LES CLARETIE
15 septembre iS7J
Au mois de mars 1793, les troupes de l'armée de Custine, casernées dans Mayence, qu'elles avaient arraché à l'ennemi , reçurent du général en chef l'ordre de sortir de la ville et de se replier sur les Vosges. Au besoin, Cusline voulait s'enfermer dans Strasbourg pour y résister à l'armée prussienne qui venait de passer le Rhin et s'avançait, disait-on, formidable. Quelques bataillons de volontaires, renforcés d'artillerie, avaient déjà quitté la place, et campés en hâte sous Mayence, attendaient le jour avant de se
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remettre en marche, tandis que les Prussiens, au lieu de leur livrer passage pour les entourer et les écraser ensuite, se préparaient simplement à leur barrer le chemin.
Le camp dormait. On distinguait, dans la nuit, les grands plis droits des tentes grises. Les canons sur leurs affûts allongeaient leurs gueules puissantes. Un rayon indécis parfois venait frapper les cuivres et l'on apercevait vaguement des reflets jaunes. Sur le ciel les caissons se découpaient nettement, et l'on eût dit, à voir les rayons immobiles et noirs des grandes roues, d'immenses toiles d'araignées suspendues là-bas et guettant. Point de bruit, un calme mystérieux et inquiétant : ces bataillons, couchés pêle-mêle sur la terre et sous les arbres, semblaient retenir leur souffle et se dissimuler. Des lumières adoucies, trouant d*un reflet livide la toile verdie, comme une tache d'huile sur un papier brouillard, révélaient seules qu'il y avait, par là, sous les tentes, des êtres vivants. Les sentinelles marchaient d'un pas assoupi le long des batteries. On voyait aller et venir, sans presque l'entendre, quoique artilleur, son arme entre ses bras croisés, son sabre battant son mollet gauche. Il baissait la tète et songeait, ou dormait, tout en marchant. Une paillette égarée, un reflet douteux venait s'accrocher parfois au brillant de ses armes. C'était tout. Et près de là, noires et comme attentives, une file de voitures d'ambulance, avec les trousses en bataille sans doute, les bistouris aiguisés pour ouvrir les chairs, et les bêches et
les pioches, toutes prêtes pour enterrer les morts.
Étendus au hasard, jetés pour ainsi dire à terre, quelques soldats, encore éveillés, parlaient tout bas, couchés sur le sol, avec une pierre pour oreiller. D'autres, accroupis autour des feux, dormaient, leur fusil entre les jambes, leur tricorne enfoncé sur les yeux, dans l'attitude de momies mexicaines. Des officiers passaient, enveloppés dans leurs grands manteaux et frappant du pied pour se réchauffer. Seul, assis contre un arbre, à deux pas des voitures d'ambulance, un jeune homme, le regard fixe et comme perdu dans là nuit, songeait. C'était un volontaire, arrivé de Paris depuis fort peu de jours, le citoyen Michel Verdure, un mois auparavant homm'e de loi, avocat, et maintenant soldat au service de la patrie.
Il n'avait pas vingt-cinq ans. De grands cheveux noirs tombaient sur le collet de son uniforme ; un visage ma:gre, intelligent et fier, de grands yeux embrasés d'enthousiasme et point de barbe, Il ressemblait à un Saint-Just brun. Michel avait là-bas, à Paris, dans cet autre terrible et bouillant champ de bataille, un vieux père, ex-greffier auChàtelet, et qui, timide, facilement effrayé, royaliste d'ailleurs par reconnaissance et par habitude, avait poussé les haut; cris lorsque la fièvre révolutionnaire, cette irrésistible fièvre, s'était emparée de son fils.
C'était peut-être a lui que songeait le volontaire. Il avait pleuré, le vieillard, lorsqu'un matin de février, sons la neig-3, avec d'autres jeunes gens des faubourgs,
Michel était parti, chantant la Marseillaise. C'était une carrière brisée. Le bonhomme maintenant resterait seul et n'aurait d'autre but à Paris que d'aller, sur une tombe du cimetière des Enfants-Rouges, converser comme si elle entendait encore; avec la « mère du petit, » avec la morte. Peut-être, dans sa rêverie, Michel voyait-il le logis de la rue des Yieilles-Haudriettes, où il avait grandi, où ce vieillard était resté.
Ou plutôt il songeait aux combats du lendemain, à cette retraite devant les Prussiens, à cette marche en arrière, au territoire de la République envahi peut-être bientôt une seconde fois. Tout ce qu'il y avait alors d'angoisse et de résolution, de tristesse et d'espoir dans cette France assiégée, se trouvait dans cette âme de jeune homme et dans ce cœur épris de sacrifice.
Michel ne s'endormit qu'au matin. Un roulement de tambour le réveilla brusquement. Il fallait se mettre en route. Les bataillons de volontaires se formèrent, avec leurs équipements bizarres, les uns coiffés d'un tricorne roussi, d'où pendait une crinière chauve, les autres avec un mouchoir enroulé autour du front, guêtres, leurs culottes jaunies ou des pantalons rayés, frangés au bas et troués aux genoux, plusieurs avec un casque de rencontre, revêtus encore de la carmagnole, la plupart sordides, couverts de la poussière de la route ou de la boue du campement, bronzés, noircis, mais un rayonnement dans le regard, et la flamme dans leurs mouvements.
La petite troupe se mit en marche dans le brouillard
du matin. On traversait des prés couverts d'une rosée froide. Les vieux riaient de la fatigue des nouveaux ou des précautions qu'ils prenaient pour ne point ■mouiller leurs chaussures crevées. Parfois une voix s'élevait qui marquait le pas avec le Chant du Départ: une plaisanterie partait, fusée qui allumait et faisait, de rangs en rangs, crépiter le rire. Des volontaires soufflaient dans leurs doigts et se plaignaient de l'onglée. A quoi, d'une voix rude, il s'en trouvait qui répliquaient : — « Ça se plaint ! Ça a froid ! Aristocrates ! » — o.u : « Fillettes ! »
Tout à coup, quelques grenadiers, marchant en éclaireurs, se replièrent sur les bataillons. Ils venaient d'apercevoir les Prussiens, postés dans un petit bois ; les soldats de Sa Majesté attendaient au passage les soldats de la République. Les officiers commandèrent halte, et le bataillon de Michel, qui marchait en avant, se mit en devoir d'engager le combat. On entendait çà et là le bruit sec des fusils et des chiens qu'on armait.
— Eh bien, muscadin, dit un soldat à Michel d'une voix rude, voilà le moment !
— Xe crains rien, citoyen, ça ira, répondit le jeune homme avec un sourire.
Michel se retourna entendant, derrière lui, le galop d'un cheval. C'était le citoyen Rewbell, commissaire de la Convention, qui accourait, suivi d'aides de camp.
— Eh! que me dit-on? Qu'y a-t-il? demanda le
commissaire d'un ton bref lorsqu'il eut rejoint ce bataillon d'avant-garde. On a vu l'ennemi?
— 11 est à portée de canon, citoyen commissaire, répondit un des éclaireurs.
Et, comme si les Prussiens eussent voulu souligner ces pa.ules, un boulet, à quelques pas de Rewbell, passa ave: un ronflement de toupie, et s'en alla briser le tronc d'un noyer tout près delà. Le cheval du conventionnel s'était cabré en hennissant; mais Rewbell, le maintenant d'une main ferme, se tourna du côté des volontaires et leur dit :
— Citoyens, nous avons devant nous toute l'armée prussienne sans doute, et nous sommes peu nombreux. Il s'agit de passer sur le corps de ces gens-là ou de mourir. Vous avez devant vous des esclaves, et vous êtes des hommes libres. En avant !
— Vive la République î répondit le bataillon tout entier.
Michel se sentait au cœur un besoin de combat, un appétit de lutte. Les nerfs surexcités par l'insomnie, les yeux fiévreux, il planta son tricorne sur sa baïonnette : « En avant! » s'écria-t-ilen élevant en l'air son fusil. Le bataillon courait déjà du côté des Prussiens.
Au bout d'un moment, on aperçut, à l'entrée d'un bois, l'ennemi, attentif et muet. Les volontaires voulaient l'aborder à la baïonnette, lorsque la voix forte du commandant cria : « Halte ! » Les Prussiens avaient sur ce point concentré leur artillerie. Le ba-
taillon, courant de ce côté, eût été 'broyé et haché. Michel entendit bientôt les boulets gronder, et ressentit cette impression de chaleur, se trouva dans cette atmosphère d'un brun-rouge dont parle Goethe. La terre tremblait ; on distinguait, à travers le ronflement du canon, le sifflement des balles. Les volontaires, écrasés, se replièrent dans un chemin creux, tandis que l'artillerie, sous le feu des Prussiens, venait se mettre en ligne.
Michel éprouvait comme des envies de crier, de bondir, de courir aux Prussiens et de lutter corps à corps. Il regardait, autour de lui, les visages. Quelquesuns étaient pâles, tous étaient décidés. Il y avait beaucoup de blessés. Un jeune homme, la poitrine trouée, regardait couler son sang.
Le canon français maintenant répondait au canon prussien. Ce duel se prolongea pendant de longues heures. Les boulets tombaient, s'enfonçaient dans la terre, couvraient de boue les artilleurs de la tète aux pieds ou les coupaient en deux.
— Est-ce que nous resterons la longtemps ? demanda Michel.
— En avant ! dit un vieux soldat d'une voix rude.
Le commandant leva son sabre en l'air, les tambours, — des tapins de quinze ans, — battaient la. charge, et, avec de grands cris, le bataillon courut aux Prussiens. Une décharge terrible les attendait. Il y eu; dans cette foule comme le remous des épis de blé sous le vent : la troupe ondula. Michel vit tombe)
côtés des compagnons qui tout à l'heure lui parlaient. Frappés par devant ils s'aplatissaient sur le nez. Les corps, tombant sur la terre, rendaient un son mat.
— En avant ! répéta le commandant.
La charge battait toujours. Michel s'élança; mais brusquement, il lui sembla qu'il venait de recevoir un coup de canne. Étourdi, il s'arrêta, balbutia quelques mots indistincts, tourna sur lui-même et tomba à son tour.
Sa dernière pensée fut une pensée de rage :
— Les Prussiens nous écrasent !
La canonnade avait duré longtemps, et c'était vers le soir que Michel avait été blessé.
Il faisait nuit lorsqu'il reprit connaissance. Michel regarda autour de lui, cherchant à s'orienter, à deviner où il se trouvait et en quelles mains Était-il encore parmi des Français ? L'ennemi, maître de la position, ne L'avait-il pas fait prisonnier ? il se rappelait la fusillade terrible, les boulets qui fauchaient le bataillon. Il glissait sur la terre, qu'une petite pluie fine, tombée après le combat, avait faite humide. Le ciel était noir, gros de nuages. Michel ne pouvait qu'indistinctement apercevoir, dans cette ombre, des formes vagues, étendues çà et là, des silhouettes d'arbres aux branches à peine feuillées, et, — comme grandie par la nuit, — h quelques pas une charrette embourbée, brisée sans doute, et qui lui sembla énorme. Il essaya de se soulever. Il éprouvait dans la tête comme un
grand vide. Avec un effort il se mit sur ses genoux : son œil s'habituait à ces ténèbres. Il vit maintenant que les formes étendues étaient des blessés ou des cadavres. Au loin, pas une sentinelle, aucun bruit. On les avait tous abandonnés.
— Allons, se dit Michel, je ne suis pas prisonnier. Il se sentait affaibli ; son sang avait dû abondamment
couler. Il voulait se relever pourtant. Mayence, après tout, n'était pas loin ; en suivant le cours du Rhin, il y arriverait bientôt, peut-être avant le jour. On avait dû se battre près de Laubenheim. Mais s'il se trompait? S'il allait se jeter dans les avant-postes prussiens? Et puis aurait-il la force de se traîner jusque-là! Il s'était levé, et, comme il sentait sa tète tournoyer encore, il s'appuyait maintenant contre un arbre. Il lui sembla bientôt qu'il entendait, à quelques pas de lui, murmurer, avec des gémissements, des paroles françaises.
— Qui est là ? dit Mich :1. Êtes-vous blessé ?
On ne répondit pas. Michel eut cette idée, que les mots confus qu'il venait d'entendre sortaient d'une bouche d'agonisant.
— Pauvre diable ! songeait-il. Mourir là !
Michel s'était approché, titubant, de cet endroit d'où venaient les plaintes. Il éprouvait un soulagement extrême, il sentait littéralement la vie lui revenir peu à peu. Il regardait les morts étendus, assez nombreux, et dans cette nuit sans étoiles, il eût reconnu les Prussiens et les Français à leur taille, ceux-ci plus
petits et plus maigres. A deux pas de la charrette, il s'arrêta.
— A moi ! lui dit en français une voix faible, la vofx de tout à l'heure.
Il s'avança, saisit au hasard une main qu'on lui tendait, et qui se crispa en se cramponnant à la sienne.
— Vous êtes Français, n'est-ce pas ?
— Oui. Et vous ?
— Moi aussi.
— Ou ètes-vous blessé ?
— Là, au côté... Une balle...
— Fouvez-vous marcher ?
— J'essayerai !
Michel s'était penché sur le blessé, et, l'aidant à se relever, le tenait sous les bras en lui disant :
— Courage ! un effort !
— Tudieu ! fit l'autre, ce n'est pas facile ! Là, merci, monsieur....
Ce mot de monsieur fit légèrement tressaillir le volontaire : c'était un ennemi assurément qu'il secourait là. Un Français l'eût appelé citoyen.
— Allons, dit-il, vous ne pouvez pas regagner Mayence avec moi.
— Pourquoi? fit le blessé...
— Les vôtres vont peut-être revenir. Demeurez là. A Mayence, vous seriez prisonnier !
— Eh ! vertubleu, et que m'importe à moi ? Votre bras, je vous prie. Ouf! j'aime mieux être prison-
EE Yi.K.n.NTAIRE M
nier avec des compatriotes que libre avec des Prussiens.
C'était un de ces émigrés qui combattaient aux côtés du roi de Prusse et qui l'avaient accompagné en Champagne, sot cette route de Paris, où Sa Majesté stupéfaite avait rencontré le canon de Kellermanet les combattants de Valmy. Un émigré ! Michel, quelques heures auparavant, lui eût jeté le nom de traître au visage : il lui servait maintenant d'appui, le soutenait et le guidait comme un enfant. Mieux que lui l'émigré connaissait le pays; on s'était battu à quelques minutes de Weissenau, où l'on pouvait chercher asile. C'eût été peine perdue. Les habitants avaient fui et mieux valait encore aller droit à Mayence.
L'émigré avait sur lui une gourde emplie de hirs.ii. dont ils burent, l'un et l'autre, pour se donner des forces. Le petit jour venait. Cette lueur blafarde du matin montait lentement, et, du côté du Rhin, venait un brouillard froid . Michel et ce blessé étaient peutêtre les seuls êtres vivants qu'on eût laissés sur ce champ de combat. D'un pas lourd, hésitant parfois, ils marchaient sous cette lumière douteuse. Vingt fois Michel se sentit près de s'arrêter ou de s'évanouir. Ses pieds se collaient à la terre, ses oreilles bourdonnaient ; une terrible angoisse le prenait à la gorge. Il lui semblait que s'il tombait là, il y mourrait. Son compagnon, horriblement pâle, s'appuyait sur lui et ne parlait pas. Tout à coup, le malheureux s'arrêta net, et d'une voix brisée : — C'est assez, dit-il à Michel. Il poussa un
grand soupir et s'affaissa sur le sol. Michel le crut mort, et lui mit la main sur le cœur.
— Oh ! fit le blessé doucement, il bat encore. C'est tout à l'heure qu'il ne battra plus. Allons, tout est dit. Votre nom, au moins, monsieur, que je sache pendant celte dernière minute à qui je dois...
— Michel Verdure, citoyen.
Au mot de citoyen un triste sourire illumina ce visage livide de moribond.
— Citoyen: murmura l'émigré... un grand et beau mot!.. Vous êtes volontaire, vous, vous vous battez pour votre foi. Moi, je meurs niaisement, et pourquoi? Savez-vous pourquoi? J'ai émigré parce que le décret de 1790 exigeait que tout le Royal-Comtois renonçât à porter ses cheveux en catogan et prit la queue nattée comme tout le monde. Que le diable emporte le décret! J'aurais servi la République., moi ainsi, sans cette maudite... mode... mais les cheveux nattés, fi! c'est trop laid:... Bon pour des goujats.... Près d'Amiens, il y a trois ans, nous nous sommes battus pour nos coiffures contre le régiment d'Anjou-Infanterie, qui a adopté la mode nouvelle. Bah ! on se fait tuer pour pis que cela... Je veux porter nies cheveux à ma guise.... c'est bien le moins...
Il essayait de sourire et d . railler, et ses yeux, dont les prunelles s'élargissaient, regardaient à l'horizon, dans l'aurore, les tours des églises de Mayence, le clocher et la coupole duDom, qui se détachaient sur le ciel gris. In coup de vent apportait de ce côté les appels de la diane.
— La diane? fit l'émigré en tressaillant. Allons, debout, je veux mourir debout ! Soutenez-moi, dit-il à Michel.
Le volontaire le prit dans ses bras.
— A la bonne heure, fit le mourant. C'est bien. Si vous venez rechercher mon corps de ce côté, dit-il, souvenez-vous que je veux qu'on m'enterre avec cette coiffure-là. Les émigrés de Coblentz portent la cocarde blanche, les émigrés d'Angleterre portent la cocarde noire. Moi, ma foi, moi... je veux... Tenez, mettez la cocarde tricolore à mon cadavre... Après tout, les couleurs en sont plus charmantes... Mais surtout laissezlui le catogan. Ah!., au fait... Je m'appelle... vous en souviendrez-vous? le citoyen Robert de Piennes... Je dis citoyen, vous entendez ? Citoyen comme vous ! Pourquoi pas? Je vous ai bien embarrassé jusqu'ici. Oui... mais voilà votre fardeau qui s'en val Merci! Après cela la vie n'est point si chose précieuse. Et surtout battez les Prussiens !
Il tomba sur le revers d'un fossé. Michel le regarda un moment, se pencha sur lui, le secoua, lui versa sur tes lèvres les dernières gouttes de kirsch pour le rappeler à la vie. Le cœur ne battait plus.
— C'est fini, dit le volontaire.
Il regarda autour de lui pour chercher du secours, pour appeler un aide. Personne. Le jour était venu, mais dans les champs déserts les paysans effrayés n'allaient plus à l'ouvrage. Michel donna un dernier regard à M. de Piennes.' Il lui sembla qu'un sourire
d'ironique et fière résolution relevait la lèvre de ce mort, dont on apercevait les dents blanches et serrées.
— Il est mort en citoyen, songeait-il, et si on trouve ici son cadavre, on l'enterrera comme celui d'un suspect.
Michel eût arraché la cocarde de son tricorne pour l'attacher à la poitrine de M. de Piennes. Mais, blessé à la tête, il avait pour toute coiffure son mouchoir noué autour de son front. Il allait s'éloigner lorsqu'il se rappela qu'il avait gardé sur lui sa carte du Club des Cordeliers, et, la tirant de sa poche, il raya son nom d'un coup de crayon et écrivit :
« Celui-ci s'appelle Robert de Piennes, mort citoyen de la République française une et indivisible. »
— C'est bien cela qu'il a voulu, songeait Michel.
Il mit le papier entre les doigts crispés du mort et s'éloigna, regardant toujours, avec anxiété, si l'émigré ne remuait pas.
Le Dom de Mayence était encore loin. Le volontaire, épuisé, les yeux sur ce clocher où flottait indistinct un drapeau tricolore, se hâtait, comme un coureur hors d'haleine qui va tomber, mais du moins en arrivant au but. Il était, lui semblait-il, plus vaillant et plus
fort tout à l'heure, lorsqu'il lui fallait soutenir ce blessé; Sa tête, peu à peu, semblait s'être alourdie. Ses jambes, affaiblies, pliaient.
— Je ne veux pourtant pas mourir là, disait tout haut Michel Verdure...
Il avançait, marchait, redoublait d'efforts. Parfois aussi il s'arrêtait : il croyait entendre des voix, des bruits confus, des roulements de caissons. Sa blessure lui donnait comme le délire. Tout, au contraire, était calme dans ces champs où courait la sève, où s'ouvraient les premières feuilles. Dans les profondeurs de ces plaines, à l'horizon, derrière ces murailles, là-bas, sur l'autre rive du Rhin, qui eût deviné deux armées prêtes 5 s'entr' égorger? Il y avait dans l'air comme des chants d'oiseaux ou des bourdonnements d'insectes.
Exténué, Michel avançait toujours, mais le Dom paraissait s'éloigner. La route était pfàs longue qu'il n'avait cru. Ces bruits de clairon; apportés par le vent du matin, l'avaient abusé. 11 se trouva soudain pris d'une lassitude immense. A quoi bon marcher ? Pourquoi ne pas tomber là, comme l'autre, et comme tant d'autres (Je ses compagnons? Si les hussards de Cassel venaient de ce côté au fourrage, ils le traîneraient, le rapporteraient en croupe à Mayence. C'était le seul espoir. Quant à avancer maintenant, impossible. Michel éprouvait dans la tête des douleurs horribles. La fièvre lui revenait. Il se laissa aller à terre avec un soupir profond, murmura encore un de ces magiques
mots qui couraient alors sur les lèvres des mourants et s'évanouit.
Ce ne fut pas un hussard de Cassel, mais un jeune homme de Mayence, Olto Schwartzen, qui trouva Michel Verdure étendu sur le chemin. Otto, ce matin-là, était allé, herborisant, du côté de Laubenheim. Il aperçut ce corps sanglant et s'assura qu'il respirait encore: il donna les premiers soins au blessé, et avertit les avant-postes français qu'un volontaire moribond avait besoin de* secours. Des hommes d'ambulance rapportaient Michel sur les brancards déjà tachés de tant de sang, lorsqu'à la porte du grand hôpital, un chirurgien fit des difficultés pour recevoir le moribond.
— Nous sommes encombrés; les salles sont empesde malades. Emportez ce nouveau venu au Dom
ou logez les blessés chez les habitants. Que diable ! ils doivent bien nous aider un peu, je pense!
— Citoyen, dit Otto qui avait suivi, vous avez raison. 11 fit un signe aux soldats, leur dit: Venez, et les conduisit, tout près de là, à l'angle delà place Gutemberg, devant une petite maison dont il ouvrit la porte, en appelant : — Magdet !
' Une vieille femme mit soudain la tète à la fenêtre, glissant un regard dans la rue avec un air effrayé :
— C'est moi, Magdet, dit Otto, et je vous amène un blessé.
La vieille femme descendit en hâte.
— Prévenez mademoiselle de Smeyer, fit le jeune homme. Mon logis est trop étroit pour servir d'ambu-
LE VOLONTAIRE o7
lance, et je sais que le dévouement et la charité d'Elisabeth sont tout acquis à un citoyen du monde et à un Français :
Michel Verdure avait repris connaissance en route. mais pour s'évanouir de nouveau. Il revint à lui, couché dans un lit auquel rapidement Magdet mit les draps les plus beaux, et, en rouvrant les yeux, il éprouva comme une sensation de bien-être, il avait encore devant lui ce paysage indécis d'un matin de printemps frileux : la longue route solitaire; Mayence, au fond, but désiré qu'on n'atteindrait pas. Et voilà qu'il se retrouvait dans une chambre allemande, où tout luisait de propreté, — ce sourire des choses, — où les grandes armoires de chêne reflétaient le soleil de la rue. où le tic-tac d'un de ces coucous de la Forêt-Noire semblait avoir bercé son sommeil. Et tout cela était gai et sentait bon.
Il laissa échapper un soupir satisfait, le soupir enfantin des souffrants, et comme si c'eut été une plainte. à ce bruit il vit entrer doucement un jeune homme, grand, blond et maigre, puis une jeune fille qui vint à son chevet, et d'une voix douce, sans accent germanique, lui demanda :
— Souffrez-vous, monsieur ?
— Moi? fit Michel sans répondre.
Et il la regardait. Sa taille était svelte, élancée, prise dans un de ces caracos du temps, qui sculptait sa poitrine et la rendait plus charmante. De longs cheveux noirs roulaient aux deux côtés de son vidage, d'une
oS LE ROMAN DES SOLDATS
blancheur lactée. Elle ouvrait sur le blessé de grands yeux. aux prunelles brunes et pleines d'une bonté fière.
— Mais où suis-jedonc? demanda Michel. Pourquoi ne suis-je pas à l'hôpital?
— Les Français ont été repoussés par les troupes allemandes et se sont repliés sur Mayence. Vous êtes chez mademoiselle de Smeyer, citoyen, répondit le jeune homme, chez de bons patriotes allemands, qui veulent, comme vous, la liberté universelle et rêvent la grande concorde humaine !
Otto Schwartzen avait parlé avec une énergie singulière, ce la voix altière d'un tribun. De toutes ces paroles vibrantes et généreuses, Michel n'avait pourtant retenu qu'un mot : mademoiselle de Smeyer. a Mademoiselle? » Il la regardait toujours de son regard fiévreux, et Elisabeth, sans baisser les yeux, répondait à ce regard étonné par un sourire qui voulait dire :
— Soyez sur que nous vous sauverons !
La blessure de Michel n'était pas grave. Elle lui donnait pourtant assez souvent des accès de fièvre. Il s'agitait alors, voulait partir, s'élançait hors du lit, où Otto le maintenait doucement: puis revenu à lui, se retrouvant dans ce milieu calme et sain, dans des draps embriumés, avec mademoiselle de Smeyer à ses côtés, qui veillait et le regardait de ses yeux profonds, il éprouvait bientôt une sensation pénétrante, il se sentait comme rafraîchi, baigné d'une atmosphère nouvelle. Une se-
maine auparavant, il courait les champs, couchant au hasard des marches, et maintenant, dans cette hospitalière maison, il croyait retrouver le toit maternel, la noire et chère maison de la rue des Vieilles-Haudrietles.
— Comment vous trouvez-vous? demandait bien souvent la vieille Magdet avec sa voix basse ; et il semblait à Michel retrouver dans ce timbre caressant et un peu cassé, comme un accent de la mère restée làbas, à Paris.
— Savez-vous, à quoi je pense, mademoiselle? dit-il un matin à mademoiselle de Smeyer, je pense à ces malheureux soldats qui n'ont pas eu la bonne fortune d'être blessés comme moi. Je vois bien qu'à la guerre les plus chanceux sont précisément ceux-là que n'épargnent point les balles.
Peu à peu, Michel reprenait des forces, il sentait, pour ainsi dire, sa blessure s'effacer. Il se levait, il regardait, par la fenêtre, les patrouilles défiler, il écoutait tonner le canon. Il avait hâte de retourner à son poste.
— Non, vous êtes trop faible encore, disait Otto Schwartzen.
Michel s'inquiétait avant tout des travaux du siège ; il fallait qu'Otto lui apportât chaque soir les nouvelles de la journée, chaque matin les nouvelles de la nuit. C'était là le vrai remède. Les coups de feu semblaient répondre par un douloureux écho dans la poitrine du blessé, et son pouls, alors que le bruit de la fusillade éclatait, battait plus fort et plus vite,
— Vous aimez donc bien la guerre? lui demanda un jour Otto Schwartzen d'une voix lente.
— Je la hais, dit Michel, mais j'aime la République. Nous autres, Français, nous ne combattons, à cette heure, que pour la paix générale et l'affranchissement du monde. Aussi notre cause est-elle invincible.
— Vous avez raison, répliqua Olto. Cette boucherie peut devenir sainte à son heure. Mais maudits soient tous ceux q'ii la rendent nécessaire 1
Ils se connaissaient maintenant l'un l'autre. Otto Schwartzen était le fiancé d'Elisabeth. Orphelins tous deux, elle ruinée, lui pauvre, et forcé d'élever un frère plus jeune que lui, qui grandissait sous ses yeux, ils étaient entrés dans la vie, unis déjà par une communauté de malheur. Ensemble ils avaient grandi; à quelques années de distance, ils s'éiaient trouvés isolés et sans parents. Le vieux Schwartzen, maître de chapelle de l'Électeur, avait mis tout ce qu'il possédait, toutes ses ressources et tous ses espoirs, la réalité et le rêve, — sur la tète de son fils aîné. « Je fais pour toi tout ce que je puis, Otto, tu feras pour Franz ce que tu pourras. » Franz, le dernier né d'une union sainte, avait coûté la vie k sa mère. Quand le père Schwartzen mourut, l'enfant avait cinq ans. Otto, sol aîné, était déjà docteur. 11 avait marqué son passage dans les Universités par des succès vaillants. Ardent, généreux, l'àme embrasée de ce feu sacré qui venait de France, il portait en lui toute la flamme de ce grand siècle calomnié, le siècle qui a fait le plus pour l*liu-
manité et le droit, le siècle de Diderot et de Voltaire. Peu ambitieux, d'ailleurs, au lieu de porter à Berlin sa science et de chercher une vaste scène pour ses désirs, il rentra en sa maison natale, a Mayence, où il s'enferma avec ses livres, dans le vieux logis où il était né, à l'ombre de l'ancien château électoral.
il y avait longtemps déjà qu'il n'était revenu là! Il était demeuré, le front penché sur les livres, à Heidelberg, à Bonn, à Goettingue. La science avait pâli son jeune visage, maigre et fier, encadré de longs cheveux blonds, qu'il rejetait en arrière de chaque côté des tempes, et qui lui donnaient je ne sais quoi d'inspiré et de fier. Il s'était transformé, il avait grandi; mais ici tout était à sa place comme jadis, et il s'assit, avec une respectueuse émotion, dans le fauteuil où jadis s'asseyait son père. Il voulait garder le petit Franz avec lui, l'élever, l'instruire et en faire un homme.
A Mayence , il n'avait laissé d'autre souvenir que celui d'une petite fille qu'on asseyait autrefois à ses côtés, en leur faisant jouer du clavecin, dans le salon d'un pauvre gentilhomme dont son père, l'humble musicien, était l'ami. Il la retrouva, charmante, mélancoliquement souriante, orpheline comme lui ; elle lui tendit la main, ils causèrent du passé, ils remontèrent doucement vers ces souvenirs baignés de brume bleue de l'enfance. Ils se rappelaient que leurs pères, en riant, disaient jadis qu'ils les marieraient. Et la vieille nourrice d'Elisabeth, Magdet, hochant la- tète, répétait : « Xe rions pas. Les paroles des morts sont
sacrées. Oui, vous êtes fiancés dès longtemps, et le bonheur est fait pour vous. »
Le bonheur ! Ils n'avaient guère connu, ces deux enfants, que la détresse. Leur sympathie venait peutêtre de la fraternité de leurs souffrances.
— Vous rappelez-vous, disait-il souvent a Elisabeth, les soirs d'hiver, quand M. de Smeyer, prenant son violon, jouait avec mon père cette musique qu'il avait composée? Nous écoutions, nous applaudissions. Ah! ces vieux airs, je les sais toujours. Et quand je me les chante à moi-même, mes yeux tout à coup deviennent troubles, et je me mettrais à pleurer.
— N'était-ce pas cela? répondait alors Elisabeth.
Et sur le clavecin elle retrouvait les airs de l'enfance, tandis qu'Otto, tout ému, la regardait et revoyait, en la regardant, tout son passî évanoui !
Ainsi la calme idylle de leurs honnêtes amours était comme trempée de larmes. Ils se sentaient unis par ces liens d'autrefois. Ils s'étaient fiancés l'un à l'autre. Ils s'aimaient d'une affection douce, d'une fraternelle tendresse. Michel Verdure savait tout cela. Dans les causeries qu'avait fait naître cette intimité entre le blessé et le garde-malade, le volontaire s'était livré, on s'était confié à lui. Et Michel avait répondu à ces confidences d'un calme et touchant roman par sa propre histoire, bruyante, toute d'orages et de traverses.
— Vous avez vécu ici, dans ces maisons paisibles, iaissant le murmure du Rhin bercer vos rêveries. Moi, j'ai grandi dans la lutte, dans l'atmosphère de salpêtre
des dernières années de la monarchie. Je n'ai souffert ni la misère ni la faim. La bonne vieille mère veillait à tout, et trempait la soupe chaque soir. Elle se saignait, elle aussi, pour faire de son fils un savant. Je ne devins pas savant, mais de bonne heure, sur les bancs d'étude, j'appris ce que signifiaient les mots liberté et justice. J'allais aux représentations du Mariage de Figaro, applaudissant à tous les soufflets que le laquais donnait à la noblesse, et que les nobles, dans la salle, recevaient sur les deux joues en riant. J'avais vingt ans quand on prit la Bastille. J'y étais. J'ai porté sur mes épaules les prisonniers, à barbe blanche, éblouis parla lumière et tordus par la prison. J'ai senti mon cœur s'épanouir avec la Révolution, j'ai grandi avec elle. Tous les hommes qui l'ont servie, quelles que soient leurs nuances, je les ai aimés, depuis Mirabeau jusqu'à Barnave. Que de beaux spectacles! Quelles journées de fièvre ! J'ai traîné la brouette en chantant le jour de la Fédération ! J'ai eu sur la tète ce coup de soleil réchauffant d'une lumière nouvelle. Chère France! Je suis fier d'être ton fils. Mon pays, il a brisé les abus, jeté bas les préjugés, donné son cœur, donné le sang de ses veines pour la liberté du monde! La délivrance de notre patrie, c'est l'affranchissement delà votre. Liberté, le beau mot! la grande chose! Et quand nous la proclamions d'une voix si haute que l'univers entier allait l'entendre, les rois ameutés se jettent sur cette terre libre pour la dépecer comme des chiens à la curée ! Alors, un appel déchi-
rant est sorti de toutes les poitrines, le drapeau noir a flotté sur l'Hotel-de-Yille, le canon d'alarme a jeté sur le Pont-Neuf son qui-vive héroïque ; d'une frontière à l'autre ont retenti les mômes cris : La pairie est en danger ! J'ai jeté le costume d'avocat, laissé les livres et les plumes, envoyé les paperasses au vent de la Seine, et, le fusil au poing, la baïonnette en avant, je me suis jeté sur les soldats du despotisme, en soldat volontaire, avec la tyrannie devant moi et le droit derrière moi, qui, sous les balles, les boulets et les bisoaïens, me poussait par les épaules !
En parlant, Michel avait comme une fièvre qui semblait inquiéter Elisabeth. Elle attachait sur lui de grands veux étonné? et interrogateurs. Elle tremblait que la blessure du convalescent ne se rouvrît. Elle demeu- . comme fascinée, ses grands yeux sur le jeune homme exalté, et qui parlait alors comme du haut de la tribune des Jacobins. Elle laissait ses doigts s'arrêter sur les linges qu'elle cousait pour les blessés ou sur la charpie, et, muette, elle contemplait Michel, dont le regard jetait des flammes.
Alors Otto se levait tout droit, redressait sa haute taille maigre, et levant ses grands bras :
— Voilà pourquoi, disait-il d'un geste inspiré et avec un enthousiasme un peu mystique, je l'aime cette France, qui porte dans son sein la destinée de la liberté. Soldat de Dieu, dit Shakspeare, elle est surtout le soldat des peuples. Citoyen, vous ne savez donc pas que nos entrailles ont tressailli à la nouvelle de votre
délivrance? Le pont-levis brisé de la Bastille faisait tomber toutes les chaînes. Les nations sont solidaires. Vos armées de liberté sèment dans nos villages les idées de liberté, qui germeront demain. Mon Allemagne ! Teutonia ! Teutonia ! tu ne sens donc point passer sur tes forêts le vent de liberté qui vient de France ? Tu as beau envoyer contre ces combattants du droit tes légions énormes et tes grenadiers, la force vient du point où souffle l'esprit. Prussiens. Autrichiens, armée du prince royal, armée de Condé, ces volontaires auront raison de vous, car ils s'appellent le dévouement, la liberté, le patriotisme et le droit.
— Eh! vive la République ! citoyen, concluait Michel, quand Otto, recueilli, éloquent à la façon germanique d'Anacharsis Clootz ou d'Adam Lux, s'était tu. Nous sommes du même avis. Donnons-nous la main
Que de fois, après ces causeries, seule en sa chambre, Elisabeth avait-elle tout bas, avec une sorte de terreur vague, répété les paroles ardentes du soldat! Que de fois aussi Michel, avant de s'endormir, avaitil revu le regard clair de Lisbeth, — Lisbeth, comme l'appelait Otto Schwartzen, — attaché sur le sien !
Une fois guéri, il voulut sortir, reprendre aussitôt son service. Son bataillon venait, quelques jours auparavant, d'enlever Sainte-Croix aux Autrichiens. Il ramenait des prisonniers en ville, de grands cuirassiers lourds, tandis que l'église et le bourg en flammes, incendiés par nos grenadiers, brûlaient à l'horizon. On
t>6 LE RU.MAN DES SOLDATS
fit bon accueil à Michel, qui apparaissait comme un revenant.
— Hé ! muscadin, dit Brutus Toussaint, patriote enragé, qui regardait assez souvent d'un œil railleur les mains blanches de Michel, — nous ne sommes donc pas tout à fait mort :
— Pas tout à fait, citoyen. 11 me reste encore à brûler plus d'une cartouche au service de la République.
Michel croyait, d'ailleurs, en marchant par les nies de Mayence, se trouver dans une autre ville.
Le blocus, que les ennemis resserraient, s'abattait là comme une épidémie. La famine avait pris cette ville assiégée à la gorge. Les soldats, déguenillés, couraient les rues, cherchant leur nourriture au coin des bornes, aux angles des maisons, dans les détritus, comme les pourceaux. On les voyait, maigres, pâles, la barbe et les cheveux longs, couverts de poussière, les souliers percés, les uniformes en lambeaux, faire, la nuit, la chasse aux rats, et se donner ce régal de manger l'animal cuit à la hâte en l'assaisonnant de poudre. Michel parcourait, le cœur attristé, ces carrefours, qui sentaient la maladie, la faim, la mort. De vieilles femmes étaient là, accroupies, regardant la terre d'un œil fixe ; des mères présentaient aux soldats de petits enfants, qui demandaient du pain. Des spéculateurs (il s'en trouve partout et toujours) avaient établi, dans des maisons aux toits enfoncés par les bombes, des débits de viande où Ton dépeçait et vendait de la chair de cheval. Le tarif, écrit à la main, en
langues allemande et française, sur une vieille enseigne écornée par les balles, se balançait au vent en grinçant. Les soldats s'assemblaient parfois devant ces boucheries d'espèce nouvelle et protestaient :
— Comment ! disaient- ils, un chat, six francs? Quarante-cinq sols la livre de cheval ? On rançonne les défenseurs de la patrie ! les trafiquants se glissent partout! Voulez-vous leur faire concurrence, citoyens? Allons au Rhin! Le fleuve roule des chevaux morts. Harponnons-les au passage, sous les biscaïens allemands, et moquons-nous des fournisseurs !
En rentrant au logis de mademoiselle de Smeyer. d'où il n'était pas encore sorti, Michel se laissa tomber brisé, écœuré, sur un escabeau.
— Les misérables ! dit-il. Voilà la guerre ! Allemands, ils font mourir de faim les Allemands pour arriver jusqu'aux Français ! C'est horrible !
— N'est-ce pas? disait Lisbeth en le regardant
attendrie.
Otto prêtait l'oreille à la canonnade, qui, menaçante, éternelle, venait du côté du Rhin.
— Un jour se lèvera, fit-il, où l'homme n'aura plus d'autres armes que le scalpel et la charrue !
— Qu'il se lève demain! répondit Michel.
Le volontaire redevint bientôt soldat.
Ces nuits de juin, tièdes et étoilées, Michel les passait bien souvent dans la redoute du Rhin,, en sentinelle, ou, veillant, absorbé par ce grand spectacle du vaste fleuve qui se déroulait sous les murs croulants de Mayence, par tous ces bruits de la nuit, appels de sentinelles, mugissements indistincts, plaintes qui traversaient l'ombre, coups de canon qui faisaient vibrer l'air, boulets qui passaient en sifflant, lugubres hurlements de chiens, murmures prolongés de ces sombres veillées, qui ressemblaient à des veillées de morts.
Il s'inquiétait bien peu, le vieux Rhin, de ces combats qui ensanglantaient ses rives. Il coulait, large, profond, superbe, avec de grandes nappes de lumière, des paillettes, des plaques luisantes. Les clartés de la lune donnaient au fleuve une mystérieuse et sinistre allure. Parfois, on apercevait, ça et là, quelque objet indistinct que roulaient les flots, cadavres d'hommes ou de chevaux, débris de fermes incendiées, bateaux courant à la dérive. Michel, les yeux fixes, regardait tout cela, pendant que des bruits de sabres, des cliquetis d'éperons, les murmures sourds de la nuit berçaient son rêve.
11 éprouvait, comme tous les assiégés rejetés sans
secours dans Mayence, la nostalgie du pays. Que faisait-on à Paris? Que devenait la Révolution? Que disait l'Assemblée ? Que faisaient aussi la vieille mère, les amis qu'on avait quittés? Que de craintes, de terreurs, quelles angoisses ! Un matin, passant sous la grande porte, Michel entendit un grand bruit de voix ; des soldats couraient, se groupaient, se pressaient autour d'un jeune homme, un Parisien, qui venait de ramasser, près d'une batterie, un journal venu, sans aucun doute, du camp prussien, et que le vent ou le hasard avait apporté par là.
— Un journal ! Des nouvelles ! Il y a des nouvelles! criaient les soldats.
On se précipitait vers le jeune homme qui agitait triomphalement le journal au-dessus des tètes avides. Des nouvelles de France ! Il y eut dans toute cette foule hâve et souffrante un rayonnant éclair de joie. Les yeux brillaient, les pieds trépignaient d'impatience. On allait enfin savoir ce qui se passait à Paris. Michel lui-même se sentait légèrement oppressé, et il regardait ce morceau de papier jaune que tenait le soldat, avec cette expression hésitante d'un homme qui relit l'adresse d'une lettre importante avant de l'ouvrir. Que contenait-il, ce journal, et qu'allait-il apprendre à ces pauvres gens traqués, séparés des leurs, massés sur une rive du Rhin et sous les boulets ennemis ?
— Silence ! hurlait cette foule.
— Lis, Scevola !
— Lis donc !
Scevola avait jeté les yeux sur le journal, et toussant, donnant du ton à sa voix, et prenant la pose d'un homme qui se sent écouté :
— (Rosette nationale ou Moniteur universel, dit-il, n° 172, vendredi 21 juin 1793, l'an II de la République française.
— Eh ! passe donc le titre , clampin , dit Brutus Toussaint de sa voix rude.
— Ne faut-il pas tout lire, pour tout connaître? Politique... Nouvelles de Paris... Écoutez-moi ça : « Le général Dumouriez a balayé la Convention comme le vent chasse les feuilles mortes... »
— Comment ? s'écria, en jurant, Brutus Toussaint qui s'était approché.
Les auditeurs se regardaient les uns les autres. Le pauvre Scevola était devenu tout pâle, et maintenant sa main tremblait.
— Y a-t-il cela ? Qu'est-ce donc que ce sacré papier? répétait Brutus.
Michel se croyait le jouet d'une hallucination. On entend ainsi, dans les rêves, bourdonner des paroles qui vous vont droit au cœur et le brûlent. Il regardait Scevola qui jetait sur le Moniteur des yeux effrayés, et promenait ensuite ses prunelles à demi égarées sur la foule.
— Faut-il continuer, citoyens? demanda le Parisien... savez-vous que c'est affreux, ce journal-là? La Convention dissoute ! Dumouriez maître de Paris ! Le petit Capet proclamé roi sous le nom de Louis XVII et ré-
gnant avec une régence ! Tout cela est imprimé. Lisez!
Il montrait le Moniteur aux soldats qui se penchaient sur le feuillet, et tâchaient, ceux-là mêmes qui ne savaient pas lire, d'en déchiffrer les caractères.
— Mille millions de tonnerres ! répétait Brutus en serrant les poings, est-ce que c'est possible, ces choses-là? est-ce qu'ils se sont laissés, tous les bons, les Danton, les Billaud, les Romme et les autres, jeter à la porte comme des enfants ? Comment ! La République est finie ! Dumouriez a pris Paris ! Les Prussiens y sont peut-être ! Les Prussiens !
— Voyez, voyez, disait Scevola en agitant le journal. Les étrangers sont entrés par le faubourg du Temple! Mon faubourg, à moi, mon pauvre faubourg !
Les exclamations, les cris d'étonnement ou de fureur, partaient du groupe comme par explosion. On entendait, au loin, le canon de la redoute des Clubistes, qui repondait par ses grondements à l'attaque de la troisième parallèle prussienne. Michel avait envie de courir au feu, de se jeter, comme un fou, au-devant des balles et de mourir sous le drapeau républicain, puisque la République était morte. Il lui montait au cerveau comme une fièvre. Son sang battait. Tout à coup, écartant la foule brusquement, il se jeta sur le papier que Scevola tenait encore, le lui arracha des mains et, le regardant avec rage :
— Voulez-vous que je vous dise ? s'écria-t-il. Ce papier ment ! Tout ce qu'on a imprimé ici est faux. Je
n'ai point de preuves, mais j'en suis sur. Est-ce que la Convention peut périr ainsi et terminer son œuvre parla honte? La Convention chassée par Dumouriez, citoyens, cela est faux, je jure que cela est faux !
— C"est imprimé, répétait le malheureux Scevola avec désespoir.
— Regardez ce papier, continuait Michel. D'où vientil? Qui nous l'envoie? Des émigrés, peut-être, des traîtres. 11 nous dit que Paris appartient à la réaction. Si cela était, mes amis, il commencerait par déclarer que tous les citoyens dévoués ont été tués par les houzards de Dumouriez ou les grenadiers du roi de Prusse sur leurs bancs, comme les sénateurs romains sur leurs chaises curales. Où parle -t-on de la mort d'Hérault, de la mort de Desmoulins, de la mort de Cambon ! Je vous dis que ce journal en a menti. La Convention n'est pas morte! Vive la Convention !
— Vive la Convention ! répondit une voix forte, et les soldats aperçurent Merlin de Thionville arrêté auprès de Kléber.
La haute taille du soldat alsacien se dressait à côté de Merlin, dont la stature était pourtant superbe. Kléber, la tète nue, la poudre et la poussière dans ses cheveux crépus, se tenait à un ou deux pas en arri de Merlin qui, le visage échauffé, ruisselant sous son chapeau de représentant, bossue et rougi au feu, le cou découvert, l'écharpeen lambeaux, le sabre tordu, s'avança vers Michel et lui lendit la main :
. Jit-il. Et voilà qui est paMer
LE VOLONTAIRE ïs
en homme ! Ces numéros de journaux qu'on sème dans Mayence pour nous arracher l'espoir, pour meure dans nos rangs la confusion, - comme si la garnison de Mayence, comme si les soldats de la République pouvaient faiblir, -ils sont imprimés à Francfort par des mains françaises. C'est je ne sais quel rebut de faiseurs de libelles qui les fabriquent. ,11 avait pris le faux Moniteur et le mettait en pièces.) Les Prussiens les répandent parmi nous. Leurs soldats d'avant-pos tes nous les jettent comme des bombes plus terribles que les autres. Citoyens, prenez les lambeaux de ces mensonges de traîtres et renvoyez-les à l'ennemi en en faisant des cartouches.
— Vive la Convention ! répétèrent les soldats, et ce cri vibrant partit comme un bouquet d'artifice. '
Ils se partageaient déjà les fragments du journal et Merhn, ttrant de sa poitrine un papier déchiré :
— Sais-tu lire, citoyen ? dit-il à Michel.
— Le muscadin sait même le latin, répondit Brutus.
— Lis, ajouta le conventionnel.
C'était le n» 255 do journal d'Hébert : . La grande » joie du père Duchesne de voir la Constitution ac- » ceptee par tous les citoyens de Paris, ses avis à » tous les sans-culottes des départements, don' or, >' veut nous faire peur, d'arriver promptement au nr- » heu de nous, pour nous en donner ensemble des » piles éternelles de réjouissance de ce que la Ré » publique est sauvée, malgré les Brissotins, les R0-
n LE ROMAN DES SOLDATS
» landins, les Buzotins et tous ceux qu'a soudoyés » l'Angleterre pour nous mettre à chien et à chat les 2 uns contre les autres, et nous détruire par le pil- » lage, la guerre civile et la famine. »
— Vous l'entendez, citoyens ? dit Merlin de Thionville, lorsque Michel eut achevé. La Constitution est acceptée. Paris est libre. Dumouriez, traître envers la patrie, sera puni comme un traître. La Convention est toujours digne de la France, et nous, ses soldats et ses enfants, nous devons nous montrer toujours, comme nous le sommes, dignes de la Convention et de la patrie !
— Vive Merlin! dit Scevola, qui répétait : Le faubourg est libre. Ils n'ont pas mis les pieds dans le faubourg du Temple. Vive Merlin !
— Allons donc 1 fit le commissaire... Vive la Répupublique !
Il se retourna vers Kléber.
— Ces Biissiens, disait le général entre les dents avec son accent d'Alsace, ce n'est bas assez de lutter avec le fer et le feu, il faut encore qu'ils s'arment du mensonche !
— Les républicains se moquent de leurs fausses Gazettes nationales de Francfort comme de leur artillerie, répondit Merlin en souriant. Allons, viens!
Les soldats les suivirent un moment de leurs acclamations. Brutus Toussaint s'était approché de Michel, et lui tendant la main : — Muscadin, lui dit-il, décidément tu es un homme !
— J'ai foi, voilà tout. Crois-tu que la République peut finir ainsi?
— Et si elle finissait comme ça ?
— Nous nous ferions encore tuer pour elle, voilà tout.
— C'est juste.
Il y avait, dans cette ville de Mayence, un coin où Michel Verdure était sûr de retrouver un peu de joie. C'était la maison de mademoiselle de Smeyer. Lorsque Otto n'était pas au club, Michel le rencontrait là, lisant tout haut quelque maître livre, tandis que la vieille Magdet écoutait et disait à Lisbeth :
— Je ne comprends point.
Peu à peu Michel en était venu à considérer ce logis comme le sien. Il s'était senti invinciblement attiré vers cet enthousiaste Otto Schwartzen, dont le mysticisme même avait un charme. Il s'était habitué à causer avec mademoiselle de Smeyer, à se confier à elle, à se livrer, à se laisser aller à ce courant harmonieux des petits secrets qui vous entraîne et vous enivre en vous berçant.
Michel était maintenant comme pénétré d'un sentiment nouveau. Il n'avait jamais aimé. Sa jeunesse active s'était dépensée dans les premières luttes de l'aurore révolutionnaire : le jour, aux assemblées tumultueuses du Palais-Royal, écoutant pérorer l'énorme marquis de Saint-Huruge; le soir, aux Jacobins, devant la tribune où montait quelque orateur superbe. Le temps manquait pour les idylles. Toute son énergie,
Michel l'avait vouée au triomphe des idées naissantes. Il rêvait bien, comme tant d'aulres, le foyer heureux, la compagne aimée, les enfants se roulant, joyeux, sur les tapis. Mais la grande famille, la patrie, ne lui laissait point le loisir de songer à jla petite. Chacun alors remettait le bonheur possible à plus tard.
Il avait ainsi passé, ce Michel, de l'orageuse atmosphère de la rue à l'atmosphère de salpêtre des camps. Il avait marché gaiement, la pluie dans le visage, la boue aux pieds, l'enthousiasme au cœur. Puis, comme si tout cela eût été un rêve, il s'était éveillé justement au coin de ce foyer souhaité; son premier regard avait rencontré le sourire de cette compagne idéale à laquelle il songeait parfois. Il avait éprouvé cette sensation de l'homme qui sort d'une étuve et qu'on transporte, en le soignant, dans un air plu£ doux, pénétrant et sain. 11 avait éprouvé l'envie de faire halte ici, après tant de traverses et d'orages. Cette salle lambrissée de chêne, ces vieux meubles tarotés de vers, ce coucou qui poussait son cri aigu à toute heure nouvelle, ces vieilles gravures encadrées eà et là, cette maison aux escaliers de bois, tout cela pour lui c'était le paradis, un eldorado allemand où l'on eût été si bien pour se reposer, pour demeurer, pour aimer !
11 aimait vraiment cette Elisabeth, blonde, douce, et d'une grâce honnête et charmante. Il l'avait aimée d'abord par reconnaissance, mais la reconnaissance mène loin. Ii avait passé tant d'heures à ses côtés, de ces heures où les convalescents se sentent [revivre,
aspirent avec volupté l'air qui leur semble meilleur, et de leurs pieds mal affermis encore reprennent, avec des naïvetés d'enfants, possession de la terre qui les enivre ! 11 confondait cette figure de jeune fille avec les impressions de reconnaissance qu'il avait éprouvées. C'était elle, lui semblait-il, qui lui avait rendu la vie.
Pour elle, elle ne l'aimait pas encore. Mais elle aussi se sentait troublée par cette affection qu'elle devinait, — car les femmes, comme certaines gens découvrent les sources, découvrent l'amour où personne ne le soupçonnerait. Fiancée à Otto Schwartzen , elle se rappelait les promesses anciennes, elle aimait toujours et d'une affection vraie cet apôtre de liberté qui lui inspirait à la fois de l'admiration et du respect. Elle songeait pourtant, elle aussi, à cet étranger d'hier qui s'était maintenant emparé de ses préoccupations et dont le souvenir ne la quittait plus. Elle lui savait peutêtre gré des soins qu'elle lui avait donnés. Pourquoi non ? La femme est reconnaissante du dévouement qu'on lui donne l'occasion de montrer.
Michel ne devinait pas tout ce que mademoiselle de Smeyer se cachait encore à elle-même. Lorsqu'il la voyait sourire à Otto, il lui prenait des accès de jalousie, des mouvements de colère qui se fondaient en envie de pleurer. « Après tout, se disait-il, elle l'aime. » Il eût voulu fuir Mayence pour ne plus la revoir, il se jurait de ne plus remettre les pieds dans cette maison où il entrait joyeux, d'où il ressortait troublé, inquiet, et
dès le so:r même il y retournait avec des battements de cœur.
Il n'avait d'ailleurs jamais laissé échapper un mot qui pût faire soupçonner qu'il aimait celle que tout bas il appelait — comme Otto la nommait tout haut — Lisbeta.
Un soir, ils parlaient de l'avenir l'un et l'autre, et ils étaient seuls.
Elle dit doucement :
— Je suis triste, monsieur Verdure. J'ai vu tout à l'heure une mère dont un boulet a tué le fils. Les pauvres mères ! La guerre est faite contre elles. Si j'avais un enfant...
Elle sourit tristement :
— Mais j'en ai un, le petit orphelin, le cher petit Franz...
— Franz ?
— Le frère de mon fiancé . Un beau-frère, qui sera et qui est mon enfant.
Michel eût préféré qu'on lui plongeât un couteau dans le cœur. 11 prit son chapeau brusquement.
— Vous partez ?
— Oui. On se bat. Je vais me battre.
Il avait eu l'envie de dire :
— Je vais me faire tuer.
On se battait en effet, — ou plutôt on allait repousser un assaut.
C'était le 6 juillet. On savait depuis la veille que les Prussiens voulaient décidément enlever la redoute des
Clubistes. Merlin était accouru, haranguant les artilleurs, pointant lui-même les canons. Le bataillon des volontaires, que Michel venait de rejoindre. Tanne au pied, attendait. Brutus Toussaint mâchonnait sa moustache, tandis que Michel songeait à ces dernière parores d'Elisabeth et sentait ses yeux s'emplir de larmes. « Mon fiancé ! » Ce doux mot lui semblait atroce, cruel comme une ironie. 11 avait envie de se jeter audevant des balles. Que lui importait de vivre? Elle ne pouvait être à lui. Elle appartenait à Otto, ce vaillant et fier Otto, qui l'aimait , lui aussi, et de toute son âme.
Merlin parcourait les rangs et soufflait l'enthousiasme. C'était bien là celui que les Allemands appelaient le Démon du feu. 11 semblait, clans l'atmosphère de la bataille, être dans son élément.
Les Prussiens avaient cessé de bombarder la redoute, 11 s'était fait de ce côté ce silence solennellement mortel qui précède l'assaut. L'ennemi devait suivre sans doute le sillon de sa troisième parallèle, se découvrir tout à coup et bondir sur la redoute, à l'arme blanche. Fusils chargés, mèche allumée, on l'attendait. Lorsque le premier bataillon se montra, la grande voix de Merlin donna le signal : ce fut un carnage fou. La mitraille fit reculer le tlot des Prussiens, qui se reformèrent bientôt, sous le feu des volontaires, et roulèrent tumultueusement jusqu'aux canons, en escaladant les fascines.
Les volontaires s'étaient déjà précipités, la baïonnette
en avant. Michel, avec son appétit d'héroïsme, s'enfonçait dans le bataillon prussien, tète hasse, comme un taureau qui lutte, et frappait en aveugle, dans la poussière et le bruit. L'attaque des Prussiens était manquée. Ils se retiraient déjà, pêle-mêle, dans leurs fossés, et se massaient pour une nouvelle attaque. Mais les canonniers de Merlin les délogèrent bien vite. On les apercevait courant et s'abritant derrière les ouvrages en terre.
— Vive la France ! dit une voix claire derrière Michel. La redoute nous reste !..
En se retournant, le volontaire aperçut une figure pâle et maigre, mais souriante, qu'il reconnut aussitôt. C'était l'émigré de Piennes, ce compagnon [de route abandonné, laissé pour mort quelques semaines auparavant au revers d'un fossé.
— Vous, vivant?
— Et bon vivant, de par Dieu ! Je vous retrouve donc ? Je vous cherchais partout.
M de Piennes, vêtu tant bien que mal d'un uniforme semi-militaire, défroque de quelque pauvre diable, ôta son chapeau et montra à Michel une cocarde tricolore qu'il y avait attachée.
— Voici ma cocarde, citoyen, vous aviez raison, c'est la bonne !
Et se retournant, il montra à Michel sa nuque rasée.
— Voyez-vous cela? fit-il. Adieu le catogan! Il était dit que je mourrais sans le catogan du Royal-
Comtois. C'est un hussard prussien, au pré de Plomb, qui me l'a coupé d'un coup de sabre. Peste ! ces messieurs me le payeront. Ils me Pont payé, ajouta M. de Piennes en montrant son fusil.
En ce moment Merlin arrivait, suivi d'Aubert-Dubayet et de Kléber :
— Il nous faut dix hommes de bonne volonté, dit-il. Les Prussiens ont établi tout près de nous deux pièces d'artillerie qui balayent notre mur principal. Il faut les chasser ou se faire tuer. Allons, citoyens, à l'œuvre et ça ira !
Une trentaine d'hommes sortirent des rangs.
— Dix hommes seulement, dit Aubert-Dubayet.
— Tix, fit Kléber.
Les trente hommes demeuraient immobiles.
— Eh bien, dit Merlin en désignant les plus rapprochés de lui, je prends au hasard.
Il mit la main sur l'épaule de M. de Piennes.
— Toi d'abord.
— Merci, citoyen commissaire. Tu vas voir comment se comportent les ci-devant.
— Toi, ensuite.
C'était Michel.
Quand il en eut désigné dix, ils partirent. Brutus Toussaint marchait en tète. On se glissa le long de la muraille, se laissant couler par la brèche, et, une fois hors des murs, en courant, les dix volontaires abordèrent les Prussiens à la baïonnette. Ils étaient tout près des canons lorsque la batterie fit feu.
— A terre ! ditBrutus.
Le petit groupe héroïque se jeta à plat ventre, puis,
se relevant, poussa un grand cri et se précipita sur
nous. Les artilleurs furent tués sur leurs pièces.
Michel avait bondi le premier, avec une sorte de
— Bravo, citoyen, lui dit M. de Piennes qui enclouait un canon, vous êtes un Achille. Mais on eût juré que voua . iezà vous faire tuer...
— Qui sait? dit Michel...
-entait décidément envahi par une torpeur singulière; son amour grandissait, remplissait son cœur, l'absorbait. II était maintenant sombre, presque désespéré, héroïque, d'ailleurs, et, après cette journée où il avait vu la mort en face, allant demander un sourire à mademoiselle de Smeyer. Elle l'accueillit avec sa bonté charmante, sans se trahir, et pourtant laissant échapper son secret dans chacun de ces gestes, de ces regards que Michel ne savait pas comprendre.
Un soir, Michel se tenait à la fenêtre , regardant la nuit, tandis que silencieusement Elisabeth, les yeux sur un livre, semblait lire et ne lisait pas.
Cette nuit d'été, chaude, à la fois splendide et sinistre, Michel la trouvait atrocement douloureuse et se demandait si elle ne Unirait pas. Quand on souffre, on voudrait hâter la marche du temps. Être à demain, I le yœû de tous les misérables. Or, demain, pour Michel et pour l'armée, c'était l'anniversaire de la Fédération, le \h juillet, le jour patriotique et sacré.
Il se revoyait, le fusil au poing, courant à h Bastille qu'il fallait prendre, et, plus tard, brouettant au Champ de Mars, avec des femmes en robes rayées, des jeunes filles en robes blanches à rubans tricolores, la terre des fossés, et travaillant à l'autel de la Patrie. Que de souvenirs dans une date ! Et quatre ans déjà écoulés depuis ces premières et chères fièvres ! Ces éblouissements du passé lui faisaient oublier le présent, mais peu à peu sa pensée revenait à Mayence et se retournait vers Elisabeth, vers Otto, vers cette femme qu'il ne pouvait s'empêcher d'aimer, vers ce rival qu'il ne pouvait point haïr.
— Ah! la mort, encore une fois, la mort glorieuse. en plein jour, sous une balle ennemie !
Et Michel écoutait le bruit incessant du canon, il regardait dans l'air les sillons que décrivaient les bombes, clartés fugitives qui rayaient de leur tueur le ciel plein de scintillements d'étoiles.
Il n'entendit pas le bruissement de la robe d'Elisabeth ; il n'entendit point le pas de la jeune fille qui s'approchait de lui. Il se retourna vivement avec un sourire étonné, lorsque mademoiselle de Smeyer lui posa la main sur l'épaule en lui disant :
— A quoi songez-vous, Michel?
— A vous, répondit-il simplement.
Ces mots avaient, pour ainsi dire, jailli de ses lèvres : Elisabeth rougit, et tous deux, à cette fenêtre, demeurèrent un moment sans parler.
— Oui, reprit enfin Michel, je songeais à vous,
Si LE ROMAN DES SOLDATS
mademoiselle, et en y songeant je voyais passer devant moi, ironiques et railleurs, tous mes rêves d'un jour, tous mes fantômes heureux, fustigés, chassés d'un mot... Ah! je suis malheureux et je souffre bien!
— Croyez-vous souffrir seul, Michel ? dit-elle avec une lenteur musicale : la douleur est le sort commun. Il faut nous y résigner et faire notre devoir.
— C'est vrai, dit-il avec une certaine fièvre. Et puis, après tout, ceux-là seuls sont malheureux qui le veulent bien, qui rêvent, se forgent un avenir impossible et demandent à la vie ce qu'elle ne peut donner. La vie est un sacrifice, elle n'est pas une joie. Tant pis pour ceux qui, comme moi, comme tant d'autres fous, réclament en égoïstes...
Il s'arrêta, regarda Elisabeth, dont les grands yeux bleus, honnêtes et doux se levaient sur les siens.
— Et que réclarniez-vous, Michel? dit-elle.
— Moi?... Je... Et pourquoi ne vous le dirais-je pas? Car enfin, cette affection est sacrée et de celles qu'on peut proclamer. Je vous aime, mademoiselle. (Elisabeth ne fit pas un mouvement et le regardait toujours.) Oui, je vous aime, et du fond de l'àme. Je vous aime, à ne plus songer, quand je pense à vous, à cette République pour laquelle je veux mourir. Je vous aime, encore une fois, en insensé, car que puis-je espérer? Vous êtes fiancé à un autre. Que puis-je demander et attendre ?
— Mon affection, dit-elle lentement, mon amour de sœur et mon amitié. Je vous parlais de devoir, Michel;
mon devoir, c'est le bonheur d'Otto et de cet enfant qui n'a plus de mère. Le rêve, — le rêve, mon ami, c'était — ...Mais laissons cela. Ne parlons plus de cela.. .
— Comment? s'écria Michel éperdu. Qu'avez-vous dit? Non, je suis fou, n'est-ce pas?
Elisabeth tenait à la main un de ces bouquets de myosotis qui fleurissent aux bords des ruisseaux. Elle le tendit à Michel.
— Tenez, dit-elle, je vous ai dérobé un jour, — et vous ne l'avez jamais su, — un petit ruban tricolore que vous aviez laissé tomber ici. Je vous donne ces fleurs en échange. Ce sont de pauvres petites fleurs bleues, dit-elle. Selon une de nos légendes, une jeune fille qui se noyait, notre Ophélie à nous, en jeta quelques-unes à son amant en lui disant : Wergiss-meinnicht. C'est le nom de la fleur. En allemand cela veut dire : Ne m'oubliez pas!
— Ah 1 Lisbeth, Lisbeth, s'écria Michel en tombant à genoux, vous êtes bonne et je puis mourir !
Les obus passaient sur le ciel d'été, le canon jetait au loin son mugissement rauque. Et Michel, devant l'horizon plein d'étoiles, les lèvres sur ces fleurs qu'on lui donnait, demeurait prosterné.
Otto entra. Il vit le volontaire encore à genoux et Lisbeth qui le regardait.
— Citoyen, dit-il à voix haute, l'hôtel de ville est en flammes, on appelle tous les soldats à l'incendie. Debout!
Elisabeth s'était avancée vers Otto :
— Otto, dit-elle avec une dignité ûère, en montrant Miche], celui-ci est mon frère !
Pâle, Michel alla droit vers Otto :
— Adieu, dit-il.
— Je savais que vous l'aimiez depuis longtemps, répondit tout bas Olto en rejetant en arrière ses longs cheveux blonds. Pourquoi adieu?
Il ajouta de sa voix harmonieuse et mélancolique :
— Vous pouvez l'aimer. Elle ne sera ni à vous, ni à moi. Le sort n'est jamais si clément que cela!
Michel sortit à la fois heureux et navré. Elle l'aimait, il n'y avait entre elle et lui d'autre obstacle que le devoir. Elle eût pu devenir sa femme sans Otto. Il en était comme enivré et puis, en y songeant, tant d'obstacles à cet amour, un fossé si profond ! il reculait. Pas une pensée de haine ne lui vint d'ailleurs contre ce rival dont la grandeur d'àme s'imposait. Michel entendait encore cette voix douce, triste, irrésistible. 11 se fût dévoué pour lui, il admirait ce jeune homme à figure de femme qui portait en son cœur l'énergie du lion. L'incendie était étouffé.
Le volontaire rentra à la caserne et trouva Scevola essayant une jupe de femme, tandis que Brutus Tous-
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saint, clans un coin, étudiait un rôle. Les troupiers devaient jouer le lendemain, à l'occasion de la fête de la Fédération, le Siège de Lille, l'opéra qu'on avait tant applaudi, à Paris, rue Favart, et la Caverne, du citoyen Lesueur. Brutus Toussaint s'était chargé de chanter pendant un intermède la Chanson du salpêtre.
— Débuts du citoyen Toussaint, dit-il à Michel. Écoute-moi ça, muscadin.
Et d'une voix de basse-taille il entonna le refrain populaire qui sentait la poudre :
Lave la terre en un tonneau, En faisant évaporer l'eau Bientôt le nitre va paraître!
Pour visiter Pitt en bateau Il ne nous faut que du salpêtre!
Michel s'étendit sur le lit de camp, tenant encore dans sa main brûlante le bouquet de myosotis.
Le lendemain était un dimanche. Les deux armées avaient conclu pour quelques heures un armistice. Il y avait fête sur les deux rives du Rhin : les greniers donnaient leur représentation et la mort faisait relâche. Tandis que Scevola , costumé en déesse de la Liberté, récitait des vers de Marie-Joseph Chénier, les alliés, Autrichiens et Prussiens, tiraient des coups de canon pour célébrer la prise de Condé.
— Canons sans boulets, disaient nos soldats, poudre aux moineaux!
Et ils chantaient.
Michel, seul, parmi la population de Mayence, qui respirait pendant cet entr'acte du terrible drame du siège, parcourait les rues en regardant, en rêvant. Cette nuit même le bombardement recommença avec une furie plus intense. Les couvents incendiés, les magasins de poudre sautant en l'air, le bruit des écroulements de cheminées, des bris de portes faisait un infernal vacarme. Les bombes tombèrent comme grêle pendant les jours qui suivirent.
La ville tout entière était écrasée ; les murs croulaient. La coupole byzantine du Dom, criblée de boulets, semblait près de s'affaisser. Les murailles de grès rouge des monuments, noircies par la fumée de l'incendie, éventrées par les obus, se dressaient avec des attitudes lugubres. A chaque pas, la flamme et les boulets avaient laissé leurs traces. Les soldats riaient, — rire éternel de notre race, — en comparant Mayence à une écumoire. On voyait errer à travers ces ruines des ombres hâves, de pauvres diables qui cherchaient du pain. Le soir, des maisons désolées sortaient souvent, comme une protestation ironique, des bruits de fête joyeuse. C'étaient les Français qui organisaient des bals et narguaient la famine avec des entrechats.
Merlin de Thionville. dans le palais du gouverneur, invitait à ses réceptions la bourgeoisie de la ville. Une fusillade interrompait la danse. La musique était ponctuée par les coups sourds du canon. Peu importe. On dansait, et le conventionnel ouvrait le bal dans son
costume de commissaire déchiqueté par les baïonnettes autrichiennes.
Pour la disette, on s'en moquait. Les rats payaient les frais de la guerre. On parlait beaucoup du succulent dîner qu'avait offert à son état-major le général Aubert-Dubayet : un chat rôti servi au milieu de douze souris farcies de poudre. Les grenadiers criaient au gourmet.
Malgré tant de malheurs, ils savaient rire encore.
Lorsque l'arrivée des Français avait été annoncée à Mayence, la plupart des familles, entassant à la hâte leurs tableaux, leurs meubles précieux, leurs papiers dans les berlines, avaient pris la fuite aussitôt. Le gouverneur, un des premiers, réunissant ses titres, bourrant ses malles, transi de peur, était parti, laissant la population un peu effrayée, il avait emmené ses gens et jusqu'à son chien, qui trottait derrière la voiture. Le soir, dans les rues, on s'entretenait avec stupeur de ce départ soudain, qui présageait tant de malheurs. Si le gouverneur fuyait ainsi, quels désordres les Français allaient-ils donc commettre dans Mayence ? Et voilà qu'on vit arriver, passant le pont, entrant bravement par la porte de la ville, triomphant, rassuré, le chien du gouverneur, qui abandonnait son maître fugitif pour rester à son poste. Le palais du gouverneur était désert, mais la niche du chien du gouverneur n'était plus vide. — « C'est bon signe, » dirent les commères mayençaises î Les Français, en arrivant, avaient adopté le chien,
le baptisant Brunswick. On lui faisait faire l'exercice. Brutus Toussaint lui apprenait la manœuvre.
— Saute pour la République, Cn/Nsin'cA-, disait Scevola. Le chien du gouverneur sautait pour la République.
— JSn grognement pourPittet Cobourg, Brunswick! Le chien grognait contre Pitt et Cobourg.
Et les pauvres diables, sans pain, trouvaient toujours ça et là quelques miettes pour Brunswick.
Tant de misère ne pouvait pourtant durer. Après avoir tout épuisé, munitions, armes, dernières ressources, Merlin se décida à traiter. Michel errait autour de la cathédrale, un matin, lorsque Brutus lui dit avec un juron :
— Tonnerre ! c'est vexant, citoyen, nous déguerpissons ! Dorénavant on va manger à son aise, à ce qu'il paraît. Comme si un sans-culotte avait besoin de dîner autrement qu'en se serrant le ventre ! On capitule, c'est dit. Moi, j'aurais préféré crever de faim et crever ici.
— Es-tu sûr qu'on capitule ?
— Entre là, dit Brutus, en désignant la cathédrale. Michel entra dans l'église. Les hussards s'occupaient
à enlever les maigres restes de fourrage qui avaient un moment caché les tombes des électeurs et les statues des évêques de Mayence. La vieille église, le Dom, était dans un piteux état. Les bombes avaient pénétré dans le chœur, éclaté parmi ces marbres écornés. Les vitraux brisés des chapelles gardaient encore la trace du foin. Les soldats s'étaient exercés à
faire, au charbon, des moustaches aux figures des saints ; d'autres avaient cassé le nez des statues de ces terribles évèques de Mayence, qui, de leur crosse et de leur épée , faisaient trembler sur leurs trônes les empereurs d'Allemagne.
Au-dessous des inscriptions latines, les hussards avaient tracé leurs devises : « A Clémentine pour la vie. — Vive la nation! — A bas Y abbé Maury ! » -
— Est-ce que nous quittons la ville, citoyen ? demanda Michel au brigadier qui surveillait ce déménagement.
— Dans deux jours, dit-on. Ces préparatifs sentent le boute-selle. Oh ! le siège est fini !
— Les volontaires sont-ils prévenus ?
— Non, mais la division Kléber fait ses sacs.
On partait. 11 fallait quitter Mayence, quitter cette maison où mademoiselle de Smeyer demeurait. Michel se sentait le cœur serré. Il voulut aller droit à Elisabeth, lui dire une dernière fois qu'il l'aimait et s'éloigner. Mais non ; il fallait voir avant elle Otto. C'était l'heure du club et jour de séance. Pour trouver Schwartzen, il y alla.
La salle était pleine déjà, et, sous un drapeau tricolore dont les plis embrassaient un buste en plâtre de Brutus, se dressait la tribune vide encore. Les clubistes attendaient, assis sur des gradins. Il se faisait un silence tragique, et tandis qu'un amer souci plissait tous ces fronts, une résignation stoïque animait tous ces regards. Michel s'assit entre deux jeunes gens qui
causaient de la capitulation prochaine. La nouvelle en était décidément officielle.
— Les Français partis, disait l'un, le roi de Prusse voudra venger sur nous l'affront fait à ses armes. C'est notre arrêt de mort.
— Nous mourrons, répondit l'autre.
Le président du club expliquait déjà à l'assemblée la situation de Mayence. L'héroïque garnison ne pouvait plus lutter. Point de fourrages, l'incendie avait tout détruit. Plus de nourriture, on avait abattu et mangé les chevaux inutiles. Les hôpitaux encombrés de malades, et point de remèdes. Des décoctions au lieu de bouillon. La misère, la maladie, la mort par la faim. Dans tout Mayence, avait dit et répété Merlin, pas une place large comme un chapeau où un homme pût être en sûreté pendant une heure. Il fallait céder. On avait cédé. Le roi de Prusse laissait librement partir cette garnison de héros, et avec eux tous ceux des patriotes mayençais qui voudraient suivre l'armée française.
— On les échangera, ajouta le président, contre ceux des otages allemands que la République française retient prisonniers à Nancy. Et il nous faut, citoyens, remercier ici le représentant de la Convention, qui a refusé de laisser aux haines et aux vengeances de la réaction ceux d'entre nous qui ont embrassé le parti de la liberté.
— Vive Merlin ! dit le voisin de Michel avec un grand cri.
Un jeune homme s'était levé, demandant la parole, et Michel le vit monter d'un pas lent et ferme les degrés de la tribune. C'était Otto.
— Citoyens, dit-il, vous avez entendu, vous avez compris le sens de la capitulation. Les Français ont défendu nos droits et sauvegardé notre liberté. Nous pouvons les suivre et marcher avec eux, aller en France. Rien ne nous arrête. Les grenadiers du roi de Prusse nous laisseront passer. Yoiià notre droit. Voulez-vous que je vous dise quel est votre devoir ?
— Oui ! oui ! s'écrièrent plusieurs voix.
— Votre devoir est de rester sur la terre allemande, votre devoir est de ne pas quitter Mayence. Nous pouvons parler sous ce drapeau français, dont les trois couleurs disent liberté, égalité et fraternité, mais nous ne pouvons pas combattre. Allemands, nous pouvons réclamer la liberté de nos frères et du monde, nous ne pouvons pas lutter contre nos compatriotes, même dans les rangs de nos libérateurs. Suivre l'armée de la Convention, ce serait déserter la patrie. Notre place, citoyens, est sur cette terre de Germanie, qui sera libre un jour, — peut-être parce que nous l'arroserons de notre sang aujourd'hui.
— Vive l'Allemagne !
— Vive la liberté ! répondit Otto.
Michel se sentait électrisé, entraîné, il eût voulu aller droit à son rival et l'embrasser.
— Oui ! continuait le jeune homme, la liberté ne demande pas seulement des héros, elle réclame des mar-
tyrs. Nous serons ces martyrs-là. Nous serons ceux dont on répétera les noms plus tard pour dire dévouement et sacrifice à la patrie. Nous serons ces ambitieux qui veulent baptiser de leur sang les nations régénérées. Pour moi, je le jure, au nom de notre chère Allemagne, je ne quitterai point Mayence, et j'attendrai, calme, résolu, heureux et fier, l'arrivée de nos bourreaux.
Une immense acclamation retentit. D'un seul mouvement, tout ce club se leva, répétant, la main étendue, le serment de mourir sur la terre allemande. Les cœurs battaient, les voix étaient énergiques et assurées. Michel seul, les larmes aux yeux, se sentait ému.
Quand Otto descendit de la tribune, la première main qu'il rencontra fut celle de Michel.
Ils revenaient tous deux par les rues désertes, silencieux, lorsque Otto dit lentement :
— Avant de partir, citoyen, venez me voir chez moi. Je veux vous demander quelque chose, un service.
— Nous partons bientôt, peut-être. Demain, je serai chez vous. Salut et fraternité.
— Fraternité, dit Otto Schwartzen en appuyant sur le mot.
Le lendemain, 2 4 juillet, les premières troupes devaient déjà quitter Mayence. Les alliés avaient pris possession, dans la nuit, des ouvrages avancés.
Le défilé commença à midi, sous le soleil de juillet qui incendiait les édifices, couvrait le large Rhin d'étincelles et de rayons, et dorait les hauts édifices de Mayence où les bombes et les boulets avaient marqué
leurs trous à côté des dentelures gothiques. La chaussée entière était envahie par le peuple, par les curieux, par la foule, toujours âpre à tout spectacle comme à toute curée. Otto, seul, et sorti tout exprès pour voir ce spectacle, de loin, les bras croisés et l'attitude sombre, contemplait cet amas de gens se pressant pour voir partir l'ennemi et lui jeter des malédictions ou des menaces. L'immense murmure sourd de cette ville en mouvement, le mugissement qui s'échappe de la foule comme de la mer, l'attristait, et pourtant l'électrisait comme un premier grondement d'orage :
— Eh bien ! soit, pensait-il, acclamez le retour de ces troupes du roi qui traînent après elles le despotisme et la féodalité. Je mourrai pour affirmer la grande liberté que ces Français, les ennemis, emportent enveloppée dans leurs drapeaux en haillons.
Il demeurait là, lorsque tout à coup il se fit un grand remous dans tout ce monde. Des milliers de tètes se tournaient d'un même côté et un piétinement de chevaux, un bruit d'acier annonçaient un escadron en marche. C'étaient des cavaliers prussiens, sabre en main, qui ouvraient le défilé. Le soleil pailletait leurs cuirasses et y allumait un feu comme un foyer d'incendie. Les armes embrasées ressemblaient à des lignes d'acier en fusion. « Vive le roi ! » criait la foule, a Vivent les cuirassiers ! » Nains de poudre, en guenilles, les habits déchirés, héroïquement hideux, marchant allègrement. le front haut, fiers de leurs loques, les troupiers français suivaient, regardant la haie de curieux avec l'air
ironique du Gaulois que rien n'effraye. Otto voyait se dérouler, au-dessus des tètes, les baïonnettes étincelantes balancées par la marche, elles semblaient un fleuve de fer.
Otto, levant les yeux, remarquait à l'une des fenêtres de la maison de la chaussée, un homme à visage de demi-dieu, le front immense, un regard d'aigle sous d'épais sourcils, je ne sais quoi d'olympien et d'imposant dans sa beauté superbe, et qui, avec le calme dédaigneux de l'artiste qui observe, regardait tout cela passer avec une altière majesté.
Les Français défilaient. Le flot poussait les grenadiers après les volontaires, tous maigres et farouches, marchant au pas, marchant en rang, avec cette idée de faire mâle figure devant toute insulte. Les uns, les cheveux longs, ressemblaient à des paysans bretons; les autres, rasés tant bien que mal, les cheveux coupés au hasard, à coups de sabre, avaient Pair de forçats. Un tambour-major, splendide en ses haillons, jetait en l'air sa canne, dont une balle avait bosselé le cuivre. Les curieux, saisis, émus peut-être, n'injuriaient pas. On eût dit qu'ils admiraient.
— Les chasseurs! les chasseurs! s'écria-t-on.
Les chasseurs à cheval débouchaient, mettant au pas leur monture^ superbes de tenue et silencieux. On se rappelait ce qu'ils avaient fait une nuit, lorsque bon nombre de femmes et d'enfants de Mayence, fuyant la famine, s'étaient réfugiés au camp du roi de Prusse. Le roi prussien les avait chassés, eux, des
Allemands, à coup de canon, et les hussards français, accourant, avaient ramené à Mayence les femmes et les enfants en croupe sur leurs selles.
Peu s'en fallait qu'un grand cri ne sortit de cette foule venue pour maudire : « Vivent les chasseurs de Cassel! »
Tout à coup, la musique des cavaliers attaqua bravement et brusquement la Marseillaise. Ce fut comme un coup de tonnerre. Un frisson électrique parcourut toute la chaussée; Otto sentit vibrer en lui toutes les cordes du vrai patriotisme, de l'héroïsme et du sacrifice. 11 fit quelques pas en avant, écarta des curieux, et, comme transporté, il s'écria, levant les bras, jetant aux chasseurs comme un dernier adieu :
Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé!
La foule oscilla, et autour du jeune homme éclata aussitôt en menaces. On repoussa Otto, qui semblait ne pas voir et ne pas entendre.
— C'est un clubiste! dit quelqu'un. — Je l'ai vu au club, je l'ai écouté. — C'est Otto Schwartzen ! Un buveur de sang! — A mort! — Otto Schwartzen, à mort !
— Allons donc, s'écria Otto, dont l'œil flamboya, tuez-moi, puisque la liberté est morte!
Il croisa les bras, levant ses yeux bleus vers ce ciel de juillet et attendit. « A mort! à mart ! » Les foules
sont lâches. Elles ont en elles delà bête fauve; dès qu'une goutte de sang est versée, elles mordent et déchirent, mais elles hésitent devant le premier coup. Un homme à cheval se détacha d'un escadron de cavaliers qui passait, et poussant la tète de sa monture vers le groupe qui entourait Otto :
— Arrière, dit-il en se penchant il portait un uniforme de conventionné], et son sabre battait sur ses bottes déchirées). Je représente ici la République française, une et indivi sn qu'on attaquera pour avoir aimé la liberté sera vengé, sachez-le bien, par les enfants de la Kbert as un. de vous ne touche à un cheveu de ce jeune homme!
— C'est un clubiste ! A bas les clubistes ! A mort les Français!
Le cavalier se redressa, promena sur la foule un de ces regards dominateurs qui font reculer les masses, et cria fièrement :
— Je suis Merlin de Thion ville! Est-ce que vous croyez que c'est la dernière fois que vos soldats vont nous revoir? Nous les retrouverons, et Mayence aussi. Soyez prudents!
II fit signe à des officiers prussiens qu'il apercevait dans la foule :
— La promesse de votre roi est formelle. Nul ne -era inquiété ! Vous ferez respecter cette convention, j'espère!
On s'était écarté déjà et Otto était libre. Il voulait remercier Merlin, mais le conventionnel avait déjà re-
joint le groupe à cheval de commissaires français et disparaissait, aux côtés de Rebwell, leurs plumes roussies par la pluie et la poudre rayonnant encore avec leurs trois couleurs.
Otto s'éloignait, poursuivi par quelques clameurs et abattu comme tout homme qui voit s'écrouler son rêve, lorsqu'il se trouva face à face avec l'homme qu'il avait tout à l'heure aperçu à la fenêtre.
— Vous êtes perdu, lui dit ce spectateur à l'air froid. Voulez-vous que je. vous obtienne un sauf-conduit du roi de Prusse?
Ollo regarda cet inconnu, dont l'œil était à la fois sévère et attendri.
— Je ne vous connais pas, murmura-t-il, citoyen.
— Vous me connaissez, fit l'autre. Moi aussi je sais votre nom. On m'a rapporté les folles paroles que vous avez prononcées dans les clubs; certes, vous êtes fou. vous et vos pareils, mais un fou en liberté parie sagement et la sagesse est muette quand elle est esclave. Je comprends aussi votre enthousiasme pour la Révolution de France. Sous le canon de Valrny, pendant que les boulets de Kellermann couvraient de boue nos soldats décontenancés, j'ai bien vu que là et en ce jour commençait une grande époque historique. Mais il faut être prudent en notre monde, et ne s'émouvoir qu'à de certaines heures. L'art, — quel que soit un métier, et je ne connais point le vôtre, il peut devenir un art, — l'art est un calmant qui vous consolera de la politique. Schiller se consume à lutter contre des abus;
j'ai ramassé des cailloux et fait des expériences physiques pendant des batailles. Un conseil, citoyen clubiste. Quittez Mayence, oubliez ces accès de fièvre, et si dans le refuge que vous choisissez vous avez besoin de Goethe, je suis là!
— Merci, répondit Otto, fou je suis et fou je resterai, citoyen. Ma place est à Mayence et peu m'importe que ce soit une tombe. Adieu !
Il prit le détour d'une rue et Goethe le suivit des yeux longuement, comme un homme qui observe et qui n'oubliera plus.
Rentré chez lui, Otto y trouva Michel Verdure qui l'attendait. Il lui raconta cette scène.
— Les hommes, dit-il, sont une triste espèce! Pour les aimer il ne faut considérer que l'humanité.
— Mais, dit Michel, vous devez bien voir quel sort vous attend. Pourquoi demeurer? Malgré votre noble langage de l'autre soir, pourquoi vous exposer à une mort certaine ?
— Mon ami, dit Otto avec une résignation stoïque, il m'est indifférent de vivre ou de mourir. Je puis tomber aujourd'hui, les idées que j'ai défendu triompheront demain. C'est l'important. Je le vois bien que nous sommes condamnés, les clameurs de mort se sont déjà fait entendre. La meute des réacteurs est entrée à Mayence avec les Prussiens. Des bourgeois paisibles, de braves gens aveuglés par la peur menacent d'assommer tous les clubistes. Je serai peut-être
arrêté celte nuit. J'en suis heureux. A toute cause, je vous le répète, il faut des martyrs.
— Vous avez raison, fit Michel lentement.
— Je ne regrette, reprit le jeune homme, qu'Elisabeth au monde, elle et ce pauvre enfant, mon frère. Elisabeth ! je l'aimais et l'aime bien. Je l'aime plus que vous, Michel. Elle a été toute ma vie. Vous, entraîné dans l'aventure, avec cette vie de soldat qui vous attend, vous l'oublierez. Moi, je veux partir en me répétant qu'elle aimera le petit comme je les eusse aimés l'un et l'autre. Laissez-la-moi, Michel. Lisbeth sera la mère de Gretchen. Elle ne peut être la femme de personne.
— Je n'oublierai point mademoiselle de Smeyer, répondit Michel d'une voix brisée, j'emporterai partout, — et ce sera bien loin, — votre souvenir à vous deux.
Otto lui tendit la main.
— C'est l'égoïsme du mourant, dit-il. Avec son nom sur mes lèvres, l'appelant toujours ma fiancée, je tomberai mieux, j'en suis sûr.
— Nom de fiancée, nom de sœur, répondit Michel, nous l'aimons comme elle mérite d'être aimée.
Il mit sa main dans la main d'Otto.
— Vous avez la fièvre, Michel. Vous souffrez ?
— C'est mon état de souffrir, dit le volontaire.
Ils demeurèrent encore ainsi, l'un devant l'autre, debout. Tout à coup on entendit dans la rue un peloton de soldats qui défilaient en chantant un refrain de caserne et, changeant de ton, Otto dit en montrant
par la fenêtre les maisons effondrées de Mayence :
— Voilà pourtant ce qui nous a rapprochés l'un de l'autre, cette horrible chose : la guerre. Maudits soient ceux qui nous condamnent à ces crimes! Michel, je vous ai aimé parce que vous étiez le soldat de la liberté, le citoyen armé pour l'affranchissement de sa patrie et le volontaire du droit. Mais j'ai peur en entendant vos grenadiers fredonner ces chansons de soudards. Votre humeur française est belliqueuse, et je tremble qu'après les guerres de justice, quelque général \ainqueur, votre Dumouriez ou votre Moreau, n'entreprenne les guerres odieuses, pseudonymes du crime, guerres entreprises pour galonner les habits de grenadiers ou donner une plus haute paye aux officiers. Pourquoi avez- vous enfoncé les bataillons des soldats du roi de Prusse ? C'est qu'avec vous marche l'idée. L'idée contre l'obéissance passive, la foi contre la solde, l'idéal humain contre l'abdication de l'individu, voilà les véritables forces. Citoyen armé, je vous ai tendu la main; soldat marchant au pas sous un caporal, je vous eusse haï.
— Ne craignez rien, dit Michel. Nous avons des généraux qui ne font la guerre que pour arriver à la paix... Hoche appelle ses soldats mes camarades, et leur dit : Battons l'ennemi pour retrouver plus vite notre foyer vide. La France a pris les armes pour se défendre, elle ne les gardera point.
— Je le souhaite, fît le jeune homme.
Pendant qu'ils parlaient, la porte de la chambre s'é-
tait ouverte doucement, et un enfant de dix ans, blond, le visage déjà sérieux, s'était glissé derrière Otto, et lorsqu'il eut fini :
— Mon bon frère , dit-il en tendant son front où frisaient ses cheveux bouclés, pourquoi ne m'as -tu pas embrassé aujourd'hui ? Est-ce que tu es fàchi ?
— Cher enfant ! répondit-il.
Il l'attira à lui, l'embrassa à plusieurs reprises, et le montrant à Michel :
— Voilà le fils deLisbeth, dit-il avec mélancolie. L'enfant regardait , sans comprendre, avec un air
triste,
— Elle relèvera, elle en fera on homme. Mon cher et pauvre petit Franz!
Sans dire un mot, Michel reprit la main d'Otto.
— Vous avez raison, dit-il tout bas, étouffant un sanglot qui lui montait à la gorge.
Otto lui tendait les bras; il s'y précipita. Lorsqu'ils se furent un moment embrassés :
— Eh bien! dit Michel, je n'aurai point le courage de la revoir. Dites-lui que je l'aimais et que je ne l'oublierai jamais. Oh ! jamais !
Il sortit. La nuit venait. Il boucla son sac , mit le bouquet de myosotis qu'elle lui avait donné jadis dans les feuillets de son Montaigne, et dit à Toussaint :
— Quand partons-nous?
— Demain, à l'aube.
Michel prit un feuillet de papier et écrivit d'une main ferme :
« Je vous aimais, Elisabeth. Mais celui qui est digne de votre amour, c'est celui que vous épouserez. Aimez-le. C'est l'âme d'homme et de républicain la plus haute qu'ait rencontrée celui qui signe
» Votre frère. »
Il pria Scevola de porter le billet à la maison Smeyer.
Le lendemain, comme le tambour battait la diane, en dsscendant dans la cour de la caserne, sac au dos, guêtre, prêt à partir, Michel Verdure aperçut avant tous Otto qui venait à lui.
— Lisez , dit le jeune homme , en lui tendant un billet.
Le volontaire déploya le papier d'une main fiévreuse.
a. Adieu, disait mademoiselle de Smeyer. Je suis fiancée à Otto Schwartzen qui s'est lui-même fiancé à la mort. S'il n'est plus là pour élever le petit Franz, je resterai, portant son deuil, en apprenant à l'enfant qui grandira le nom du patriote mort pour son pays, et aussi, Michel, celui du fier soldat qui s'est assis à notre foyer et qui pour toujours y a laissé son souvenir.
— Ah! dit Otto, on voyant l'émotion de Michel, nous avons raison de l'aimer. Celle-là est une femme.
— Adieu, mon frère! dit le volontaire.
Le tambour battait.
— Adieu, dit Otto. Moi ici, vous là-bas, nous corn-
battrons avec le même nom sur les lèvres. Allez combattre. Moi je vais mourir.
— Vive la République ! s'écria Michel avec une sorte d'ivresse et pour secouer sa douleur.
— Vive, répondit Otto, la liberté du monde !
Le bataillon se mit en marche. Scevola sifflait le Ça ira. Brutus Toussaint jetait aux Autrichiens qu'il rencontrait dans les rues des menaces terribles. M. de Piennes, qui suivait, embrassait pour la dernière fois, tout en marquant le pas, des Mayençaises.Les ûllettes riaient et se laissaient faire.
Le bataillon devait passer justement devant la maison d'Elisabeth.
Michel se rappelait ce jour où on l'avait apporté là, mourant. Que de temps passé ! Quelles longues heures ! Et voilà que tout allait finir et que tout s'effaçait. Il lui semblait qu'il avait fait un rêve et que rien n'était arrivé.
Ses yeux se levaient pourtant vers les fenêtres closes avec une avidité tremblante, une anxiété et comme une ardente prière.
Quand il passa, il vit une main qui tremblait, tenant un bouquet de myosotis noué d'un ruban tricolore; — le ruban qu'elle avait ramassé.
Le bataillon tourna l'angle de la rue. Tout disparut. Adieu, fantômes !.. .
M. de Piennes maintenant chantait aussi le Ça ira, et l'on apercevait, sur le pont du Rhin, les soldats qui fièrement déûlaient, tète droite devant l'ennemi.
L'armée de Mayence alla se fondre en Vendée. Elle entra, baïonnettes en avant, dans ces buissons, dans ces genêts, dont chacun cachait un ennemi. Elle poussa devant elle les bandes terribles de l'armée royale. Dans ces mêlées atroces où Bourbotte et Kléber écrasaient les Vendéens , les intrépides Mayenrais marchaient en avant , donnant leur vie , donnant leur sang.
Leurs rangs s'éclaircissaient d'ailleurs. Les blancs achevaient l'œuvre des grenadiers prussiens, des hussards saxons et de la famine. Pas un ne murmurait.
Dans les haltes, dans les marches, Michel songeait à cette idylle allemande, à ce songe entrevu au bord du Rhin et disparu soudain. La fin avait été tragique. Un mot d'Elisabeth avait tout appris à ce volontaire errant, condamné à la guerre civile après avoir souhaité la paix universelle :
« Otto a été fusillé. Je suis veuve. 11 me reste le petit Franz. Oubliez -moi. »
L'oublier ! Michel n'oubliait pas. Il mêlait ce doux souvenir de femme à son ardent amour de la patrie.
Il le gardait, ce débris de tendresse unique, comme un secret amer, savouré en silence, et plus cher, et plus puissant, plus profond par son amertume même. Le volontaire avait juré de mourir avec les fleurs fanées et la fière cocarde au chapeau.
Une nuit, posté dans une petite maison incendiée à demi et dont les quatre murs écroulés offraient à peine un abri contre la pluie, Michel Verdure veillait, tandis
que M. de Piennes, accoudé à une fenêtre sans carreaux, regardait la nuit. Les soldats jouaient autour d'une chandelle de résine avec un vieux jeu de cartes crasseux. Michel pensait aux absents, songeant an:: morts. M. de Piennes, dans la nuit noire, pluvieuse, malsaine, regardait la sentinelle (c'était Brutus Toussaint ) piétiner dans la boue. Scevola fredonnait gaiement sur l'air : Adieu donc, dame Françoise, la ronde patriotique de l'almanach du père Gérard :
Jadis sur de vieilles vitres Un noble fondait ses droits.
Un caillou casse les titres, Voilà le noble aux abois.
^ sur de vieilles vitres Pourquoi donc fonder ses droits?
M. de Piennes se retourna.
— Brr, dit-il. La vérité est que rien ne me semble plus désagréable qu'une fenêtre brisée par un temps de bise. Eh bien! cituyen Verdure, nous voilà rêveur comme sir Hamlet ! A bas les Anglais donc! Pas de spleen. Voyez ce beau ciel de France, noir comme l'encre ; y a-t-il rien de plus gai au monde, je vous prie?
Michel parut secouer sa torpeur, il releva la tète.
— Vous avez raison, haut le front ! .Nous avons besoin de toute notre décision !
— Bah ! parce que ces paysans croient nous tenir et nous donneront l'assaut demain? Peste soit de leurs
faulx, je m'en moque comme d'un rhume. Laissez le jour se lever.
— Ils nous attaqueront cette nuit.
— Oui-dà ! Tant mieux. Je n'ai pas sommeil. Une bataille est un remède certain contre l'insomnie !
11 se fit un silence. Scevola continuait sa chanson :
Un comte avait sa noblesse Bien roulée en parchemin; Un maudit rat, pièce à pièce, A rongé tout le vélin ! -
M. de Piennes se mit à rire.
— Au refrain ! dit-il. Et ce refrain il l'entonna gaiement :
Pourquoi diable sa noblesse Est-elle de parchemin?
En ce moment la voix de Brutus Toussaint demandait au dehors :
— Qui vive?
— Alerte, dit Michel.
— Qui vive? répéta la sentinelle.
On entendit, dans la nuit, un double coup de feu retentissant. Tout le monde fut sur pied. Les soldats prenaient leurs fusils, se jetaient hors de leurs masures, interrogeaient la nuit.
— Les brigands sont là, dit Brutus à Michel d'une voix rauque, haletante, là. . . là.. .
Il indiquait dans l'ombre un point invisible.
— Qu'est-ce que tu as? Est-ce que tu es blessé? demanda Michel frappé du son de voix de Brutus.
— Ce que j'ai?.. Mon compte est réglé. Une balle dans le ventre. Ils ont tiré les premiers. Canaille, va : Vive la République !
Il tomba sur les deux genoux, dans la boue.
Michel, dont les yeux s'habituaient à l'obscurité, regardait une masse noire devant lui, une chênaie où devaient être tapis les blancs.
— Attendons !
Le petit détachement, les armes prêtes, se massait et se tenait coude à coude pour former un point plus petit sur ce coin de terre où le sol lui-même était ennemi.
— Qu'ils attaquent au moins de suite, disait M. do Piennes. L'attente impatiente.
On eût dit que ces paroles, murmurées tout bas,, étaient un signal. Cette nuit opaque fut rayée d'une dizaine de coups de feu. Le groupe de volontaires oscilla, on entendit des soupirs dans la nuit. Michel sentit glisser sur son épaule la tête de Scevola qui s'appuyait sur lui et une liqueur chaude lui tomba dans le cou, — du sang, le sang de son voisin.
— Feu! cria-t-il. Ah ! tonnerre!
Il était fou de rage. Le détachement avait déjà riposté. Le bruit sourd des corps qui tombent, le grincement d'armes qu'on recharge, les plaintes de blessés qu'on ne voit pas, se croisaient dans cette ombre.
— Dans la masure, dit Michel; ils sont nombreux, défendons-nous dans la masure l
— Impossible démarcher, fit M. de Piermes. J'ai la cuisse brisée.
Au même moment, comme une tribu de Mohicans qui eût bondi sur l'ennemi, les chouans se précipitaient sur les soldats, la baïonnette au bout du fusil et poussant des cris terribles. Les volontaires se sentaient entourés, cernés, sûrs d'être égorgés. Ils se battaient dans la nuit, corps à corps. Les armes, les couteaux, s'enfonçaient dans les poitrines. On se prenait à la gorge. On se traînait en hurlant dans la boue et dans le sang. Michel frappait, de son sabre, au hasard, en criant. 11 se sentit tout à coup blessé à la jambe et poussa une plainte horrible. On lui sciait la jambeavec une serpe. Il s'affaissa ; on se précipita sur lui. Des ongles s'enfonçaient dans son visage. On le garrottait. 11 voyait vaguement s'agiter dans l'ombre des silhouettes tragiques, des démons armés.
— Mais tuez-moi donc, disait- il.
La lutte continuait, — vingt hommes contre cinq cents peut-être, On emporta Michel Verdure dans la petite ferme où les républicains devaient passer la nuit. Les chouans avaient allumé dans les restes de la -haute cheminée un grand feu clair qui i ncendiait ces murailles d'un reflet rouge. Autour du feu, accroupis et joyeux, leur croix au chapeau, leur signe de ralliement sur leurs vestes, les chouans riaient. Michel regarda.
M. de Piennes, le front en sang, les jambes dans le feu, se retourna vers lui et eut la force de plier son visage à un sourire contracté, sinistre, d'une gaieté affreuse. On lui brûlait les pieds, on le chauffait.
— Les lâches ! ah î les lâches ! s'écria Michel.
— Laissez donc, laissez donc, citoyen, murmura IL de Piennes d'une voix faible, ces messieurs s'amusent.
— Ah ! misérables, on vous fusillera 1 dit Michel.
— Patience, répondit un des chefs, taillé en boucher, — Barbotin ou Six-Sous, — nous vous en ferons bien voir de plus belles !
— Et il ne crie pas ! fit un autre en mettant son poing fermé sous le nez de M. de Piennes.
— J'ai l'humeur taciturne, répondit le marquis souriant toujours. ,
Il regarda encore Michel :
— Est-ce que le cœur vous en dit, citoyen ?... Ah ! sur l'honneur, je n'ai jamais compris comme aujourd'hui l'histoire de Guatimozin !
Puis, tout à coup, grimaçant malgré son courage, il poussa un grand soupir et s'évanouit.
— A celui-ci, dit le chef en montrant Michel.
— Vive la patrie ! dit le volontaire. Vive la République !
On prit Michel, garrotté, à bras le corps et on lui mil les pieds dans le brasier. Il poussa un cri perçant, un cri sinistre, aigu, atroce. D'un mouvement terrible, il se dégagea des mains qui le tenaient, il brisa ses liens,
il bondit comme un fou, la douleur doublant ses forces, et il se précipita sur la baïonnette d'un chouan. L'arme lui entra dans le cœur.
Il lui vint aux lèvres une mousse rouge, et, les bras étendus, il tomba à côté du brasier.
— C'est de l'ouvrage de moins, fit un chouan.
— Soyons humains, répondit le chef. Cet autre-là peut respirer encore !
Et appuyant un pistolet sur la tempe de M. de Piennes, il lui fit sauter la cervelle.
On les appelait à L.., où ils vivaient presque côte à côte, les inséparables. Ils avaient fait ensemble toutes les campagnes des dernières années de l'Empire, et le hasard voulait que ces amis de régiment fussent demeurés des compagnons de vieillesse. Ils avaient le même âge, et supportaient le poids de la même destinée. Anciens soldats, après avoir arpenté l'Europe au alop de leur cheval, ils ruminaient, devenus inutiles et oubliés, leurs souvenirs de gloire.
On se les montrait, le dimanche, au Champ de Juillet, lorsqu'ils faisaient, bras dessus, bras dessous, leur promenade habituelle. Boutonnés jusqu'au menton, droits et fermes sur leurs jarrets, un large ruban rouge à la boutonnière, ils passaient, frisant leur mous-
tache giise, saluant les hommes du bout du doigt rapidement porté au chapeau et d'un air de bienveillance un peu rogue : le salut du héros à la foule. Quant aux femmes, ils clignaient de l'œil, et plissaient galamment la paupière : le salut du troubadour à la beauté.
C'était vers le milieu du règne de Louis-Philippe. Les deux amis inclinaient légèrement l'un et l'autre vers la soixantaine. Mais ils portaient leurs années d'une façon bien différente, et Lazare Fissou pouvait passer pour beaucoup moins âgé que son compagnon. Lazare Fissou, ex-îieutenant au 19e régiment de chasseurs à cheval, colonel Vincent, était mieux conservé que le gros Taverjon, son compère, sous-lieutenant au même régiment. Haut de taille, les muscles d'acier, osseux, trempé, bronzé, il se donnait cinquante ans à peine lorsqu'il voulait se mettre en frais de coquetterie ; et on le trouvait même assez généreux. L'âge avait respecté ce maigre et fier débris de la grande tourmente, et ce visage légèrement émacié, ces grosses moustaches coupant en deux une physionomie hautaine, incendiée par des yeux d'un noir terrible et brillant, ces sourcils qui se fronçaient, ces lèvres d'où sortaient, tonnants comme en plein orage, les jurons énergiques, ce front poli, jauni, cette tète aux cheveux drus, taillés en brosse au ras du crâne, et qui laissaient apercevoir sur le cuir chevelu la cicatrice blanche d'un coup de sabre : tout cela composait un personnage assez rébarbatif en apparence, mais fort doux en réa-
LES GROG-X'AïiDS H3
Iité sous cette écorce dure. Sous la carapace du soudard, il y avait un cœur de brave homme.
Lazare Fissou avait depuis longtemps quitté le service. Mis, en 18^5, à la demi-solde, convertie trois ans plus tard en traitement de réforme, il s'était, après avoir donné son sang au pays, risqué sa vie. mené la rude existence de soldat, trouvé, un beau matin, réduit aux 575 francs que lui accordait, par an, le gouvernement nouveau. Aucune autre ressource, plus de famille. Pour parent unique, un enfant qu'en mourant lui laissait sa sœur, veuve et pauvre. Sans état, sans gTande connaissance de la vie, à quarante ans, il fallait se créer une existence nouvelle, et. puisque le petit n'avait plus à compter sur personne, faire de Martial Huguenin un homme, s'il se pouvait.
— Bast, après tout, disait. Lazare, je suis moins malheureux que bien d'autres ! Quinze écus par mois, c'est quelque chose. Nous autres officiers, n:-us avons du pain cuit. Il peut être sec, il peut ê'.re dur, mais il se mange. L'essentiel est de ne pas crever defesn. Mais quand je songe à un tas de pauvres diables, partis simples soldats comme moi, et demeurés après tant de campagnes avec 1 epaulette de laine, et qui crient famine avec leurs boyaux vides, ça me fait monter les sueurs au front. Avoir tant fait de choses, tiré des coups de fusil, fourré des baïonnettes dans le ventre aux gens, pataugé dans toutes les boues et les neiges de la chrétienté, noirci ses lèvres à la cartouche et brûlé ses yeux au feu du canon, pour finir
par traîner la savate dans les villages, c'est dur. Et les autres pauvres diables qui, pour ne pas mendier, ont cassé des cailloux sur les grandes routes, nous valaient bien, nous qui avons eu de l'avancement. Fichu métier !
Le père Fissou — comme on disait — avait souvent de ces raisonnements-là. L'état militaire ne l'avait point totalement abruti, la poudre ne l'avait point à jamais grisé ! Il le prouva bien au lendemain des Cent- Jours, lorsqu'il n'hésita pas à prendre un état, et, pour gagner de l'argent au neveu, s'établit aubergiste sur la route de Paris, et, sans plus se soucier de ses épaulettes, servit la pratique, et la servit bien.
L'auberge était bien fréquentée. Les voyageurs de commerce, les jurés venus des environs pour les assises, les membres des conseils généraux y descendaient habituellement. Lazare Fissou traitait ses clients en amis plutôt qu'en pratiques. Il dînait à la table d'hôte, qu'il présidait lui-même, chaque soir faisait la partie de cartes ou de billard avec les amateurs, et, au moment du départ, offrait invariablement à chacun un grand verre de cognac. C'était la rasade del'étrier, une façon d'escompte accordée au voyageur qui réglait sa note, ou plutôt une manière de lui prouver que son hôte était son égal.
Nul, au surplus, ne se fût avisé de contester ce titre au « père Fissou, » comme on l'appelait. Lazare était à la fois estimé et aimé : estimé pour sa bravoure brutale, aimé pour sa bonté brusque et mâle. Il savait
d'ailleurs se faire respecter. Un jour, un voyageur, a table, un passant à allures bizarres, chevalier d'industrie ou d'aventure, ayant pris le dé de la conversation pour conter comment, à la Moskowa, il avait pris, lui, ex-grenadier de la garde, un drapeau à l'ennemi, Fissou, qui ['écoutait, le regarda de ses yeux noirs. L'autre continuait, accumulant les détails, multipliant les petits faits, se taillant à coups de mensonges un rôle excessif dans la bataille. La table tout entière se taisait ; les fourchettes et les couteaux étaient retombés inactifs sur la nappe, ou s'appuyaient au rebord des assiettes. Seul, Fissou, du bout de son couteau, battait nerveusement sur la table une marche qui n'existait pas.
Le conteur avait fini. On le complimentait. Son récit avait produit un effet profond. Quelqu'un proposa de boire à ce brave, et déjà on levait les verres, lorsque Fissou dit brusquement :
— Attendez !
Il regarda le narrateur bien en face et. après avoir mordillé sa moustache :
— Pardon, monsieur, dit-il, alors, comme ça, vous étiez vraiment à la Moskowa ?
— Comment! fit l'autre.
— Je vous demande si vous avez réellement essuyé le feu des Russes à la Moskowa. C'est assez clair.
— Ne viens-je pas de vous en raconter les détails ? commença le dîneur, qui se troublait un peu.
— Dans quel corps avez-vous servi?
— Dans l'infanterie.
— Le numéro du régiment?
— Le 32e.
— Le bataillon ? La compagnie ?
L'autre balbutia deux chiffres.
— Avez-vous connu Renaudot ?
— Renaudot?
— Renaudot, oui. Le capitaine Renaudot, l'avez-vous connu !
— Oui... un peu... c'est-à-dire non...
Toute la table, stupéfaite, regardait l'inconnu qui devenait pâle après avoir été un montant cramoisi, et dont l'œil vaguement inquiet cherchait son chapeau accro:ljé à une patère.
— Vous n'avez pas connu Renaudot? Alors, vous êtes un farceur, et toute votre histoire de drapeau russe est une immense blague !
— Monsieur...
— C'est que c'est la mode maintenant de se faire passer pour un dur-à-cuire. Vous, militaire ! Allons donc ! Si c'est un titre, sacrebleu î laissez-le donc à ceux qui ont acheté le droit de le porter en se faisant trouer la peau , fendre le crâne et abîmer les os de rhumatismes.
— Mais savez-vous, répliqua l'étranger en se levant,, que vou:.. m'insultez, et que je suis chez vous, descendu
.re auberge pour me faire servir, non pour me faire sermonner?
LES GROGXAUDS 119
Le malheureux n'avait 'pas plutôt dit ces mots que ses voisins, qui connaissaient Fissou, le forcèrent à se rasseoir en le tirant vers sa chaise par les basques de son habit.
Pâle de colère, l'œil étincelant, Fissou s'ttait redressé sous l'insulte et en face de l'insulteur.
— Tu as dit, blanc-bec !... Qu'est-ce que tu as dit ! Allons, voyons, répétait-il avec fureur, aie le courage de le redire, si tu n'as pas les foies blancs !
Fissou avait pris une bouteille, et, la tenant par le goulot, la balançait sans savoir ce qu'il faisait, avec ur geste effrayant.
— Baissez-vous, dit quelqu'un à l'homme au drapeau qui, plus blanc qu'un mort, se tenait coi, n'osant plus bouger. L'homme baissa le front jusqu'à embrasser son assietie tandis que la bouteille allait se briseï contre la muraille, salissant le papier peint qui représentait la prise de Saragosse, et noyant de vin les vol tigeurs de Lannes.
— Ah ! je ne suis qu'un aubergiste ! disait Fissou. Eh bien, pékin, je te fais cadeau de tout ce que tu as bu et mangé chez moi ; mais, tonnerre ! tu me rendras raison de l'insulte, et je te tue net, demain matin, ou je te flanque au lit pour six mois !
— Faites-lui des excuses, allez, répétait le voisin de l'homme au drapeau.
— Des excuses, jamais de la vie 1 s'écria Fissou qui entendait. Allons, qu'il choisisse ses témoins. Taverjon (c'était le vieux compagnon de Lazare), Taver-
jon, arrange cela. Pour demain. Aubergiste ! Il y a donc de sots métiers? Je te le ferai voir que tu n'as pas été à la Moskowa, conteur de sornettes !
Il fallut plusieurs heures pour l'apaiser. L'homme au drapeau se rés;gna à la rencontre. On devait se battre à sept heures du matin ; mais lorsque les témoins de l'adversaire de Fissou entrèrent dans la chambre, ils la trouvèrent vide. Le lit n'était pas même défait. Le héros de la Moskowa, qui n'avait qu'une valise, avait trouvé prudent de s'éloigner avec elle d'une auberge où l'aubergiste entendait si peu la réplique. On sut le lendemain qu'il était allé attendre la diligence de Périgueux sur la route de Saint- Yrieix.
— Quand je vous le disais ! fit Lazare a ses hôtes, à l'heure du déjeuner. Des clampins qui se donnent pour des grognards ! Il est parbleu bien parti sans payer. — Bah ! ajouta Fissou, je lui aurai rempli le ventre, au lieu de le lui crever ! Voilà tout. C'est aussi humiliant pour lui, et c'est plus hygiénique. Je ne veux pas la mort du pécheur. — Passe-moi la salade, Taverjon.
Taverjon ne ressemblait guère à Lazare Fissou. 11 était gros, solide, haut en couleur, trapu, l'air comiquernent féroce. On ne le voyait jamais hors de chez lui que strictement revêtu de cette tenue correcte des militaires en bourgeois. Sa longue redingote, emprisonnant son torse, faisait des plis disgracieux, et les boutonnières qui s'attachaient sur son ventre énorme
semblaient toujours près de craquer. On avait des inquiétudes profondes à contempler cette niasse de chair ainsi ficelée, et ce visage rouge, où roulaient apoplectiquement des yeux sortant de l'orbite et couverts de fibrilles rouges. Le cou, puissant, mal à Taise dans un col énorme, était brutalement serré derrière la nuque par une large boucle; le carcan montait jusqu'aux oreilles, dont les lobes carminés retombaient sur le cuir des deux côtés de la tète, comme deux grains de groseille, et la peau faisait sur le col un bourrelet de graisse qui accentuait davantage ce problème posé par les railleurs de L... : Étant donné l'épaisseur de l' ex-sous-lieutenant Taverjon et la largeur de ses vêtements, expliquer comment Taverjon peut entrer dans son gilet de flanelle.
C'était peut-être par un restant de coquetterie que Taverjon se sanglait et se bouclait ainsi. Il avait été, au temps jadis, un des beaux sous-officiers de l'armée. Nul ne portait comme lui l'uniforme des chasseurs L'Empire n'avait laissé libre que la manifestation des mollets et des pectoraux. Taverjon en profita. Ses muscles tendaient à faire éclater les étoffes fournies par le gouvernement. L'uniforme pouvait se vanter d'être bien porté. A Vienne, autour de la cathédrale, quand Taverjon traînait son sabre sur le pavé de Sant- Stephans-Platz, les petites grisettes aux bras blancs rougissaient -jusqu'aux épaules en le regardant. Le Prater avait du compter ses victimes. Mais l'âge est plein d'irrévérence, il s'était diverti à caricaturer l'A-
pollon, transformant le culosse en mastodonte. Taverjon se sentait étouffer. « C'est étonnant, disait-il parfois, comme je gonfle..» Il s'empâtait. Cette transformation le remplissait de mélancolie. Mais ce qui le navrait davantage, c'était la chute de ses cheveux, qu'il avait eus superbes et .qui n'étaient plus solides qu'aux tempes et à l'occiput.
— Ces gaillards-là fichent le camp comme des Autrichiens, disait-il avec colère.
A quoi Fissou répondait en riant :
— Que veux-tu ? l'hiver approche. C'est la chute des feuilles.
Cette perspective de l'hiver ne réjouissait pas Taverjon. Aussi bien, il luttait contre l'avenir avec énergie. Il se condamnait à l'élouffement pour conserver la rectitude de sa taille. Jamais supplice chinois ne fut plus inhumain que celui que s'infligea, durant des années, le bellâtre en retraite. On ne doute pas qu'il n'eût crevé comme un ballon qu'on crève, s'il n'eût mis desentr'actes à ses tortures volontaires. Rentré chez lui, Taverjon, qui tenait, au dehors, à garder son prestige, se mettait à l'aise, se reposait, soufflait et s'évasait en liberté. Sa fille (Taverjon avait eu, dans ses campagnes, une fille qu'il avait élevée, payant sa pension de loin et l'adorant sans la connaître;, l'attendait toujours arec un grand verre d'eau vinaigrée et des sels, en cas d'apoplexie. Dès qu'il rentrait, elle le faisait asseoir, lui détachait avec peine ce terrible col qui le guillotinait, et lui passait de l'eau sur Je front et les tempes
LES GiUKXARDS 123
Alors, ïaver'on enlevait ses habits trop étroits, se glissait dans une robe de chambre à ramages jaunes, plantait sur son oreille droite une calotte de velours brodé, s'enfonçait dans un vaste fauteuil, qui craquait d'aise sous le lai— 9 dos du maître, et, tout en fumant sa pipe, tournait les feuillets, un peu fatigués, des Victoires et conquêtes. Souvent il s'interrompait, regardait son feu, et dans les pétillements de la flamme, dans ces cassures un peu fantastiques de la braise, il lui semblait revoir quelque chose du passé. La chanson du bois trop vert, le craquement des branches sèches berçaient la rêverie du gros homme, qui, après avoir évoqué bien des images rouges de sang ou noires de salpêtre, tant de choses lointaines, évanouies avec la fumée du canon, laissait retomber sur ses yeux ses paupières grasses, les relevait, les fermait, luttait contre le sommeil et s'endormait enfin en ronflant pacifiquement.
C'étaient là ses plaisirs d'hiver quand il n'allait pas chez Fissou jouer au billard pour se faire maigrir, eu aux dominos pour se distraire. Le printemps et l'été lui réservaient des joies plus douces. La maison qu'habitait Taverjon, à dix pas de l'auberge de Lazare, donnait sur un petit jardin dont l'ancien soldat avait la jouissance. Les beaux jours venus, le sous-lieutenant retraité ne quittait point ce coin de terre. Cet homme au poignet solide, et qui avait, au temps jadis, si galamment fendu les crânes, adorait deux choses, comme un ours aimerait une étoile : les femmes et les fleurs.
L'âge lui défendait de cultiver les intrigues nouvelles : il s'en consolait en faisant la cour aux violettes. Ce n'était point le soldat laboureur, fort à la mode à cette époque, c'était le soudard jardinier.
Il allait et venait dans ce jardin, comme un immense phalène pansu. Ses larges mains, aux gros doigts velus, cl lifTonn aient agréablement la collerette des marguerites. On le voyait, en bras de chemise, un chapeau de pai le sur le front, ses larges bretelles brodées d'emblèmes militaires soutenant son pantalon à la houzarde, arroser, bêcher, greffer, s'éponger, souffle:- et s'interrompre de temps à autre pour chanter quelque romance de son bon temps sur de la musique de Plantade ou de Dalvimare.
Tout en jardinant, il fumait. Il fumait sa [ipe préférée, celle qu'il appelait la pipe du Prussien ; un souvenir de Lutzen. Vers la fin de la bataille, Taverjon avait fendu la tête à un soldat de la landwehr, qui ne voulait pas se rendre, et comme c'était l'heure du repos, il s'était couché, tenant en manière de dragonne la bride de son cheval par la main. Au milieu de la nuit, il y avait eu une alerte. Taverjon s'était réveillé, et, comme il allait remonter à chevai, voilà qu'il aperçut, dans la nuit, un point lumineux, une lueur de c'jarbon qui avait comme des soupirs d'haleine. Pauvres faibles soupirs qui allaient s'affaiblissant, s'éteignant. Taverjon s'approcha. C'était un homme couché de son long, le dos appuyé contre un arbre, et qui fumait.
— Vous avez de la chance, vous ! dit Taverjon. Pouvez-vous me passer du tabac ?
Dans l'ombre, l'autre fit un léger mouvement, et, d'une voix faible, avec un accent allemand très-prononcé :
— Non, dit-il, pas de tabac, mais si vous voulez ma pipe...
Il la tendit à Taverjon.
— Ce n'est pas de refus, l'Alsacien, dit le chasseur.
Le lendemain, au matin, il voulut regarder celui qu'il appelait l'Alsacien. C'était un Prussien, le soldat de la landwehr qu'il avait sabré la veille. Un pauvre garçon de vingt-cinq ans, blond, avec des yeux wergiss-mein nicht. Pour endormir sa douleur, pour se griser, comme avec du hascliich, peut-être par superstition ou par souvenir, le blessé avait voulu, dans un dernier effort, fumer et laisser sa vie partir avec la fumée. Taverjon se pencha vers lui, le toucha. L'homme était froid.
— Coup de sabre bien appliqué, fit le chasseur. Pas de chance. Bah ! je garderai la pipe ! Belle porcelaine et une tête de femme peinte là-dessus. Une blonde, un portrait. Farceur, va ! ajouta-t-il en donnant un dernier regard au cadavre qui, les cheveux collés par le sang, les yeux ouverts, semblait sourire.
Jamais Taverjon ne fumait de meilleures pipes que dans la pipe du Prussien. Il l'avait entre les dents, tout en passant la revue de ses roses, et il ne la reti-
rait que pour fredonner Bocage que Vaurore, Vivre loin de ses amours ou :
Un jeune troubadour Qui chante et fait la guerre Revenait chez son père, Rêvant à son amour.
Ces romances soulignaient, pour Taverjon, les souvenirs de guerre , comme le trémolo de l'orchestre accompagne les scènes de mélodrame. Il les aimait si fort, qu'il avait voulu faire apprendre à sa fille la harpe, instrument cher à ses oreilles charnues. Mais la jeune fille, comprenant qu'elle serait ridicule, avait refusé. Elle était fort intelligente, charmante et bonne. Son père avait voulu l'appeler Méloé, du nom de l'héroïne de Marmonteï, dans les lncas (un livre qu'il avait lu, par hasard) , mais elle préférait qu'on la nommât Claire.
Aussi Taverjon trouvait qu'elle n'avait point de goût.
Claire marchait sur ses dix-huit ans, comme on dit, ou plutôt elle marchait avec ses dix-huit ans. Elle était grande, bien faite et brune. Taverjon regardait parfois avec mélancolie la chevelure superbe de sa fille, en se disant qu'il avait eu justement ces cheveux-là.
Il prétendait que Claire avait une nature essentiellement aristocratique.
— Quoi d'étonnant à cela? disait-il parfois avec de discrets clignements d'yeux. Si je vous nommais la duchesse à qui je dois une bonne fortune et une belle fille...
Taverjon eût été bien embarrassé de la nommer. La vérité est que Claire était l'enfant d une vivandière, que le sous-lieutenant avait retrouvée, vers 1820, veuve, et tenant à Paris un débit d'épiceries dans les quartiers pauvres. On s'était reconnu ; on avait parlé des étapes de 1813 et 18U; on avait renoué les propos interrompus par la défaite, et Taverjon avait trouvé la bonne femme un peu mûrie par six années, mais toujours appétissante. Claire était née, et la vivandière, emportée par une péritonite, était morte après avoir eu à peine le temps de l'embrasser. C'est alors que Taverjon, qui battait le pavé depuis la Restauration, avait repris le chemin du pays et s'était établi à L... auprès de Fissou, à qui parfois, lui montrant Claire qui grandissait :
— Un fameux parti pour ton neveu, disait-il. La fille d'une duchesse ! Il aura de la chance, le petit Martial !
Et Fissou, au risque de se fâcher avec Taverjon, qui ne plaisantait pas, répliquait :
— Tu ne te corrigeras donc jamais, toi ! On la connaît, ta duchesse^ Thérèse Fernand ! Je sais. Elle valait bien toutes les duchesses de la terre, la pauvre fille qui vous ramassait les amis sous les balles et faisait le coup de feu avec nous, en brave femme et en
bon garçon. Mais tu avoueras qu'elle n'était pas duchesse. Et si Martial, en grandissant, ressemble à son oncle, il se moquera de cette noblesse absente comme d'un zeste de citron. Ce qui n'empêche pas que je ne le plains guère d'avoir sur la planche une fillette comme mademoiselle Taverjon !
— Tu ne le plains pas î Je crois bien, des yeux pareils, où en as-tu vu? Moi-même, Fîssou, j'en ai bien vu ! je n'en ai jamais vu de cette taille-là. Sacrebleu ! et pourtant quand je pense à toutes les malheureuses... En Autriche, en Espagne, à Moscou... Et les Françaises, je n'en parle pas ; j'en ai vu, je puis le dire, de toutes les couleurs et de toutes les conditions. Eh bien, vois, l'homme n'est jamais content, j'ai une douleur.
— Laquelle?
— Je n'aurai jamais vu se réaliser un de mes rêves : j'aurais voulu (cela me tenait au cœur; j'aurais voulu une sœur de charité.
— En costume?
— Oui, en uniforme.
Lazare Fissou avait un autre rêve. Il se contentait de souhaiter que son neveu Martial épousât la fille de Taverjon. Martial achevait son droit à Paris, et les recettes de l'auberge payaient largement ses droits d'inscription. Une fois reçu avocat, il revenait à L..., s'y établissait, s'y faisait inscrire au tableau, et y vivait heureux entre sa femme et les deux vieux amis, qui raconteraient à tour de rôle leurs campagnes.
a Après quoi, ajoutait Fissou, je pourrai me faire signer ma feuille de route et partir. J'aurai fait mon temps. Les petits seront heureux. »
Les petits, comme il disait, avaient en effet le bonheur en perspective et comme à portée de la main, car ils s'aimaient. Ils avaient grandi ensemble, et, quoique ces amitiés enfantines ne s'épanouissent pas d'ordinaire en amour vrai, ils s'étaient senti peu à peu, à l'heure des affections inconscientes, tout naturellement attirés l'un vers l'autre. Ils se voyaient assez souvent. à toutes les vacances de Martial, et régulièrement s'écrivaient. Martial avait ainsi trouvé, en entrant dans la vie, ce que souhaite chacun de nous, la compagne dévouée de toute une existence. Et Claire avait rencontré dans Martial, non point son rêve, — elle ne rêvait pas, — mais le dévouement fraternel et saint, et cette assurance, — qui rend si fière une femme, — qu'avec celui-là elle serait respectée, estimée, protégée. Nul obstacle entre ces deux êtres, unis l'un à l'autre par une affection profonde, sans passion fiévreuse, chaste, dévouée, assurée par son calme même contre tous les dangers de l'avenir.
« Nous serons bientôt l'un à l'autre, » écrivait Martial à Claire.
Et Claire répondait, l'honnête et brave fille :
a Bientôt ! »
Leur humble roman ne connaissait ni traverses, ni chocs, et ce n'était ni Fissou, ni Taverjon, les inséparables, qui pouvaient entre eux apporter l'orage.
— Vois-tu, Taverjon, disait Lazare, notre amitié nous survivra dans ces enfants.
L'histoire de ces deux hommes, enfouis ainsi au fond de leur province, tient d'assez près à la grande histoire pour être racontée.
On ne les voyait à L..., que vieux et usés, non pas arrivés au port, mais bien plutôt rejetés sur la grève ; et on ne savait demander a ces deux épaves du naufrage le secret de la tempête. Ils personnifiaient cependant tout un régime. Ils incarnaient le militarisme tout entier. Ils étaient l'Empire ambulant. Ils pouvaient vraiment passer pour la vivante personnification de la force brutale, et leurs souvenirs étaient faits avec ce qu'on appelle la gloire.
Dobs ses dernières années, Lazare Fissou n'aimait pas beaucoup à regarder dans le passé. Lorsqu'on le priait de raconter, d'évoquer toutes ces choses évanouies, il éprouvait l'espèce d'hésitation instinctive qu'il eût ressentie à descendre, par exemple, dans un puits. Sait-on ce qu'il y a au fond de ces trous sombres ? Il hochait la tête comme un homme converti à qui l'on parlerait de ses croyances passées. 11 disait volontiers (et c'était son mot) : « Demandez à Taverjon. » C'était interroger un muet. Taverjon n'avait gardé de ses campagnes qu'un souvenir vivant, celui de l'Empereur. Il racontait volontiers que Napoléon avait un petit chapeau, une redingote grise, un cheval blanc, et qu'il tutoyait les soldats en les appelant tous par leur nom (ce qu'on ne verra plus après lui, disait
Taverjon) ; mais ses souvenirs n'allaient pas plus loin. Toute la philosophie de la guerre et du règne tenait pour lai dans la tabatière du grand homme.
Fissou n'était pas un grand clerc ni un puissant philosophe, mais il avait du moins le sens des choses et savait conter. Quand il se livrait, c'était merveille. On faisait cercle autour de lui, dans la salle à manger de l'auberge, et, debout, ses yeux noirs jetant des étincelles, il parlait, entraîné par ses souvenirs et ne s'arrêtait plus. Taverjon, retenant son souffle, qui ressemblait d'ordinaire à un mugissement, écoutait, baissait la tête affirmativement de temps à autre, ou disait de sa grosse voix en se frappant sur la cuisse : — Nom de nom !
— C'est en 1805, ma foi, disait Fissou, c'est le 14 décembre 1805 que nous partîmes, Taverjon et moi. Il y en avait encore d'autres du pays, des gars solides qui ont mangé de la neige en Russie et qui ne l'ont pas digérée. 11 y avait Roche, Mauriac, le petit Chervin, des amis d'enfance. Nous avions joué ensemble au pique-romme, étant gamins. Maintenant il fallait jouer du bancal et de la baïonnette. Bah! on était content. Tu t'en souviens, Taverjon ! Taverjon chantait tout le long de la route. J'entends encore sa chanson :
Un tissu de ses cheveux
Est le seul bien <[ui me reste!
On nous envoyait à Bourg, dans l'Ain, rejoindre le régiment où nous devions être incorporés . C'était son idée à Vautre, de mettre comme ça les pays dans le même corps. Il leur disait ensuite, au moment où ça chauffait : « Allons, mes Picards, en avant !» ou : « Eh bien: vous n'êtes donc plus les ûls d'Alsace? » Et Tamour-propre est une chose si drôle (il y en a qui disent si bête), qu'on se sentait comme poussé par les épaules, et qu'on se serait fait hacher en attaquant des batteries ou en enfonçant un carré.
En attendant, nous allions pataugeant dans la boue de décembre, le long des grandes routes. Car, pour prendre une voiture, il n'y fallait pas songer. On avait dans sa poche, quoi? des sous, quelques pièces blanches, tout juste ce qu'il fallait pour payer les aubergistes jusqu'à Bourg. Après quoi le gouvernement se chargerait de nous nourrir. Je marchais sans mélancolie, ne laissant derrière moi personne. Soldat, autant valait cet état qu'un autre, et j'étais du moins sur d'avoir mon pain cuit. Il ne me déplaisait pas, d'ailleurs, de tomber sur les Prussiens, que j'ai toujours détestés. Je mourrai en les détestant. Mais tous n'avaient pas mon humeur, et j'en voyais qui, pendant les étapes, hochaient la tète ou traînaient le pied, ou encore se détournaient pour essuyer du revers de la main leurs
yeux gonflés, qui restaient rouges. Taverjon les appelait, en haussant les épaules, un tas de mauviettes.
Voilà qu'en route, à Aubusson, dans un cabaret ou nous étions descendus, des dragons à qui nous n'avions rien fait s'amusèrent, en apprenant que nous rejoignions le corps, à nous demander si l'Empereur avait l'intention de faire la guerre avec des blanc-becs comme nous. C'étaient des égyptiens, des fameux qui avaient servi sous Kléber. Ils nous regardaient d'un air malin, en frisant leurs moustaches, et, assis à une table en face de la nôtre, trinquaient, tout en faisant du bruit avec leurs sabres. Je me sentais agacé, et je regardais Taverjon, qui n'avait pas encore un poil de barbe, mais qui caressait d'un air de mauvaise humeur une barbiche absente. Les autres pays, un peu pâles, se tenaient le nez dans leurs verres et ne bougeaient pas.
— Et où diable va-t-on vous incorporer ? dit à la fin un dragon, un gaillard énorme, roux comme Judas, et large d'épaules comme un tonneau.
— Dans le 19e chasseurs à cheval, rien que ça, répondisse.
— Des cavaliers, vous?
Il avait l'air de se moquer; sans doute il nous avait pris pour des fantassins : je vous demande un peu !
— Ça vous afflige, dragon"? lui dis-je en me levant mon verre à la main, et en allant de son côté pour le regarder dans les sourcils.
— Ça ne m'afflige pas, dit-il, seulement un cavalier
doit être un gaillard. Es-tu bien sur de boire le rare d'eau-de-vie que tu tiens là sans tousser?
On a son amour-propre et j'ai le. mien plus que personne. J'avalai le petit verre d'un seul trait en lançant le liquide au fond de ma gorge, puis, sans rien dire, je pris la bouteiile, et, le goulot sur mes lèvres, je bus encore en regardant mon escogriffe.
— A la bonne heure, dit Taverjon. Après toi, Fissou; il faut leur prouver qu'on est des hommes :
Je posai la bouteille. J'étais un peu étourdi, mais très-fier. J'avais des envies de prendre le dragon par ses épaulettes et de lui demander :
— Eh bien, qu'en dis-tu?
— Allons, dit-il en se retournant vers ses camarades, les enfants s'émancipent. En voilà un qu'il faudra coucher : malade comme une grive !
Les dragons riaient, et leurs grosses moustaches inquiétaient de plus en plus nos compagnons, qui me disaient tout bas :
— Laisse-les donc ! Ce sont des butors ! Assiedstoi! Partons!
— Vous allez bien voir si je vais partir ! m'écriai-je.
Et me voilà, planté devant le dragon, décidé à me battre, et lui disant :
— Si c'est toi qui dois me coucher, tu n'as pas besoin de bassiner mon lit. Je n'y entrerai pas! Mais, prends garde, à ton tour, que je ne te fasse dormir sans traversin !
— Qu'est-ce qu'il dit? fit le dragon en se levant.
Il se dandina un moment, s'approcha de moi et voulut essayer de me prendre par l'oreille ; mais, d'une poussée brusque, je l'envoyai rouler au bout de la salle, les bottes en l'air, son sabre d'un côté et son casque de l'autre. Les cavaliers, tous ensemble, s'étaient levés, et je me trouvais seul avec Taverjon et Roche (les autres se tenaient à distance), devant ces grauds diables qui n'avaient pas l'air de vouloir badiner.
Pendant que le dragon se relevait, mettant son casque du mauvais côté, et la crinière lui tombant dans les yeux, j'avais pris une chaise en hâte, et, la brisant, armé d'un bâton du dossier, je me tenais là, prêt à la parade. « On va s'amuser! » disait Taverjon. Cet animal-là a toujours rêvé de plaies et de bosses. Il avait l'air gai comme un sansonnet, et il lui semblait déjà que les dragons étaient des Prussiens.
— Allons, vous autres, criai-je aux compagnons qui n'étaient pas bien rassurés, mettez-vous donc derrière la table :
Us s'étaient armés de bouteilles, de couteaux, et. retranchés derrière les chaises, ils attendaient. Le grand dragon était déjà sur moi. Il avait sa latte, j'avais mon bâton. Je parais, je ripostais, je faisais le moulinet. Taverj :n avait envoyé, en un clin d'œil, deux ou trois de ces messieurs s'asseoir sur le parquet.
Moi, je visais droit au casque, et, pendant que le dragon faisait mine de vouloir m' appliquer le coup de manchette tout en répétant :
— On ne se moque pas comme ça de Moulachardî Je frappai droit, d'un geste rude, et mon homme
s'écroula brusquement, comme un taureau qu'on assomme.
Je le croyais mort. Ça me fit quelque chose là, dans le ventre. Tuer son homme, c'est une affaire, et la première fois, parole d'honneur! on est ému. Depuis, j'en ai tant vu d'autres que je me suis joliment bronzé, et, d'ailleurs, ceux que j'ai abattus n'étaient pas Français. Au surplus, rassurez-vous : Moulachard n'était qu'étourdi. Ses camarades se jetèrent de son côté, on le releva. Ils voulaient tous me transpercer; ils disaient :
— Attends, canaille!
Moi, je répondais :
— J'y suis, j'attends. Êtes- vous prêts ?
Mais quand ils virent que l'autre respirait, ils se calmèrent, et il y en eut un qui vint vers moi, et, me tendant la main :
— Tu n'es pas un clampin, l'amour! Enfourche le poulet d'Inde et tu feras ton chemin, je ne te dis que ça.
— J'y compte bien, répondis-je.
On signa la paix en buvant bouteille. Ta verjon regrettait que la rixe eût fini sitôt. Les pays, eux, me regardaient avec admiration. J'avais grandi de vingt coudées dans leur estime. Ce fut ma première bataille. Impossible d'ailleurs de quitter Aubusson sans avoir dîné avec Moulachard, qui n'avait pas de rancune. Quand il
fut remis, grand festin : on mangea comme quatre* on but comme dix. On se sépara en pleurant, on s'embrassaaprès avoir voulu s'égorger. Puis nous repartons pour Bourg, nous doublons les étapes pour rattraper le temps perdu, et, avec la fin de 1805. nous arrivons à la caserne. Il était temps. Le régiment allait partir.
Mes états de service effectifs portent cette mention : « Entré dans le 19e chasseurs, le 2 janvier 1806. » Je me souviens du jour de l'an que nous passâmes. Taverjon et moi, roulant des projets, et nous disant : « Quand je serai maréchal de France!... » C'était notre dernier jour de liberté. Aujourd'hui des pékins, demain des soldats. Et quel avenir ! Des galons, des épaulettes. des croix. A notre uniforme, des broderies sur toutes les coutures. Nous en construisions des rêves! En attendant, nous battions la semelle pour chasser l'onglée, car il faisait un froid de loup. Hein! mon pauvre Taverjon, comme il y a longtemps de cela? Le bâton de maréchal!... qu'il est loin! Est-on naïf, nom de nom, quand ou est jeune !
Notre campagne de début fut la campagne de Prusse. Rien de beau comme ça, mes enfants : coups de foudre sur coups de foudre, un enfoncement général de l'armée prussienne, une déroute de ces tètes carrées que le diable en aurait pris les armes ; bref, au bout et au-dessus de tout Iéna et Berlin. C'est ce qu'on appelle travailler comme il faut.
La première fois que j'entendis les balles siffler, cela ne laissa pas que de me causer une petite démangeai-
son. Ou a beau ne pas craindre pour ses os, on n'aimerait point à défiler la parade pour son début. Et puis, voir des gens avec qui l'on causait tout à l'heure, qui riaient et plaisantaient, avec des figures de prospérité, les voir étalés, là, à vos pieds, et les entendre tomber comme des sacs de blé, paf ! c'est gai, si l'on veut, vous savez. Ce qui est étonnant, c'est comme un mort s'aplatit vite sur la terre. Il semble que le pressoir ait passé là. Oui, des pauvres diables qu'on aimait, qu'on connaissait, qu'on tutoyait, les retrouver ensanglantés et plats comme des punaises. Brr! c'est affreux ! Après ça, quoi ! on se fait à tout. Et on en voit bien d'autres!
Ce que j'ai vu de plus étonnant peut-être c'est la prise 4e Lubeck. Une jolie expédition. Après Iéna, Blùcher, ce sacré gredin de Blùcher qui devait nous repincer si bien à Waterloo, battait en retraite avec trente mille hommes, ni plus, ni moins, devant un corps de douze mille hommes tout au plus, le 1er corps, dont notre régiment faisait partie. Nous étions à peu près les seuls cavaliers, avec un régiment de hussards. Mais le prince de Ponte-Corvo nous dirigeait, et nous allions bientôt voir se joindre à nous le maréchal Soult, qui commandait le 4e corps, et le grand-duc de Berg avec sa cavalerie. Grand-duc de Berg, prince de Ponte- Corvo, on les appelait ainsi, quoiqu'ils ne fussent pas sortis, je vous assure, de la cuisse de Jupiter. Quelle manie, je vous le demande, de se blasonner, de se camper des titres comme ça, et de changer le nom que
vous a donné un honnête -homme. Enfin, ces choses-là, je m'en moque. Va pour le grand-duc de Berg et pour le prince de Ponte-Corvo puisque prince il y a. Tout cela réuni donnait une chasse aux Prussiens, qw jouaient rapidement des jambes.
Il parait que le Blùcher aurait dû se jeter vers l'Oder et rejoindre son roi I Mais ce farceur-là c'est du feldmaréchal que je parle ; on pourrait croire que c'est du roi de Prusse '> se figurait qu'il suffisait de s'enfermer dans une ville pour y tenir tète aux Français, et nous arrêter net dans notre élan. Or, il se trouvait sur sa route Lubeck, une ville libre, une ville de commerçants, de négociants, de geus paisibles, un territoire neutre que tout le monde devait respecter, et qui se croyait assuré contre les boulets et les bombes. Jamais ces gens-là n'avaient tiré un coup de fusil sur personne. Ils préféraient, et je ne les blâme pas, vendre leurs marchandises, expédier leurs ballots et faire leurs affaires. Blùcher n'avait qu'à passer devant eux, à les saluer et à camper plus loin. De cette façon, il évitait à ces bons bourgeois un certain désagrément.
Vous croyez qu'il y songea? Cet entèté-là fit tout bonnement occuper Lubeck, et plaça son artillerie du côté de Magdebourg, par lequel nous devions entrer. Je crois même qu'en mettant en réquisition des fourrages et des vivres, il parlait aussi (tes habitants me l'ont conté) de réquisition en argent. Après tout c'est la guerre, et l'on ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs. Nous, pendant ce temps, nous avancions. Au
matin du 6 novembre, — c'était un jeudi, j'ai de la mémoire, — nous étions en ligne sur une des rives de la Trave, une rivière qui coule devant Lubeck. Je suis ferré là-dessus. Rien ne vous apprend la géographie comme de faire campagne. Sur ce chapitre, j'en remontrerais à mon neveu Martial.
Bien. Nous arrivons. En un clin d'oeil, les avantpostes prussiens sont balayés, comme vous pensez. Notre artillerie répondait aux canons allemands, et la terre en tremblait sous nos pieds. C'est assez joli, je vous promets,un bombardement. On n'y voit pas beaucoup, la fumée vous enveloppe, et on se croirait dans une cave. Mais toutes ces détonations vous grisent; on a des envies de crier, de mordre la cartouche et de se battre. Aux lueurs du canon, dans la fumée rougie, on aperçoit, comme des ombres chinoises dans un brouillard, les canonniers droits à leur poste, et les servants penchés sur les pièces ; c'est superbe ! Notez que si Bernadotte avait voulu, lui qui était là, les Prussiens en auraient bien vu d'autres. Mais il tenait à ne pas effondrer tout à fait Lubeck. Il avait ordonné qu'on ne décoiffât pas les fusées d'obus pour éviter trop d'explosions et de malheurs. Et je l'entends encore crier au colonel Eblé :
« Nous avons assez de canons pour les Prussiens ! Épargnez la ville ! »
11 était à cheval, pâle et l'épée haute. A ce moment, un clairon de voltigeurs qui se tenait en tête de sa compagnie, auprès de Bernadotte, tourne sur lui-même, se
LES GROG.NARDS 141
cramponne au porte-manteau du prince, l'arrache dans une crispation, et, glissant sur la croupe du cheval, tombe net dans la boue, traversé par une balle. Bernadotte se contenta de sourire.
— Regarde-moi ça, Fissou, me dit Taverjon en me montrant le futur roi de Suède, en voilà un qui n'a pas froid aux yeux.
Il était midi. On se canonnait toujours, et Blucher plaçait ses soldats dans les maisons d'un seul côté de chaque rue, par poignées d'hommes qui devaient nous accueillir avec des feux plongeants. Je vous demande un peu si on est capable de s'arrêter pour ça ! Nos fantassins, baïonnette en avant, s'engouffrent par la porte du Burg. La charge battait à vous faire danser le coeur dans la poitrine, et je serrais le mors de mon cheval, qui voulait déjà marcher en avant, les naseaux ouverts à l'odeur de la poudre. Ce ne fut pas long. Les Prussiens, chassés par les nôtres, débusqués, abandonnent .le terrain. Mais une charge de leur cavalerie nous repousse. Alors nous revenons à l'attaque, et les rues sont balayées, mais là. avec une rapidité qui nous fait honneur. Pendant que nous chargeons, que nous sabrons les fuyards, les fantassins entrent dans les maisons et clouent les Prussiens aux murs, les flanquent par les fenêtres, ou les poursuivent jusque sur les toits. On se tiraillait derrière les cheminées, c'était un plaisir; les tuiles, qui cédaient sous les pieds, tombaient sur nos chevaux, et le petit Roche eut la tête fendue par une grêle de briques.
L'armée de Blucher put se vanter, ce jour-ià, d'avoir reçu, comme on dit, une poste forcée.
Tout cela était excellent, mais le terrible de la i c'est que les soldats, tout à l'heure fusillés par les Prussiens du haut des maisons, se croyaient tout naturellement, une fois vainqueurs, dans une ville ennemie, une ville prise, et, après avoir pénétré dans les maisons pour y combattre, y demeuraient pour piller. Je puis dire que là, pour la première fois, j'ai vu la guerre. On avait eu fini, vers les trois heures de l'aprèsmidi, de nettoyer Lubeck des Prussiens qui s'y trouvaient. A partir de trois heures le sabbat commença, et on peut dire qu'il dura jusqu'au surlendemain. Trente-six heures de pillage ! Les hussards, la moustache en croc, avec leurs nattes maintenues par des grains de plomb, et leur uniforme de muscadins, avaient commencé à grimper dans les cambuses, sous prétexte d'y trouver de l'avoine pour les chevaux. On les entendait rire, crier, casser la vaisselle, et ils redescendaient avec des bouteilles dans les mains, et quelquefois leur sabre, — qui était rouge.
Le colonel Vincent, notre colonel, un brave homme, un vrai lapin, disait :
— Ces cochons-là ne savent donc pas ce que c'est que la discipline ?
Nous, il nous fait mettre en rang, sabre au poing, au milieu d'une grande place qui donnait à droite et à gauche sur des rues profondes. Il en sortait un bruit d'enfer. En regardant, nous voyons les habitants, qui
raient çà et là, comme des âmes en peine, et des grenadiers qui couraient plus fort en les poursuivant. Je me disais : « Les camarades sont en train de s'amuser. Je plains les bourgeois du cru s'ils tiennent à dormir tranquilles. » Taverjon frisait sa moustache et m.' répétait, de temps à autre : « J'ai va par les fenêtres des petites blondes à qui l'on dirait bien deux mots, en passant. »
Ce qui le contrariait seulement, c'est qu'il fallait demeurer là, fixes et immobiles. « Ah ! çà, mais, disaient les mauvaises tètes, est-ce que Bernadette va nous passer en revue, qu'on nous laisse ici comme en faction"? » Le colonel Vi i a regardait alors ceux qui par-
laient d'un œil chargé à balle; mais, en campagne, les officiers sont bien forcés défaire patte de velours. A la fin, onnous laissa rompre les rangs, chercher du fourrage à notre aise et choisir des écuries, au hasard, dans cette ville où tous tremblaient, pâles comme des défunts. Alors, à Dieu va! comme disent les marins, les chasseurs se mettent à faire Comme les hussards, comme les grenadiers, comme toute l'armée, ils entrent partout, pillent, cassent, font les cinq cent mille diables, boivent le vin, embrassent les filles et ressenties grands parents. Vive la joieî On était là pour s'amuser, on s'amusait. Je faisais comme les autres. J'entrais dans les maisons : vous ne vous figurez pas quelles maisons! des palais, mes amis, des palais bourgeois.
Tout cela cossu, avec des dressoirs, des buffets, des
cuisines ! Je me croyais chez Gargantua. Ils sont tous riches à Lubeck, et je vous réponds qu'ils entendent la vie. Moi, j'ouvrais les armoires, je cherchais le vin du Rhin, je m'attablais et, leste, à la santé de l'Empereur! pendant que Taverjon prenait la taille aux filles et me revenait rouge comme une braise, criant comme un sourd : — Vive la guerre, sacré nom de nom !
Voilà que, pendant que je mangeais tout seul (j'avais mis mon couvert moi-même), une porte s'ouvre. Je vois un grand vieillard, un vieux superbe, les cheveux blancs (on en voit comme ça sur les tableaux). Il avait à son bras une jeune fille de dix-huit ans à peu près, mince et qui tremblait comme la feuille. Ils étaient vêtus tout en noir, elle et lui. Ils s'avancent vers moi. Je me lève. Taverjon était là. Je me rappelle qu'il resta assis.
— Messieurs, me dit dans notre langue, sans accent étranger, le vieux d'une voix qui ne tremblait pas, vous êtes chez moi. Vous êtes Français et soldats, venez-vous ici en hôtes ou en pillards ?
— Comment ça? fit Taverjon qui buvait.
Il posa son verre sur la table et porta la main k son sabre, instinctivement. Il n'avait entendu que le dernier mot.
— Tais-toi donc, je répondis.
Et poliment, saluant l'habitant — (après tout il avait raison, cet homme, il était chez lui) — je lui fis cette question à mon tour :
— Pourquoi me demandez-vous cela?
— Parce que si vous êtes mes hôtes, tout ce qui
est ici est à vous, et je me mets, moi et ma fille, sous votre protection, tandis (et son œil s'allumait, sapristi), tandis que si vous êtes des pillards...
— Nous sommes de braves gens qui avons faim, et que la guerre a jetés chez vous avec un bon appétit et un bon cœur.
— Amis des dames, dit Taverjon en essuyant sa moustache.
— Vous êtes donc mes hôtes, fit le vieux. Il fit un signe à sa fille, qui prit sur un buffet une bouteille — je n'avais pas vu celle-là — et versa dans quatre verres du vin que nous bûmes en trinquant: mais un vin, un vin étonnant, un vin, mes amis, dont on se serait léché les doigts jusqu'au coude !
— Excellent! je dis ensuite. Voilà une vigne à qui je ferai mon compliment. Vous accueillez les étrangers comme il faut, au moins, vous ! •
— Eh ! n'étions-nous pas prêts à vous ouvrir les portes de nos maisons? dit le vieux avec douleur. Mais, voyez, voyez ce que font les vôtres !
Et, brusquement, il ouvrit la fenêtre qui donnait sur la rue. La nuit était venue. De grandes flammes rouges, des lueurs de torches et des reflets d'incendie éclairaient cette large voie où trépignait une foule pleine de cris et de remous. Elle n'était pas haute, cette fenêtre. Nous pouvions presque toucher du doigt les bâches des voitures des chariots de l'armée, dont les voituriers fendaient la cohue en jurant. Des fantassins, des cavaliers allaient, venaient. Les pavés reten-
ifi LE ROI LDATS
. Ces, lumières lugubres .aient sur un 1 nue de sabre, sur
une . -t ces réf. blaient à
des éclairs en plein orage. Et des appels, et d .-s hurlements, des bruits de vitre- foncés, des cris de femmes, des refrains de chansons, et, dans ce concert de pillage et de m: ... ocre, un son de militaire, de mu i . sique des chasseurs îconnaissais it, iàd air de va
— dit la fille du îfrière moi.
Le fait est que je tr T lit:
. y fasse? Les soldats .
— M • 5; répéta notre homme en montrant du *d -nos yeux, quelque [ui . Lan nuit.
Des hussards (ils étaient q /tient un vieux,
un pàu\ : avec une
le juif, par les pieds et par les mains, et lui tor-
&, et, comme il criait, i; ;u£ un
.1 était ivre, parbleu.!) qui se mit à lui frapper sur le
crâne avec un fond de t
ite. J'ai
LES GUOGNARDS UT
— Qu'en dites -vous ? fit celui qui nous appe.. hôtes. Ce sont des Français, ça!
— Canailles de gredins, m'écriai-je; fais comme moi, Taverjon! Tas d'aï
J'enjambai l'appui de la fenêtre ; d'un bond je fus dans la rue, et je tombai, sans tirer mon sabre, à coups de poing sur ces coquins de hussards, qui se faisaient bourreaux, Ils auraient pu m'assommer aussi. Mais Taverjon m'avait suivi. Ils dégainent, faisons autant, et voilà six cavaliers français qui se bûchent comme des sourds pendant que faut .,
évanoui, restait étendu dans ie ruisseau. J'envoyai, au bout de deux minutes, un coup de pointe dans une poitrine. On n'y voyait pas très -clair, et je reçus à l'épaule uae rip: -
le bras tout net, le bras gauche. La laine de 1 epaulette, heureusement, amortit tout ça, et j'en fus quitte pour une espèce de pai j'avais été bâtonné ou cra
mon bras, il pendait inerte le long du corps. Gredins de hussards 1 lis rompaient. ien, et Taverjon et
moi nous attaquions ferme. Je voulais, tout manchot
à Faim y de Beau . ter-
riblement éloquente, où se trouvent,
rentable de LuLeok, les G et T novembre i . jes
faits plus atroces cent fois que ceux que rapporte Lazare Fissou. La guerre est une laide chose et fait comprendre la vérité de l'axiome : Il y a toujours dans l'homme une bête ■roce mal domptée. T. r.
que j'étais pour l'instant, faire un hachis de ces animaux-là.
Tout à coup, on me frappe brusquement dans iedos, entre les deux épaules. Je me retourne. C'était le museau d'un cheval qu'un officier supérieur poussait vers nous. J'entends qu'il me dit :
— Les Prussiens ne descendent donc pas assez de Français, que les chasseurs et les hussards se battent entre eux à présent? J'ai envie de vous faire conduire au prévôt, tous tant que vous êtes !
— Venez-y donc ! dit un des hussards, celui qui était ivre. Je te fends la tète, tout général que tu es, tu entends!
Alors le général donne un coup d'éperon à son cheval, l'enlève rapidement, et tombe droit devant le hussard, cravache levée.
J'entends un sifflement, le sifflement de l'air déchiré, et, avec une rapidité nerveuse, la cravache s'abat sur la figure du hussard qu'elle coupe en deux. Il devait saigner, je vous en réponds !
Puis, brusquement, l'officier disparut avec ses aides de camp, disant d'une voix pleine de colère :
— Je te reconnaîtrai à cela, ivrogne ! Je m'appelle Bernadette.
J'ai su que les hussards ont caché leur camarade jusqu'à ce que la trace du coup de cravache eût été effacée. Sans cela, son affaire était claire. Il fallait voir comme ces beaux porteurs de pelisses décampèrent alors. Nous deux Taverjon, voilà que nous cherchons
ensuite à retrouver la maison du vieux brave homme dont la fille versait de si bon vin. Ouiche ! devine, trouve dans tout cela, parmi les chariots, les blessés qu'on transporte à l'hôpital, les soldats qui passent, bras dessus bras dessous en chantant, les femmes qui pleurent, les enfants qui crient, le roulement des caissons, l'obscurité, le trouble d'une ville où vingt-cinq mille hommes font la bacchanale d'enfer. Qu'est-ce que nous fîmes alors ? Nous passâmes la nuit, Taverjon et moi, dans une église, bien à l'aise, ronflant sans pudeur, malgré les maisons qui brûlaient, les gens qu'on assommait, et les soldats en gaieté qui ripaillaient au dehors.
Il parait que la nuit ne fut pas aussi tranquille pour les Lubeckois que pour nous. Les voltigeurs et les hussards s'en donnèrent. Comme nous sortions de notre dortoir, — le matin venu, — je vis, sur les marches de l'église, postés l'arme au pied, en tenue correcte, un détachement de grenadiers du 32e d'infanterie, qui semblaient attendre et surveiller.
Je bouclai mon ceinturon, et Taverjon baillait encore, me répétant :
— Au lieu de dormir dans une église, je n'aurais pas pu faire comme les autres, je te demande, et m'amuser un peu! Tu as toujours des idées saugrenues , toi!
Alors je poussai Taverjon du coude, et lui montrai l'officier qui commandait le détachement. C'était un pays, ni plus ni moins, un ami, un voisin, s'il vous
Li; >LUATS
de mon pure, Uenaulot. qui m'avait tant
de fois fait sauter sur ses genoux, quand j'étais petit
ait quinze ans de plus que moi) et qui était parti
le fusil sur l'épaule, un beau jour, en £2, j'avait sept
ans alors, pour suivre à la frontière les fédérés et les
Qtaires.
— Sacrebleu, je dis, Taverjon, regarde, c'est Renaudot î
— Renaudot?
— Parfaitement.
Il entendit s m nom, sans doute, car il se retourna et mus regarda d'un air qui n'était pas mignon. Je le reconnus bien: il était tel que nn mémoire d'enfant me le représentait , maigre , mince et moustachu.
— Eli bien î dit-il en faisant deux pas vers nous , qu'est-ce que vous avez à me dévisager, chasseurs
— J'ai, répondis-je, que je vous regarde, mon lieutenant [je regardais ses épaulettes qui me faisaient crânement envi^ . Voulez-vous un peu, s'il vous plaît, me regarder à votre tour ?
— Comment cela ?
— Je vous connais et vous me connaissez, lieutenant. Je voudrais seulement savoir si vous avez autant de mémoire que moi !
— Je ne te connais pas du tout. Comment t'ap-
tu !
— Lazare Fi.—
— Allons donc! fit-il avec un grand cri de joie : estce possible! Toi! Lazare Fissou, de L...
— De L..., oui, lieutenant. Le petit Lazare à qui vous appreniez à crier : ' Vive la nation ! » au faubourg Mont-Jovi. Vous ne m'aviez pas reconnu, pas vrai?
— Comment te reconr.ailre? Tuas une barbe, saT credieu ! tourne-toi donc, tu es solide : Et te voilà militaire, chasseur! Les camarades en ont fait de belles, cette nuit... Comment s'appelle ton camarade? est-ce qu'il est du pays aussi?
— Cyprien Taverjon ! Taverjon. dont le père faisait si bien les gogues et la bréjâudeï
— Mais vous voilà deux de L..., à la fois que je retrouve à Lubeck, dit Renaudo'. Ce n'est pas l'embarras, il faut bien que toutes les villes fournissent leur contingent, et un rude, puisque les guerres continuent et que le sang ne finit pas de couler. Ah! petit, je suis content de te revoir. Ça me rajeunit. Je ne suis pas un ancêtre, mais enfin j'avais dix-huit ans en 92. Et quatorze ans de campagne, cela donne bien la quarantaine à un homme de trente-deux ans.
11 me parla du pays, des amis, de ceux qu'il avait laissés là -bas, qu'il ne reverrait peut-être jamais. Baucoup étaient morts, Il arrive tan* de c .oses en peu de temps ! Orphelin de bonne heure, son përe et sa mère étaient morts la même année, je m'en souvenais bien. Renaudot n'avait laissé à L... d'autre famille qu'un grand-père infirme, un vieux brave ouvrier qui avait perdu les deux jambes, prises dans une machine à la
fabrique, brisées, broyées, et qui, espèce de tronçon humain, serait mort de faim sans le secours que, régulièrement, RenauJot lui envoyait sur sa paye.
— Je lui ai fait acheter à Pauviats une petite ferme. 11 vit là, me disait Renaudot, sinon heureux, le pauvre vieux, du moins en paix. Il a la niche et la pâtée ; nous partageons ma solde. Au moins de cette façon, mon petit Lazare, je suis bon à quelque chc - !
— Mais sur ma foi, monsieur Renaudot, vous êtes bon à tout.
Et je lui montrais son épaulette roussie et qui me paraissait superbe.
Vous savez que je n'avais pas alors le moindre galon.
11 haussa les épaules :
— Ça? me dit-il, à quoi ça sert-il? Je suis content d'être lieutenant à cause de la solde ; et, à cause de la solde encore, je voudrais passer capitaine. Le vieux pourrait, de cette façon, mettre un peu plus de beurre dans ses épinards. Mais quant à moi, vois-tu, Fissou, je fais le plus honorablement possible un métier qui me déplaît, et voilà tout!...
Je me rappelle toutes ces choses-là, comme si je les avais entendues ce matin.
— Votre métier vous déplaît ?
— 11 me dégoûte ! Mais regardez donc, — tantôt il rne tutoyait . tantôt il me disait vous — regardez ce qui se passe ici. Savez-vous que si notre 32e d'infanterie n'avait pas fait la police de la ville de Lubeck,
cette pauvre ville, mise à feu et à sang, serait peutêtre tout à fait égorgée? Je suis fier d'avoir pris sur moi de dire au colonel : « Tirons sur les Français, si les Français se comportent comme des pandours et des Baskirs! » Vous n'avez donc pas vu le spectacle de cette nuit ? C'était épouvantable ! Des gredins qui défonçaient les tonneaux, qui faisaient des punchs dans les rues, et qui allaient chercher des danseuses dans les maisons de braves gens effarés ! Des voleurs qui enfonçaient les boutiques ! Les voituriers, les goujats de l'armée, toute la séquelle qui suit les corps d'armée comme la vermine, faisant tapage et dévalisant les boulangers et les marchands de victuailles en criant : « Vive l'empereur! » Non, il y a de quoi rougir jusqu'aux yeux : l'armée de Blïicher n'est pas plus sauvage. Je n'ai pas fermé l'œil durant toute la nuit. J'ai fait des patrouilles avec mes hommes. J'ai protégé tous ceux que j'ai pu. J'aurais fait fusiller net, comme des chiens, tous ceux que j'aurais vus pillant. Dix balles dans la tète d'un voleur valent mieux qu'un couvert d'argent dans la poche d'un homme. Je me surprends à être sévère, sacrebleu ! comme un Russe, quand je vois de telles saletés. Après tout, qu'est-ce que vous voulez attendre de la guerre ?
Tu es soldat, Lazare, tu as raison, dans ce tempsci il n'y a pas d'autre moyen de faire son chemin. On vit en tuant ou en apprenant à être tué. L'empereur le veut ainsi : un profond politique, l'empereur! Depuis qu'il y a des soudards partout, il n'y a plus
LE IiOMAN DES SOLDATS
de jacobins : c'est un système comme un autre.
— Vous êtes donc toujours républicain, monsieur Renaudot ? lui dis-je tout bas.
— Oh! parle haut, va! si c'est pour mes grenadiers que tu baisses la voix, ils me connaissent. Vois-tu, ditil en me prenant parle bras, en marchant, quand on a eu sur le front, et il se frappât la tèta, le coup de soleil de 8 9 et de 9 2 et qu'on a compris un peu ce que c'était que ça, on est et on demeure républicain. Tu étais trop jeune pour savoir ce qu'il y avait dans cette République qui naissait 1 Tu te souviens de ces arbres de la liberté que nous plantions à L..., devant la municipalité, les femmes vêtues de blanc avec des rubans tricolores à leur ceinture, et vous autres, gamins, qui portiez à vos petits bonnets de laine des cocardes plus larges que vos oreilles? Eh! bien, nous nous sentions frissonner plus vivement que ces feuilles sur l'arbre aux mots de « République » et de « patrie 1 » Aussi tu l'as vu, toi qui n'étais pas plus haut que cela, tu nous as vu partir en chantant, courir comme des fous, à la fr.ntière, en avant, et déclarer la guerre aux rois et la paix aux peuples. Tu fredonnais déjà, sur les places de L..., l'hymne du citoyen Ad. Bay, et nous le répétions sous les balles autrichiennes :
Jurons union éternelle
tans tas peuples divers, Jurons une guerre mortelle A tous les rois de l'univers.
Je chante ça quelquefois, le soir, au bivac, ou sur
le lit de camp, pour m'endormir, et ça me fait fa;re de beaux rêves ! Il est passé; le temps des rêves ! J'étais parti pour la défense de la France, je suis resté sous le harnais pour servir — quoi? l'ambition dïm homme. Ah ! tu te fais miiitaire aussi ? Eh bien ! n'oublie jamais cette première conversation avec ton vieil ami Renaudot sur le pavé tout chaud du massacre de Lubeck. Un beau métier ! J'aimerais mieux ramer des choux au fond de l'Auvergne et ne jamais voir le pompon d'un grenadier. Mais à quoi suis-je bcn, dis-moi? SI que peut-on faire sous Napoléon Ier, empereur des Français et roi d'Italie? Vendre sa peau. Je l'ai vendue, et je la vends tous les jours. Après ça, je suis bon dénie plaindre ! Le grand-père mange du pain là-bas. c'est tout ce que je demande. S'il n'était pas là, le pauvre bonhomme, je ne garderais pas longtemps cette épée-là, mon petit Lazare, et je me reposerais de tant de gloire qui me fatigue et de lauriers qui coûtent cher, mais j'aime encore mieux trimer et rester sur ma galère, et que le vieux vive toujours, corps infirme, cœur intact, cœur d'honnête homme.
J'étais stupéfait en écoutant Renaudot. Il me semblait que j'avais affaire à un malade, et que le brave homme avait la fièvre. Je trouve qu'il était bien difficile. Officier porté plusieurs fois à l'ordre du jour de l'armée, jeune encore, après tout, son existence ne me paraissait pas fort à plaindre. Je ne pus m'empêcher de le lui dire, et vcar après tout il avait l'épaulette, et ce n'est pas parce qu'on s'est connu autrefois qu'on
doit plaisanter sous l'uniforme), en lui parlant, je l'appelai : « mon lieutenant. »
— Appelle-moi Renaudot, imbécile, fit-il avec une brusquerie qui attirait au lieu d'irriter. Est-ce que je te parle comme un officier parle à un soldat ? Les autres diraient peut-être que je n'observe pas la hiérarchie. La hiérarchie ! un bien joli mot que j'entends partout depuis 1804. Hiérarchie, je l'en donne! Un simple volontaire tutoyait Marceau tout à son aise, et Marceau n'en était ni moins respecté ni moins aimé. Tu es toujours le petit Fissou pour moi, voilà ce que tu es, et je me dégonfle le cœur, car il crève aujourd'hui. J'en ai trop vu.
Quelle bande de pillards ! Voir le drapeau tricolore abriter ces canailleries-là, ça vous fend le cœur ! Qu'ils brisent les boutiques , enfoncent les portes , crochètent les serrures, battent les femmes, violent les filles et flanquent le feu aux maisons, en criant : « Vive l'empereur 1 ! » cela les regarde. L'em-
1. « Je reconnaissais à peine les gens qui s'offraient à moi : hommes, femmes, ressemblaient à des spectres. Quelques amis que j'allai voir n'avaient plus ni linge ni habits; pins un meuble entier, plus un carreau à une fenêtre. On avait dépouillé l'un au nom de l'empereur. « Au nom de l'empereur, lonne-moi la bourse, la montre, tes chemises... ta femme ! — Tout ton argent où je te tue ! » était la formule ordinaire, appuyée d'un fusil, d'un sabre ou d'un bout de pistolet. »
Lettre de M , membre de l'Institut, à Fanny de Beau-
hainais.)
pereur répond de ce qui se passe devant l'histoire, puisque c'est lui qui continue ce beau métier de faire s'entr'égorger les hommes. Mais le drapeau que la République a inventé, le drapeau de Valmy, le drapeau de Jemmapes, mon drapeau à moi, celui que je suivais en chantant la Marseillaise, avec les fédérés chaussés de sabots garnis de paille, ce drapeaulà, celui de ÏHôtel-de-Yille et du Pont-Neuf, flottant sur ces scènes de massacre , tu ne comprendras jamais, vois-tu, Lazare, la douleur que ça vous met dans l'àme.
Sais-tu ce qu'ils ont fait, continuait Renaudot, ils ont agi comme des chauffeurs ! ils se sont soûlés comme des portefaix 1 Ils ont volé comme des bandits ! Quand je pense que j'ai vu, de mes yeux vu, des hussards, des hussards français, habillés en femmes, et dansant dans les rues, verre en main ! Ces animaux-là avaient pillé les garde-robes, et ils se payaient une mascarade, là, gaiement, les pieds dans le sang. Tu pourras en rencontrer dans les rues encore, enveloppés dans des châles, avec des fleurs à leur bonnet et des pelisses de femmes sur leur uniforme. Tas de galopins! Non, vois-tu ça, toi, des soldats avec des colliers de perles au cou '. C'est comique, et c'est révoltant. Le général Maison, qui est un brave homme, en pleurait de rage. J'ai vu, moi, un vieux, qu'on fouillait, et qui se débattait comme un beau diable. Autour de ses reins, un voltigeur [il n'était pas de la 32e) sent ou croit sentir une ceinture.
LE UOMAN I r.S SOLDATS
« La canaille a pris son or sur lui, dit-il. » On ouvre les vêtements. C'était le bandage d'une hernie dont soutfrait le pauvre bonhomme ! Le voltigeur l'a appelé vieux filou et lui a plongé sa baïonnette dans le ventre. Oui, oui, c'est la vérité, ça! Et tu crois qu'il n'y a pas de quoi devenir enragé? Je donnerais dix ans de ma vie pour avoir un état, pouvoir gagner mon pain et celui du vieux en travaillant avec ces mains-là, et m'enterrer dans un trou, comme un ours. Mais va te faire lanlaire, je suis condamné à ce rnétierlà à perpétuité. Si je ne traînais pas le sabre, à quoi serais-je bon ?
— Ah I rà, dit-il en s'interrompant , où donc est passé ce gros garçon ? comment l'appelles-tu, qui était la ? Berjon, Saverjon, Taverjon ? Je ne connais que ce nom -là.
La conversation, sans doute, n'intéressait pas beaucoup Taverjon. Il avait tourné les talons , et s'était mis à chercher je ne sais quoi dans cette ville. Le soir, au quartier <car on s'était à la fin organisé), je le retrouvai, tout triomphant, et il me raconta tout en chantant :
Je t'aimerai, je chérirai mes chaînes, Tant que la rose- aura sa douce odeur...
Une histoire de grisette, u:ia:nour arrosé de petit vin blanc, une historiette comme il lui en arrivait toujours ! Ce cadet-là, que vous voyez gros comme unmuids (ne
LES GROliNAKDS 159
te fâche pas, Taverjon), était, il faut l'avouer aussi, joliment planté dans ce temps-là.
Il voulut m'emmener avec lui, le soir. La petite avait une amie; On cueillit une petite aventure, en passant. Bislcke de se distraire un peu. La mienne s'appelait Kate, voilà tout ce que je me rappelle. Et les camarades n'en avaient pas fini avec les ennuis. Ce matin-là, qui était donc le 7 novembre, Bernadotte et le grand-duc de Berg étaient montés à cheval, et, à deux lieues de là, étaient allés donner une passe aux Prussiens. Le bon Blucher avait bien été forcé de capituler. Bien , voilà qu'on nous amène à Lubeck vingt mille prisonniers., ni plus, ni moins. On les campe, comme on peut, de tous côtés. On les caserne dans les églises, on les enferme dans les cimetières. Mais allez donc garder une foule pareille I lis enfoncent les portes, ils escaladent les murs,, ils se répandent dans la ville, et, de leur coté, ils boivent, ils tapent, ils font une vie de polichinelle. Les Lubeekois devaient se demander, je parie, s'ils étaient en enfer.
Non, mais figurez-vous ces soldats qui, la veille, se tiraient des coups de fusils en veux-tu en voilà, Français contre Prussiens, Allemands contre Français, et qui maintenant étaient tous d'accord pour ouvrir les armoires des bourgeois, boire leur vin et caresser leurs filles. Après tout, puisque la ville était neutre, elle devait s'attendre à ça. Vainqueurs et vaincus, nous étions tous en pays conquis ; et Renaudot avait beau rager, les hommes sont des hommes, et les armées ne sont
pas composées de rosières. Moi, ça ne me choquait pas tant que cela.
Il faut tout dire pourtant : lorsque nous quittâmes la ville deux jours après, que, le régiment défilant au petit pas, nous longeâmes un marais, près de la porte de Magdebourg, et qu'un camarade me dit, me poussant du coude : — Regarde donc, Fissou, en me montrant quelque chose, sur notre droite, je me dis à mon tour, comme Renaudot :
— Est-ce que nous ferions un vilain métier?
J'avais vu... Je vivrais cent ans, je n'oublierai jamais ce tableau-là : un grand vieillard, tout blanc, superbe et courbé, ou plutôt cassé en deux, penché sur un cadavre de jeune fille. Figurez-vous ça, sous un ciel de novembre, et voyez d'ici une pauvre petite, pâle, de longs cheveux blonds qui traînent, pleine de boue et un corps qui ploie, à demi-nu, une gorge de jeune vierge, toute labourée d'égratignures, mordue, abirnée. Des ouvriers l'avaient retirée d'un marais, où des soldats ivres, des nôtres, l'avaient jetée après l'avoir tuée. Bêtes brutes, va ! Et le père regardait ce cadavre. Ah ! je n'ai jamais reçu de balle en plein cœur , mais quand je vis cet homme-là, il me sembla qu'on venait de me décharger un pistolet là, tout droit.
Je regardai Taverjon :
— Vois, mais vois donc !
— Quoi?
Le vieux...
— Eh bien ?
— Mais c'est notre hôte !
— Oui, l'homme au vin. Il n'a pas l'air gai.
— Ah! ça mais, b... d'âne, tu ne vois donc pas, m'écriai-je, qu'ils ont tué sa fille?
Taverjon haussa les épaules ; mais, c'est égal, il ne trouvait pas cela gentil.
J'avais une heure auparavant serré la main de Renaudot, qui n'allait pas du même côté que nous. Quand devions-nous nous revoir ? Où nous retrouverions-nous? et même nous retrouverions-nous jamais? Il m'avait dit : « Bonne chance! » Je lui avais répondu : « A revoir, lieutenant. » Et nous nous étions séparés, allant chacun de notre côté, au hasard des guerres.
Voilà ce que je me rappelle de ma première campagne et de la prise de Lubeck en novembre 18 0 6.
Fissou reprenait :
Mes états de services portent que j'ai été fait brigadier le 13 avril 1811. C'est à la suite d'une affaire qui vaut bien la peine d'être racontée. Je ne vous embête pas, je suppose, à fouiller comme ça dans
i . le RfcMAiN d:;s soldats
souvenirs, comme je descendrais dans une cave ? J'étais toujours au 19e chasseurs. Je ne l'ai jamais quitté. J'ai vu Vienne, j'ai vu la Dalmatie, j'ai vu la Russie, j'ai vu Berlin, j'ai fait avec lui les campagnes de 1806, 1807, 1808, [HiO, 1812, 1813, et j'ai été détaché sur la France en 1814, pendant que les autres galopaient en Italie. Le colonel Vincent m'aimait beaucoup. Je vous l'ai dit : c'était un franc compagnon qui ne badinait pas toujours, mais qui savait nous prendre par le bon bout. D'ailleurs, un homme vaut un homme, et je ne me laisse jamais traiter comme un galopin. Quand on fait son service comme il faut, on doit vous respecter, c'est mon opinion. Je ne dis pas qu'il faille prendre des mitaines pour vous parler, mais un peu de politesse ne fait jamais mal.
Je me souviens qu'un jour, au commencement de la campagne de Russie, pendant que nous marchions dans ce satané pays, où les Russes avaient tout emporté, tout brûlé, nous avions faim... je ne vous dis que cela ! On se serrait le ventre. C'est là d'ailleurs toute la guerre. Se graisser les pieds pour pouvoir marcher, et se serrer le ventre pour pouvoir jeûner, voilà tout le secret du militaire. Les officiers étaient comme les soldats, comme qui dirait en plein carême. Les estomacs n'ont pas de grades, c'est une" consolation. On fouillait les masures de fond en comble sur la route, mais ces bêles de cosaques n'y avaient pas laissé un grain de blé.