Le roman des soldats
On trouvera, dans ce livre, quatre épisodes de l'histoire moderne de l'armée française. 1792, 1815, 1830 et 1870 sont des dates qui expriment à la fois toutes les gloires , toutes les douleurs , tous les héroïsmes de nos soldats. Tour à tour vainqueurs eu vaincus, selon que la fortune se montre à la hauteur de leur courage, ces soldats nous présentent toujours des exemples de dévouement au devoir et de fidélité à la patrie. Ils nous enseignent aussi, par leurs revers, à ne jamais nous endormir dans une apparente félicité, à ne jamais sacrifier aux dieux énervants et à demeurer toujours, nations et individus, sur le qui-vive, prêts à ce que l'Anglais Darwin appelle la lutte pour la vie et à ce que nous nommerons, nous, le sacrifice pour l'idée.
11 était aisé de voir, dans les derniers temps de
l'empire, que la vie facile, amollie, débilitante du césarisme de décadence avait pénétré dans la caserne et dans les camps. Châlons ressemblait bien plutôt à une cantine immense qu'à un lieu d'exercices militaires et il en était partout ainsi. Les officiers fréquentaient plutôt les cafés-concerts où des divas de rencontre hurlaient les chansons à la mode, que les cabinets de lecture où l'on se tient au courant des publications nouvelles. En ce sens, le livre célèbre du général Trochu sur V Armée française était, non pas un pamphlet , non pas un tableau poussé au noir et trop sévère, mais une véritable enquête attristante dans ses résultats. Le relâchement de la discipline, le dégoût du devoir, l'amour excessif du bien-être faisaient de l'armée impériale une troupe de prétoriens comparable aux luxueuses armées des satrapes d'Asie. Elle aussi, loin d'aimer à se dévouer, comme ses aînées, ne demandait qu'à jouir, comme le reste de la nation. Le général Lamarque, à la tribune de la Restauration, avait prédit ce que deviennent les peuples qui laissent leurs armées tomber ainsi dans cet amollissement funeste : « Lorsque Périclès , disait-il , fit ■>' succéder dans Athènes le luxe à la gloire des ar- » mes, la peine de mort attendait le citoyen impru- » dent qui aurait osé proposer d'appliquer à la guerre » les fonds destinés au théâtre. . . Et Philippe accomplit » ce qu'avaient vainement tenté Darius et Xercès ; et » Chéronée punit cruellement un peuple qui avait des » ora'eurs et n'avait plus de soldats... Vainqueurs
» des Grecs, les Macédoniens furent soumis à un peu- » pie chez qui l'art de la guerre était encore le seul » en honneur. Les trésors entassés à Pella ne sauvè- » rent pas Persée; le fer à demi brut du soldat romain » brisa les armes dorées de la légion Agema et rompit » la phalange au bouclier d'argent. j>
Xe semble-t-il pas que cette vieille histoire soit aussi l'histoire d'hier? Nous nous étions endormis sur des lauriers desséchés et respirant, comme un opium, la fumée d'une gloire passée, nous laissions grandir à nos côtés un peuple, non pas belliqueux comme nous, mais militaire et discipliné, qui, éperonné et casqué comme au moyen âge, apprenait à durcir ses muscles, tandis que nous ne savions plus que titiller et agacer nos nerfs. Rendons-nous, il est vrai, cette justice, que nous faisions bon marché de la gloire des armes et que nous en étions arrivés à ce degré de philosophie qui fait qu'on méprise la force, qu'on dédaigne la brutalité. Que si nous avions mis, au-dessus de ces vertus du plus fort, les vertus du plus digne, la réflexion, la pensée, le travail, nous eussions remplacé une vigueur par une autre, la vigueur du bras par celte du cerveau , et nous aurions été différents de nos aînés , mais toujours dignes d'eux. On sait malheureusement qu'il n'en était pas ainsi. L'empire n'avait développé que les appétits, les désirs, les ambitions ardentes comme une inextinguible soif. Il en résulta une faiblesse singulière dans la nation, un affaissement de ce qu'on pourrait appeller les sentiments cardinaux de
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toute société , le patriotisme, la foi civique, l'énergie personnelle, l'initiative, et l'honneur individuel d'où naît l'honneur national. De là vint la défaite, la plus inattendue, la plus cruelle qu'ait subie une nation.
Et il arriva cette chose étrange que le vaincu devait nécessairement être écrasé, ses vices et sa désorganisation intérieure combattant contre lui, tandis que le vainqueur, matériellement plus fort, n'était cependant pas moralement digne de la victoire. En effet, il arrivait avec les idées sinistres d'un autre temps, l'idée de conquête, de violence, les mœurs farouches du moyen âge, le pillage organisé, l'incendie scientifiquement pratiqué, la ruse mise au service de la force; il avait la prétention de combattre lecésarisme et il pratiquait, dans toute leur horreur, les mœurs césariennes. Que dis-je? Après la victoire, il se donnait aussitôt un César, comme s'il voulait se p3rer de ce manteau impérial, tunique de Xessus qui avait consumé, rongé, le corps du vaincu. Oui, si la France avait, par son abdication, préparé et comme voté sa défaite, l'Allemagne, par sa brutalité hideuse , était indigne de sa victoire. Elle a doublement étonné l'Europe : et par son triomphe et par son hypocrisie. Le jour où cette nation pieuse et savante a proclamé la toute-puissance de la force, elle a signé son renoncement au rang de nation éclairée, et elle a introduit, par la voix de son ministre souverain, une théorie, une idée barbare faite pour légitimer tous les excès, préparer tous les carnages et épouvanter la conscience moderne.
L'idée effroyable que la force prime le droit a déjà produit son effet dans le monde. Il n'y a pas si longtemps, on parlait d'un congrès, d'un désarmement général, comme d'une chose qui , malgré son improbabilité, était possible pourtant et consolante par sa possibilité même. Aujourd'hui, l'idée de désarmement a disparu en fumée. A quoi songe-t-on ? A s'armer. L'Europe, du Nbrd au Midi, de l'Est à l'Ouest, retentit du fracas des armes. Au temps de Tamerlan, où les armées étaient des foules innombrables, on ne vit jamais tant de soldats armés.
Un journal autrichien les dénombrait naguère. Total formidable. La Russie peut mettre actuellement sur pied 1,306,000 hommes, et la Prusse 1,150,000. La première de ces puissances a 300,000 chevaux et 2,080 pièces d'artillerie; la seconde 200,000 chevaux et 2,000 pièces de canon. L'Autriche compte 900,000 hommes, et la France 515,000. La Turquie et l'Italie viennent après ces deux pays ; Tune et l'autre peuvent disposer de 500,000 hommes environ en temps de guerre. La dernière puissance militaire en Europe, c'est la Grande-Bretagne, qui a un effectif de Zi00,000 hommes. Les forces militaires dans les autres pays sont réparties comme suit : La Belgique a
115,000 hommes, la Hollande 35,000, la Suisse 160,000, la Roumanie 106,000, la Servie 107,000, la Grèce 125,000, La Norvège 22,000, la Suède 39,500, le Danemark 31,900, l'Espagne 124,000, le Portugal 64,000.
Tous ces chiffres réunis donnent un total de 5,160,000 hommes pour l'Europe.
Quelles masses humaines ! et que produirait pour rhumanité, l'amélioration sociale, le bonheur de tous, l'accumulation de ces forces cérébrales et musculaires ainsi dépensées à perfectionner des mitrailleuses et à manier le fer ! Je ne parle pas de la fortune jetée à ce gouffre. Avec la valeur numéraire de ces armements on pourrait élever, et de beaucoup, la somme d'instruction, d'intelligence humaine. Ce qui produirait la civilisation sert à solder la barbarie. Malthus disait que la guerre, cette saignée, est utile à l'humanité. N'en croyons rien. Gémissons sur la nécessité qui nous contraint à demeurer sur nos gardes, comme un voyageur qui passe la nuit, la main sur son arme, près d'un -compagnon de voyage suspect, dans une auberge mal famée ; et, pour faire respecter notre droit, réclamer notre indépendance, restons debout, l'arme au pied. Mais aussi de quel mépris et de quelles malédictions poursuivrons-nous ces deux ou trois bipèdes ronronnes, comme les appelle P. L. Courier , qui forcent l'humanité à se déchirer les entrailles et les hommes à s'entretuer !
Oui, puisque la force prime le droit, il nous faut
des soldats, ou plutôt il faut que la nation tout entière soit un soldat. L'armée permanente n'a pu sauver ou seulement défendre la patrie, appelons-en à l'armée nationale. Que le service militaire soit obligatoire pour tous, comme l'instruction. Que la patrie puisse à la fois trouver dans chacun de ses enfants un cerveau éclairé et un bras solide. Que tous sachent et comprendre un livre et manier un fusil. A Dieu ne piaise que j'aie pour les soldats d'hier une parole d'amertume. Je les ai vus, ces braves, combattre et mourir, défendre les hauteurs de Spickeren, les chemins de Reichshoffen ou les bois de Sedan. Je les ai vus tomber. Je les ai vus, plein d'espoir avant le combat, pleins d'étonnement après la défaite, stupéfaits de battre en retraite, et se demandant si vraiment ils n'avaient pas fait leur devoir ? Le devoir, ô combattants de Forbach et de Bazeilles, cuirassiers de Frœschwiller, tirailleurs de Wissembourg , le devoir, vous Laviez fait. Vous aviez Je courage et l'audace, vous saviez braver la mort en riant, « II rit et mourut ! » C'est l'épitaphe d'un héros grec, et ce pourrait être celle de chacun de vous. Dormez en paix, ô morts de Gravelotte , de Rézonville et d'Amanvilliers, soldats de Metz et de Sedan, dormez dans cette terre d'Alsace et de Lorraine que vous avez bien défendue. Ce n'est pas moi qui, ayant vu de près votre agonie sans plainte , vous reprocherai vos combats sans victoire. Mais il faut, après vous, une armée, non pas plus courageuse, mais plus instruite, et qui à votre intrépidité joigne la
science et à votre audace la réflexion. Il faut une armée digne de vous par le mépris de la mort, supérieure à vous par la science de la vie. Vous étiez des soldats, et, en dépit de vos défaites, vous étiez des ils superbes que le danger de la patrie avait réieur torpeur et fait rougir de leur abdication. 11 nous faut maintenant des citoyens transformés en combattants qui sachent obéir.
Lorsque la patrie tout entière sera appelée sous les drapeaux et payera , et non point en argent, l'impôt du sang, croyez-vous que l'armée nouvelle ne sera pas plus vigoureuse et plus redoutable ? Je ne parle pas seulement du nombre des soldats, mais de leur valeur murale. Plus de soldats par métier ou par spéculation ; plus de remplaçants, plus de vendus. La nation armée. L'obligation pour tout Français de défendre la France envahie. L'idée de devoir retrouvant sa place dans les âmes et le feu sacré du patriotisme embrasant le sang de toutes les veines. Voilà l'armée que nous aura donné le malheur, l'armée dont les désastres de 1806 dotèrent la Prusse, la véritable armée d'un peuple qui ne veut point conquérir, mais qui veut se défendre.
De telles armées ne datent point d'hier.
En Grèce, tous les citoyens étaient soldats. De seize à quarante ans, l'Athénien combattait. Le Spartiate de-
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mettrait vingt ans de plus sous les armes : il se reposait à soixante ans. Dure condition, mais qui n'empêchait point la vie sociale : chacun de ces soldats, en effet, était et redevenait, après le combat, un citoyen. Sophocle retournait à son théâtre après avoir commandé comme stratège. Cynégire, le héros dé Marathon, f d"Eschyle, n'était point soldat de profession. Tous ces grands hommes de l'antiquité, qui, peur ainsi cire, ont illuminé l'histoire, tenaient le stylet de l'écrivain et le glaive du guerrier. Un jour, dans un combat. Xénophon allait périr. Un autre soldat, qui se nommait Socrate, lui sauva la vie. La guerre terminée, Xénophon retournait à son histoire et le philosophe à ses disciples. Tous combattaient pour l'idée de devoir et pour la patrie.
Les Cariens seuls, en Grèce, s'enrôlaient pour la solde. Aussi bien, ce nom de Carien devint-il une injure. Le Carien, ce fut vraiment le seldat ; « l'hemme soldé, le soldat, corps séparé de la nation, martyr féroce et humble, » a dit Alfred de Vigny, qui ajoute, en parlant de ces pauvres gens, pris par le sert ou par la misère :
« Il est convenu que ceux qui meurent sous l'uniforme n'ont ni père, ni mère, ni femme, ni amie à faire mourir dans les larmes : c'est du sang anonyme. »
Ce sang anonyme, les soldats martyrs de la vieille Rome le versèrent à flot^. Ils n'étaient pas des citoyens, comme ceux de Grèce, mais plutôt des dupes héroïques à qui, pour prix de leurs sacrifices, la Cité ne gardait
que l'abandon et l'oubli. Tite-Live a dramatisé l'histoire de ce soldat qui, après avoir risqué tant de t'ois sa vie, ne reçoit que l'injure et la honte en récompense de ses hauts faits. Ces soldats murmuraient tous que <( après avoir combattu au dehors pour la liberté, pour l'État, ils ne trouvaient au dedans qu'oppressionet servitude : leur indépendance était moins exposée au milieu des ennemis, pendant la guerre, qu'au milieu de leurs concitoyens, pendant la paix. »
« Le mécontentement , ajoute l'historien romain , croissait assez de lui-même lorsque le spectacle de la misère d'un de ces malheureux embrasa les âmes. Un vieillard, dont tout faisait ressortir le dénùment, se jette dans le Forum. Ses vêtements, souillés et
■ en lambeaux, le rendaient moins hideux que sa pâleur, que la maigreur de son corps exténué, une
» longue barbe, des cheveux emmêlés, l'air farouche, » l'œil hagard. Et pourtant, on le reconnaissait encore. - On disait qu'il avait été centurion. On s'attendrissait > sur son destin; on citait les récompenses que lui avait » values son courage. Lui-même montrait sur sa poitrine des cicatrices, fières marques de ses hauts » faits dans tant de combats. Alors de tous côtés on » lui demande pourquoi ces haillons, pourquoi cet » extérieur sordide? Et lui, s'adressant à la foule aussi » pressée qu'un jour d'assemblée du peuple, il dit que ■rvant dans la guerre contre les Sabins, l'ennemi • a ravage son champ, incendié sa maison, pillé son
■ bien, enlevé ses bestiaux ; pour payer le tribut, il a
» dû emprunter, et ses dettes, grossies par l'usure, l'ont » d'abord dépouillé du champ paternel, puis des dé- » bris de sa fortune; enûn cette plaie rongeante a » gagné sa personne et, livré à son créancier, ii a » trouvé en lui non pas un maître, mais un geôlier, » non pas-mème un geôlier, mais un bourreau '. El le » vieillard découvre ses épaules déchirées encore et » saignantes des coups de fouet. »
Alors a ce discours succèdent les cris de la multitude émue et courroucée et le tumulte de l'émeute. Rome s'arma pour effacer de l'usage cette horrible loi contre les débiteurs qui permettait aux créanciers, s'ils étaient plusieurs, de vendre le débiteur à l'étranger, au delà du Tibre ou de couper le corps du malheureux.
Et voilà les soldats romains ces premiers temps de la république : voilà les héros, les martyrs qui, de la pointe de leur épée, fondaient la grandeur romaine et préparaient, les pauvres fous! la colossale puissance des empereurs ! Soldats invaincus, presque invincibles, et qui pourtant eux aussi, stupéfaits et ne pouvant croire à leur honte imméritée, courbèrent le front sous les rires des femmes samniles, et passèrent, pâles et à demi brisés, sous les fourches caudines, semblables à ces héros d'Afrique et de Crimée que des sentinelles prussiennes après Sedan, tenaient au bout de leur fusil, parqués comme un bétail dans une ile de la Meuse !
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Avant comme après les fourches caudines, ramée romaine était pourtant vigoureuse et solide. Elle ne perdit de valeur que lorsqu'elle se vit livre} aux conspirateurs et aux intrigants. Alors chacun en fit sa propre chose et son instrument de règne ou de coup d'État. « Sylla, dit Salluste, pour s'attacher l'armée, l'avait laissée vivre dans la mollesse et le relâchement. Sous l'influence d'un climat doux et voluptueux l'Asie), la mâle rudesse du soldat s'était promptement énervée. C'est là que, pour la première fois, on vit une armée romaine prendre l'habitude du plaisir physique et de la boisson. » L'ivresse, cette ivresse hideuse et débilitante, qui s'infiltrait aussi dans notre armée, vers la fin de l'empire, et qui fut le fléau des bataillons fédérés (l'alcool refroidissant le sang, donnant une excitation factice, et rendant les blessuresreçuesplus dangereuses), l'ivresse régna dans les armées romaines. Avec les en> pereurs, ce ne fut pas seulement l'ivresse, mais la d ■> bauche. Diodore de Sicile nous a laissé le tableau de la corruption de ces soldats à qui il fallait pour se désaltérer du vin de falerne et de Chio, et qui, amollis, incapables des antiques vertus, allaient s'embourber avec Varus dans les marais de Germanie, ou attendaient chez eux l'invasion terrible et déshonorante des barbares.
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La chute de Rome entraîne la fin des armées régulières. Les batailles sont, dès lors, livrées par des bandes plus ou moins nombreuses obéissant à des chefs redoutables ou stupides. Jusqu'au moyen âge, les généraux tiennent de près ou de loin à Attila. La figure méditative de Marc-Aurèle, le guerrier pensif, se détache seule, pâle et fière, avec celle de Constantin peut-être, du fond ténébreux du monde romain à son déclin. Le soldat déparait. Il se montrera plus tard, au moyen âge, sous des pseudonymes divers, tous fort peu aimables, routiers, malandrins, soudoyers, bandits, brabançons, cotereaux ou tard-venus, presque tous Allemands à la solde de qui paye, se mêlant aux miliciens des communes et, dit la Chronique de Saint-Denis, ardantles églises et tourmentant les bonnes âmes, d'ailleurs brigands, pillards, voleurs, larrons, infâmes, dissolus et excommuniés ; le chroniqueur n'oublie pas un de leurs titres. Duguesclin en délivra la France en entraînant vers l'Espagne ces aventuriers et ces ribauds.
Au moyen âge se place le type populaire, assez peu héroïque, que les chansons du temps gouaiilent sous le nom de franc-archer. Nos soldats de Jemmapes et de Wagram ont eu là des aïeux assez peu présentables. Il faut lire dans le Monologue du franc-archer,
les secrètes pensées de ces rôdeurs de champ de bataille, assez semblables à ces méchants soldats dont parle Tavannes et qui se coulent le long des escadrons pour éviter le danger et ne trouver que le profit.
Le franc-archer, dont on attribue le Monologue à Villon, et qui fit « rage avec la Hire, » devenu vieux sous le harnois après avoir été « mignon comme cet enfant-cy. » dévalise les fermes et s'occupe surtout de donner l'assaut au poulailler où a chanté le coq dont il veut tordre le cou :
Or, çà, çà. par où assaulJraj-je Ce cocq que j'ay ouy chanter?
Le héros est un pauvre sire : il le dit tout net, il ne craint que les dangiers.
Je crains tout, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.
11 fait partie de cette milice des francs-archers que harles VII avait créée et dont la poltronnerie égaya toute une époque, , emplit toutes les facéties de nos pères. Ces francs-archers étaient, eux aussi, à la solde des communes et devaient au roi le service féodal. Supprimés en 1A80, ils furent remplacés par des Suisses. Le franc-archer de Villon raconte les exploits de toute la bande à la fois, en donnant le secret de son humeur personnelle :
Je ne craignoye que les dangiers,
Moy ; je n'avoye paour d'aultre chose.
Et quand la bataille fut close D'artillerie grosse et gresle, Vous eussiez ouy, pesle-mesle :
Tip, tap, sip, sap, à la barrière, Aux esles. devant et derrière.
Le xvie siècle, le commencement du xvne ne nous offrent point le spectacle d'armées françaises combattant pour le pays. Ce sont des étrangers, houzards, suisses, lansquenets, croates, reitres, estradiots, qui servent le roi, tandis que les miliciens, selon le vent, crient : Vive le roi ! Vive la ligue ! oubliant de crier : Vive la France ! Après Louis XIII, au temps de la Fronde, même désordre, et peut-être désordre plus grand. Le soldat alors, c'est le soudard raccolé parmi les ivrognes au quai de la Ferraille, et dont Montesquieu pourra dire plus tard : « Les soldats sont la plus vile partie de la nation. » 11 faut ouvrir les mémoires du temps pour se faire une idée des maux que ces misérables infligent à la patrie qu'ils prétendent servir. Mais non ! L'idée de patrie ne naîtra qu'avec la Révolution. Les soldats du maréchal La Ferté pillent Marly, où on les cantonnait. La maraude est officielle. A Saint-Quentin, la garnison prévient les magistrats de la cité qu'elle « va
se mettre à piller les meilleures boutiques de la place et même le marché, quand il se tiendra. » A Amay-le- Duc, en Bourgogne, les soldats démolissent les maisons pour se chauffer. Le duc de Lorraine avait écrit sur ses étendards : Frappe fort, prends tout, ne rends rien. C'est lui qui disait gaiement, à la grande joie de MHe de Montpensier, de Mme de Guémenée et de M""' de Chevreuse : « Mon armée est la providence » des vieilles femmes; un jour mes soldats trouvent » dans un couvent deux vieilles religieuses qui n'éh taient pas bonnes à autre chose, ils en font dubouil- » ion. ■ »
Conduits par de tels chefs, les soldats pillent, volent, saccagent, tuent, enfument les paysans, qui se cachent d'eux, dans les grottes; pendent les prêtres, brûlent avec des charbons ardents appliqués sous la plante des pieds, comme le feront plus tard les chauffeurs, ceux qui refusent de dire où l'argent est caché; ils empalent les hommes, écartèlent les femmes : c'est une frénésie de meurtre. Les exploits des routiers, des grandes compagnies de Duguesclin, sont dépassés par ces infamies, a Quiconque, dit M. Michelet, a aux côtés un » pied de fer, est roi et fait tout ce qu'il veut. » Au soudard, tout est permis.
Louvois, sinistre et dur, mit de l'ordre à cette ripaille sanglante. Il appesantit sur les régiments sa main
1. Consultez encore Mme de Sévr^né sur la conduite soldats en Bretagne, à une date un peu éloignée de la Frou'l". Guy Patin porte le même témoignage.
de fer. Bientôt l'armée devient cette armée admirable qui étonne les contemporains « par la violente et ra-
■ pide manière avec laquelle ils attaquent présente- » ment les places, si bien qu'on conviendra qu'il est » naturellement impossible que les Français ne pren-
■ neni toutes les places qu'ils attaqueront. * » Louvois, il est vrai, fait payer cher à la France les
réformes militaires qu'il lui apporte, et il la condamne à la guerre continuelle. « On est travaillé ici du mal « de la paix, » écrit-il pendant la campagne de Hollande.
La France veut la paix, le ministre veut la guerre. Donc, un coup d'éperon à la courageuse cavale, qui n'a jamais refusé de se jeter dans la mêlée, jusqu'au jour où, les flancs labourés par tant de cavaliers, elle s'est sentie déchirée jusqu'au poitrail.
Sous Louis XIV, les paysans tirent au sort pour la première fois. La conscription est mise en pratique.
1. L'Europe esclave si l'Angleterre ne rompt ses fers. — A Cologne, chez Jean l'Ingénu, à la Vérité! M. DC. LXXVII. Dans cette curieuse petite brochure qui donne bien l'idée de la toute-puissance de Louis XIV, il est dit aussi « que les armées allemandes sont celles de toute l'Europe qui entraisnent le
On n'estime guère alors les soldats amenés ainsi au régiment malgré eux, les petits laboureurs regrettant leurs champs, leurs fermes. On en fait des miliciens, des gardes de poternes ou des garde-côtes. Mais, avant d'en arriver là, que de troubles et de luttes! Au moment du tirage au sort, les jeunes gens jouent du bâton ou du couteau, se révoltent, assomment les sergents. On pend les réfractaires, on les envoie ramer aux galères. Mais il est proverbial alors que les conscrits font de mauvais soldats, et les officiers n'estiment que les engagés volontaires. « Seul, cette mauvaise tète, » ce mauvais sujet était un brave J . »
Les maréchaux de Louis XV succèdent aux généraux de Louis XIV, les faquins aux héros, Soubise à Catinat, le père la Pensée. Après Turenne, on n'avait eu que sa monnaie, mais elle valait quelque chose encore. La monnaie de Maurice de Saxe n'est que du billion, des liards usés. Quelle chute! Quel spectacle! Les maréchaux de France, poudrés, fardés, combattaient comme les Pompéiens de Pharsale, qui fuyaient devant les javelots prêts à leur blesser le visage. La France est livrée à des officiers de boudoir. « Dans la campagne de 1757, en Saxe, les généraux alliés, commandés par Soubise, étaient réunis dans Gotha, ville fortifiée,
plus de bagage, de femmes, d'embarras et de bouches inutiles, p. 5.) » Comme tout change ! Ainsi en 1677, c'était la Franc qui avait ses mousquetaires et l'Allemagne ses impedi- I i !