‹ Le roman du lièvreChapitre 23 sur 36 · N0TB · texte numérisé non relu

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Nuit; feu; lignes d'ombre mêlées à l'ombre des lignes ; feu ; épaississement humide des champs ; feu ; cramoisissure et roussissure de nuages ; peupliers; blancheur qui doit ôtre un village. De l'eau encore, de l'eau et des ombres d'eau...

Une étoile, deux étoiles, trois étoiles, quatre étoiles. Elles palpitent comme de l'eau. On dirait qu'elles vont couler sur la route ou, par places, des vaches ayant pissé, on croit à des obstacles et l'on saute...

Une voiture passe. La lanterne n'éclaire que le derrière du cheval, le reste est de la nuit. Quand j'étais enfant c'était ce qui m'étonnait : cette lumière qui s'éteint encore. Une autre voiture... On ne voit que le buste rose d'une fille. Il glisse dans la nuit...

Je reviens de voyage. Le souvenir d'un reflet marron de bateau, dans le canal couleur de poisson gris, fait tremblerma mémoire. Je songe à, des tulipes blanches.

Ici, je suis revenu la nuit. Le coassement des grenouilles m'a salué, du fond de la prairie humide. Mon cœur, n'éclate pasl... Que tu n'éclates pas

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comme les lilas du parterre dont je n'ai frôlé que le parfum!...

L'espoir ya-t-il renaître? J'ai peur. Est-ce encore la désillusion?

La guêpe a bourdonné. Je n'aime que le lilas violet, je n'aime que les violettes bleues. C'est dimanche, et j'entends, dans mon âme profonde, gronder les harmoniums des pauvres églises.

Ma vie, voici ma vie, ardente et triste comme une flamme qui brûle par un trop tiède soir d'été, auprès de la fenêtre ouverte. Une brise insensible a gonflé tout à coup le rideau de mousseline, comme mon cœur.

Le Printemps fait silence dans mon âme.

Au moment où je viens d'écrire cette phrase, j'entends le premier rossignol qui chante dans l'azur vert du soleil mouillé.

Je succombe en l'entendant. Il me semble qu'à l'écouter ma poitrine va se briser. Quelles ombres bleues et quels soleils rouges vont pour moi tourner aux cadrans solaires des vieux domaines? Par la porte du salon j'aperçois une tulipe. Elle est immobile sur l'immobilité de l'herbe toufl'ue et do-

rée. 0 Clara d'EUébeuse, je sens la lourdeur d'une de tes boucles blondes sur ma tempe. Qui es-tu donc?

Dans le jardin, le parfum des lilas me fait mal tout à coup parce queje suis horriblement trisle.

Cependant, lilas, tu m'es cher depuis l'enfance. Alors je considérais tes grappes qui étaient les belles images vernies d'une boîte h jouet.

Et tu hantais aussi, lilas, un verger familieràmon jeune âge. Dans ce verger, il y avait des hérissons. Us glissaient au long de vieilles poutres. Qu'ils sont innocents et doux, malgré leurs pics, les hérissons !. Je me souviens de mon émoi un soir d'hiver que j'en trouvai un au seuil de la cuisine, chassé par la neige et fourrant son petit groin dans des détritus laissés là...

J'aime les êtres de la nuit, les chouettes au vol souple, les chauves-souris, les blaireaux, toutes les bêtes craintives qui glissent dans l'air ou dans

l'herbe et que nous connaissons peu. Quelles fêles se donnent-elles parmi les plantes, leurs sœurs ?

A l'heure où l'homme repose, les lapins argentés par la rosée bondissent sur les menthes des sillons et tiennent des conciliabules ; les grenouilles coassent dans la mare, y clapotent ; les vers luisants filtrent leur molle et humide lueur jaune; la taupe fore la prairie ; le rossignol sanglote comme une fontaine; le hibou fait entendre ses tristes rires comme s'il s'associait lui aussi, mais timidement, à la joie de Dieu.

Combien j'aurais voulu être une bête delà nuit, un lièvre frémissant dans une haie d'aubépine, un blaireau frôlé par les feuilles des juteux maïs verts. Je n'aurais eu que les soucis de ma défense physique. Je n'aurais pas aimé. Je n'aurais pas espéré.

Hier, j'ai entendu le premier pipeau du printemps. Je me souviens de ces vers de moi écrits à propos des Charmeltes et de M"" de Warens :

Doux asiles 1 Douces années 1 Douces retraites 1 Les siffets d'aulnes frais criaient parmi les hêtres,..

et je songe aux crépuscules d'enfance.

Que c'est loin tout cela, et comment ai-je vécu? Je jette un regard en moi-même, et n'y trouve que désolation. Non, personne moins que moi n'a cru aux hommes, pas môme toi, ô doux génie ami, qui reposas dans l'île aux frais peupliers. La méchanceté des meilleurs est terrible, l'hypocrisie des plus vrais est infinie. 0 mes pauvres chiens aux yeux tristes, sentez-vous lorsque je caresse lentement vos crânes bas, toute TelTusion de mon cœur? 0 bonté que vous êtes, doux êtres de Dieu qui n'avez d'autre défaut que de lécher le fond d'un plat, craintifs, la queue au ventre, et craignant que l'on ne vous batte...

La douleur que j'attendais, la volcî. Elle est là, palpable. Elle est venue, seconde par seconde, hésitante, puis sûre. J'avais cru queje trébucherais sous elle. Non. Je mesuis levé avec une amertume courageuse dans le cœur. J'ai pris mon bâton, sifflé mes chiens et je suis parti à travers bois. En moins de trois jours, et quoique l'almanach dise encore le printemps de Mai, TÉté a bourdonné. J'ai gagné le village de Balansun. Les potagers paysans flambent sous leur triste beauté, élèvent au ciel*

les rousses giroflées, ces fleurs éternellement flétries. J'ai cueilli dans la haie du presbytère une rose et su relie j'ai douloureusementposé mes lèvres, Le curé m'a fait boire du vin blanc dans la salle à manger glaciale, tandis que mes chiens harassés, couchés dans l'herbe, haletaient. Je pense à ce vers de Charles Guérin :

« Hélas I il faut pourtant recommencer à vivre. »

Il me semble que mon existence est aussi lamentable que le sourire d'une fille qui a fait la vie. J'écoute un grillon qui grésille, un âne qui brait. Je songe à cette brebis boursouflée étendue au travers de la route, et morte pour avoir brouté du trèfle sur pied.

Dans ce château d'A*** ruiné et abandonné, sur le perron duquel j'ai déjeuné hier, j'aurais vécu il y a soixante ans. Le long des allées, j'eusse traîné l'existence de ceux qui mouraient jeunes. On m'eût vu, au crépuscule, vêtu d'un carrik, grelotter. Malvina m'eût rejoint sous la tonnelle. Puis un soir d'Octobre, un coup de pistolet dans la chambre du second... Et la grand'mère aurait expliaué : l'oncle est mort. Son fusil a éclaté.

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