SCÈNE PREMIÈRE
Par ma galette ! il est des jours où l'on est heureuse d'être au monde, où il semble que vos bottines aient des ailes, que vos yeux lancent des fusées, que vos Veines soient bourrées de salpêtre; — des jours où l'on éprouve une envie furieuse de faire des cabrioles sur le gazon, de sauter au cou de quelqu'un, et de pa-
i LE ROMAN
thier sur la cime des peupliers. Aujourd'hui, je suis tout à fait dans ces dispositions-là, et, entre nous, j'ai beaucoup de jours comme aujourd'hui. (// gambade.) Tra deri, deri, deri ! La la houp, tra la 1
polonius, entrant.
Voilà une jeune personne singulièrement affolée. J'ai déjà vu ce minois quelque part.
Que peut me vouloir ce vieux?
POLONIUS
fié! là-bas! petite fille, venez ç.à qu'on vous dise deux mots.
Dépêchons-nous, je vous prie ; je suis pressée.
POLONIUS
Mais attendez donc. Parbleu ! j'en étais bien sûr que je vous connaissais. Ce jupon court, ce pantalon brodé, cette coiffure écarlate, ce panier, cette galette... D'où diable sortez-vous, mon petit Chaperon-Rouge?
Je sors de chez nous, et je vais chez bonne-maman lui porter ce pot de beurre.
POLONIDS.
Parole d'honneur ! vous êtes le petit Chaperon-Rouge? le vrai Chaperon-Rouge?
Eh! mon Dieu, oui! Que voyez-vous d'étonnant à cela?
POLONIDS.
Pour rien au monde, chère enfant, je ne voudrais réveiller en vous de cruels souvenirs; mais cependant... je croyais.. . j'avais ouï dire que vous aviez été dévorée un certain jour. . .
Hélas !
POLOMUS.
Par un loup méchant et dissimulé. . ,
CnAPEROX-ROUGE.
C'est bien cela.
POLONIUS
Ce qui ne vous fût pas arrivé sans votre étourderie. . .
Comme tout cela est bien vrai !
POLONU'S.
Mais, alors, puisque vous convenez d'avoir été dévorée. . .
Sachez, monsieur, que j'ai été déjà dévorée un nombre iufini de fois, et toujours par ma faute ; — voilà quatre mille ans que le même accident m'arrive, quatre mille ans que je ressuscite, quatre mille ans que, par une incroyable fatalité, je vais me remettre inévitablement entre les pattes du loup. Que voulez-vous? Je meurs toujours très-jeune, et lorsque je reviens au monde, je n'ai de mes existences antérieures qu'un souvenir si vague, si vague. . . Oh ! l'intéressante histoire à écrire et à feuilleter que l'Histoire du Chape-
ron-Rouge dans tous les siècles ! M. Perrault en a esquissé un chapitre ; heureux celui qui écrira les autres.
POLONIUS
Je n'ai jamais vu une créature plus originale.
Et maintenant, docteur, si vous n'avez plus rien à me dire, je vous baise les mains.
POLONIUS
Mais si ! mais si ! j'ai beaucoup à vous dire, au contraire. . . Vous me connaissez donc, que vous m'appelez docteur?
CIIAPERON-ROIGE.
Docteur Polonais, La Palisse de votre petit nom.
POLONIUS
C'est cela , c'est cela ! Est-elle gentille ! Dites donc, fillette, puisque vous allez chez bonne-maman, et que je me rends du même côté, nous ferons route ensemble, voulez-vous ?
Oh ! quel bonheur ! nous allons nous amuser , vous verrez ! Hopp ! en route et promptement. Docteur, je te conseille de retrousser ta souquenille, tu pourras courir et gambader plus aisément. . . — En avant, marche ! suis-moi ! . . .
POLONIUS
Eh bien ! eh bien! par où passez-vous donc, jeune évaporée? Ce n'est point là le chemin pour aller chez votre bonne maman : la grande route nous y conduit en droite ligne.
Bah ! vous prenez la grande route ? Et la poussière ? Et le soleil? et les voitures? — Ah! vous prenez la grande route ! . . . Serviteur !
POLONIUS
Voyons, petite folle, réfléchissez une fois dans votre vie. La grande route est un peu ennuyeuse, j'en conviens; mais, au moins, on est sûr d'arriver à heure fixe et sans beaucoup de peine.
CHAPE RON-ROÛGE.
Oh! docteur, voyez par ici l'adorable chemin. Des
oiseaux, des marguerites, des mûres, de l'herbe tendre, des ruisseaux. Passez de ce côté, vous verrez comme nous rirons. Je vous ferai des bouquets , des bouquets gros comme ma tète ; nous chercherons au fond des fleurs toutes sortes de bêtes bleues et rouges, et nous en ferons un chapelet avec un bout de fil. Vous verrez, vous verrez. Allons! des cabrioles sur l'herbe ! Allons! une poignée de mûres : aimes-tu les mûres, gros ventre?
rOLONILS.
Et le loup, petite malheureuse !
CBAFERON-ROCGE.
Ah! oui, c'est vrai, le loup !... Bah! il n'y en a pas tous les jours, des loups, et puis, s'il en vient un, eh bien !... nous le mangerons.
polomus, lui tàtant le crâne.
Cette enfant a la bosse de l'imprévoyance développée d'une façon effrayante.
Décidément, vous ne venez pas? Non! Bonsoir, alors. Pourquoi diable me faire perdre mon temps?
roLoxius. Ali! la malheureuse !
CUAPERON-ROUGE.
Adieu, docteur, prends garde aux coups de soleil, mon amour! (Ils sortent.)