SCÈNE PREMIÈRE
l'amant.
Souffres-tu toujours ?
LA MAITRESSE
Oh ! oui, j'ai mal, j'ai bien mal ; les tempes me
Ai LES AMES
brûlent, les pieds me cuisent, tellement ils ont froid. Tiens, touche.
Pauvres petits !
L AMANT
LA MAITRESSE
C'est égal, tant que je t'aurai près de moi, la mort ne me fera pas peur. A tes côtés, je n'ai jamais eu peur ; il me semble que tu seras plus fort que la tombe.
L AMANT
Oui, chère âme, oui, je suis fort et je t'aime, et nul n'oserait t'arracher de mes bras.
LA MAITRESSE
Je ne veux pas que tu m'embrasses ; je dois sentir la fièvre et la mort.
L AMANT
Et moi, je ne veux pas que tu parles ainsi ; ce que tu as n'est presque rien; les médecins sont des canes, m'entends-tu ; les médecins sont tous des ânes. Tu souffres ? Veux-tu que je réveille la garde.
nr PARADIS 43
la garde, Réveillant en sursaut.
Voilà, voilà ! Ne vous effrayez pas, ma petite dame, ce n'est qu'une crise, et cela va passer. J'en ai vu qui revenaient de bien plus loin que vous. [Elle vient vers le lit.)
LA MAITRESSE
Merci, bonne femme, je vais mieux; laissez-moi. (Bas à son amant.) Dieu ! que cette vieille est laide, mon ami !
la garde, grommelant.
Quand les vers se seront mis à ton satin, tu seras autrement laide que moi, comptes-y.(E//e se rendort.)
LA MAITRESSE
Je ne sais à quoi cela tient, mais il me semble que mes sens se décuplent pour acquérir une merveilleuse finesse. Mes yeux y voient si loin et si clair, que regarder me fait mal ; j'entends autour de moi mille bruits inconnus : mon cœur qui bat, le plancher qui craque. Ma peau me parait d'une douceur et d'une transparence inouïes ! Que tu es beau, ami, et quel dommage, si je te perds!
u LES AMES
l'amant.
Pourquoi parler de nous quitter, quand nous sommes dans les bras l'un de l'autre? Pourquoi se torturer, pourquoi s'effrayer en vain ?
LA MAITRESSE
Oh! je ne m'effraie pas; je te jure qu'en ayant ta main dans la mienne, tes yeux sur mes yeux, ton haleine sur mes lèvres, je suis prête à faire le grand voyage sans trop de regrets. Mourir en pleine joie en plein amour!... J'ai toujours rêvé de partir ainsi.' Eh hien ! qu'as- tu ?
L AMANT
Tu vois, je pleure.
LA MAITRESSE
Comment, tu pleures? tu pleures, et c'est moi' Venez vite, chers yeux, que je boive toutes vos larmes Voila qui est fait, n'en parlons plus. [Long silence.) - Sais-tu qu'il faut que je t'aime bien pour n'avoir pas de remords à propos de l'autre? Que veux-tu ! l'amour de toi remplit tellement mon cœur qu'il n'y laisse pas le moindre coin où se puissent glisser l'image du passé et le remords.
L AMANT
Chère femme !
LA MAITRESSE
Le jour oùj'ai, pour te suivre, tout rompu et tout oublié, je me suis dit qu'une heure viendrait sans doute où je pleurerais amèrement sur cette méchante action que me dictait mon cœur. Eh bien! je t'assure, ami, que cette heure triste n'est pas encore venue et qu'elle ne viendra jamais. Non ! Je ne regrette pas mes fautes, et pour l'homme que j'aime, je suis prête... Oh ! que je souffre! que je souffre ! {On frappe; la garde, 'réveillée en sursaut, court ouvrir.)
la maîtresse, se dressant effarée.
Qui est là ? Qui vient là, ami ?
la garde, revenant.
Monsieur! c'est un prêtre.
Un prêtre? Qui l'appelle? Que veut-il? Quel besoin a-l-on d'un prêtre ici !
LA MAITRESSE, Cachant SU figWC.
Oh ! un prêtre ! un prêtre !
LA GARDE
C'est le curé de l'église à côté; un bien brave homme, madame. Il envoie du bordeaux à tous les malades qu'il confesse.
l'amant.
Dites à cet homme de s'en aller.