‹ Le roman des soldatsChapitre 2 sur 8 · Paul Lacombe, Encyclopédie générale · texte numérisé non relu

Paul Lacombe, Encyclopédie générale

avec 8,000 hommes de toutes armes. Seidlitz, général prussien, tenta de les déloger avec 1,500 chevaux qu'il déploya en courant sur la place. Soubise était sur le point de se mettre à table lorsqu'il reçut la nouvelle de ce coup de main. Il se crut attaqué par toute l'armée prussienne, et prit la fuite avec ses soldats; les autres généraux l'ayant imité, Seidlitz s'empara de la ville et d'un granl nombre de secrétaires, valets de chambres, cuisiniers, comédiens, coiffeurs, marchands de nouveautés, singes et perroquets, qui suivaient l'état-major français. Il prit aussi les bagages, où l'on trouva des caisses entières d'eau de lavande, de parfums, de blanc, de rouge, de manchettes et de parasols l. »

Ne retrouve-t-on pas là ces maréchaux du second empire, ces généraux qui, à Metz, encombraient Jes hôtels de leurs voitures, de leurs équipages, de leurs caisses de Champagne et dont les Prussiens, après la bataille, se disputaient, non pas les cartes géographiques ou les lunettes d'approche, mais les képis dorés, les épées à poignée de nacre et les moules à pâtisserie?

Ces camps de généraux de Louis XV, semblables à des coulisses de théâtre, qu'ils ressemblent peu aux bivouacs pauvres et rudes des soldats de la République ! Là, rien de superflu, et pas même le nécessaire toujours. On se contenterait, si on le trouvait, du brouet

1. Tempelhof, cité par M. Villiaumé, dans l'Esprit de la Guerre (Liw IIP De la politique militaire, page 151 .

±2 LE EtOMAH DES SOLDATS

iate. On campe dans la boue, on fait contre mauvais temps bonne figure et bon cœur. Discipline absolu-. « 11 est défendu, écrit Championnet, sous peine de destitution, de souffrir aucune femme à l'armée.' » Ce n'avait pas toujours été ainsi. Des femmes, mères, sœurs, fiancées, maîtresses, ou coureuses d'aventures simplement, avaient d'abord suivi les volontaires. El.es énervaient ces combattants, leur étaient le courage viril. Avec elles le désordre était au camp, et pis que cela. Les volontaires, a-t-on dit, faisaient aussi des houzardailles. Les comités vinrent, comme Louvois, mettre le holà dans les armées. Le soldat se sentit oe&seulement troupier, mais citoyen, défenseur de la patrie. On lui apprit les mots de devoir, obéissance, vertu militaire, abnégation, patience; et avec de tels mots, on lui apprit on même temps la victoire. L'ennemi était en France, il sut l'en chasser. La patrie réveillée retrouva sa foi dans ses destins au bruit vainqueur du canon de Yalmy. Les Prussiens, la tète basse, regagnaient leurs bois d'Allemagne. La Marseillais,' passait, et les accents du cuivre précipitaient les bataillons à l'assaut des batteries.

Mais qu'on ne s'imagine pas que les armées aient été créées en un jour et par la grâce du dévouement à la patrie. Non, il avait fallu la pensée, la réflexion, l'organisation vigoureuse et sûre. On ne décrète pas seulement la victoire, on l'assure en la préparant. Des

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publicistes ont, avec raison, réduit aux proportions de i'histoire la légende des volontaires', et on a montré que les armées républicaines étaient nées en quelque sorte de l'amalgame des jeunes troupes volontaires avec les anciens soldats de la royauté, en un mot du mélange des habits blancs et des habits bleus.

Il y avait, au début, une certaine rivalité entre les deux troupes. Les habits blancs, soldats de Louis XVI, appelaient les habits bleus des soldats de faïence ; ils s'appelaient, eux, régiments blancs, les soldat* de porcelaine. Pourquoi ? Parce que la porcelaine va au feu et que la fayencs n'y va pas.

Mais les habits bleus, les soldats de faïence, devaient montrer qu'ils y allaient aussi, et le mélange, l'amalgame des deux troupes devint peu à peu ces habits bleus légendaires que célébra Béranger. Il n'en est pas moins vrai que si les volontaires n'avaient point, comme les vieilles troupes, la discipline, le sang-froid, l'habitude du terrain et du coup de feu, ils apportèrent aux vieux régiments royaux leur flamme, jleur jeunesse ardente et leur foi dans la patrie. Us furent, et rendirent les anciens, patriotes. Les déserteurs, fort nombreux dans les armées royales, devinrent rares dans les armées républicaines- Jadis le. soldat allait à qui le payait, le soldait, passant d'un camp à l'autre, sans remords et sans rougeur. Les soldats de Mayence,de Sambre-et-Meuse ou du Rhin combattaient, m contraire, non pour lasolde, mais pour l'honneur du Irapeau et la liberté du pays. Ils avaient dans le cœur

et sur les lèvres ce mol d'ordre nouveau, inconnu aux soldats de Turenne ou de Mélac, et qui était la patrie.

Tels chefs, au surplus, tels soldats. Rappelez-vous Hoche conjurant son armée de vaincre au plus vite l'ennemi pour retrouver plus promptement la paix du foyer et le baiser de la famille. Voilà qui pouvait former des hommes. « La paix aussi a son héroïsme », disait Moncey, ce Moncey qui s'écriait, dans une proclamation à l'armée des Pyrénées-Orientales :

« Le peuple français ne demande pas seulement des victoires qui le fassent redouter, il veut encore des actions qui le fassent aimer. Respectez donc les biens, les familles, les lois des populations conquises. »

Comparez maintenant de telles paroles aux discours de Bonaparte à ses soldats. Lorsqu'il les conduit en Italie, c'est l'appât du lucre, de la jouissance, de la richesse qu'il fait luire à leurs yeux, et non pas l'accent du devoir qu'il leur fait entendre. Sa proclamation tant admirée se réduit à peu près à ceci : « Vous êtes pauvres, demi-nus, ce pays est très-beau, opulent, allez, prenez et pillez ! » C'est à l'instinct fauve qu'il s'adresse. On croirait entendre un pirate exciter ses forbans avant le branle-bas de combat. C'est que Bonaparte était né conquérant, et le roi Frédéric de

Prusse, qui était du métier, nous a appris ce qu'il faut attendre des conquérants !

« La valeur et l'adresse, dit le grand Frédéric dans son Anti-Machiavel, se trouvent également chez les voleurs de grands chemins et chez les héros ; la différence qui existe entre eux, c'est que le conquérant est un voleur illustre, et que le voleur ordinaire est un faquin obscur ; l'un reçoit des lauriers pour prix de ses violences et l'autre la corde. »

Napoléon eut les lauriers. Ses soldats donnèrent leur sang, et, sacrifiés à cet autre Moloch, ils prirent d'assaut l'Europe pour arriver à perdre la France. Énergiques, indomptables, mais dévoués à an homme plutôt qu'au pays, ils finirent par le dernier carré, dénoCiment épique d'un drame de vingt ans, qui tint le monde effaré et tremblant. Puis le soldat fut oublié, plus que cela, outragé ; le héros devint le brigand de la Loire. La légende impériale n'eut pas de plus fervents apôtres que ces martyrs de l'empire, demeurés sans pain, sans état, sans solde, sans famille après tant de luttes et de campagnes. D'autres, il est vrai, fidèles à la liberté qu'avait étouffée l'empereur, devenaient des tribuns éloquents, après avoir été des soldats admirables. Foy, Lamarque, Sébastiani, entraient à ia Chambre, Fabvier combattait en Grèce, Alard aux Indes, et tous, ceux-ci par l'épée, ceux-là par la parole, tenaient à refaire la France libre et respectée.

Aussi bien, l'armée peu à peu se reforme, reprend

corps, s'instruit et résistant à l'esprit clérical du temps, va fort bien, quoi qu'en dise Béranger, Be faire toer sans billet de confession. L'Afrique, sous Louis Philippe, nous donne bientôt une armée compacte, un novau admirable de combattants. Les exploits de nos soldats d'Algérie méritaient un historien, et ils l'ont trouvé dans l'auteur des Campagnes de l'Année 'l'Afrique. Ce furent de rudes soldats, et si les chefs, dans ces guerres de buissons et de broussailles, s'habituèrent à ne concevoir la tactique que d'une certaine façon et oublièrent d'étudier la grande guerre, les soldats, accoutumés à braver le perd à toute heure de jour et de nuit, s'y retrempèrent et devinrent cette armée superbe, résolue, invincible, qui prit Sebastopol après un siège formidable, et enleva la Lombardie au pas de course.

Cette armée d'Afrique montra toute sa puissance, toute sa cohésion en Crimée. Certes elle valait alors bien mieux que ces généraux du 2 décembre qui la commandaient. Les héros du boulevard Montmartre, Saint-Arnaud, Forey, etc., entraînaient au combat les anciens de Tlemcen, du col de Mouzaïa, de Zaatcha. L'armée d'Afrique fit des prodiges. Un jour, à Traktir, Félissier apprenant que l'armée russe veut faire une

sortie, met comme en rideau 6,000 hommes, en leur donnant ordre de tenir jusqu'à ce que, par un mouvement tournant, il eût enveloppé avec toute sa cavalerie et deux corps d'armée les Russes, qu'il eût alors décimés et écrasés. Le plan dePélissier ne réussit pas. Pourquoi ? Parce que les 6, 000 hommes placés sur la hauteur, et qui devaient seulement résister, forcèrent les Russes à reculer, et, trop peu nombreux pour les poursuivre, furent cependant assez vigoureux pour les battre. En Crimée combattaient les zouaves, les vrais rharals d'Afrique, ceux dont le brave général Cler. ex-colonel du 2e zouaves, a raconté les exploits. Intrépides soldats, qui, après avoir vaincu les Autrichiens en Italie, allèrent se perdredans la fournaise mexicaine. Depuis, les zouaves n'ont plus été ce que furent ces anciens. Le type du chacal s'était perdu dans les Terres-Chaudes.

Il vaut ce que valai-nt nos pèiv-s.

disait de lui la chansDn. Ceux des vieux Africains qui avaient survécu aux dernières campagnes (ils étaient rares sont allés mourir, en un jour de défaite, dans les vignes de Wissembourg ou sur le coteau de Frœschwiller. Mais dès longtemps Tannée d'Afrique n'existait plus.

Le 2 Décembre avait creusé un fossé entre l*arrnée et la nati3n. Cette fois, les soldats, au lieu de défendre la loi, l'avaient attaquée, prise d'assaut et fusillée. Espinasse avait fait de l'armée une insurgée

en la menant à l'attaque du café Tortoni et des magasins Sallandrouze. On ne l'oubliait pas. Pour se l'attacher à jamais, cette armée, l'empire développait en elie les instincts aux dépens de l'idée du devoir. Il lui donna de beaux costumes et ne lui demanda pas beaucoup de travail.

Jamais une armée ne goûta mieux à la fois le double plaisir des chamarrures et de la flânerie. Elle devait savoir ce que coûte une telle abdication, et l'Allemand leluifil durement sentir. Elle expia cruellement,en quelques mois, sa torpeur de dix-huit années. Aussi bien, on peut dire que la puissance qui recula devant l'Allemagne, ce ne fut point « cette puissante France, la France brave, fougueuse, impétueuse, mais, comme dit l'historien anglais Kinglake, cette chose passagère qu'on appelle la France impériale l. »

Ceci soit dit pour les officiers. Quant aux soldats, amis du bon cigare et de la bonne chère, eux aussi avaient abdiqué. La démocratie ultra-radicale a dû, depuis \Yissembourg, se repentir, il est vrai, d'avoir désappris aux soldats l'idée de discipline et de devoir. Ce fut, l'expérience nous l'a prouvé, une détestable campagne que celle qu'on entreprit ainsi autour des casernes, campagne que le parti bonapartiste voudrait aujourd'hui mener à son profit. Il faut laisser à l'homme, et au soldat en particulier, un peu de cette naïveté qui fait l'héroïsme. Certes, l'honnêteté, l'attachement au devoir n'est trop souvent qu'une duperie en

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