‹ Le roman du lièvreChapitre 22 sur 36 · DEUX PROSES · texte numérisé non relu

DEUX PROSES

Oh 1 nous inventerons des rossignols. . . Et l'ombre d'Alfred va venir.

... Il est venu, le séraphin des nuits d'Octobre... Il est venu courroucé et la boucha amôre de jalousie... 11 a pesté... Ses blonds cheveux pendaient sur sa joue, lissés... Il mâchait un cigare... 11 a battu l'infidèle... Son pas était d'un homme ivre, le lourd chapeau haut de forme en arrière, les guêtres en désordre...

Et puis il est parti pour les Marais Pontins... La Sand le suivait, chargée d'ailes... Ils s'abhorraient et ils s'adoraient...

Sylvie, recueille-toi!... Défleuris, en soupirant, cette bruyère...

C'est dans un bois pareil, peut-être, à celui-ci, qu'il s'en vint au crépuscule, les bouteilles dans l'eau du courant, disserter avec Desgenais sur l'existence de Dieu...

DEUX l'ROSES 307

CLITIE

Tu aurais été Philis, Eucharis ou Glitie, dans la prairie d'or vert fréquentée de la belette et du lapin, non loin du marécage fleuri, glauque de carpes. Le château eût été fiancé à la forêt par l'anneau bleu-de-paon d'un ruisseau.

L'ombelle rose de l'angélique se fût harmoniée avec ta robe imposante, et l'iris mauve avec la hauteur de tes jeunes cheveux blancs.

Nous, heureux dans ces asiles, je t'aurais dit : Glitie, ne laisse point s'enfuir l'amour volage. Mire, au cristal de cette onde, tes charmes. Si tu veux, dans le grenier de ma ferme, là où il fait chaud, par quelque jour d'orage où les rats du Fabuliste rongeront les dépouilles du maïs de l'année passée, nous nous posséderons, toi sur mes genoux de faune, ta bouche dans la mienne.

Et tandis que s'alanguira, lentement, le dernier frisson de nos caresses, la tiède et large pluie d'été crépitera sur les peupliers noirs.

Donc, me voici de retour en ce vieux salon oh je considère avec attendrissement le moindre objet. Ce châle fut à ma grand'mère paternelle que je n'ai point connue et qui repose dans un humble cimetière des Antilles en fleurs. Puissent les colibris étinceler et crier sur sa tombe abandonnée, etles tabacs aux cloches roses plaire à sa mémoire... Je n'ai point vu de portrait qui la représente. Mais je sais qu'elle avait une réputation de bonté et de beauté. J'ai lu d'admirables lettres d'elle écrites de là-bas à mon père enfant que l'on avait amené en France pour s'y instruire et qui y est demeuré.

Combien j'ai rêvé parfois de ressusciter ce passé. Combien il serait beau que Dieu nous donnât, une fois par an, cette fête de voir revenir de chers disparus I J'aime à me figurer que ce serait le jour des Rois, et par un temps de neige. La pauvre salle h manger s'ouvrirait aux coups de huit heures et je retrouverais là, assis à la table agrandie et ornée de roses de Noël, sous la claire gaîté de la lampe, tous ceux dont mon âme a le deuil.

Il me semble que ce revoir serait si naturel,

si peu macabre, si peu conte de fée. Mon grandpère paternel, le docteur-médecin, mort à la Guadeloupe, serait à la place d'honneur, avec, sur ses épaules, un petit manteau de voyage où luiraient des grains de verglas. Son regard bleu d'acier, derrière les énormes lunettes d'or qu'il portait «t dont se sert aujourd'hui ma mère, serait à la fois, comme il était, paraît-il, sévère et bon. D'une voix grave et chantante, il parlerait de la Grande Trat;tfr5^e,duventder0céan Eternel, des tremblements de terres inexplorées, des naufragés sauvés par lui.

Et tous écouteraient; et il serait beau, la mort étant étemelle, de revoir chacun à cet âge seulement que nous prêtons, avec une singulière obstination, aux chers disparus.

Les cousines de Saint-Pierre-de-la-Martinique, elles étaient quatre, je crois, ne dépasseraient point chacune dix-huit ans et, vêtues de robes de mousseline blanche, riraient de quelque gâteau mal réussi. Et mes grand'tantes huguenotes, rigides mais heureuses, de longues chaînes d'or au cou, s'expliqueraient l'une à l'autre, les révélations des Prophètes. Et soixante et quinze ans trembleraient pour chacune dans leurs voix cassées. Et mon aïeul maternel à dix-neuf ans, avec son carrik vert d'étudiant romantique, tous...

Mais le songe s'efface et le vent pleure.

Dans une mousse ensoleillée, et transparente comme une algue ou une émeraude, j'ai enveloppé les racines de ces premières pâquerettes de Janvier. Elles sont les seules fleurs de ces temps-ci, avec des rares pervenches et des ajoncs. Trop d'amour les gonflait sans doute. Il fallait qu'elles naquissent malgré la glace. Les lanières blanches des capitules sont violacées à l'extrémité, et entourent des fleurons qui sont d'un jaune verdâtre comme le dessous d'un vieux cèpe. Les racines boueuses sentent la campagne labourée. J'ai eu la cruauté de cueillir ces fleurs, et elles sont lamentables k présent, aussi blessées que des bêtes le pourraient être et voici que, lentement, et comme si elles étaient mues par une crainte terrible, les feuilles des capitules se recourbent au dedans pour recouvrir et protéger les robes des corolles minuscules queje ne puis plus voir. Délicatement, j'essaie de soulever ces feuilles, mais elles me résistent et je n'arrive qu'à meurtrir la plante. Imbécile I Est-ce que je n'aurais pu laisser vivre ces fleurs au bord de leur fossé? Là, elles eussent senti le grésillement frais du sol imbibé, un oiseau

314 proTB»

les aurait effleurées, la trompe des moustiques aurait pompé leur pollen, et elles seraient mortes doucement, à côté de leurs amies.

Les étoiles d'hiver sont belles lorsqu'elles poudroient dans le ciel couleur d'ardoise et que, dans la profondeur brumeuse et bleue, elles éclairent des lambeaux de nuages. J'ai traversé la petite ville, à six heures, lorsque les chandelles derrière les vitres font remuer les ombres carrées dans les boutiques et luire la boue rose sur les pavés. Un chien trotte en flairant sous les portails. Un char, dont les bœufs glissent, grince. Une lanterne vacille, une voix s'entend. Les angles des toits sont nets. Le reste est rongé par l'obscurité. Çà et là, encore, de loin en loin, une fenêtre d'un rose fumeux, et me voici au sommet de la côte.

A gauche, tremble une énorme étoile. 11 semble qu'elle respire et que ses rayons tour à tour s'allongent et se rétractent. Son feu blanc a l'air de couler. Je regarde les constellations carrées, derrière lesquelles sont encore des carrés de constellations, lesquels recouvrent d'autres constella-

NOTBB 315

tions carrées jusqu'à ce que le regard se perde en une cendre lumineuse pareille à celle d'un foyer. Je ne suis nullement intrigué par ces astres. Je n'aperçois pas là des mondes infiniment grands ou petits, selon ce à quoi nous les comparons. Ils l sont, dans ma pensée, tels que je les vois : les plus grands comme des colibris, les plus petits comme des guêpes. L'espace qui les sépare l'un de l'autre ne me semble point plus étendu que le pas dont j'arpente la route. Simplement, c'est un ciel de janvier sur une petite ville.

La vache de ma petite métairie est très âgée. Il va falloir la vendre. Pauvre bête, je l'ai caressée longuement. Où vont se traîner maintenant ses pauvres vieux genoux? Oh! souffrance terrible, rançon de l'homme quand doiic m'étoufîeras-tu tout à fait?

» il

Une paysanne m'a vendu des mousserons. Ils sont très rares maintenant. Leur odeur me saisit

316 KOTBi

et je songe aux lisières des prairies, aux elfes qui, d'après Shakespeare, font croître ces mousserons sous le charme de la lune. Ils ont été mouillt'S par la gelée fondante, et de fines et longues iierbes s'attachent à leur humidité. Ils portent en eux la tremblante buée des nuits. Les premiers, ils sont sortis de la terre, sous leurs ombelles d'ivoire, pour observer si les pieds de ^a haie s'entouraient davantage de mousse. Ils auv'ont été déçus. Ils n'auront point vu les pervenches, ni les violettes, mais l'agaçante et fine pluie grise dans le ciel gris.

Hier, je suis monté jusqu'au haut de la côte e* suis revenu par le chemin de Clara d'Ellébeiise. Il y avait tant de brouillard que les arbres pleuvaientdru. Les pies faisaient des crochets brusques parce que, venant vers moi, elles ne m'apercevaient qu'à vingt pas dans cette opacité. Trois grives aux gris grinçants et furieux se battaient. Ici et là on coupait du bois. Le soleil sans rayons, d'un jaune argenté, semblait la lune. J'ai vu trois primevères, des ajoncs fleuris, des pâquerettes et, l'auire j<>w, de? yitrvenches. CbsX le priptemp»

déjà, à travers Janvier. Depuis deux nuits, à mon réveil, j'entends le chant d'un merle. De quelle émotion m'emplit le premier souffle, à peine perceptible, du printemps! Cependant, l'hiver régnera longtemps encore.

Le tic-tac usé de la pendule berça bien des soirées dont me charma la tristesse. Les chats s'introduisaient dans le salon oh il y avait des invités. On était autour du feu. On se racontait des frayeurs, des pressentiments que l'on avait eus, les manies de personnes mortes. Les carrés d'ombre projetés par la lampe tremblaient. Le foyer éclairait par-dessous des profils accentués de vieilles dames, des mains aux veines saillantes, des gestes d'adolescente se montrant des broderies commencées.

— Ohl comme c'est joli!

— Oui, mais c'est long comme tout.

— Quelle patience vous avez !

— C'est Glaire qui a commencé celle-ci.

Je me souviens de Tune de ces soirées oi!i étaient beaucoup de jeunes filles. Petites fleurs de province, elles s'épanouissaient dans la lueur grise et rose du salon...

Une de ces enfants se mit au piano, une autre uhanta. Les notes usées semblaient s'égayer, trémolantes comme des voix de grand'mères fleuries qui eussent chuchoté sous la porte. La jeune fille qui chantait et qui est morte en religion avait J'air d'une sombre petite rose. Elle était pieuse et s'égayait doucement.

...On servait du thé trop fort, ou pas assez, dans ces soirées, des biscuits un peu humides, du lait, de l'eau de noix. La rue était silencieuse. Onze heures sonnaient. Une vieille dame se levait et disait :

— Onze heures déjà... Est-il possible... Onze heures.

Et quelqu'un lui répondait :

— La pendule avance beaucoup.

La nuit dernière, j'ai rêvé que j'étais mort et que je retrouvais Jean de Tinan, que j'ai vu une seule fois dans ce salon, à même époque, peutêtre à même date. Il m'est donc apparu en songe et m'a invité à déjeuner en une maison de cam^ pagne située dans un petit village protestant : Bellocq. Je doute qu'il ait jamais été là durant sa vie. Mou rêve indiquait dix heures du matin.

Tinan était, comme je le vis en réalité : charmant et ironique. Il m'offrit des gâteaux singuliers et me raconta qu'il avait, pour s'amuser, fait boire des boissons anglaises à des soldats qui faisaient les grandes manœuvres. Et qu'il était arrivé à ce résultat que chefs et soldats pris de gaîté ne savaient plus, les uns commander, les autres obéir. Tout à coup une angoisse terrible m'a saisi, une sympathie douloureuse, un regret de n'avoir pas assez connu durant sa vie le poète d'Aimienne. Je lui ai tendu la main en pleurant et me suis éveillé.

Qui sait? En quels mystérieux pays allons-nous aborder, en quelles îles de l'Océan du sommeil? Quels pavots blancs nous enchantent? Pourquoi invoquer le hasard et non l'ignorance? S'il est vrai que la vie ne tienne qu'à nos sens et que nos royaumes soient en nous — pourquoi les poètes qui sont, comme on l'a écrit, les explorateurs de leur âme, n'apercevraient-ils pas dans la nuit et la brume de leurs rôves, parfois, un promontoire de la mort?

Souvent je me suis figuré le Ciel. Celui de mon enfance était la cabane que s'était fait construire,

Vjô notes

en haut d'un chemin grimpant, un vieil homme. Cette cabane, on la nommait le Paradis. Mon père m'y conduisait h. l'heure où la noire bruyère des coteaux se dore comme une église. Je m'attendais, au bout de chaque promenade, à trouver Dieu assis dans le soleil qui semblait s'endormir à la cime du sentier caillouteux. Me trompé-je? Moins facilement j'évoque le Paradis catholique : les harpes d'azur, la neige rose des légions dans les purs arcs-en-ciel. Je m'en tiens encore à ma première vision, mais depuis que j'ai connu l'amour, j'ai ajouté à ce divin domaine, devant la hutte du vieil homme, une tiède pelouse en pente où herborise une jeune lille.

J'ai tout à la fois l'âme d'un faune et l'âme d'une adolescente. Et l'émotion que j'éprouve à considérer une femme,. est le contraire de celle que j'ai à regarder une jeune fille. Si l'on pouvait se faire comprendre à l'aide de fruits et de fleurs, j'offrirais à la première des pêches brûlantes, des cloches roses de belladone, des roses lourdes ; à la deuxième, des cerises, des framboises, des co-

rolles de cognassier, des églantines et du chèvrefeuille. Je ne puis guère éprouver de sentiment qui ne s'accompagne de l'image d'une fleur ou d'un fruit. Si je pense à Marthe, je songe à des gentianes. A Lucie, je prête des anémones blanches du Japon, et à Marie des muguets-de- Salomon. A une autre un cédrat qui serait transparent.

Au premier rendez-vous que me donna une amie, j'avais emporté un rameau de glaïeul dont les gorges étaient d'un rose d'abricot. Nous les mîmes sur la fenêtre durant la nuit où je l'oubliai pour ne me souvenir que de l'amie. Aujourd'hui je voudrais oublier l'amie pour ne me rappeler que le glaïeul.

Mon souvenir est donc, si je puis dire, végétal, et les arbres, aussi bien que fleurs et fruits, symbolisent pour moi des êtres et des sentiments. Les plantes, autant que les animaux et les pierres, emplirent mon enfance d'un mystérieux charme. A quatre ans je demeurais en contemplation des cailloux de montagne cassés, en tas au bord des routes. Choqués ils faisaient feu au crépuscule, Frottés les uns contre les autres, ils sentaient le brûlé; j'en ramassais de marbrés qui semblaient lourds d'une eau qu'ils eussent recelée. Le mica des granits fascinait ma curiosité que nul ne pou-

322 NOTKs

vait satisfaire. Je sentais qu'il y avait une chose que l'on ne savait pas me raconter : la vie des pierres.

Au mô.'.ne âge, on me gronda parce que j'avais enlevé d'un chapeau de ma mère des coléoptères naturalisés. J'avais la passion de ramasser des bôtcs, pour lesquelles jVprouvais tant d'amitié que je pleurais si je les pensais malheureuses. Et j'endure encore une angoisse abominable en me souvenant de petits rossignols que l'on m'avait donnés et qui ùcpérissaient dans la salle à manger. To;ijours au môme âge, il fallait, pour que je m'endormisse, que l'on plaçât non loin de moi un bocal où était une rainette. Je sentais que c'était une amie fidèle, et qui m'eût défendu contre les voleurs. La première fois que je vis un cerf-volant, je fus si frappé de la beauté de ses cornes que l'envie d'en posséder un me devint une souffrance.

La passion pour les plantes ne se développa que plus tard, vers l'âge de neuf ans, et encore n'ai-je bien eu l'intelligence de leur vie que vers l'âge de quinze ans. Je me souviens dans quelle circonstance. Ce fut en été, un jeudi, par un après-midi torride. Je traversais avec ma mère le jardin botanique d'une grande ville. Un soleil blanc, d'épaisses ombres bleues, des parfums d'une lourdeur presque

visqueuse faisaient de ce lieu à demi désert uu royaume dont je franchissais entin la porte.

Dans l'eau tiède et mordorée de bassins, des plantes coriaces et grises, ou longues, molles et transparentes, végétaient. Mais du sein môme de ces pauvres et tristes algues s'élevaient, jusqu'au plein azur, de vertes lances, des hampes dont les ombelles roses et blanches opposaient leur grâce au jour ardent, des lys d'eau endormis sur leurs feuilles comme en une sieste confiante.

Aux plantes fluviales les plajites terrestres répondaient. Je me souviens d'une allée où des étudiants, un mouchoir sur la nuque, étaient ensevelis sous la beauté des feuilles. C'était l'allée des Ombellifères. Les fenouils et les férules dressaient leurs couronnes sur leurs tiges dont les gaines éclataient. Les parfums se parlaient dans le silence. Et l'on sentait, de plante èi plante, un muet épanchement, et une résignation planait sur ce royaume isolé.

Dès lors, je compris les fleurs, et que leurs familles s'apparentent et s'aiment naturellement, et non seulement pour servir aux classifications qui aident à nos lentes mémoires. Ces géométries en action que sont les végétaux marchent vers quelle solution? Je ne sais. Mais il y a un mystère charmant à considérer que de même que les espèces

correspondent avec telles périodes géologiques, et groupèrent ainsi leurs sympathies, de mfiine, aujourd'hui, elles se groupent suivantles saisons. Gomment le caractère des grelottantes et neigeuses liliacées d'hiver s'accorderait-il à celui des pourpres solanées tl'automne ? Et puis il y a encore des arrangements délicieux qui sont dus bien moins à l'artifice des hommes qu'au consentement pur certaines espèces d'en tenir d'autres pour amies, et de ne point languir auprès d'elles. Qu'il est doux le jardin villageois où le lys luisant, pareil à ces dieux qui fréquentaient les humbles, vit parmi les choux, l'ail bleu et les ciboules qui cuiront dans le pot noir des pauvres! Que j'aime les potagers paysans, à midi, quand la triste ombre bleue des légumes s'endort sur les carreaux de terre granuleuse et blanche, lorsque le coq appelle le silence, et que la buse oblique et tournoyante fait glousser la poule onduleuse 1 \A est la flore des simples amours, la flore de la jeunefemmequi séchera la lavande bleue pour parfumer les draps rudes. Et il y a aussi, dans ce jardin, la fleur des rondeaux, la pauvre giroflée au parfum simple. Il y a aussi le buis fidèle dont chaque feuille est un petit niinir d'azur, les roses-trémièresoîi se consume la tl iiii ne douce et pure de corolles de mélancolie: fieurs religieuses vouées au silence et à la rigidité.

Et j'aime aussi la flore des prairies ; la reine des prés balancée parles brises, bercée par le roucoulement du ruisseau. Sa couronne parfumée se pare de coléoptères des eaux plus nacrés que les gorges des colibris. Elle est l'amour de la pelouse, la fiancée des lisières herbeuses.

Mais il est, au fond des vieux parcs désolés, des botaniques plus mystérieuses. Là, demeure ce que l'on nomme les vieilles fleurs comme le lilas terrestre, la belladone-amaryllis, la couronne impériale. Ailleurs, elles mourraient. Là elles résistent, gardées par les préj ugés des arbres séculaires, arbres singuliers aux noms disparus. Et ces corolles maniérées, distinguées, ne relèventleur tête branlante que lorsque, soufflant à travers les liquidarabars et les érables, le vent gémit comme Chateaubriand

Ce soir, je prendrai mon sac, mon bâton, et j'irai dans la montagne.

... 11 m'a été impossible de monter au Jaïzquîbel, même d'aller à Notre-Dame-de-Guadaloupe.

3â<$ NOTBS

Une tempête m'a bloqué à Fontarabie. J'étais si trempé que je ue pouvais plus avancer, et le vent me secouait dans les venelles aux maisons blasonnées. J'ai songé aux torrents d'azur de l'été, au golfe qui chante et luit au haut du ciel, à la nacre de la Bidassoa, à tous mes rêves ardents, à l'odeur fauve de Mamore. Je suis entré dans une auberge pour qu'on y fît sécher mes vêtements. Durant trois heures, couché dans un lit froid, j'ai écouté la pluie drue. Je me suis levé à l'heure de la sortie de la grand-messe. J'ai vu défiler, sur les pavés luisants d'averse, les filles en mantilles, auxcheveuxen cédilles, huilés, bleus et plaqués sur le front. Elles étaient robustes, gracieuses, rondes et comme tournant sur ellesmêmes. Elles marchaient les jambes écartées. Un prêtre, le long du mur, glissait... Ensuite, je me suis fait conduire à Irun, dans une barque, par un pauvre enfant qui s'escrimait à ramer, les pieds nus en de lamentables bottines à élastiques. Mon cœur s'est serré devant la misère de l'eau, du ciel et de cet enfant. L'eau était méchante et jaune, le ciel avait la teinte d'un Vendredi-saint, et l'enfant était décharné.

Je songe à ce que, pour cette promenade que je veux faire dans la vallée d'I*****, il me faudra m'arrêter dans l'auberge où, il y a deux ans, nous nous cachions, elle et moi. Ce sera dur, mais je ne veux pas ôtre à tel point l'esclave de ma douleur que je la fuie. Je sais bien qu'il y a par là une source d'azur dont l'eau glissa de mes lèvres aux siennes, une chaise où je la tenais embrassée, tandis qu'en une lisse caresse parfumée sa joue sur ma joue lentement allait et venait.

Mais il faut réagir, et ce souvenir ne me sera pas plus cruel que ne le fut, une nuit, le rappel de cette amie, dans un bouge où m'avaient attiré des guitares dont jouaient des ouvriers espagnols. Ils chantaient en s'accompagnant. Ils chantaient pour eux seuls, tristement, et buvaient du vin rouge. Leurs chants m'oppressaient parce que je sentais en eux un peu de l'âme inquiétante de la disparue, et qu'un douloureux hasard faisait que la servante d'auberge qui était là lui ressemblait tout à fait. Dans ces chants, il y avait la nostalgie d'une ardente contrée, des évocations de garces huilées et balafrées. Et mon cœur se serrait en s'avouant que celle que j'ai le

plus aimée conservait, sous son éducation parfaite, un relent Je fille tragique, de celles dont le front ou le cou porte une cicatrice.

m Le vent souffle où il veut et d'où il veut, » comme l'Esprit. Et il soufllc encore aujourd'hui, m'emplit d'une acre tristesse. Du moins, suis-je seul encore, dans cette mansarde d'où, à travers de petits rideaux de tulle, je vois la route, les arbres nus, la pluie. Où va-t-elle la route? Ici, ma vie s'isole et, au-dedans de moi, je sens davantage l'amertume du passé. Qui saura, lorsque je serai mort, que j'ai lutté si terriblement?

L'obsédant souvenir de cette bohémienne méfait sentir les vers de Baudelaire :

Toi qui, comme un coup de coutean, Dans mon cœur plaintif es entrée.

... Et je me demande si elle ne m'a pas jeté un de ces charmes auxquels ajoute foi le peuple, si le jour que j'ai bu une goutte de son sang en lui rappelant une superstition italienne, je n'ai pas à jamais rivé mon âme à la sienne. Cette goutte, je l'ai bue par un jour pareil à celui-ci, acre et plu-

vieux, dans un bouge où nous commencions de nous disputer, de nous séparer. Elle tendit à ma lèvre son épaule dont se cordaient les muscles sous un amour irrité. Nous mentions le froid du lâchage tomber sur nos cœurs, dru et goutte à goutte, comme d'une lame de glace. Elle ne versait pas une larme, les yeux follement agrandis, je nez froncé. Il y avait en nous de sourdes choses. Ensuite nous nous promenâmes. Elle me dit une parole terrible pour essayer la trempe de mon amour. Je restai calme. Alors, elle se mit à paraître distraite, ayant l'air de craindre que l'on ne l'aperçût avec moi.

Voici que je pleure à grosses larmes, des larmes chaudes qui coulent au long de la joue. Que je souffre! A quoi m'ont servi tous ces sacrifices? Je suis fort, maisy^ n'en peux plus. Il me semble que je porte en moi un créancier et un débiteur. Je crois que c'est là un principe d'économie politique appelé : loi d'airain^ offre et demande.

J'ai gravi le petit pic du***. Les premiers daphnés fleurissent, les premières gentianes, les premières hépatiques. Sur les hauteurs et dans cette

330 wanm*

mansarde où j'écris, là seulement je trouve la paix. Au sommet du*** le vent m'a fait chercher un abri. J'ai déjeuné sur un roc où des bôtes-à- Bon-Dieu, rondes comme des tortues, luisantes, rouges et noires, couraient. Qui donc, aussi triste que moi, eût pu manger? Me sentant délaissé par le bonheur, j'ai pris un parti. J'accepte, comme une volupté, le goût amer que ma bouche donne h mon pain. Je l'accepte sans faiblesse, et gardant un peu de mépris à ceux qui n'apercevraient point la force de ma résignation.

Au-delà des prairies crevées par les sources, dans un village que l'on nomme Les Angles, au pied d'un clocher poétique, j'ai vu une maison heureuse. Un jardin mélancolique l'entoure, une tristesse dominicale y sommeille. Qui donc est là? On m'a répondu : « une famille parisienne, durant les vacances. » J'ai passé devant la grille et me suis senti désolé. Mon bâton de montagne a brûlé mes doigts tout à coup.

Oh ! Aller, dans la vallée d'Ossau où se dansent les rondes monotones, choisir la fille la plus calme, celle dont le visage ni le corps n'ont un

frémissement, l'amener par la main sur ces herbages placides, la posséder sans un mot, puis laisser tomber ma douleur, couché en travers de ses jambes robustes, les bras en arrière, les poings sur la prairie.

Une vieille parente de ma mère, M°"'d'A... d'E..., m'a écrit au sujet de ma Clara d'Ellébeuse qu'elle a lue. Je n'ai jamais vu cette parente. Ses lignes m'ont touché. Je suis allé la voir sur son invitation. « Peut-être, me mandait-elle, aurez- « vous, dans ma demeure ancienne, de belles « inspirations et le rappel du temps de Clara « d'Ellébeuse. »

Et, en effet, la grille franchie, j'ai trouvé dans le salon solennel, appuyée sur sa canne, cette antique parente infirme. Une bonté éclairait son visage, un sourire pareil aux teintes délicates d'un herbier ancien. La rafale que j'entendais du coin du feu berçait l'ombre des meubles.

— « Voyez-vous ce tableau? Ce sont de vos parents du côté maternel... Les dames étaient Martiniquaises... »

J'ai regardé avec émotion cette toile datée

332 NOTBS

de 1833, dont un arbro luisant, d'un vert aquatique, l'arbre d'un parc de rêve, forme le fond.

Au premier plan, assise sur un banc de pierre, une jeune dame en robe de mousseline ; debout, auprès d'elle, une adolescente aux cheveux bouclés...

Maintenant où reposent-elles? Et qu'est devenu le parc de ce tableau où l'on sent peser la torpeur dorée de la mort?

J'ai vu, le long d'un chêne, deux glissements roux, de haut en bas, de bas en haut : deux écureuils. Il y a des années, j'en tuai un. Mon cœur en fut horriblement triste. Vivantes, ces bêtes sont ébouriffées et légères; mortes, ce sont de petites loques. Elles ne sont que de la vie, de la jolie vie soyeuse. C'était dimanche matin que je les vis dans un bois de Noarrieu où se promena jadis, sur son petit âne, ma Clara d'Ellébeuse. Le mâle suivait la femelle. Ma vieille chienne et moi les avons regardés aussi longtemps que l'on peut regarder les écureuils. Savaient-ils que c'était Dimanche? Les bêtes des forêts sont-elles sensibles à la triste paix du jour dominical? Pourquoi ne

percevraient-elles pas le silence qui naît du pieux repos des ôtres et des choses? Ne connaissent-elles pas mieux que nous le cri du joug dans la plaine, l'exclamation de la hache, les sanglots des sonnailles, le choc des haltoirs, l'appel des sabots — tous bruits qu'elles fuient par crainte de l'homme? Ce sentiment d'un calme périodique n'aurait-il pas été transmis aussi bien que la peur, d'écureuil à écureuil, de mésange à mésange ? C'est probable.

La tristesse même de la petite ville me plaît, les rues aux boutiques obscures, l'usure de» seuils, les jardins nageants, à, la belle saison, dans un enfoncement de buée bleue qui est un fouillis de roses trémières, de glycines, de treilles, ou pelés comme des ânes, avec des haillons qui sèchent au-dessus des bordures de buis teigneuses, le ruisseau des tanneurs qui charrie la nacre mince du ciel et reflète durement les toits parmi les plantes vaseuses, le gave qui creuse les rocs, luit, tourne et file.

La petite place est jolie, que la cigale y crie dans les ormeaux d'Eté, que le vent d'Automne la racle, ou que les pluies la rayent. 11 y a un petit

334 NOTii

jardin public qu'eût aimé Bernardin de Saint Pierre où, en Mai, la nuit est épaisse, bleue et douce dans les marronniers.

Depuis des années je vis là, d'où s'en allèrent vers les Antilles en fleurs, mon grand-père et un grand-oncle. Ils écoutèrent la mer bruire; des robes de mousseline glissèrent sous les vérandas, et ils moururent en regrettant peut-être ces rues, ces boutiques, ces seuils, ces jardins, ce ruisseau, ce gave.

Lorsque je me rends h. ma petite métairie, je me dis qu'ils y furent. Ils devaient emporter leur déjeuner en un petit panier, et l'un d'eux s'être chargé d'une guitare. Des jeunes filles ne suivaientelles pas, légères? La romance bourdonnait entre les haies mouillées. Un ineflable amour effrayait les oiseaux, les mûres étaient vertes. On marchait en cadence. Un cri de jeune fille émouvait l'air, un grand chapeau tournait à l'angle du chemin, un rire frais montait des églantiers déchirés par les pluies, puis les cœurs battaient lorsque, dans la canicule blanche, la noire grange éteignait le gloussement des poules sous l'azur écarlate de midi.

... Cette guitare, ou une autre, je l'ai entendue dans la cour de mes grand'tantes huguenotes, un soir d'Eté, lorsque j'avais quatre ans. La courdor-

NOTBS 335

mait au crépuscule blanc, les toits laissaient tomber je ne sais quoi de tendre sur les rosiers grimpants et sur les pavés clairs. On s'égayait, assis sur une poutre, de mon enfance et de mon tablier blanc. Mon grand-oncle chanta quelque mélodie de la Capitale. Je le revois debout, la tête en arrière. L'air tremblait doucement. Il fit, à la fin d'une roulade, un salut ridicule et charmant. Je te bénis, ô pauvre ville où je suis incompris, où j'abrite mon orgueil, ma souffrance et ma joie, où je n'ai guère d'autres distractions que d'entendre japper ma vieille chienne et que d'apercevoir de pauvres visages. Mais je gagne les coteaux où l'ajonc épineux s'étend, et j'éprouve, à méditer sur mes chagrins, une douceur bienfaisante ; et c'est la résignation. Ce n'est plus aujourd'hui le rire grossier et dédaigneux du public, ni le doute terrible de tout qui m'inquiète. Le rire de mes détracteurs s'est lassé, et je deviens indifférent à ce que je suis. Cependant, je suis devenu grave envers moi-môme et les autres. C'est ayec une joie craintive que je considère l'insouciance des heureux. J'ai compris quelle douleur peut éclore de l'amour, et quel aveuglement naître d'un regard. Et c'est à cause de ce que j'ai souff'ert que je voudrais donner une triste et lente caresse à ceux qui n'ont encore que du bonheur.

La porte ouverte, l'azur, la mouillure de l'herbe et les giroflées, et les jacinthes, et un seul oiseau qui crie, et mes chiens à plat ventre, et les rosiers à tige rose épaisse, le verdissement du lilas, et une cloche qui sonne, une guêpe qui file droit et raye la prairie de son vibrement blond qui s'arrête, hésite, repart, se tait et bourdonne

Cœurs et chœurs des primevères sur les mousses humides et obscures des bois; longs fils de rosée rose et bleue flottants et balancés et suspendus — à quoi? — dans la matinée immatérielle ; rainolles aux paupières dorées dont bat le goUre blanc; ajoncs dont le parfum de pêche flétrie et de rose, aux chemins déjà torrides, se traîne...

Iris, cris des geais, tourterelles, montagnes de neige bleue qui êtes les rochers de l'azur, champs verts carrés, ruisseau roulant un caillou doré dans le silence ; premiers feuillages des eaux; frisson qui glace le corps auprès des sources quand le soleil vous cuit les mains...

Aulnes grêles ; marécages torrides où, vers midi, gonflant les vessies de leur gorge, les grises grenouilles rauques se traînent sur les plantes coriaces, tandis que, lentement, du fond de la vase ombreuse et dorée, monte une bulle...

Vignes sèches et tordues; essaims de fleurs des pôchers roses en vol oblique dans l'azur; poiriers et roses du Bengale..

Couchers de soleil cerise ; neige nocturne d'un fruitier; assombrissement vert et transparent des allées; sommet des collines à sept heures oiî les arbres sont des éponges de nuit qui, peu à peu, se mêlent à la sévérité de la courbe uniforme qui se gonfle et s'élance, nette.

Nuit sans étoiles ; nuit violette où se distinguent à peine les sandales blanches d'une payanne aimée, et le hérissement d'arbres grêles et secs; pâleur d'un coteau calcaire, et eau, où je ne sais quoi fait deux ombres longues et profondes...

Page 1