SCÈNE II
Un peu plus avant dans la forêt. — Toujours même paysage.
CHAPERON-ROUGE, Seul ; pillS UN ENFANT.
Bah ! chassons ces tristes idées ! D'abord, un loup, ce n'est pas si méchant qu'on veut bien le dire ; il aura peut-être pitié de moi, celui-ci. Je suis trèsgentille aujourd'hui; je viens de me voir en passant, dans une feuille sur laquelle il y avait une goutte d'eau... Je suis, du reste, plus forte que bien des gens; je prendrai mon loup par le cou, et crac ! — Tout de même, ça m'aurait amusée d'enjôler ce vieux poussif et de le faire entrer dans la grande famille des chaperons. Mais non! — cervelle étroite, tiroirs en ordre, toujours
fermés à clef. On n'en pouvait rien tirer. Je trouverai mieux que cela.
{Entre l'enfant.)
l'enfant , fleurant.
Holà ! mon Dieu ! que je suis donc à plaindre !
Pourquoi te désoles-tu de la sorte, mon mignon?
l'enfant.
Je pleure, ma jolie demoiselle, parce qu'il me faut aller à l'école et que c'est ben ennuyeux avec le temps qu'il fait.
D'abord, tu es un nigaud de pleurer; le bon Dieu ne t'a pas donné des yeux pour en faire des citernes; du reste, si tu épuises toutes tes larmes aujourd'hui, comment feras-tu quand tu seras grand ; il faut garder une poire pour la soif, que diable! — Viens t'asseoir à mes côtés sur le pied de cet arbre-là ! — Comment t'appelles-tu ?
l'enfant.
I Je suis le petit Picou, le fieu du grand Pi cou qui louche.
Eh bien ! Picou, si tu m'en crois, nous allons d'abord déjeuner; ensuite... nous verrons. Qu'as-tu dans ce panier ?
l'enfant.
Oh ! mam'selle, faut pas y toucher ; c'est pour le goûter, et la mère Picou gronderait ben trop.
chaperon-rouge.
Tu n'as donc pas faim?
l'enfant.
Heu! J'ai mangé une grande terrine de soupe aux choux il n'y a pas un quart d'heure, mais je lipperais tout de même quelque chose.
Qu'attends-tu donc, alors, petit sot? Ouvre ton panier. Bon ! des confitures et des noix fraîches; moi,
j'ai de la galette et un pot de beurre, c'est pour bonnemaman ; mais elle ne mangera pas tout, pauvre chère femme! (fis mangent.) Hein, comment trouves-tu?
l'enfant, la bouche pleine.
C'est bon comme tout... Oui, mais qu'est-ce qu'elle va dire, la mère Picou ?
CHAFERON-ROUGE.
Que t'importe ! Elle peut bien dire la messe et les vêpres, tu n'en auras pas moins mangé les confitures.
l'enfant.
C'est ben vrai, ca! — Oui, mais je n'aurai plus rien pour goûter.
Es-tu bête ! tu n'auras pas faim à goûter ; est-ce que tu as faim, voyons ?
l'enfant.
Non... presque plus. [Il se lève.)
If LE ROMAN
Eh bien ! où vas-tu si vite?
l'enfant.
A l'école, parbleu!
Bah ! mais tu pleurais tant tout à l'heure.
l'enfant, avec hésitation.
C'est que... j'ai peur du fouet... pour demain.
Si tu y vas maintenant, tu recevras encore le fouej pour être resté si longtemps en route. Amuse-toi donc aujourd'hui, puisque tu y es; la fessée de demain ne sera pas plus terrible que celle d'aujourd'hui. Puis, que sait-on? D'ici à demain, le*maître peut s'être cassé la jambe ; le tonnerre tombera sur l'école, peut-être , elle est tout juste près de l'église, et le tonnerre, ça ne tombe que sur les églises.
l'enfant.
Dame ! c'est ben un peu vrai, tout ce que vous dites.
Allons! ne songe plus à l'école... Entends-tu les merles qui sifflent là-haut? Déniche-moi une paire de nids. — Est-ce que les oiseaux vont à l'école, eux? Cueille des fraises, un plein panier de fraises des bois. Jarni ! c'est un joli goûter ! A l'école, il fait chaud ; ici, tu peux te déshabiller et t'allonger, tout nu, de tout ton long, sur le sable fin du ruisseau. Les arbres se baisseront pour te servir -d'éventail et de chassemouches. Avec ton couteau, tu tailleras des bateaux dans des morceaux d'écorce; déchire ton mouchoir pour faire des voiles, et charge-moi tout cela de fourmis bleues et de bètes à bon Dieu... Tu verras comme on s'amuse.
l'enfant.
0 Jésus ! Marie ! vous parlez comme une vraie musique ! Voulez-vous m' emmener avec vous? Je vous aime déjà de tout mon cœur.
CHAPERON-ROUGE, SCCOUCint kl lêle.
Non, Picou; vois-tu, il vaut mieux que tu restes là; s'il t'arrivait quelque malheur avec moi, ce me serait un trop grand déplaisir. Viens m'embrasser...
Il] LE KOMAN