‹ Le roman du Chaperon-RougeChapitre 56 sur 59 · I \ MARCHANDE · texte numérisé non relu

I \ MARCHANDE

Taisez-vous donc, maudites bêtes, on ne s'entend pas. Satanés oiseaux, va ! ils chantent d'une façon qui vous rend toute chose. Je me suis rappelé tout de suite ma pauvre Eugénie, qu'on a enterrée l'an dernier; j'ai revu le corbillard, les porteurs, les filles de la congrégation tout en blanc, la fosse ouverte, et le prêtre et les clergeons.. . j'en ai la chair de poule et les yeux tout mouillés. Sortons d'ici, ces rossignols me font trop de mal. (Exit.)

LES ROSSIGNOLS

Tu vois, elle est partie ; nos chants ont réveillé en elle la fibre du souvenir ; juge de leur puissance! Mais taisons-nous, voici venir un groupe turbulent de bourgeois en promenade, criant et gesticulant, sans respect pour la sainteté du lieu. Préparons-nous à chasser dehors toute cette vermine.

le bourgeois, lisant une épitaphe.

« Louis-CIiarles-Borroraée-Anselme Piquedoux, dit le père des ouvriers, adjoint au IVe arrondissement, décédé à Paris en juin 39, à l'âge de. . . » — Jolie tombe, ma foi! jolie tombe! du style, beaucoup de style. D'honneur, c'est madrigal.

LA BOURGEOISE

Nastase, qu'est-ce que cela veut dire, ces grosses lettres qui viennent après le « décédé à l'âge »? 11 y a un x, un l et un v.

LE BOURGEOIS

Ceci, ma toute belle, c'est des chiffres romains. Cela signifie.... attends un peu.... hum! hum! cent, deux cents... oui, c'est cela: décédé à l'âge de deux cent cinq ans.

LA BOURGEOISE

Deux cent cinq ans, Piquedoux ! Mais vous étiez de la même année.

LE BOURGEOIS

Dame ! les chiffres sont là ; il peut se faire pourtant que les valeurs numériques n'eussent pas dans l'antiquité...

MO LES ROSSIGNOLS

LES ROSSIGNOLS

Allons, amis, faisons taire ces gros oisons qui viennent se pavaner en belle veste au cimetière, comme au Pré-Catelan ou aux Prés-Saint-Gervais. [Ils chantent.)

Sous l'herbe grasse et la terre mouillée, Les pauvres morts dorment ensevelis; C'est les oiseaux qui leur font la veillée, Sans goupillon, sans cierge et sans surplis.

LA BOURGEOISE

Eh bien ! viens-tu, Nastase ? Que fais-tu là, planté sur tes pieds, la bouche ouverte. Qu'as-tu? tu es pâle!

LE BOURGEOIS

Je songe aux morts, madame.

LA BOURGEOISE

A quoi diable vas-tu songer !

les rossignols reprennent :

Mais quelquefois, dans le grand cimetière, Sous les cyprès chargés d'acres parfums. Un tombeau s'ouvre, et deux ou trois défunts S'en vont faisant la tombe buissonnière,

DU CIMETIÈRE ifll

LA BOURGEOISE, (Tune VOIX émi(P.

Nastase, allons-nous-en d'ici. Je ne sais pourquoi, niais je me sens toute émotionnée ; j'ai mon déjeuner sur l'estomac. J'ai peur! j'ai peur! Partons. (Exeunt.)

LES ROSSIGNOLS

Et de trois!.. L'ouvrage ne nous manquera pas aujourd'hui.

LE ROSSIGNOL

Oh ! oh ! J'aperçois lk-bas, derrière un saule pleureur, une jolie paire d'amoureux de ma connaissance ; je les ai souvent rencontrés dans les bois de Ville-d'Avray. Pauvres enfants ! il leur est donc arrivé quelque malheur, qu'ils viennent au cimetière. Voyons, approchons-nous un peu.

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