux magnifiques. Indulgence, Micheline, indulgence ! Indulgence pour le coupable 1 Indulgence pour l'innocent 1 Aimer la clarté, cela consiste à éclairer les ténèbres. Rendez à ma nuit le joh matin de Guérande I Mais il faudrait vous voir, vous parler... J'ai honte d'aligner des phrases, de mettre des points et virgules, enfin d'écrire ces Ugnes comme j'écrirais une tirade destinée au public. Je ne me relis pas. Mes fautes de français attesteront ma sincérité. Micheline, n'ayez pas de chagrin. Imitez-moi : je suis furieux, peiné, mais il y a de la joie dans ma détresse. Car j'ai rapporté de Guérande une joie que nul ne m'enlèvera, sauf vous. Et vous ne commettrez pas ce crime...

Écrivez-moi très vite, maintenant. Je l'exige. Je vous en supplie. Et soyez gaie, et soyez heureuse 1 Mes bons souvenirs à Jules, à Casimir et à Mélanie. C'est votre petite compagnie de pantins. Ne les prenez pas pour des héros. Ce sont des imbéciles. Autrement, ils ne seraient pas trois ; ils ne seraient que deux. Ils se réunissent pour dire du mal des autres. Mélanie surtout. Elle prend les manteaux de satin à fleurs pour des kimonos. Sachez ce qu'ils valent et déblayez notre route qui sera bien assez dure pour qu'on ne l'encombre pas à plaisir.

Au revoir, Micheline I Je suis très ému, très anxieux, et je termine ma lettre ici par crainte d'être tenté d'écrire maintenant tout ce que vous devinerez...

Bernard.

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