LES AMES DU TARADIS
Il paraîtrait que notre sœur a connu ce monsieur autrefois !
la maîtresse , indignée.
Je n'ai jamais connu que le Paradis, jamais aimé que mon Seigneur. Grand saint Pierre, dites à ce damné qu'il se trompe.
saint pierre, à l'amant.
Mon pauyre enfant, la chère àme ne vous connaît pas.
les démons et les damnés, ricanant.
Ah! ah! ah! ah!— Hi! hi ! hilhi!
l'amant.
Affreux, affreux mensonge ! ces yeux qui tant de fois se sont plongés dans mes yeux, ces lèvres qui savaient si bien le chemin de mes lèvres, ces cheveux qui baisaient les miens, ces bras qui m'enlaçaient ; tout cela me connaît, tout cela doit me connaître. Marie, tu l'as donc oubliée notre petite chambre de la rue de l'Ouest et l'amoureuse vie que nous y menâmes?
la maîtresse, à saint Pierre.
Je ne sais ce dont on me parle.
SAINT TIERRË.
Dame ! écoutez donc :si vous avez habité tous les deux la rue de l'Ouest!
Et les longues soirées d'été, — fenêtres ouvertes, — les senteurs fraîches montant du Luxembourg, dont les grands arbres flottaient dans l'ombre devant nous, l'harmonieux clavier où tes mains erraient au hasard de ton àrae. Tout ce cadre adorable de notre passion, toutes ces choses de notre amour, les renieras-tu aussi ?
saint pierre, à la maîtresse.
Là ! je suis curieux de savoir ce que vous avez à répondre.
LA MAITRESSE
J'ignore ce qu'on veut me dire
l'amant.
Eh bien ! non, vous verrez qu'elle aura tout oublié, tout ; nos courses dans les bois par les brumeux jours d'automne, et nos longues rêveries au bord des étangs de Chaville ; les pleurs mystérieux qui gonflaient nos yeux ; ces indicibles frissons qui faisaient trembler sa main sur mon bras, mon bras sous sa main, puis nos fins dîners sur l'herbe avec des baisers pour entremets, et ce jour où le garde de Viroflay la surprit grimpée
sur un cerisier ; t'en souviens-tu, Marie ? les cerises dansaient dans tes cheveux noirs , tu étais adorable ainsi ; tu en fus quitte pour un baiser sur la joue ratatinée du vieux garde; que j'ai ri ce jour-là, bon Dieu!
LA MAITRESSE
Allons-nous-en d'ici, saint Pierre; ce malheureux est fou.
saint pierre, à la maîtresse.
Voyons, ma fille; cherche soigneusement dans tes souvenirs si tu n'as pas connu ce malheureux garçon quelque part ; Dieu ne t'en voudra pas, j'en suis sûr, et une bonne parole ferait tant de bien à ce pauvre damné. En conscience, te rappelles-tu Chaville, te souvient-il de Viroflay ?
LA MAITRESSE
Viroflay ! Chaville ! — Non ! Je n'ai jamais connu ces gens-là.
saint pierre, à ramant.
Cher et pauvre enfant, cesse tes cris et tes prières ; prières et cris n'y feront rien : elle ne se souvient pas.
Ah ! vilaine ! ah! méchante! toi, que j'ai tant aimée, pour qui j'ai vécu, pour qui je suis mort, tu n'as pas même un regret, un souvenir, une larme à me donner en retour ! Rien ! Il ne reste plus rien pour moi dans ton cœur; pas même de la haine, pas même du dégoût, rien que l'oubli, le triste oubli! Tu ne le reconnais plus ce corps meurtri, dévasté; ces traits, défigurés horriblement, tu ne veux plus les reconnaître ; et c'est toi pourtant la cause de ces meurtrissures et de cette dévastation! C'est par toi, c'est pour toi que je suis ici ; c'est avec toi que j'y devrais être. Sans ton fatal amour je n'aurais pas connu l'adultère; je n'aurais pas connu le suicide. Eh bien ! pour toutes mes souffrances passées et à venir, pour prix de mes douleurs éternelles, de toi je ne veux qu'un souvenir; parle, créature maudite, parle, femme bien-aimée et dis-moi que tu te souviens !
SAINT PIERRE, ému
Oh ! le pauvre enfant ! Il fait vraiment de la peine ; j'en suis tout ému. (Une grossi larme glisse le long de sa joue et va rouler dans l enfer. Un damné la happe au passage.)
Oh ! que c'est bon de boire !
DM démon, s approchant de lui.
Toi, dans une heure, un litre de plomb fondu.
l'amant, d'une voix éplorée.
Ne t'en va pas! Marie, ne t'en va pas !
la maitresse, retournant à son rang.
Partirons-nous bientôt, grand saint Pierre?
SAINT PIERRE
Il le faut bien, puisque vous ne vous souvenez pas. N'importe ! me voilà triste pour longtemps. Allons, en route ! harpes d'or et chœurs célestes, un peu de musique! [La musique reprend, la procession se remet en route. Le plafond de l'Enfer se referme.)