CHANT VI
Noble fit sonner la marche
Et mener Eenard à la mort.
Loi, d'un ton de patriarche :
« Sire Eoi, laissez d'abord, Laissez dresser la potence !
Avant de subir la sentence,
Pour obtenir rémission, Au peuple, avec repentance,
Je ferai ma confession.
Il saura tous les vols, le nombre des victimes, Four qu'après moi, jamais, à cause de mes crimes.
Des soupçons illégitimes
Ne tombent sur un innocent
Que je ne pourrais plus défendre en m' accusant. •
• Parlez donc! • dit le Roi.
Eenard, tête baissée.
Œil contrit, poitrine affaissée, Se tenait comme un patient.
Jetant autour de lui des yeux de suppliant :
» Dominusf sois-moi favorable !
Il n'est personne, amis, ennemis ou parents.
De tous les noms, de tous les rangs.
Envers qui je ne sois coupable De vingt affronts différents.
Pourtant, Seigneurs, daignez m'entendre ; Laissez un malheureux, sans détour, vous apprendre Comment il fut poussé dans le chemin fatal.
Sage et prudent, dès Tâge tendre.
J'étais un bon et courtois animal; Je jouais, sans penser à mal.
Avec les doux agneaux, je mangeais à leur crèche. J'aimais ouïr leur bêlement Charmant !
Un beau jour, j'en mords un, et le sang que je lèche Me semble un si doux repas
Que je ne me contiens pas :
Je dévore la chair fraîche.
Ainsi le démon nous allèche !
Ainsi j'appris la gourmandise, hélas !
Je ne pouvais, ô sanguinaire fièvre, Entendre au bois bêler la chèvre Sans y courir en franc limier ; Un jeune bouc y passa le premier.
Dès le troisième jour, j'étais maître à la chasse;
Le succès aiguisa mon audace !
Mes instincts carnassiers devinrent plus ardents ; J'allai livrer bataille aux coqs les plus fendants; Traquer les poules et les oies,
Saisir d'innocentes proies, Les déchirer à belles dents, Me causait de folles joies 1 — Près de Bazde, alors. Sire, dans mon chemin. Sous un arbre, je fis rencontre d'Isengrin ;
L'hiver plongeait tout dans la léthargie; Il se dit mon parent et, pour le garantir.
Me fit sa généalogie.
A son amitié je dus consentir ; Combien n'ai -je pas à m'en repentir !
Nous nous fîmes serment de bon compagnonnage : Le contrat fut juré. Monseigneur, Sur l'honneur.
Chacun aurait son apanage :
Il chasserait le gros gibier, moi le fretin, Et commun serait le butin ;
Mais quand on venait au partage
J'étais aux anges, chaque fois Que j'en pouvais tirer la moitié de mes droits. S'emparait-il d'un veau, d'un mouton, d'une chèvre.
Il grondait, il serrait la lèvre.
Prenait de tels airs de férocité.
Montrait une telle colère
Que je fuyais, épouvanté :
Ma part lui restait toute entière.
Je ne m'en plaindrai pas, devant vous, Majesté :
Tant de fois j'ai vu l'injustice !
Avions-nous pris ensemble un bouc, une génisse. L'oncle affectait de ses airs triomphants, Il s'attablait avec ses sept enfants
Et Dame Hersinde, sa complice ; Heureux s'il me laissait, mi-rongés, quelques os
Que dédaignaient ses louveteaux.
Ah ! j'étais à bien rude école î
J'en eusse peu souffert pourtant.
N'eût été ma tendresse folle
Pour cet oncle que j'aime tant
Et dont la haine me désole ; Car je pouvais garnir ma table, argent comptant.
Je veux bien vous l'avouer, Sire ; Je possède en argent, en diamants, en or,
Un trésor; Sept chars à l'emporter ne pourraient point suffire, Il m'en resterait encor. •
A ce mot, le Koi s'empresse :
» D'où te vient cette richesse? »
» Vous saurez tout ce que je sais.
Maître ; et douceur ni violence Ne pourront m'imposer silence Sur d'aussi terribles secrets.
Ce trésor provient d'un vol, Sire, Mais d'un vol qui sauva l'Empire.
Oui, sans cet attentat à la propriété, Nous porterions le deuil de Votre Majesté. »
La Heine que la terreur glace :
» Eenard! EenardI Malheur! Eenard! Que nous dis-tu
Ah 1 par la mort qui te menace. Pat le ciel où l'on n'a d'espoir qu'en la vertu, Je te prie et t'enjoins de nous faire connaître. Sans crainte, sans détour, sans en cacher un mot,
Ce que tu peux savoir d'un meurtre ou d'un complot Contre les jours de mon gracieux maître ; Parle devant tous et tout haut. •
Or, écoutez par quelle adresse Benard sut rentrer en grâce au palais,
Et, par sa ruse vengeresse, Jeter l'Ours et le Loup, sans qu'ils en pussent mais.
Dans la plus cruelle détresse.
Ces Messieurs étaient fiers, et fiers de son malheur !
Ils préparaient au persiffleur Le coup de l'étrier pour le dernier voyage ; Sur mon âme ! Kenard leur apprête un breuvage Qui les enivrera de honte et de douleur.
» Noble Keine, dit-il, d'un ton de doléance, Quand même en ce moment, vous ne me prieriez pas. Je ne pourrais laisser, en face du trépas.
Ce fardeau sur ma conscience.
Si le doux Boi daignait m'accorder un instant.
Je vous dirais, sauf sa licence.
Comment je découvris des traîtres méditant
De l'assassiner sans défense.
Mes parents les plus chers étaient de connivence; Et jamais je n'aurais voulu les accuser.
Sans la peur de l'enfer qu'on nous dit menacer
Ceax qui d'un meurtre ont connaissance Et meurent sans le dénoncer. «
Noble sentait un poids peser sur sa poitrine :
• Serait-il vrai? • dit-il, le front chargé d'ennuis.
• Quoi! le demandez-vous? Par la bonté divine !
Oubliez-vous donc où j'en suis?
Grand Boi, ne craignez rien ; je suis un misérable, Mais pourrais-je souffrir de pareils attentats
Et quitter cette vie, hélas !
Chargé d'un mensonge exécrable?
Non, Sire, dit Benard, je ne le pourrais pas ! »
Alors, suivant l'avis de la Eeine inquiète, Le roi, par un prompt édit.
Défendit Que nul n'eût l'audace indiscrète De dire mot, soit en mal soit en bien.
Bien, Jusqu'à ce que des faits la preuve fût complète.
Tout se tait, la parole est donnée à Benard;
Il s'y connaissait, le finard!
Sa cause enfin lui parait bonne.
Il dit : ' Silence à tous ! puisque le Boi l'ordonne !
Je vais, pour vous livrer le complot découvert, Lire en mes souvenirs, comme en un livre ouvert. Que qui se sent traitre frissonne !
Je n'épargnerai personne ! •
Or, écoutez comment Eenard, de trahison,
Accusa son propre père.
Accusa le Blaireau, son parent, presqu'un frère, Grimbert, le plus fidèle ami de sa maison.
Il voulait à la calomnie
Donner un air de vérité.
Pour que Ton crût encore à sa sincérité.
Quand sur ses ennemis, avec habileté.
Il en rejetterait toute l'ignominie.
Il commença : « Jadis, mon père avait trouvé Le trésor d'Hermenric, et l'avait enlevé;
Il en devint si fier et si prodigue.
Son orgueil à tel point ne connut plus de digue.
Qu'il méprisait les animaux, ses pairs.
Un jour, ayant fait choix de confidents experts. Il députe le Chat dans la sauvage Ardenne, Pour offrir à l'ours Brun son hommage et sa foi Que Dieu le protège, qu'il vienne, • Et de la Flandre il sera roi !
Brun avait si souvent convoité cette proie !
Il accepte, il part, prompt de joie; Au doux pays de Waes, aussitôt il se rend.
Mon père avait mandé pour ce complot suprême,
Le sage Blaireau, son parent ; Isengrin n'y pouvait rester indifférent ;
Tibert le chat fit le cinquième.
Au bourg d'Hyfte, on se rencontra,
Puis, pour mettre le trône en cause,
Entre Hyfte et Gand, à la nuit close,
Le parlement délibéra.
L'enfer les animait d*une énergie horrible !
A minuit, au désert, sans honte, sans remord,
Ils firent un serment terrible.
Du Boi tous cinq jurant la mort !
Écoutez le nouveau scandale :
Sur la tête du Loup, tous cinq, ils ont juré Que Brun, comme leur roi, dans Aix, serait sacré
Sur la chaise impériale.
Et, si quelques seigneurs défendaient le Lion, Grâce à son trésor, mon père . Se chargeait de s'en défaire,
A leur honte et confusion.
Je savais tout ; comment? je m'en vais vous l'apprendre.
Mon neveu Grimbert, un matin.
Ayant bu quelques coups de vin.
En devint expansif et tendre, Et, la Dame Enneline en route l'ayant joint,
n lui conta tout, point par point.
Ma femme est une étrange tête I
Elle promit, elle jura
Secret, silence, et caetera;
Mais dès qu'elle me rencontra.
Tout me dire fut une fête !
En lieu sur elle m'attira.
Parlant à l'oreille, à voix basse ; Son récit fut si vrai que mon poil se dressa!
Et que tout mon cœur se glaça !
« Or, écoutez ceci de grâce :
Les grenouilles autrefois
Vivaient libres, en république ; Nul impôt, nulle guerre ! Aussi, noble et bourgeois Se plaignaient : Eien de grand , de hardi , d'énergique ! Point d'ordre, d'unité ! Ni règlements, ni lois !
Tous les citoyens sont des rois
Dans ce marécage anarcliique !
Où va donc nous mener ce déluge de droits?
Bref, bientôt le peuple s'assemble ;
Le forum sous l'émeute tremble ; Le vacarme a monté jusqu'au trône de Dieu.
Elles veulent un roi qui règne et qui commande
Et qui contraigne quelque peu La faible nation d'être féconde et grande.
Dieu donc du pouvoir investit Une grue impériale
Qui les croque, qui les avale,
Avec un touchant appétit !
Bien ne peut l'assouvir ! sur la plèbe aquatique Sa Majesté lève d'affreux impôts ;
Et Dieu sait combien de suppôts
Servent sa haute politique !
On s'en plaignit : trop tard ! Trop tard» en vérité !
Pour comprendre la liberté,
Faut-il, hélas ! l'avoir perdue?
Grenouille libre était. Grenouille s'est vendue !
Plus de bonheur, de paix, de loi !
Allons! Crapauds ! Vive le roi !
Toujours vous resterez sous le bec de la grue !
• Pauvres, riches, peuple et seigneurs.
Je redoutais pour vous de semblables malheurs Et j'y voulus parer, de ma propre puissance; Je vous sauvai. Las I quelle récompense Aujourd'hui m'en réservez vous?
Je savais Brun méchant, cruel, haineux, jaloux; S'il détrônait Lion, nous étions perdus tous !
Je savais notre roi bon, bien né, juste, doux. Pour ses sujets plein de clémence ; Tout bien pesé, le changement serait Sans honneur et sans intérêt.
Je tombai dans de vives transes !
Dans ces affreuses occurrences, mon Dieu, comment pourrait-on Déjouer les complots d'un traître Qui d'un rustre et d'un glouton Voulait faire notre mdtre?
Et je priais le ciel, et je le conjurais De laisser le Lion régner sur nos forêts.
J'étais assuré d'une chose :
Si mon père gardait son immense trésor.
Corrompant les cœurs, semant l'or, 11 ferait triompher sa cause.
Et le Eoi tomberait sous l'Ours, méchant butor. De mille inventions dans cette fièvre écloses, Je me creusais l'esprit profondément, Et sans cesse cherchais comment Découvrir le pot aux roses.
Pluie ou beau temps , le jour , la nuit , à tout moment. Dans les herbes, dans les futaies, Dans les haies.
En tous lieux où mon père allait communément. Je l'épiais avidement.
Un jour que je m'étais étendu sur la terre, Couvert de feuilles, aux aguets, Subitement je vois mon père Sortir d'un trou, dans les genêts.
A ses précautions dont je suis le manège.
Je conçois un premier espoir ; 11 regarde partout si nul ne peut le voir ; Personne ! il en rend grâce à Dieu qui le protège, Et se met à bouclier le conduit souterrain ; Puis il égalise le sable.
Pour rendre cet endroit semblable A tout le reste du terrain.
Il va toujours, il va bon train.
De ma cachette impénétrable, Sans qu'il s'en doute aucunement.
Je suis son moindre mouvement.
Avant de quitter la place.
Il se fait un balai de sa queue, il efifaoe Toute trace De ses pas ; Le vieux rusé me fit ainsi connaître Un tour de maître Dont je ne me doutais pas.
Puis il enfile une avenue Où l'attire poule dodue
Et cKapons gras.
Dès que j'ose lever la tête, Bien ne m'arrête, Au terrier, ma conquête.
Je cours aussitôt ; Pas un instant de plus d'incertitude !
Je creuse le sable avec promptitude ; J'ouvre le trou, j'entre au galop :
Par Dieu, je tenais le magot !
— Le butin. Sire, était immense; Mes soins trouvaient leur récompense ; Je vis de l'argent, de l'argent encor.
Et de l'or!
Personne ici, fût-il vieux comme une corneille, N'en vît jamais ensemble une masse pareille.
Je n'épargnai jour ni nuit, Ne perdis une seconde.
Pour tout enlever sans bruit De la cachette profonde ; J'y mis toute ma force et mon activité; Mon épouse m'aida, de ses peines prodigue ; Et le labeur fut long, et rude la fatigue.
Avant que le trésor entier fût transporté.
Je l'enterrai sous une haie; Et pus respirer, l'âme gaie; Car j'étais riche à million !
— Or, sachez ce qu'advint de la rébellion :
Brun par tout le pays lançait des émissaires, Promettant la richesse à qui s'enrôlerait.
Mon père était porteur du message discret;
Mon père ne se doutait guères Que son trésor avait déménagé I TJn trésor suffisant, je vous en puis répondre,
Pour payer la ville de Londre !
Voilà ce qu'il gagna d'avoir tant voyagé.
» Lorsque, de l*Elbe à la Somme, Il eut battu le pays, Eecrutant maint gentilhomme.
Payant soldats à grand prix, A ses fiers compagnons d'armes Il vint conter ses alarmes.
Les malheurs et les soucis ; Comment, en Saxe, une chasse L'avait mis en grand danger...
Mais dans le but qu il embrasse.
Qu'importe un mal passager?
Il tenait mainte missive Qui donna grand'joie à l'Ours ; Mille loups pour l'offensive Lui promettaient leur concours Et leur aide décisive;
i88 LE ROMAN DU RENARD.
Sans compter les chats nombreux.
Les ours, aux bras monstrueux, A la terrible incisive; Les renards et les blaireaux, Sur les pas de nos héros, Prêts à prendre l'agressive.
Par serment, ils s'engageaient Que si d'avance ils touchaient Vingt jours de solde de guerre.
En forces, ils accourraient De Brun lever la bannière.
Puis, ils le couronneraient.
Eéussite sans pareille !
Le plan marchait à merveille I Seul, je le fis avorter. Lorsque, pour Texécuter, n courut à la cachette, Mon père vit son actif
Fugitif, Sans tambour ni trompette.
— Il se pendit de désespoir.
Au complot il fallut surseoir.
Grâce au succès du stratagème.
Brun se passa de diadème.
Voyez pourtant le sort et voyez mon malheur ! Isengrin le félon. Brun le conspirateur
Eègnent dans vos conseils, Sire, comblés de gloire ; Et pauvre homme Eenard est votre bête noire. «
Le Lion et la Reine alors prennent Eenard
A l'écart.
La fortune les tente j ils désirent apprendre Où le trésor est déposé.
• Moi, vous livrer mon bien! leur répond le rusé; Je devrais être un insensé, Sire Eoi qui me faites pendre! •
« Non, dit la Eeine, non ; plus de ressentiment !
Mon époux, gracieusement.
Renard, t'accordera la vie.
Et nous pourrons compter sur tout ton déroûment. •
« Reine, je le ferai, c'est ma plus douce envie ! Que mon maître ici, devant tous.
Me rende à la publique estime.
Me relève de tout crime.
Et le trésor est à vous ! «
« Je m'expose à bien des mécomptes.
Dit le Roi, si j'en crois ces contes ; Je n'ai pas foi dans ses propos.
Le vol, le meurtre et l'imposture Sout incarnés dans sa nature, Comme la moelle de ses os. »
- Non, Sire, noud pouvons l'en croire, je l'espère. Quelque méchant qu'il fût, il s'est bien amendé. Il n'a pas hésité de dénoncer son père
Et Grimbert, son cher affidé ; Tandis qu'il aurait pu, choisissant la victime. Sur d'autres animaux rejeter tout le crime.
Si d'un mauvais esprit il était possédé. «
v O gente dame, il suffit que tu daignes Plaider pour lui, répond le Eoi ; Mon intérêt se tait, je m'en rapporte à toi ; Quand il faut pardonner. Reine, c'est toi qui règnes.
J'en crois donc à sa bonne foi ; Mais si de m' offenser il reprenait l'audace. J'en fais le serment, terrible et sacré , Je me vengerais sur toute sa race Jusqu'au dixième degré. *
« Ah 1 je serais un misérable, Eéplique le malin, transporté du succès,
Sire, si je ne m'efforçais De mériter votre grâce adorable I '
Noble prend une paille et la donne au héros (1), En signe de pardon pour son père et lui-même. Je vous laisse à juger son allégresse extrême ; Libre! Eenard est libre! Il s'exprime en ces mots :
• Le ciel vous bénira, Sire , et vous, belle Dame !
Jamais Boi si haut n'a porté La générosité.
Et j'en suis si touché qu'il n'est, je le proclame. Personne sous les cieux pour qui si volontiers Je donnasse mes jours et mes biens tout entiers
Que pour vous, noble et sainte femme ! »
Ramassant un fétu : • Prenez, dit-il encor; Du trésor d'Hermenric, Sire, acceptez ce gage. •
Noble saisit la paille et son muet langage Semblait dire : j'ai le trésor!
Renard, maître du Roi, sourit et recommence :
• En Flandre, — écoutez-moi religieusement —
(1) Ancien usage en Flandre.
La forêt d'Hulsterloo, vers Torient, s'avance (1) ;
La posséder serait gloire autant qu'agrément.
Là , mais vers le sud-est, une source soupire ;
Son nom est Krickeput ; — je ne cache rien, Sire; —
C'est un désert; les jours, aussi prompts que le vent.
Passent sans qu'on y voie aucun être vivant,
Si ce n'est le hibou, la chouette, l'orfraie.
Faisant leur nid sauvage en l'épaisse futaie.
Là, j'ai caché mon or. Prêtez attention :
Krickeput, ai-je dit; l'endroit ainsi s'appelle;
Ma femme vous suivra ; nul guide plus fidèle
Ne met à vous servir tant de dévotion.
N'oubliez rien ; allez vous-même à la fontaine ;
Vous verrez deux bouleaux, à deux pas, vers la plaine ;
C'est là ! levez la mousse et creusez : les bijoux ,
L'or et les diamants surgiront devant vous ;
Vous verrez les joyaux d'Hermenric, sa couronne;
Et lorsque vous tiendrez tout ce que je vous donne ,
Vous bénirez Eenard, le fidèle Renard,
Qui pour voler cet or a bravé le poignard. *
• Non pas ! si je me mets en route, Tu m'accompagneras, Kenard, et m'aideras;
(1) Plusieurs endroits ont porté et portent encore ce nom en Flandre, entr'aulres une forêt entre Beernera et Wildenborg.
Car sr j'y vais seul, je redoute De me trouver dans l'embarras .
J'ai bien ouï parler d'Aix-la-Chapelle Et de Paris, quelque jour ; Est-ce quelque part à l'entour?...
Mais je me laisse prendre à ta ruse nouvelle ! Krickeput, de ce nom aucun Jieu ne s'appelle; C'est un mot supposé pour me jouer un tour. »
Cette marque de défiance
Blessa Eenard dans son honneur :
• Sire, dit-il avec humeur.
Je parle en bonne conscience !
Krickeput existe et Dieu m'est témoin !
Je vois la forêt, le ruisseau, la côte.
D'ici là, Seigneur, il n'est pas bien loin , Comme entre Maubeuge et la Pentecôte.
Me croiriez-vous donc un tel baladin Que je vous fisse prendre, indignes facéties. Sire, la Lys pour le Jourdain Et pour lanternes des vessies ?
Non, Sire, je dis vrai Et je le prouverai.
— Couard ! ici Couard ! viens répondre- à ton maître ! »
A cet appel, la cour, demeurée à l'écart, S'étonne en voyant Couard Devant le roi comparaître. .
Il s'avance en tremblant, hésitant, pris d'ennui. Ignorant ce qu'on veut de lui.
• As-tu froid, cher Couard , ou bien as-tu la fièvre ?
Dit rondement Eenard au Lièvre; Sois sans crainte; ouvre-nous ton cœur en liberté; Car tu vas témoigner, devant Sa Majesté,
La vérité, toute la vérité.
Connais-tu Krickeput et dans quelle contrée Cet endroit est situé? »
• Si je le sais ! répond le Lièvre infatué !
Au désert d'HuIsterloo, près du bois, à l'entrée.
On trouve Krickeput, ma retraite attitrée;
D'y fuir l'affreux chasseur je suis habitué.
Que de fois, j'y souffris le froid et la misère!
Comme on s'attache aux lieux où l'on fut malheureux !
Krickeput! Krickeput! quels souvenirs nombreux!
C'est là que Symonet-le-Bancal, le faussaire, Exerçait son métier qui le mena trop haut; Je vois encor sa bande et lui sur l'écliafaud. Vers ce temps, je liai connaissance avec Eine, Bine qui tant de fois empêcha ma ruine !
C'est là que. ^. »
Mais Eenard interrompt son caquet :
y Eine, cher compagnon 1 Eine, charmant roquet ! Ah ! que n'es-tu présent? Devant l'aréopage Tu pourrais confirmer cet humble témoignage.
Eine, tu pourrais dire au Eoi Que je n'ai mérité jamais un tel outrage De voir publiquement nier ma bonne foi.
— Couard, retire-toi, ta mission expire. «
Le bon Lièvre à deux fois ne se le fait pas dire. • Eh ! Sire, dit Eenard, n'était-ce donc pas vrai?
» Pardonne, ami fidèle, à mes soupçons injustes. Tu vas donc me suivre et j'irai
Jusqu'à la source, auprès des deux arbustes.
Où le trésor est enterré. »
• Vous en parlez, Sire, à votre aise!
Que ne puis-je, sans crime, avec vous voyager I Mais, je dois l'avouer, quoique l'aveu me pèse.
Je ne le puis sans le plus grand danger.
Quand, poussé par le diable, Isengrin se fit moine , De tout l'ordre il aurait mangé le patrimoine ;
La ration de six abbés
Ne pouvait lui suffire ; Il avait toujours faim, et ses sens absorbés
Prenaient sur l'âme un tel empire Qu'aux plus fâcheux excès ils seraient retombés.
Le seul salut était la fuite;
J'étais son parent, il souffrait :
Je ne vis que son intérêt ;
Je la lui conseillai de suite.
Isengrin encourut l'irrégularité;
Et moi, pour ma complicité, Je fus mis au ban de la chrétienté.
Pas plus tard que demain, pour lever l'anathème ,
Je veux me rendre à Eome même.
Si Dieu me le permet, lorsque je reviendrai.
Sans oflfenser le trône et l'autel , je pourrai
Vous accompagner en voyage;
Mais aux célestes lois ce serait faire outrage De garder dans votre entourage, Sire, un misérable maudit. »
• Depuis quand, dit Lion, es- tu donc interdit? «
» Voilà tantôt trois ans, en plein synode, Sire, Que le Doyen Herman lança le saint édit (1). •
» S'il est vrai, dit le Koi, je n'y puis rien redire; Pars; je serais blâmé de te prendre avec moi. Couard me guidera ; pars et relève-toi
Des foudres du divin empire. «
1 J'irai, dit le coquin, c'est mon plus cber désir. Que le ciel vous garde la joie. »
» Te voilà dans la bonne voie Que Dieu t'y fasse réussir!
Ce sera pour tous profit et plaisir. »
Noble monte à ces mots sur un rostre de pierre, Du haut duquel il rend justice dans sa cour ;
(1) Grimm suppose qn^il s^agii ici d^Herman, abbé de Saint-Martin, à Tournai, écrivain da commencement du xii* siècle.
Chacun, selon son rang, faisant cercle à Tentonr,
Siègent les animaax, assis dans la bruyère.
Debout, près de la Eeine — oh! qu'il doit la bénir —
Maître Eenard se tient, la tête calme et fière :
• Noble Dame, vers vous puissé-je revenir ! »
Lui dit l'adroit flatteur d'une voix caressante I
» Que la Mère de Dieu vous soit compatissante ! • Lui répond la Lionne. Et les royaux époux.
Pleins de joie, à chacun, font l'accueil le plus doux. Le Boi prend la parole et Taffluence est grande :
• Devant vous, Messeigneurs, maître Kenard s'amende. La Eeine a crié grâce, et tout est oublié; Le coupable avec nous s'est réconcilié ; Je lui fais grâce, et grâce encore, et trois fois grâce (1) ! Et vous tous, quel que soit votre rang, votre classe. Les siens et lui, partout où vous les trouverez , Tous, sous peine de mort, vous les respecterez ; Aux plaintes désormais je fermerai l'oreille. Car de bons sentiments enfin il se conseille.
(I) La pierre sur laquelle monte le Lion et la formule : (Jne fois, deux fois, trois fois, etc., rappellent d'aBciens usages judiciaires.
LE ROMAN eu B£NARD. f09
Demain, il part pour Eome et se rend au Saint-Lieu ; n prend du pèlerin le bàton« la besace , On ne peut qu*applaudir au dessein qu'il embrasse. Il nous reviendra pur devant nous, devant Dieu 1 «>
Lorsqu'il entend cette sentmee, Le Corbeau vole à ses amis :
« Malheureux , vous êtes trahis !
n s'agit bien d'une potence !
Benard rentre en grâce au palais !
Il triomphe 1 il est invincible!
n est tout-puissant désormais 1 »
« Tu mens, dit Brun, c'est impossible ! «
« Jamais, 4it Isei^m^ jamais! « *
Isengrin aussitôt s'esquive, H faut bien que FOurs le suive; Et voilà qu'au gidop l'un après l'autre court A la cour.
Tibert éUii moBté «ir la potence :
Il s'y blottit dans sa «tapeur; Il lâche la corde, il a peur!
Volontiers de son œil il donnerait quittance Pour apaiser Renard qui voudra se venger ; Au faîte du gibet il reste à s'af&iger.
Isengrin cependant s'avance et fend la foule; Brun le suit; Isengrin se campe effrontément En face de la Keine, et-quel débordement De rage, , . Mais le Eoi les fait subitement Arrêter, et voilà leur audace qui croule.
Ils sont saisis et garrottés ; Jamais chiens enragés ne sont plus maltraités. Comme des scélérats, on les met à la chaîne,
Ils peuvent remuer à peine,
Eenard triomphe! Il va leur jouer d'autres tours. Sa rancune est de roc et son cœur est de glace. Il fait tant et si bien que sur le dos de l'Ours,
On lui coupe une besace.
Pour le pèlerinage il aurait volontiers Des souliers; Écoutez comme il sait s'y prendre.
« Noble Eeine, dit-il, d'un ton béat et tendre,
Me voilà votre pèlerin 1 Voyez quels beaux souliers a mon oncle Isengrin 1
Voyez quels brodequins charmants porte sa femme ! Obtenez-les pour moi, je prierai Dieu pour vous. S'acquitter d'un bienfait, il n'est rien de plus doux ! Faites votre salut, en me chaussant. Madame !
Nous en voyage, eux en prison,
Voyez si ce n'est pas raison Qu'ils me prêtent au moins chacun une savate. Des pieds du pèlerin, Madame, prenez soin.
De chaussure qu'ont-ils besoin ?
Ils ne bougent pas d*une patte. »
» Volontiers ! dit la Reine, on ne peut voyager, A travers les forêts, les ronces, les épines ,
Pieds nus, en pays étranger, Sans danger.
L'entreprise est trop rude ; il vous faut des bottines. Pour vous chausser de frais, j'emploierai mon crédit. Isengrin et sa femme ont juste votre affaire. En dussent-ils mourir, je veux vous satisfaire;
Vous aurez leurs souliera, c'est dit ! «
Le pèlerin apocryphe Leur fait ainsi, sans pitié , Êcorcher la peau du pied.
Du genou jusqu'à la griffe.
372 L0 ROMAN DU RBNAlt».
Onc dindon affamé qu'engave tm paysan Né m lient eoî doua la pfttée , Gomme le Lonp^ toni nÛMelant de sang»
Sous la torture supportée.
Dame Hersinde à son tour s'étend sur le earreau Et livre ses {Âeds au bourreau.
Benard, jouissant sous cape , Verse d'hypocrites pleurs :
« Ma tante! bonne tante! ah ! quel chagrin nous frappe ! Combien dois-tu pour moi supporter de malheurs !
Amèrement, je m'en désole 1
Un point seulement me console :
Je t'aime et je n'aurais jamais pu te quitter
Sans emporter Quelque chose de toi dans mes courses lointaines;
Sur des bords inhospitaliers ,
Je marcherai dans tes souliers,
Et braverai toutes les peines.
Mais toi, c'est pour ton bien! Tante, tu me suivras ;
Ainsi donc tu partageras
Les mérites de mes prières,
Et les indttlgiôneea plénières
Que je vais gagner aux Lieux-Saints, Ma chère... dans tes escarpins! «
Hersinde est demi morte, elle ne peut répondre ; Elle murmure en un sanglot :
« Benard, puisse Dieu te confondre! «
Le loup rage et se tait, Brun souffre et ne dit mot. Tibert a joué fin de rester en arrière; Eenard aussi, par Dieu, l'eût bien mis en fourrière ! Mais ne nous arrêtons pas trop Sur cette triste matière 1
Le lendemain» quand poind le jour, Eenard met les souliers de l'oncle et de la tante ; Chaussé, lacé de neuf, il se rend à la cour.
Et parle aux époux rois d'une voix caressante :
» Que Dieu daigne verser sur Yotre Majesté, De longs jours de succès et de félicité, Boi puissant, et sur vous, généreuse Princesse, Que ma reconnaissance entourera sans cesse I
Permettez-moi de prendre ici congé !
Il me tarde de voir mon interdît purgé !
Qu'on m'apporte besace et bourdon de voyage ! «
Noble appela le bon Belin, Son chapelain :
y Ce pénitent, voyez, entre en pèlerinage, Mon père; donnez-lui la bénédiction. »
» Sire, dit le Bélier, l'embarras est extrême! Eenard est sous le coup — il vous l'a dit lui-même — D'une excommunication. «
» Bon ! Maître Godefroid nous dit, dans ses maximes. Qu'un homme, eût-il commis à lui seul tous les crimes. Peut se purifier et gagner le pardon.
S'il traverse les mers en portant le bourdon. »
y Sire, en fait de casuistique.
En matière ecclésiastique.
Je m'abstiens à la fois et du mal et du bien ; A moins que le Koi ne m'assure Que je n'encourrai la censure De l'évêque ni du doyen, «
« Par Dieu, rugit le Roi, ta manche est bien peu large! Depuis tantôt trois mois je n'ai demandé rien !
LE ROMAN DU RENARD. â75
Aussi, j'aimerais mieux te pendre comme un chien Que de revenir à la charge ! »
Belin prend une telle peur En voyant le maître en colère, Qu'il s'élance à l'autel et chante, pour lui plaire,
Tout ce qu'il sait par cœur.
Quand il a bégayé l'Êpître et la Préface, Il fait entrer Eenard au chœur, En main le bourdon lui place.
Au cou lui met la besace. Sans voir son sourire moqueur.
Une fois équipé, le fin compère attache Ses regards sur le Eoi, comme un saint pèlerin ; Des pleurs de crocodile inondent sa moustache; On l'eût dit abîmé dans un profond chagrin ; Oui, sa peine était vive, il se mordait la lèvre
De voir à sa vengeance un frein.
N'ayant pu, comme l'Ours, hélas ! traiter le Lièvre,
Ni Tibert comme Isengrin.
Mais il compose sa figure;
Dévotement il les conjure
De prier pour lui, malheureux,
S7e LE ROMAN DU RENARD.
Avec k cœur loyal et rintention pure, Qu'eux-mêmes souhaitaient que Ton priât pour eux. Enfin il coupe court aux adieux douloureux, Adieux toujours trop longs pour l'homme d'imposture Qui craint de la justice un retour rigoureux \
» J'ai regret que le temps tous presse !
Lui dit Lion avec tendresse.
» O Sire, c'est trop de bonté.
Je dois partir, en vérité!
Une bonne action ne se doit point remettre.
Et, si vous daignez le permettre.
Je prends congé de Votre Majesté. «
» De Dieu, répond le Eoi, faites la volonté ! »
Noble ordonne aussitôt que la cour tout entière Fasse bonne conduite au nouveau pèlerin.
Voilà Croque-poulets, le bourdon à la main.
Jouant le pénitent et gagnant la frontière, Tandis que le pauvre Ours et le triste Isengrin Gisent, sanglants, sur la litière.
LE ROMAK DU RENAKO. 977
Est-il un hommfi» une dupe, un badaud, Ikitre la Pologne el l'Eseaut, Qui ne poufferait de rire, A voir Père Eenard et son maintien dévot?
Quels airs d'illuminé s'avançant au martyre ? Quelle onction dans chaque mot!
Dans son port quel empire !
Quelle grâce à porter croix, besace, bourdon Et cordon!
Ses brodequins, serrés à la cheville, Lui donnent l'air d^un pèlerin Alerte comme un drille ; D'un pas de maître il marque le terrain.
Le rusé compagnon sourit dans sa moustache.
En voyant cette cour, ou servile, ou bravache^ Qui voulait hier sa mort avec acharnement.
Aujourd'hui sur ses pas se presser saintement?
« Je suis Confus, dit-il, prenant sa voix bénigne. De voir Tillustre cour. Sire, prendre le soin
D'accompagner aussi loin
Votre serviteur indigne !
J'ai des pressentiments et je crains des dangers ! Si les deux assassins, dans les chaînes plongés,
— Ah ! puisse le ciel les confondre ! — S'évadaient, de vos jours qui pourrait nous répondre?
Sire, parez à votre sûreté; Laissez-moi suivre seul ma route en liberté. »
Il dit, et se dressant sur ses pieds de derrière.
Et levant les mains vers les cieux, A tous les animaux, grands, petits, jeunes, vieux, Eenard se recommande, en sa sainte carrière : Que tous mêlent son nom aux offices pieux.
Et tous pourront, du cœur le suivant aux Saints-Lieux, Partager avec lui Tindulgence plénière.
Au pèlerin malicieux
Chacun promet à qui mieux mieux
Un souvenir dans sa prière.
Il part ; que de saints pleurs signalent les adieux ! Longtemps, édifiés, ils le suivent des yeux.
Le Lièvre et le Bélier, qu'il prie avec astuce. Sur la route de Kome et jusqu'au premier port. Le suivront. Il est libre ! Il échappe à la mort ! Eenard dévotement va. . . vers son château fort. En ricanant sous le capuce 1