SCÈNE PREMIÈRE
(Il marche de long en large d'un air préoccupé, puis s'arrête tout à coup devant le Christ et sedécouvre.)
Mon Dieu, je vous remercie de la joie que vous faites à mes vieilles années, en mettant près de moi cette gracieuse et douce compagnie; la présence de ma
nouvelle épouse égayera mon foyer et va suffire, — toute mignonne qu'est mon Éveline, — à remplir de liesse et d'amour cette maison sombre et dévastée comme une ruine, ce cœur plus sombre encore et plus dévasté. Mon Dieu, vous savez quel excellent mari je puis faire et les trésors d'affection que je tiens enfouis là dedans ; — vous savez que j'ai lutté de toutes mes forces avant de céder aux dures lois de ma destinée. Sept fois vous avez vu la sueur de sang qui couvrait mon visage; — sept fois vous avez vu mes larmes couler et mes pauvres mains trembler, en étranglant toutes ces belles créatures. Seigneur, Seigneur, m'avez-vous pardonné et dois-je considérer comme un gage de miséricorde l'union que je contracte aujourd'hui avec mon cher petit Évelinon ? — S'il en est ainsi, mon Dieu, — je jure par les pieds divins du grand crucifié que mes lèvres ne frôleront pas les cheveux de ma femme avant mon retour de la ville sainte, où je vais me purifier de mes crimes entre les mains de votre vicaire bien-aimé. — J'ai dit. (// se couvre et frappe sur un timbre.) Holà, sœur Anne ! {Entre sœur A?ine.)
SCEUB ANNE.
Me voici, mon frère.
Fourbissez ma cuirasse sur l'heure, et visitez les
courroies de mon armure ; je vais partir à l'instant même.
SŒUR ANNE
Oui, mon frère.
Vous voilà froide et tranquille comme l'eau qui dort dans nos viviers. Ce départ subit n'a donc rien qui vous étonne?
SOEUR ANNE
Non, mon frère.
Vous trouvez naturel qu'un mari s'en aille comme cela, la nuit même de son mariage?
SOEUR ANNE
Vous êtes le maître, mon frère, et ce n'est pas moi qui me gratterai jamais où cela ne me démange point.
Bien parlé, sœur Anne. Venez çà, maintenant, que je vous ouvre mon cœur ; vous êtes entrée depuis ce ma-
tin dans la maison avec voire sœur Éveline, et déjà vous m'avez su plaire par vos vices comme par vos vertus. Vous êtes grande, maigre, osseuse , très-laide au surplus, toutes les qualités d'une intendante et d'une sœur aînée ; vous ressemblez énormément, en fin de compte, à cette Cousine Bette, dont il est parlé dans les Parents pauvres de monsieur de Balzac.
SOEUR ANNE
Vous me flattez, mon frère.
Sur l'honneur, vous m'allez comme un casque, et je m'en vais vous donner une preuve de mon affection en vous laissant la direction du château pendant mon absence; vous aurez l'œil aux pots de groseille de notre office et vous épierez les actions de ma femme : du tout vous tiendrez un compte exact , que vous me présenterez au retour. Sur quoi, approchez et nous baisez la main. Adieu, sœur Anne.
SCIEUR ANNE
Adieu, mon frère. (Sœur Anne sort par la gauche, Barbe-Bleue allume un candélabre et sort par la droite.)