‹ Le roman du RenardChapitre 18 sur 23 · BRANCHE · texte numérisé non relu

BRANCHE

Isengrin et Renard se trouvent ensemble à la cour du Roi , et Renard qui a tous les vices, et par conséquent la passion du jeu , propose à Isengrin de jouer, et il perd tout ce quil possède. Furieux de son malheur, sans raison comme sans argent , il demande déjouer ce qu'un libertin tel que lui devait chérir le plus, et le plus craindre de perdre^ et il perd encore. Isengrin , qui avait le droit d'exiger et d'emporter l'enjeu quil venait de gagner , se contente de le clouer sur la table, et le joueur reste ainsi attaché.

Aux cris qu'il pousse , dame Fière la lionne , sii maîtresse, accourt et le délivre; mais il meurt des suites de sa sottise. On lui fait de magnifiques obsèques et un beau service dans lequel Bernard l'àne prononce son panégyrique, loue ses vertus, et dit qu'il a vécu en martyr et en apôtre.

Peut-être lui reprochera-t-on . dit le prédicateur

et ici sont des détails et une apologie du libertinage , dont il est impossii)le de se figurer la licence. Le discours tout entier est dans ce genre ^ il y en a même un second tout semblable , par Brichemer le cerf.

Dans un manuscrit du Vatican , qui avait appartenu à la reine Christine de Suède, le dénouement du poème tel qu'on vient de le lire est changé. Renard n'y meurt point réellement^ mais il fait le mort et se laisse porter au lieu de la sépulture. Déjà il était dans la fosse, et Ton s'apprêtait à le couvrir de terre, quand il aperçoit près du trou , Chante-Clair le coq, qui marchait à la tète de la procession et portait l'encensoir. Il se jette sur lui , le saisit à la gorge et se sauve en l'emportant.

Dans une branche suivante, on court après Renard. Arrêté dans sa fuite et ramené par devant le Roi , il prend adroitement l'initiative de Tinciupation, se plaint de ce qu'on a voulu l'enterrer tout\if , et défie ses accusateurs. Chante-Clair accepte le défi. Des juges sont nommés ; les deux champions font les serments d'usage , mais dans le combat , Renard a une oreille arrachée par son adversaire , et un œil crevé d'un coup d'ergot.

Alors il imagine une ruse, c'est de faire le mort; et le vainqueur le traîne et le jette comme tel dans un fossé. D'après les usages du temps, il devait être l^endu. Rohart le corbeau et Brune la corneille , qui ont des vues sur son cadavre , obtiennent du Roi qu'on le laissera là, sans autre supplice subséquent. En effet, ils reviennent bientôt pour sen repaître;

Jlohart commence même, clans ce dessein , par se reposer sur lui^ mais tout à coup le mort se relève^ dun coup de dent il lui coupe une cuisse et se sauve en la mangeant. L'estropié va se plaindre à la cour du roi , et Brune l'y porte. Renard y est cité , et c'est Grimbert son cousin qui est chargé, avec quelques autres barons, d aller lui en porter Tordre en son château de Maupertuis. Les barons , dans la crainte de quelqu'embuscade , restent à la porte :^ Grimbert entre seul. Renard, qui ne veut point se rendre à la cour, imagine une défaite pour s'en dispenser.

Prés de là était le Lombeau d'un vilain, nommé Renard comme lui, et inhumé depuis peu de jours:, le nom se trouvait inscrit sur la tombe. Il propose au cousin de faire croire que c'est lui qui est mort, et daller en porter la nouvelle à la cour. Grimbert y consent. La fenmie et les enfants sortent comme pour aller faire part de cet événement aux barons qui sont à la porte f, ils les conduisent au tombeau en pleurant. Ceux-ci s'agenouillent, font quelques prières pour le défunt, et de retour auprès du Roi, lui annoncent que Renard n'est plus, qu'ils ont vu son tombeau, et que l'auteur de sa mort est ce même Rohart cpii se plaint d'avoir eu une cuisse mangée par lui.

Le manuscrit qui contient les deux dernières branches dont nous venons de parler, ne finit point par la mort du Renard, mais par la branche qui dans notre analyse est cotée 15, et où l animal est représenté voulant se convertir, et faisant dans ce dessein un pèlerinage.

Tout ce qui précède peut donner une idée assez exacte de tout le poème de l'ancien roman français du Renard. Quelques manuscrits présentent bien trois ou quatre autres aventures, mais elles offrent peu d'intérêt , et notre analyse est tirée du manuscrit le plus complet.

Nous devons encore prévenir ici le lecteur que parmi les auteurs qui avaient fait des suites au roman de Perrot de S'-Cloud, il s'en trouve qui, sans se donner la peine d'inventer un sujet, étaient allés prendre le leur dans les fables d'Ésope ou de Phèdre, et l'avaient arrangé à leur manière, avec des chanoements plus ou moins considérables. Nous n'avons pas cru devoir parler de ces imitations.

En outre , parmi les suppléments dont les copistes ont composé leur manuscrit, ils en ont inséré plusieurs qui sont à la vérité du même genre, mais où il n'est pourtant pas question d'aventures du Renard.

A la suite de la collection des diverses branches du roman du Renard, publiée par M. Méon, cet auteur a mis un poème ayant pour titre : Le Couronnement du Renard j dont il n'avait point encore été fait mention , excepté par Robert. Il est dédié par le poète cà Guillaume, comte de Flandre (l)ç, ce qui fixe l'époque de sa composition vers le milieu du treizième siècle. Ce seigneur qui avait accompagné saint Louis dans sa première croisade en 1248, fut tué

(1) Ce comte était fils aîné cleMarjïiicrite II, devenue comtesse de riandrc. en 1244, par la mort <'e Jeanne sa sœur, qui n'avait pas laissé d'enfant, et de Guillaume de Dampierre.

cUiiis un louinoi ù Trascgnies en Flandre. Ce fait est rapporté par Tauteur du Couronnement^ vers 78 et suiv. Il donne même à entendre que ce fut par trahison. M. Méon pense que le poète en question est Marie de France. Elle a dédié ses fables à un comte Guillaume, qui était, suivant elle, le plus vaillant du royaume de France. Elle répète dans le Couronnemenées mômes éloges de ce comte Guillaume, qu'elle désigne plus particulièrement en le qualifiant de comte de Flandre , et Joinville ne lappelle pas autrement, quoique Marguerite sa mère vécût encore. Elle annonce sa mort tragique dans un tournoi , et l'on vient de lire que cette mort est décrite dans le Couronnement ào, PiCnard. Elle se nomme, il est vrai, à la troisième personne , vers la fin de la pièce qu'elle termine par annoncer les fables d'Ésope , et ces fables suivent effectiA/ement le Couron^iement dans le seul manuscrit qui en existe à la bibliothèque du roi , et qui est du treizième siècle; mais Pierre de Saint -Cloud, Richard de Lison , etc., en ont fait de môme. Dans les regrets qu'elle exprime vers la fin au Couronnement sur la mort du comte Guillaume , il y a des passages qui pourraient faire présumer qu'elle était Flamande. Elle dit au vers 3,258 :

Argent pour toi pierdu avons No bon singnour qui tant valoit ;

Et au vers 3,302 :

Mors, de çou, sachiés ne dout mie Que puisque H miens sire est mors, Ses nons encore n'est mi mors.

Après le prologue sont racontés quelques tours peu ingénieux et narrés brièvement , puis le Renard s adresse aux cordeliers , leur promettant de les rendre experts dans Tart de tromperies hommes (1), s'ils veulent l'aider dans le dessein qu il a formé de se mettre à la place du Lion. Ils y consentent et inspirent au roi des animaux la résolution de se retirer dans un couvent, en choisissant le Renard pour son successeur : celui-ci se fait couronner par le pape , gagne les grands par ses largesses , opprime les peuples, et ne rend justice quà ceux qui lui apportent de l'argent.

Dans le courant de l'ouvrage, on trouve beaucoup de vers qui ne manquent ni de force ni de naturel. Le poème est terminé par un épilogue où, après avoir fait quelques déclamations contre la puissance des richesses , qui pourtant n'ont aucun crédit sur la mort , il s'étend en sentences sur ce terme fatal.

RENARD LE BESTOTRl^E (2).

Dans cette satire de Rustebeuf , qui vivait sous le règne de saint Louis , au treizième siècle , on voit le roi Noble qui , obsédé par Renard et par Isengrin ,

(l^i Lorsque les cordeliers vinrcat sétahlir en Angleterre, en 1224, la chronique de Jean, abbé de Petcrborough, porte : eodem nnno , o dolor et jilusquain dolor! o pesù's triiciilenta, fratres minores relient lit in Antjliam,

f2) Ce «not signifie retourné oi plus souvent mal tourné, contrefait.

})rotégc les animaux malfaisants et leur permet cVo])primer à leur gré , les faibles livrés à leurs caprices. Legrand-d'Aussy dit que dans cette pièce de vers par strophes, Tauteur se montre dénué de tout {ifoiit, courant après les équivoques, jouant sans cesse sur le motet obscurjusquàètre inintelligible. Il ajoute qu'après Tavoir lue et relue avec la plus grande attention , il lui a été impossible d'y rien comprendre.

LE NOUVEAU REWxlRD.

Jacquemard Giclée, de Lille en Flandre (1 ), est l'auteur de ce poème, c{ui parut veis la fin du treizième sit"-cle.Il eut à sa naissance presque autant de succès que l'ancien roman du Renard. Par la suite il fut mémo plus connu, et a été souvent confondu avec le premier. On a prétendu qu il était historique et composé à l'occasion d'un certain comte Reginald. M. S*-Marc Girardin a donné de longs développements à cette

(1) M. Robert se trompe eu disant que l'auteur de ce poème le termina eu 1190. Gazet. Swerfius etValèrc André noiit point connu cet écrivain de leur nation ; Foppens dit deux mots de lui d'après Sanderus , mais il estropie le nom en l'appelant, page 54G, ./«cy/^pmatilùis Grelans, erreur qu'a adoptée l'abbé Goujet, dans sa Bibliothèque française, t. 9, et après lui les journalistes de Trévou.\, juillet 1746. Prosper Marchand, dans son Dictionnaire historique, a donné un long article sur ce poète et sou ouvrage , où sont rapportes une foule de renseignements concernant les auteurs qui eu ont parlé.

thèse dans des feuilletons du Journal des Débats, à l'occasion du roman du Renard , publié d'après les manuscrits du Roi par ]Vf. Méon. Voici le fait sur lequel est bâtie cette hypothèse. En 898, le roi de Germanie Arnould donna la Lorraine à son fils naturel Zwentebold , qui avait pour conseiller et pour ami Rejjnier, un des principaux seigneurs de Lorraine. Les chroniques rappellent Reginarius , Recochardus, Reinecke selon l'abréviation allemande. C'était un seigneur prudent et rusé. Après avoir été long-temps l'ami de Zwentebold, il perdit sa faveur. Forcé de quitter la Lorraine , il se réfugia dans son château de Durfos. La colère de Zwentebold l'y assiégea deux fois, et deux fois inutilement, grâce à la prudence de Régnier. Cette lutte aurait ffappé l'imag^ination populaire qui compara Régnier au Renard , et par association d'idées, Zwentebold au loup.

Une fois métamorphosé de la sorte , ce ne fut plus la lutte de Régnier et de Zwentebold , mais celle du Renard et d Isengrin ; c'est le nom familier que la fable donne au loup. L'analogie, ajoute -t -on, n'est pas seulement dans le nom, elle est aussi entre les événements. On peut voir dans les feuilletons cités les principaux traits de ressemblance, longuement détaillés, mais que nous ne citerons point parce que nous ne voyons nulle consistance dans ces conjectures, l'époque de la composition du Nouveau Renard, où se trouve, dit-on, l'analogie, étant trop éloignée de celle où vivait ce roi d'Austrnsie pour pouvoir être regardée comme une suite des traditions populaires.

liC roman dont nons nons occupons est divisé en tleux parties, dont la dernière semblerait terminée par le nouveau pardon qu'obtient le héros de cette singulière histoire ç, mais ici se présente un poème tout nouveau et qui ne tient que bien légèrement à ce qui . précède : c est tout-à-fait une satire dirigée contre les Cordeliers et les Jacobins. Nous allons présenter l'analyse du poème entier d'après Legrand d'Aussy.

Noble le lion voulait célébrer son anniversaire par une cour plénière et un tournois. Il invite à la fête tous les animaux , et Renard s'y rend ainsi qu'eux, mais celui-ci, après avoir trompé Isengrin, venait d'en être fort maltraité^ il avait sur le cœur cette dernière aventure et cherchait à s'en venger. Enfin il en trouve l'occasion dans le tournois. A la faveur du tumulte, il blesse Isengrin d'un coup de miséricorde (espèce de poignard ), tue son fils aine , et se sauve à Maupertuis où bientôt il est assiégé par le roi. Dans une sortie qu'il fait , il tue un autre enfant d'Isengrin et enlève le fils de Noble ; mais en même temps, plusieurs de ses chevaliers et Rousseau son second fils sont faits prisonniers.

Il apprend que Noble veut les faire pendre, et il se propose de les délivrer par ruse. Dans ce dessein il se déguise en fière mineur et, pénétrant jusqu'à la tente du Roi , il demande et obtient de lui de les confesser; mais pendant la nuit il escamote les clefs de leur piison, les délivre et les ramène dans Maupertuis. Cependant la paix se conclut. Le Lion ordonne que les deux ennemis s'embrassent, et admirateur des talents

que Renard a déployés dans cette {yuerre. il le nomme son sénéchal et son bailli.

Noble est amoureux de Haronoe , femme du Léopard son cousin ; elle venait même de lui accorder un rendez vous, et lui avait donné la clef de son jardin pour entrer la nuit chez elle. Renard, qu'il a l'imprudence d'instruire de sa bonne fortune, forme le projet d en faire sou profit. Sous prétexte qu'un roi ne doit pas s'exposer seul la nuit, il raccompagne. Arrivé à la porte du jardin, il demande la clef comme pour voir s'il n'y a pas d'embuscade, et tandis que Noble attend au dehors et passe la nuit à se morfondre , lui obtient les faveurs d'Haronge , puis il l'emmène à Maupertuis ; mais au bout de quelques jours, lassé d'elle, il la renvoie. Cependant il s'agissait pour lui d'en imposer au roi sur cette perfidie. Noble le croyait assassiné^ il vient lui dire qu'Haronge l'a fait mettre en prison, et ne l'a relâché que quand elle a su qui l'envoyait.

Sorti avec Tibert pour aller à la picorée , ils trouvent dans une dépense de la crème et une oie cuite; tandis que le chat s'amuse à manger la crème, lui emporte l'oie et ferme la porte. Tibert, bien rossé, revient le trouver pour lui faire des reproches. Dans ce moment paraît un moine de Citeaux qui portait un héron suspendu à la croupe de son cheval : Cet homme est en faute, dit Renard ; la chair lui est défendue , c'est une bonne œuvre de la lui enlever. Il va donc s'étendre sur le chemin dans un état apparent de mort. Le Cistercien, qui est tenté de sa peau ,

descend de cheval pour le prendre et il 1 attache avec son héron. Alors Renard appelle son camarade. Tibert saute sur le cheval ^ mais, au lieu de déganter le captif, il coupe avec les dents les cordes qui tenaient l'oiseau et l'emporte, en laissant Renard lié. Celui-ci heureusement vient à bout de se débarrasser; il va retrouver le chat , auquel il demande sa part du héron. Vous avez mangé Toie sans moi , répond Tibei't , je mangerai le héron sans vous.

Pendant ce temps Emc , femme du Renard , allait dénoncer son mari au roi. Témoin de ses infidélités avec Haronge, lorsqu'il lavait détenue à Maupertuis, dans sa jalousie elle avait cherché à se venger en révélant tout à Noble.

Le Lion, furieux d'avoir été dupe , vient de nouveau assiéger Maupertuis. Renard, qui n'a pas eu le temps de se mettre en défense , va chercher ailleurs du secours. Son château est pris , mais il s'établit dans une autre retraite, et de là, toujours hbertin, il écrit des lettres d'amour aux trois belles dont il avait eu les laveurs : Haronge , Hersant et Orgueilleuse la reine. Les dames se montrent mutuellement la lettre qu'elles ont reçue de lui, et elles tirent à la bûchette (à la courte-paille ) pour savoir qui des trois acceptera ses propositions. Le sort tombe à Hersant; mais le Renard, instruit de leur indiscrétion, jure de les en punir.

Il apprend que lorsque pendant la nuit un aimant est placé sous Toreiller d'une femme, le minéral produit sur elle un effet tel qu'involontairement elle

révèle . en donnant., tout ce qu'elle a fait de plus secret. 11 prend donc un aimant, se rend au camp, déguisé en médecin, et là, vantant aux trois maris la vertu de son talisman, il leur donne l'envie de l'éprouver. Tous trois en font l'épreuve , et tous trois , instruits qu'ils sont de ce qu ils ne voudraient pas être , maltraitent tellement leurs femmes qu elles se réfugient chez le médecin qui, après les avoir molestées, lesemmène chez lui pour molester les maris à leur tour.

Le roi va lassiéger dans sa nouvelle retraite, et il le fait excommunier par l'arcliiprètre làne, qui, revêtu des habits sacerdotaux, vient avec sa clochette et de l'eau bénite , éteindre un cierge sous les murs de la forteresse. Renard en lui voyant faire ces cérémonies se met à rire : Par sainte Marie ! que vais-je devenir, dit-il; de cette affaire-ci je ne pourrai plus manger de pain blanc que lorsque jaurai faim , ni voir bouillir mou pot que lorsqu'il sera sur le feu !

Cependant la paix se fait de nouveau. Les maris se réconcilient avec Renard ; il rentre dans ses possessions et devient un prince puissant.

C'est ici que ce roman semblerait devoir finir; il continue cependant, mais cette continuation est une espèce d'allégorie satirique; Giélée attaque la cour de Rome, le clergé et les deux ordres religieux qui alors marquaient le plus. 11 suppose au prince Renard un vaisseau sur lequel se trouvent tous les vices. Renard le fait monter et gouverner par le pape, par les cardinaux, par le clergé taut séculier que régulier. Le pontife lui demande en fief, Convoi-

tise, en héritage, Avarice, et pour les siens Débauche^ pendant toute leur vie. Renard non-seulement consent à la demande, mais il y ajoute en don, Orgueil et Hypocrisie ; et le clergé se prosterne à ses genoux pour le remercier.

Les Jacobins se sont aperçus que la mendicité dont ils faisaient profession leur est nuisible , et que , devenus plus riches , ils seraient plus considérés ^ en conséquence ils tiennent chapitre.

Un d'eux prend la parole, et après avoir avancé que sans Renardie ils seront toujours gTjeux, il propose de députer vers Renard , pour rengager à prendre leur habit et à devenir leur supérieur^ dans i'espoir que, sous un pareil chef, Tordre ne pourra manquer de s'étendre, et l'or d'y affluer. Renard répond qu'il ne peut accepter leur offre \ mais il leur propose son fils aîné , qui déjà montre une grande habileté. Ils l'acceptent en renonçant à la pauvreté, et vont, comme les autres ordres , habiter le château d'Orgueil.

Les Cordeliers viennent lui faire la même demande , et il leur donne son second fils. En vain leur règle s'opposait à des innovations ^ ils la mettent de côté , s'élargissent la conscience , et adoucissent leurs remords.

Cependant Renard, devenu dévot en vieillissant , sent à son tour une velléité d'être moine. 11 va se confesser à un ermite -, mais comme le reclus lui annonce que, dans son nouvel état, il lui faudra marcher nu-pieds, vêtir la haire, vivre d'eau et de raci-

nes, le converti, qui aime à faire bonne chère , renonce à son dévot projet.

Cependant le bruit de son astuce et de ses succès sétend au loin. Personne ne peut plus sans lui acquérir richesses, paiTcnir aux honneurs, humilier ses ennemis et se venjjer. Les sages sont tenus pour fous , il n'y a plus d'estime que pour les hypocrites , tous les hommes sont à lui pi us ou moins. Enfin sa renommée passe les mers, et elle parvient dans Acre jusqu'aux oreilles des templiers et des hospitaliers.

Ces deux ordres militaires veulent , pour la gloire de leur institution , le mettre à leur tète ; mais comme chacun des deux désire l'avoir pour son supérieur particulier, ils se querellent et sont sur le point d'en venir aux mains. L'affaire est portée devant le pape; chacun des deux partis fait plaider sa cause par un orateur. Renard, pour les accorder, déclare qu'il portera mi-parti, l'habit des uns et des autres , et qu'il gouvernera les deux ordres à la fois. Fortune le couronne ; elle le place au haut de sa roue. Là impunément il brave la justice et les lois, et depuis ce moment tous les vices triomphent.

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