SCÈNE PREMIÈRE
Quel est ce nouveau frère en douleur qu'on nous amène? — Le sang coule à flots de sa poitrine déchirée et trace sur sa route un long sillon rouge. Comme il est faible ! comme il est pâle ! Encore un à qui la vie était à charge et qui a mis le fardeau de côté ; faisons-lui vite une place au milieu de nous et qu'il apprenne ce qu'on souffre ici-bas à n'avoir plus voulu souffrir làhaut.
l'amant.
Quel rêve , quel affreux rêve ! Cette fumée m'étouffe ! ces flammes m'aveuglent...
LES DEMONS
Pour celui-ci , le cas est grave ; dans quel cercle allons-nous le conduire? Le mettrons-nous avec les athées, les adultères ou les suicidés? Coupable de ces trois crimes: il vivait avec une femme mariée, il a blasphémé Dieu, il est mort volontairement. Le cas est grave , délibérons : toi , damné , pendant ce temps que nous tenons conseil , tu peux te promener au milieu des flammes ; des murs de triple airain nous assurent de ta personne. (Us délibèrent.)
l'amant.
Ce cauchemar est épouvantable î
les damnés, Ventourcinl.
Frère , raconte-nous ton histoire ; — c'est l'unique soulagement que tu puisses avoir à tes souffrances.
l'amant.
Encore , encore ! Que veulent ces noirs fantômes, ces squelettes calcinés? C'est mon rêve qui continue; mais je sais bien que je vais me réveiller dans mon grand lit, dans ma chambre pleine des rayons du matin ;
mes chardonnerets pépient sur la fenêtre et ma maitresse dort à mes côtés.
11 en est encore à la période du rêve; tous, nous avons passé par là ; quand il verra son rêve durer des jours entiers , des années entières , des siècles et des éternités, il commencera peut-être à se croire éveillé.
l'amant.
Ne pourrait-on donner un peu d'air ici , messieurs ? je vous jure que je vais étouffer.
Dans cent mille ans, tu jureras encore que tu étouffes.
l'amant.
Non, je ne dors pas ! Non, je ne rêve pas! Jamais douleurs pareilles n'ont suivi l'homme dans ses songes. — Oh! maintenant je me souviens.
Puisque tu te souviens, parle et dis-nous ton histoire.
Je me souviens que j'aimais une femme ; je me souviens qu'elle est morte ; je me souviens que je me suis tué pour l'aller rejoindre plus vite. Le froid d'un couteau dans ma poitrine , l'impression d'une chute immense, le brûlant contact des flammes et d'une chaleur suffocante; voilà encore ce dont je me souviens.
Et ta maîtresse, l'as-tu vue? où est-elle?
l'amant, à voix basse.
Elle a fait sa paix avec Dieu avant de mourir.
Nous te plaignons alors, car nos douleurs ne seront rien auprès des tiennes. Les supplices de l'enfer seront doublés pour toi d'une éternelle séparation.
l'amant.
Elle s'est convertie seulement à l'article de la mort, et j'espère encore que Dieu n'aura pas voulu lui pardonner.
En ce cas , tu la trouveras ici ; ou plutôt , non , tu la sauras ici et tu ne pourras la rejoindre, — parqué comme tu l'es, avec nous, dans le cercle des suicidés.
LES DEMONS
Approche, triple damné, et viens entendre la décision qu'on prend à ton égard : Juif errant de l'enfer, tu n'appartiendras à aucun cercle déterminé , mais tu iras de l'un h l'autre pendant toute l'éternité, aujourd'hui avec les athées, demain avec les adultères, pour avoir ta part de tous les châtiments , comme tu as eu ta part de tous les vices. — Hop ! en route.
A revoir, frère , à revoir ! et puisses-tu rencontrer dans nos flammes la femme que tu cherches [—(ramant sort suivi de démons ; — on entend des cris de rage et des hurlements de douleurs.)