‹ Le roman des soldatsChapitre 6 sur 8 · LES G II OC,.. EU · texte numérisé non relu

LES G II OC,.. EU

Voilà que moi, tout en fourgaillani de côté et

d'autre, sur le bord d'un petit bois, je fais tel comme un vrai chasseur, un lièvre, qui détale, mais qui détale... Je prends un pistolet dans mes fontes, je tire sans viser beaucoup, l'autre fait la cabriole. J'éreronne mon cheval. Je vois mon lièvre étendu sur le Cl té. plat, ave: son ventre blanc Je descends de cheval, je l'empoigne, je reviens au camp, je me dis : « Mais, c'est une politesse à faire au colonel Vincent. Il y a beau temps qu'il ne se sera régalé comme il régalera ce soir. »

■Je vais droit à lui (j'étais alors simple brigadier; et je lui dis :

— Mon colonel, permettez-moi de vous offrir...

— Oh ! le beau lièvre, dit-il comme ça en ouvrant de grands yeux, des yeux d'affamé.

— C'est précisément ce lièvre que je vous apporte, mon colonel. Le gaillard pèse assez lourd. Il vous fera un bon civet.

— Un civet ! ah ! sacrebleu, Fissou, voila une bonne idée ! Mais c'est la manne que vous nous apportez. Eh bien ! mon brave, vous viendrez manger votre lièvre avec moi et mes officiers, ce soir.

— A votre table, mon colonel ?

— A ma table, je crois fichtre bien, puisque c'est vous qui nous invitez !

— Merci, mon colonel.

Le soir, à six heures, heure militaire, j'arrive à la

Î6i LE ROMAN DES SOLDATS

petite baraque où le colonel couchait. On avait mis une nappe, rien que ça ! Les officiers, étaient là, se léchant d'avance les moustaches à l'idée qu'ils allaient manger mon lièvre. Mais vous croyez peut-être qu'ils me remerciaient ? Ils faisaient les malins et causaient entre eux, laissant là le brigadier dans son coin. J'étais vexé. Heureusement le colonel vint à moi et dit, en me faisant asseoir au moment où l'on se mit à table :

— Messieurs, voilà le chasseur à qui nous devons le festin de ce soir !

Il y en eut qui dirent : « Ah î ah ! » d'autres qui me firent un petit signe d'amitié ; d'autres qui froncèrent les narines. Je vous demande un peu si je ne valais pas qu'ils répondissent : « Merci, Fissou. » Mais je n'étais pas un gaillard à me laisser traiter par-dessous la jambe. Je pensais comme ça : « A table, il n'y a pas de grade. Égalité sur toute la ligne. Je m'en vais tailler ma bavette comme les autres. J'en ai d'autant plus le droit que c'est moi qui fournis le gibier. ■ Et quand la conversation s'engagea, ma foi! je me mis à parler tout comme un autre. Il aurait fallu voir toutes ces épaulettes regarder mes pauvres galons de brigadier et les relever du nez. Bavarder avec mes chefs ! Ils trouvaient sans doute que j'avais un toupet de commissaire. Je vis le voisin de droite du colonel cligner de l'œii et lui faire des signes. Je n'avais pourtant pas dit de bêtises, mais je devenais trop familier, il paraît. Le colonel Vincent me regarda.

• Fissou , dit-il, mon ami, tenez- vous à votre place !

— A ma place ! Comment cela ?

Mais c'était une leçon qu'il me donnait là, devant tous les officiers, et cela parce que j'avais parlé comme les autres. Je me levai tout droit. Je posai ma serviette, et je dis :

— Vous avez raison, mon colonel, ma place était au camp, à manger mon lièvre, non avec les supérieurs, mais avec les camarades. Et j'y vais !

J'avais dit cela comme il faut, d'un ton sec. l'étais furieux. Mon col me gênait. Je croyais que j'allais étouffer. Comme je tournais les talons, le colonel Vincent, qui comprenait tout ça, me dit :

— Où allez-vous? Restez, Fissou !

Je continuais à marcher.

— Fissou, je vous ordonne de rester î

— Puisque c'est un ordre, mon colonel, je reste. Je ne dis plus un mot pendant tout le repas, mais

je m'étais promis de ne plus porter de lièvres à des paroissiens qui se moquent comme cela de vos prévenances. Tout ça pour vous dire qu'il faut joliment être circonspect dans l'armée, et que les officiers se croient quelquefois d'une autre pâte que les autres.

Si j'ai gagné l'épaulette, ce n'est pourtant pas à moi seul que je dois cette bonne fortune, mais encore à tous ceux qui, combattant avec moi, se sont fait tuer, hacher, crever. Pour un qui arrive, corn-

bien s I en chemin ! L'épaulette de l'un, ça Le les dévouements et les souffrances de

Pour en revenir à mes galons de brigadier, que

j'étrennais presque au moment de Y histoire du lièvre, aire du rideau qu'on affaire !

mt nous un corps de l'armée prussienne que Napoléon voulait éviter, afin de prendre l'ennemi par derriî I -irait se mettre on marche

sans que personn ■ mouvements. Pour

cela, il envoyait un régiment — un r le : va-

lus commo le — masquer la vue de ses manœuvres, et derrière il marchait, levait le camp, lit tout ce qui lui semblait bon.

Cette fois-là, le régiment désigné était le 19e chasseurs.

savions où nous allions. Nous le devinions, :s encore, à cheval, allant à cette affaire- a.

C'était le matin. Le régiment marchait lentement, se déroulait comme un long ruban noir sur la route. On. entendait ce bruit piétiné que font les fers des chevaux en frappant la terre. Dans ce brouillard de la inée, ce n'était pas gai. Nous étions à demi transis sous nos manteaux. Notre respiration rendait humides moustaches. Un farceur disait : Gare aux engelu- ! Mais nous n'avions ] le rire.

auvres ch - . > baissaient la tète,

LES XARDS

m les eût conduits à un al Leurs

luisantes fumai aent

s'él rame coiv.

cbappe des ruisseaux à l'heure de la posée.

Je ne disais rien. Je sentais que ça allait chauffer plus qu'à l'ordinaire. Je regardais là-bas le colonel tit la moue et fronçait les sou:

ejon, tout bas, pour que personne n'eni :

— Att: -ix.

.ie je l'aime, fit simple

.-.re que nous deux dan- le ment, heure, qm

le. Lorsque nous se rt - petit bois, à notre

. .;he, nous aperçûmes un mamel et se déroulait devant une cl : vaste, q

peu de brouillard, faisait paraître plus vaste enec C'était sur ce mamelon que lent devait se mas-

i rideau.

Ce qu'on appelle rideau, en ter '.vous

le savez , et c'est assez cl

porte en prend position, :. • de n'a-

vancer ni de reculer,

: d'exécut .

raite. 0:: est là, immobile et expos ups,

forcé de ne pas riposter, cloué à son poste et à

r de soldat : non de soldat fran-

çais.

Nous qui aimons à marcher à l'ennemi, à l'aborder de front, à le culbuter en deux temps, lorsqu'il nous faut demeurer ainsi alignés et fixes comme des statues on se sent fou et près d'éclater. Mais c'est la consigne !

L'armée, derrière nous, faisait ses préparatifs.

Nous étions en ligne. Je regardais devant moi, dans le brouillard, pour deviner si l'ennemi était loin. Les chevaux hennissaient et piétinaient avec impatience. Ils croyaient peut-être qu'on allait charger, les pauvres animaux! Le colonel était justement près de moi. A un moment, son œil rencontra le mien. Il avait l'air furieux. Son regard voulait me dire, et me disait :

— Eh bien! Fissou, nous allons être tués à bout portant, canardés ici comme des lapins !

Ce diable de Taverjon, à ma gauche, mâchonnait sa chique, tout en fredonnant sa ritournelle :

Asile solitaire, Je viendrai, chaque jour, Te chanter, ma bergère, Mes désirs, mon amour.

Je me disais, moi : — Oui, va ton train, chante tes désirs, mon bonhomme. Il y a là-bas, au fond de ce brouillard, des particuliers qui vont joliment t' accompagner au refrain.

Il fallut bien attendre comme ça une heure, une heure au moins, la plus longue de ma vie, je vous

donne mon billet ! Peu à peu le brouillard se dissipa (il aurait bien pu nous couvrir toujours), et alors, pas bien loin de nous, qu'est-ce que nous apercevons? Une batterie, ni plus, ni moins, les canons braqués sur nous, et ceux qui avaient de bons yeux pouvaient apercevoir les artilleurs.

— Mes enfants, dit le colonel Vincent, nous ne sommes pas ici à la noce, mais il faut faire son devoir.

Ces dix-huit ou vingt mots furent prononcés dans un silence comme la prètraille, dans les églises, n'en obtiendra jamais. S'ils avaient eu l'oreille fine, les Prussiens eussent pu les entendre.

Un petit mouvement les suivit. Le régiment tout entier sembla frissonner, et pourtant il n'y avait pas de clampins au 19e chasseurs. On se serra les uns contre les autres; — il semblait qu'on aimait à se sentir les coudes. C'était comme une poignée de mains avant le branle-bas. Le colonel Vincent mordait avec fureur sa moustache, et Taverjon ne chantait plus.

Les autres, ceux qui nous faisaient vis-à-vis, ces espèces d'Allemands, se préparaient déjà à nous tàter. Une lueur, une détonation. C'était le premier coup decanon. Personne chez nous ne bougea. Seulement, les tètes se retournaient de droite à gauche et de gauche à droite, et se regardaient. Toutes étaient pâles. Aucun de nous d'ailleurs n'avait été atteint.

Les autres tirèrent encore. Nous entendions comme un roulement au-dessus de nos tètes, et des feuilles

LE ROMAN L a rS

d'arbres t en tournoyant sur nos

tint de morts ni de liesses.

— Ces imbéciles pointent mal et tirent trop haut, dit le colonel Vincent.

Moi, je

— Pour

Ça ne dura pas. Parbleu, ces tètes carrées ne sut plus bè'.es que d'autres au f i;s corri-

leur tir, et baoum! les boulets entrent dans • jron comme en pleine chair. On oscillait, les aux se cambraient, leshon:

battant avec leurs montures dans des fia les vides se refermaient, on reprei. rang, et,

derrière le rideau humain, les manœuvres continuaient toujours.

;sdev;ons inquiéter les Pr an-

daient, sans aucun doute, ce qu'il y avait derrière nous. Un corps d'armée ou Parme entière?

Napoléon ou ses généraux ? Après nous avoir tàtés pour savoir si nous chargerions leurs batteries, ou si nous demeurerions là comme des piquets, ils nous canonnaient pour nous débusquer, nous chasser ou nous démolir.

Cette fois, les canailles visaient bien. Ils faisaient

des trouées, des brèches ; i's vous ci. X hommes

hevaux; ils nous écrasaient! Je m'attendais à avoir

d compte. « Pourvu que le boulet me coupe en deux,

>-je, et ne soit pas assez bète pour m'ernpor-

is! »

Je dis que je pensais à ça; eh bien non, je ne pensais à rien, voilà la vérité. J'étais comme endormi. Cette fumé? rousse devant moi, ces ronflements du fer, cette terre trempée de sang, ces tas de morts à droite et à gauche, ces jambes coupées net, ces tètes emportées ou aplaties dans la boue, je voyais tout cela et ne pensais pas. Je restais au port d'armes, le sabre collé à la poitrine, droit, stupide, et regardant tantôt Ta ver j on, tantôt le colonel.

Le colonel Vincent, blanc comme un linge, jetait, à chaque détonation, a chaque boulet, un regard sur son régiment, dont la batterie ennemie faisait une charpie, et je voyais de grosses larmes, — des larmes d'homme, je vous en réponds, — tomber lourdement sur ses joues brunes. Pauvre régiment, quelle bouillie !

Ceux qui restèrent (ils n'étaient pas nombreux) eurent des croix, des galons, des grades. Je fus nommé brigadier. C'était peu de chose, mais enfin, c'est le premier pas. C'est là que Taveijon fut décoré. Pourquoi? Personne n'avait fait plus que le voisin, mais les récompenses tombent comme la grêle, au hasard. D'ailleurs, je devais avoir aussi plus tard la croix et monter en grade. J'étais, je vous l'ai dit, brigadier au début de l'expédition de Russie, et maréchal des logis pendant la campagne.

Par exemple, si je devais vous raconter tout ce que nous avons vu là, Taverjon et moi, je vous tiendrais aussi longtemps que si je vous lisais les Mille ei une

Nuits. La Moskowa, Moscou, le punch que nous faisions sous le nez des Russes, un punch qui devint un incendie, ce qui n'était pas régalant, tant de batailles et de fatigues!

C'est drôle, quand je pense à tout ça, mes meilleurs souvenirs sont ceux des journées de souffrance. Et il y en eut quelques-unes. Ah! Napoléon eut joliment sur les doigts, avec sa grande armée et sa promenade militaire dans les glaçons ! Quelle idée de fou, aussi, d'aller s'encarter dans des pays d'Esquimaux comme celui-là ! Une débâcle solide, parlons-en !

.Non, rien, quand j'y pense, ne peut donner une idée de cette route. Quelles journées longues, noires ! des journées d'enfer. La nuit, on faisait du feu comme on pouvait, brûlant des débris de maisons, des bois de lancDs, des gibernes, tout ! On demandait un peu de vie et de courage à ces feux, qui ne réchauffaient pas. On mangeait, en les trempant dans de la poudre, des morceaux de cheval, coupés d'un coup de sabre après quelque carcasse gelée.

On souffrait à crier, à se tordre. J'en ai vu tomber, j'en ai vu mourir ! Et, comme des corbeaux, derrière nous, les cosaques, sur leurs petits chevaux noirs, accouraient avec leurs cris de sauvages et, après avoir tué quelqu'un des nôtres, se sauvaient comme des hyènes quand on leur faisait face.

Je me souviens qu'un jour — j'avais mon cheval encore, un cheval des Pyrénées (ceux du Midi supportaient mieux le froid que ceux du Nord), une pauvre

bête qui m'a traîné tant qu'elle a pu. Je portais, derrière la selle, dans ma musette — vous savez, ce sac du cavalier — un pain, un pain dur, que j'avais trouvé oublié dans une ferme brûlée à demi.

Je sens tout à coup que la musette se détache et tombe. J'étais bien loin de l'escadron, qui marchait pourtant lentement et que j'apercevais là-bas, se détachant en noir sur la neige. Je m'arrête. Je vois la musette à quelques pas de moi, j'éperonne mon cheval, et, au moment où je vais descendre, trois grands diables de cosaques accourent, leurs lances en avant. J'entends encore souffler leurs chevaux : je vois les naseaux jeter leur buée. Je me crus perdu.

— Mon bon Fissou, je pensais, dis adieu aux amis, voilà des godelureaux qui t'empêcheront d'aller bien loin.

Ah bah! on n'est jamais perdu. Je n'avais qu'à piquer encore ma bête et à fuir, et j'aurais très-bien laissé la place à messieurs les cosaques. Il n'y a pas de bravoure à se faire larder inutilement. Mais je leur laissais donc en même temps la musette et le pain?

Un pain gros comme la cuisse, ma nourriture pour deux jours, avec pas mal de bouchées pour les camarades ! Jamais de la vie! Je tire mon sabre, je le tiens là, tout prêt à en jouer, la poitrine parée, et je m'avance du côté des cosaques.

Ces sauvages-là s'étaient donné le mot, je parie. Ils caracolaient devant la musette. Ils avaient peut-être

1"4 LE ItOMAN DES SOLDATS

&WBi possible, oui. Mais on vous en

donnera du pain, mangeurs de saindoux ! En voilà un qui pique vers moi ; et, si je ne m'étais pas baissé, sacrebleu! il m'embrochait comme un poulet.

Sa lance avait passé à deux doigts de mon oreille, et j'avais senti une espèce de frôlement. Mais le maladroit était près de moi à présent. Je le regarde. Il comprend que c'est fini. Je lui dis : « Imbécile! » et je lui fends la tète; mais, là: je lui coupe le nez d'un seul coup. Et va-t-en voir s'ils viennent !

Il en restait deux. La vue de leur camarade qui mettait un peu de rouge dans la neige les fait réfléchir. Ils se tenaient à distance, mais ils criaient, ah! les gredins 1 Avez- vous entendu hurler le loup dans les bois, par les nuits d'hiver? C'est étonnant, ça vous donne froid. Eh bien, c'était ça.

Si je m'étais décontenancé, j'étais perdu, ou je perdais le sac de toile, le morceau de pain, la nourriture ! Leste, je me soulève alors sur ma selle, je pose un pied à terre, là, et j'allonge le bras qui tenait mon sabre vers la musette. Je voulais la piquer et l'emporter au galop : ce n'était pas facile.

Mes deux boule-dogues aperçoivent le mouvement. Ils s'avancent encore. Je fais le moulinet. « N'approchez pas, espèces de brutes ! » C'est qu'ils n'avaient pas peur! Ils approchent. Je tape, et d'un coup sec, je casse la grande diablesse de lance qui allait m'entrer dans le poumon. En voilà un de désarmé.

Je me retourne aussitôt, et de bas en haut, brusque-

ment, je frappe et j'enfonce mon sabre dans le c:.rps du troisième. Voulez-vous que je vous dise ? Ça entrait comme dans du beurre. Pas un cri, rien ! L'homme se renverse, et je le sens glisser sur mon bras. Ses yeux me regardaient, de grands yeux tout bordés de rouge, et qui tournaient comme une toupie. Un soupir, un hoquet, et puis rien. Le cosaque est mort là, je puis le dire, sur mon bras.

Je retire mon sabre ; il me semblait que l'autre mougick allait me brûler la cervelle par derrière. Pas du tout. Il prenait du champ pour me courir dessus, sabre en main. Je t'en moque : en un coup de temps, j'enfonce ma pointe dans le pain, j'attire la musette, je remonte en selle, un coup d'éperon, et je file, en faisant au cosaque un pied de nez. Ramasse tes morts si tu veux, moi, j'ai mon pain et je le garde !

Ce fut la dernière journée de mon pauvre cheval. Il avait usé là tout son souffle. Pour rejoindre les camarades, il était poussif et geignait. Le soir, il s'abattit et se mit à râler. Il n'avait pas plus d'énergie qu'une lampe qui s'éteint.

Quand la bête fut morte, ceux qui avaient faim, sachant que la fatigue seule emportait ce pauvre cheval, voulurent en manger. J'étais là. Je dis d'abord : « Non, c'est mon cheval, personne n'y touchera ! — Personne, dit un voltigeur, et les corbeaux? » C'était assez juste. Les soldats commencèrent. Moi, je n'aurais pas touché à ça pour une épaulette à gros grains. Je regardais cuire les morceaux de chair saignante et je me disais :

176 LE Un'-IAN DES SOLDATS

— C'est drôle ! une bète qui m'a peut-être sauvé la vie ce matin : Sans elle, sans son temps de galop, je serais, qui sait ? la-bas, nu comme un ver...

Un animal de lancier polonais, pris de fringale, mordait déjà là-dedans comme un chien, et me disait en riant bêtement :

— Il était bon, votre cheval, maréchal des logis. Moi, je dévorais le pain de la musette. Il était, dans

toute sa longueur, traversé par une espèce de filet ou de ruban rouge. C'était la trace du sabre que j'avais retiré fumant de la poitrine du cosaque.

Notez que ces espèces de duels-là, il fallait les avoir tous les jours. On marchait lentement, et on avait tant d'ennemis, sans compter le froid, qui était leur gros major! Et puis, encore une fois, je vous dis, nous crevions...

Nous crevions de faim. Il me semblait que mes boyaux vides s'entortillaient, et l'estomac avait des tiraillements de désespéré. J'étais maigre à fbire peur. Taverjon, lui-même, mon bon gros Taverjon, avait l'air d'un spectre. On lui voyait les pommettes, et je parie que ses côtes se dessinaient en saillie, des deux côtés de sa poitrine. Ça lui a joliment passé.

Comment pouvions-nous marcher, ainsi exténués? C'est ce que je ne vous dirai pas. Ça tient du prodige. Une mauvaise chenille comme l'homme, quelquefois une goutte d'eau l'abat. D'autre fois, ça vous a des énergies de lion.

On marchait, on allait, on se disait : a Au bout du che-

min, c'est la France ! » Ah! oui, la France, elle était terriblement loin, mes pauvres amis, et il y avait une trotte avant d'atteindre le clocher de notre paroisse de Saint- Michel. Malgré tout, les jambes allaient. On était remonté comme une mécanique.

On aurait marché comme ça dix ans ; seulement, tant pis pour ceux qui s'arrêtaient ou qui tombaient.

Les pauvres diables ! En a-t-on laissé là-bas dans la neige, glacés, perdus.

Tout homme fatigué, condamné à mort'. Ils se couchaient, voulaient dormir. On leur fourrait la pointe d'une baïonnette ou d'un bancal dans les reins pour les faire relever, comme un cheval abattu et qu'on fouaille. S'ils avaient l'énergie de se remettre sur pied, c'était bien. S'ils se recouchaient, on disait : « Tant pis pour eux ! » On emboîtait le pas, et c'était

fini !

Je me rappelle un soir : nous avions quitté le Nakscha, où nous avions bivaqué dans une église, à cinq lieues de Bohr, et nous approchions de je ne sais quelle bourgade, Némotsa, Xémonitsa, je m'embrouille avec ces diables de noms. .Bref, c'était en deçà de Borisov; et on nous disait : « Encore cinq ou six lieues, et nous passons la Bérésina, et nous laissons ce satané pays, et nous approchons. » Un soir donc, autour du maigre feu où nous mettions les mains tout près des charbons, quitte à nous brûler, Taverjon, ce bon Taverjon, qui avait marqué les étapes avec moi sans me quitter d'une semelle, Taverjon me dit : —Nom de nom!

la nourriture e-t décidément médiocre ! Je me h oid, mais je voudrais bien avoir quelque chose à la dent !

— Gourmand ! est-ce que les camarades en ont plus que toi ?

Et j'essayais de rire, en désignant d'un signe de tête toutes ces faces pâles et allongées, creusées à faire peur, et qui se chauffaient stupidement comme nous.

— Il y a de si belles volailles à la Vallée ! dit alors un Parisien qui avait entendu. Des tas d'oies gras

de chapons et de dinde 3z Poteaux, rue de la

Fromagerie, en face de la halle aux poissons, quel balthazar on ferait la, l'ancien î

C'était un conscrit, presque un gamin, et qui trouvait le moyen de rire.

Il continuait comme pour se fiche de nous :

— Non, fi g irez-vous des bourriches du Maine, un tas de bonnes choses venues de la Basse-Normandie! C'est là que j'en ai vu des faisans, des bécassines, des poulets, des perdrix rouges !

— Sacrebleu, veux-tu te taire, dit Taverjon qui mâchonnait un bout de vieux cuir. Tu ne vois pas que tu vas me rendre enragé !

— Eh bien ! Taverjon, rn'écriai-je, il a raison, le petit. Je vois ça d'ici, moi, tout ce gibier. Écoute, on ne sait pas ce qui va arriver. Nous allons probablement laisser nos os dans ce chien de pays. Mais si j'en réchappe, Taverjon, je te jure une chose, c'est de te

r, au retour, un de ces dîners qui font craquer les bretelles !

— Allons, toi aussi, tu veux m'affoler ! s'écria rjon.

— Ah ! quel repas, mon vieux 1 Tiens, à Strasbourg,

. deux, trois, dix, vingt pâtés ! Strasbourg, la frontière. Comprend-tu ça ? des terrines jau- : on ouvre ; c'est tout blanc ; de la graisse bien fine, bien douce ; ça nous rappellera cette sacrée neige. Et elle sent bon, cette graisse ! On l'enlève avec uteau, qu'on enfonce dans le pâté. Ah ! quel fumet! c'est douillet, c'est stiperbe. Des foies roses, des ' • divines ! Ça s' sur le pain

comme de la confiture, ça fond 3 oiche comme

un sorbet ! (Taverjon fermait les yeux en m'écoutant, et, sous ses moustaches rudes, remuait les lèvres comme un enfant qui tête.; Tu prendras seulement garde à une chose, tu entends, c'est de ne pas te donner d'indigestion !

— Une indigestion ! répondit Taverjon avec mélan- . Tu badines !

— Je badine; mais ça va-t-il? Nous sommes rincés, plats comme des affiches et le ventre creux. Mais nous nous jurons de nous payer des pâtés ia première fois que nous nous revoyons en France, est-ce dit?

— C'est dit, des pâtes ! ^

— Parole d'honneur?

— Farceur qui s'en dédit. Ah ! quels pâtés !

— Un tas de pâtés !

— Pâtés de foie gras !

— Des bourriches !

— Des terrines !

Nos yeux s'allumaient, nous avions la fièvre. Je voyais, comme dans un rêve, des tables couvertes, des nappes blanches et de la nourriture pour tous.

— Ah '. les pâtés, Taverjon ; rien ne vaut les pâtés au monde ! C'est si bon, mon pauvre vieux, qu'en y pensant, tiens, je crois avoir dîné.

— En attendant, répondit-il, mâchons à vide ou dormons.

— Oui, oui, dormir. M*)i, je vais dormir, fit une voix derrière nous, une grosse voix qui allait s'éteignant peu à peu. Et surtout qu'on ne m'éveille pas.... Je veux dormir jusqu'à Paris.

Je me retournai. C'était un dragon, un vieux dragon, haut comme une perche, la face couturée de blessures, et qui, enveloppé dans son manteau troué, son casque glissant sur l'oreille, fermait les yeux et se laissait doucement glisser à terre, dans la neige. 11 était assis. Le feu des charbons lui éclairait en plein la figure, vraie tète de grognard, un bon, je vous en réponds, et qui, s'il avait froid aux pieds, n'avait jamais eu froid aux yeux. Le plus étonnant, c'est qu'il me semblait le reconnaître. Certainement j'avais vu quelque part cette face-là. Je cherchais, je regardais. Comme c'est drôle, les souvenirs ! Pourquoi m'araisai-je à penser au cabaret d'Aubusson, à ma prem: dispute de conscrit, à la rixe avec les dragons, à e

diable de malin qui répétait comme un chien qui aboie : On ne se moque pas comme ça de Moulachard! Moulachard ! Le nom me revenait, après six ans, sans que jamais j'en eusse depuis lors prononcé une syllabe. Moulachard ! Et je me revoyais partant tout joyeux, avec des rêves plein la cervelle. Six ans passés seulement, et tout avait bien déchanté. Toujours est-il que c'était Moulachard que je retrouvais là. Je l'avais trop bien regardé autrefois, et comme on regarde quand on va tuer ou se faire tuer, pour ne pas le reconnaître. 11 se laissait aller, le pauvre vieux, il s'abandonnait, il fermait les yeux. Le froid venait.

— Moulachard ! Eh ! Moulachard ! m'éeriai-je en lui prenant le bras, le serrant à le faire crier, et le secouant comme un crapaud. Voyons donc, Moulachard, debout ; est-ce qu'on dort ?

Il ouvrit les yeux, des yeux troublés, et me regarda fixement.

— Oh ! il est parti, fit Taverjon.

Je secouais toujours mon homme :

— Un peu de moelle, sacrebleu. vous savez bien qu'on ne s'endort pas !

— Je veux dormir, moi, répondait le dragon.

— Ouvrez les yeux, je vous dis ! Vous voulez donc claquer comme un mousquet !

— Je veux dormir...

— Laisse-le régler son compte, dit philosophiquement Taverjon. Un déplus, un de moins...

Mais moi, c'est peut-être parce que j'avais manqu

lui fendre la tète autrefois, je ne voulais pas voir s'en aller comme ça cet homme-là ! Je pris un morceau de bois dans le feu, et du côté qui brûlait j'approchai le lison des mains du dragon, du côté de la paume. La brûlure, assez légère, lui fit faire un mouvement. Il ouvrit les yeux, se rejeta en arrière, et dit d'un air abruti :

— Qu'est-ce qu'on me fait ?

— On vous sauve, tonnerre de Dieu ! Allons, droit sur les jambes et battez la semelle !

— Et pourquoi faire ?

— Parce que vous êtes fichu si vous restez là, vous êtes un homme mort !

— C'est pour ça? dit-il en souriant d'un sourire hébété, mais qui faisait mal (et cependant on n'est pas sensible en campagne i; si c'est pour ça, ah ! bien, ma foi \...

Il donna un tour à son manteau, dont il fit remonter les loques jusqu'à son nez et se coucha, d"un mouvement, dans la neige.

« Eh ! bien, non, tu ne mourras pas là, toi ! je pensais. » Et, le ramassant, le prenant à bras le corps, je le remis sur son séant, devant le feu. Un être trempé comme ça, un solide, un homme en fer, et qui se laissait manier comme un marmot! Le froid lui gelait déjà les pieds, je parie. Il me regardait comme s'il eût été . Il laissait retomber sa tète sur ses épaules, il lisait toujours :

— Allez, laissez-moi ! laissez-moi !

— Mais, animal que tu es, m'écriai-je à la fin, tu ne veux donc pas revoir la France ?

Il paraît que ça lui fit de l'effet. Peut-être aussi que le feu le ranimait. Il releva le front, il se mit à pleurer, à chercher une idée, à nous regarder, à dire encore : « La France ! la France ! » Puis, après un moment :

— La France, dit-il, c'est vrai, là-bas... au diable... Oui, mais encore marcher ! toujours marcher ! Je n'en puis plus. Je suis bien là! Et vous savez, après tout qu'est-ce que j'irai faire là-bas ? Est-ce qu'on m'attend? On se moque pas mal de moi.

— Et la vieille, le vieux ?

— La payse ? dit Taverjon.

— Tout ça, fini, enterré. Je suis tout seul. Laissez-moi tranquille. Je veux dormir. Patauger dans la boue, faire le coup de feu, non, c'est trop dur à la fin. Je vous dis que je veux rester ici 1 Avec ça que la vie est gaie ! J'en ai plein le dos. 11 me semble que je marche depuis trente ans, moi 1 Je veux me reposer... me reposer... me reposer...

Pendant qu'il répétait son mot, l'engourdissement le reprenait. Il refermait les yeux, il se courbait : à la fin il tomba tout à fait, comme une masse, le nez dans la boue. Il n'y avait plus qu'à baisser la toile. On ne peut pas toujours passer son temps à relever les camarades.

Le lendemain matin, quand vint ce jour blafard qui éclairait — si ça s'appelle éclairer — ces satanées plaines blanches et ce ciel où l'on aurait dit qu'on avait versé un encrier, Moulachard était froid comme

un verrou. Je me dis : — Après ça, il est peut-être plus heureux. Est-ce que je sais ce qui m'attend,

moi

Nous nous mimes en marche. Il paraît que tout n'allait pas pour le mieux du coté de la Bérésina. On avait espéré un moment que les Russes auraient la bonhomie de nous laisser passer. L'empereur les croyaitloin, il se disait : « Nous allons traverser ça comme un ruisseau. » Je t'en donne ! Les mauvaises nouvelles courent vite dans l'armée, où il n'y a presque plus, on peut le dire, de chefs et de soldats, où tout est mêlé comme les boules de loto dans leur sac. On se racontait que l'empereur avait reçu une dépèche qui devait être grave, car il avait dit au général Dode de la Brunerie :

— Ils y sont!...

Pas un mot de plus, mais un regard comme il en avait, et, d'ailleurs, c'était bien assez. Ils y sont, ça voulait dire, nous y sommes ! Ils y étaient si bien, ces chiens de cosaques, qu'ils nous tenaient à la fois de tous les côtés : Ttchitchakoff à gauche, là où est ma fourchette ; Wittgenstein à droite, vous voyez bien cela, et Kutusow sur notre dos, comme qui dirait là, derrière ma chaise. On ne pouvait pas être mieux pincé. Et une rivière gelée à traverser ! Pas plus de quatre cents pontonniers sous les ordres de ce brave vieux père Éblé, — celui que j'avais vu commander l'artillerie à Lubeck, devant la porte du Burg, — cinq ou six caissons pleins de clous et deux forges de campagne seule-

ment. Us ne nous en construisirent pas moins, ces sacrés pontonniers, deux ponts superbes, en se flanquant dans l'eau jusqu'au ventre, quitte à geler, travaillant sous le feu des Russes, et chantant, pour se gargariser le gosier une chanson en guise de rhum, Veillons au salut de l'empire.

Ils ne chantaient pas à tue-tète, vous concevez bien, parce qu'il ne fallait pas donner l'éveil aux Russes et leur dire :

— Tirez-nous donc dessus, nous faisons un pont pour les amis !..

Mais ils chantaient et ça les remontait. Il faut tout dire : il y avait pas mal de républicains dans ces pontonniers, et le vieil air de 9 3 leur tintait aux oreilles pendant que, dans l'eau gelée, ils travaillaient comme des nègres. Ils se sentaient rajeunis, les pauvres diables. Moi, ces airs-là, ça m'est égal ; mais ils les aimaient :

Veillons au salut de l'empire, Veillons au maintien de nos droits :

Si le despotisme conspire, Conspirons Ja perte des rois !

Quelquefois un glaçon affilé comme un rasoir, dur comme une guillotine et charrié par le fleuve, coupait en deux quelque chanteur ou le jetait à l'eau brusquement. Mais les coups de marteau, les outils, les poutres emboîtées allaient toujours, et la chanson continuait :

18 LE ROMAN BfiS SOLDATS

Plutôt la mort q-

C'est la devise des Français !

Le général Eblé regardait, la vieille moustache ! et écoutait. C'estpourtant à ces hommes-là que nous avons dû de n'être pas tous mitraillés ou emballés pour la Sibérie.

Vous savez comme on passa ce fleuve : deux ponts, l'un pour 1 -s fantassins et les cavaliers ; l'autre pour les chariots, l'artillerie, les trains d'équipage.

On se jette là-dessus au hasard. On se bousculait. Le canon grondait, on se battait de tous les côtés ; des poignées d'hommes arrêtaient et repoussaient des régiments russes, pour donner le temps à d'autres de traverser la Bérésina. On enfonçait des carrés, on sabrait des cosaques, on attaquait pour mieux se défendre, et on trouvait encore moyen de faire des prisonniers. Tout cela se passait sur la rive droite. Nous, nous attendions avec un tas de traînards et de malade-, et. pendant que les cuirassiers se battaient, — le 7 cuirassiers, — les derniers débris de notre pauvre régiment de chasseurs se regardaient et disaient :

— Nous n'en sommes plus !..

Et nous nous chauffions autour des grands feux allumé- avec des fourgons russes, des roues de canon, les débris du combat qu'on apportait de minute en minute, et qu'on jetait dans le brasier. Nous étions, on

peut le dire, à l' arrière-garde, avec les malades, les femmes, tous ceux qui traînaient la jambe et qui geignaient depuis des mois. On voyait tous ces yeux qui brillaient de fièvre s'écarquiller à l'idée qu'on n'avait plus que quelques étapes à faire. On se croyait arrivé, une fois hors de la Russie.

Taverjon, qui ne rêvait plus que mangeaille. me répétait toujours, ce farceur-là :

— Des pâtés, hein ? Fissou ; n'oublions point les pâtés !

En attendant, on grignottait, mais on se serrait le ventre. Et là-bas, le charivari continuait. Les Russes peu à peu se rapprochaient, et maintenant leurs boulets allaient frapper sur les ponts et emportaient par files ceux qui s'y pressaient pour passer. J'étais philosophe, j'attendais. Nous voyions ces deux longues raies noires jetées sur le fleuve gelé, et où s'agitaient, en criant comme des fous, des milliers de gens, pales, effarés, vêtus on ne sait comment, des fantassins, des cavaliers, des Bavarois, des Saxons, des Français noirs, sales, déguenillés, efflanqués, faits comme des voleurs. Quelle fourmilière 1 Une armée de mendiants se précipitant vers l'autre rive. Les boulets entraient là-dedans comme un fer rouge en pleine chair. Pour les enter, on se jetait à l'eau sur les glaçons, on se noyait, on se perdait. Si l'on s'était entendu, on aurait pu traverser les ponts avec ordre. Mais il n'y avait plus d'hommes dans tout ça, il n'y avait que des bêtes fauves. On aurait mangé le nez d'un camarade pour

passer devant lui. J'avoue que la guerre ne vous rend pas doux comme des petits saints; quand j'y pense, c'était dur. On se battait entre soi à coups de baïonnette, à coups de couteau pour marcher plus vite. Il y en a eu, on peut le dire, des assassinats. Je vois encore un marin de la garde (on avait envoyé jusqu'aux marins dans la Grande-Armée; repousser du pied une cantinière qui s'accrochait à sa jambe. Elle ne pouvait plus avancer sans doute. Lui, gigottait et jurait. Tout d'un coup il se dégage, envoie un coup de talon de botte à la dame dans la figure, entre les deux yeux, et s'éloigne. Vous croyez qu'on trouvait ça atroce? Pas du tout. Il fallait bien tirer son épingle du jeu !

Pendant tout ce temps, je vous l'ai dit, nous nous chauffions. Il y avait avec nous huit ou dix mille paroissiens autour des feux. Le malin du 29, on vint nous dire : <c A votre tour, les anciens ! Il parait que Kutusow veut poursuivre l'armée, et le général Éblé a l'ordre de faire sauter les ponts. Tant pis pour ceux qui n'auront pas traversé le fleuve ! » Vous croyez -qu'on bougea ? Rien du tout. Les traînards, les clampins, les malades se vautraient auprès des grands feux et ne voulaient pas les quitter . Entêtés comme des mulets, ils répondaient : « Nous sommes bien là. » Ils •rappelaient Moulachard.

— Mon vieux, dit Taverjon, qu'ils fassent comme ils me voudront, je file !

Je n'avais pas envie non plus de rester en plan là. Les ponts devaient sauter à sept heures. Le vieil Éblé

pourtant nous donna jusqu'à huit heures, et tant pis pour ceux qui ne se lèveraient pas ! Nous nous mettons en route. On se bousculait encore à l'entrée du pont. Tous ceux qui sentaient bien que ça ne plaisantait pas voulaient passer. C'étaient presque tous des Saxons. Yoilà-t-il pas que ces gaillards-là trouvent joli de me repousser quand je me présente !

« A chacun son tour, dit l'un d'eux avec son diable d'accent. — Eh bien ! c'est mon tour, à moi. » Je prends mon sabre, je cours sur lui. Je voulais lui faire voir comment on se faisait respecter au 19e chasseurs ; mais au moment où je m'élance, je me sens poussé par les épaules, frappé d'un coup de poing ou d'un coup de plat de sabre, je n'ai jamais pu savoir, derrière la nuque, et je tombe, étourdi, sur le rebord du pont, la tète en avant. J'essaye de me rattraper aux planches, je voyais à travers les fissures l'eau de la Bérésina, au-dessous de moi, et qui coulait d'une façon peu engageante. Mais, j'ai beau faire, on me passe sur les reins, on me repousse, impossible de garder l'équilibre, et je me sens poussé, jeté, — je ne riais pas, sacrebleu ! — au beau milieu du fleuve.

Quel bain, mes enfants ! On parle de bains froids. Je puis me vanter d'en avoir pris un. Une fois là-dedans, après tout, il ne s'agissait pas d'avoir l'onglée. Je me mets à nager, va comme je te pousse. Je suis fort comme un Turc heureusement. Je me dis : « Eh bien ! non, Fissou, tu ne seras pas noyé comme un petit chat qu'on jette à l'eau. Ce serait trop bête. » Et je me dé-

battais de mon mieux. Quand je voyais venir à moi un

■n qui pouvait me fendre le crâne, me couper en

deux, ou m'étourdir et me couler à fond, je le guettais,

et. d'un coup sec, je l'envoyais plonger et je le faisais disparaître. Il fallait très-souvent faire ça des deux mains, pif ! paf ! On aurait dit que je jouais du clavecin et que je tapais sur les touches, des touches d'une fraîcheur ! Je n'ai jamais vu la fille de Taverjon tapoter Fleuve du Tage sur son piano sans me rappeler la Bérésina.

Je n'étais pas des plus malheureux, puisque je sauvais ma peau. J'étais étourdi, j'étais gelé en arrivant au bord, sur la rive droite. Je me laissai aller ; je me couchai, et, crevé de fatigue, je me serais peut-être rmi là (c'est-à-dire que j'y serais resté , sans un bruit d'enfer, un bruit à réveiller des morts — on dit que les sept crampons du ciel craquaient ■ — qui me fit sauter comme un carpillon. C'étaient les ponts, les ponts du général Éblé qui dansaient en l'air dans la fumée, et retombaient en une chute épouvantable. Un moment, je crus être devenu sourd. J'avais la tète grosse comme un moulin. J'entendis pourtant, j'entendis les cris, les appels, les plaintes de désespoir de ces satanés retardataires qui avaient voulu mordicus rester sur l'autre rive, etje voyais déjà, courant comme des corbeaux qui raseraient la terre, les cosaques qui les lardaient et les poussaient devant eux du bout de leurs lances.

La première idée qui me vint, ma première pensée fut celle-ci :

— Et Taverjon ?

Je l'avais perdu de vue tout à l'heure, dans le brouhaha, devant le pont. Je ne lui avais rien dit. Où était-il pendant qu'on me poussait dans le fleuve ? Avait-il traversé ? Était-il demeuré là-bas avec la queue de l'armée ? Ce pauvre Taverjon ! Les cosaques l'emmenaient peut-être. C'est alors que je me sentis seulr mais seul comme je ne l'avais jamais été. Jusque-là nous avions marché côte à côte, nous retrouvant toujours, avec les blessures et les mois d'hôpital pour entr'actes, mais enfin, certains de nous revoir, de nous donner une poignée de mains de temps à autre, et de nous dire : « Courage ! » dans le patois du pays. Maintenant, plus rien, plus personne! J'appelai, et je cherchai dans cette foule de traînards qui suivait l'artillerie du maréchal Victor. Autant valait chercher une épingle perdue dans une meule de foin. « Tonnerre ! je me dis, je n'ai pas de chance ! » 11 me semblait que Taverjon était là-bas, dans ce fleuve, noyé, roulé, gonflé ! Et il fallait s'éloigner, il fallait marcher, Nous n'étions pas au bout de nos peines.

Qu'est-ce que vous voulez ? Je me secouai, je me mis à marcher comme un perdu, pour empêcher mes vêtements humides de me geler tout à fait. Je suivais les autres ; j'allais, mais je me demandais maintenant si Moulachard et les milliers d'autres, restés là-bas comme lui, n'étaient pas plus chanceux que moi.

Je ne peux pas vous dire la suite de la campagne, n'est-ce pas? ce serait trop long, et tout ça se ressemble : Lutzen, Bautzen, Dresde. J'étais là, et j'en ai eu ma part. On se battait rudement, mais, voilà, on n'avait plus de chance.

11 faut dire que l'empereur l'avait joliment usée et fatiguée, la chance. A-t-on jamais vu tant d'entreprises ! Il y avait quelque chose de détraqué — ne te fâche pas, Taverjon — dans ce cerveau-là. Il fallait toujours, avec lui, aller, venir, courir, déchirer des cartouches et mettre le feu aux pièces. À force de faire tuer des hommes, on n'en trouve plus.

Donc, la girouette avait tourné. Ah ! la campagne de France ! Si on n'avait pas trahi ! — on dit qu'on a trahi, la vérité est que je n'en sais rien ; — si plutôt on avait eu toujours confiance comme autrefois, quelle dégelée ils recevaient tous, ces tas d'étrangers ! Je vous conterai ça un autre jour. Pour le moment, sachez qu'à la fin des fins, fin finale de tout — à la rentrée en France, le 19e chasseurs à cheval, colonel Vincent, après tant de misères, en était réduit à dix-sept hommes et trois chevaux.

C'est ce qui, je pense, s'appelle savoir se peigner.

Pour ce qui est de ces derniers combats de l'empire.

LES GROGNARDS 19a

voici ce que j'en sais, et cela n'est pas lourd. J'étais hors de cause, comme on dit. Nommé sous-lieutenant le 5 avril 1813, après la revue de l'inspecteur général, me voilà revenu et instruisant des recrues et les conduisant au feu, pendant la campagne de France. Mais j'attrapai mon affaire bien vite.

J'avais reçu là, au combat de Montereau, sur la tète (la cicatrice se voit encore au-dessus de l'oreille droite, tenez !) un coup de sabre qui m'avait arrangé joliment. On m'avait donc mis, avec les autres blessés, sur un bateau à charbon qui devait nous mener à Pan>, à l'hôpital. Je n'ai jamais rien vu d'aussi triste que ce train de malheureux glissant lentement le long du fleuve. Couché de mon long, la tète endolorie au moindre mouvement du bateau, je regardais toutes ces figures pâles, enveloppées dans des mouchoirs, hachées, saignantes. Il y avait trop de blessés. Nous étions entassés, pressés les uns contre les autres.

Au milieu de nous allaient et venaient les chirurgiens, posant des appareils, pansant ou coupant des membres. C'étaient des cris effrayants et une odeur qui suffoquait. Les paysans, sur les rives, nous regardaient d'un air terrifié. Quelques-uns nous apportaient ou nous jetaient de la charpie, des confitures. Tous disaient : « Est-ce que les cosaques sont loin ? » Lorsqu'il y avait un de nos blessés qui mourait, on le laissait sur le sable de la rivière, on disait aux habitants : <r Enterrez-le, » ou bien, on le jetait à l'eau.

C'est comme cela que nous fîmes le trajet de Monte-

i . LE ROMAN DKS SOLDATS

reau à Paris. Le bateau s'arrêta à la Râpée, au-dessus du Jardin des Plantes. 11 y avait, pour nous voir, une foule énorme sur la grève, des ouvriers, des soldats de la garnison, des invalides. Ils faisaient des brancards avec du bois et des matelas, nous versaient du vin dans des verres, et, comme il pleuvait, des marchands de fruits, laissant là leurs boutiques, nous couvraient de grands parapluies de cotonnade rouge.

Moi. je voyais tout cela à travers une espèce de voile. Ma tète était vide comme un tonneau qu'on a bu; je sentais mes jambes flageoler et j'avais les yeux troubles. Je m'évanouis comme une mauviette, en me rendant à l'hôpital. Ce n'était pourtant pas loin : on nous donnait tout un coin de la Saîpètrière. Mais j'étais si las, si accablé ! Quand je me couchai dans ces draps humides, il me sembla qu'ils sentaient bon. Des draps, dormir dans des draps ; ce n'est rien, n'est-ce pas? Eh bien ! ça vous rend la vie, tout simplement.

Je serais certainement mort comme un chien, si le bateau avait dû descendre jusqu'à Rouen. J'en avais pris mon parti. Une fois à l'hôpital, je me sentis renaître. Les jours se passaient comme des heures. On était nourri tant bien que mal, mais ces maigres bouillons paraissaient des succulences après tant de jeunes et de nourriture de papier mâché. Mais voilà qu'un jour, nous entendons, pas très-loin de nous, le grognement du brutal.

On se canonnait, on se battait. Ces gredins de Prus-

LES GROO'ARDS

siens étaient aux portes de Paris. On se bûchait au Petit-Montrouge, à la barrière Clichy, aux Buttes Chaumont, partout. Qu'est-ce que nous faisons, alors ? Nous sautons à bas de nos lits, nous demandons nos habits, et, malades encore, nous voulons aller où sont les camarades.

Les chirurgiens accourent.

— Vous êtes un tas de fous ! nous dit l'un d'eux. Vous allez attraper des rechutes !

— C'est ça qui m'est égal ! allons, nos capotes et des fusils !

Savez -vous ce qu'ils firent dans cet hôpital ? Ils poussèrent les portes sur nous, ils nous enfermèrent et nous mirent en cage comme des serins. Impossible de sortir ! Je sais bien que nous n'aurions pas été bien loin, car nous étions tous joliment faibles. Mais quelle rage d'entendre gronder le canon, de savoir qu'on se bat, que les Russes sont tout près, qu'on peut en descendre quelques-uns, et d'être forcés de rester tracquilles, dans un hôpital, en se rongeant les poings !

Le lendemain, d'ailleurs, ceux qui purent se lever descendirent dans la cour. J'en étais. Nous avions pris, pour nous couvrir, des camisoles, des draps, tout ce que nous avions trouvé. La mascarade eut pu être drôle, mais nous n'étions pas d'humeur à blaguer. Nous regardions passer sur le boulevard, tète baissée, les yeux rouges, leur bonnet à poil roussi et pelé, leur fusil sous le bras, des grognards comme nous, qui s'étaient battus la veille, et qui montaient du côté

19(ï LE ROMAN DES SOLDATS

de la barrière d'Italie, vers la route de Fontainebleau.

Nous avions tous le cœur serré et nos dents grinçaient. Nous leurs demandions : — Eh bien, les amis, qu'y a-t-il '.' Ils ne répondaient pas, ou ils nous jetaient des mots qui nous faisaient monter le sang aux yeux : Capitulation ! défaite ! Il y en eut un qui, en passant, nous jeta une cartouche, en faisant comme ça, d'un mouvement d'épaules : Tenez !

Je me penche, je la ramasse. La cartouche était déchirée, et dedans il y avait... devinez... de la poudre? Non, de la cendre ! Pauvres diables ! c'était avec ça s s'étaient battus du côté du Père Lathuille.

Non, je ne peux pas vous dire ce qui me prit en voyant cela. J'aurais mordu quelqu'un. Une heure après, j'avais une fièvre de cheval. J'étais presque guéri, et voilà que je faillis mourir de colère. Tas de canailles de traîtres ! Quand je sortis de l'hôpital, ils étaient les maîtres, et tout avait bien changé. Depuis une dizaine de jours, le comte d'Artois d'où diable sortait-il , je vous le demande ?) le comte d'Artois gouvernait, et l'on disait que le roi — le roi ! ça me faisait rire — était à Compiègne.

Je ne connaissais point Paris.

Avant de repartir pour L..., je me disais : J'ai vu Vienne, j'ai vu Berlin, j'ai vu Moscou, je vais me payer encore cette capitale : c'est la mienne. Mais voilà : je ne marchais plus en vainqueur. J'étais ficelé à faire pitié. Au ministère de la guerre où j'étais allé, on m'avait demandé si je reprenais du service.

Reprendre du service, après tout, c'était tout simple. On a un état, on le garde : mon état c'était d'être soldat. Mais, sacrebleu ! être forcé de porter sur la tète une cocarde blanche, une hostie, un pain à cacheter, non, je ne pouvais pas. C'était plus fort que moi. J'aurais mieux aimé me faire cantonnier ou portefaix. Je répondis :

— Mettez-moi à la réforme, et n'en parlons plus ! Et je partis.

11 paraît que j'avais droit à quelques sous de demisolde, gagnés depuis que j'étais à l'hôpital. Je réclamai : on me dit d'attendre.

— J'attendrai.

D'ailleurs, ces ètres-là, leur demander quelque chose, ça me faisait mal.

Je sortis. J'étais vêtu d'une capote de fantassin, qu'on m'avait donnée à la Salpètrière, et coiffé d'un bonnet de police. Des pékins qui se dandinaient comme des muscadins, des nobles tout nouvellement revenus, me regardaient de travers dans les rues. J'aurais calotte ces ci-devant avec un plaisir, vous concevez ! Mais j'aimai mieux m'amuser de leur tenue, et j'allais à Goblentz ou au boulevard des Panoramas tout exprès pour voir de près ces mirliflors avec leurs pantalons cosaques, leurs demi-bottes, leurs gilets chamois et leurs redingotes qui traînaient.

Au café Anglais, au café Hardy, il y en avait un tas ! On les aurait envoyés dans le ruisseau d'un revers de main. Bah! après tout, ils m'agaçaient moins que les

Prussiens, les Autrichiens et les étrangers qui se pavanaient dans les rues. Ceux-là, les voir ici, les voir chez nous, cela me faisait monter des sœurs. J'aurais voulu les tenir tous, les uns après les autres, danun petit coin.

Si vous saviez ! des godelureaux avec des plumes de coq, des jambes de cerfs, ûcelés comme des jambons, rouges, verts, bleus, noirs ; des imbéciles de cosaques avec des lances hautes comme les tours Notre-Dame et laids comme des singes.

Et des fleurs de lys partout, des images du roi, du comte d'Artois, de la duchesse d'Angoulème chez tous les marchands de gravures. Les dessinateurs s'étaient joliment dépêchés. Je parie qu'il y a des gens qui font par avance, pour les vendre au bon moment, les portraits des gouvernements futurs. Je regardais ça avec des envies de tout casser.

Il y avait déjà quelque temps que je rô:lais, et j'étais fatigué (pour un convalescent, c'était bête de tant marcher*, lorsque je me mis à penser que, ne devant plus rentrer à Thospice, je n'avais ni à coucher ni à manger. Cette idée-là me fit peur. Je m'étais vu bien des fois dans cette situation en campagne, mais je n'avais fait qu'en rire.

On trouve toujours à dévaliser quelqu'un et à emporter quelque chose. Mais voyez, moi qui, en pays étranger, avec la mort sur la tète à tout moment du jour et de la nuit, n'avais jamais été inquiet de ma subsistance, voilà qu'en plein cœur de mon pays je

sentais un petit frisson me courir dans le dos tandis que je me faisais cette questiou :

— Dis-moi donc, toi, où vas-tu manger? où vas-tu dormir?

C'est que je ne me voyais plus dans mon milieu. Sans mon cheval et sans les camarades, j'étais dépaysé partout. J'avais été beaucoup plus à l'aise à Borodino que sur le pavé de la rue Vivienne, où je me trouvais.

Je pensais à tout cela ; le soir venait, les passants rentraient, et je voyais s'allumer les boutiques. C'était l'heure du repas. Je devais, en marchant, avoir l'air crânement mélancolique, lorsque voilà qu'en passant devant un magasin de comestibles je vis, arrêté devant la vitre, un gros gaillard qui dévorait des yeux tout ce qui s'étalait là, d'énormes jambons mayeneais , des petits pois luisants et d'un vert tendre, et de braves asperges blanches de la taille de mon doigt, et qui montraient leur pointe fraîche comme- des bourgeons.

Je m'arrêtai tout à coup. Vêtu d'une ^longue redingote boutonnée jusqu'au menton (c'est le vrai vêtement) et coiffé d'un chapeau campé sur l'oreille (c'est la vraie façon de se coiffer;, le gredin de gourmand qui était là, et qui dévorait des prunelles toutes ces jolies choses, c'était, je vous le donne en cent, je vous <îe donne en mille, c'était Taverjon !

Il n'y avait pas à en douter : Taverjon avec sa poitrine et son ventre et ses couleurs aux joues ! On serait moins solide qu'on s'écroulerait sur ses jambes changées en coton dans ces moments-là.

Je ne pus rien dire; mais je me jetai au cou de Taverjon, et je le serrai de toutes mes forces, pendant que son chapeau roulait par terre. Savez-vous ce qu'il me dit, alors, cet animal-là? Il me dit :

— Sacrebleu ! faites-donc attention, espèce de stupide paroissien!...

Parole d'honneur, voilà comment il m'accueillit en me revoyant. Mais je lui répondis :

— Ah! çà, imbécile! regarde-moi bien, tu ne me reconnais donc pas '.'

Je lui rends cette justice, il dit seulement ça :

— Lazare !...

Et, ma foi, il voulut m'étouffer. Oui, il me serrait tant qu'un peu encore il m'étouffait. Oh ! il m'aime bien, tout gros qu'il est.

A ce passage du récit de Fissou, Taverjon interrompait, en disant de sa voix de tuyau d'orgue :

— Pas de mauvaise charge !

Fissou ne répondait pas, et continuait :

— Nous en eûmes pour cinq minutes avant de nous remettre d'aplomb. Le cœur me sautait. Je retrouvais Taverjon, et je n'étais pas fâché d'être certain de manger. 11 me conta d'abord qu'il avait traversé la Bérésina en passant sur le pont; qu'il avait fait partie d'une colonne détachée du corps du maréchal Victor; qu'il était rentré en France par Kehi, bien avant moi; qu'il avait été provisoirement, le 19e chasseurs n'existant plus, incorporé dans un régiment de ligne, et qu'après avoir défendu Paris, il avait, en apprenant Par-

rivée du comte d'Artois, le 12 avril, donné sa démission.

— Voilà pourquoi tu me vois en pékin, mon vieux, et pourquoi j'ai le temps de passer en revue les jambons de Bayonne ou de Mayence chez les charcutiers ! Quelle vie, hein, mon pauvre Fissou. Mais ! tonnerre ! il y a des consolations, puisqu'on se retrouve !

C'est la seule émotion que j'aie vue de sa vie à ce brave Célestin ; quand il eut fini de parler (nous allions bras dessus bras dessous du côté du Palais-Royal;, je lui dis d'un air fin :

— Dis donc, Taverjon, te rappelles-tu ce que nous nous sommes juré, un soir, à Xémonitzas, au bivac ? tiens, le jour où Moulachard est resté là. Il avait ses cinq cent dix-neuf lieues dans les jambes, le dragon, comme nous. 11 avait le droit d'être fatigué. Te rappelles-tu? nous avons juré...

— De nous offrir un repas la première fois que nous nous retrouverions en France; si je me le rappelle! fit Taverjon, dont les yeux s'allumaient.

— Mais un repas superbe...

— Un vrai repas...

— Avec un tas de choses sur la table...

— Des pâtés !

— Ah ! les pâtés, les fameux pâtés !

— Eh! bien, dit Taverjon, nous sommes en France, c'est l'heure du repas. Allons dîner !

Il avait dit cela d'un ton de commandement qui me rappelait Gouvion Saint-Cyr, cet animal de Taverjon. J'avais une confiante !

— Allons dîner, fis-je à mon tour. Où dinons-nous ? aux Provençaux l

— Chez Yéfour !

— Ça dépend du fond de ta bourse, dis-je à Taverjon.

Voilà qu'il me regarde en souriant dans sa moustache.

— Comment! de ma bourse?

— De ta bourse, c'est clair. N'as-tu pas d'argent?

— Moi? me dit-il. Mais tu n'as donc pas vu ce que je faisais quand tu m'as rencontré? Je me plantais devant cette mangeaille pour essayer de me nourrir par les yeux. Je n'ai pas un sou, mon bon Fissou, et je crève de faim. Et toi?

— Moi? J'ai mal à l'estomac, et je n'ai pas un liard !

— Patatras ! fit Taverjon.

Il passa sa main sur sa moustache, fit la grimace, et répondit simplement :

— Ehî bien, marchons un peu et prenons l'air. Au mois d'avril, le premier air de printemps, c'est souverain.

Je pensais :

— Si j'avais mon ceinturon, je pourrais le serrer autour de mon ventre ; bonne habitude ! ça trompe la faim.

"Mais j'étais si content d'avoir retrouvé Taverjon, que j'avais oublié mon appétit: ce qui m'irritait, c'était cette idée que nous aurions beau faire, beau demander, beau chercher, nous n'arriverions jamais à nous

tenir à nous-mêmes la promesse faite, et à découper ce pâté qui nous donnait des hallucinations, en Russie, là-bas.

Nous étions tellement perdus, tous deux seuls dans cette grande ville, deux soldats inutiles dont le drapeau même n'était plus là !

Coquin de sort ! je frappais du pied de temps en temps, et Taverjon jurait comme un sourd. Xous n'étions pas gais. 11 n'aurait pas fallu nous marcher sur les cors, je vous en réponds ! Mais on dirait, sacrebleu ! qu'il y a des miracles pour les gars dans cette situation- là.

Nous n'avions pas fait cent pas sur le boulevard, en allant du côté de la Bastille, que nous rencontrions un pays. Eh! parbleu, Renaudot, le capitaine, celui qui était entré avec nous à Lubeck. Rien d'étonnant après tout.

On avait tant fait de connaissances de 1806 à 1814, qu'on devait avoir pas mal d'amis; seulement, mettre la main sur celui-ci, et une heure après avoir revu Taverjon, c'était trop fort. Cela me semblait trop fort, et c'était tout simple : Renaudot était à Paris avec sa compagnie de grenadiers de la garde.

Il me parut joliment vieilli. Il était maigre comme un clou, noir comme une taupe, tanné et l'air sombre. Ses sourcils se fronçaient. On voyait ses dents sous ses moustaches. Je le pris pour un enragé.

Nous nous mettons à causer. Il nous demande si nous avons dîné. Quelle question! Nous lui disons

notre affaire. On est assez franc dans ces cas-là. Et, d'ailleurs, pourquoi se gêner avec un pays ? Nous aurions fait pour lui ce qu'il allait faire pour nous.

— Eh ! bien, dit Renaudot, vous allez manger votre pâté, mes camarades ! vous en mangerez dix si vous voulez! J'ai de l'argent! j'en ai beaucoup! Je suis furieusement content de vous trouver, vous !

Il parlait avec une voix qui me paraissait avoir quelque chose d'amer ou de souffrant. Il faisait beaucoup de gestes. 11 avait les yeux allumés comme un homme qui a la fièvre.

Renaudot m'avait pris le bras et m'entraînait.

— Nous allons au Cadran-Bleu, n'est-ce pas? nous disait-il. On n'y est pas mal. Et puis, nous n'y rencontrerons pas de militaires. De bons bourgeois, ça vaut mieux.

— Comment, ça vaut mieux ? dit Taverjon stupéfait.

— Je veux dire que nous serons plus seuls, fit Renaudot.

— Ah ! çà ! capitaine, lui demandé-je, est-ce que vous quittez le service aussi, vous?

— Tu vois bien que non, répondit-il en nous montrant son uniforme. (Il était en tenue des pieds à la tête.)

— J'avais bien remarqué ça, dit Taverjon.

— Je l'aurais mis avec plaisir dans une malle, reprit Renaudot, et j'aurais brisé cette épée avec bonheur. Servir les Bourbons, c'est un peu fort de café!

LES GROG.NARDS 203

mais je n'ai pas le droit de condamner à mort l'autre vieux, le grand-père, vous savez ! il aurait le droit de me dire : « Je me moque de ces scrupules, moi. j'ai l'estomac vide.» Et voilà pourquoi j'ai gardé mes épaulettes. Ne parlons pas de ça. puis, ça vous va-t-il? allons au Cadran-Bleu, et amusons-nous !

Encore une fois, je n'ai pas oublié une seule des paroles de cet homme-là. Je vous l'ai dit, il m'en avait toujours un peu imposé, oui, à moi, Lazare Fissou, qui n'ai baissé la paupière devant personne. En vous contant cela, il me semble l'entendre encore, et je vous réponds que je ne laisse de côté rien de ce qu'il disait.

Nous arrivons au restaurant.

Renaudot demande un cabinet, prend un crayou, écrit la carte, et, quand on nous apporte les huîtres :

— Vous me ferez le plaisir, dit-il au garçon, d'entrer quand on vous appellera .

Nous nous mettons à manger, Taverjon et moi. Je puis dire que je n'ai jamais avalé de potage qui m'ait semblé aussi bon que celui qu'on nous servit. Renaudot le tournait et le retournait du bout de sa cuiller dans son assiette. Il n'y touchait guère. Il n'avait pas faim. Ce n'était pas comme Taverjon : ce gaillard-là mettait les bouchées doubles, et ses joues paraissaient gonflées comme un ballon. Je ne sais pas comment il ne s'est pas étranglé vingt fois! Après cela, à table, ne me parlez que des convives qui ont bonnes der.U et bon estomac. A la fin, je dis à Renaudot, qui mainte-

nant battait une marche sur la nappe avec son couteau :

— Vous ne mangez pas, capitaine! Qu'est-;' vous avez, voyons?

— Je ne mange pas, fit-il en se versant un grand verre de vin; ma)6 vous voyez, je bois. Ah ! mon petit Fis sou, si je pouvais m'étourdir et me taper un peu, je n'en serais pas fâché. Je commence à m'ennuyer terriblement dans ce bas monde. Je fais un métier de galérien, à traîner l'uniforme et à gagner ma vie comme ça. Qu'est-ce que vous allez faire, vous, maintenant? Vous allez envoyer promener les Bourbons et rentrer chez vous soigner vos rhumatismes, n'est-ce pas? Vous le pouvez, parbleu! vous êtes libres ! Mais moi. quand je pense que j'ai au pied le boulet que vous savez, je deviens fou furieux! Enfin, la vie est la vie. Le pauvre bonhomme de grand-père ne peut pas aller bien loin, malheureusement, et si la mort me le prend, je donne ma démission et je vis à ma guise : je tiendrai les livres quelque part, je me ferai commis, n'importe quoi. Mais nous n'en sommes pas là, et plus le grand-père est vieux, plus il faut le soigner. Oh! ne craignez rien, je suis riche, tenez, dit Renaudot en sortant de son gousset des napoléons qu'il nous montra. Mais ça, ces pièces, ça me brûle : c'est ma solde. Servir le roi, servir un roi! pour un jacobin, les amis, vous avouerez que c'est un peu dur !

— Aussi, dit Taverjon à travers deux bouchées, pourquoi être jacobin, capitaine ?

LES GfiOGNÀRDS 1(l7

— Parce qu'on ne peut pas se refaire, parce que je mourrai dans la peau d'un entêté, Qu'est-ce que vous voulez? Je sais ce qu'ils valaient, ces hommes-là. J'ai vu Saint-Just et le petit Levasseur (de la Sarthe > aux armées, et je vous garantis que nos maréchaux ne leur ont jamais monté à la cheville. Ils avaient une arme dont ni Lannes ni . Lefeb.vre n'ont usé : ridée I Vous n'avez pas l'air de comprendre ce que c'est que ça, Taverjon, l'idée? Eh: bien, c'est ce qui a sauvé nos frontières et fait la France. Et quand on a vu ces genslà, quand on a tant versé de sang pour l'abolition de la royauté, être capitaine sous un Bourbon et lire des choses comme celles-ci dans les gazettes... tonnerre!

Il avait tiré de sa poche un journal, et, avec une ironie qui était énergique, je vous en réponds, il lisait, haussant les épaules, la proclamation de Louis XVII I, datée de Saint-Ouen, 2 mai, et qui venait de paraître.

— Non ; mais écoutez ça, disait Renaudot : « Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre! » Roi de France! Un roi, je vous demande un peu, après Danton, après Robespierre! par la grâce de Dieu! Si ça ne sent pas le clergé et le moyen âge ! Et la Navarre, elle est loin pour toi, la Navarre ! C'est lisible. « A tous ceux qui ces présentes verront, salut ! » Salut ! si ça te plaît, je reste couvert ! « Rappelé par l'amour de notre peuple au trône de nos pères... » Allons donc, l'amour de ton peuple ! dis plutôt les lances des cosaques et les baïonnettes des Prussiens ! « Éclairé par les malheurs de la nation que nous sommes destiné à couver-

ner...n Gouverner'. Etre gouvernés par un Bourbon! Ça ne vous fait rien, ça. à vous? à toi, Fissou ? à vous, Taverjon? Moi. j'aurais envie de casser ces assiettes! Je dis :

— Je suis comme vous, ça m'attriste !

Taverjon répondit, en frappant sur la table :

— Vive l'empereur!

Puis il se leva, alla droit à la fenêtre, sa serviette passée dans son gilet, une main sur l'espagnolette, prêt à ouvrir.

— Qu'est-ce que tu vas faire?

— Crier : Vive l'empereur ! à la foule qui passe, ça me soulagera!

— Ah ! oui, l'empereur, fit Renaudot, en hochant la tête, c'est celui-là qui est cause de tout !

— Lui? Napoléon?

Les yeux de Taverjon étaient rouges comme de la braise. 11 avait assez gentiment bu.

— Capitaine, reprit-il, je ne souffrirai pas qu'on dise devant moi un seul mot du petit caporal.

Et il se serait fâché réellement. Je fus forcé de lui dire :

— Le diable t'emporte, Taverjon! est-ce qu'on ne peut plus parler entre amis?

Mais je comprenais bien un peu ce que Renaudot voulait dire. Et puis, cet homme-là, si dur à cuire et que je voyais ému avec des larmes qu'il écrasait dans ses yeux, ça me remuait.

— Parbleu, disait-il, faut-il avoir inventé la poudre

pour comprendre que l'empereur laisse la France plus bas percée qu'il ne l'a prise? Si nous avons l'inexprimable bonheur de posséder encore les Bourbons, c'est à lui seul que nous le devons. Si vous tenez à l'en remercier dans vos prières, lieutenant Taverjon, vous êtes libre I

Taverjon ne disait rien, mais il marronnait tout bas, et si l'autre n'avait pas été capitaine, je suis bien certain qu'il se serait fâché.

— Moi, continuait Renaudot, je ne peux pas m'empècher de me dire que voilà une révolution qui a été faite pour nous ramener les souverains, les vexations et toutes les espèces de censures. Car je ne crois pas un mot de ce qu'il dit dans sa proclamation. Vous concevez bien : il s'en moque comme de ça, le gros bonhomme. Et me voilà, moi, après avoir pioché, bûché, marché, forcé de crever de faim ou de servir des gens que je déteste. Une jolie vie que la vie militaire! j'aurais dû me faire casser la tête avec le général Mallet et les autres, des dégoûtés qui ne trouvaient pas non plus la situation bien adorable. Passez-moi le rhum, Taverjon. Merci. Allons, il serait plus brave d'en rester là et de se faire sauter le caisson. Eh '. bien, Fissou, quand je te disais que tout n'était pas rose clans le mariage avec la gloire!

Je baissais la tète à mon tour, je pensais que le capitaine n'était pas tout à fait un sot, lorsque Taverjon, que la conversation ennuyait, se mit à chanter de sa grosse voix, le Jeune Troubadour :

LE RGttÀfl DES SOLDATS

l i valeur, Suspendus en écbarpe, Son ép.-e et sa harpe v croisaient sur son cœur.

— Vous avez raison, chantons ! dit Renaudot. Je suis triste comme un bonnet de nuit. Tant pis pour moi, après tout, si je sers Louis, dix-huitième du nom. Estce que ça regarde les amis ! Eh bien, que dites-vous du pâté?

Nous ravions enfin mangé ce bienheureux pâté, ce pâté problématique, qui, tout à l'heure, fuyait devant • nous comme un perdreau qui se lève du sillon. Il nous parut succulent. Il faut tout dire : il était arrosé de tant de misères ! Je revoyais, en le mangeant, la satanée Bérésina et tous ses glaçons. Taverjon roulait de gros yeux. Il dévorait; il était aux anges. Il s'en gavait voilà le mot. Quand je pense à ce pâté, rêvé là-bas en Russie, payé à Paris par Renaudot, et à la façon dont tout ça a tourné, je deviens réellement tout chose, et je réfléchis.

Le pauvre Renaudot n'avait pas beaucoup touché à ce pàté-là. Il ne devait pas toucher à un autre.

Ce qui rne reste à dire est dur à raconter. Ah ! les camarades ont fini drôlement î Après tout, ils ont fin i comme ils ont pu, et ce n'est pas leur faute s'ils n'ont point tous défilé la parade sur l'oreiller et dans la plume comme des canards. Renaudot avait donc gardé son grade. Je vous demande un peu si on pouvait le blâ-

mer et s'il pouvait se blâmer lui-même! Un infirme à nourrir, c'est un devoir. Mais les républicains, c'est comme ça : c'est plus exigeant que les autres ; et même, quand ils font des bêtises, ils les payent cher. Renaudot nous avait prêté, à Taverjon et à moi, de quoi coucher à l'hôtel, vivre un ou deux jours, et il nous avait promis de nous trouver assez d'argent pour que nous pussions payer la diligence de Paris à Limoges. D'abord nous avions fait des façons. Mais lui, bon enfant, nous avait dit :

— Allons donc, entre pays ! je vous trouverai ça, vous dis-je. Et puis, vous ferez bien de quitter Paris rapidement. Des étrangers et des royalistes, ce ft'est pas gai à voir. Vous me rendrez le prix de votre voyage sur votre solde, que le ministère de la guerre sera bien forcé de vous payer, un jour ou l'autre.

C'était convenu. Nous allons nous loger, avec Taverjon, hôtel de la Jussienne, rue de la Jussienne. Renaudot devait nous y retrouver ou nous y écrire. 11 était retourné à la chambrée, et voilà précisément que le lendemain se trouva le jour fixé pour la rentrée du roi à Paris. Le matin il faisait un temps superbe, par parenthèse, un temps de mai ; les bruits de tambours et de clairons, le murmure de la foule passant dans la rue, tout le grand orchestre d'un jour de fête nous réveille. J'ouvre la fenêtre. Ces satanés Parisiens n'avaientils pas mis leurs draps de lit à leurs croisées pour les faire flotter comme des drapeaux blancs? Je vous demande un peu ! Les trottoirs étaient encombrés, et de

temps à autre un cri partait qui me faisait l'effet d'un coup de bâton sur la tête : Vive le roi !

— Vois-tu, mon vieux, dis-je à Taverjon, si tu veux faire une chose bien faite, nous ne mettrons pas la semelle dehors, nous fermerons les carreaux et nous resterons là en tète à tète à fumer notre pipe.

— Entendu, répondit Taverjon. Si je sortais, j'en casserais un ou deux de ces muscadins. Et tu n'aimes pas les querelles.

— Je ne les déteste certainement point; mais à quoi nous servirait de nous fâcher ? Ils sont trop !

Et nous voilà fumant, fredonnant, et nous amusant comme deux croûtes de pain derrière une malle. Notez que les cris du dehors nous arrivaient très-distinctement, quoique les fenêtres fussent refermées. À la fin, impatienté, je pris mon chapeau : « Autant voir de près la mascarade ! — Autant vaut la voir, dit Taverjon. » Nous sortons : sur les quais, une foule immense. Un monde fou, joyeux au possible, des robes blanches, des rubans au chapeau, des fleurs de lys, vous vous figurez ça ! On aurait dit que Paris faisait sa première communion. J'enrageais, sacrebleu! et je faisais exprès d'écraser sous mes talons, de temps en temps, le bout de la botte des freluquets qui s'égosillaient à répéter : i Vivent nos rois légitimes ! »

Au coin du quai de la Mégisserie, la foule était compacte encore. Une espèce de gamin, un chanteur des rues, jouant du crin-crin, chantait à haute voix sur i'air de la Carmagnole une chanson que les assistants,

des voltigeurs de l'armée de Condé, des fournisseurs du nouveau régime reprenaient en chœur au refrain ■

Bonaparte était empereur, Bonaparte était empereur.

Maintenant il est décrotteur, Maintenant il est décrottem !

On lui fera cirer Les bottes des Anglais !

A ce moment, Taverjon, qui tenait à la main une badine, se mit à rouler des yeux qui signifiaient ce qu'il voulait faire. Il allait cravacher le chanteur en pleine figure, mais là, devant tout le monde. J'étais aussi furieux que lui, mais plus prudent, et je lui saisis le poignet en lui disant :

— Pas de bêtises, tonnerre ! Tu vas nous faire écharper inutilement !

— Ah ! les gredins, les polissons !...

— Parbleu! mais attends donc. On les retrouvera. A ce moment, de l'autre côté du quai, les schakos

s'agitaient au bout des fusils, les mouchoirs volaient en l'air : on criait, on se bousculait sur le passage de la voiture royale. Des gens montaient sur les chaises, sur des échelles ; des femmes levaient leurs enfants au-dessus de leurs tètes. Les acclamations couraient le long de cette foule comme une traînée de poudre. On était si las de se donner des coups avec l'Europe entière et de se saigner à blanc pour l'empereur, qu'on

croyait que ces rois-là rapportaient la poule au pot dans leur valise.

Nous avions pu nous rapprocher. J'avais le cœur serré, et Taverjon jurait et pestait dans sa moustache. Moi. que voulez-vous ? je regardais. Un gros homme, dont les joues, aux cahots des roues, dansaient comme de la gelée, arrivait, traîné dans une calèche à huit chevaux. On ne voyait, au-dessus de son corps énorme (Taverjon est un sylphe à côté), que sa large face qui riait.

C'était le roi Louis XVIII. La duchesse d'Angoulème était à ses Cotés. Devant lui le prince de Condé; et, à cheval, près de la voiture, un grand sec qui devait être Charles X, caracolait avec un autre cavalier, qui devait être le duc de Berri. Tout ce cortège passa comme un éclair.

J'avais pourtant vu et bien vu. Derrière marchaient les généraux avec la cocarde nouvelle à leur chapeau, qui arboraient, deux mois auparavant, la cocarde tricolore. Puis, venaient des vieux de la vieille, des grenadiers de la garde, des grognards qui marchaient d'un air sombre, les sourcils froncés et des plis à la lèvre. Pauvres soldats forcés d'escorter ce souverain qu'ils n'aimaient pas, pauvres diables couverts de blessures, et que la foule regardait avec défiance, comme si leur uniforme eût été un uniforme étranger !...

Quand tout ça fut fini, quand les voitures, les cavaliers, les bataillons eurent disparu du côté des Tuileries, — restés cloués à notre place, Taverjon

LES GROGNARDS *i:>

et moi, nous nous regardâmes en hochant la tète.

Est-ce que cette lanterne magique, aperçue ainsi, était une réalité? Est-ce que nous avons bien regardé? Est-ce que tous ces cris de : « Vive le roi ! » qui nous parvenaient de loin encore, nous les entendions vraiment ? Il y avait de quoi être navré, et, nous prenant le bras, nous nous remettons à marcher dans les rues, nous disant :

— Eh bien ! mon vieux, la farce est jouée ! Nous ne sommes plus bons à rien maintenant, vois-tu, à rien ! à rien ! . . .

Je peux dire que ce fut là une des mauvaises journées de ma vie. Elle n'était pas finie, d'ailleurs. Nous rentrons à l'hôtel, nous demandons si le capitaine Renaudot n'est point venu, si personne n'a apporté de lettres pour nous. Pas de nouvelles, point de lettres.

Nous allons au café Lemblin, où les amis de la violette se rassemblaient, comme vous savez. Il était, je vous le garantis, dans une jolie fermentation. Les vieux lascars qui étaient là ne parlaient de rien autre chose que d'aller crier : a Vive l'empereur ! » au pied de la colonne Vendôme.

D'autres voulaient aller crever la paillasse, comme ils disaient, à ce 31. de Maubreuil qui avait attaché la croix de la Légion d'honneur à la queue de son cheval et l'avait traînée ainsi dans la boue du boulevard. D'autres encore parlaient de provoquer en duel tous ceux qui portaient une fleur de lis ou la croix de Saint-Louis.

Taverjon se mêla à ces gaillards-là. Mais voilà qu'au milieu de la discussion quelqu'un, — c'était le colonel Bourguignon, du 2e cuirassiers, — entre tout pâle et dit :

— Vous ne savez pasï 11 y a un capitaine de grenadiers, des grenadiers de la garde, qui est arrêté...

— Arrêté ! Pourquoi?

On avait fait silence. Les bols de punch flambaient ; on les laissait flamber. La nouvelle était assez grave : est-ce que le nouveau gouvernement allait emprisonner les vieux soldats? Je ne sais pourquoi j'étais plus anxieux que les autres. Un capitaine de grenadiers !

Je regardai Taverjon sans dire un mot. Il ne comprit pas ce regard-là, mais il signifiait pourtant bien clairement : — Je parie qu'il s'agit de Renaudot ?

— Colonel (je dis au colonel Bourguignon), qu'avait donc fait ce capitaine ?

— Il a fourré son sabre dans le ventre d'un de ses hommes.

Tous se regardaient stupéfaits, ne comprenant pas.

— Quand cela? demandai-je.

— Aujourd'hui.

— Et il s'appelle?...

— Je ne sais pas son nom. Mais c'est un brave. le< soldats criaient : « Vive le roi !» Il a tué net le premier qu'il a rencontré à la portée de son sabre. Une leçon pour les autres, nom d'un nom ! et « Vive l'empereur ! »

Le café tout entier retentit de la même acclamation.

J'avais déjà pris Taverjon par le bras, et, l'entraînant dans le Palais-Royal :

— Cent sous contre cent francs que c'est Renaudot quia fait ça, lui dis-je.

— Renaudot "?

— Un capitaine de grenadiers, une tète brûlée qui est capable de crever quelqu'un de cette façon, en connais-tu beaucoup, toi ? Rappelle-toi l'exaltation, la fureur du capitaine, avant-hier. C'est Renaudot, j'en suis sûr... Allons à la prison militaire. On nous laissera peut-être bien passer.

— Ah çà ! mais Fissou, dit Taverjon, sais-tu que si c'est Renaudot, son affaire est claire '? Fusillé...

— Oui.

— Ça commence a être moins gai, Paris, répliqua Taverjon.

À la prison militaire, justement je trouvai un ancien, un compagnon de la Moskowa, Berthaut, un bon garçon. Il commandait le poste, et je lui dis rapidement :

— Vous avez un prisonnier, un officier... un homme qui a tué un soldat d'un coup de sabre ?

— J'ai ça, oui.

— Ah ! Et son nom ?

— Renaudot, le capitaine Renaudot.

— Eh bien ! tu vois? dis-je en me tournant vers Taverjon.

Taverjon ne répondit pas, mais il frappa du pied et dit seulement : Nom de Dieu !

— Allons, je pensai, en voilà un qui a sa feuille de route signée !

Je regardai l'officier bien en face, et je lui dis trèssérieusement :

— Camarade, Renaudot est un ami à nous. Il va avoir son compte demain, ou après. Le conseil de guerre ne l'épargnera pas. Nous partons pour le pays où le vieux Renaudot, le grand-père, attend. Ce n'est peut-être pas la consigne, mais je vous supplie, camarade, de nous laisser rapporter à ce vieux-là le dernier embrassement de son petit-fils.

— Oh ! oh ! fit Berthaut. Je ne sais pas si je dois... Bah ! vous ne le ferez pas évader ?

— Je le ferais si je pouvais, mais est-ce qu'on s'évade?

— Venez, dit-il.

Il appela un voltigeur qui tenait une lanterne, marcha devant nous, et nous conduisit, à travers des corridors, jusqu'au cachot du capitaine.

— Seulement, dit-il encore, j'entrerai avec vous.

— Entrez.

La porte ouverte, Renaudot, qui se promenait, les bras croisés, la tête sur la poitrine, à la lueur d'une chandelle de résine posée sur une table, à côté d'un petit livre, redressa le front et nous regarda. En nous reconnaissant, il poussa un cri et nous tendit les bras.

— Vous ''! disait-il. Ah ! ça fait du bien de se retrouver ! J'allais vous écrire. Tenez (il nous montrait un bout de papierà côté du livre), j'avais commencé la

lettre. Je tenais à ce que les quelques sous qui me resr tent fussent remis à qui de droit. Mais je ne m'attendais pas... Ah çà ! comment avez-vous obtenu un laisserpasser ?

Je montrai Berthaut, qui faisait un signe, lui aussi, et semblait dire :

— .Ne parlez pas de ça : allez toujours ! Renaudot lui tendit la main et dit lentement :

— Merci, mon officier !

Je le contemplais, moi, Renaudot, je l'admirais. Son calme, sa froideur, l'apaisement de tout son être m'étonnaient. Je n'étais pas bien sûr que ce fût le même homme que j'avais vu si irrité, furieux, au Cadran- Bleu. Il s'aperçut peut-être de cet examen, devina ma pensée, car il me dit :

— Tu me trouves changé, petit ! Oui, n'est-ce pas ? C'est que c'est fini. Les nerfs sont détendus, la colère est passée. Ça ne pouvait pas durer. Quand elle est trop longtemps dans cet état-là, la machine craque. Je vous disais l'autre jour que ma tète bouillait, que c'était à en devenir fou ou à se brûler la cervelle. J'aurais mieux fait de faire ça. J'ai tué un homme !

Tué du coup , reprit - il s'animant peu à peu et nous regardant tour à tour Berthaut, Taverjon, le voltigeur qui tenait la lanterne et moi, tué d'un coup de sabre. Regardez-moi bien ! qu'est-ce que je suis ? In assassin, pas autre chose. Ah ! c'est qu'aussi bien la patience a des bornes. On perd le sens, le cerveau s'engorge, un mouvement de colère, et... et voilà.

Figurez-vous qu'on nous avait mis, en haie, sur le passage du roi. Ordre de demeurer tranquilles, en attendant Sa Majesté. Il fallait voir mes hommes, de vieilles moustaches, des gaillards qui ont arpenté la Russie avec nous ; il fallait les voir, la tète basse, comme un régiment qui remet les armes à l'ennemi ! Au quartier, il y en avait qui refusaient de marcher. Je disais, moi : « Que [voulez-vous, les enfants, c'est le sort ! il faut bien du pain à l'homme. A notre poste puisqu'on nous paye ! » Et ils avaient marché, gais comme un enterrement. Nous étions près des Tuileries, sur le quai. Je me tenais là, en tète de la compagnie, sabre en main, regardant les gens qui passaient. J'en entendais qui disaient : Ceux-là sont les grenadiers de Bonaparte. J'avais envie de leur répondre : Imbéciles, je suis soldat de la France, et ça m'a rapporté grandchose de risquer ma peau pour elle ! Mais je renfonçais les paroles et je fermais les yeux pour ne point voiries drapeaux blancs qui clapotaient aux fenêtres et les élégantes avec leurs bouquets de boules de neige à la main. C'est égal, c'était ce qu'on peut appeler la fin d'un rêve ! Tout ce que j'avais aimé, tout ce que j'avais défendu, tout ce que j'avais espéré, la liberté, la République, tous mes espoirs de jeune homme tombaient à terre et se brisaient comme une bouteille vide. J'avais mal là : il me semblait qu'on m'avait mis un poids de cent livres sur la poitrine. Comprenez-vous ça ? j'étouffais, j'avais envie de pleurer !...

Si je comprenais cela I Mais Renaudot exprimait là

tout ce que j'avais ressenti et souffert tandis que passait le cortège. Il me semblait qu'il parlait pour moi, et je revoyais cette foule bête, j'entendais ces vivats, je buvais deux fois la même amertume.

— Pleurer ! continua le capitaine ; eh bien ! oui, j'aurais pleuré ! pleuré de rage ! Ce peuple, ce même peuple, ces bourgeois criaient vive le roi, après avoir crié à bas le roi, vive l'empereur, vive Robespierre et vive la Convention ! les mêmes, notez bien, les mêmes, toute la horde des satisfaits et des amis du soleil levant : race de valets ! Je sentais mes tempes battre et j'avais une fièvre de cheval. De temps en temps je regardais mes hommes. Ils ne bougeaient pas. L'arme au pied, immobiles, ils attendaient et ne riaient guère. Je les plains aussi ceux-là. Pauvres diables ! Tout à coup, un grand mouvement se fait dans la foule, un de ces remous que vous connaissez. Un aide de camp passe au galop, le commandant crie : Portez armes ! c'était donc le roi qui venait ? Les hommes exécutent le mouvement. J'entends ce bruit régulier des fusils qui se meuvent ensemble : les baïonnettes étincellent au soleil, au-dessus des têtes. De loin, une musique nous arrive, jouant un air que je reconnais ; c'est : Vive Henri IV ■' Tout s'agite; nous nous sentons poussés par la foule qui veut se précipiter du côté des calèches. J étais si furieux, que je commande de refouler ces pékins-là à coups de crosse. Oh ! ces cocardes blanches partout, ce bruit, cette joie, ces cris ! Je tenais mon sabre à deux mains par la lame et je le tordais comme si Ton

m'eût commandé de rester immobile pendant un assaut.

Eh ! tous les assauts du monde au lieu de cette souffrance ! des canons ! une batterie ! mais faire la haie devant un Bourbon ! Tonnerre ! Je n'y voyais plus, je devais avoir les yeux gros comme des biscaïens. Tout mon sang était à ma tête, « Vous n'êtes pas à la noce, capitaine, me dit alors quelqu'un dans l'oreille, sacrebleu ! ni moi non plus ! » Je me retourne : c'était Giraud le sergent. Il avait sur les joues des larmes grosses comme le pouce. Je lui réponds, moi : « Avalons ça jusqu'à la lie. Oui, mais c'est dur ! pauvre Giraud, va ! »

Tout à coup — ah ! voilà où j'ai perdu la tête — les voitures arrivent : de loin je les vois venir ; toute cette foule part comme un feu d'artifice : Vive le roi ! vive le roi!

Je me mordais les lèvres jusqu'au sang. J'essaye de chanter, en moi-même, pour m'assourdir, une chanson du bon temps. Ah ; bien, oui !

Ces cris, ces atroces cris, je les entendais toujours ! Vive le roi ! vive le roi ! vive le roi ! Il faudrait les avoir entendus comme moi pour comprendre combien profondément ils m'entraient au cœur. Cette fois, vraiment, ma raison se perdait, s'égarait ; je voyais rouge, je n'étais plus à Paris parmi des Français, j'étais au feu, devant l'ennemi, dans la fournaise du combat. Je sentais la poudre.

Je voulais, je demandais des balles, ma main serrait convulsivement la poignée de mon sabre. Vive le roi ! Je tremblais de rage, et je voulais crier aussi, mais

crier à tous ces gens : Lâches et niais! Vive le roi ! Les voitures s'avançaient. Je me disais : Je ne les verrai pas, je détournerai la tète. Au moment où la calèche du roi était en vue, un soldat, un des miens, un méchant drôle qui eût baisé la botte crottée de l'empereur pour avoir la croix, un grenadier de ma compagnie, un être que je tutoyais, devant lequel je me serais jeté pendant une affaire pour lui éviter une blessure, un de mes soldats, à moi, sort des rangs, met au bout de son fusil son bonnet, et s'écrie, dominant le bruit, d'une voix ardente, comme pour défier la compagnie tout entière, restée morne à son poste, à son rang : Vive le roi ! vivent les Bourbons ! Je l'entendis, le murmure des compagnons qui suivit ce cri, je l'entendis, comme s'il venait du fond d'un écho. J'étais déjà en plein cauchemar. Sans savoir ce que je faisais, fou furieux, je me jetai sur le soldat et le saisis par le collet :

— Ah! tu vas te taire, toi! m'écriai-je.

Il tourna sur moi des yeux stupéfaits, que je vois encore, se dégagea et, avec un grand cri :

— Vive Louis XVIII ! dit-il encore, vive la cocarde blanche !

Je vous l'ai dit, j'avais mon sabre à la main. Je ne répondis qu'un mot :

— Canaille !

Je serrai davantage la poignée de l'arme et je frappai. L'homme fit un demi-tour sur lui-même et, la lame dans le ventre, tomba sur le nez aux cris de la foule.

On l'avait ramassé avant l'arrivée du cortège. Moi, stupide, sans rien voir, je demeurais là, devant la compagnie, pétrifiée et qui semblait n'avoir rien compris à ce qui venait de se passer.

On porta l'homme à l'ambulance, ou dans une boutique près de là. Il me semble entendre encore sa plainte, qui était déjà un râle. Je dis alors : « Je l'ai tué! qu'on m'arrête ! » Ma compagnie voulait me défendre et, la baïonnette au bout du fusil, me disputer aux soldats qui s'avançaient. Mais la vue de ce sang m'avait subitement rendu la raison. Toute cette colère, amassée depuis plusieurs jours, et qui aboutissait à un meurtre, s'était, comment dirai-je ? fondue. Je dis k mes grenadiers :

— Laissez faire. On me jugera.

Et je suivis les soldats, n'ayant plus qu'une pensée : Que deviendra le vieux, maintenant ?

Il deviendra ce qu'il pourra. A la garde du sort ! J'ai fait mon devoir jusqu'au bout. Si la misère ne vous talonne pas trop vous-mêmes, camarades, ne l'oubliez pas, voilà tout ce que je vous demande. Moi, j'ai cette chance de n'avoir plus besoin de rien. Douze balles dans la tète concluent bien des choses. J'aurais regretté seulement de ne pas avoir serré des mains amies avant d'en finir. Vous m'apportez et me tendez les vôtres, c'est bien. Maintenant, en route. Les paquets sont faits.

J'étais assez ému, — c'est facile à comprendre, — pendant que Kenaudot parlait. Demandez à Taverjon

s'il ne se sentait pas, lui aussi, les paupières humides. Lui, froid et résolu, pliait déjà une lettre où il avait glissé un billet de banque, toute sa fortune.

— Vous enverrez ça à qui ^us savez, ou vous le porterez vous-mêmes. Tu me le promets, Fissou? Et il me restera encore de quoi fumer quelques pipes. Pas assez, il est vrai, pour me faire enterrer; mais on n'a besoin que des six pieds de terre où l'on jetait les amis, nus comme des vers, après la bataille. 11 ne faut pas trop demander.

— Capitaine, dit Berthaut. en interrompant Renaudot, une poignée de main à vos amis. J'ai pris sur moi de les conduire ici. Mais il est temps de se séparer.

— 11 n'est si bons amis qui ne se quittent, ût Renaudot en souriant sous sa moustache grise.

11 me prit les mains et, me les serrant fortement :

— Un joli métier que le notre, n'est-ce pas, petit ? Allons, ne m'oublie pas ! Adieu. — Adieu, Taverjon, dit-il encore.

Nous étions là comme des enfants, sans pouvoir nous séparer les uns des autres. Nous nous tenions embrassés. 11 me semblait qu'en me prenant Renaudot, on me prenait un parent, un frère aîné. Ce fut lui qui nous repoussa.

— Adieu, dit-il encore.

Sa voix était grave, pleine de sanglots qu'il étouffait. Je dis à Taverjon, tout bas :

— Viens, allons, viens !

Et sans nous retourner, tète baissée, nous sortîmes.

Jusqu'à la porte de la rue personne ne parla. Seulement, au moment de nous quitter, Berthaut nous dit:

— J'ai fait ce que j'ai pu, camarades; vous le voyez.

Je lui serrai la main à la lui briser :

— Merci, Berthaut.

Et nous partîmes.

Quelle nuit nous passâmes dans la petite chambre de l'hôtel de la Jussienne ! Taverjon s'en souvient ! Je me demandais ce qu'on pourrait tenter pour sauver Renaudot, pour fléchir les juges. Mais non, Renaudot était condamné d'avance. 11 n'avait frappé, dans cet accès de délire, ce soldat que pour étouffer dans sa gorge le cri de vive le roi , qui s'en échappait. Il y avait double crime, et Renaudot était perdu. On parlait déjà beaucoup de l'affaire dans Paris. L'ex-garde impériale, qui avait fait jusqu'ici le service des Tuileries, avait été brusquement renvoyée dans ses casernes. Le coup de sabre de Renaudot venait d'effrayer les conseillers du nouveau roi, et, prudemment, ils éloignaient ces entêtés et ces incorrigibles, — dont nous étions, je suis fier de le dire!

On ne fit pas attendre Renaudot. Les Bourbons étaient pressés de donner à l'armée un châtiment comme exemple. Le conseil de guerre rassemblé, Renaudot, qui ne se défendit pas, fut condamné à mort. Nous attendions dans la rue la sentence. Elle ne nous surprit pas, vous concevez, il n'y en avait pas

d'autre à attendre. On s'habitue à tout ! Ta ver j on dit : Ce sera pour demain. Nous passâmes la nuit, au coin du feu, à parler de lui. Mais le matin, nous étions làbas, dans cette plaine de Grenelle où l'on fusillait, plaçant les condamnés le long du mur. Nous le vîmes passer. Il était pâle et fier. Nous lui donnâmes le dernier salut, le salut d'adieu dans un regard.

Il paraît (car je n'ai pas voulu le voir tomber) qu'il est crânement mort. Nous avions tourné le dos, nous nous éloignions lentement, lorsque la détonation nous arrêta net, nous clouant à notre place. Impossible de faire un pas. Taverjon était livide.

— Eh bien, dit-il, c'est fini ?

— Oui!

— Mort !

— C'était un homme.

Et, tous les deux, là, les deux amis, nous attendions que le peloton repassât. Il venait, assez vite. On avait enlevé le corps et on l'emportait d'un autre côté Les soldats étaient blancs comme des linges. L'officier avait les yeux rouges et marchait d'un air de mauvaise humeur. Tout ça comprenait bien que ça venait de faire une mauvaise besogne.

Je demandai au sergent :

— Il est bien mort, au moins ?

— Cette idée ! répondit le sergent. Il est mort comme on devait s'y attendre. Le capitaine Renaudot ! point de bandeau : Il a voulu regarder la mort en face et l'appeler lui-même. Il a commandé le feu. Il a crié :

Vive la Rép... Eh bien! oui, vive la République', acheva tout bas le sergent; et il est tombé. C'est moi qui lui ai donné le coup de grâce. Je crois bien qu'il était mort, mais, après tout, on ne sait jamais. J'ai pressé la gâchette, et le crâne a sauté. Cela valait mieux, en somme ; car je crois me rappeler qu'il remuait encore un peu les jambes. Vous savez... des tressaillements. . . Voilà une sale corvée finie. — Pauvre bougre !

Nous voulûmes voir l'endroit où ils avaient fusillé le capitaine. 11 y avait encore sur l'herbe des morceaux de cartouches qui fumaient et de la cervelle chaude.

Lorsque Fissou, qui racontait ces histoires depuis des années sans y changer un iota, s'arrètant, faisant le même geste aux endroits marqués par la tradition de son récit, arrivait à ce dénoùment, il n'était pas rare qu'il demeurât absorbé pendant quelques instants, comme un homme qui rêve. Puis il secouait vivement cette mélancolie indiscrète, et il reprenait ou plutôt il finissait avec une pointe d'ironie :

— Ce sont là tous les souvenirs que j'ai gardés de ma vie militaire. Je n'ai pas vu Waterloo. On nous avait expédiés, à ce moment-là, du côté de l'Italie. J'avais rejoint, le 1er mai 1815, sur l'ordre du maréchal Davoust, ministre de la guerre, le 11e dragons. Séparé de Taverjon, qui avait passé aux cuirassiers de Milhaud, je m'ennuyais là et je broyais du noir.

Waterloo vint. On nous renvoya dans nos foyers, et

la vie commença un peu dure, je vous le promets, pour tous ceux qui avaient porté l'uniforme sous l'empereur. C'était réglé. L'autre à Sainte-Hélène, nous ici, nous avalions des couleuvres d'une jolie grosseur. Lui, ça le regardait. Après tout, à qui la faute ? Mais nous, après avoir donné notre temps et notre sang au service, nous nous trouvions mis au rancart comme des chevaux de réforme. A L..., et dans la rue même où nous étions nés, on nous regardait comme si nous avions apporté la peste. Tu t'en souviens, Taverjon? On était exposé aux railleries des godelureaux. Quand on demeurait chez soi, on vous cassait à coups de pierres les vitres des fenêtres ; on vous chantait, en manière de charivari, les refrains de Désaugiers, de Coupar ou de Gentil, sur la Saint-Louis, fête du roi :

J'ons cueilli des fleurs nouvelles.

Rien de trop beau pour Louis !

Et quand on passait on s'entendait appeler par des gens qui riaient : brigands de la Loire !

Il valait bien la peine d'avoir avalé tant de neige en Russie, et tant de boue pendant la campagne de France, pour en venir là ! Héros de la veille, bandits le lendemain ; le lot n'était pas aimable. Nous avons tiré les oreilles a plus d'un et percé quelques bedaines, il faut bien tout dire ; histoire de se faire respecter des insolents. Taverjon avait les épées à tricoter chez lui, et quand un pékin ou un royaliste nous avait regardés

de travers, on décrochait ça, on allait du côté du champ de Juillet, et à toi, à moi la paille de fer : on se donnait proprement un coup de torchon. On se battait pour un bouquet de violettes, pour une croix qu'on portait sous sa redingote avec le portrait de Napoléon, on se battait pour un mot, on se battait pour rien. J'y étais toujours disposé pour ma part. Puis, un beau jour, je me suis demandé si je ne faisais pas là un métier d'imbécile, et j'ai quitté tout pour les fourneaux. On peut devenir aubergiste et demeurer ce qu'on est. D'ailleurs le neveu grandissait, mon petit gars, Martial, et les dents lui poussaient. A quoi aurais-je été bon si je ne devais point lui laisser quelques sous après mon enterrement ? Ma pension vendue, j'ai acheté le Uon-tVOr sur la route de Paris, et en avant la cuisine ! Seulement, je réservais toujours une place à table et un lit au dortoir pour les anciens camarades qui passaient à L..., tous assez pauvres, les souliers éculés, et nous trinquions à nos vieux souvenirs toujours jeunes, à Wagram, a Lutzen, à Montmirail.

Taverjon nous aidait à vider les verres. Après Waterloo, il était revenu, avec du plomb dans l'aile? soigner ses blessures et se refaire de la graisse à L... Nous étions assez heureux, je vous le jure, de nous retrouver et de nous épauler dans cette ville natale qui nous traitait en ennemis. Plus de parents, la mort avait passé. Nous avions mis en terre le vieux Renaudot, le brave paysan qui ne savait pas qu'on avait fusillé son fils à Paris, et qui disait de temps à autre, en rece-

vant le peu d'argent que nous lui glissions dans la main : « Il reviendra bientôt ; je voudrais bien le revoir. » Un vieux de la bonne roche, ce vieux-là. Ensuite, cet animal de Taverjon était venu, apportant sa fillette, et disant : « La famille s'augmente ! je te présente celle qui sera la femme de ton neveu ! » Tout ça a grandi pendant que nous vieillissions, et ces marmots, devenus plus hauts que nous, nous repoussent joliment. Il faut leur faire place. Je leur souhaite, pour le mal que je leur veux, de filer le parfait amour le plus longtemps possible et de vivre ici, sans se soucier d'autre chose que d'être des braves gens et d'avoir de beaux enfants. Est-ce que l'homme est né pour autre chose, et le métier que j'ai fait de 1806 à 1814 était-il le comble du bonheur ? Ouf ! n'y pensons plus. Mes enfants, vous en savez maintenant autant que moi sur mes campagnes, et Taverjon est là pour dire si j'ai menti. Allons nous coucher.

Taverjon n'eût certainement pas démenti Lazare Fissou, mais la conclusion de l'aubergiste, il faut bien l'avouer, n'était pas de son goût. Le gros bonhomme n'admettait guère qu'on pût regretter une seule minute de cette existence soldatesque, de cette vie militaire, qui lui apparaissait comme la vie inimitable d'un autre Marc-Antoine. Cyprien Taverjon était, comme on dit, à cheval sur les principes. Il ne souffrait pas qu'on discutât ce qui avait toujours fait son admiration, et il avait gardé, comme il vous reste une tache noire sur la prunelle après la vision du soleil, la fascination de

l'empereur. Le regard de César avait pour toujours magnétisé cet inconnu, perdu dans la foule des prétoriens.

Que de fois Taverjon s'était emporté contre Fissou, lui reprochant sa tiédeur dans le culte napoléonien, absolument comme un prêtre fanatique accuserait un dévot d'indifférence religieuse ! Nulle autre idée ne germait sous le crâne chauve de l'ex-chasseur à cheval que cette admiration stupide d'un homme. Au 5 mai, tous les ans, régulièrement, comme les grandes eaux des parcs officiels jouent pour les jours de fête, Taverjon versait, sur la mémoire de l'empereur, des larmes abondantes. Il se laissait quelquefois emporter, dans l'excès de sa douleur, jusqu'à maudire la race anglaise tout entière, et à affirmer que Napoléon n'était pas mort, et que les journaux ;en avaient- menti. — « Les journalistes, depuis le premier jusqu'au dernier, sont les complices d'HudsonLowe. Est-ce qu'un homme comme cela peut mourir ! » Il revenait d'ailleurs à la raison, se rendant à l'évidence, et chantait avec attendrissement le Cinq Mai de Déranger. Cela le consolait un peu.

Sa fille Claire essayait, au surplus, de le calmer et choyait doucement sa manie ; elle avait fort habilement agencé l'appartement du grognard. Taverjon couchait sous l'image protectrice de l'empereur (Bonaparte passant le Saint-Bernard accrochée au-dessus de sa tète. Couché, il apercevait Napoléon sur son rocher, gravure à la manière noire, où Napoléon, les

bras croisés, regardait mélancoliquement, au-dessus de son front, voler un aigle. Le papier de la chambre à coucher représentait Napoléon blessé à Ratisbonne, tendant son pied nu au chirurgien. Le sujet était répété quatre-vingt-deux fois. Taverjon n'eût pas donné cette imagerie pour un tableau de Velazquez. Sur la muraille, pointillés par les mouches, deux bas-reliefs en plâtre s'étalaient représentant, l'un un grenadier de la République allumant sa pipe à l'encensoir d'un enfant de chœur, avec cette inscription : En Italie; l'autre, un voltigeur couché dans un confessionnal, avec cette étiquette : En Espagne. Cela portait bien sa date et montrait l'idée voltairienne en marche dans le havresac des troupiers d'alors. On ne se plaindra pas du moins de cette propagande.

Mais le chef-d'œuvre de cette chambre rayonnait sur la cheminée. Là se faisait sentir la main d'une femme, unie à la piété du vieux soldat. Sous un globe, posé sur un socle doré et orné d'une inscription, se dressait une statuette de l'empereur en porcelaine peinte. Claire avait disposé ce Napoléon nouveau d'une façon telle, qu'émergeant d'une boite en carton semée de larmes d'argent, il eut l'air de sortir du cercueil. Un fond de gloire, en paillon découpé, mélangé de feuilles de laurier en papier luisant, complétait la petite apothéose. L'inscription lapidaire du socle, mêlant le respect intime à l'adoration, disait nettement : a 11 surtira des limbes et ressuscitera pour se faire reconnaître de ses apôtres. Au Petit Caporal, le père du

LK linMAN DES SOLDATS

suidai, son sous-lieutenant reconnaissant, Cyprien Taverjon, du 19e chasseurs. »

La pauvre Claire était spécialement chargée de l'entretien de cet autel, comparable aux petites chapelles que dressent, dans un coin de leur appartement, les vieilles dévotes, pour la plus grande gloire de Jésus. Taverjon ne contemplait jamais la splendeur de sa cheminée sans un petit mouvement d'orgueil, mélangé d'émotion. Il adorait sa fille, parce que Claire, douce, charmante, soumise à cette lourde volonté despotique, semblait trouver un plaisir dans ces soins attentifs, qu'elle regardait comme des devoirs.

Ce qui d'ailleurs faisait patienter Claire , c'était la perspective prochaine de ce mariage avec le neveu de Fissou, Martial Huguenin, qui ne pouvait manquer de revenir bientôt à L..., muni de son diplôme et prêt à gagner sa vie en plaidant. Les deux jeunes gens s'aimaient, on le sait, d'une affection sincère et profonde. Point de révoltes romanesques contre la nécessité qui condamnait Martial à travailler loin de Claire, contre une destinée qui les séparait ainsi. On patientait, on attendait, on espérait et on s'aimait. Seulement, sur un petit calendrier qu'elle serrait dans un tiroir, Claire comptait les jours que Martial devait passer à Paris, et, chaque soir, toute joyeuse, elle en effaçait un sous une ligne d'encre.

Fissou lui disait parfois, lui frappant sur la joue :

— Patience, tout arrive. Tu verras même, quand ta auras des cheveux gris comme moi (et ça viendra, ne

fais pas la moue), tu verras que tout arrive trop vite. La vie avait depuis longtemps inventé la vapeur.

Sans doute, tout arrive, mais ce n'en fut qu'une joie plus grande, lorsqu'arriva chez Fissou la lettre de Martial Huguenin, qui disait : « Je suis avocat, et je pars pour L... On va s'embrasser. »

— Je tue le veau gras, dit Lazare Fissou.

— Je mets mon grand uniforme, dit Taverjon. Claire ne dit rien, mais elle se regarda longtemps

dans son miroir, quoiqu'elle ne fût point coquette. On tient après tout à savoir si la laideur ne vient point par indiscrétion ou par hasard. A cette heure même , Martial Huguenin quittait le chemin de fer qui l'avait conduit jusqu'à Orléans, montait en diligence sur la place du Martroi, et, s'endormant, rêvait qu'il poussait déjà la porte du père Fissou, et qu'il pressait Claire Taverjon dans ses bras.

On fit flamber de beaux feux à l'auberge , on égorgea bien des poulets, on déterra, dans la cave, plus d'une bouteille au col cravaté de toiles d'araignée, pour fêter l'arrivée de Martial. Le jeune homme était avocat, il avait brillamment conquis son titre. On reconnaissait, dès une première causerie avec lui , un esprit alerte, un peu trop mordant, se dépensant en fusées, en gamineries à la Camille Desmoulins, mais un fond solide et sûr, de la science sous des saillies, il fallut (le père Fissou l'exigeait) qu'il racontât son examen, et par le menu, qu'il répétât son discours, qu'il donnât, mot pour mot, une seconde représentation de sa thèse.

— Il parlerait deux heures, ce gamin-là ! disait Fissou avec admiration.

Ce qui stupéfiait Taverjon, c'était le latin intercalé par Martial dans son discours. Et pourtant — la tradition bonapartiste l'exigeait — Taverjon n'aimait pas les avocats, les avocassiers, c'était son mot.

Martial Huguenin était enchanté de conter aux braves gens ces menus détails de l'existence parisienne des cours de droit, des examens. Il savait que Lazare Fissou en était tout glorieux, si glorieux, qu'il avait proposé à son neveu de donner un grand dîner où Martial réciterait sa thèse au désert (Martial avait refusé). Mais il avait hâte de se trouver seul avec Claire, pour échanger quelqu'une de ces paroles banales qui semblent aux amoureux plus profondes et plus charmantes qu'une pensée de Pascal, et qui le sont aussi. Un gazouillement d'oiseau vaut toutes les strophes d'un poëte. Un moment vint où Taverjon, qui avait vaillamment bu à l'avocat nouveau, tomba littéralement de sommeil sur sa chaise, les mains sur la nappe et le nez dans son assiette, pendant que Fissou, qui commençait à sentir près des tempes une migraine assez forte, à cause du petit chablis dont il avait arrosé ses huîtres, se levait, ouvrait la fenêtre, et mettait son front au vent pour le rafraîchir.

Sans dire un seul mot, les jeunes gens se comprirent, avancèrent leurs chaises du côté de la cheminée, et les voilà causant, babillant de ces mille riens qui sont le bagage des amoureux, égrenant le chapelet des

fiancés, aussi prévu que les questions éternelles aux marguerites des champs. Ils n'avaient, au surplus, elle et lui, rien à se dire. Depuis l'enfance ils s'aimaient. Us allaient être unis ; ils n'avaient plus qu'à faire des rêves ! Une maison pour eux seuls, tout près de l'Archevêché, un jardin qui donnait sur la Vienne. On dînerait sur la terrasse, en été. L'hiver, on recevrait peu de monde, mais de bons amis : on danserait un peu , tandis que Taverjon et Fissou joueraient aux dominos, dans un coin. Claire voulait accompagner partout son mari, même au Palais, pour l'entendre. Elle souhaitait des procès terribles, pour que Martial les gagnât; car il les gagnerait, elle en était sûre ! Ainsi causant, ils faisaient des rêves et perdaient terre, et, les mains dans les mains, ils se regardaient et se souriaient. Une espèce de grognement douloureux de Taverjon les éveilla. Le bonhomme, se soulevant sur sa chaise, roulait des yeux égarés dans un visage rouge comme braise. Claire poussa un petit cri et se précipita vers son père, disant à Martial : « Donnez-moi de l'eau ! »

— Allons ! il étouffe encore, dit Fissou en se retournant. Il a trop mangé.

Claire faisait déjà sauter le bouton de chemise qui étranglait Taverjon, et Martial versait du vinaigre sur le crâne du sous-lieutenant.

Le malheureux Taverjon soufflait comme un phoque. Maintenant il était cramoisi. Cet énorme ballon apoplectique semblait littéralement près d'éclater. Tout se

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calma fort heureusement, et Taverjon s'alla coucher, en répétant avec colère :

— C'est encore mon prussien de sang qui me travaille ! Cosaque de sang ! Il me jouera quelque mauvais tour !

Le lendemain, il n'était plus question de ce malaise. Taverjon avait seulement le globe des yeux injecté et la conjonctive éclatante comme un rubis.

— Il fera bien, pensait Fissou, de marier ces enfantslà le plus tôt possible.

Martial Huguenin n'eût pas demandé mieux. Il voulait à L... faire son chemin, et défendre au barreau les idées qu'il apportait de Paris. Nulle force plus grande pour un homme décidé à la lutte qu'un foyer où il se vient reposer et réchauffer. Martial avait beaucoup fréquenté, dans sa vie assez laborieuse d'étudiant, les chefs du parti opposant. Il avait rencontré et coudoyé les Marrast, les Flocon, les Godefroy Cavaignac, les Ribeyrolles. Dans la collection de la Réforme, on retrouverait même, en cherchant bien, de petits articles, fort substantiels, signés de son nom. Il était allègrement entré dans la mêlée. Mais, décidé à servir la cause de la démocratie, il était d'avis qu'on pouvait fort bien lui être utile en province , et que pour dire une vérité, le barreau de L... valait le barreau de Paris.

Il n'éprouvait donc pas, comme tant d'autres provinciaux qui ont respiré l'air de la Seine , la nostalgie du boulevard ou du Pont-Neuf. Il voulait se tixer à L...

et y vivre, et ne pensait assurément point, en acceptant cette demi-obscurité, faire un sacrifice. Il était réellement trop résolu et d'une humeur trop saine pour croire que la province est un exil pour l'homme de talent. « Que d'exilés, en ce cas, disait-il, s'il n'y a que Paris au monde ! le laboureur du Nivernais ou le bûcheron d'Auvergne, qu'est-il donc, en vérité, si l'avocat de Toulouse ou l'écrivain de Bordeaux est une victime ? »

Martial Huguenin était déjà précédé, parmi la jeunesse libérale de L..., d'une petite réputation. On savait qu'il s'occupait de politique, et les bien informés ajoutaient qu'il avait écrit dans les journaux. C'en était assez pour qu'on retint et qu'on aimât son nom. Quand on apprit qu'il revenait avec le titre d'avocat, et qu'il devait se fixer à L..., les jeunes gens résolurent de lui offrir un banquet. Ce n'était pas un banquet solennel, mais une réunion intime où l'on causerait. Lazare Fissou eût bien voulu y prendre part, mais la chose se passait entre avocats, entre jeunes contemporains, presque entre confrères.

11 fallut, au dessert, que Martial, bon gré mal gré, répondît à un toast et portât une santé. On parlait justement beaucoup alors de la tentative de Louis-Napoléon, qui venait d'essayer de soulever une garnison et de renverser le gouvernement. Martial, tout en répondant au toast, fit d'abord une allusion à l'aventuré, et profita de l'incident pour dire son mot sur Napoléon.

L'histoire du premier empire n'était pas alors bien

connue et par le menu, comme elle Test aujourd'hui. On n'en savait guère que la légende. Chacun avait travaillé au poëme devenu populaire : Béranger qui chantait l'habit gris, Quinet qui vantait Arcole, Victor Hugo qui célébrait la Colonne après Emile Debraux. C'était alors une hardiesse de tenter ce que plus d'un de ceux-là a fait depuis et de réagir. Mais Martial avait pu causer à Paris avec Godefroy Cavaignac ; et le parallèle que l'auteur d'Une Tuerie de Cosaques établissait constamment entre Kléber et l'empereur l'avait frappé profondément.

Il réédita, le verre à la main, et pour ses auditeurs un peu surpris, les deux portraits largement esquissés par le publiciste : le général qui meurt victime de son devoir , le conquérant qui tombe victime de son ambition. Il fut vraiment éloquent, vraiment viril. La tentative du neveu donnait de l'actualité à l'attaque contre l'oncle. Martial eut, comme on dit, un succès vrai. On en parlait beaucoup, le soir même, dans les salons; on en parlait, le lendemain, au café et à la Préfecture.

Vers six heures du soir (c'était en été), Fissou vit arriver, en manches de chemise, Taverjon qui venait de quitter son jardin.

Le gros homme roulait des yeux furibonds , et sur son front, couleur de homard cuit, coulaient de larges gouttes de sueur.

Du plus loin qu'il aperçut Lazare, il lui dit :

— Eh bien! ton neveu en fait de belles... un joli monsieur ! Parlons-en ! . . .

— Mon neveu? dit Fissou. Quel neveu? Martial?

— Parbleu! tu n'en as qu'un. Ah! parlez-moi de Paris, on en rapporte une éducation soignée !...

— Mais, enfin, qu'a-t-il fait?

— Voilà. Tu connais Clavard, Clavard du 37e de ligne, Clavard qui habite Saint-Yrieix, un vieux de la vieille encore... Il se trouvait ici hier. Il entre au café, il entend parler de ton neveu. Sais-tu ce qu'il entend dire? Que ce polisson-là s'était permis, dans un dîner, de dire tout haut, en faisant un discours (je t'en donnerai, des discours !] , que Napoléon, tu entends bien, le Petit Caporal, l'homme du destin, enfin, sacrebleu ! Napoléon était un tyran et un être à jeter aux chiens! .. . Oh ! oh ! celle-là est bleue. Il ne plaisante pas, Clavard. C'est lui qui, un jour qu'on insultait devant lui, en plein café, un petit buste en plâtre de l'empereur, dit à ceux qui faisaient ça : a Vous ne recommencerez pas ou je l'avale et vous après !... » Et il voulut avaler le buste, oui, l'avaler, pour le soustraire aux injures. On a dit qu'il était soûl, pas du tout. On lui ôta le buste des mains. Il avait déjà le petit chapeau dans sa bouche : on aime l'empereur, ou on ne l'aime pas. Moi, j'en aurais fais autant. Voilà donc Clavard, quand il apprend l'équipée de ton neveu, qui ne fait ni une ni deux, qui dit : « Je vais corriger ce monsieur-là et le mettre sur le flanc, mais, là, d'un bon coup d'épée. »

— Clavard?

m LE ROMAN DES SOLDATS

— Clavard.

— Qu'il touche donc à un cheveu de Martial, celuilà, dit Fissou en relevant la tête,, je lui coupe le nez !

— Il n'y touchera pas, fit ïaverjon d'un ton bourru. Il était venu me voir. Je lui ai dit que la chose me regardait. Je l'ai engagé à repartir. Il est reparti. Mais nom d'un nom ! tu crois que ton neveu portera ça en terre? Insulter l'empereur!... Comment, voyons, Fissou, ça ne te tourne pas le sang, cela ? L'empereur! comprends donc, cet homme-là, cet homme qui m'eût dit : « Fais feu sur ton père ! Taverjon, » et que j'eusse écouté!...

— Voyons, dit Fissou, il faut s'entendre. Qu'est-ce que le petit a dit?

— Un tas d'infamies.

— Parfaitement. Mais quoi?

Taverjon regarda tout à coup Fissou d'un air stupéfait :

— Sais-tu, dit-il, que je te trouve bien calme ? On injurie ton empereur, et tu ne te sens pas bouillir d'indignation?

— Non. Je voudrais savoir seulement...

— Tu sauras... veux-tu que je te dise, Lazare? Tu sauras que ton neveu est un galopin. Je ne veux pas le tuer, comme Clavard, moi; mais il serait là, voistu, il serait là, je lui tirerais les oreilles comme à un gamin. L'empereur! est-ce qu'il l'a vu seulement? est-ce qu'il l'a connu? est-ce qu'il se doute de ce qu'était cet homme-là? Un homme qui faisait renifler

à son cheval les obus qui tombaient devant lui, et qui se moquait d*un boulet comme moi d'une chique. Et ces petits messieurs font les malins ! L'histoire ! Mais je la connais l'histoire, moi ! C'est nous qui l'avons faite ! Note bien qu'il espère encore épouser ma fille, ton neveu que le diable emporte, il l'espère encore, je le parierais !

— Pourquoi pas ? dit Fissou.

— Pourquoi ? Parce que je ne la lui donnerai jamais, tu entends, jamais ! Claire porterait le nom d'un gaillard qui n'a pas plus d'honnêteté que ça? Claire, qui adore Napoléon et qui époussetait encore sa statuette ce matin, devant moi, sur la cheminée. Jamais, jamais, pauvre enfant ! Jamais ! Je ne veux pas la sacrifier !

Taverjon était dans un accès de fureur mêlé d'attendrissement ! Cinq minutes auparavant, il n'y avait en lui que de la colère et un besoin violent de vengeance. Il eût certainement frappé Martial. Maintenant, il mêlait un peu de réflexion à sa fureur. Au surplus, cette soudaine pitié ne lui apportait point de calme. Il éprouvait seulement comme un serrement de cœur à cette idée que Claire pût être immolée à un homme qui n'adorait point l'empereur. Vainement Fissou essayait de le désarmer et de lui démontrer que certainement Martial n'avait point mesuré la portée de ses paroles, prononcées, du reste, après boire :

— Est-ce que tu n'as jamais dit de bêtises quand tu as eu un doigt de vin dans la tête ?

244 Ll. ROMAN DES SOLDATS

— Jamais, fit Taverjon, quand il s'est agi de parler de V ancien.

La conversation des deux grognards devenait peu à peu une explication véritable, et tournait à l'aigre. Fissou prétendait qu'il ne fallait point pour si peu briser l'avenir de deux jeunes gens qui s'aimaient.

— Qui s'aimaient hier, c'est possible, interrompit Taverjon ; mais Claire le prendra en grippe, ton Martial Huguenin, dès qu'elle saura de quoi il est capable.

— Allons donc ! elle l'aimera toujours et tu la rendras malheureuse comme les pierres. Est-ce que tu connais ces cœurs de vingt ans ?

— Dis-moi tout de suite que je ne connais pas les femmes, dit Taverjon piqué au vif. Sacrebleu! qu'estce qu'il faut donc avoir fait pour les connaître? A Vienne, à Berlin, et partout, je leur ai assez gentiment chiffonné les collerettes. Je regrette qu'elle soit morte, celle à qui je dois Claire, la princesse, la marquise, tu sais...

— Oui, la cantinière.

— Quand je le dis la marquise !

— La marquise du tonneau de schnick, il n'y a pas à en rougir. C'était une vraie femme.

— Bref, je voudrais qu'elle fût là ! Elle te dirait si je connaissais les femmes. Mais j'espère bien, conclut Taverjon, que nous n'allons pas nous disputer, nous, des vieux amis, pour ton blanc-bec de neveu. J'ai dit ce que j'ai dit. Sans rancune, vieux. J'ai l'honneur de te saluer.

— Bonsoir, répliqua Lazare, pendant que Taverjon s'éloignait en chantonnant.

Le soir, Martial Huguenin trouva son oncle assis à sa table, et feuilletant à la lumière de sa lampe de vieux papiers jaunis, maculés, d'un blanc jaune ou bleuâtre, rayés d'accolades, couverts de signatures, avec des écussons et des inscriptions en tète de chaque feuillet. C'étaient les lettres de noblesse militaire du vieux brave, et chaque page salie et froissée lui rappelait une campagne, un grade, une blessure, un souvenir de douleur ou de gloire.

— Que faites-vous là, mon oncle? demanda le jeune homme.

— Tu vois, je roule ces papiers inutiles. Je les avais mis en ordre pour les déposer à la mairie, afin que les employés apprissent quel oncle tu avais, ils sont superflus, je les serre, puisque tu fais du scandale contre l'empereur dans les dîners de jeunes gens. Moi, jusqu'à un certain point, je passerais par là-dessus : je m'en moque en somme, delà redingote grise. Mais Taverjon ne plaisante pas, et ton mariage estcrànement compromis. Allons, tout cane servira pas encore, disait-il en feuilletant ses papiers.

— Comment ! Taverjon ?. ..

— Te refuse sa fille; et, ma parole d'honneur, j'ai envie de te dire que tu n'as pas volé ce qui t'arrive !

— Pour avoir, l'autre jour, au banquet...

— Oui.

— Mais c'est un sot.

— Il est ainsi : à prendre ou à laisser.

— Je cours chez lui.

— Il te flanquera à la porte.

— Je lui parlerai, je verrai Claire. Est-ce que c'est possible que je ne l'épouse pas?

Martial était déjà parti. Lazare Fissou, hochant la tète, regardait les papiers qu'il tenait encore. Toute sa vie était contenue là. Il se revoyait partant, chantant, joyeux, recrue nouvelle ; il se retrouvait au premier coup de feu, au premier galon, avec tous ses espoirs d'autrefois. Illusions perdues ! Il ne lui restait que des cendres, des paperasses signées de noms plus ou moins obscurs, la signature de Lorin, major, à côté de la signature du duc de Feltre ; des certificats de non-payement, des attestations de ses officiers, un tas de papiers qui ressemblaient à des billets tirés sur l'avenir, et douloureusement protestés.

Tant de fatigues, tant de peines, un dévouement de chien à la patrie : tout cela pour finir par tenir une auberge, se frictionner les jambes, gelées jadis, avec du baume opodeldoch, et économiser sou sur sou afin d'établir son neveu et de le rendre heureux !

— Encore m'a-t-il tout l'air de prendre le mauvais chemin pour égayer sa vie, songeait Fissou. Et tout cela, concluait-il mentalement, s'appelle la gloire ! Imbécile de Taverjon ! Renaudot était dans le vrai. Dieu vous bénisse, mon empereur !

Fissou renferma les papiers dans le tiroir où ils dormaient, poussa un large soupir, passa sa main

maigre sur ses moustaches dures, et dit simplement : « — Ah ! si c'était à recommencer !

Pendant ce temps, Martial s'était présenté chez Taverjon. Le sous-lieutenant était rentré, puis ressorti, et Claire, demeurée seule, savait tout. Martial s'aperçut à ses yeux rouges qu'elle avait pleuré. La situation était grave, en effet. Taverjon avait été frappé au cœur. Le gros homme, atteint dans son admiration farouche, ne pardonnerait jamais à l'athée qui niait son dieu. Claire l'avait bien vu. Elle connaissait si bien son père! C'était un livre ^un livre d'un format inquiétant) qu'elle savait par cœur. La qualité-maîtresse du grognard c'était l'entêtement.

— Qu'avez- vous fait, monsieur Martial ! disait Claire. Vous avez brisé notre bonheur d'un seul coup. C'est un enfant que mon père, mais un enfant terrible (féroce ! pensait Martial) . Il aime ou déteste de tout son cœur. Vous saviez bien pourtant que le culte de l'empereur était sa vie. Je suis bien malheureuse. Je vous aime, et vous aime réellement, profondément, monsieur Martial. Être votre femme, quelle joie ! Tout est fini. Mais je vous jure du moins de rester fille, et d'attendre, en pensant à vous, la fin de l'orage. Et si l'orage ne passe jamais, je vous aimerai toujours !

— Vous êtes bonne, Claire, disait Martial en pressant ses petites mains. Aimez-moi , je vous adore !

Et, en la regardant, il avait envie de pleurer.

Il la quitta le cœur gonflé. Sans rien sacrifier de

ses convictions, il se reprochait maintenant d'avoir atteint ce brave Ta ver j on en attaquant l'empereur, comme un homme qui arracherait une touffe de gui en voulant déraciner un chêne.

Martial était désolé. Il aimait profondément Claire ; il avait depuis longtemps arrangé ce petit roman qui menaçait de se dénouer si brutalement. L'idylle tournant à la rupture, c'était un écroulement véritable pour le jeune homme, il ne fallait pas songer cependant à fléchir Taverjon ni espérer de le convaincre. Le sous-lieutenant s'était changé en bronze. Son irritation l'eût rendu inflexible. C'était déjà beaucoup pour lui que de laisser en paix l'iconoclaste qui avait touché à son idole.

Les jours qui suivirent furent assez tristes. Martial ne pouvait même plus maintenant voir la fille de Taverjon. Claire n'était point, il est vrai, prisonnière, mais T ex-chasseur à cheval la surveillait maintenant avec une sévérité assez grande. Il demeurait au logis, fumait des pipes, grognait, et quand il descendait au jardin, il ordonnait à sa fille de le suivre. Elle tenait son sécateur ou prenait l'arrosoir quand il était vide. Quelquefois, comme la pauvre enfant soupirait, Taverjon la regardait bien en face, et lui disait :

— Qu'est-ce que tu as ? Tu penses encore à ce monsieur-là ? Tu sais que c'est inutile. Quand Taverjon a pris quelqu'un en grippe, c'est fini !

Et, se remettant à l'ouvrage, tout en jardinant il fred nnait :

Loin de toi, ma Fétide, Je sens que je vais mourir.

La voix était rauque : Taverjon improvisait sur les airs connus des variations anti-musicales, mais Claire n'en soupirait pas moins, et se disait que si elle ne mourait pas (car on ne meurt d'amour que dans les romans) elle souffrait pourtant comme elle n'avait jamais souffert.

— Note, Martial, disait Fissou avec colère, que cet animal de Taverjon est si tenace, qu'il ne sourcillerait pas devant saillie malade et ne céderait pas d'une semelle. Le diable emporte les imbéciles!

Cet état de choses se prolongea pendant un long mois, qui parut interminable à Martial, et qui dura, pour Claire Taverjon, autant qu'une année. Un beau jour, comme Martial Huguenin contait l'aventure dans toute sa cruauté banale et bourgeoise à un de ses amis, Moricet, un camarade d'enfance devenu voyageur de commerce, toujours prêt aux farces et qui connaissait Taverjon pour avoir sauté sur ses genoux, et Fissou pour lui avoir entendu cent fois raconter ses campagnes, Moricet lui dit :

— Le bon Taverjon est une vieille bête, et il ne parait pas facile à manier, niais tu as bien tort de te désoler ainsi. Rien de plus facile que de venir à bout des hérissons. Veux-tu te faire pardonner de ton futur beau-père, épouser sa fille, et nous amuser un peu pardessus le marché ?

— Quelle idée! dit Martial. Mais, comment?...

— C'est affaire à moi. Je me charge de la chose. Moricet faisait partie de cette race absolument insupportable et amusante qui s'appelle les farceurs. Il

n'avait pas son pareil dans les tables d'hôtes pour raconter des gaudrioles, fabriquer des chapeaux de gendarmes ou des lapins, en pliant sa serviette de certaines façons. Il escamotait aussi les bouchons de liège, et, entre amis, mais dans la vie privée seulement, il avalait des étoupes.

Que de fois, à L..., étant enfant, il avait donné à des enseignes de marchands des sens imprévus, en effaçant,pendantlanuit, une ou deux lettres! D'autres fois, il se contentait simplement de tendre des cordes à la porte des maisons. C'était une vocation. Ce type semble avoir disparu depuis l'invention du gaz, et les chemins de fer lui ont porté un coup terrible. Mais ne nous y fions pas, le farceur est éternel.

Moricet s'amusait à sa guise de la badauderie humaine. L'occasion s'offrait d'obliger un camarade et de blaguer un maître sot, il eût été niais de la laisser échapper. Une heure après il avait trouvé Yeurèka du problème, et, présentant un morceau d'écorce d'arbre toute rugueuse, grise et ridée, à Martial :

— Tiens, lui dit-il, voici qui te vaudra la main de Claire Taverjon.

— Ça ? dit Martial , qu'est-ce que c'est que -

— Une écorce de saule.

— Je le vois bien, mais...

— Un morceau d'écorce que j'ai arraché tout à l'heure à un saule magnifique, dans le Jardin public : de Babylone ou saule pleureur, à ton choix, salix Babylonica, variété de la famille des salicinées, et qui fait très-bien en s'échevelant sur les tombes.

— Eh bien ?

— Comment ! tu ne comprends pas ?

— Je ne comprends rien du tout, dit Martial, qui regardait l'écorce d'arbre.

— Mon cher ami, répondit Moricet du ton d'un montreur de curiosités qui débite son boniment, ce morceau d'écorce que je tiens entre le pouce et l'index de l'air le plus naturel du monde, est tout simplement une relique sur laquelle ton beau-père (car il sera ton beau-père) versera des larmes avant ce soir. Ce morceau de saule, salix, etc., arraché au Jardin public, est ou sera un morceau du saule, 'désormais historique, qui abrite le sommeil de Napoléon Ier, empereur des Français et roi d'Italie, dans l'Ile de Sainte - Hélène! Voyons, dit Moricet, comprends-tu maintenant? Un capitaine de frégate (cherche sonnom) t'a rapporté ça de Sainte-Hélène. Un morceau du saule de Sainte- Hélène, pour un grognard, mais c'est, pour un dévot, un fragment de la vraie croix. On irait à Jérusalem sur les mains pour en trouver un. Tu apportes cela en grande pompe ; tout ému, tu l'cffres au Taverjon en courroux, il te regarde, il regarde cette pieuse écorce — salix Babylonica, qu'il ne faut pas confondre avec le salix caprœa (j'ai fait des études sur les petites éti-

quettes de bois au Jardin) et s'il ne se jette pas dans tes bras au bout de deux minutes en rappelant son enfant, je veux bien perdre mon nom de Moricet, qui n'est pas beau, et auquel du reste je ne tiens pas du tout.

— Es-tu fou? dit Martial. J'irais porter cela.... j'irais mentir.. . Tromper, môme en plaisantant, c'est indigne.

— Tu es stupide ! aimes-tu mademoiselle Claire, oui ou non ? veux-tu, oui ou non, faire fondre la colère du Taverjon ? Je te trouve un moyen. C'est bête comme tout les scrupules mal placés.

— C'est impossible; c'est de la folie ! D'ailleurs, Taverjon ne croirait pas que cette éeorce de sauie. . .

— il ne croirait pas ! fit Moricet. Il ne croirait pas! Dans cet ordre d'idées, le bonhomme croira tout. 11 n'y voit plus clair. Tous les fakirs se ressemblent. Il ne croirait pas ! Je parie lui faire avaler que mes boutons de guêtre sont ceux que portait Napoléon à Longvvood. Il ne croirait pas ! Écoute, je me charge de l'affaire, moi, par amour de l'art ! Je lui porte l'éeorce en question de ta part. Et tu me diras ensuite s'il y a une assez forte somme de crédulité dans une caboche humaine. . .

Martial eut voulu retenir Moricet; mais l'autre était déjà parti. — Voilà, songeait Martial, une chose insensée ! Ce plaisantin va me faire à jamais détester de Taverjon, qui ne me pardonnera pas de l'avoir dupé ! Il avait envie de courir chez le sous-lieutenant, de se

présenter devant lui malgré toute sa colère et de lui dire : a On vous ment, on se moque de vous. Je suis innocent de cette plaisanterie absurde ! » Et cependant, instinctivement, Martial demeurait chez lui, laissant ce duel ironique se livrer entre l'ironie audacieuse et la colossale bêtise.

Une heure après, Maurice sautait au cou du jeune homme, et lui disait :

— Embrasse-moi : je t'ai marié !

— Quoi ! comment ?

— Le sous-lieutenant t'adore ; il te pardonne ; il est amoureux fou de ton saule, et je parie qu'il va te demander la main de cet arbre, salix babylonien, en échange de la main de sa fille, La joie lui a totalement détraqué la cervelle. Eh bien! sceptique, eh bien! toi qui doutais de mon moyen, eh bien ! Thomas, vide manus, et qu'en dis-tu?

— Je dis, je dis que j'ai peur, répondit Martial, que cette bêtise monumentale de Taverjon et cette crédulité sublime pétrifiaient d'étonnement presque respectueux. Si ce que tu me dis est vrai, si le souslieutenant croit à cette impossibilité, c'est effrayant. Le jour où il soupçonnera la vérité, il me bridera la cervelle !

— Il ne soupçonnera et ne saura jamais rien. Comment veux-tu? Allons, prends ton chapeau, viens en toute hâte. Ton beau-père t'attend. Ses bras sont ouverts ; va l'embrasser !

— Moi ?

— Toi ! Es- tu fou ? Épouse la fille, et tu auras des timidités ensuite, ou des remords, mais d'abord épouse ! C'est le meilleur moyen de calmer ta conscience ! Et ton mariage ressemblera au dénoùment d'une pièce de Molière. J'ajoute qu'avec une femme comme Claire, il ne lui ressemblera que par là.

Martial n'eut même pas la peine de se rendre chez Taverjon. Peut-être même ne s'y fût-il pas rendu, car la plaisanterie de Moricet lui semblait vraiment dépasser les bornes. Mais tout à coup la porte de sa chambre s'ouvrit, et Taverjon, rayonnant de joie, se montra sur le seuil. La porte encadrait avec peine ce colossal personnage, dont toute la personne, des pieds à la tète, jubilait.

Martial n'osait vraiment le regarder. Taverjon ne fit point tant de façons. Il attira le jeune homme à lui, le pressa à l'étouffer sur sa large poitrine, et lui dit :

— Tu peux te vanter de m'avoir fait la plus grande joie de ma vie, mon pauvre garçon ! Et tu ne venais pas m'embrasser après ça ! Mais tout est oublié, tu penses bien ! Viens dire bonjour à Claire et voir mon saule ! Tout en parlant, le gros homme avait des larmes dans les yeux.

Martial Huguenin comprenait en ce moment le sacrifice, l'adoration des apôtres pour le Christ, l'écrasement de ces êtres simples et vulgaires devant l'intelligence supérieure. Moricet lui répétait encore en lui poussant le coude : « Qu'en dis-tu ?» Et vraiment

Martial ne savait s'il devait rire du grognard, ou l'admirer.

Taverjon avait déjà placé l'écorce de saule sous le fameux globe de verre, aux pieds de la statuette de porcelaine dorée. Tandis que Martial, un peu confus, prenait les mains à Claire, le sous-lieutenant, assis dans son fauteuil, les mains croisées sur son ventre énorme, regardait cette écorce d'arbre avec attendrissement. Il fallut que Fissou vînt aussi la contempler. On évoqua bien des souvenirs. En regardant cela, tous les souvenirs des campagnes d'autrefois repassaient par la tête des deux vieux amis.

— Eh bien! disait Fissou, mon neveu est-il une canaille, espèce de trouble-fète que tu es, et lui donneras-tu ta fille?

— Plutôt dix fois qu'une, répondait Taverjon. Martial était si heureux de retrouver Claire, qu'il

n'osait vraiment éveiller Taverjon de son rêve.

— Laisse-le donc à son erreur, répétait Moricet. II n'a jamais été si heureux. Tu ne veux pas briser son bonheur en brisant le tien ?

C'était une raison, et Martial songeait à ce fou d'Athènes qui comptait les vaisseaux sur le Pirée et les croyait tous à lui. Nul ne le surpassait en richesse.

— Bah ! se disait Martial. Ne le détrompons pas. Claire, elle-même, avait été prise à ce mensonge.

Elle trouvait pourtant bien étrange que ce capitaine fût arrivé de Sainte-Hélène tout juste à point pour dénouer cette difficulté, absolument comme au théâ-

tre le deus et machina. Mais, si l'on interroge et si l'on analyse le malheur, il est rare qu'on ne s'abandonne pas au bonheur sans se soucier d'où il vient, et comment il est venu. C'est un hôte trop rare, en vérité, pour qu'on se soucie de lui demander ses papiers. Claire, donc, ne voyait qu'une chose en tout ceci : c'est qu'elle épouserait le brave garçon qu'elle avait toujours aimé.

— Nous apprendrons l'exercice aux petits garçons, Taverjon, disait Lazare.

Le mariage fut célébré en grande pompe. Les grognards avaient mis, sans sourciller, leurs vieux uniformes. Comment Taverjon put entrer dans sa culotte de peau, devenue terriblement étroite, c'est une question que nul ne pourrait résoudre. Le fait est qu'il y entra sans trop de craquements. Lazare Fissou était encore respectable et fier sous la veste du chasseur. En le regardant, les plaisants n'eurent pas envie de rire. Le gros Taverjon seul était bouffon. Claire obtint de son père qu'il se déshabillât en revenant de la mairie. S'il avait gardé son uniforme jusqu'au soir, l'apoplexie eût été certaine.

Au dîner, — il y eut dîner à l'auberge, — Fissou raconta ses histoires, le sac de Lubeck, le régiment en rideau, le passage de la Bérésina et la mort de Moulachard. Taverjon l'interrompait, disant :

— Tout ça, c'est vrai comme la vraie vérité ! et buvait un coup.

Martial, qui n'écoutait pas, regardait Claire, souriante ; elle semblait dire :

— Il faut les aimer ; ils nous aiment tant!

Au dessert, Taverjon fuma la pipe du Prussien et chanta deux chansons de suite, une romance de Chateaubriand et un cantique bonapartiste. On l'épaulait des deux côtés de sa chaise, car, debout, il chancelait comme un monument qui se serait lézardé. Lui, de sa grosse voix, emplissant la salle :

Prêt à partir pour la rive africaine Le Cid. armé, tout brillant de valeur.

Sur la guitare, aux pieds de sa Chimène, Chantait ces vers que lui dictait l'honneur.

Au dernier couplet, Taverjon remplaçait invariablement : son Dieu, son roi, par son empereur. Il avait chanté cela de ce ton sentimental qui lui était particulier, avec des grâces et des tendresses d'éléphant ; mais son grand succès fut ['Empereur à Sainte-Hélène, romance historique, paroles de M. F. Letellier, sur l'air duSonneurde Saint-Paul. L'auteur faisait parler Napoléon lui-même, et Taverjon, les bras croisés derrière le dos, imitait pieusement le modèle et pleurait, tout en chantant :

J'étais heureux avec ma Joséphine, J'aimais son fi!s, Eugène Beauharnais !

Par sa bonté, cette femme divine Était aimée, adorée des Français !

Car de mon peuple, ah ! c'était bien la mère, EU' possédait esprit, candeur, vertus !

D'ètr' son époux, ah! combien j'étais fier! 0 mes beaux, jours, qu'ètes-vous devenus?

C'était alors, autour de la table, un tonnerre d'applaudissements. Taverjon devenait pâle, puis effroyablement roug°, laissait tomber des larmes dans son verre, et se rasseyait en frappant sur la table.

— Voyons, Taverjon , mon vieux Taverjon, disait Fissou, qu'est-ce que tu as donc ? '

— J'ai qu'ils l'ont tué, j'ai que je voudrais manger des Anglais, nom d'un nom ! répétait Taverjon. Tu ne comprends pas ça, toi?

— Oh ! beau-père, monsieur Taverjon, criaient ensemble Martial et Moricet, y pensez-vous? un jour de noces î . . .

— Mais, sacrebleu ! suppose qu'on t'enlève Claire, toi, qu'est-ce que tu dirais?

— Je ne me laisserais pas enlever, dit Claire en regardant son mari.

— C'est une supposition que je fais. Ce que tu ferais, Martial ? Tu casserais la tète à l'animal qui ferait ça. Eh bien ! mon empereur, c'est tout pour moi, c'est mon père, c'est ma fille, c'est. . .

— J'espère bi^n que tu ne boiras plus, toi ! interrompit Fissou en voyant que Taverjon perdait son aplomb et que sa langue s'embarrassait.

— Non, je ne veux plus boire. Je veux aller em-

brasser mon morceau de saule (Martial regarda Moricet qui ne broncha pas), je veux aller l'embrasser, je l'adore. Martial, tu es mou fils ! Tu m'as donné une relique ! Je veux aller embrasser mon saule. Viens embrasser le saule, Fissou !

Fissou s'était lève. Il prit le bras deTaverjon et le conduisit jusque chez lui ! Taverjon s'arrêtait de deux pas en deux pas pour crier : Vive l'empereur! Il se butait aux moindres cailloux, faisait des faux-pas, et Fissou lui disait :

— Mais tu es ivre, mon bon !

— Je ne suis pas ivre. Je suis heureux. Vive l'empereur !

— Bon. Crie à ton aise, va ! Quel gosier !

— Vive l'empereur ! répétait Taverjon d'une voix de cuivre. Il eût réveillé des morts.

— Ah ça ! dit Fissou, est-ce que tu crois m'humilier, par hasard ! J'ai un creux aussi : Vive l'empereur !

— Vive l'empereur ! reprenait Taverjon.

— Tout le monde avait du creux au 19e chasseurs. Vive l'empereur !

— Vive l'empereur !

— Vive l'empereur !

Ils titubaient, se soutenaient par miracle, et, roulant à demi, ils arrivèrent à la maison de Taverjon. Ce fut toute une affaire pour l'ouvrir. Taverjon prétendait qu'on avait changé la serrure.

— On ne l'a pas changée, répondit Fissou, mais

la vérité est qu'il y en a trois. Moi j'en vois trois ! La porte fut ouverte, par miracle. Les deux compagnons montèrent à la chambre de Taverjon. Au bout d'un moment, en contemplation devant Fécorce de saule, Taverjon fondait en larmes et disait à Fissou :

— Quand je pense qu'il est mort, j'ai envie de décrocher mon sabre et de me le passer au travers du corps; et toi?

— Moi, je suis plus calme.

— Tu es tiède, Fissou. Tu es tiède. Vois-tu, tu ne l'as jamais aimé, toi, l'empereur. Ln homme si grand ! Quel homme ! Non, mais quel homme ! En a-t-il tué, sacrebleu! de ces canailles d'Autrichiens, de Prussiens, de Russes, de Cosaques, d'Espagnols, en veuxtu en voilà !

— Tout ça, dit Fissou philosophiquement, pour arriver à dormir avec ce saule-là sur la tète.

— Ne me dis pas ça, Lazare, vois-tu, sacrebleu! c'est dégoûtant qu'il soit mort î

Le brave Taverjon eut un dernier sanglot, et, reprenant la pipe du Prussien, il l'alluma, disant à Fissou, en lui montrant la figure de femme peinte sur la porcelaine :

— Elle était tout de même gentille, la bonne amie de ce paroissien-là !

— Avec ça qu'elle doit être fraîche, répondit Fissou, depuis 1813 !

— Comme le temps file !

— Bah ! maintenant le petit est casé; il a son pain cuit : nous pouvons claquer !

— Nous pouvons claquer, répéta ïaverjon ; c'est vrai. Je voudrais pourtant avoir un petit-fils et l'appeler Napoléon!

Le vœu n'était pas irréalisable. Taverjon eut un petit-fils, et le marmot porta ce nom, en dépit de Martial, qui n'y tenait guère. Mais Claire était là; elle avait supplié. L'enfant s'appela Napoléon. Il grandit sur les genoux du père Fissou, à l'auberge, et les deux vieux parfois disaient : Ça fera un joli militaire !

— En attendant, je suis bonne d'enfant, moi, répliquait Taverjon, qui berçait le nouveau-né.

Les premiers exploits du héros furent ses campagnes contre les moustaches des grognards. Il les tirait avec férocité.

Le père Fissou en pleurait de douleur, mais il ne bronchait pas. Quand l'enfant avait peur, Taverjon lui disait :

— De quoi as-tu peur?

— D'Abd-el-Kader.

— Eh bien ! nom de nom ! tu n'auras plus peur. A l'avenir, je te ferai coucher avec mon sabre !

Et rassuré, en effet, le petit dormait dans son lit d'enfant, entourant de ses petits bras potelés et roses, comme il eût fait d'un jouet ou d'un chat, le grand sabre de cavalerie, où se retrouvaient certaines taches de rouille, qui pouvaient bien être du sang.

Ainsi vieillissaient les deux grognards, près de ce

lo.

ménage heureux, tandis que Martial luttait contre la vie, et que Claire élevait son fils. Avec les années, la taille dr s vieux, compagnons se courbait bien un peu, l'échiné s'arrondissait cruellement : Fissou devenait plus maigre et Taverjon plus rouge. Mais ils n'en continuaient pas moins régulièrement leurs promenades aux heures militaires, sous les arbres du champ de Juillet. Ils traînaient le pied, portaient la tête moins haute, saluaient le sexe d'un geste moins sûr, miis faisaient strictement la promenade d'ordonnance, et ne variaient point d'un pas. Quand ils rencontraient un gamin, Taverjon lui disait : — Mets-toi là, tixe, alignement! et il lui faisait faire l'exercice.

— Pourvu, murmurait quelquefois Fissou, que ça ne lui serve pas !

Tous les ans, à Ja même date, ces deux débris s'enfermaient dans une petite salle à l'auberge, et seuls, portaient, attendris, une santé inconnue.

C'était le jour anniversaire de la mort du capitaine Renaudot.

Quant au 5 mai, jour de la mort de l'empereur, Taverjon le passait à pleurer, et à djre que Wellington était un drôle.

— Vieille grosse bête, ce Taverjon. disait Fissou, mais bon cœur !

Fissou avait vendu son fonds, et Taverjon, peu à peu, lui avait inocul? son goût du jardinage. Il soignait aussi des rosiers, mais, quoi qu'entreprit son ami, il ne put jamais, comme Taverjon, chanter la romance.

— Je ne suis pas un Elleviou, moi, disait-il.

Au nom d'Elleviou, Taverjon se rengorgeait et développait orgueilleusement ses pectoraux. Le bellâtre réapparaissait quand on grattait la ganache.

Dix ou douze années se passèrent, calmes, heureuses, presque souriantes, pour ces deux oubliés que soignaient leurs enfants. Puis un jour, Taverjon, pris d'un coup de sang — de son prussien de sang ! — tourna sur lui-même et mourut comme tué d'une balle. Point de cris. Un mot inachevé : « Mon emp...»

— lia de la chance, dit Fissou, voilà la vraie mort : il n'a pas souffert.

Dans son testament, qui n'était pas long, Taverjon léguait le morceau d'écorce de saule [salix babylonien), rapporté de Sainte-Hélène, au musée historique de la ville de L...

C'est là que Fissou, dans les dernières années de sa vie, allait le contempler sous une vitrine.

— Ce n'est pas pour le saule, disait-il, mais vous savez, ce morceau d'arbre me rappelle Taverjon, Je vois l'endroit où il embrassait l'écorce, le pauvre lascar! Il me semble qu'il va revenir, qu'il est toujours présent, et voilà ! Je l'aimais crânement ce gros animal-là, je vous en donne mon billet !

Martial Huguenin n'eût certes pas osé avouer à Lazare Fissou comment il avait trompé Taverjon.

Depuis cette simple aventure, qui date de vingt ans à cette heure, humble roman sans péripéties, qui vaut surtout par le rôle que ces deux hommes ont

joué sous l'empire, Lazare Fissou est mort, l'auberge démolie, elle a disparu, emportée par un boulevard : Martial et Claire ont vieilli, et leur fils est devenu un homme. Mais le fragment d'écorce de saule est toujours sous sa vitrine, au musée de L... et fait l'admiration des étrangers.

Une inscription gravée sur cuivre constate que ce précieux souvenir est un don de « feu M. Cyprien » Taverjon, chevalier de la Légion d'honneur, sous- » lieutenant au 19e chasseurs à cheval. »

Moricet, toujours gai, malgré ses rides, disait l'autre jour, en parlant du morceau desaliz babylonica, que les Guides enregistrent parmi les curiosités de L... :

— Croyez donc maintenant aux reliques et croyez à l'histoire ! Et c'est ainsi qu'on entretient tous les fétichismes : quelle duperie ! Blagueurs et Blagués ! comme dit Gavarni. On me répondra : Il n'y a que la foi qui sauve. Mais je voudrais bien, pour répliquer au proverbe, compter un peu tous ceux qu'elle a perdus.

Savinien Raynaud était le fils de la mère Raynaud, une brave femme, une ouvrière, travailleuse, honnête, dure à l'ouvrage et qui vivait encore à Lyon, il y a quelques années. Depuis longtemps le père Raynaud était mort, lorsqu'en 1831, Savinien tomba au sort, prit le fusil et endossa l'uniforme. On pleura de grosses larmes, à la Croix- Rousse, dans le logis d'ouvrier qu'habitait la mère Raynaud avec ses deux fils. Deux beaux et forts garçons : l'un, vingt ans, élancé, nerveux, l'œil vif, brun, intelligent, hardi; l'autre, dixhuit ans, blond, solide, d'épais cheveux frisés, une barbe courant déjà sur ses joues grasses et saine?, l'air heureux, riant et fort. La bonne femme disait parfois au plus jeune ;

— Sais-tu à qui tu ressembles, André ?

— Oui, mère!

— Parbleu ! faisait-elle, je l'ai dit tant de fois. Eh ! bien, c'est que c'est vrai, tu es, tout vivant, le portrait de ton brave père, mon pauvre Jacques.

Les enfants ne l'avaient guère connu. A sa mort, l'aîné, Savinien, avait cinq ans; mais on leur avait dit quel vaillant travailleur c'avait été et quel honnête homme. Ouvrier tisseur, il n'avait jamais quitté son métier, et résolu, courageux, il avait donné sa vie à cette obscure tâche du producteur qui fabrique le luxe et le br>nheur des autres. Il était fort aimé à la Croix- Rousse; on le savait patriote. En juillet 1815, lors de l'occupation de Lyon par les Autrichiens, Jacques Raynaud avait voulu tenter contre eux un coup de main. La réaction légitimiste, qui devait multiplier ses cours prévôtales et faire fusiller Mouton-Duvernet au chemin des Étroits, n'avait pas eu d'adversaire plus implacable que cet ouv -ier inconnu qui, tout haut, disait son avis et jetait ses protestations. Comment ne fut-il pas arrêté, inquiété, compromis, ainsi que tant d'autres, dans quelque accusation de complot? La pauvre madame Raynaud eût été bien embarrassée de le dire. Elle avait, lorsqu'elle racontait à ses fils l'histoire de ces temps, coutume d'ajouter: — Notre-Dame de Fourvières avait pris votre défunt père sous son manteau, ça n'est pas possible autrement.

La mère Raynaud était dévote, ou du moins elle avait cette sorte de dévotion toute locale, celte foi su-

perstitieuse en la Vierge qui n'est pas le culte italien, méridional de la Madone, mais qui est, en quelque sorte, une croyance toute lyonnaise, un goût du terroir. Au-dessus de son lit, Notre-Dame de Fourvières, en plâtre, jouait le rôle des dieux lares païens et veillait au bonheur du logis ; la statuette était entourée de branchettes de buis, qu'on remplaçait et qu'on brûlait tous les ans, le jour des Rameaux. C'était là, d'ailleurs, la seule façon dont madame Raynaud fût praticante. Jacques Raynaud , son mari, élevé dans les principes de philosophie de la Révolution, avait fini par lui passer ces petites faiblesses. Il respectait, par amour pour la chère femme, ce buis mort dont il eût volontiers allumé sa pipe.

— Ah ! disait-il, si toutes les dévotes te ressemblaient!...

Il ne laissa que peu de chose lorsqu'il mourut. Contre-maître, d'une intelligence rare, étonnant d'activité, sans nul doute, le vent de chance aidant, il eût fait fortune. La mère Raynaud le disait souvent. Avec les quelques sous mis de côté, elle put d'ailleurs élever ses enfants. Il y a à Lyon un admirable établissement qui s'appelle La Martinière. Un Lyonnais, Claude Martin, fils d'un tonnelier, jeté par l'aventure dans les guerres de l'Inde, au temps de Lally, et mort major général de l'armée anglaise, légua, en 1800, lorsqu'il mourut à Lucknow, sept cent mille francs à chacune de ces trois villes : Lucknow, Calcutta, Lyon, pour y bâtir et y entretenir un établissement d'éducation pu-

blique appelé La Martinière, en souvenir de lui. Ce Claude Martin fut un original. Il ajoutait encore douze mille francs de rente pour la libération annuelle de Lyonnais détenus pour dettes. Son testament, écrit au bord du Gange, et, plus tard, imprimé à Lyon, porte que son corps sera salé, déposé dans un tombeau de style gothique, construit d'après ses propres dessins, et qu'on gravera cette épitaphe : « Ci - gît Claude Martin, né à Lyon en 1732, venu simple soldat dans V Inde et mort major-général. » Le major-général serait, au surplus, depuis longtemps oublié, si le philanthrope n'avait éternellement sauvé de l'oubli ce nom de Claude Martin.

On apprend, à la Martinière, tout ce qui donne des idées pratiques et saines, la chimie, la physique, le dessin. De cette école industrielle, des contre- maîtres, des ouvriers habiles, des hommes en un mot sont sortis. Les fils de Jacques Raynaud furent élevés là. Madame Raynaud n'était pas ambitieuse. Elle vouiait en faire des ouvriers, de braves tisseurs, et surtout de braves gens. Elle-même travaillait à de la coupure. Lorsque les enfants furent grands, les économies du père étaient dévorées depuis longtemps, on était terriblement pauvre, mais on avait l'avenir devant soi, un état, des bras, de la santé et du courage. Ne dit-on pas que cela suffit ?

Savinien Raynaud, dans ce quartier lyonnais de la Croix-Rousse qui est, en réalité, une ville à part, était connu, aimé, et quand on apprit qu'il avait, comme

on dit, un mauvais numéro, plus d'un hocha la tête et la morale fut : « Pauvre madame Raynaud ! Elle l'aimait tant! » — Après tout, répliquèrent quelques-uns, être soldat, ce n'est pas une affaire ! On n'en meurt pas !

— Pourquoi diable est-ce toi qui pars et moi qui reste? disait André, tu es le Benjamin de la maman. Tu as plus d'intelligence que moi et j'aurais aimé à voir du pays !

— Les pays ne sont pas amusants à voir le sac au dos, répondait Savinien. Veux-tu un avis, toi? Tu es un bon et brave garçon ; moi parti, tu travailleras pour deux. Tu aimeras la mère comme il faut. Tu deviendras un bon ouvrier et tu m'écriras souvent. Tant, que je vous saurai heureux, je me sentirai guilleret et, la dette payée à l'État, — puisque ça s'appelle comme ça, — j'enverrai le schako aux orties et le fusil au diable, et vous tuerez le veau gras pour mon retour. Est-ce dit?

Savinien essayait de rire, mais il était triste à en pleurer. Il n'avait pas songé à cela, qu'un jour il lui faudrait quitter la mère, le coin de terre où il espérait faire sa vie, bâtir son nid, aimer, être aimé, vieillir, et qu'on lui dirait : Va rejoindre, au bout de la France, des compagnons que tu ne connais pas et quitte pour sept ans cette ville, qui t'a nourri de son air, où tu as grandi, et cette femme qui t'a élevé, qui t'a nourri de son lait. Il avait des projets plein la tête, des rêves peut-être, mais généreux, jeunes, convaincus ! Que de choses ! Il parlait quelquefois, en riant, de perfectionner le métier du tisseur. Il voulait, de-

meurant ouvrier, devenir un artiste. Lorsqu'en 1829, le général La Fayette était passé par Lyon, acclamé des bourgeois et du peuple, Savinien Raynaud lui avait offert une écharpe tricolore tissée d'un seul morceau, chef-d'œuvre qu'on n'a refait à Lyon qu'une fois, lorsque Cochard a tissé le drapeau des États-Unis envoyé par la démocratie lyonnaise à la démocratie américaine.

L'écharpe de La Fayette était célèbre dans le petit monde des C3nuts. Les trois couleurs, en cette année, étaient encore proscrites. Offrir au général cette chose, et l'oser fabriquer, c'était, outre l'œuvre d'art, un acte de courage. Aussi, madame Raynaud en avait conservé un lambeau qu'elle montrait avec fierté, le soir, à la lampe, et qu'elle cachait soigneusement au fond de quelque armoire. C'était à la fois l'inquiétude et la gloire de la maison. De temps à autre les voisins venaient, se glissant chez les Raynaud comme furtivement, et disaient tout bas à la mère :

— L'écharpe, madame Raynaud, montrez-nous donc l'écharpe !

Et elle, avec un sourire heureux et un peu d'émotion, dépliait le morceau de soie, le montrait en tournant ses yeux autour d'elle et, comme les canuts disaient: C'est superbe! Est-ce tissé! C'est un tour de force !

— Ah ! pauvre écharpe, répondait-elle, tu m'as causé bien des pleurs, tu m'as bien souvent empêché de dormir. Pour te tisser, Savinien travaillait la nuit, comme s'il eut commis un crime. A cause de toi, j'ai

souvent craint pour mes fils. Mais je t'aime, pauvre cher morceau de soie, car je sais combien tu représentes de bonté, de travail, de temps et de courage !

Parfois elle embrassait le lambeau d'étoffe déjà ternie et plus d'une fois elle se hâtait de le replier disant :

— Allons ! cachons ça. Je l'abîmerais, je suis si bête! Je pleurerais dessus.

Lorsqu'il fallut que Savinien quittât le pays, ce fut pour les Raynaud un vrai jour de deuil. La mère avait fait le sac de voyage de son fils, et, cette fois, vainement elle eût retenu ses larmes. André, gai d'habitude, type joyeux de bon vivant, était pâle comme un mort, serrait les dents et parfois se mordait les lèvres. Le conscrit, accoudé à la fenêtre, regardait au loin Lyon qui déjà, le soir venant, se noyait dans la brume au pied de la Croix-Rousse. Un silence morne, douloureux, qu'interrompait tristement un soupir de la mère.

Savinien partait pour Bayonne. On le conduisit jusqu'à la diligence. Madame Raynaud marchait avec peine et c'était Savinien lui-même qui la soutenait.

— Mon pauvre enfant, disait-elle, mon pauvre petit, si ton père vivait, tu ne partirais pas ! Nous pourrions tacheter un homme. Il faut me pardonner, vois-tu, d'être obligée de te laisser aller. Ah ! les riches sont bien heureux !

— Te pardonner? répondait Savinien. Quelle idée ! Avec ça que la plus frappée, maman, ça n'est pas toi ! Mais je reviendrai, va, et nous ferons aller le métier et prospérer la maison !

— Sept ans ! reprenait la mère.

— Eh bien qu'est-ce que c'est que ça, sept ans ? Ça passe comme une lettre à la poste. Nous serons tout étonnés quand ils seront finis et nous dirons : Tiens, déjà !

André prenait la main de Savinien et la serrait bien fort dans sa main robuste. Il comprenait tout ce que souffrait le frère et, pendant ce temps, madame Raynaud disait avec un soup'T douloureux et profond :

— Enfin, pourvu que ces sept ans une fois passés, tu me retrouves à la même place !

— Demande ça à Notre-Dame de Fourvières.

— Ah ! tu es comme ton père ! Ne te moque pas de moi, va, je la prierai plus d'une fois pour toi.

Il fallut bien se séparer. Toutes les langues de la terre ont un mot navrant comme un glas pour exprimer cette idée du départ. L'adieu est partout mélancolique. Les baisers ont alors une saveur cruelle et il semble qu'on se détache de soi-même lorsqu'on s'arrache des bras qui vous tiennent embrassé. Il était nuit. La diligence partit brusquement, ses grelots sonnant, et les vitres sautant avec un grand bruit dans leur cadre de bois.

Savinien essayait de distinguer dans l'ombre, à la lueur des lanternes, ceux qu'il était ainsi forcé de quitter et qu'il n'apercevait déjà plus. Il avait, malgré se nature résistante et brave, une envie étouffante de pleurer. Ce grand bruit de carreaux, semblable à une fusillade continue que jetait la diligence en dansant sur

le pavé, l'irritait. Lorsqu'on fut sorti de Lyon, il se sentit tellement seul — et pour la première fois de sa vie — qu'il se demanda s'il rejoindrait son régiment comme il le devait, ou s'il déserterait.

Sa feuille de route lui désignait Bayonne comme lieu de garnison. On l'incorpora dans le 28e de ligne. Cette vie militaire, dès le début, lui répugna. L'udeur de la caserne, et aussi la nécessité de respirer, d'aller, de venir, de penser, dans cette atmosphère étouffante, dans ce vide immense, lui donnaient comme des colères. Il se sentait transformé en automate. La chère et humble vie de la Croix-Rousse, le logement d'ouvrier, la bonne soupe aux choux de la mère Raynaud, comme il regrettait tout cela ! D'ailleurs il fallait se résigner. La discipline était là! Le code militaire est net et absolu. La personnalité humaine disparaît et n'est bientôt plus qu'un numéro matricule. Il y a du forçat dans le soldat, mais du forçat sublime. Et c'est bien pour cela que tout homme est redevable à la patrie de ce service militaire, servitude s'il est le lot de quelques-uns, devoir s'il est l'obligation de tous.

Savinien au surplus n'était pas un révolté. Il acceptait le sort pour ce qu'il valait et sans trop faire la grimace. 11 se consolait comme il pouvait, traînant sa vie naguère active dans l'ennui silencieux d'une ville de province, suivant, en pensant au Rhône, les bords de l'Adour, regardant les Basques, le soir, jouer à la paume sur les places et les fillettes passer, portant sur leur tète les paniers de sardines fraîches ; souvent il s'étendait sur

les talus des fortifications, l'œil regardant le ciel, ouvrant les narines au parfum de foin coupé qui lui venait par-dessus les Allées Marines, et rêvant. Il restait là parfois jusqu'à ce que, la nuit venue, il entendit battre les tambours et sonner les clairons de la retraite. Alors, il se levait et regagnait la caserne tout en se disant :

— A cette heure, là-haut, ils allument la lampe et travaillent.

Il rentrait alors en compagnie de camarades qui, du bout du couteau, taillaient quelque baguette de noisetier et fredonnaient un refrain du pays, — pays breton ou normand, si loin d'eux maintenant.

Savinien trouvait, avec raison, que sa destinée valait bien celle des officiers condamnés à l'inaction dans la petite ville, bâillant ou plutôt fumant leur vie, jouant aux dominos dans quelque café triste, charmant les ennuis de la garnison en courtisant la dame de comptoir qui laissait quotidiennement évaporer la pommade de ses cheveux entre la cave à liqueurs et la boîte au sucre. Il se demandait à quoi pensaient ces hommes, les uns, jeunes, sortis des écoles avec le cerveau plein de rêves et condamnés ainsi à l'inactivité, à l'ennui

quotidien, profond, opaque; les autres, vieux, habitués au harnais, et dont toute la pensée, toutes les chimères, toutes les idées tenaient dans V Annuaire.

Mais comme il regrettait sa vie libre d'ouvrier canut au haut de la Croix-Rousse, le bruit du métier, les hautes maisons somb'res et noires, qui lui étaient si chères pourtant, et les promenades à l'île Barbe et les baignades dans le Rhône !

— Après tout, se disait Savinien, André du moins a tout cela et, grâce à ce brave garçon, la mère peut se consoler !

André, lui, plus encore que Savinien eût répugné à être soldat. 11 était né avec un esprit ardent, bouillant, la mâle décision du père Raynaud unie à une certaine gaieté, une verve qu'il ne tenait que de lui-même. Il s'était lié avec plus d'un chef du mouvement mutuelliste qui devait procurer, disait-on, par l'association, un bien-être et une certaine puissance aux travailleurs. Le droit d'association est un droit absolu qu'on dénie encore aux faibles. André fut initié à ces idées nouvelles et qui, à Lyon, gagnaient du terrain, par un tisseur du nom de Ghaumerolle, un bon travailleur, pauvre et fier ; cet homme avait toujours connu la malechance sans jamais connaître la haine. H disait souvent : — Nous, les pauvres, nous devons nous affirmer par le levoir et montrer qu'il y a plus de sacrifice encore jarmi les petits que de colère. Le jour où l'on verra lue nous avons plus de bonne volonté que d'envie, iotre cause sera gagnée.

André acquit bien vite une certaine influence, parmi ses compagnons. 11 s'amusait à tourner des couplets qu'on chantait dans les ateliers; plus d'une fois il fournit des chansons politiques au père Mourguet, pour son théâtre de la Grande Allée-des Brotteaux, aujourd'hui cours Mourand, et Guignol, ce personnage tout lyonnais, ce type en quelque sorte national, pétri de l'accent et de l'esprit du terroir, fredonna les refrains de Raynaud, comme Pasquin ou Marforio à Rome arboraient les épigrammes de quelque inconnu. André, comme la plupart de ceux de sa génération qui se sentaient entraînés vers les idées d'affranchissement politique et social, fit partie de la Société des droits de l'homme.

Il avait été mêlé à cette émeute de 1831, qui, triomphante, tint pendant plusieurs jours Lyon en sa puissance et sut faire respecter Tordre et les propriétés privées. A cette époque, Savinien, inquiet, lui écrivait des lettres où l'aîné conseillait la prudenje, et semblait parler au nom de la mère éperdue.

— Le fait est qu'avec ta tète, ta cervelle brûlée, disait madame RaynauJ, je suis toujours sur des charbons ardents !

Elle souriait et disait:

— Bah ! Ma Notre Dame, dont tu te moques dans les chansons, te protégerait, et cela rne rassure !

André était un bon ouvrier ou plutôt un bon contremaître. 11 avait, sous ses ordres, des tisseurs qui l'adoraient, ils savaient tous qu'aux heures de danger,

LE SOLDAT ■■il

comme aux moments de joie, on pouvait compter sur lui. Chaumerolle disait de Raynaud :

— Il rit comme un clairon !

D'ailleurs, tout en s'occupant des intérêts des autres, André songeait aussi à son bonheur particulier, ou, pour mieux dire, à son devoir. 11 voulait se marier. La fiancée était charmante, travailleuse, aimante et douce.

— La bonté, disait André, c'est ce qui est la force irrésistible de la femme. Un homme peut être mauvais ; il reste un homme. Mais une femme méchante n'est plus une femme. Elle doit changer de nom.

C'était la fille d'un voisin, qui occupait quatre ou cinq métiers. André l'aimait beaucoup et L'estimait davantage.

— Et puis, disait-il encore gaiement, elle a un joli nom : Marie ! C'est vrai, ça, je ne me marierais pas avec une femme qui aurait un vilain nom !

— Quel enfant tu fais! disait la mère.

— Enfant pour t'aimer, homme pour bûcher, répondait André, en livrant sa grosse tête blonde et frisée aux caresses et aux baisers de sa mère.

Presque à cette époque, vers la fin de 1832, les Raynaud, la mère et le fils, recevaient de Savinien une lettre où le soldat disait à peu près ceci :

« Ma chère mère, tu as bien raison de me gronder. Voilà près de quinze jours que je ne t'ai pas écrit. Je laisse passer le temps comme si je ne savais pas, par tout le plaisir que me fait une de les lettres ou une let-

tre de mon frère, la joie que peuvent vous causer mes griffonnages. Il me semble vous voir décacheter l'enveloppe, ouvrir le papier, il me semble vous l'entendre lire ! Je vois la chose d'ici. C'est André qui déchiffre mon style. Il est debout, relevant sa bonne figure et riant, et tu l'écoutés, toi, assise, les mains jointes comme si tu faisais une prière et tout ébahie des belles choses que je vous raconte. Chère et vénérée mère, mon brave et bon André, je voudrais être auprès de vous et passer de l'un à l'autre pour tendre le front à la maman, et mettre deux bons baisers sur les joues de ce garçon de vingt et un ans, qui sera toujours un peu pour moi, son aîné, un gamin, — un gamin que j'adore.

» Et à propos, quand le marions-nous ? Maintenant que je suis sergent-major, c'est le cas de faire reluire les doubles galons au repas de noce. Parole, je voudrais voir André marié. L'homme est fait pour le coin du feu et pour le mariage. Isolé et garçon ^vieux garçon, quelle sottise î) c'est une pousse inutile de gui sur un chêne. A quoi sert-il ? Établi, il peut être utile et, puisqu'il faut en somme que tout homme aboutisse à quelques pieds de terre et à une épitaphe, la meilleure inscription est encore celle-ci, dont on s'est tant moqué : Bon fils, bon époux, bon père et bon garde national !

» Je dis bon garde national, notez bien, quoique, au régiment, ou plutôt parce qu'au régiment on se moque assez volontiers des pékins qui endossent la tunique,

portent armes et jouent aux soldats. Je les admire, ces gardes nationaux, qui prennent un fusil et s'en servent, moins adroitement peut-être, mais aussi courageusement que nous. On leur reproche d'aimer l'uniforme et de se redresser quand ils ont un schako sur le crâne. Il en est qui se baisseraient alors pour passer sous la porte Saint-Denis, à Paris. Ah ! mes pauvres amis, s'ils savaient combien est lourde à porter la livrée militaire, j'entends la nôtre, la vraie, ils ne se hâteraient pas si joyeusement de la revêtir î N'allez pas croire du moins que je sois malheureux. Un sous-officier tire en somme son épingle du jeu et ne connaît pas un tas de corvées qui m'ont terriblement lassé et ennuyé, quand je suis arrivé au corps. Mais enfin on n'a pas tous les jours des éclats de rire et le métier fatigue plus que celui de Jacquard.

» Allons, si André veut être bien aimable, il me préparera un foyer où m'asseoir, une belle-sœur à chérir et des neveux à caresser. Puis, les sept ans finis, une fois libéré, je l'imite, je me case, je donne des petits-fils à la maman, et nous leur gagnons beaucoup d'argent, si c'est possible, afin de leur acheter des hommes et de les empêcher de servir.

» Un joli mot servir! C'est le vrai mot, il me fait l'effet d'une variante de domestique, seulement je sers un être qui m'est passablement antipathique, qui me donne des corvées désagréables et qui s'appelle l'État. Heureusement que derrière l'État, il y a cette autre chose adorée, vénérée, la Patrie ! »

— Satané Savinien, dit André en riant lorsque la lettre fut lue, vois-tu ça, il a compris la chose ! Il me conseille de me marier ! Moraliste, va! Mais c'est fait ! Mais ce sera fait dans deux mois ! Mais fais-en donc autant, militaire!

— Oui, oui, répondait la mère, moque-toi donc de lui. Il est si heureux, avec ça, le pauvre garçon. Je parie qu'il ne mange pas à son aise.

— Oh ! le pain de munition est bon, et Bayonne est une jolie ville!

— Sans cœur !

— Parbleu, tu sais bien que, si je pouvais acheter un homme à Savinien, ça serait chose faite ! Je ne raille pas, je le plains et je plains tous les porteurs de . gibernes ensemble, les pauvres troupiers, qui font le plus dur de l'ouvrage! Encore Savinien a-t-il eu la bonne fortune de ne point partir pour l'Algérie et de ne pas voyager au pays des Arabes.

— Pauvre fils ! Il n'aurait plus manqué que cela ! Une maladie de la fiancée retarda jusqu'en avril

1834 le mariage d'André Raynaud.

Pendant ce temps, il se faisait, à Lyon, et un peu partout en France, de Marseille à Lunéville, un mouvement qui devait avoir surtout pour foyer et comme pour centre, la Croix-Rousse. C'est là que bat vraiment le cœur de la France laborieuse. Nul coin de cité ne sent plus le travail, l'âpre, dur, incessant travail, le travail pauvre et résigné.

La Croix-Rousse, traversée, défigurée à cette heure

par l'ex-boulevard Impérial, la Croix-Rousse, la ville des canuts, cité laborieuse, indépendante, vivant aujourd'hui de sa vie propre, avec ses boutiques de coopération, ses boulangeries, ses épiceries, ses magasins et jusqu'à son Cercle d'ouvriers, dont les membres payent une cotisation minime et s'assemblent, reçoivent les journaux, lisent, discutent ; — cette laborieuse Croix-Rousse était plus pauvre alors peutêtre et plus triste. Cette population attachée, clouée au métier, vivant dans ses grands logis froids, aux larges escaliers de pierre, aux murs blanchis à la chaux, tout le jour tirant le boulon et voyant aller et venir, avec son perpétuel mouvement et son tic-tac monotone, l'éternelle navette, ces travailleurs, dont la main rude polit et use le bras du battant de la machine, gardaient et gardent encore comme une expression de résignation triste. Dur métier, fatigant et, pis que cela, ennuyeux, uniforme, éternel. L'homme collabore avec la machine; lui-même est machine. La tâche est toujours la même. Toujours le même mouvement et le même bruit. L'ouvrier est comme lié à la bobine, à la canette (d'où canut. La femme qui trie, qui divise les fils, la« dévideuse » toute sa vie durant demeurera là, à son labeur d'automate et gagnera sept à huit sous par jour. L'ouvrier qui travaille dans la soie brochée fait encore œuvre d'artiste et d'homme. Il voit le dessin naître sous ses yeux, sous ses doigts. Mais le labeur sinistre de « l'uni, » implacablement uniforme, est terrible. La volonté, la personnalité humaine semble s'ef-

facer dans cette tâche ingrate et farouche. La pensée s'use, semble-t-il, peu à peu. Le canut n'a point, comme le tourneur en bois, l'ébéniste, cette espèce de lutte avec la matière, cette sorte de vitalité de l'objet inerte qu'on façonne et qui, mù par la vapeur, se transforme entre les mains mêmes de l'ouvrier. Le ciseau creuse, la main agit, le cerveau pense, le tournoiement du bois qu'on semble pétrir envoie, comme dans un coup de vent, de minces copeaux, de la poudre et de la sciure au visage de l'homme courbé sur sa tâche, mais agissant, du moins, palpitant, remuant, pensant. Au contraire, le canut est lié à la monotonie sans fin de sa tâche.

A cette époque, le mouvement républicain de la Croix-Rousse et de Lyon était dirigé par deux journaux, le Précurseur et la Glaneuse. Chaque numéro delaG/aneuse, aujourd'hui rare comme un Elzévir, sent la poudre. Les ouvriers s'étaient réunis en association, la Société des mutuellistes. Ils ne voulaient que s'occuper de leurs besoins et de leurs droits professionnels. La Société des droits de l'homme au contraire agissait dans le domaine de la politique. Chose à noter pourtant, ce devait être les mutuellistes qui dans un mouvement futur allaient donner le signal. La question d'ailleurs se posa entre ouvriers et fabricants, à propos de la fabrication des peluches. La grève fut décidée. André Raynaud et Chaumerolle avaient éloquemment parlé dans cette réunion du 12 février 1834 où la suspension des travaux avait été votée. On ne les inquiéta

point cependant. D'autres furent arrêtés. Alors, parmi les ouvriers, la lutte fut résolue, lutte terrible, même à main armée. Dès février, on chercha des armes. Les malheureux croyaient qu'on résout quoi que ce soit avec de la poudre et du plomb. On ne fait croître que la haine, non le progrès.

— Ahçà! mais, que me dit-on, demanda un soir avec inquiétude madame Raynaud à André, vous voilà en grève?

— Ce n'est rien, répondit-il.

— C'est beaucoup. Je n'aime pas quand les métiers se taisent. Ce silence-là, ça sent la mort.

André, accoudé à sa fenêtre, regardait au loin la grande ville, les replis des deux fleuves, et songeait. La mort ! Elle avait raison la pauvre femme. Combien à Lyon maintenant vivaient et qui allaient mourir! Et pourquoi? André se demandait si la lutte à venir, la guerre civile, n'était pas un crime. Plus vieux, il se fût dit : Certes, c'en est un.

— Eh bien ! reprit la mère, et ce mariage?

— Marie est souffrante. Plus tard.

— Souffrante? Elle est fraîche comme une pomme d'api.

— Oui, dit-il, mais plus tard Après le combat,

songeait-il.

Madame Raynaud hochait la tête.

Lyon était décidé à la résistance. Cette fois, l'autorité même souhaitait la bataille. Elle voulait tenir en pleine rue le parti d'action et l'écraser. Nulle idée

politique n'avait dirigé le mouvement de 1831, mais à cette heure, en 183V, il s'agissait de la République et le pouvoir n'ignorait pas qu'un délégué delà Société des droits de l'homme devait ramener à Lyon Godefroy Cavaignac et Gninard. La loi sur les associations qui frappait les mutuel listes, la poursuite de six ouvriers en soie, accusés de mener la grève, devaient faire éclater toute colère. C'était le mercredi, le 9 avril, qu'on devait juger les mutuellistes. La veille Chaumerolle alla trouver André Raynaud :

— Tu sais ce qu'on fait ? on se bat demain. André le regarda de son air franc et gai, haussa les

épaules et dit :

— J'ai bien peur que ce ne soit une sottise ! Nous ne sommes pas en force !

— Oui, je sais. Le comité des droits de l'homme est de cet avis. Mais nous, r ous ne voulons pas laisser condamner des compagnons innocents, nous voulons marcher.

— Eh bien! dit André, on marchera.

— Viens à la maison chercher des cartouches. André demanda un moment. Il voulait embrasser la

mère. 11 était assez tard. La brave femme dormait. La lumière de sa veilleuse éclairait faiblement, dans la pénombre, sa tète calme et belle, posée sur l'oreiller. En la regardant, André s'arrêta, hocha le front, se sentit un peu troublé, puis, doucement, en marchant avec précaution, il s'approcha d'elle pour l'embrasser. Madame Raynaudfitun léger mouvementlorsqu'elle sentit les lèvres d'André sur sa face, elle ouvrit les yeux, et,

tout naturellement, sans crainte, avec un sourire confiant d'enfant qui s'éveille sous une maternelle caresse, cette mère s'éveilla sous le baiser de son fils.

— Ah ! c'est toi, André?

— C'est moi, mère !

— Tu rentres te coucher? Quelle heure est-il ?

— li n'est pas tard, mère, répondit André. Dors. Comme je regrette de t'avoir éveillée ! tu dormais si bien !

— Eh bien, vois, je ne suis pas comme toi. Je te voyais marié, heureux, et devine, je te voyais père avec de gros petits enfants, qui m'appelaient grand' maman et me tiraient les brides de mon bonnet. Allons, va rêver de moi à ton tour, mon André. A demain.

— A demain, mère !

Elle avait pris la main d'André :

— Qu'as-tu donc? dit-elle, en sentant que cette main était brûlante comme aux jours de fièvre.

— Je n'ai rien, fit-il. Un peu de fatigue. J'ai beaucoup travaillé. Allons, maman, dors, je t'en prie. Adieu.

— A demain, dit- elle encore.

Il répéta, tout bas, un peu troublé, avec une envie folle d'embrasser la pauvre femme bien fort, bien tendrement, bien longuement : « A demain, » et, sans faire de bruit, glissant jusqu'à la porte, tournant la tète pour voir si vraiment madameRaynaud allait chercher à s'assoupir, il disparut et referma la porte. Au lieu d'aller à sa chambre, il gagna à tâtons l'escalier. ChaumeroJ1 l'attendait au bas.

— Allons, dit André, tout est dit. J'ai embrassé la mère. Nous pouvons marcher.

— Ça fait du bien, n'est-ce pas, fit Chaumerolle, ce baiser de létrier-là ?

— Ça fait de la peine, répondit André. Mais, bah ! l'important en ce monde, c'est le devoir.

Chaumerolle le conduisit à son pauvre logis. Dans une de ces hautes et noires maisons du vieux quartier, sous les toits, une femme maigre, rousse, les yeux cernés et pleins de larmes, déchiquetait un. drap de lit pour faire de la charpie, tandis que deux petits enfants, pâles et chétifs, des enfants de dix ou douze ans, pliaient et roulaient dans du carton léger de la poudre à peine séchée. Une chandelle de résine fumait, éclairant tristement la chambre.

— Tu vois, dit Chaumerolle, fabrique de cartouches! Les enfants s'étaient levés en apercevant leur père.

L'aîné dit :

— Nous avons joliment fait de l'ouvrage !

André avait remarqué que lorsqu'il était entré avec Chaumerolle, la pauvre femme s'était essuyé les yeux.

— Qu'est-ce que tu as ? dit à sa femme Chaumerolle, qui avait aperçu le même mouvement. Est-ce que tu pleures?

— Moi ? dit-elle en essayant de sourire. Pourquoi donc que je pleurerais? Je ne pleure pas. Je fais mon tas de charpie. Oh ! je suis .aussi brave que toi, mon homme!

Chaumerolle fit claquer sa langue contre son palais,

s'avança vers la chaise où la femme se tenait assise, et, l'attirant à lui en renversant à demi le siège, il pencha sa tête rude et noire sur le front de sa compagne de travail et, d'un ton de brusquerie franche et de cordiale gronderie, où l'on sentait des sanglots contenus sous la résolution :

— Ne te cache pas, va, ma pauvre Jeanne, et pleure ! T'as raison, tout ça n'est pas gai. Il faut jouer sa peau et risquer de laisser seul le petit monde qu'on aime. Mais à qui la faute? Est-ce que c'est injuste, ce que nous demandons? Non, n'est-ce pas? Alors, comme nous croyons être dans notre droit, nous descendons dans la rue et à Dieu va ! En voici un qui a embrassé sa mère tout à l'heure. Moi, j'embrasse ma femme maintenant. Qu'est-ce que demain nous réserve ? Je n'en sais rien. Pleure donc à ton aise, ma brave Jeanne ; on ne doit fondre des balles et faire de la charpie qu'en pleurant. Et je voudrais que tout le monde les vit, ces larmes qui empêcheraient peut-être de faire couler le sang demain !

Les enfants s'étaient levés et écoutaient. La femme pleurait maintenant, sans se cacher. Ses larmes roulaient sur ses joues maigres, pâlies, sur ce visage fatigué qui avait dû être beau. André regardait et songeait à l'autre femme, à l'autre mère qui s'était rendormie et qui demain, au réveil, ne le trouverait plus.

5t>S LE ROMAN DES SOLDATS

Au régiment, Savinien s'étonnait parfois de la rapidité avec laquelle le temps passe. Un jour est long, une année est courte. Quelquefois, il s'étonnait lorsqu'il se disait qu'il avait quitté le pays depuis trois ans bientôt! Quatre ans encore, et il serait enfin libre. On ne lui avait donné qu'un congé, mais il n'avait pu en profiter. Le régiment devait partir pour Alger : on se tenait prêt. On ne partit pas, mais on changea de garnison, et adieu le voyage à Lyon, le pauvre et cher voyage à la Croix-Rousse.

En avril 1834, le régiment où Savinien Raynaud était sergent-major tenait, venant de Bayonne, garnison à Grenoble. — « Je ne suis pas loin de chez nous, songeait Savinien; en quatre jours j'embrasserais la mère et le brave André '. Mais je suis au diable, les pieds attachés, cloué ici. »

Et il laissait les jours passer, monotones, lents, lourds, allant de la statue de Bavard à l'Isère et de la rivière au fort, machinalement. Un soir, le régiment reçut l'ordre de se mettre en tenue de campagne et de quitter le lendemain la caserne. Ii devait partir pour une destination qu'on ne disait pas et qui intriguait beaucoup les officiers. Deux batteries d'artillerie

étaient aussi commandées. Chaque soldat avait reçu trois paquets de cartouches. Un général devait passer en revue les troupes. On apprit, peu à peu, car tout se sait, que des troubles étaient, comme on dit, imminents à Lyon, à Saint-Étienne, et que sans aucun doute le régiment marcherait. Savinien se sentit pris d'une inquiétude poignante. On allait le diriger sur Lyon. C'était à Lyon même qu'on devait envoyer le bataillon dont il faisait partie. Il allait se trouver obligé de marcher la baïonnette en avant et de faire le coup de feu dans ces rues où tout lui parlait d'autrefois, où il avait grandi, où tous le connaissaient, les jeunes hommes avec lesquels il avait joué, les vieillards qui l'avaient pris sur leurs genoux.

Le capitaine Couturier, un vieux de Waterloo, fier d'avoir été un brigand de la Loire, dogue inapprivoisé, vrai molosse de consigne et de guerre, lui dit en le voyant inquiet :

— Qu'est-ce que vous avez donc, vous, major? Vous êtes triste comme un bonnet de nuit. Est-ce que ça vous taquine, de faire quatre étapes ?

— Non, dit Savinien, qui ne voulait pas répondre.

— Vous pouvez graisser vos souliers, vous savez, nous partons demain. Le colonel me Ta dit.

— Pour Lyon ?

— Pour Lyon.

On avait fait déjà sortir les troupes des casernes, puis, au moment de les faire mettre en marche, un contre-ordre était arrivé. Les soldats, au lieu de ren-

trer au quartier, campaient pour un jour dans le jardin public. C'était un spectacle comme un autre pour les habitants qui venaient voir. Une fumée claire, transparente et bleue montait des feux de bivac et se perdait, se volatilisait dans les feuillages verts des marronniers. Des soupes, dans des marmites énormes, bouillaient sur les foyers construits en hâte avec des briques rapprochées. Autour du bivac allaient et venaient les soldats, en manches de chemise, leurs bras nus sortant de cette toile bise et roide qui est d'uniforme. Les uns, coiffés de bonnets en papier, tournaient autour des marmites pleines ; d'autres , un mouchoir enroulé sur le front, goûtaient le potage du bout d'une cuiller énorme. Les chevaux, attachés aux troncs des arbres, broutaient des fourrages apportés en hâte. Des artilleurs allaient, venaient. On avait accroché des sabres, des gibernes, des tuniques, des shakos aux branches des lilas. Et un rayon de soleil, joyeux et gouailleur, frappait victorieusement sur ce camp improvisé, sur cet attirail belliqueux installé en plein jardin, en plein printemps.

Savinien regardait tout cela d'un œil morne. Il lui semblait que tous ces hommes étaient là armés pour une œuvre d'atroce destruction. Son imagination lui représentait déjà cette troupe montant à l'assaut de Fourvières et tirant au hasard dans les fenêtres de la Guillotière et de la Croix-Rousse. Il voyait la maison foudroyée, s'écroulant sous le canon. Il lui prenait des colères et des envies de désertion, désertion impos-

sible à cette heure. Un moment il eut un espoir. On parlait de troubles possibles, non-seulement à Lyon, mais à Chàlons, à Saint-Etienne. C'est pour Saint- Étienne, disait-on, que le régiment devait partir. Savinien se sentait soulagé, comme tiré d'un pas formidable. La joie fut de courte durée. C'était bien sur Lyon qu'on marchait. Quatre étapes. En quatre jours, on serait là-bas, au Rhône. Un dernier hasard voulut que la compagnie de Savinien fit partie de l'arrière-garde . Elle ne se mettrait en marche que le 6 avril. Peut-être, à l'heure où elle arriverait au pays, tout serait-il terminé et n'aurait-il pas, du moins, l'horrible abnégation de faire feu sur des gens qu'il appelait ses amis et parmi lesquels, sans doute, était son frère.

A Lyon, on se battait depuis le 9. Le 9 avril était le jour fixé pour le procès des mutuellistes arrêtés. Le matin toutes les rues étaient occupées par la troupe, la cathédrale occupée militairement, le palais de justice cerné. Ordre de faire feu sur quiconque paraîtrait dans les rues. Le plan de campagne avait été tracé la nuit, MM. de Gasparin et Chégaray, autorités civiles, n'hésitant point*devant la bataille et le général Aymar demandant à l'éviter. Des hommes avec des fusils chargés dans les rues, c'est la lutte fatale. Un doigt trop nerveux presse la gâchette d'une arme ; un coup part et le combat commence. Il commença par la provocation de la police. L'histoire a démontré que le premier coup de feu fut tiré par un agent. Alors l'insurrection éclata. Elle n'attendait, au surplus, qu'un

prétexte. Dans le quartier Saint-Jean, aux, Cordeliers, rue Xegret, au clos Casaty, à la Guillotière et à la Croix- Rousse, des barricades, un centre, des combattants. On se battit tout le jour. Six hommes, près du passage de l'Arque, se battirent contre deux compagnies.

Le lendemain, lutte nouvelle, mais plus terrible. Les soldats étaient furieux. Toute résistance opiniâtre énerve et excite les assaillants ; on oublie alors qu'on a devant soi des compatriotes et (la guerre civile a de ces inévitables horreurs) on les traite en ennemis. On bombarda, on fit, à travers les places, voler la mitraille. Les rues déblayées, on s'égorgea dans les maisons. Le mot fut dit contre toutes ces tueries par un homme, puni alors, qui résuma ses douleurs dans un cri : Anathème ! Il s'appelait Jules Favre.

Savinien, avec i'arrière-garde, arriva à Lyon le soir de cette journée du 10. On avait quitté le printemps à Grenoble, on trouvait à Lyon presque l'hiver. Savinien approchait, le cœur serré, les lèvres blêmes, de cette ville où il était né, où il avait grandi. Lorsqu'il aperçut, de loin, les hauteurs de Fourvières, il sentit que ses yeux, gros de larmes contenues, secondaient sous ses paupières. Il avait peur, peur de retrouver, dans cette ville révoltée, le foyer vide ou dévasté. Il eût voulu s'arrêter, ne point pénétrer dans ces rues sombres, et pourtant il hâtait le pas, et, chaque fois qu'arrivait jusqu'à lui le grondement du canon, les soldats le voyaient tressaillir.

— Eh bien, Raynaud, disait le capitaine Couturier,

nous allons donc remettre vos Lyonnais à la raison? Tas de fainéants ! On va leur flanquer des pruneaux à discrétion. J'ai toujours aimé le mot de ce bonhomme qui leur disait : Vous vous plaignez de n'avoir rien dans le ventre. Eh ! bien , on vous y fourrera des baïonnettes !

Savinien ne répondait pas, mais il avait des envies d'assommer son capitaine.

— Brute ! murmurait-il tout bas.

Il était nuit lorsqu'on entra à Lyon. Les coups de canon, qu'on entendait encore une heure auparavant, s'éteignaient peu à peu. De temps à autre, dans le silence lugubre de la ville, quelque coup de feu encore, comme s'il eût parti seul. On devinait, dans cette nuit sombre, dans cette ville qui se taisait, quelque chose de terrible. Savinien sentait qu'il marchait vers une épouvante. « Eussent-ils cent fois raison, se disait-il, pourquoi les Lyonnais se sont-ils battus?» Les rues par lesquelles il avait passé, désertes, sans traces de bataille, sentaient pourtant le cadavre et la poudre, la fumée de l'incendie et le sang de l'homme. Savinien croyait faire, un mauvais rêve.

La ville, occupée militairement, était lugubre. Sous le ciel couvert, bas et neigeux, vrai ciel d'hiver en plein printemps, des grands feux brûlaient, et, mornes, accablés, pâles, les soldats se chauffaient autour sans rien dire. Les muscles des visages fatigués semblaient amollis par la lassitude. Ces hommes avaient les yeux rouges et pleins de fibrilles sanglantes comme au len-

demain d'une insomnie. Les pauvres gens avaient fait avec une tristesse sombre leur devoir. Ils étaient accablés.

On fit arrêter et camper le détachement sur un des quais de la Saône. Il y avait là, vidant leurs bidons et mangeant près du feu de bivac, des voltigeurs du 7e léger, quelques-uns, le front enveloppé d'un mouchoir, d'autres déchirés, tous poudreux et sordides, tuniques dégraffées, cou nu, les shakos défoncés. Savinien, anxieux, leur demanda les nouvelles de la journée. Quelqu'un répondit simplement :

— Ah ! ça a chauffé.

— Encore si c'était fini ! dit un autre.

— Us se sont bien battus?

— Crânement. Nous aussi.

— Pauvres diables !

Savinien voulait savoir les endroits où la lutte avait été chaude, et si la Croix-Rousse était bien éprouvée. Il questionnait encore, essayait d'arracher quelque parole à ces soldats lassés, la plupart silencieux et qui, sans voir, avaient fait leur œuvre.

Un voltigeur lui dit enfin :

— Ça n'a eu rien de gai, mon major, je vous en donne mon billet. Des coups de canon, des obus, la fusillade toute la journée, un sacré tocsin que les insurgés ont sonné et qui était gai comme un enterrement, des maisons qu'on a fait sauter avec des pétards, le drapeau noir sur les églises et sur l'hôpital des fous, voilà Lyon. Nous avons enlevé pas mal

de barricades, tué pas mal de gens, perdu pas mal de monde, et voilà. Nous n'en sommes pas plus avancés pour ça !

— On se battra donc demain encore ?

— A moins que les insurgés ne se rendent cette nuit.

— Ah ! bien, interrompit un voltigeur, va-t'en voir s'ils viennent. Ils sont enragés. On voudrait bien les épargner, mais ils tiennent à se défendre — et alors...

Savinien commençait à croire qu'il allait devenir fou. Tout ce qu'il entendait, tout ce qu'il voyait, et par-dessus toutes choses ce qu'il pressentait et ce qu'il redoutait lui faisait l'effet d'un cauchemar atroce. Il se disait que tout cela n'existait point, qu'il n'était pas à Lyon, qu'on n'allait pas se battre, que son frère, que la pauvre mère Raynaud ne couraient aucun danger. Il regardait l'ombre, la nuit noire, et, les yeux fixés sur ces hauteurs de la Croix-Rousse, où il ne distinguait rien qu'une sorte d'immense nuée noire, il y cherchait anxieusement la place aimée de la maison natale.

Autour de lui, les propos continuaient. Un lieutenant, qui revenait de causer avec le préfet, M. de Gasparin, donnait les noms des principaux chefs de l'insurrection :

— Reverchon commande à Vaise, Despinasse à la Guiilotière. La Croix-Rousse a deux chefs, Carrier et Gauthier.

— Ah ! fit machinalement Savinien, je les connais ! Nul ne dit plus rien. Mais un moment après, le commandant V*** prenait le capitaine Couturier à part :

— Vous avez des Lyonnais dans votre compagnie?

— Oui, mon commandant.

— Je n'ai pas besoin de vous signaler le danger. Les mutuellistes comptaient que la troupe ne tirerait pas et mettrait la crosse en l'air. Les affaires du 31 les avaient mis en appétit. Inutile de vous faire remarquer pourquoi on a fait prendre les drapeaux à chaque régiment. Tout déserteur, tout homme suspect, fusillé sur place. Je vous dis ça parce que votre détachement est arrivé ce soir et que vous ne connaissez pas les ordres.

— Je les aurais devinés, mon commandant.

— Fusillez les déserteurs, fussent-ils sous-officiers, vous me comprenez ?

— Parfaitement, mon commandant.

Savinien n'avait qu'une pensée, écrire à sa mère, faire savoir à la pauvre femme qu'il était là, conjurer son frère de ne point combattre. Le matin, au petit jour, la plupart des soldats dormaient encore: à demi couché il traça, s'appuyant sur son sac, d'un bout de crayon quelques lignes sur un lambeau de journal.

— i Je trouverai bien quelqu'un qui portera cela !

On fut sur pied et en bataille avant le jour plein. On se tint encore près de la Saône une heure ou deux. Peu à peu dans la ville éveillée, les coups de feu, les bruits de vitres brisées, les sifflements de balles recommençaient. Savinien se disait :

— C"est peut-être ce coup qui tue les miens !

On amena à Savinien un enfant, un apprenti de dix

ou douze ans qui rôdait autour des soldats. Ce n'était pas un combattant, c'était un curieux. L'enfant ne tremblait pas d'ailleurs.

— Qu'est-ce que tu faisais là ? dit Savinien.

— Je regardais donc, dit-il, avec cet accent lyonnais, narquois et drôle.

— Et que regardais-tu ?

— Vos soldats, sergent.

— On n'a rien trouvé sur lui, dit un soldat et ses mains sont blanches ; pas de poudre aux doigts.

— C'est bien; va-t'en, dit Savinien.

L'enfant dit :

— Merci.

— Non, reprit le sergent, reste !

L'enfant regarda Savinien de ses grands yeux bleus :

— Ah ! ah ! dit-il, c'est moins cannant agréable] que de boire du vin de Mornant. J'ai donc fait quelque chose?

— Tu peux me rendre un service.

— Moi?

— Toi ! Porte-moi cela à la Croix-Rousse chez madame Raynaud, veux-tu ?

— La mère à M. André ?

■ — Oui ! Tu la connais .'

— Je ne suis pas un jeune bugne (un petit imbécile). Je connais M. André, un bon gône.

— Eh ! bien, je suis son frère. Voyons, mon garçon, tu porteras cela, dib ?

— Je crois bien. Ah! vous êtes son frère! fit l'enfant étonné. Mais dites donc (et il s'approcha de Savinien pour lui ajouter tout bas) : il est de ceux qui se battent, lui !

— Tais-toi, dit Savinien, et va-t'en. Je te donnerai ce que tu voudras ensuite.

— Je ne veux rien du tout, je file ! Et si quelqu'un veut m'arrêter, je le dégrabole rapidement ! Si je connais la mère Raynaud ! Je suis de la Croix-Rousse. J'ai attrappé des bardoires (hannetons) dans votre jardin même ! Je suis le fils Méryon. Votre papier sera remis, je ne vous dis que ça !

Et l'enfant, saluant, s'éloigna, faisant une pirouette et chantant la complainte lyonnaise sur les événements de novembre 1831:

Le mercredi pitoyable,

La troupe se retira.

A deux heures la brèche s'ouvra,

Nourrit des feux exécrables ;

Contre la mort, tout du long,

Le peuple prit position.

— Allons, pensait Savinien, André du moins ne se battra pas aujourd'hui.

Il écrivait à son frère :

« Demeure auprès de la mère. Les batailles civiles ne prouvent rien, et d'aiileurs il ne faut pas que l'un de nous risque de devenir Caïn. »

— S'il pouvait m'écouter! se disait Savinien.

Il entendit le capitaine Couturier, qui venait du fond de la rue, dire :

— Qu'est-ce que ce crapaud que vous avez laissé partir ?

— Un enfant, capitaine.

— Un enfant ! Des mômes plus dangereux que de grands godelureaux. Il fallait écraser ça comme une punaise. On s'aperçoit que vous êtes Lyonnais, vous ! Vous ne voulez pas endommager l'habitant !

— Je ne veux endommager personne !

La voix du petit, chantant toujours l'air de Fualdès, continuait, en s'affaiblissant, sa complainte :

L'on a vu le militaire, Animé par la boisson, Faire feu sur les maisons, Ce qui était arbitraire, Et le peuple a fusillé Deux ou trois qu'avaient pillé.

— Allons, nom de nom ! dit le capitaine, ce n'est pas tout ça! Il faut attaquer les Cordeliers.

— Une église maintenant, je vous demande un peu!

— C'est là que l'insurrection résiste le plus rudement. Arche î

On se mit en route à travers une petite rue. Le canon grondait, au loin. La fusillade s'était rapprochée.

— Qu'importe, si André survit ! pensait Savinien.

Cette église des Cordeliers, aux vitraux sombres, vraie construction du moyen âge, temple d'une piété farouche, glaciale, terrible, où le corps a froid, où le cerveau soudain se sent comprimé, étouffé, depuis deux jours était comme la citadelle, le quartier général de l'insurrection. On y fondait des balles, on y fabriquait de la poudre. Dans la pénombre de la vieille église, des silhouettes bizarres s'agitaient autour des feux qui renvoyaient aux murailles de pierre et aux vitraux à demi brisés les ombres mouvantes et presque fantastiques des hommes armés de fusils. Dans une des nefs on apportait, on étendait les blessés, que soignaient les prêtres. L'homme qui commandait ici était Charles Lagrange, naguère soldat, artilleur de marine, à cette heure employé de commerce. De haute taille, admirablement beau, l'œil ardent et fier, il protégeait autant qu'il commandait. La veille, parmi les combattants, on avait découvert un agent de police ; celui-ci s'appelait Corteys. •

Louis Blanc a raconté qu'au moment où on allait fusiller cet homme, Lagrange s'avance, demande sa grâce, la vie sauve. — « A mort, c'est un mouchard ! A mort ! s'écrie la foule, cette grande initiatrice des méfaits. — ■ Le peuple n'assassine pas, il combat, ré-

pond Lagrange. » Et comme sa volonté ferme de clémence fait sortir de cette mêlée des paroles de défiance :

— Vous me croyez peut-être le complice de cet homme? dit Lagrange.

Il sort de l'église, se montre résolument aux troupes, et lorsque les balles ont sifflé, lorsqu'une décharge terrible l'a accueilli sans l'atteindre, Lagrange revient et dit doucement :

— Suis-je digne de vous?

Charles Lagrange devait plus tard connaître l'exil, le dur et lent exil. La proscription l'avait jeté à La Haye, comme une épave. Ils étaient trois républicains de France qui, là-bas, causaient souvent de la mèrepatrie, tout en suivant le chemin qui de La Haye mène à Scheveningue. L'un s'appelait Charras et sa tombe est à Bàle. L'autre était Charles Lagrange et, parlant 'de lui souvent, le troisième. Barbes, en montrant d'un signe de tête l'endroit où est le cimetière, soupirait : Lagrange ! Pauvre Lagrang ■• ! Il est là-bas !

André Raynaud, sous les ordres de Lagrange, combattait aux Cordeliers. Il apportait dans cette lutte son ardeur gaie, sa joie vibrante, sa résolution presque rieuse que la douleur seule de la séparation et des adieux avait fait taire. Après trois jours de bataille, son teint, presque rusé d'ordinaire, paraissait bruni et bronzé. Des grains de poudre et de poussière couraient dans ses cheveux crépus et dans sa barbe blonde. Il jetait, dans la fureur incessante du combat, comme des

éclairs de gaieté mâle semblables à des accents de cuivre. On Voyait ce grand et beau jeune homme dont le sourire montrait des dents blanches, saines, dont la personne tout entière était faite de charme, de bonté et de force, on le voyait, redressant son front de vingt ans, comme pour défier les balles. Ii se sentait maintenant emporté, enivré par cette atmosphère capiteuse du salpêtre. Il oubliait tout ce qu'il laissait derrière lui, pour ne voir et pour ne défier que ce qu'il avait devant lui.

André passa la nuit du 11 avril dans l'église, allant des fondeurs de balles aux blessés, aidant les uns, soignant les autres.

Il disait à Chaumerolle :

— La fonte des balles ! comme dans Robin des Bois ! Le matin du 12, un homme vint, bkssé au front,

blessé au bras, qui dit aux insurgés :

— Tout est uni. Vaise est emporté. On fait sauteries maisons, et ceux qui sont pris les armes à la main, on les fusille !

— Eh : bien, fit Chaumerolle, on nous fusillera ! André mangeait, assis dans un coin de l'église, un

morceau de pain dur. Il se leva, dit à Chaumerolle :

— Partageons le dernier déjeuner !

Chaumerolle répondit, comme Jehanne à la barricade de Saint-Merry :

— A quoi bon manger? Nous serons tous morts ce soir I

— Le plus drôle, dit André, c'est que c'est ici que

j'ai fait ma première communion — il y a douze ans ! Il faisait un temps superbe. La mère était là qui pleurait, la pauvre femme. Elle croit, elle a foi. Si jamais on m'avait dit que je reviendrais aux Corde ders avec un fusil...

Une détonation formidable et très-rapprochée lui coupa la parole. On entendit passer, comme une pluie de fer, une volée de mitraille, égrenant les vitraux et brisant les sculptures.

— Ils ne sont pas loin, dit André.

— Allons, tit Chaumerolle, une poignée de mains, Raynaud, et vive la République 1

Il ouvrit ses bras nus à André qu'il serra rudement sur sa poitrine noire. André prit son fusil dans un coin et sortit.

On attaquait, à coups de canon, les banicades qui défendaient l'église, dernier refuge des insurgés. Les hommes, postés derrière les pavés, faisaient feu et ripostaient en cliaiitaiit. Un boulet renverrait parfois un tas de pierres croulantes sur le crâne d'un combattant qui tombait écrasé, la cervelle au vent. Les ricochets amenaient quelquefois ces boulets mourants jusqu'au parvis des Cordehers.

Les pompons jaunes des voltigeurs et l'éclat serpentant des baïonnettes apparurent tout à coup derrière les barricades. La troupe attaquait maintenant à l'arme blanche. C'était la dernière barricade.

Les insurgés jetèrent un grand cri, cri de ralliement plutôt que cri de désespoir :

— Aux Cordeliers !

C'était le refuge suprême, l'endroit où, fortifiés, enfermés comme dans une citadelle, on pouvait du moins résister.

— Aux Cordeliers, dit André.

Chaumerolle répondit :

— Adieu !

11 monta d'un pas ferme sur les pavés croulants, ramassa dans le sang un drapeau noir déraciné dont une balle avait à demi brisé la hampe, et, brandissant l'étoffe aux plis de deuil, il se tint droit, au sommet de la barricade, tandis que les soldats escaladaient.

Chaumerolle n'avait plus d'armes.

11 faisait flotter le drapeau, comme s'il eût personnifié le droit, et il était prêt à le défendre comme un brave soldat défend le sien.

Un voltigeur, d'un coup de crosse, le repoussa.

Chaumerolle chancela mais resta debout.

— Voyons, dit un soldat avec une sorte de douceur triste, ôtez-vous donc de là !

Chaumerolle cria :

— Vive la République !

Une baïonnette s'enfonça dans sa poitrine et sortit, vermeille, sous l'épaule, trouant la chemise après la chair. Chaumerolle demeurait debout. Quand le soldat, d'un mouvement brusque, donnant un coup de crosse, retira son arme, l'homme chancela, et, de toute sa hauteur, tomba sur le tas de pavés, tenant encore ce drapeau dont les plis, rabattus par la chute, lui firent

comme un suaire sombre et cachèrent un moment son visage.

Alors un sergent se pencha, releva l'étoffe et regarda avec émotion la figure du mort.

Chaumerolle avait, dans sa barbe noire, un sourire de colère, de menace et de fierté.

— Et maintenant, dit le capitaine Couturier qui commandait, enlevez-moi l'église ! Allons, il le faut, en avant !

Savinien était là. Savinien marchait, suivait la troupe, ne regardant pas, ne voulant point penser, ne tirant point, souhaitant un coup de sabre, un pavé , une balle. Il allait, poussé, porté par le Ilot humain, par ceux qui, derrière, comme une irrésistible marée, le jetaient en avant. Il obéissait, comme on obéit dans les rêves, à l'obsession de cette chose formidable qui s'appelle la discipline. II n'était plus lui-même, il était une chose sans nom, un numéro d'ordre, un caillou roulé par un flut qui avançait. Il se disait en lui-même : Est-ce que c'est possible? Est-ce que vraiment on se bat? Est-ce que je suis bien moi?

D'autres fois, il regardait, avec une sorte d'habitude ou de curiosité d'enfant, ce qui se passait, le blessé qu'on emportait, le compagnon qui tombait en tournoyant, la face dans le ruisseau, les canons, les civières. Il trouvait à cela il ne savait quelle horrible poésie, la poésie saignante et farouche d'une boucherie. L'odeur du sang le suffoquait, et, chose plus atroce, le grisait. Il se sentait, lui aussi, prêt à marcher, prêt à frapper, prêt à massacrer.

— Bête brute humaine ! disait-il tout haut.

Lorsqu'on arriva devant l'église, les soldais un moment se massèrent, comme si ce temple clos, cette masse de pierres eût été crénelée. Les coups de feu pouvaient en sortir. Les Cordeliers avaient l'attitude muette d'un piège. Çà et là, devant les portes noires et fermées, sous les plaques de marbre aux inscriptions gothiques, des blessés se tordaient. Il y avait aussi des cadavres. Tout à coup, la troupe se précipita, sapeurs en tète, vers l'église. A coups de hache, à coups de crosse, on enfonça, on fit craquer et céder les lourdes portes fracassées. L'église apparut, noire, pleine d'ombres et se raya soudain de coups de feu. Les soldats hésitaient à se jeter là, tête baissée, et les pompons des shakos avaient déjà cette houle des troupes indécises.

— Tonnerre ! cria Couturier de sa voix rauque, vous êtes donc des poules mouillées, des pékins ou des gardes nationaux?

Et il se jeta, sabre en main, en avant, sous le feu des insurgés.

Alors on tira, au hasard, dans l'église, sur les ombres mouvantes et comme dans le tas. Celte foule criait, et, maintenant, décimée, résistait avec rage. On tuait dans les chapelles latérales, on égorgeait sur le maître-autel. On traînait parfois un prisonnier à la lumière et on le clouait à coups de baïonnette sur les dalles du parvis. Les insurgés, jusqu'au dernier, chantaient la Marseillaise.

Écoutant cette clameur sinistre de tuerie, Savinien, devant l'église, attendait, comme pétrifié. Il regardait et ne voyait pas. Tout à coup, devant les Cordeiiers, traîné par deux ou trois voltigeurs cramponnés à ses vêtements et qu'il secouait avec une force d'hercule, André parut, la chemise déchirée, la poitrine découverte et l'œil, son beau grand œil franc, plein d'éclairs de colère.

Savinien, pâle comme un mort, devint plus livide encore. Il voulut crier, il voulut courir. Il eut peur un moment de ne pouvoir rejoindre son frère. Ses jarrets pliaient. Il se sentait comme pris par cette terre où il y avait du sang. Ses jambes engourdies le soutenaient à peine. Il se jeta pourtant vers ces hommes.

Il sauta, d'un effort rapide, sur les voltigeurs.

— Laissez celui-là ! Ah ! ne touchez pas à celui-là ! André regarda Savinien, poussa un grand cri et, se

dégageant cette fois, prit dans ses bras la tète de son frère et la baisa comme un enfant.

Les soldats égarés, effarés, regardaient, leurs baïonnettes en avant.

— Eh ! bien, qu'est-ce que vous attendez ? dit le capitaine Couturier accourant, l'épée brisée, une balafre à la joue et le sang tombant sur son haussecol. Allons, une balle dans la tète à cet homme-là !

Savinien repoussa brusquement André, il avait entendu. Il s'agissait de son frère. 11 dit au capitaine :

— Capitaine, ce n'est pas possible, vous ne ferez pas cela ! Vous ne savez donc pas? C'est mon frère !

— Je m'en f... pas mal, dit Couturier, on n'a pas de frères qui flanquent des estafilades comme celle que j'ai à des capitaines de la ligne !

André, les bras croisés, regardait de ses yeux bleus le capitaine, qui jurait comme un furieux.

— Allons, avez- vous entendu? dit Couturier à ses soldats. Feu !

Savinien sentit passer en lui une colère terrible. Il vit rouge. Sa main crispée tenait son fusil. 11 fit un geste et, la baïonnette en avant, il allait se jeter sur Couturier, lorsqu'un voltigeur, lui tordant le bras par derrière, lui arracha son arme, lui disant tout bas, suppliant :

— Major, vous allez vous faire fusiller aussi, major, je vous en prie 1 je vous en supplie !

Savinien criait :

— Ne le tuez pas ! Ne le tuez pas ! Malheureux, ne le tuez pas !

Il écumait. Des soldats l'entraînèrent sur un geste de Couturier. On le jeta dans une boutique qu'on referma. André, de loin, répondit simplement :

— Adieu !

11 se planta devant les soldats et, découvrant sa poitrine, cette poitrine grosse et blanche de grand enfant blond :

— Voilà, fit-il.

Les soldats se consultaient, hésitants, regardant Couturier, attendant un nouveau mot d'ordre qui leur paraissait impossible à venir.

— Ah ! çà, vous êtes donc sourds, nom de nom 1 dit le capitaine. Je vous ai dit feu !

— Obéissez, dit André.

Et il tomba. Deux soldats avaient tiré. Une balle avait frappé au ventre, l'autre avait ouvert le front.

— C'était là qu'il fallait tirer, dit André en montrant son cœur.

Il devait horriblement souffrir, mais il souriait. Uu troisième coup de feu retendit roide. Couturier dit:

— A la bonne heure !

La nuit fut sinistre pour la ville domptée. On n'entendait plus que les appels de sentinelles, des roulements de caissons, et quelque vague et triste rumeur qui ressemblait au vaste gémissement de toute une cité. Cette nuit, on ne ramassa même point les cadavres. On laissa les morts sous les maisons fumantes. Des soldats portèrent, cependant, au haut de la Croix- Rousse, dans une maison d'ouvrier, un corps qu'ils laissèrent à une dévideuse, en lui disant :

— Madame Raynaud?

La femme avait répondu :

— C'est ici. Je la connais.

— Eh! bien, voilà pour elle. C'est son fils.

Un lieutenant était allé trouver Savinien, Savinien écrasé, abêti, pleurant, et lui avait demandé l'adresse de sa mère.

— Pourquoi faire?

— Vous devinez bien... Je n'étais pas là, Raynaud,

quand on a fait feu... J'aurais peut-être pu le sauver...

— lis l'ont tué, répétait Savinien. Tué ! Ils l'ont tué!

— J'ai fait relever le corps.

— Le corps? Ah! oui, le corps!... Il est mort, vous dites, lieutenant? André, mort! La mère aussi en mourra !... Je veux la voir à l'instant !

— Où demeure-t-elle, votre mère ?

Savinien dit l'adresse.

— Vous la verrez demain, dit le lieutenant. Ce soir, c'est impossible.

— Je la verrai pourtant de suite, je veux la voir. Oui, je sais ce que vous allez me dire : la consigne, la discipline ! Sans doute. On ne peut pourtant pas m'empêcher d'aller là-haut à côté de la mère. Je vais m'en aller. Je veux embrasser la pauvre vieille femme dont on a tué le fils. Je le veux, je vous dis que je le veux, mon lieutenant. On me fusillera aussi après.

Il aperçut ses galons qui luisaient sur sa tunique et fit, pour les arracher, un geste furieux :

— Mes galons ? Je vous demande un peu ! Je veux les déchirer avec mes dents !

— Soyez un homme, RaynauJ, dit le lieutenant, je vous en conjure, soyez un homme. C'est la grandeur stoïque du soldat de savoir obéir lorsqu'il défend la loi. Le devoir a, certes, des côtés funèbres, mais toute rébellion est coupable. Un geste, un mot vous envoie en conseil de guerre ; je sais que vous avez, à cette heure, vous devez avoir l'appétit de mourir !

— Savez- vous ce que je ferai ?

— Et que ferez-vous ?

— Je casserai la tète à cet homme, je le tuerai !

— Vous ne le tuerez pas. Ce que vous dites là demeurera secret entre nous, Raynaud ; mais on vous condamnerait rien que sur une telle menace. Ils vous fusilleraient sous le drapeau. Et il faut vivre, vivre, entendez-vous, vivre pour votre mère, qui n'a plus que vous !

— La mère , c'est vrai , dit Savinien machinalement.

Il tomba dans une sorte de rêverie maladive et n'en sortit plus.

Le lendemain, il alla embrasser sa mère. Il traversa, sans rien voir, des rues aux maisons écroulées, avec des flaques de sang au milieu. Il monta ces ruelles sombres qui mènent par des pentes rapides à la Croix- Rousse. Les sentinelles lui demandaient le mot d'ordre, il montrait, sans répondre, un laisser-passer signé du colonel. Il avait l'air d'un mort qui marchait; sa tète se ballottait sur ses épaules. Il avait des mouvements de lèvres nerveux, instinctifs, et disait des mots qui ne signifiaient rien. En route , il entendit des ouvriers, à l'œil sombre, qui maugréaient en l'apercevant.

— Je n'ai pourtant pas tué, soupirait-il. Lorsqu'il arriva au logis, il s'arrêta. Il n'osait plus

entrer. Des femmes, devant la porte, s'écartèrent de lui. Il songeait : Je leur fais peur !

Hl-2 LE ROMAN DES SOLDATS

Il monta. Une jeune fille vint lui ouvrir. Il se demanda pourquoi elle était là, ne devinant pas que c'était la fiancée.

— Madame Raynaud".'

— Elle pleure, monsieur, il faut la laisser pleurer !

— Dites-lui que c'est Savinien.

Un grand cri répondit à ce nom. La mère accourut. Elle avait vieilli de vingt ans, Elle embrassa son fils, ne put rien- dire et s'évanouit. Puis, remise, elle prit Savinien par la main et le mena dans la chambre où le cadavre était étendu. Alors, avec un geste navré, sans force, désespéré, terrible :

— Tiens, dit-elle simplement.

Savinien ne répondit pas. Il prit la main du mort et la baisa.

— Il était parti, la nuit, disait la mère, la nuit, en me disant : Je vais dormir ! Il mentait. Il allait se battre. Quelle folie ! C'est la seule fois qu'il ait menti ! Comme je l'aimais ! et comme il t'aimait, mon pauvre Savinien! Voilà comment nous devions le retrouver! Ah : ces journées de bataille, ces nuits de silence, ces coups de canon, ces coups de fusil, que cela a été long, méchant, cruel! J'attendais. J'espérais. Quand j'ai su que tu arrivais, quand tu m'as écrit, je me suis dit : « Savinien est là! Oh ! bien, il protégera André ! » Car je savais bien que les soldats seraient vainqueurs. — Et je priais, je priais, je priais ! Je me disais comme ça : Notre-Dame de Fourvières est mère, elle aussi ! Elle entendra! Sais-tu ce que je lui avais promis? Une

plaque en marbre, grande., avec des lettres d'or... J'étais certaine qu'elle sauverait André ! Ah ! bien, oui, tiens ! regarde ! ils l'ont tué î Elle Ta laissé mourir !

Les yeux de la pauvre femme venaient de rencontrer, au-dessus du lit, près du chevet du mort, cette statuette de plâtre, sous laquelle depuis trente ans, confiante, elle dormait; statue couronnée de buis qu'elle regarda un moment avec une expression de doute, d'amertume et de colère.

— Je l'ai priée, suppliée, celle-là ! J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps : Est-ce qu'André ne pouvait pas être sauvé ? Est-ce qu'il avait mérité de mourir? Est-ce que j'avais mérité de le voir mort? Mais elle n'écoutait pas, vois-tu ! Elle n'écoutait pas ! Sotte bête que j'étais ! est-ce que Notre-Dame de Fourvières entend? Est-ce quelle existe? Pourquoi n'a-t-elle pas sauvé mon fils'?... Non, vois-tu, dit 'la mère comme frappée, secouée d'une idée soudaine, non, elle n'existe pas : non, là-haut, on n'entend pas les mères qui crient, parce qu'il n'y a rien, parce qu'il n'y a pas de ciel,' parce qu'il n'y a pas de Vierge, parce qu'il n'v a pas de Dieu !

Elle courut, affolée, au chevet du mort, prit la statuette de plâtre et la jeta à ses pieds, la brisant et regardant les débris de ses yeux fixes, tandis qu'elle tordait et cassait entre ses doigts les branches bénies des derniers Rameaux.

Il y a aujourd'hui, à la Croix-Rousse, un vieil ouvrier

du nom de Raynaud, un vieux canut, brisé, pâle, maigre et chauve qui, travaillant dans l'uni, tire le bouton et, tous les jours, fait aller le métier sans dire un mot. Il vit tout seul, moins comme un ours que comme un chien. On l'aime, d'ailleurs, et on le plaint. On raconte sur lui de vieilles histoires. C'est Savinien Raynaud.

La mère mourut, lentement consumée, après les lugubres journées d'avril 1834. Les mères meurent de douleur. Savinien vécut, donna sa démission de sergent-major, et, avec le prix des pauvres meubles de la mère, il s'acheta un remplaçant. Ensuite il reprit le métier. 11 travaille depuis trente ans, mais en homme dont la vie est brisée et qui n'a plus de but. Le tic-tac du métier, les mille fils qui vont et viennent, les cartons qui se déroulent, la trame qui s'accroche, absorbent tout ce qui survit en lui de flamme. Il parle peu. Lorsqu'on veut lui faire plaisir, pourtant, on lui demande des nouvelles de certaine écharpe tricolore offerte au temps jadis au général La Fayette.

Alors le vieux sort de sa poche un lambeau de soie jaunie et le déroule avec soin, comme on toucherait à une relique.

— C'était pas mal fabriqué, dit-il, avec un orgueil qui s'éveille... Ah! celui qui a tissé ça eût pu faire quelque chose dans sa vie, — mais à quoi bon ? les hommes sont trop méchants. Et puis, perfectionner des métiers, c'est ça qui est inutile ! Inventez donc des fusils, ça vaut mieux.

Le capitaine Couturier, commandant au 2 décembre, sur le boulevard Montmartre, devant la maison Sallandrouze, est mort colonel à l'assaut du Pénitencier de Puebla (Mexique).

Paris a, pour ainsi dire, ses banlieues et ses villes de province intérieures. Le quartier des Invalides est de ces banlieues-là. C'est un coin spécial de la grande cité, c'est une ville dans une ville. La proximité de "l'Ecole Militaire et l'éloignement du centre bruyant lui donnent à la fois l'aspect d'une sous-préfecture et d'une ville de garnison. Les bourgeois du quartier y saluent en passant les officiers du voisinage. On y vit retiré, oublié, recevant les gazettes du jour trois ou quatro heures après que le contenu en a été lu, relu, commenté et réfuté sur le boulevard ou dans le quartier Montmartre; on y respire paisiblement, on y boit, comme à petites gorgées, un air moins épais que dans

les rues centrales. On y est à la fois à la campagne et à Paris.

Les rues, les boulevards, de ce côté, rappellent tous des souvenirs de guerre et portent des noms de généraux, Cambronne, Chevert, Éblé, Oudinot ou La Tour- Maubourg. Des cafés, des restaurants, des guinguettes, des marchands de vins à la porte desquels des lauriersroses fleurissent dans leurs caisses de bois peint en vert, des gargottes où l'on entend crépiter les fritures, tout un petit commerce de nourriture vit là, côte à côte, se faisant concurrence sans se ruiner. Les boulevards, larges et à demi déserts, sont occupés par des terrains encore vagues, mais qui, de mois en mois, se couvrent de maisons. On croirait retrouver les boulevards voisins de la Bastille, il y a vingt-cinq ans. Des chantiers, des briqueteries, des fabriques, des plâtreries. Çà et là quelques marchands de bric-à-brac, vendant les détritus entassés de tout ce qui fut le luxe d'un Paris éteint ou la gloire d'une époque évanouie : habits de généraux ou d'académiciens, sabres de mamelucks, pendules aux ornements de sphinx, datant de" la campagne d'Egypte, baromètres dédorés et brisés à demi, vieux livres dépareillés, vieilles gravures trouées et déchirées, études académiques de rapins morts de misère, shakos de voltigeurs du premier empire, capotes de soldats de Waterloo ou de figurants du Cirque. Tout se coudoie dans un pêle-mêle poudreux et affligeant. Mais la vie est auprès de ces choses mortes. Des enfants passent, jouant au cheval, se tirant la blouse ou

causant, leur panier de classe pendu au bras gauche. Les longues rues qui partent de la place Cambronne — la rue Croix-Nivert, la rue Cambronne — avec leur physionomie populaire et laborieuse, leurs débits de liqueurs, leurs magasins d'habillements, leurs épiceries, leurs blanchisseries, ne sont point sans garder un je ne sais quoi de vigoureux et de hardi.

Le soir, en effet, tout ce quartier, paisible et silencieux durant le jour, s'allume et se met en joie. Les rues sont animées, pleines de bruit et de chansons. Derrière les rideaux rouges des marchands de vin, on aperçoit des faces rubicondes, on entend s'épanouir de gros rires bruyants, dignes des buveurs de Brauwer ou d'ûstade. Les gamins jouent en pleine rue, et se traînent et se roulent dans le ruisseau, à deux pas des voitures qui les éclaboussent. Les femmes, en camisole blanche, accroupies devant les portes, causent dans le crépuscule des soirs d'été. Les larges lanternes et les enseignes transparentes des hôtels garnis forment, le long de la rue, comme des éclairages d'illuminations. Ici on loge à la nuit. Par les fenêtres ouvertes des bals, la musique des quadrilles, le bruit des talons battant le parquet, les rires des danseurs et les cris de commandement du chef d'orchestre, arrivent au passant et forment de tous côtés un bruit bizarre, où tout se mêle, le couac de la clarinette et le titillement grinçant du crin-crin, l'appel du cavalier seul et la note aiguë de la valseuse dont la tête tourne, sorte de confusion plus musicale qu'harmonieuse, et qui grise

pourtant, et donne des envies de se joindre à la ronde, à cette joie brutale, tapageuse, assourdissante mais gaie.

C'est le quartier de Grenelle et c'est la promenade et le lieu de plaisir des invalides. L'hôtel où les vieux soldats ont trouvé asile n'est pas loin et on aperçoit d'àpeu près partout, de ces côtés, sa coupole.

De loin, le dôme doré scintille, avec ses ornements brillants, bruni sur les nervures, comme si toutes les misères que contient l'hôtel des Invalides s'épanouissaient, se sublimaient dans un nimbe de gloire. Le soleil accroche ses rayons à cette coupole élégante, à ces toits d'ardoises d'un noir bleu qui couvrent l'hôtel, puis redescendant, comme pour se jouer, vers le jardin de l'hôtel, il fait reluire les ciselures des canons de bronze qui semblent défendre le palais et s'allongent devant le large fossé rempli d'herbe. Carions, jadis grondants, aujourd'hui pacifiques. Les uns sont encore dressés sur des affûts, les autres gisent à terre, supportés par des soutiens de pierre. Quelques-uns ont gardé les éraflures des combats d'autrefois. Presque tous ciselés et sculptés comme des pièces d'orfèvrerie, semblent plutôt des œuvres d'art que des agents de mort. Les inscriptions, les ciselures, les blasons de rois ou de margraves, les aigles couronnés se creusent élégamment ou se relèvent en bosse sur ces dos de canons apaisés. L'un d'eux, par une ironie funèbre, montre l'enlacement de deux corps amoureux près de la lumière d'où jaillissait le meurtre. Ailleurs un

long serpent de bronze s'enroule, se coule le long de la pièce de bronze et glisse sa tête plate et sa gueule ouverte à côté de la gueule du canon. Il y a des canons allemands et des canons anversois, des canons d'Algérie et des canons de Chine. Deux obusiersprisà Sébastopol semblent les garder, à droite et à gauche.

Les Invalides, qui vont et viennent, ne donnent pas un regard à ces canons qui ont coûté tant de sang à ceux qui les ont fondus et à ceux qui les ont pris. Des gamins grimpent parfois gaiement sur ces colosses de bronze et s'amusent à enlever les bouchons dans les gueules des canons. Dans le jardin, les visiteurs circulent, suivant les allées et s'arrètant devant les parterres entourés, sertis de verveine rouge et riante, jetant en passant un regard curieux aux tonnelles latérales où quelque vieux se tient assis. Des invalides passent, se traînant sur leur canne, d'autres se brouettent eux-mêmes dans quelque chaise mécanique de malade et toussent à chaque effort fait pour tourner la roue. Placés en sentinelle, à l'entrée de la grille qui donne sur l'esplanade ou à la porte de l'hôtel qui s'ouvre sur la cour d'honneur, quelques-uns tiennent un sabre à poignée de cuivre, un de ces sabres qui ne semblent plus couper, un humble briquet qui se dandine au bout d'une buffleterie jaunie, tapant de temps à autre la capote usée ou le mollet défunt. Des cheveux blancs s'échappent en mèches rebelles des casquettes de cuir à petite cocarde. D'autres tètes sont chauves. Tout cela, tout ce monde toussant et ridé, se traîne et va quelque part. On en

voit assis sur des bancs et qui prennent le frais, d'autres qui, dans un coin, lisent quelque journal à travers leurs lunettes rondes. Ils semblent tous dispersés et pareils à des fourmis hors de la fourmilière, fourmis lentes et vieilles.

De tous côtés, quelque scène, quelque croquis à la Charlet vous attire par la simplicité mélancolique. Là un pauvre vieux, de sa main qui tremble, verse du coco dans un verre. La cruche est lourde à son poignet sans force. C'est un débitant de rafraîchissements. « A la fraîche! qui veut boire? » Un autre vend des sucres d'orge, des balles en cuir, des soldats en papier. Ainsi ces pauvres gens font, comme ils peuvent, un peu de commerce. Mercure après Bellone, eût dit un poëte de leur temps. Et voilà ce que devient le héros. C'est la gloire tombée en enfance, c'est le troupier devenu ganache, c'est le grenadier tonsuré et rasé; peu de vieillards, beaucoup de vieux. Pour une tête énergique de grognard, cent têtes abêties de malade ou de bonnetier retiré. L'âge a chargé à son tour. Et le cuirassier de Milhaud ou le voltigeur de Lannes, le soldat de Saragosse ou de Smolensk est devenu, après avoir été terrible, ce paterne personnage dont les petits enfants ne rient point parce qu'ils en ont pitié.

La grande cour de l'hôtel, qu'on rencontre en entrant, la cour d'honneur au fond de laquelle se dresse la statue de Napoléon Ier, cette cour est d'un couvent. Les longues galeries, avec leurs murs peints à la chaux, leurs plafonds traversés par des poutres, leurs enfon-

céments un peu sombres, les portes qui s'ouvrent, çà et là, comme des portes de cellules, donnent à l'immense hôtel l'aspect monacal d'une communauté. Il y a du corridor de Chartreuse dans cet asile de soldats. Sur des bancs, contre les piliers, les invalides causent, rêvent et se reposent.

A gauche, sur la muraille d'un de ces couloirs, — celui qui mène aux réfectoires — un artiste moderne a peint, d'une teinte un peu trop vineuse et comme à l'encre de Chine, les fastes de l'histoire de France. Depuis les druides jusqu'aux communes, à travers les massacres mérovingiens, les assassinats et le sang des premiers temps de l'histoire, on retrouve, groupés dans sa fresque sombre, les épisodes tragiques des époques quasi fabuleuses qui ont précédé les temps nouveaux. Un Charlemagne au regard pâle et bleu comme l'œil de Napoléon III (mesquine flatterie du peintre) trône au milieu de ces scènes de barbarie atroce, de ces égorgements de Francs et de Northmans. Les invalides regardent ces scènes d'autrefois, ces tueries oubliées, et ilshochent la tète d'un air qui veut dire: Bah! nous en avons vu bien d'autres !

En longeant cette fresque qui aura son pendant, on rencontre trois portes surmontées d'une fresque nouvelle, représentant la Guerre et la Paix. La porte de face mène aux cuisines, celle de gauche au réfectoire des invalides, celle de droite au réfectoire de « MM. les officiers. » Ces longues salles de réfectoire ont (la comparaison nous poursuit) l'aspect claustral des réfectoires

de moines. Les rideaux blancs tombent le long des fenêtres et s'agitent avec de grands plis de suaires. Des batailles de Louis XIV couvrent les murs. Ici, la fresque de Van der Meulen montre des états-majors en habits rouges assiégeant des villes représentées sous la forme de plans, c'est Luxembourg, c'est Oudenarde. Les officiers caracolent et indiquent du geste aux mousquetaires les bastions qu'il faut prendre. C'est là que les invalides mangent autour de leurs tables rondes. Les ûfùciers ont des nappes, un service d'argent donné par Marie- Louise, et qu'on montre au public, en le faisant soupeser. Et la foule des visiteurs, fascinée par celte argenterie, chante mentalement la louange de cette impératrice qui donnait ainsi des huiliers de trois cents francs et des plateaux de cinq cents. Près de là, dans d'immenses casseroles polies, aux couvercles d'un brun rouge, bout le potage gigantesque des pauvres vieux. Une vapeur saine et appétissante se dégage du matin au soir de cette étuve. C'est la cuisine de Gargantua, l'antre charmant de la mangeaille. On en sort les papilles frémissantes.

Plus loin, sous l'horloge, à côté des petites portes qui mènent, par des escaliers à rampes de bois, aux étages supérieurs, à gauche, s'ouvre un débit de tabac, — tabac et épicerie, dit une inscription, — et à droite une cantine. Une indication apprend au public que les étrangers sont admis à consommer. Le débit de tabac et le café sont également minuscules. La marchande de tabac, lunettes sur le nez, roule ses cornets et pèse

sa poudre brune d'un air majestueux. Au café, devant de petites tables, les invalides sirotent doucement leur gloria ou leur cognac. Un peu de verdure apparaît au fond de l'étroite pièce où l'atmosphère est doucement chargée d'une odeur rance.

On passerait des journées dans l'Hôtel, allant des dortoirs aux chambres, de galerie en galerie, des couloirs aux dortoirs, et de l'église où dévident leur chapelet quelques vieux invalides pieux, à la bibliothèque où de plus mondains lisent les Victoires et Conquêtes, ou les tragédies de Voltaire. On montre au premier étage la salle du conseil avec ses portraits de maréchaux, et de gouverneurs de l'hôtel, et les curiosités historiques conservées ici : des feuilles recroquevillées et jaunies, des rondelles de branches mortes, des plâtras informes. Saluez : ce sont les reliques de Longwood. Sous un autre globe de verre est le petit boulet qui a tué Turenne.

Le tombeau de Napoléon Ier est placé sous le dôme. Pour le voir, il faut longer l'Hôtel et entrer parla cour Vauban.

La foule, aux jours fériés, se presse ce ce côté et défile autour de la chapelle. La grille a deux entrées : à gauche ceux qui veulent voir, à droite ceux qui ont vu. Il faut bien qu'en France tout soit réglé etordonnancé par l'autorité. De la grille à la chapelle, le double défilé dure, ou plutôt durait pendant des heures. La légende de Sedan a tué la légende de Waterloo. Lorsqu'on appruche de la chapelle par la vaste porte ouverte, on aperçoit va-

guement le rayonnement dore d'un autel et des colonnes qui étincellent. Des éclats de lumière font jaillir de ce fond d'église des reflets jaunes, et pierre, marbre et dorures, tout est enveloppé comme d'une buée lumineuse, d'un chaud rayon ensoleillé, d'une vapeur d'or liquide. La foule va et vient sous ces coupoles hautes, se heurtant à des mausolées superbes, épelant un nom çà et là, un nom historique, avec cette curiosité béate et cette admiration quasi religieuse qu'elle a pour les urens de guerre. Elle bourdonne, elle murmure, elle descend les marches qui conduisent à la crypte devant la porte de bronze, derrière laquelle est le tombeau de l'Empereur. Deux grandes figures colossales et mâles veillent à l'entrée du tombeau : l'une tient l'épée, l'autre le sceptre. Ces géants de bronze regardent devant eux de leurs yeux fixes. Ils semblent muets pour l'éternité, l'agrandissement et la personnification gigantesque de l'obéissance passive.

Mais c'est du haut de la chapelle, en se penchant comme sur un gouffre, qu'on aperçoit le tombeau de l'Empereur. Masse énorme de quartzite rouge de Finlande, reposant sur un piédestal de granit vert des Vosges. C'est bien la tombe d'un tel homme. La toutepuissance repose dans un colossal mausolée. Le sarcophage a la couleur rouge du sang pâli, le piédestal la teinte terrible du fer. Des drapeaux, accrochés audessus des victoires, s'inclinent encore, poudreux, avec leurs aigles à deux têtes criblés de balles ou leurs étoffes déchirées, devant ce fantôme de vainqueur.

Le nombre des invalides décroît. En 1818, la Restauration supprime la succursale d'Arras; en 1850, la République présidentielle rend un décret contre la succursale d'Avignon. 11 n'y avait plus à Arras, en 181 8, que 998 pensionnaires; à Avignon, 500 seulement. Au 1er janvier 1851, l'hôtel des Invalides qui, après les grandes guerres du premier empire, avait compté jusqu'à 20,000 militaires invalides, n'en avait plus que 3,200. Et depuis, le nombre a considérablement diminué. Presque tous les militaires mutilés, au lieu de chercher refuge aux Invalides, préférèrent jouir de leur pension de retraite chez eux, en famille, et bientôt,- disait naguère M. deGoulhotde Saint-Germain au Sénat, l'institution des Invalides ne sera plus qu'une infirmerie militaire.

■ Dès lors, ajoutait l'orateur, rapporteur d'une pétition relative aux Invalides mai 1870), dès lors, on est porté à se demander s'il ne serait pas préférable que les hommes placés dans ces conditions fussent admis, aux frais de l'État, dans les maisons hospitalières de leurs départements. Ce classement aurait peut-être un double avantage : en premier lieu, il ferait revivre, chez les militaires ainsi rapatriés, les souvenirs et les sentiments de famille, que leur imposerait le respect humain qu'ils sont parfois enclins à oublier, inconnus qu'ils sont dans le milieu où ils vivent ; en second lieu, ils auraient plus de chance de se soustraire au désœuvrement qui esta la fois pour eux, dans l'intérieur de l'hôtel une souffrance et un danger.»

Quant à l'Hôtel lui-même, en pareil cas, on y placerait, soit l'administration de la guerre, soit toute autre administration de ce genre. Naguère, depuis la République, un membre de l'Assemblée nationale faisait à Versailles une proposition analogue à celle que formulait ifous l'empire M. de Goulliot de Saint-Germain. Tout ce qui pourra ramener à la vie de famille, au foyer, au repo?, le soldat mutilé, vaudra mieux, en e'fet, que cette vie oisive, débilitante des Invalides, existence hors le monde, en quelque sorte, et dont le présent récit voudrait fournir un épisode.

On sort d'une telle visite le cœur plein d'une mélancolie profonde, et en se demandant si l'humanité élèvera éternellement des temples à ceux qui la violent et la torturent, et si décidément elle n'a pas de préférence folle et malsaine pour les carnassiers et les bourreaux.

Ce qui frappe surtout, et ce qui comble d'étonnement, c'est le peu de mélancolie qu'a laissé tout ce passé ou le peu de réflexion que suscitent ces spectacles quotidiens dans l'esprit des invalides qui vivent avec de tels souvenirs et à côté de telles grandeurs. Ces braves gens, vivant d'une vie végétative, n'essayent point de mesurer le néant de ces choses ou de tirer la moralité de ce qu'ils ont vu. Ils vivent, cela leur suffit. C'est leur occupation de tous les jours. Épaves de tant de naufrages, après avoir tant duré, ils ne songent qu'à durer encore. Ils voient, chaque soir, se coucher une journée comme ils doubleraient, chaque jour, un cap.

Sans redouter la mort, qu'ils ont tant de fois bravée, ils essayent de lui faire faux bond le plus longtemps possible. Ils ont été exacts à tant de rendez-vous ou d'amour ou de guerre, qu'ils sont bien excusables de chercher à manquer à celui-là !

Presque tous, d'ailleurs, ont un but dans la vie. Les uns ont leur jardin, leurs fleurs, leurs fruits, la poire qui verdit au bout de la branche luisante., la feuille flétrie qu'il faut arracher du pied de capucines; ou bien ils ont en ville un état. Ils font des courses, s'ils sont ingambes encore. Il en est qui portent des journaux illustrés. D'autres, jadis, passaient la nuit auprès des maisons en construction ou en démolition et veillaient,. leur briquet à la main, snr les décombres ou les instruments de travail. On les voyait parfois, assis auprès d'un brasero, réchauffant leurs mains ridées ou dormant les pieds étendus. Ils savaient et pouvaient encore être utiles.

Le métier n'était pas doux, pendant les nuits d'hiver, mais on le faisait. Après tout, qu'était cela auprès de la Bérésina ? Les glaçons de Paris, comparés aux glaçons russes, ressemblaient à des caresses.

Le froid était cependant atrocement vif, la nuit de décembre 1853, où le père Jacques Cœurdeloy, en faction devant une maison de la rue Neuve-Saint-Jean, surveillait les démolitions d'une maison bâtie près de ce chantier Saint-Jean, à côté duquel, paraît-il, habitait alors Mon s leur de Paris, ou, pour parler comme la Dubarry, M. le bourreau.

La rue Neuve-Saint-Jean est devenue, depuis quelques années, la rue du Château, et toute cette portion des quartiers Saint-Denis et Saint-Martin s'est complètement modifiée par le percement de tant de boulevards. La rue de la Fidélité, par exemple, ne ressemble plus à ce qu'elle était, le marché Saint-Laurent a disparu comme la rue Neuve-de-la-Fidélité; la rue Neuve-Saint-Nicolas et la rue Neuve-Saint-Jean ne forment plus qu'une seule rue, la rue du Chàteau-d'Eau. A cette époque, ce coin de Paris, si voisin du faubourg Saint-Denis, gardait encore un caractère populaire et quasi désert, et ressemblait un peu à ce qu'est aujourd'hui le quartier Popincourt : des marchands de vins, des terrains vagues, un bal-concert où, certain soir, Rachel se risqua à chanter la Marseillaise, bal devenu café-concert sous l'empire et changé en club pendant le siège de Paris. Les rôdeurs de nuit, vers

1853, prenaient volontiers ces rues et ruelles pour points de ralliement, et le père Cœurdeloy devait faire bonne garde s'il ne voulait pas être surpris ou par le sommeil ou par les filous. Il allait donc et venait, s'agitant autour de son feu et fredonnant, pour se tenir éveillé, un air du pays limousin, son pays, qu'il avait bien des fois murmuré tout bas, pendant ses campagnes. Tout en se remuant pour chasser l'onglée, Cœurdeloy songeait que Noël approchait et qu'on allait faire réveillon à l'hôtel des Invalides, et un réveillon de bonnes vieilles gens qui ne vaudrait pas les réveillons du bon vieux temps, à Limoges , dans le faubourg Montmailler, ces réveillons de jeunesse, où l'on mangeait des gireaux et des rjogues arrosés de vin blanc et suivis de châtaignes blanchies. Mais quoi! on prend ce qu'on trouve et c'est déjà beaucoup, songeait le philosophe Cœurdeloy, de trouver quelque chose.

Cœurdeloy n'était pas un mécontent. La vie ne lui avait pas été particulièrement douce ni clémente, mais il Lavait prise comme elle était venue. C'était un petit homme SQuriant, un peu joufflu, gras comme un moinillon et l'air peu farouche. Il y a de ces visages ridés qui gardent encore des apparences de visages enfantins. Il semble que la nature se plaise à de ces paradoxes, et donne à ceux qui vont finir la vie le sourire naïf de ceux qui la commencent. La naïveté et la douceur de Cœurdeloy étaient d'ailleurs proverbiales. Il était de ces soldats dont on dit, au régiment : c'est une demoiselle ! et qui sont des hommes sous le feu.

Cœurdeloy avait d'ailleurs, à cette époque, un tic, une habitude, une affection qu'il gardait encore. Il se plaisait, aux jours de bataille, à jouer sur son flageolet des airs du pays. 11 prétendait que cela donnait du cœur aux voisins. Au lieu de charger son fusil il jouait, et, lorsque les balles sifflaient, on entendait parfois, dominant la fusillade ou plutôt filtrant à travers, l'éclat de rire de son flageolet répondant : Ya-Ven voir s'ils viennent ! 11 raillait le danger et s'amusait à dialoguer avec les tirailleurs. Un jour, son bataillon était lancé sur une batterie prussienne. Après avoir enlevé les canons, il reculait devant un retour offensif de l'ennemi. La voix des officiers, leurs ordres, leurs menaces ne pouvaient ramener au feu les voltigeurs mis en désordre, lorsque, à travers le bruit, un écho vient encore frapper leurs oreilles, un refrain, un refrain français joué sur un flageolet, ce refrain que chantait Napoléon 1er montant à cheval pour se rendre en Russie: « diarlborough s'en va-Ven guerre!» Ils relèvent la tète, ils regardent. Une poignée de Français disputaient encore un dernier canon à l'ennemi et, debout sur la pièce de bronze, Cœurdeloy, impassible et doux, jouait allègrement son air de flageolet.' Miron ton, ton, ton, mirontaine! Cela suffit pour redonner du cœur à tous. Le bataillon s'élança et la batterie fut prise. Et qui l'avait enlevée, en réalité? Cœurdeloy, Mademoiselle Cœurdeloy.

Le bonhomme avait fait ainsi, jouant du flageolet, les dernières guerres d3 l'empire. En 1808, à vingtdeux ans, en Espagne, il fasait danser les jolies filles

en leur jouant un air du pays. Ce son aigre et vieillot du flageolet faisait rire les Castillanes, habituées à la mélopée mâle des danseurs. Cœurdeloy faisait partie

de la division Dupont, qui capitula honteusement à Baylen. capitulation dont rougissait la France avant que ce mot sinistre prit, avec le second empire, une signification autrement colossale et lugubre. Dupont ne livra que 6,000 hommes. Cœurdeloy fut de ces pauvres gens. Il fut emmené par le vainqueur et, durant la route, scus le dur soleil andalou, pour fai; e prendre patienc^ aux compagnons et leur rendre du cœur, il joua du flageoler, et il faut avoir été captif pour comprendre quelle intime poésie prend soudain l'air le plus vu'gaire, ainsi joué sous un ciel étranger. Au clair de la lune a, de la sorte, fait pleurer bi:n dus gens. Cœurdeloy jouait Marlbon agit, jouait 11 pleut bergère, jouait même la Marseillaise, et les colonnes marchaient, avançaient sur ci-tle terre d'Espagne qui Lrùlait les pieds. Les Espagnols laissaient jouer le joueur de flageolet et marquaient aussi le pas sur ses airs français. On inV ma les captifs à Caprera. Ils souffrirent là tout ce que des hommes peuvent souffrir. La famine, l'isolement sinistre, la maladie, l'ennui rongeant, la vermine, tous les genres de mort à la fois. Cœurdeloy souffrait comme les autres, mais il tirait parfois ce petit morceau de bois jaune et, de son souffle épuisé, de ses lèvres sèches, il jouait. Il jouait toujours. Ses fredonsTanimaient, réveillaient, sauvaient. mouill .ient les yeux et ranimaient les cœurs.

Il resta longtemps prisonnier. On le transféra sur des pontons anglais. Il souriait, puisqu'on lui laissait ce pauvre misérable flageolet, sa vie, sa consolation, sa poésie, à lui, et sa gaieté. Lorsque tomba l'empire, il n'avait point d'état. Il demeura soldat. Ce fut encore le flageolet qui lui fit paraître moins longs, moins lents, moins lourds, les jours pénibles de la caserne. Bref, il vieillit, il se rida et s'affaiblit, il se maria, il devint veuf, il demanda d'entrer aux Invalides, et toujours, comme un fidèle compagnon des bons et mauvais jours, son flageolet le suivit, le consola et adoucit le déclin de sa vie après en avoir charmé le printemps. Aussi Cœurdeloy, ne demandant rien, regrettant dans le passé, non pas ses ambitions ou ses plaisirs perdus, mais ses affections disparues, vivait reposé, tranquille, et quand on lui parlait de sa vie d'autrefois :

— Moi, disait-il, j'ai été quarante ans soldat, et je suis bien certain que je n'ai jamais tué personne, je n'ai pas tiré un coup de fusil.

— Et qu'avez-vous fait pendant quarante ans ? Alors Cœurdeloy découvrait ses dents nacrées, et,

avec un bon petit rire narquois et naïf à la fois :

— Moi? disait-il, j'ai joué du flageolet î

Il pensait peut-être à ces jours évanouis, tout en montant sa garde.

Rue Neuve-Saint-Jean, le froid était mordant, et Cœurdeloy, nouant son foulard par-dessus ses oreilles, et donnant, autour de son cou, un double tour à son cache-nez de laine bleue, glissait dans ses poches ses

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mains garnies de mitaines et battait la semelle autour de son feu de charbon. Certes, encore une fois, cette gelée n'était rien, comparée aux froids noirs de la Russie, mais Cœurdeloy se disait pourtant qu'on était mieux entre deux draps qu'en plein air. Vers deux heures du matin, le froid se calma un peu, et, s'asseyant sur une chaise, l'invalide, tout en tendant au foyer ses semelles de souliers, se mit à regarder dans le brasier les charbons qui brûlaient. Peu à peu il se sentit alors la tète alourdie, les paupières hésitantes, et doucement, comme on glisserait sur une pente, il se laissa aller au sommeil. On dit des enfants que leur sommeil est celui de l'innocence. Le sommeil de ce vieillard ressemblait terriblement à celui des enfants. Petit, poupin, souriant vaguement à quelque rêve, le père Cœurdeloy laissait pendre sa tète ronde sur son épaule et ronflait doucement, mathématiquement, le repos tranquille comme la conscience, par cette nuit d'hiver où les étoiles scintillaient comme des éclairs au fond du ciel glacé.

Tout à coup, — peut-être avait-il entendu du bruit? — Cœurdeloy s'éveilla d'un saut, tourna la tète vers un point invisible, dans l'ombre, et demanda : — Qui va là? en portant la main à son sabre. ' Personne ne répondit.

— C'est, pensa Cœurdeloy, qu'il n'y a personne !

Le feu du brasier était toujours ardent, et le vieux, qui frissonnait un peu, s'y réchauffa en chantonnant encore, machinalement, un air de son flageolet :

Oais>o te, mountagno, Levo te, valloun, M'empêchas dé véïré Lo mio Jeannetoun.

Il fut brusquement interrompu par un cri, une sorte de vagissement d'enfant, parti du point obscur où tout à l'heure il avait entendu du bruit, et, dressant l'oreille, il écouta. A n'en pas douter, il y avait un enfant là. Le père Cœurdeloy prit sa lanterne, l'alluma au brasier, et, pas à pas, comme à tâtons, se dirigea du côté d'où venait le bruit.

— Voyons, disait-il, qui est là? Répondez donc, on ne vous mangera pas !

— Imbécile que je suis, dit-il tout haut, avec ça que ça peut répondre !

11 venait, à travers ses lunettes, d'apercevoir, éclairé par la projection de la lumière de la lanterne, un enfant, enveloppé dans un chàle tartan, et doucement posé sur un tas de linges, à côté de sacs de plâtre qua les maçons avaient laissés là. L'enfant, tout petit, les yeux clos, dormait profondément, avec de légers froncements de lèvres.

— Ah! bien, fit Cœurdeloy, s'il n'y a que ce citoyenlà pour voler les démolitions, il n'en emportera pas lourd dans sa poche !

Il se pencha sur l'enfant, et la première chose qu'il aperçut fut un petit papier piqué au tartan avec une épingle à têle noire. Le père Cœurdeloy approcha le

papier de sa lanterne, et, lentement, lettre par lettre, • épela ce petit billet :

Ce n'est pas moi qui me sépare de mon enfant, c'est la misère qui me V arrache des bras. Je suis trop pauvre pour nourrir ce petit être; trop pauvre ou trop lâche. Ma petite fille s'appelle Marguerite. Elle a treize mois. Elle est sevrée. Je la recommande au bon Dieu et je la confie au bon cœur qui la recueillera et qui la fera vivre, puisque son père a laissé là sa mère et que sa mère a peur de la voir mourir de faim.

La mère.

— Allons, bon, pensa Cœurdeloy, en voici bien d'une autre ! Une petite fille ! Une enfant trouvée ! (Il hocha la tète et se mit à rire.) Me voilà nourrice !

Et comme il ramenait un pan du chàle sur la petite pour qu'elle n'eût pas froid, il crut apercevoir, dans l'obscurité, quelque chose comme une ombre qui se détacha de la muraille et qui s'enfuit en poussant, eût-on dit, un sanglot. Cœurdeloy s'élança. Il eut la conviction que la mère était là, attendait et guettait; mais il eut beau courir, de ses petites jambes, il ne put rattraper personne. Il revint à son feu et à sa masure. La petite fille, qu'il tenait serrée contre sa capote, ne s'était pas réveillée.

— Gomme ça dort , les enfants ! dit Cœurdeloy. Comme des anses ou comme des souches !

Puis il s'assit, mit la petite sur ses genoux et l'approcha du feu. 11 la regardait, Là trouvant jolie. Ces petites mains potelées, ces grosses joues duvetées, ce front sans ride, cette fleur de santé et de vie le charmaient. Il se disait que ceux qui ont des enfants comme cela et qui en font des hommes et des femmes sont bien heureux. Si sa femme lui eût laissé un petit être comme cela, qu'il l'eût choyé, élevé, adoré ! La petite dormait si bien ! Quelquefois, Cœurdeloy se penchait et l'embrassait en s'appelaut tout bas : Vieille bète. D'autres fois il songeait à ces pantomimes des Funambules qui l'amusaient et où il aimait à voir Debureau faisant fonction de bonne d'enfants. Alors il riait et il se disait : C'est moi qui suis Pierrot maintenant. Mais, peu à peu, tout ce que cet homme gardait en lui de bonté, tout ce que la dure vie du soldat avait, non pas desséché, mais empêché de s'épanouir en lui, tout ce qui le sollicitait vers le foyer, le bonheur domestique, le repos, l'affection paternelle, calme, saine et sainte, tout s'éveilla en lui et se prit à lui murmurer, durant cette nuit, bien des choses. « La mère est partie... Je la confie au bon cœur qui la recueillera... Avoir une fille... ta fille, Cœurdeloy, ta fille à toi ! » Et tant et si bien que le jour, l'aurore glacée de décembre trouva l'invalide sur le chemin du commissaire de police, décidé à déclarer qu'il se chargeait de l'enfant abandonné !

Et il s'en chargea, et à partir de ce jour, ou plu:ôt de cette nuit, Cœurdeloy se sentit vivre. Il n'avait

jamais été si heureux. Le hasard avait fait que, ne bon, aimant, né père, en un mot, il avait été jeté à tant de récifs, ballotté comme un morceau de liège au bout d'un Ilot par tous les vents. La petite Marguerite devint sa fille. 11 ne rechercha point où pouvait se trouver la mère et quelle était cette ombre qu'il avait vue se glisser contre la muraille au moment où il avait ramassé l'enfant. Il eût craint de rencontrer cette mère et d'être forcé de lui rendre la petite fille qu'il adorait déjà. Il la mit en garde chez des amis, des blanchisseurs qui habitaient Vaugirard. 11 allait la voir grandir, il lui apportait des bonbons, des bonnets, des jouets. 11 avait acheté une tirelire, et il y glissait, de temps à autre, quelque pièce blanche. Ce serait, plus tard, pour Marguerite. Bref, le petit vieillard avait une famille maintenant, une enfant, et il lui restait, comme il disait, un prétexte pour vivre.

Il ne semblait d'ailleurs aucunement près de mourir. Le père Cœurdeloy> ainsi qu'on l'appelait (et il disait gaiement : Mais oui, mais oui, je suis père, vous ne croyez pas si bien parler), le père Gœurdeloy avait bien près de soixante-quinze ans, mais, à coup sûr, personne ne lui en eût donné plus de cinquante. Ji était, non pas momifié, comme certains vieux, mais conservé dans une sorte d'ardeur et de jeunesse comparative. « Je suis leste, disait-il, comme un homme de soixante ans. » Il lui restait toutes ses dents, de jolies dents blanches qui éclataient dans son visage un peu rouge et toujours rasé de frais, propre et sentant bon.

3iO LE ROMAN DES SOLDATS

Il lui restait aussi tous ses cheveux, blancs, d'un blanc soyeux et un, et frisant légèrement au-dessus des tempes. Ses yeux, d'un bleu déjà déteint et comme passé, gardaient pourtant encore une vivacité singulière, et, derrière ses lunettes d'or, ils avaient parfois des éclairs. Éclairs fugitifs, car tout dans cette physionomie saine et fixe de petit vieux tel qu'en peignit Holbein, respirait le calme, une bonté à la fois souriante et narquoise.

L'ancien soldat, l'invalide ridé, mais pimpant, n'avait rien, en effet, du sabreur et du traîr.eur de guêtres. On eût dit un vieux maître à danser ou un professeur d'écriture. Il était coquet, propret, tiré à quatre épingles, et, très-souvent, sous sa capote, crava'é de blanc ou encore de petites cravates blea de ciel à pois; c'était quand il s'habillait pour aller voir Marguerite. On disait alors en souriant aux Invalides : Cœurdeloy fait le joli-cœur !

Et lui, sautillant, souriait en montrant ses dents blanches.

Ses visites à Vaugirard étaient, en effet, ses grandes j les.

Le reste du temps, il demeurait des heures entières assis sur un banc, devant les tonnelles de l'Hôtel, regardant devant lui l'esplanade où de jeunes soldats en pantalons rouges Lisaient l'exercice, les arbres des avenues qui frissonnaient de sève au printemps et dont le premier vent d'automne emportait, en les faisant tournoyer, les feuilles jaunies. Il regardait au

loin, là-bas, la profondeur, les quais à la couleur blanche et le palais de l'Industrie dont les vitraux, criblés de soleil, renvoyaient en l'air par une projection brusque, les rayons vigoureux comme ceux d'un foyer incandescent.

Jadis ces contemplations et ces calmes bains d'air lui eussent suffi, mais peu à peu des démangeaisons de sortir, des velléités d'escapades le prenaient; il s'acheminait vers Vaugirard, il montait voir la petite, il la descendait et la faisait marcher dans la rue. On disait, dans le quartier, que c'était un vieux brave qui élevait à ses frais l'enfant que sa fille avait eu d'un séducteur. Délaissée par le séducteur, elle s'était tuée, et le grand'père avait gardé la petite. Le peuple est le plus rapide des romanciers; il bâtit des scénarios compliqués autour des choses les plus simples. Lorsqu'on faisait allusion à cela, Cœurdeloy, se mettait à rire, puis il ajoutait :

— Après ça, un mirliflor, une pauvre fille, un enfant qui naît et un papa gâteau qui se trouve là, la vérité n'est pas si loin des cancans. C'est peut-être vrai, ce que les voisins disent.

Cependant les années passaient, s'abattant comme un poids accablant sur le front du vieillard et faisant au con'raire, de l'enfant, une femme. Cœurdeloy disait, en la voyant grandir : Ça nous repousse ! — Mais il semblait qu'il ne se sentit point vieillir. Le bonheur est encore pour l'homme la meilleure eau de Jouvence. Le sourire va bien à toutes les lèvres et rajeunit les plus

âgés. C'est pourquoi le destin, qui semble haïr ce qui est jeune comme il déteste ce qui est heureux, ne permet pas longtemps le sô\irire à deux humains et leur demande bientôt des larmes. Un être heureux serait éternel et l'universelle vie ne ^e nourrit que de la mort individuelle.

Marguerite allait avoir dix-sept ans bientôt. C'était une femme déjà et, comme on dit, bonne à marier. Le père Cœurdeloy, qui n'était pas riche, avait voulu lui faire apprendre un état. 111' avait placée chez une modiste, payant d'avance une petite somme pour qu'on lui fit faire son apprentissage en l'exemptant des courses imposées d'ordinaire aux apprenties qui, leur carton sous le bras, sont exposées aux mauvaises rencontres. Cœurdeloy n'étant pas satisfait de la maison en retira bientôt Marguerite, se demandant ce qu'il en ferait.

— Bah ! ajoutait-il alors, elle grandit et s'épanouit comme une rose, je n'aurai pas longtemps à attendre pour la caser !

Et dans ses projets de mariage, il faisait des rêves pour elle.

Elle pouvait prétendre, jolie fille comme elle l'était, a épouser un bon parti !

Elle était grande, le teint pâle, légèrement ambré,

avec de grands yeux bruns et bons, des cheveux partagés en bandeaux qu'elle enroulait derrière sa tète, enfonçant le peigne dans ces nattes profondes. Toute sa physionomie était faite de douceur un peu triste et de bonté souriante. Elle avait des regards d'une tendresse profonde, un peualanguis et charmants.

— Savez-vous, dit un jour à Cœurdeloy un invalide facétieux, savez-vous, que c'est un beau brin de fille, votre petite?

— Je le sais, fit Cœurdeloy en se rengorgeant.

— Un morceau de roi !

— Oui, mais heureusement qu'il n'y a plus de rois, dit Cœurdeloy qui se mit à rire.

— On l'épouserait bien tout de même.

— On ne serait pas dégoûté !

— Est-ce que vous me donneriez sa main, Cœurdeloy ?

— Sa main ? à qui ? à vous ? mon vieux Ragache ! Vous avez donc bu un coup de trop pour me faire des questions pareilles ?

Et de bon cœur, il accentua son rire qui devint éclatant. L'autre ne répondit pas, mordit ses lèvres et s'éloigna en sifflant. Cet incident procura au père Cœurdeloy une journée de bonne humeur, et il s'en alla raconter l'affaire à ses amis Jupille et Bimborel.

Ragache ne semblait pas fait, il eût dû le reconnaître, pour prétendre à la main de la jolie fille. M8is il mesurait son but à ses prétentions. Il avait bien près de soixante ans,mais sa vigueur, qui avaitétéjadis prodigieuse,

était grande encore, et il avait, comme il s'en vantait, le poignet solide. Autrefois il cassait facilement entre ses doigts un écu, absolument comme le maréchal de Saxe. Maintenant muscles et nerfs s'étaient terriblement affaiblis chez lui, mais lorsqu'il entrait dans ses colères et qu'il avait un verre de cognac de trop, Urbain Ragache était encore redoutable 11 était redouté d'ailleurs, comme to'is les méchants. Les hommes n'aiment la bonté que d'une affection platonique; ils gardent pour la force seule, et surtout po'Tla force mise au service de la brutalité et de la violence, leur estime et leur respect. On savait qu'avec Ragache il ne fallait pas badiner.

Grand, maigre, comme taillé à coups de serpe en plein tronc d'un de ces bois qui semblent durcir en vieillissant, Ragache marchait toujours droit, en se dandinant d'un air de conquérant. 11 portait sa casquette sur l'oreille, et ramenait en forme de volute au-de sus de ses oreilles une mèche de cheveux d'un blanc sale. De gros sourcils épais et drus se hérissaient au-dessus de ses paupières ridées. Des yeux gros, à la conjonctive sanguinolent, eroulaient leurs paupières gri?es flans des orbites cerclés de brun. Un gros nez empourpré, trié de fibrilles violettes, sortait de son visage maigre aux méplats durement sculptés. et laissait échapper de ses narines largement ouvertes des bouquets de poils qui rejoignaient une moustache blanche, rude comme une brosse de chiendent et légèrement teintée de jaune par les abondantes prises de tabac. Des lèvres minces

et un menton carré, assez souvent rasé de frais, complétaient cette physionomie rude, màie et antipathique qu'un clignement d'yeux, une affectation de galanterie, un sourire vainqueur et l'habituelle démarche du personnage rendait encore plus repoussante. Il y avait, dans ce sec et dur vieillard, du soudard encore vert et du Don Juan sexagénaire, deux types distincts fondus en une personnalité douteuse et déplaisante.

Ragache avait, en effet, deux coquetteries à la fois et deux vanités colossales : sa force à toutes les armes, depuis l'épingle jusqu'au canon, comme il disait en riant pour montrer ses dents dont l'émail était pourtant usé, et ses succès auprès des femmes. Ce bretteur de régiment avait été aussi, parait-il, un séducteur. Il avait fait les délices des Espagnoles, lors de l'expédition de 1823, et, après la prise d'Alger, il se vantait d'avoir apprivoisé les premières Algériennes. Quant à ses duels, il ne les comptait pas. Le plus terrible était son duel au sabre de cavalerie avec le canonnier qu'il avait presque fendu en deux, près du monument de Desaix, dans l'île des Épis, devant Strasbourg. Lorsque Ragache contait ce bel exploit, ses yeux gris pétillaient d'une flamme méchante.

— Il fallait voir, disait-il, la tète du canonnier. Une pêche coupée en deux.

Comme après tout Ragache était brave, qu'il avait servi longtemps, qu'il était couvert de blessures, il avait pu, malgré sa réputation de mauvais coucheur, obtenir d'entrer aux Invalides. Dans les premiers temps,

il avait apporté à l'hôtel ses allures cassantes et rageuses, et il parlait à tout moment de décrocher le bancal. Le gouverneur songeait aie congédier. On lui fit des observations assez vives, et comme il n'était pas d'âge ni d'humeur à gagner sa vie facilement, et qu'il trouvait bonne la soupe de l'hôtel, il baissa le ton, et au lieu de mordre, le dogue se contenta de grogner. Tous, sans en avoir peur, car le danger est un vieil ami pour ces vieilles gens, tous les invalides eussent préféré voir Ragache au diable, et subir le voisinage de cet homme était dur; mais on se fait à tout, et c'est l'inconvénient, la quotidienne douleur de cette vie en commun que des coudoiements pareils, des rencontres inévitables.

On vit là comme à bord d'un navire sans pouvoir guère s'éviter, se rencontrant sous les tilleuls des jardins, sur les bancs de l'esplanade, près du poêle de faïence, ou autour de la table ronde du réfectoire. La haine s'aigrit dans ces cœurs que la vie a desséchés peu à peu et que l'âge a rendus presque tous secs comme des éponges poudreuses. •

Cœurdeloy, depuis longtemps, ressentait contre Ragache une certaine répulsion instinctive qui n'était point de la haine, mais qui pouvait y conduire. Peu s'en était fallu aussi bien qu'au lieu de prendre en manière de plaisanterie la demande du vieil Urbain, Cœurdeloy ne se fâchât un peu : il n'entendait pas rire au sujet de Marguerite. L'espèce de petite rivalité, de pique, comme on dit vulgairement, qui existait entre

les deux vieux, était née du hasard. C'est un jardin qui en fut cause, un de ces jardins qu'on tire au sort entre les invalides lorsqu'un des possesseurs viagers viennent à mourir. Le sort avait favosisé Cœur deloy aux dépens de Ragache,et celui-ci lui en avait longtemps tenu rancune. Ces jardinets, qui longent parallèlement les deux petites avenues de tilleuls plantées devant l'aile droite et l'aile gauche du palais, ces petits jardins séparés par des palissades peintes en vert, par des treillages ou des grilles ont perdu de leur physionomie bizarre d'autrefois. Ils ne sont plus fantaisistes ainsi que jadis, ils sont devenus graves comme l'époque actuelle. On y voyait autrefois des curiosités et des élrangetés, et les goûts de chaque propriétaire s'y révélaient par l'arrangement plus ou moins original de ses deux mètres carrés de jardin. Il y avait le jardinier napoléonien, dressant au fond de quelque grotte tapissée de coquillages une sorte d'autel à Bonaparte. Il y avait le céladon élevant sous une charmille un temple secret h l'Amour et plus souvent encore à Bacchus. Un Cupidon en plâtre y voltigeait bouffi, ou, ventripotent, s'y étalait quelque silène aux chairs plissées, au-dessus de quelques pieds de réséda ou de pensées. Des devises de mirliton inscrites sur quelque guirlande de fer-blanc y faisaient songer à Cythère transportée à Sainte-Périne. Et c'étaient des jets d'eau, des petits moulins, des acrobates tournant avec le vent, quelque chose comme ces jardins où les Hollandais, dans une sorte de fantaisie asiatique évidemment rapportée du

Japon, ou de Java, multiplient les figurines, les animaux en faïence peinte ou en terre cuite.

Aujourd'hui, les jardinets ne sont plus que des jardins et quelques-uns même de fort jolis jardins minuscules, où les plantes grasses étiquetées dans leurs pots, les fleurs aristocratiques fraternisent avec les volubilis ou les capucines démocratiques. Jardins pleins d'ombre, de paix, de fraîcheur ; jardins qui font déjà songer à ceux qui ombragent les tombes, et où les pauvres vieuxviennent se reposer ou lire, reçoivent leurs visites, causent et font sauter sur leurs genoux les enfants de leurs petits- enfants.

Les fleurs y grimpent le long des charmilles; les rhododendrons, les dahlias éclatent dans-les petits parterres. Il y a , ça et là, des fru;ts, des abricots, du raisin, des prunes.

Mais le pare Cœurdeloy, en fait de jardins, tenait pour le vieux système. Il aimait les bassins où rit le jet d'eau, la girouette qui tourne au bout de sa tringle, les statuettes et les poissons. Il était classique sur le chapitre jardinet. Que de fois Ragache, en passant devant les treillages verts, regardant Cœurdeloy en manches de chemise et arrosant ses fleurs, avait-il laissé échapper un grognement ou un quolibet !

— Un propre jardin : disait-il. J'en aurais fait autre chose si le sort m'avait favorisé.

— Oui, mais voilà, répondait Cœurdeloy, le jardin m'est échu et je le garde !

A côlé du jardin de Cœurdeloy, l'ami Jupille, pos-

sesseur d'un carré de fleurs, avait élevé un autel au dieu du vin. Jupille qui, avec Bimborel, était Y intime de Cœurdeloy, professait, dans son jardinet, ses sentiments bachiques. Au-dessus de la statue de Bacchus, il avait appendu une pancarte écrite et enluminée de sa main, contenant les principaux articles du Code pénal des buveurs. C'était une de ces plaisanteries comme en font les habitués de cafés de province. Mais telle qu'elle était, el'.e avait fait rire, et Jupille en était content.

La pancarte, collée sur un morceau de carton soutenu par deux bouts de bois, autour desquels s'enroulaient des pois de senteur, s'étalait, peinte aux couleurs françaises, et attirait le regard des passants :

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