SCÈNE II
Même tableau que le précédent. — Damnés et démons.
(Entre l'amant,) l'amant.
Vainement j'ai cherché; elle n'est pas ici, et c'est pour moi maintenant une certitude qu'elle m'a renié en mourant ! Me voilà donc condamné à d'éternels supplices pour n'avoir point failli âmes serments d'amour. — Va, misérable! rouler de cercle en cercle, toujours poursuivi par des flammes dévorantes; — marche toujours , marche sans repos ni trêve ; sois de toutes les tortures ; prends ta part de toutes les douleurs , cependant que là-haut l'épouse menteuse et renégate te regarde brûler du milieu de son paradis aux délicieuses fraîcheurs.
Eh bien ! frère , as-tu trouvé celle que tu cherchais ?
l'amant.
En traversant le cercle des adultères, j'ai vu des couples infortunés, éternellement liés l'un à l'autre , se
tordre et rouler ensemble au milieu des flammes ; — comme ils souffraient, comme ils étaient misérables! Et pourtant leur misère m'a fait envie, leurs souffrances m'ont rendu jaloux; et j'ai pleuré en songeant qu'eux du moins étaient deux pour souffrir.
Il est facile de comprendre à ta douleur que ta maitresse n'était dans aucun des cercles infernaux ; en ce cas, frère, sois heureux, car tu vas la voir aujourd'hui même.
l'amant.
Comment ! elle est ici , elle est parmi vous ? et vous le savez , et vous meegardez pleurer, et vous me laissez souffrir ! — Vite , vite , parlez et me dites où elle se cache , — que j'aille me jeter dans ses bras !
Ecoute : — ta maîtresse est au paradis , et cependant tu vas la voir. — Arrivé depuis hier parmi nous, tu ne connais pas encore les usages de la maison ; mais — rassure-toi , — tu auras certes bien le temps de les apprendre ; — sache donc , ô damné novice , que c'est aujourd'hui le jour de la Fête-Dieu ; — ce jour -là, — qui revient pour nous une fois par année , — les chau-
dières infernales cessent de bouillir, les hauts- fourneaux s'éteignent, les instruments de supplice sont mis de côté , les démons se croisent les bras ; en un mot , l'enfer chôme ; puis , le plafond d'airain chauffé à blanc qui pèse sur nos têtes s'entr'ouvre, et là-haut, bien haut, bien haut, nous voyons passer, — glissant à travers les nuages. — tous les saints et saintes, les chérubins , les anges, les trônes , les dominations , les archanges, qui font la procession tout autour du paradis, en répandant les fleurs — à pleines corbeilles , — les parfums — à pleins encensoirs. Derrière, marche gravement et les yeux baissés, la longue litanie des âmes bienheureuses, parmi lesquelles tu vas reconnaître celle que tu cherches.
l'amant.
Bénis soyez-vous, mes frères, pour la bonne nouvelle que vous me donnez , et la bouffée d'espoir que vous faites se glisser dans mon âme. Si je puis voir ma maîtresse, je suis sauvé.
Sauvé ! — Que veux-tu dire par là ?
l'amant.
Croyez-vous que ma voix ne puisse monter jusqu'à son oreille?
A son oreille, oui ; mais à son âme...
l'amant.
Oh ! je suis sûr qu'en voyant ici l'homme qu'elle a tant aimé , en entendant la voix qui lui fut si chère , elle viendra partager mes souffrances, ou qu'elle intercédera auprès de Dieu pour me faire participer à son bonheur.
Ah ! Juif errant, Juif errant, tu es bien naïf !
l'amant.
Croyez-vous que Dieu refuse quelque chose à ses âmes du paradis?
Les âmes du paradis refusent tout aux âmes de l'enfer !
l'amant.
Non ! vous ne la connaissez pas cette chère ma;-
tresse. Si vous saviez comme elle m'aimait ! — L'approche de la mort, les patenôtres du prêtre ont pu lui troubler la cervelle à sa dernière heure, mais je n'aurai , j'en suis sûr, qu'un mot à dire pour qu'elle me revienne tout entière, — comme par le passé.
L'air du paradis est fatal à la mémoire ; chacun de nous a là-haut un parent , un ami , un frère, une sœur, une mère , une femme ; — de ces êtres chéris nous ne pûmes jamais obtenir même un regard.
l'amant.
Vous n'avez été jamais aimé , — comme moi.
Eh bien! donc lève-toi, damné; — l'heure est venue de tenter l'aventure. Puisses-tu , pauvre âme, être plus heureuse que nous.