LA NAISSANCE DU KENARD
— D'après Pierre de St-Gloud. —
Lorsqu'Adam eut mangé la pomme,
Dieu prit pitié du premier homme ;
Il lui fit présent d'uji bâton,
C'était du coudrier, dit-on,
Doué d'une force secrète :
Il suffit d'en frapper la mer Pour qu'un être nouveau naisse du flot amer,
Par la vertu de la baguette.
Adam se mit à battre l'eau :
Une brebis en sort qui portait un agneau.
Le bon homme de joie en pleure :
» Nous aurons de bon lait, du fromage, du beurre,
De la laine douce au menton,
Et bientôt gigots de mouton ;
Le ciel bénit notre demeure. *
Eve prit la chose en dédain !
» La belle merveille ! ou je meure !
L'affaire ira d*un autre train
Si j'y mets la main tout à Theure. «
Bref, la voUi fouettant la grande mer : soudain Du sein des flots un loup sauvage
Accourt, prend la brebis, l'emporte dans le bois. Et madame î)ve est aux abois I Adam en pâtit ; c'est l'usage.
Il n'était plus au Paradis :
• Ma brebis ! ma brebis I rendez-moi ma brebis !
Je n'aurai dooc personne iei pour me dé&odirê ! Pourquoi l'avcz-vous laissé prendre?
Elle me préférait déjà dans le logis ! «
Adam avait l'âme endurante ; Un autre. . . Sur la mer il joua du bâton :
Un chien naît, court au loup et sauve le mouton. Un chien fidèle et beau, gardien de la maison I
Belle dame, êtes-vous contente?
Eve eût peuplé de loups la plaine et la forêt
Avant de s'ayouer vaificue ;
Elle fit une autre bévue,
Puis une autre, et vingt fois ; Adam les réparait.
Mais le dépit d'Eve empirait
Après chaque découvenue.
• Ce vilain bâton est un sot 1 Où sommes-nous, grand Dieu! si l'homme se croit maître?
Il n'aura pas le dernier mot ! -
Elle tint bon et l'on vit naître Les divers animaux sous la main des époux.
Ceux que créait Adam, domestiques et doux, Beconnaissaient sa voix, dans sa main venaient paître; Mais ceux d'Eve, cruels, farouches, l'œil en sang.
Fuyaient au bois en menaçant.
£ve n'en tenait pas de rage !
Elle mit la verge en morceaux.
Et, pour dernier défi, la jeta sur les eaux.
Il manquait une espèce à la race sauvage :
Un long ricanement sur les vagues courut,
Et maître Eenard apparut 1
Il ne fuit pas ; il prit un air bénin et tendre. D'un Laudaie Beum leur prêta le bon jour, Puis convia le monde au fraternel amour !
Eve crut triompher, Adam s'y laissa prendre , Et la ruse ici bas règne depuis ce jour.