PREMIÈRE PARTIE
— Traduction de la l-* partie du Reinart de Vos. —
CHANT PREMIEK.
C'était un jour de Pentecôte.
Le soleil embrasait la côte , Un ciel pur et serein couronnait l'horizon ;
Lion-Koi sort de sa tanière :
Pour mettre à profit la saison, Il a fait annoncer partout sa cour plénière.
Tous les animaux d'alentour, Petits et grands, sont venus à la diète.
Eenard seul manque à la cour; Qui se sent criminel redoute le grand jour ;
Sa conscience n'est pas nette.
Entre tous il s'acquit d'abord La réputation d'une âme déréglée,
Et c'est la seule chose encor
Que le fripon n'ait pas volée.
Aussi, point d'cmimal m touio l'asseiaftlkléc Qui ne puisse à l'absent reprocher quelque tort ;
C'est à qui criera le plus fort !
Isengrin commença l'attaque dans ces termes :
— Isengrin est un loup qui se croit des plus fermes -
• Sire, je dois être vengé;
Votre honneur s'y trouve engagé,
Et l'humanité tout entière.
Considérez les maux qu'il m'a fait endurer ; Il est entré chez moi pour me déshonorer ; Il a séduit ma femme et souillé ma litière!
Il poursuit mes enfants jusque dans le berceau ! L'autre soir, il osa l'inonder de son eau; La douche à deux d'entr'eux a ravi la lumière. Ce n'est pas tout; un jour, cachant ses noirs desseins, Il voulait composer sur le saint Ëvangile, Mais à peine a-t-il vu les reliques des saints.
Qu'il détale d'un pas agile,
Brisant sa parole fragile, Et me laissant quitte pour ses larcins.
Le fait est vrai, rassemblée indignée En fut témoin ; il m'a causé tant de soucis,
Ainsi qu'à ma pauvre lignée, Que tout le lin qu'on tisse à Gand dans une année, Si la toile en vélin en était façonnée.
N'en contiendrait pas les récits Concis.
Je m'arrête ; pourtant. Sire, par Notre-Dame, Pouvez-vous oublier le plus grand des forfaits. Et laisser impunis les affronts qu'il m'a faits
Dans la personne de ma femme? «
Sitôt qu'Isengrin a cessé.
Un petit chien s'est avancé; Il avait nom Cîourtois ; il roulait la prunelle ;
Baron de race et cbercbant le succès.
Il laissait aux manants la langue maternelle
Et vous pinçait le beau français !
H narra comme quoi , par un hiver de diable , Les destins ennemis l'ayant précipité
Dans un dénûment déplorable Pour un chien de sa qualité.
Il ne lui restait sur sa table.
Premier, second, dessert, tout bien compté , Qu'une andouille peu délectable.
Mais d'un prix inestimable
Pour un estomac maltraité ; Et que cet animal, sans foi, sans probité, Ce rustre, — car, fit-il, entre nous, gentilshommes.
On a des égards pour la pauvreté, — Ce rustre, sans respect, ni de Dieu, ni des hommes. Lui vola son dernier pâté.
L'orateur, de ce sévice, Béclamait prompte justice, Au nom de la propriété.
u Un homme est en disgrâce, aussitôt on l'outrage I S'écria Tibert le chat.
Qui, devant l'aréopage, S'élança d'un entrechat.
De quoi se plaint ce chien illustre?
Le fait remonte à près d'un lustre.
D'ailleurs, quoi qu'il en dise en son langage fin,
Cette andouille était ma conquête ; Je l'avais, une nuit, volée en un moulin.
Tous ses droits sont les miens, et je me tais ! Enfin, Qu'il en soit pour sa requête ! «
Dom Pancer, le castor, répartit gravement :
« Tibert me permettra de penser autrement ; De ce fait quoi qu'il en puisse être.
Eenard est un vrai garnement, Un escroc, un pendard, un assassin, un traître, Qui ne garde à personne aucun bon sentiment.
Pas même au Lion son maître; Et qui, pour un poulet, sacrifierait gaîment Le pays et le roi, les autels et le prêtre.
Écoutez ce trait-ci, d'autant plus criminel
Qu'un arrêt solennel A proclamé la paix dans toute la province :
Hier, il rencontra le lièvre, en maraudant ; Il le flatte aussitôt : Quoi ! toujours on l'évincé ! Il n'est rien ! il pourrait parvenir cependant !
Que n'est-il chapelain du Prince?
Quelques leçons de chants et cela suffira.
Moyennant un salaire mince.
Ne peut-il les payer, on les lui donnera !
Pour ne l'accepter point, l'offre était trop honnête ; Voilà donc Mons Couard dans ses pattes serré; Et tous deux d'épeler, de chanter à tue-tête Le Credo ! J'y courus, par le bruit attiré ; Le pendard triomphait et couvait sa conquête. Et lorsque l'innocent lui dit : Bien obligé ! Pour prix de la leçon, il l'aurait égorgé,
Si je n'avais troublé la fête.
Les blessures en font foi ; Elles saignent encor; vengez-les, ô grand Roi !
Car si vous tolérez ces désordres sauvages, Si vous laissez les crimes triomphants,
Le mépris, à travers les âges.
Vous poursuivra jusque dans vos enfants. «
» Par Dieu ! dit le Loup de sa place, Je ne vois que la mort pour nous en sauver tous ! Car, si le châtiment ne suit pas la menace, Jusqu'oii ne va-t-il pas élever son audace ?
Chacun, même le Roi, doit s'attendre à ses coups I »
Mais le Blaireau se lève et courant à la barre :
— C'est Grimbert, le neveu de Renard, son ami, —
u Dans la bouche d'un ennemi,
Isengrin, la louange est rare.
Mais oserais-tu bien accepter cette loi.
Que celui de vous deux qui fit le plus d'outrage A l'autre, soit pendu, pendu de par le Roi,
Comme un voleur de bas étage?
Que l'on compose un arbitrage ; Mon oncle n'est pas homme à trembler devant toi. Non, fais plutôt la paix, ce sera le plus sage; On pèsera les torts en toute bonne foi Et le plus criminel payera le dommage.
Ce ne sera pas lui ! Se plaint-il cependant ? S'il était bien en cour, tu serais plus prudent.
Ou c'est toi qui devrais te défendre à sa place. Je me rappelle encor maint et maint coup de dent
Que tu lui portas à la face, Quand il ne se pouvait venger en répondant. «
Le Loup ne se tient pas de rage :
» Est-ce lui qui t'apprend à mentir, impudent ? «
I Je ne mens point, le vrai blesse bien davantage. Une fois il t'offrit une plie en partage,
II l'avait dérobée, à son corps défendant ; Qui de vous s'arrogea le mets surabondant?
Je me trompe ! pardon ! tu fus assez honnête :
Tu lui présentas une arête.
Bonne pour s'étrangler ou se curer la dent.
Un autre jour, c'était du lard, belle ripaille.
Bien cher payée à la bataille.
Et lorsqu'il réclama sa part :
A tes droits au butin je n'ai rien à reprendre,
Lui dis-tu, d'un ton goguenard ; Tiens, happe le cordon qui servit à le pendre;
Ce serait un fâcheux hasard
S'il n'y restait un peu de graisse ; Mais il garde à coup sûr le doux fumet du lard. J'adorais ce fumet au temps de ma jeunesse!
Sire, tels sont les tours de notre accusateur ;
Si mon oncle à profit mit cette expérience, Que sire Loup en parle avec moins de hauteur! Il était avant nous maître en cette science.
Quant à la dame Hersinde, elle ne se plaint pas : L'amour les unissait dès l'âge le plus tendre, Voilà tantôt sept ans qu'ils n'ont pu s'en défendre ;
Le mal est fait, pourquoi ces vains éclats?
La belle en fut guérie à son gré, je suppose !
Pourquoi tant de bruit pour si peu de chose?
Couard aussi se plaint ; c'est ingrat et petit ! N'était-ce pas le moins qu'un maître gratuit Le reprît Quand il chantait faux sa partie?
Qui bien aime bien châtie, C'est l'Écriture qui le dit.
Courtois de ses griefs veut porter haut le chiffre j Il vole un pauvre hère, on le vole à son tour, Et ce qui vient du fifre S'en retourne au tambour.
Voilà de quoi vraiment enfler son verbe !
Eenard n'a pas voulu, dans cette occasion.
Faire mentir le proverbe :
Il a fait, en mangeant ce boudin peu superbe.
De la morale en action.
Pour quelque trait méchant, Sire, qu'on le renomme , Eenard, mon oncle, est honnête homme !
Depuis qu'on est entré dans la trêve de Dieu, Il vit dans son château comme dans un saint lieu, Portant haire, pleurant aux pieuses piscines. Pratiquant l'abstinence et vivant de racines.
Avec beaucoup d'humilité, A des passants émus, hier, il l'a conté.
Il s'est, à Mautpertuis, construit une cellule; La charité publique est son unique avoir; Là, méprisant le monde et songeant au devoir, A l'heure où je combats ce procès ridicule.
Il jeûne, les regards vers la tombe penchés.
Par la faim et la soif expiant ses péchés. »
Grimbert plaidait de la sorte.
Lorsqu'un sourd gémissement L'interrompt; un convoi descendait lentement La montagne, suivi d'une lugubre escorte ; On voyait sur un corbillard Une pauvre poule morte, Morte sous la dent de Eenard.
Ceci changeait un peu la thèse.
Chanteclair en avant marchait, menant le deuil, Chanteclair, de sa race et l'amour et l'orgueil, Le plus beau coq du diocèse !
tm LE ROMAN DU RENARD.
Aux deux côtés, suivaient, accablés de douleur. Les deux frères de la victime ;
Coqs illustres, vivant dans une haute estime;
C'est César, d'un beau nom l'héritier légitime.
C'est Sultan dont le port atteste la valeur.
Chacun tenait un cierge ; ils marchaient, crête basse ;
Ils s'arrêtaient souvent et, se voilant la face.
Criaient : Malheur ! malheur ! malheur !
Deux belles poules jumelles.
Pinte et Sprote, portaient les dépouilles mortelles De la défunte, leur sœur.
La forêt gémissait de leurs plaintes cruelles.
Le cortège s'étant dans l'enceinte arrêté, Chantedair monte à la tribune :
« Au nom du ciel, au nom de l'équité.
Sire, pitié d'une grande infortune !
Eenard s'est fait notre ennemi juré ; Pourquoi? toujours nous l'avons ignoré.
Après l'hiver, quand la campagne verte.
Au mois de mai, de fleurs s'était couverte, J'étais heureux de voir à mes côtés Huit jouvenceaux et sept jeunes beautés.
Joyeux, charmants, d'une force éprouvée; Rode, c'était ta dernière couvée.
Quels innocents ébats, quels plaisirs purs,
Dans ce beau parc, bien fermé de hauts murs î
Des chiens vaillants gardaient toute la ligne ;
Gare au voleur qui bravait la consigne ! •
C'est qu'à coup sûr la peau lui démangeait.
J'étais en paix : dont Renard enrageait.
Comme il rôdait, ce voisin sacrilège.
Près de l'enclos, tendant piège sur piège;
Mais nos mâtins étaient là ; certain jour,
Iffaillit cher payer un méchant tour.
On vit voler les poils de sa pelisse;
Il échappa ; que le ciel le maudisse !
Mais il gardait quelques bons coups de dents ;
La basse-cour put respirer longtemps.
Mais l'autre jour, ô cruelle revanche !
Sire, c'était un saint jour de dimanche ;
Il m'annonça que vos édits royaux
Dictait la paix à tous les animaux ;
Il me montrait des lettres de créance,
Où votre sceau m'inspirait confiance ;
Il ajouta qu'il s'était converti.
De ses péchés qu'il s'était repenti.
Et qu'il avait au voisin monastère
Pris le bourdon, le cilice et la haire.
Frère, dit-il, vous pouvez vivre en paix !
A mon salut je songe désormais ;
m LE KOMAX DU RE3KÂRD.
J'ai renoncé, par serment, à confesse, A tout repas de chair, même à la graisse ; Dien m'a touché quand je derenais Tieux !
Mais pardonnez ; le temps est précieux.
Je dois prier pour toutes mes folies ; Je n'ai pas dit nones, vêpres, complies.
Et je tiendrais, allongeant le chemin, A réciter matines pour demain, n dit, se signe et gagne la clairière.
Se prélassant et lisant son bréviaire.
Moi, confiant et transporté, je cours ; Édifier toutes nos basses-cours.
Et nous voilà tous ensemble en campagne, Prenant le frais au pied de la montagne !
Aux saints propos qui n'eût ajouté foi?
Tout le malheur en retomba sur moi !
Car l'assassin, pendant notre escapade,
Était venu se mettre en embuscade Et, triomphant dans son infâme tour,
A ma famille il barrait le retour.
Un de mes fils, hélas ! fut sa victime.
Ce nouveau sang l'allécha dans le crime ;
Depuis ce jour, ses ruses n'ont cessé ;
Tous mes enfants sous sa dent ont passé ;
Ils étaient quinze, il n'en reste que quatre.
Hier encor, nos chiens ont dû combattre
Pour arracher au brigand affamé.
Illustre Copp, ton corps inanimé !
Vous m'en voyez, Sire, l'âme navrée !
Dans votre sein je remets ma douleur.
Eenard va-t-il dépeupler la contrée?
Ayez pitié de mon malheur ! *
Alors, Noble à Grimbert s'adresse :
I Quel saint oncle ! ô charmant neveu !
L'hermite est, ma foi, de la belle espèce !
II respecte la paix de Dieu î Son jeûne vraiment m'édifie !
Ah ! si le ciel me laisse en vie, Il s'en repentira sous peu !
Mais un autre soin nous réclame :
Ta fille, Chanteclair, a vu les sombres bords ; Que Dieu reçoive en paix son âme ; La tombe demande son corps.
Nous chanterons les prières des morts.
Et la mettrons en terre sainte ; Puis, de chacun pesant la plainte.
Nous verrons à punir les torts. »
La messe est exécutée Dans un rite sépulcral.
Et, l'antienne chantée,
La poule en terre est portée En grand cérémonial.
Un artiste éleva son marbre tumulaire A Tombre d'un tilleul, au sein de l'herbe en fleurs ; Une inscription funéraire Disait au monde ses malheurs :
» Ci gît Coppe dont la grâce A gratteler le sol charmait les coqs déjà; Eenard, l'ennemi de sa race.
Dans un guet-apens T égorgea. «
Quand la triste cérémonie Fut finie.
Le cortège restait dans le recueillement ; Soudain tous les regards se portent sur le Lièvre : Depuis son accident Couard tremblait la fièvre,
n en guérit subitement.
Chacun crie au miracle et veut une relique ; Le Loup qui n'en croit rien, pourtant a renchéri ;
Il feint une aflfreuse colique.
Il se pâme, il se roule, il demande à grand cri Qu'on le porte à la tombe. . . et le voilà guéri.
Guéri par un saint spécifique.
lE ROMAN DtJ RENARD. 18S
Le traître met le ciel dans sa vengeance et dit :
« Coppe est vierge et martyre et Renard esi maudit (1). «
L'argument parut sans réplique ; Et le conseil s'ouvrit pour juger l'assassin, A la fois prévenu de meurtre et de larcin. Tous tombèrent d'accord que le Lion, leur maître, Devant son tribunal devait sommer le traître
De comparaître
Sous peu de jours.
Le Roi goûta l'avis et, s' adressant à l'Ours : • Messire Brun, dit-il, c'est Votre Seigneurie Que je veux honorer de cette mission.
Elle a de grands dangers; songez, je vous en prie. Qu'il faut plus de prudence, en cette occasion.
Que de résolution.
Dom Renard est rusé ; ne tenez aucun compte Des protestations, ni des mots doucereux; Plus il fait le flatteur, plus il est dangereux; Le coquin, s'il se peut, vous couvrira de honte, y
a Sire, dit l'Ours ; ne vous alarmez point Sur ce point; Si Renard me fait quelque injure Sans la payer avec usure,
(I) Cette scène do miracle est empruntée à la âO* branche gauloise, édition MéoD.
Je consens d'y perdre mon nom.
Qu'il ne s'y frotte pas, sinon !...
Mais que mon prince se rassure ! «
L'Ours, cela dit, prend congé de chacun ; Il s'en va, confiant et dressant l'encolure.
Dieu vous garde, messire Brun, De toute mésaventure.