CHANT V
Benard donc vient répondre à la sommation.
Lorsqu'on apprend son arrivée Il n'est bête, au palais, de si basse couvée ,
Ni de si pauvre extraction.
Qui, pour soutenir l'accusation.
Contre lui ne se soit levée.
Mais Eenard est brave et hautain ;
Il prend une fière tenue :
• Conduisez-moi, dit-il, par la plus grande rue,
Grimbert ; c'est là notre chemin ! »
Et son front se redresse et sa lèvre se pince ,
Et d'un pas ferme il a marché,
2S L£ mMU3 !>C ftCKU».
Ccmme ^L écaâ fis d*:!!! Priiifie, CoELie s'il n'cù: jaicais pédié.
n Ta droit aa Lion et derant lui ae pose :
• Qoe le bon Dieu, dit-il, nmtie de toate choae,
Yooa acconie, ô mon Boi, longue rie et bonheur!
Sîie, je Toos salue et je Tose, en honneur;
Car nul Boi n'eut jamais aeniteur pins fidâe,
Gmune, au grand jour, cent fois, tous l'a montré mon aele.
Je Tois ici des gens inquiets et jaloux
Qui Tondraient Tolontiers me nuire auprès de tous;
Tous ne les croyez pas, et Dieu tous récompense.
Le monarque, inyesti de la toute puissance.
Ne peut se laisser prendre aux propos des méchants;
Mais il doit les juger à leurs mauTais penchants.
Ah! je m'en plains au ciel ! la calomnie abonde!
Il est trop de pervers qui corrompent le monde
Et, sitôt qu'à la cour un mérite a pris rang.
Accusent sans pudeur tout ce qui devient grand;
Qui les croira? la ruse en leur cœur est innée;
Ils veulent des meilleurs troubler la destinée ;
Que Dieu, dans cette vie et dans Tétemité,
Punisse ces méchants comme ils l'ont mérité ! »
« Eh! Eenard! Eh! Eenard! quelle belle apparence Tu sais te donner, vil vaurien !
Tu comptes t'en tirer avec de l'éloquence; L'éloquence n'y fera rien I Dans ma forêt domaniale Tu pouvais me servir, c'est clair ;
Mais que de fois as-tu faussé la paix royale ! »
« Que d'enfants j'ai perdus ! interrompt Chanteclair. »
Le Bol dit : ' Tiens ta langue et laisse-moi répondre ;
C'est à moi de le confondre !
Oui I ton amour pour moi, Sir voleur î sans mentir, A mes ambassadeurs tu Tas bien fait sentir !
Le pauvre homme Tibert en conserve la marque î La tonsure de Brun est encor toute en sang !
Je n'en dirai pas plus ; mais ton cou, sur le champ, Va tout payer, foi de monarque ! »
• In rumine Fatrum^ Chrisium, FUe ï S'exclame Dom Renard ; quoi donc 1 sur sa tonsure. Le sang de Sire Brun si longtemps a coulé;
Mais quand il reçut la blessure.
S'il avait eu du cœur, il se serait vengé.
Tibert le chat ! je l'ai, comme un hôte, hébergé ; S'il s'en alla, sans mon congé,
fBU^ LE ROMAN DU RENARD.
Marauder à la cure.
Et fut mal reçu du clergé, Par le ciel ! est-ce à moi de payer Taventure? Ali 1 j'en devrais au sort être bien obligé 1 •
Eenard ajouta : • Lion, Sire, Tous vos ordres sont observés ; Ce qu'il vous plaira de prescrire Contre moi, vous le pouvez ; Quelque bonne que soit ma cause, A vos désirs rien s'oppose.
Vous pouvez me sauver ou bien m'anéantir, Me faire bouillir ou rôtir, M'arracber les yeux ou me pendre ; Je ne puis fuir, ni me défendre.
Dans vos mains, vous tenez le sort De toute l'animale espèce ;
Votre pouvoir est grand et grande ma faiblesse ; Je ne puis rien, vous êtes fort.
Par Dieu ! si vous m' étendiez mort, Bien vaine serait la victoire!
Vous en tireriez peu de gloire ! •
Alors, Belin se lève et sa femme avec lui ; Belin est le Bélier, sa femme est Dame Hawy ;
• Allons, dit-il, et soutenons la plainte. »
Brun le suit ; il a mis sur pied tous ses parents ; Isengrin et Tibert prennent les premiers rangs ; A leur suite, aussitôt, se pressent dans l'enceinte Forcondat porc-épic, et Tiercelin corbeau^ Dom Pancer le Castor, le busard, le rat d'eau. Et Rousseau l'Écureuil, et dame Diablotine, Sa légère moitié, gracieuse et lutine.
Chanteclair et les siens, qu'il rassemble à l'entour. S'abattent, à grand bruit d'ailes, devant la cour; Chassorin, le furet, se joint à l'affluence.
La foule des plaignants devant le roi s'avance
Et fait appréhender Renard ; La séance est ouverte et le débat commence.
On plaide, on riposte, on repart ;
Maint et maint avocat bavard
Est entendu, de chaque partj
On parle pour, on parle contre ; Que de frais d'éloquence et d'érudition
Dans la mémorable rencontre !
Qui pourrait rapporter tant d'inspiration ?
Plaintes sur plaintes s'introduisent ; Les accusateurs produisent
Les pièces de conviction ; En cause de Renard, les pairs de la couronnée
Siègent, et, tout bien entendu,
A raDanimité des voix, la Cour ordonne
Qu'on fasse un gibet, où le mécliant dru. Soit pendu !
Benard voit tourner la chance.
Grimbert, devant cette sentence.
Suivi de ses parents de sang ou d'alliance.
Quitte la cour avec douleur.
Ils ne pouvaient souffrir qu'en leur présence. Sous leurs yeux, on pendît Eenard comme un voleur.
Noble brillait par la prudence :
Lorsqu'il voit que maint hobereau Suit l'exemple du Blaireau, En lui-même, il rêve et pense :
H II serait bon d'ouvrir des avis différents ; Eenard est un mauvais drôle, mais ses parents Ont le nombre et la puissance. »
Puis, s' adressant aux deux accusateurs :
« Isengrin, sire Brun, pourquoi tant de lenteurs? Eenard connaît plus d'une ritournelle; Voici le soir, vous tenez le rebelle; Hors du danger s'il fait trois pas, Vous ne le rattraperez pas, Tant il a de ruses en tête.
Si Ton veut le pendre, il faut en finir 1 Avant que la liart ne fût prête La nuit pourrait bien venir. •
Isengrin était plein d'adresse :
» Une potence à quelques pas se dresse, • Dit-il, avec un gros soupir.
• Ehl quoi, sire Isengrin s'émeut! Mort de ma vie!
Crie alors le prieur des chats,
Je ne te le reproche pas ;
Mais vraiment cela m'édifie ! Car c'est Eenard qui fit tous les préparatifs, Excita les bourreaux, escorta les captifs.
Lorsque ton frère aîné mourut à la potence.
Il est temps si tu veux t'acquitter du bienfait ; Si tu gardais du cœur, ce serait déjà fait 1 Tu ne laisserais pas échapper la vengeance ! '
• Eh! répond Isengrin, que nous apprends-tu là?
La corde nous manque, que diantre !
Sinon, son cou saurait déjà
Quel est le poids de son ventre. •
Eenard s'était tu jusqu'alors :
• Seigneurs, dit l'animal retors,
AORgfz bmhi mi^Miue, sjvx ■menoonB!
Tîbert aa eoa nVt-il pM «Be carat?
n la conquit i k cliiwc aux aoom.
Le jour qae chez un piêtie, en manmde fl fut pris. Et qn'il «mtmt mde bataflle Et fit nne afieoae entaflie An bon curé demi-na.
Cher Loup, prends les devants! allons, que taides-tn? Cet honneur te revient et la Tengeanœ est donœ. Et toi, mon oncle Brun, anrais»tn peur, morbleu ! De mettre à mort ton nerea.
Le méchant homme à barbe rousse? « Fais s'adressant au Boi, son suprême recours : ' Que Tibert, dit-il, les devance l n gzimpe, il peut, sans leur concours.
Hisser la corde à la potence. •
Isengrin alors dit à l'Ours s
• Par la tonsure de novice
Qu'il me fit, à mon grand supplice.
Ce conseil est sans égal I Renard veut qu'on le rafraîchisse.
Brassons-lui ce dernier régal l »
» Neveu Tibert, dit Brun, nous réglerons son compte^ Il va payer ma joue avec escompte,
LE ROMAN DU flSNARD. ^%
Et ton œil ce qu'il vaut !
Allons et pendons*le si haut Que toute sa race en ait honte! »
• U Ta bien mérité, dit le Chat en partant. • Et besogne jamais ne lui sourit autant;
Et les voilà tous les trois en campagne, Isengrin , Tibert , Brun ; Brun qui sait ce qu'on gagne A dérober du miel à son corps défendant.
Isengrin était si prudent Qu'il ne voulut aller aux lieux patibulaires Et ne quitter la cour qu'après avoir donné A tous les siens, neveux, nièces, voisins, compères, Des instructions sévères Pour la garde du condamné.
Dame Louve, sur sa tête.
Eut ordre de tenir sa barbe bien et fort Et de ne lâcher la méchante bête Devant menace, ni requête, Ni par crainte de la mort.
Eenard dit quelques mots que chacun put entendre :
• Oncle Isengrin, tu veux m' accabler de douleur ;
Tu te repais de mon malheur !
Mais si ma tante avait la mémoire un peu tendre. Elle ne me ferait aucun mal, sur l'honneur!
— Doux oncle, et toi Tibert, et toi Bran, mon beau sire. Ah! pour Totre Eenard vous n'avez nul merci.
De me déshonorer ainsi !
A vous trois, vous avez conspiré mon martyre. Vous avez fait si bien, contre moi réunis, Que partout on me hait comme voleur et traître. Pour cela — par le Dieu qui seul est notre maître ! —
Tous les trois vous serez honnis.
Qu'on se dépêche 1 allons ! satisfaites vos haines !
J'ai le cœur brave et fort !
Et j'oserai mourir ! Lorsque mon père est mort, Il avait du péché brisé toutes les chaînes.
Préparez le gibet ! Ne perdez pas de temps!
Sinon, vous devrez fuir, qui sait, dans peu d'instants ! N'épargnez donc vos jambes, ni vos peines. •
«r Amen! • dit le plus fier des loups.
» Amen ! dit Brun, et loin de nous Qui ne veut pas lâcher les rênes ! »
» Alerte! dit le Chat, vite! »
Et les voilà tous.
Le pied léger et l'âme gaie.
Gambadant, sautant mainte haie.
Tibert traînant la corde avait le pied plus lourd ; Il était prompt pourtant, porté par la vengeance.
Benard se tenait coi, regardant en silence Partir ceux qui voulaient le pendre haut et court. • Cela ne sera pas 1 dit-il, plein d'assurance.
Bone Deus / quels grands enfants !
Eh ! laissons-les sauter et courir, triomphants ! Si je vis, ils devront payer leurs barbaries !
Je suis fort en renarderies!
Avec plaisir pourtant je les sens loin de moi; Je veux tâter d'un plan qu'avec un soin extrême Je conçus cette nuit même.
Le Roi se fait prudent, mais, quoi !
Si j'en crois mon espoir dans ce bon stratagème.
J'espère encor tromper le Roi. •