RENARD LE CONTREFAIT
Ce poème est le moins connu de ceux du même nom, et en diffère entièrement. Il ne consiste point comme ces derniers, dans une série de méchancetés ou de tours d'adresse de ce rusé animal, il ne contient que des déclamations , des sermons et des his-
toires tirées tantôt de Ia bible, ou des légendes, tantôt des contes dévots ou des aventures qui couraient en ce temps.
La bibliothèque du roi de France en contient deux manuscrits assez différents, dontl'un fut achevé avant 1330, tandis que l'autre ne fut terminé que vers 1 350. Le nom de l'auteur ou des auteurs est inconnu. Le grand d'Aussy et Robert en ont donné l'analyse \ nous suivrons ce dernier comme plus complet , sans néanmoins négliger ce qui sera à notre convenance dans l'autre. Nous parlerons d'abord du premier de ces textes, et nous n'aurons plus ensuite qu'à indiquer les différences que présente le second.
L'auteur, dans un prologue fort long, après avoir raconté toute la peine qu'il s'est donnée pour compiler cet ouvrage, dit qu'il a mis vingt ans à en achever la composition. L'histoire que je vais vous raconter, dit-il, est bien plus ancienne que celle de Troyes la grande dont je ne vous dirai pas la prise; je ne vous parlerai pas non plus des hauts faits
D'Olivier, d'Ogier, de Rolant , Du duc Naime et de Blant;
mais je vous dirai
Gommant aloient Dou tans que les bestes parloient.
L'exemple de l'ànesse deBalaam doit le faire excuser d'avoir fait parler les animaux : c'est enfin de l'art de Renardie qu'il veut nous entretenir, et cet art est fort ancien.
<& 88 d'il arrive enfin à son histoire.
A la Pentecôte, le roi Lion tient cour plénièi'c. Il réunit ses hauts barons pour les consulter sur des mesures d'un intérêt général, et se retire pour les laisser délibérer librement. On voit figurer dans cette assemblée les personnages de l'ancien roman et surtout Isengrin et Renard. Le résultat des délibérations est peu honoral)le. On est convenu de piller le pauvre et le faible et de soutenir le riche et le fort : le lion en reconnaît Tinjustice: mais puisqu'on le voulait, il approuve ces mesures ,
Et fist de cet introductiuni Faire une constitutiuni.
Les grands vassaux se retirent chacun chez eux et nous suivrons Isengrin le loup dans ses foyers. Dame Hersant, son épouse, trouve qu'il reste trop longtemps au logis, et pour le tirer de son inaction elle lui apporte sa quenouille et ses fuseaux : beau Sire, lui dit-elle, puisque vous demeurez au logis comme une femme, filez-moi ce chanvre, dévidez ce fil ; faites le lit, habillez les enfants, donnez-leur à manger, nettoyez la maison , allumez le feu , coulez la lessive , et moi cependant, prenant vos habits, je vais aller à la chasse, et rapporter de quoi remplir le gardemanger. Honteux de ces reproches cju'il n'a que trop mérités, le loup se met en campagne, et rencontre dans une prairie, Barbue la chèvre qu'il s'apprête à enlever; mais elle parlemente, et lui jure qu'elle a dans sa maison une sauvegarde bien en règle ,
quelle promet de lui apporter le lendemain au même lieu. Isengrin, qui ne manque pas d'ennemis à la cour, et qui craint de s'y faire une mauvaise affaire, consent au délai demandé : la chèYre cependant va trouver deux chiens jeunes et robustes qu elle a nourris de son lait. Pour leur prouver que la reconnaissance doit les engager à prendre vivement la défense de leur nourrice , elle leur allègue des passages de Salomon , de Cicéron , de Sénèque , etc. , et leur raconte la longue histoire de Hatis et de Profilias (1). Les généreux animaux qui ont la patience de l'écouter, n'avaient pas besoin de cette exhortation : prêts à la secourir, ils la suivent le lendemain à la prairie où elle les cache derrière un buisson. Rassurée par ces précautions et portant à l'une de ses cornes un parchemin blanc qu'elle doit présenter comme son sauf-conduit, elle attend le loup qui, de son coté, vient de se mettre en route pour venir chercher sa pi'oie. Isengrin rencontre en route Renard son compère , auquel il conte son aventure : il l'engage à venir prendre sa part de cet excellent repas : celui-ci ne se fie que médiocrement à l'invitation ; il l'accepte pourtant et suit son campagnon qui , arrivé près de la chèvre , ne veut pas reconnaître la validité du titre de Barbue. Pendant la contestation qui a lieu à ce sujet. Renard regardant attentivement de tous côtés,
(l) C'est, avec d'autres persoiinajjes, le sujet de la seconde fable de l'ierrc Alfonsc (disci()lina elericalis. Paris, 1825. iii-8"). On attribue un roman sur un sujet semblable h Alexandre de Bcrnaj ou de Paris.
a découvert les deux chiens. Il répond au loup qui lui demande s il aperçoit quelques caractères sur le parchemin : Sans doute , quoiqu'ils paraissent peu, j'aperçois deux gros points qui se serrent de près; l'on est tout noir et l'autre est mélangé de blanc, en conséquence je t'exhorte à laisser la chèvre en repos, ou bien il t'en arrivera mal. Le loup ne veut pas y consentir, et il s'établit entre les deux compères une longue conversation qu'ils hérissent de fréquentes citations. Le Renard plus savant devait l'emporter par le nombre des siennes, parmi lesquelles on doit remarquer celle du comte Ferrant, l'exemple d'Enguerrand de Marigni , de Philippe IV, de ses trois fils et de son frère Charlesde Valois, ainsi que celuides Templiers(dontrordrefutaboHenl301). Fatigué de ne pouvoir se faire comprendre , Renard lui demande son dernier mot, et comme Isengrin s'obstine à s'emparer de la chèvre , son compère le prie de lui permettre de s'éloigner avant l'attaque, pour ne pas être obligé d'entendre les cris de la victime qui, dit-il, offenseraient trop sa sensibilité : il se retire donc dans un taillis d'où il peut voir sans danger le reste de l'aventure que Ion devine sans peine. Barbue remercie les chiens de l'avoir délivrée du loup qu'ils ont laissé à demi-mort. Renard se retire et se console du malheur de son camarade, avec une oie toute plumée que la fortune vient de lui faire trouver sous ses pas : un moine s'apprêtait à la manger avec sa maîtresse , lorsque surpris par son supérieur, il n'a eu que le temps de la jeter par
la fenêtre . pour n'être pas pris en flaofrant délit.
La seconde branche de ce poème fut commencée en 1319 et terminée en 1320.
Assis devant la porte de son château . où la maladie l'a retenu depuis long-temps , Renard voit passer un homme mal vêtu dont la tristesse le touche ; il lappellc du nom de vilain , en lui disant d'ailleurs :
Vilains est appelé a plain Non pas pour ce qu'il soit plain De vilenie ne de mal non ; Mais de ville est vilains a non.
Le vilain lui raconte ses malheurs et avoue qu'il les doit à l'opiniâtreté avec laquelle il a résisté à de plus puissants que lui. L'animal rusé, que la rencontre de cet homme avait retiré de ses réflexions philosophiques, lui adresse des remontrances fort sages et, après lui avoir cité l'exemple de Priam et d'Hécube, celui de Philicambruis , mère de Dars, etc., il lui raconte la fable du chêne et du jonc marin, dans laquelle il fait entrer les malheurs des Templiers et d'Enguerrand de Marigni. Le paysan reçoit ces conseils avec reconnaissance et promet d'en faire un bon usage. Ils se séparent, et le Renard se rend auprès d'un ermite qui ne croit pas avoir les pouvoirs nécessaires pour l'absoudre de tant de crimes. Il l'envoie à Rome. Renard part en habit de pèlerin et persuade à l'âne et à Belin le mouton de le suivre dans ce saint voyage-, mais bientôt abandonné par ses compagnons , il renonce aussi à continuer sa route. Il revient donc chez lui .
mais avec la ferme résolution de vivre en honnête homme, et pour cela il veut prendre un métier. Avant de se déterminer pour l'un d'eux , il les passe tous en revue, et décoche sur chacun des traits satiriques quelquefois fort plaisants. Il se décide enfin pour l'état de cultivateur, parce que c'est celui que Dieu prescrivit à Adam , et que Ion peut y gagner sa vie en faisant son salut. Voilà donc Renard soir et matin à la charrue, dormant peu, mangeant mal et travaillant beaucoup : la récolte arrive enfin ^ il avait dépensé cent livres ; sa moisson lui en rapporte quatre. Ce résultat le dégoûte de la vie d'agriculteur , et il retourne à son premier métier. Comme on est au printemps, il entre dans le bois et se promet de surprendre les nids d'oiseaux. En continuant son chemin, il descend maladroitement dans un puits, d'où il parvient à sortir en mettant Isengrin à sa place. La troisième branche est forte courte ^ Renard, après avoir donné de longues instructions à son fils aîné , l'emmené avec lui à la chasse. Ils entrent dans un poulailler^ mais le jeune animal, oubliant les sages leçons de son père , ne s'en tire pas heureusement. Renard se console de sa mort avec un stoïcisme qui ne fait pas honneur à sa tendresse. Le sujet d'une nouvelle deBocace , que La Fontaine a imité dans son Psautier, se trouve aussi dans cette branche. La suivante est démesurément longue : les faits qui y sont d'abord rapportés sont, à peu de chose près, les mêmes que l'on trouve dans les diverses parties du premier roman du Renard : Ce sont les plaintes
du loup et de plusieurs autres animaux qui en forment la principale action ^ l'animal accusé reste renfermé dans son fort cliàteau de Maupertuis; les divers messagers du roi sont mal menés par lui. Enfin Grimbert le blaireau le détermine à se rendre à la cour. Maljjré l'adresse de ses discours, le Lion le condamne à mort; mais cédant aux instances du blaireau, il lui accorde sa gTàce , et lui demande alors comment , avec tant de savoir et d'esprit, il a pu commettre tant de fautes. C'est en citant Sénèque, Aristote, Cicéron, Macrobe, Horace, Perse, Platon, etc., que le Renard lui répond : le roi l'interroge sur le temps où il na. quit et en reçoit cette réponse : Mon art et mon sens, dit-il, sont plus anciens qu'Adam et Eve, et le malin animal fait remonter l'invention de Renardie jusqu'à la chute des anges.
Il s'établit ici entre le monarque et le Renard un dialogue qui ressemble assez à un catéchisme historique, monument précieux de l'érudition et de lignorance qui régnaient en môme temps à l'époque où cet ouvrage fut fait.
Renard commence donc son cours d'histoire, dans lequel la géographie et la chronologie sont également offensées. Après l'histoire de Carthage, il parle de David et parcourt rapidement le reste de l'histoire des Juifs, et bientôt, d'après les ordres du Lion, il commence celle d'Alexandre-le-Grand, et il emploie près de 7000 vers à la raconter. Il n'est pas possible, sans citer presque tout ce morceau, de faire comprendre le ridicule de cette narration fabuleuse.
Galfiidus, auteur du poème intitulé Aleœaruh'eis , a fourni la meilleure partie de ces rêveries que Vincent de Beauvais , dans le Spéculum hisloriale , a inséré à peu près en entier.
Dans les Indes orientales , Alexandre trouve des merveilles dignes de l'empire des fées, et comparables à toutes celles que peuvent nous offrir les Mille et une Nuits. Déjà il avait vu l'empire du soleil et du feu, il avait soumis la terre, il lui reste à examiner les deux autres éléments , l'air et l'eau. Pour le premier, on attache à un trône sur lequel il s'assied, des griffons que l'on a fait jeûner pendant plusieurs jours lui-même tient des viandes placées au bout d'une longue lance qu'il élève au-dessus de sa tète , et les oiseaux fabuleux qui doivent le transporter, le font monter en cherchant à atteindre la pâture qu'on leur offre. Quand le monarque a assez contemplé le globe d'un point très-élevé, il abaisse la même lance, et ses coursiers ailés le ramènent vers la terre.
Voilà un aérostat aussi ingénieusement inventé que les aiglons d'Esope.
Une véritable cloche de plongeur , faite avec des verres transparents et bien solidement unis , lui sert ensuite à reconnaître les prodiges que l'humide élément renferme dans son sein.
Après tant de faits remarquables, il retourne à Babylone où la mort l'attendait dans un festin. Renard se hâte de terminer ce fatigant récit par la description assez courte de sa pompe funèbre. Il espère aller bientôt diner; mais le roi, qui n'a pas encore été en-
dormi par tous ces contes, le retient et l'interroge sur l'histoire de l'ancienne Angleterre. Après l'époque d'Artus, le lion lui demande l'histoire de la Grèce, et le complaisant narrateur la commence par celle des divinités du paganisme. 11 passe ensuite aux Troyens et aux Romains , et parcourt la suite des empereurs jusqu'au temps où l'auteur écrivait. Toutes ces relations chronologiques sont entrecoupées d'anecdotes du temps, de contes et de faits historiques, le plus souvent dénaturés d'une étrange manière. Enfin le roi congédie Renard qui s'en retourne à Maupertuis.
Plusieurs aventures de l'ancien roman du Renard , mais autrement contées, remplissent la cinquième branchequi est beaucoup plus courte que la précédente.
Dans la suivante , Tibert le chat est venu raconter au Renard quelques mésaventures : celui-ci veut lui persuader que l'on est presque toujours l'artisan do ses propres malheurs, et il lui fait toute l'histoire des Français, depuis la destruction de l'antique Ihon jusqu à Charlemagne.
Tibert, un peu fatigué de cette longnie conversation, le remercie et le cjuitte, en le laissant avec un prud homme qui vient lui demander un bon conseil. Les discours que Renard lui tient ne sont pas moins prolixes, et parmi les choses qu'il lui dit, on reconnaît deux anciens lais qu'on retrouve dans Marie de France , le Nachtigal et le Bisclavaret ; il l'exhorte enfin à chercher le bonheur dans la médiocrité , et la branche est terminée par la fable des deux rats, imitée par La Fontaine.
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L'aventure de Fauve la jument et c^c son poulain avec le loup et le Renard, se trouve au commencement de la septième et dernière branche , dont le reste ne contient que quelques disputes de Renard avec Isenorin et puis avec Tibert le chat.
Ce dernier animal , poursuivi par des gentilshommes , se réfugie sur un arbre d où on veut le déloger à coups de pierres. Il prend le parti de haranguer ceux qui le poursuivent. Ce discours qui termine le poème est une violente déclamation contre les Nobles :Vous autres, leur dit-il, ne vivez que de proie, et vous vous croyez sortis d'un boue plus précieuse que le reste des hommes :
Il vous semble a vo jugemans
Que soies nés de dyamans
Et de rubis et de thopaccs, etc.
Mais ce n'est pas parmi vous que Dieu a choisi ses apôtres^ ce sont des vilains qu'il a élus pour être près de lui pendant son séjour sur la terre. C'est avec raison que l'écriture vous compare au faucon et qu'elle nous dit que le chapon est l'image du vilain : le premier de ces oiseaux , tant qu'il vit, est loué par les grands, ils le caressent et l'admettent dans leurs appartements. Est-il mort ? on le jette sur le fumier. Le chapon, au contraire, reste dans la basse-cour, il y cherche sa subsistance dans la boue et dans le fumier. Il fuit les palais; mais après sa mort, il est gardé précieusement , et c'est sur des vases d'or et au son des instruments qu'il est servi dans les festins des rois.
Pendant sa vie la honte fut son partage \ à sa mort tous les honneurs lui sont décernés. Vous vous moquez du laboureur , vous le pillez impunément; mais à sa mort , il sera reçu par les anges et porté par eux devant le Roi des rois, qui lui fera un accueil favorable. Pour vous , vous irez au feu denfer.
C'est ainsi que se termine ce long ouvrage qui ne manque pas d\in certain mérite , et qui présente une infinité de choses curieuses sur les mœurs, les usages et Tétat des connaissances au quatorzième siècle.
Nous avons dit quun autre manuscrit semblait offrir une seconde édition de ce poème , qui parait n'avoir été terminée que vers 1350, c'est-à-dire , à la fin du règne de Philippe de Valois.
Le premier auteur , â son dire, avait mis vingt ans à la composition de son ouvrage , dont la dernière branche doit avoir été écrite en 1322. Le second nous indique lui-même Tannée où il commença à faire ou à continuer Renard le contrefait.
Celui qui cest roman escripl
Tant y pensa et jour et nuit En l'an MIIIC XXVIIL
Il nous prévient qu'il n'est pas clerc et que même
Marchant fu et especiers Le temps de dix ans entiers.
Il ne faut pas le regarder cependant comme un simple continuateur, il a plutôt abrégé l'ancien poème
en y ajoutant différentes anecdotes plus récentes , et divers contes.
L'histoire d'Alexandre-le-Grand. qui occupe tant de place dans le premier poème , est tout-à-fait omise dans celui-ci. Il raconte plus loin les prodiges opérés par le magicien Virgile, et dont quelques-uns sont tirés du Dolopathos.
Tibert le chat est aussi le héros de la dernière branche de ce roman , mais ce qui lui arrive diffère entièrement de ce que nous avons vu dans l'autre.
Cet animal s'en retournait à son ermitage lorsc{ue tout-à-coup, au détour d'une route, il se trouve en face d'une tigresse d'un aspect effrayant. Il en est trop près pour essayer de fuir, mais la bète monstrueuse le rassure par la douceur de ses paroles. Atteinte d'une cruelle maladie, elle ne peut attendre sa guérison que dun remède particulier quelle cherche en vain depuis long-temps. Il lui faudrait manger une femme fidèle et qui surtout, no fez ces deux points-ci^ n'eût jamais désobéi à son mari, et qui ne l'eût jamais contrarié. Elle prie le chat de la conduire aux lieux où elle pourra rencontrer une proie aussi rare. Tibert la conduit au marché au lin , où un grand nombre de femmes sont rassemblées.
En arrivant : femmes de bien, s'écric-t-il à haute voix, bonnes femmes dont le caractère est toujours égal, et dont l'obéissance est la première vertu, sauvez-vous, fuyez bien vite, voilà la béte qui va vous dévorer !
Aucune de celles qui l'écoutent, n'éprouve d'ef-
froi, toutes indiquent même le motif de leur confiance, avec des détails passablement libres : Eh bien, dit la tigresse, si je pouvais seulement trouver un journalier qui eut toujours employé son temps comme su eût travaillé pour son propre compte , ou quelque soldat qui n eût jamais rien pris dans le pays qu'il traverse, ou quelque marchand qui n'eut jamais invoqué faussement sa conscience , ou bien un orfèvre qui jamais n'aurait ajouté de l'alliage à Tor de ses bijoux , ou bien.... Elle a beau accumuler les moyens de se procurer une prompte guérison, toutes ses recherches sont inutiles. Désespérée, elle va se coucher sur le bord d'un chemin fréquenté , attendant avec patience la venue de Thomme ou de la femme de bien qui par sa mort pourrait lui rendre la santé. La nouvelle s'en répand, leffroi s'empare des gens de toutes les professions , on ne sait quel chemin il faudra éviter. Par précaution le journalier se garde bien de {jagner loyalement son salaire, le marchand de ne plus surfaire , lorsqu'il atteste sa conscience : le soldat se livre à la maraude , l'orfèvre diminue Taloi de ses bijoux , et pour n'avoir rien à redouter de ce monstre affamé, les femmes font toujours enrager leurs maris.
C'est par cette nouvelle satire des diverses professions que se termine le nouveau roman du Renard contrefait dont nous venons de rendre compte.
Quelqu étendue que soit l'analyse que nous venons de donner des divers romans où le Renard joue le principal rôle, nous croyons devoir ajouter encore
quelques considérations ., afin de donner une idée complète quoique succincte de notre sujet.
Ce ne fut pas seulement dans la littérature que l'on put remarquer l'influence exercée par le roman du Renard sur les idées du moyen-àge, elle passa jusque dans rarcliitecture. Dans un article archéologique de M. Paul Lamache (1 ) on trouve à ce sujet des renseignemens curieux que nous consignerons ici. On voyait jadis dans l'intérieur de la cathédrale de Strasbourg deux bas-reliefs qu'une opinion vraisemblable faisait remonter jusqu'à l'année 1298. Ils ont été détruits depuis long-temps sans périr entièrement pour l'histoire de l'art, car on les a gravés et décrits plusieurs fois.
L'un de ces bas-reliefs représentait une procession d'animaux, en tète de laquelle se dandinait un ours tenant d'une main un bénitier, de l'autre un goupillon. Derrière l'ours, un loup portait une croix, et un lièvre un cierge allumé^ puis venait un cochon et un bouc , dressés également sur les pattes de derrière, et soutenant une civière sur laquelle reposait un renard, héros de la fête. Entre les jambes des porteurs, apparaissait une chienne, flairant le cochon, canis femiîia , partes eas quœ sub caudâ sunt suis j, attrectans. Dans l'autre bas-relief, un cerf, debout près d'un autel , et élevant un calice , s'emblait dire la messe. En avant de 1 autel, un âne à
[\) L'Université catholique, novembre 1836. p. 376. De certaines compositions bizarres qui décorent les églises du mojen-àge. — Basreliefs satirifpics. — Danses macabres.
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Toronto
longues oreilles, faisant l'office de diacre, chantait 1 epitre dans un grand livre qu'un chat lui présentait, appuyé sur sa tète en guise de pupitre.
De même que les deux animaux immondes qui supportent le brancard , personnifient les moines , soutiens de la papauté, de môme le renard qui repose sur ce trône mobile, personnifie la papauté ellemême. On sait enfin que tel est le rôle symbolique du Renard dans les satires populaires du quatorzième siècle , et entre autres dans un des poèmes qui porte le nom de cet animal.
Sauvai (antiquités de Paris ) rapporte que le clergé de cette ville faisait réellement une procession dans laquelle figurait un renard habillé d'un surplis fait à sa taille , et coiffé d'une tiare en carton. Des volailles mises à sa portée , tentaient son appétit carnassier , qu'on avait pris soin d'aiguillonner par un long jeûne, et le renard croquait les pauvres poules. On dit que cette farce amusait singulièrement Philippe-le-Bel, qui prétendait y voir une image des exactions du pape avec lequel il avait des démêlés (1).
Un livre publié dans les dernières années du seizième siècle par Jacobus Heerbrandus , contient une description et une explication détaillée des bas-reliefs grotesques de la cathédrale de Strasbourg et d'autres lieux. Il cite celui de l'église de Pforzheim , où un loup, couvert d'un froc, harangue un troupeau d'oies, au bec desquelles pendent des pâte-nôtres , espèce
(1) Voyez encore à ce sujet Dulaure, histoire physique, civile et morale de Paris, t. 3. p. 261 , édit. de Taris. 1829.
de chapelet. Un renard placé sous la chaire du prédicateur , épie l'auditoire emplumé que régente un fou , debout sur le premier plan , et portant grelots et marotte. Dans le cuculle ou capuchon rabattu sur les épaules du diseur d'homélies , on aperçoit le long cou d une ouaille déjà captive.
D'Agincourt, dans une des planches de son ouvrage : Histoire de V art prouvée par les monuments ^ a reproduit deux sculptures d'une église gothique, qui représentent un loup et un chien, vêtus également d'un habit monacal, et lisant dans un livre d Heures.
Dans des peintures satiriques de l'église abbatiale d'Alpirsbech , un loup et un ours se tiennent près d'un abbé assis, comme des courtisans près d'un roi. L'ours joue de la harpe. Le loup, couvert d'un capuchon, tient un bréviaire en main. Les stalles d'un grand nombre d'églises et notamment celles qui garnissent le chœur de l'abbaye de Saint-Etienne de Caen , offrent une série de figurines , tour à tour graves et bouffonnes, naïves et malicieuses. Les divers états de la société ont leurs représentants dans ces galeries de miniatures sur bois , et le phis souvent sous la forme de renards, de loups, d'ours , d'ànes, etc.
De pareilles licences ne justifient que trop la colère d'un moine saxon , Johannes Hermensis , qui écrivit (in 1 370 un poème contre les artistes , Opus mèretricum in ecclesia jnnyentes. Elles n'apparaissent guère dans l'histoire de l'art que vei's la fin du treizième siècle.
Remarquons que 1 institution des cours d'amour
date aussi de la fin du treizième siècle. Après être arrivé à son apogée , le génie religieux du moyen-âge commençait dès lors à décliner.
Dans un supplément donné par M. Chabaille , et formant le 5^ volume du roman c\u Renard édité par Méon , il se trouve encore plusieurs branches ou morceaux inédits de ce roman dont nous donnerons ici l'analyse, afin de compléter notre esquisse.
1". De l'andoille qui fui juge es marelles (1).
Cette branche a quelqu analogie avec un épisode du desputetnent de la Mésange avec Renart, dont le récit occupe les vers 2103 — 502 de ledition de Méon^ mais les détails et surtout le dénouement en différent entièrement et sont plus conformes au caractère du Renard.
Celui-ci ayant quitté dame Hersant, arrive sur une grande route, a côté de laquelle est plantée une croix en bois, par suite d'un meurtre commis en ce lieu. Là se trouvaient réunis plusieurs animaux qui , ayant trouvé une grosse andouille, et ne pouvant s'entendre pour le partage, avaient résolu de la jouer au jeu de la Marelle. Sur ces entrefaites , maître renard paraît, et tous ces animaux , craignant quelques mauvais tours de sa part, fuient, qui d'un côté, qui de l'autre. Tibert le chat saisit Vandouille et monte au haut de la croix. Un dialogue s'établit entre nos deux cousins, mais le chat dit au renard qu il est venu trop tard pour partager la proie et qu'il n'en aura rien.
(I) Espèce de jeu cVcnfant.
Celui-ci réfléchissant à ce qui lui reste à faire, monte sur une planche placée près de la croix , en tenant les yeux attachés sur l'andouille ; mais tout-à-coup , après avoir regardé à terre, il saute au milieu de l'herbe. Tibert , crie-t-il , ne Tas-tu pas vu ? Qu'est-ce , Renard , qu'avez-vous pris ? répond son antagoniste. Pardieu ! c'est une souris ! réplique le malin A ces mots Tibert, qui n'aimait rien autant que ce mets, fait un mouvement, et l'andouille tombe. Renard s'en saisit, et il ne reste au chat que le chagrin de s être laissé attraper.
Avant de continuer, nous préviendrons ici le lecteur que les branches dont nous parlons , maintenant sont anonymes , et n'offrent aucune indication qui puisse en faire connaître les auteurs.
2°. Renard mestres de l'ostel le Roy.
Ce morceau fait partie de Li dis d' Entendement de Jehan de Condé (1). Dans cette pièce l'auteur se met en voyage avec l'Entendement, et après avoir été témoins de différentes scènes dont l'Entendement donne l'explication , ils assistent à une cour plénière tenue par le roi Noble. Cet épisode dans lequel le caractère des principaux personnages du roman du Renard est fidèlement observé , est , comme les treize autres dont se compose li dis d' Entendement , remarquable sous le rapport de l'invention , et sous celui de la correction du style. L'épisode dont nous
(1) Oti a |)eu de renseigiiomrns sur cet auteur. M. Robert, qui a inipriuié (juehjues vers de ce poète dans son essai sur les fabulistes , pense «piil doit avoir écrit avant le règne de Charlcs-le-Bel.
iillons donner Tanalyse, sous la forme d'une Ijranclie du Renard, est Ie onzième et l'un des plus étendus.
Les deux voyageurs arrivent en une lande N'ot plus bêle jusqu'en Yrlande ,
dit le poète. Ils y trouvent une grande assemblée danimaux présidée par le roi Noble. Déjà les tables étaient mises.
Renart, maitre-d'hôtel du Roi, était présent. Il jouissait d'une grande faveur auprès du roi dont il obtenait tout ce qu'il désirait. Ses deux fils, Renardin et Rousseau, étaient l'un Jacobin, l'autre Cordelier et confesseur du roi. Par la protection de Renart, Martin le singe était devenu chambellan du roi , Isengrin, un seigneur des plus puissants, Grimbert, maréchal, Tibert, maître-queux, et le Corbeau panetier, car Renard avait fait la paix avec tous ses anciens ennemis.
Outre plusieurs autres animaux auxquels il avait procuré de bonnes places, s'en trouvaient trois chargés des fonctions de menestriers, afin d'amuser le roi.
Canteclair était au nombre de ceux qui nosaient point se montrer à la cour , car le roi avait autorisé son maître-d'hùtel à prendre à sa volonté de cette lace.
Enfin le roi s'est assis à table. L auteur nous apprend ensuite quelles places occupèrejit les autics animaux selon leur rang. Après que le singe a joué quelques tours pour amuser le roi, Renard com-
meiice à chanter, et toute la cour répond en chœur. Le singe reprend ses farces , et après que chacun eut bien mangé , les tables furent enlevées.
En cet endroit le poète fait prendre la parole à Entendement qui lui dit ^ beau compagnon , le pain qu'on vient manger en cette cour est bien chèrement acheté, car plusieurs de ces courtisans sont exposés à de grands dangers. Aujourdhui Isengrin , Martin et Renard jouissent de toute la faveur ^ mais cela ne durera point. Je me souviens de l'époque où chacun le haïssait, parce qu'il trahissait tout le monde. Les choses reprendront leur cours naturel. Il ne faut pas croire que Renard ait renoncé à ses malices d'autrefois.
L'auteur continue à moraliser sur le même sujet , et finit en disant qu'on s'aperçoit bien que Renart a parcouru le monde et y a donné des leçons de Renardie ; qu'il est au mieux à la cour de Rome , et que le pape l'a admis dans son conseil. Au temps qui court, clercs et laïcs honorent Renard, et croient à ses préceptes.
3". Dans l'analyse des différentes branches du Renard que nous avons donnée plus haut , d'après Legrand dAussy , nous avons parlé de Renard le Bestourné par Rutebeuf.
M. Chabaille appelle du jugement prononcé par Legrand au sujet de ce poème , et ajoute : Ce n'est autre chose qu'une satire, et le voile qui en cache le sens général est si léger que l'on peut être surpris qu'un esprit tel que celui de M. Legrand n'ait pu le soulever. Les traits lancés par le poète contre la cour
et les courtisans n'auraient pas du échapper à l'écrivain qui venait d'analyser le roman du Renard.
Nous avouons au reste que si l'esprit général de la pièce nous a paru facile à saisir , il n'en est pas de même des allusions personnelles qu'elle renferme.
Comme cette pièce ne contient point d'aventures arrivées au Renard ou à ses compagnons, mais seulement des attaques générales contre les vices de l'époque, nous croyons inutile de nous étendre davantage sur ce poème.
4°. Le continuateur de Méon nous donne ensuite, comme branche de notre roman, une espèce de dispute entre un ménestrel nommé Renart et un clerc appelé Piandoué , et dit que le nom et le caractère de l'un des interlocuteurs lui ont paru des titres sufFisans pour motiver l'admission de ce petit poème dans la famille du rusé compère d'Iscngrin.
Cette raison peut être bonne pour le volume supplémentaire de M. Chabaille , mais elle ne peut nous engager à analyser une pièce tout-à-fait indépendante de l'épopée d'animaux dont nous nous occupons. D'ailleurs l'auteur de ces vers est inconnu aussi bien que les personnages cités dans le texte ^ seulement les noms de lieux apprennent que la scène se passe dans lancienne province de l'Isle de France.
ô"*. La vie du saint ermite Regnart.
La fin de ce conte ou de cette fable est perdue , et il est impossible de savoir combien il manque de vers : dun côté le sujet commencé est presque terminé, et de l'autre, le titre de Vie de Régnai i senjble annon-
eer un ouvrage d'une certaine étendue. La perte des derniers feuillets est d'autant plus à regretter qu'ils auraient peut-être donné quelque renseignement sur l'auteur , ou du moins sur la date de ce petit poème, évidemment défiguré par un copiste de la fin du quinzième siècle.
En voici du reste l'analyse :
Au temps que les bètes parlaient, il arriva que le singe et le renard se trouvèrent ensemble en un pays où ils avaient l'intention de demeurer. Un jour le singe vint se plaindre de ce que la nature ne lui avait rien donné qui pût cacher son derrière , et que par là les autres animaux l'appelaient cul pelé.
Il demande conseil au renard , et après un exorde plein de flatteries , il ajoute que renard pourrait bien lui céder une part e de sa queue qui du reste est trop pesante, et ne serait que plus gracieuse, si elle était un peu plus courte. Renard se moque de pareille réclamation, et dit que, malgré son long prologue et ses paroles si polies, il ne lui donnera pas un poil de sa queue, qu'il n'a qu'à s'adresser à des animaux plus riches, qui lui donneront peut-être ce qu'il demande. Quant à lui , que sa queue bien loin d'être trop pesante est encore à son gré trop courte et trop légère.
L'auteur ajoute que l'on peut voir par là que les riches pleins d'avarice éconduisent toujours les pauvres ; mais qu'ils en seront punis. A cette occasion il jaconte une histoire qui se trouve, dit-il , au chapitre 1 7 de l'évangile de S. Luc . où un riche et un pauvre meurent^ lame de lun est saisie par le diable, celle
do lautre est portee par les anges clans Ie sein dWbraliam.
M. Mone a donné, comme chacun sait, une édition du Renard latin. L'opinion de l'éditeur et sur la date de ce poème et sur les allusions qu'il prétend y voir, a été réfutée par M. Raynouard dans le journal des savants, n° de juillet 1834. Nous croyons nécessaire de rapporter ici ce qu'a dit cet auteur français, l'un des plus instruits sur la matière qui nous occupe.
M. Mone a avancé trois assertions principales : 1° il a assigné au poème primitif la date du neuvième sièclci 2° il a soutenu que le texte a été interpolé au douzième^ 3° il a voulu prouver, comme l'avait tenté Eccard , quand il publia la collection des ouvrages d(^ Leibnitz , en y ajoutant ses propres observations , que le poème du Renard est une allégorie à la faveur de laquelle le poète a mis en scène divers personnages et principalement Zwentibold , qui fut roi de Lorraine à la fin du neuvième siècle , et Reynier-au-longcol, comte de Hainaut, duc de Lorraine, son conseiller. Quoicfue nous ayons déjà fait mention de cette circonstance .nous ne croyons pas inutile d'y revenir. Nous présenterons d'abord une courte analyse du poème, dans lequel nous aurons soin de n'insister que sur les détails c{ui ont quelques rapports à des récits contenus dans d'autres poèmes qui ont traité le sujet du Renard. Le premier livre débute d'une manière brusque , cjui permettrait de croire que le commencement manque , et même que louvrage était seulement la
suite, OU comme on dit, mie nouvelle branche cVun poème déjà connu. Voici la traduction littérale des premiers vers : «Isengrin, sorti matin de la foret, cherchant quelque nourriture pour ses enfants encore à jeun et pour lui-môme, vit par le côté Goupil Renard, qui courait avec pareille intention. Le loup l'avait aperçu le premier , et Renard trop prés de l'ennemi ne fut plus à temps de prendre la fuite. »
Nous ne dirons pas que le poème n'a point d'exposition ^ mais n'est-il pas extraordinaire qu'IsengTin soit nom-mé sans que le poète avertisse qu il s'agit du loup? voilà lepithète de Renard donnée au Goupil , sans expliquer pourquoi. Il nous semble que nous pouvons conclure de ces circonstances que l'une et l'autre dénominations étaient déjà connues avant le poème qu'on dit allégorique , et dès lors il faut convenir que Reyniers, nommé en latin Reinerius, ou Reinarius , ou si Ton veut Reginaldus , n'a pas pu fournir le mot Reinardus^ car dans l opinion de M. Mone, le poème aurait été composé du vivant de Reynier, qui ne mourut qu'en 916, et de Zwentibold, qui mourut en 900.
Renard ne pouvant s'échapper , prend le parti d'aborder poliment Isengrin, et souhaite à son oncle bonne capture. Je l'ai trouvée, répond l'oncle, ma proie ce sera toi.
Le poète ne nous instruit point de la parenté d'Isengrin et de Renard , ou surtout des motifs de haine qui excitaient Tonde à dévorer le neveu. Nous faisons cette observation pour justifier ce que nous avons dit,
que Fouvrage paraît n'être que la suite d'un autre. Renard refuse d'entrer dans la gueule d'Isengrin. Le dialogue se prolonge pendant long-temps , quand passe un paysan qui porte un jambon : Renard propose à son oncle de le dérober. Il s'approche du paysan, contrefait le boiteux, se laisse poursuivre, et pour saisir plus facilement l'animal, le paysan dépose son jambon : Isengrin qui suivait de loin, accourt et l'emporte dans la forêt. Renard vient l'y joindre, et lorsqu'il demande sa part , Isengrin lui offre la corde qui avait servi à suspendre le jambon.
Nous avons déjà vu 1 analyse de ce fait et du suivant, mais nous la reproduisons ici dans un autre but ; d'ailleurs nous devons suivre le travail de M. Raynouard.
Un fait à remarquer c'est que les deux ennemis ne donnent aucune suite à leur animosité. Bientôt Renard propose à IsengTin d'aller à un vivier où ils trouveront à manger du poisson^ il accepte la partie. Renard lui dit que s'il enfonce sa queue dans l'eau , elle arrêtera les poissons, et le quitte.
Quel rapport ont tous ces faits à l'iiistoire de Zwentibold ? Quon nous dise ce qu'ils contiennent d'allégorique à l'égard de nos personnages historiques ?
Pour sa part Renard va dérober un coq. Ce coq appartient à un prêtre qui disait alors la messe. Instruit du vol , le prêtre interrompt le service divin; il poursuit le Renard avec le peuple; on s'arme de la croix, des chandehers, etc., etc., et le voleur arrive au lieu où Isengrin s'attendait à manger les poissons.
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Il l'avertit de s ecliapper ; mais la glace ne lui permet plus (le retirer sa queue enfoncée dans Teau. Renard l'abandonne. La troupe survient ; on assomme Isengrin avec les instruments sacrés. Enfin la femme du prêtre, appelée Andrade, veut le tuer, et lève sur lui une hache ^ le coup tombe sur la queue, la tranche et dégage Isengrin, qui se sauve dans le bois et jure qu'il se vengera de Renard. Celui-ci arrive , s'excuse, le plaisante , essaie de lui prouver que , sous certains rapports . il a gagné à perdre une partie de la queue. Bientôt Renard indique à Isengrin quatre béliers, que le poète nomme Joseph, Bernard, Colvarian et Belin. Isengrin leur demande le cuir et la laine que leurs pères avaient coutume de lui fournir. Ils refusent et forment leur plan d'attaque contre Isengrin, placé au milieu d'un cliamp tétragone. Ils passent chacun d'un côté , lassaillent à la fois, le percent de leurs cornes. Isengrin tombe à demi-mort. Il s'était cependantbienpromis de manger les béliersetavaitdit :
Mes dents tranchent les os comme un couteau le beurre.
Au second livre , la scène est transportée à la cour du roi Rufanus ou Lion. Ce roi malade tient sa cour en pleine campagne ^ il a mandé plusieurs Grands.
Berfrid , tribun des boucs ^ Grimmo , tribun des sangliers i Rearid , tribun des cerfs ^ Bi'uno , tribun des ours ; Carcofas , duc des ânes ; Josepli , duc des brebis^ Isengrin, pour les loups ^ Renard, pour les goupils^ Bertilienne. pour les chèvres^ Guter, duc des lièvres.
Isengrin, par ses cris, fatigue le Roi : on veut lui imposer silence, il crie davantage. Admis auprès du monarque, il parle médecine avec lui , dénonce Renard pour avoir méprisé l'ordre de se rendre à la cour.
Il donne au Roi le conseil de se nourrir un jour de la brebis , un autre jour du bouc , établit sa proposition en faveur du pouvoir absolu et dit enfin :
L'herbe estpourles troupeaux, lepeupleestpour les grands.
La brebis et le bouc réfutent ces arguments. On excuse Renard , on lui dépêche le lièvre , et bientôt Renard arrive avec des présents , et apporte surtout au roi une potion qui doit le guérir , mais qui ne produira son effet salutaire qu'autant que le Roi sera enveloppé de la peau du loup. Isengrin résiste . Renard exhorte son oncle en relevant la gloire du sacrifice :
S'il faut sauver le roi , tout retard devient crime.
Enfin le loup est dépouillé de sa peau.
Il nous semble difficile de soupçonner une satire allégorique dans les faits qui sont exposés clans ce livre.
Les principes du pouvoir absolu peuvent-ils se rapporter à lepoque où les grands disposaient des couronnes des rois , aux neuvième et dixième siècles.
Livre III. Bertilienne la chèvre désire visiter les saints lieux, elle accepte pour compagnon de son pieux voyage , Réarid le cerf, Berfrid le bouc, Joseph, chef des brebis , Carcophas l'àne , Renard , Gérard Foison, Sprolin le coq : Isengrin se présente pour être
dn pèleriiia[je i il veut se croiser. D'abord refusé par la troupe , il est ensuite admis sur la proposition de Renard ; mais bientôt il se retire après une altercation ; Renard , qui prévoit quïl reviendra en force pour attaquer les pèlerins , pose des sentinelles , prend des mesures défensives. En effet , Isengrin convoque les siens, Gripon au triple ventre, INiping aux sept gueules , etc., etc. Ils arrivent à la demeure des pèlerins. Ceux-ci étaient montés au haut du toit; tout à coup 1 ane se laisse tomber , et le poids de sa chute renverse deux assaillans : les autres assiégés s'élancent , attaquent à leur manière ^ Isengrin s effraie et s'enfuit. Le lendemain le coq et l'oison s'étonnent de la manière dont Renard a vaincu les loups ; ils jurent qu'il y aurait du danger à continuer le voyage avec lui , pensant que, malgré ses sermens, ils ont tout à craindre. Les pèlerins se débandent^ Renard lui-même prend son bourdon et son écharpe et s'en va. Il trouve le coq au milieu d'un tas de grains, lui reproche de voyager ainsi seul, lui propose de continuer ensemble la route jusqu'à Rome, réussit à le tromper, le happe et l'emporte.
Une troupe de paysans poursuit Renard ; le coq lui conseille de leur dire : Je le tiens par droit féodal, mon père avait de môme happé le sien. Je ne veux que mourir, ajoute le coq, dépose-moi un instant, j'attendrai : Renard le lâche pour pérorer les paysans; le coq bat des ailes et s'envole. Plus tard Renard, tenant des lettres royales , retrouve le coq , et lui déclare que la paix est jurée partout, et qu'il ne s'agit
plus que de s'embrasser ^ il linvitc à s'approcher, .le suis laïc, répond le coq, je ne sais distinguer les chartes fausses des vraies \ mais il annonce 1 approche des chiens messagers de la paix -, Renard prend soudain la fuite. Il entre dans un bois où il trouve le cuisinier d'un couvent, qui lui donne des pâtés et lui rase la tète comme à un moine. Isengrin survient i^ Renard, qui a des craintes, lui montre la couronne de sa tète rasée, lui dit qu'ils sont frères, lui offre un pâté, et le trompe en limitant à venir au couvent , où il trouvera à manger à satiété. Isengrin cède et est conduit au couvent^ cependant Renard va à la maison d'Isengrin , et s'y comporte indignement envers la femme qu'il outrage.
Isengrin moine assistait à l'office, le sous-prieur lui fait signe de chanter, mais il ne comprend pas le signe et demande qu'on s'explique par des paroles. On le reconnaît à sa voix, on se moque de lui, il y a du trouble et du désordre^ on lui demande de chanter ; il répond que si boire est chanter, il chantera. Il va au cellier , il ouvre le robinet des tonneaux, et laisse perdre le vin. On le rosse, on le chasse, on lui casse une grande bouteille sur la tète , et cela s'appelle lui faire une mitre. Il s'agit de lui faire de même une étole ^ il s'échappe enfin et arrive chez lui , trouve sa femme que Renard avait maltraitée, et connaît alors l'indigne conduite de son ennemi.
Isengrin a ensuite une aventure avec le cheval qui , à la suite d'une longue conversation, lui lance un coup de pied sur la tète.
Quel rapport présentent tous ces faits avec Tliistoirc cleReynier et de Zwentibold?Ont-ils jamais voulu entreprendre un voyage à Rome , et surtout se croiser ? Jamais Reynier a-t-il usé de violence envers l'épouse du roi de Lorraine? L'un ou l'autre a-t-il jamais eu le projet de se faire moine ?
Livre IV. On se souvient qu'à la fin du second livre , Isengrin a quitté la cour, sanglant, dépouillé de sa peau , et toutefois, pendant le cours du troisième, il n'a plus été parlé de cet état malencontreux. Il en est question au commencement de ce quatrième livre , en ces termes : La cour charmée de la guérison du Roi, chacun retourna chez soi. Renard passait dans une forêt, où Isengrin était peu satisfait d'avoir perdu sa peau.
11 me semble que ce livre devait faire suite au second. Isengrin grinçait tellement des dents que Renard fut étonné du bruit, et crut ou feignit de croire que quelqu'un abattait du bois dans le domaine royal. Il s'écrie , et s'avançant, il reconnaît Isengrin, qui lui dit : Je te pardonne d'avoir été cause qu'on m'a privé de ma peau^ tu devais servir le Roi ; je n'eusse pas voulu te brouiller avec lui. Un pareil propos prouverait que le chant précédent a été maladroitement intercalé , puisque Renard et Isengrin se sont rencontrés et ont parlé souvent l'un à Vautre , sans qu il fût question de la peau du loup.
Après quelques propos , Renard persuade à Isengrin de se venger du bélier Joseph, auprès duquel il le conduit, mais qui, avec ses cornes , repousse et
maltraite Isengrin. Renard apprenant que celui-ci se porte mieux , forme le projet de lui jouer encore un tour. Rencontrant le Lion qui avait faim , il l'invite à venir chez Isengrin ^ ils arrivent. Isengrin est étonné de la visite du Roi. Ils entrent dans la foret et y trouvent une jeune génisse. Elle est prise et tuée. Isengrin, chargé de faire les parts, en fait trois égales. Le Lion lui demande, à qui la première? — A vous, sire, dit le loup. — Et la seconde , poursuit le Lion , à qui sera-t-elle ? ne dois-je pas la prendre aussi ? Le loup demeure interdit et Renard divise le reste en trois parts , de manière qu'Isengrin est moqué , et subit ensuite les reproches de Renard , pour n'avoir pas su agir en courtisan.
Cette aventure n'est qu'une imitation d'une fable d'Esope , et d'une de celles de Phèdre.
M. Mono, pour trouver un sens allégorique à ce partage de la génisse, suppose qu'il ne s'agit plus d'Arnould dans le Lion-roi , mais de Louis de Germanie , son fils , dont il n'a pourtant été question ni directement , ni indirectement dans le poème.
Je ne dirai rien de la manière dont la mort dlsengrin est amenée. Si l'ouvrage eut été composé dans le dessein d'en faire une allégorie, Isengrin eût dû périr dans un combat , comme l'histoire le rapporte de Zwcntibold ^ mais M. Moue lui-même n'indique aucune allusion , quand Isengrin meurt assailli , et est dévoré par la truie.
Telle est l'analyse des faits principaux de ce poème. Il nous semble que Renard nen est pas le héros, mais
que c'est Iseriorin dont la mort et Vépitaphe tei'niiiient toutes les aventures.
Aux diverses considérations que nous avons eu occasion de présenter pour prouver qu'il n"y a pas dans le poème une allégorie soutenue, comme lediteur le prétend , nous ajouterons que les caractères que l'on peut tracer de Zwentibold et de Reynier, d'après l'histoire, n'ont aucun rapport avec ceux d'Isengriu et de Renard.
Enfin les mots de Reinerius , Keyinarius , qui dans les histoires et les chroniques désignent Reynier, n'auraient pu produire Reinardus latin ; aussi Eccard, pour les appliquer à Renard, a-t-il avancé que Reynier s'appelait Reyinaldus ; ce qui offrirait encore des difficultés si le fait était constaté. Il y a plus : Eccard n'a pas connu le poème latin : c'est d'après des compositions faites en langues du Nord qu'il a établi son système d'allégorie. Ce qui l'a séduit, c'est le siège de Malpertuis, qu'il a trouvé clans ces compositions, et qu'il a cru représenter celui de la forteresse de Durfos ^ ensuite l'exil de la cour de roi Lion qu'il rapportait à la circonstance que Zwentibold avait, d'après l'histoire, exilé Reynier.
Quoi qu'il en soit des considérations présentées contre le système d'Eccard et de Mone , le poème dont nous venons de nous occuper , prouve que dans le moyen-âge, on traitait en vers latins des sujets romanesques , et permettra de croire cjue lorsque les poètes en langue vulgaire déclaraient avoir traduit du latin en roman , ce n'était pas toujours de leur part
une fiction , à la faveur cle laquelle ils espéraient intéresser.
M. St.-Marc Girardin a développé aussi l'allégorie qu'il croyait voir dans le Renard, dans des articles du journal des Débats, ainsi que nous Tavons dit au commencement de notre présent résumé analytique.
Comme ce travail est fait d'après un texte (1) différent de celui dont nous venons de nous occuper, et contient quelques réflexions curieuses, nous le donnerons ici, en écartant néanmoins les applications historiques.
Après avoir dit qu'il y a deux romans du Renard , l'ancien et le nouveau, qu'il serait difficile de rien extraire dans le premier, des amours de dame Hersant ou Hersinde et de Renard ; mais que ses amours avec la Léoparde , dans le second roman , peuvent être plus convenablement cités, il donne le commencement du roman d'après l'ancienne traduction en prose, publiée à Paris, par Jean Tennesax, au quinzième siècle :
« Au temps de Mai que toutes choses sejouissent, il prit volonté au roi Lion d'aller chasser : car il était pris d'amourettes ; et pendant qu'il chassait, rencontra le Renard qui était à cheval. Le Renard, dès qu'il aperçut le roi Lion , descendit de cheval, et salua très révéremment son souverain seigneur. Le Roi le fit remonter à cheval , et ils se mirent a causer de la guerre quils avaient eue ensemble.
(1) Nous avons dtjà analvsé cette branche, mais dune manière assez concise pour que les développemens nouveaux ne paraissent pas superflus.
Ma foi, Renard , si vous eussiez voulu , vous m'eussiez tué et tous mes gens. C'est pourquoi je vous en aime mieux , et vous retiens toujours de mon conseil; car Isengrin le loup n'en sera jamais : il est trop pauvre de façon et de conseil.
Renard, entendant ce langage, en fut bien aise, car on aime toujours à entendre blâmer son adversaire , puis remercia le roi de ce qu'il le retenait de son conseil.
Pendant ce temps le roi commença à sourire de joyeuseté ; mais Renard ne savait pourquoi ; et pendant qu'ils chevauchaient , le Roi dit à maître Renard qu'il était amoureux d'une belle dame qu'il aimait par amour. Mais secret soit ! J'aimerais mieux mourir que ma femme le sût , dit le Roi. Ainsi sont plusieurs qui craignent plus leurs femmes que Dieu.
J'aimerais mieux mourir aussi que nulle sût, dit Renard, que vous et moi. Vous pouvez donc vous découvrir à moi. Dites-moi qui c'est , et en quel lieu , jamais ma bouche ne s'en ouvrira. Il ne désirait savoir le fait que pour faire quelque mauvais tour.
Or ça , dit le Roi, je me découvre à vous.
Ne vous souvient - il pas bien de la fête dernière qui fut à Maupertuis quand la paix fut faite entre vous et moi ? Je fus tellement saisi de la Léoparde , (|uand je l'entendis chanter, que depuis je n'ai cessé d'y penser , et de fait , je suis tant allé et venu que je lai ai conté mon tourment. Elle ne voulait point d'abord y consentir, par crainte de son mari; toutefois j ai tant fait qu'elle s'est accordée à mon vouloir ; et afm que vous le sachiez, je m'y en vais dès cette
heure et ne m'arrêterai point que je ne sois près d'elle ; car elle me doit attendre en un jardin dont elle m'a baillé la clef.
Et comment ! dit Renard (quand il est sur de ce que le Roi avait sur le cœur),serez-YOus bien si sot d'y aller tout seul ? Vraiment , si vous m'en croyez , j'irai avec vous. Vous vous mettez en grand danger de mort. Le Roi fut très content des paroles de Renard , de quoi mal lui prit. Ils allèrent chassant tant que vint l'heure où le Roi se devait rendre au lieu où la Léoparde avait dit. A doncques, dit le Roi au Renard , attendez-moi ici que je soye revenu. Ah ! sire , dit le Renard , sire , n'y allez pas ainsi, vous vous mettez en grand danger. Que savez-vous s'il n'y a pas des gens qui vous guettent dans le jardin , son mari ou un autre. Et la femme, il n'y a pas grande foi à y avoir ! Son mari n'est pas au pays , dit le Roi, et pour ce, elle m'a promis à cette heure-ci. — Non, dit le Renard, vous n'irez pas ainsi, si vous m'en croyez ! et que serait-ce , si nous vous avions perdu et si vous étiez mort ? Eu telle manière nous aurions perdu le chef de nous tous ! Le Renard flatta tellement le Roi de paroles, qu'il lui fit croire quïl disait bien. Voici , sire , ce qu il faut faire : vous me baillerez la clef du jardin , et je ferai l'avant-garde pour voir sil y a âme, et puis je vous en viendrai dire les nouvelles. S'il y a gens apostés , je m'échapperai du mieux que je pourrai^ car je passerai par plus petit heu que vous ne feriez, et si je suis mort , il n'y a pas si grand péril comme de vous.
Attendez-moi donc ici, et si je ne reviens tout de suite, fuyez -vous-en :, car croyez de vrai , que je serai mort ou pris. ))
Toute cette scène me semble un chef-d'œuvre de comédie : Tindiscrétion duRoi,empresséde conter auRenard sa bonne fortune, l'adresse du Renard, la manière dont il flatte le Roi en l'entretenant de l'importance de sa personne , idées qui vont si bien à l'adresse de la vanité royale. Tout cela est vrai , naturel , amusant. Le vieil auteur a trouvé déjà le secret de la bonne comédie de mœurs, que Molière retrouvera plus tard. Ayant la clef du jardin , le Renard entre, séduit la Léoparde, l'emmène à Maupertuis son château, laissaut le Roi se morfondre à la porte du jardin.
Toute cette peinture du Roi dupé est faite encore de main de maître.
Le Roi était toujours à la porte du jardin, croyant que le Renard allait revenir, et était tout ébahi de ce qu'il ne revenait pas. Il se mit à penser qu'il était mort, et commença à se lamenter, et à étendre ses mains vers le ciel, disant : Hélas! malheureux que je suis ! Pour moi est mort le plus vaillant, le meilleur, le plus subtil et le plus prudent qui fut en tout le monde ; et il m'a bien conseillé, car je serais où il est. Ah! Ja perfide, disait-il de la Léoparde, elle avait donc intention de me faire mounr !
Brave et honnête roi , comme il est dupe ! et ce qui rend la duperie plaisante , c'est que la vanité en est cause , et un yenre de vanité propre aux princes par la grâce de Dieu.
Le Renard se dévoue à moi , dit le Lion . c est tout simple, cela doit être, cela est dans l'ordre. Un prince n'est jamais étonné de voir autrui se sacrifier pour lui. C'est là ce cjui dupe le Lion. Ce qu'il y a de bon dans cette vanité, ce qui montre la nature prise sur le fait , c'est qu'en môme temps le Lion est un bon prince ; il pleure le Renard. 11 regrette son serviteur, mais il le regrette en prince , c'est-à-dire c|u'il ne se repent pas de l'avoir laissé tuer pour lui , c'est dans l'ordre , mais il le loue d'avoir fait son devoir.
Bientôt cependant la peilidie du Renard est découverte, et il est forcé de fuir à Maupertuis, où il soutient un nouveau siège.
Après avoir gardé la Léoparde pendant quelque temps à Maupertuis , le Renard , un beau jour , sen trouva las et la renvoya. La pauvre femme, délaissée, alla se plaindre à la femme même du Renard qui, bonne femme qu'elle était, la consola , et surtout lui promit de faire une scène à son mari. A quelques jours de là , en effet, le Renard vint vers son épouse, au châtel où elle se tenait. Incontinent qu'elle le vit, elle l'appela trompeur , déceveur , larron : toutes les bontés qu'elle put dire, elle les lui dit. De quoi Renard ne faisait que rire et l'apaisa le plus doucement qu il put. Sur quoi Jean Tennesax , l'auteur, fait la moralité suivante : (]et exemple est bon à suivre aux maris ribauds Maître Renard , quand il sut qu'il était découvert de son mal , et que sa femme disait la vérité, ne la battit point , mais la rapaisa doucement. Voilà de singulières idées sur la justice et l'égalité conju-
gale : maître Renard est loué et proposé comme modèle pour n'avoir point battu sa femme qui lui reproche ses torts !
Un jour cependant, ayant été dupé par le chat, le Renard revint chez lui de mauvaise humeur et battit sa femme. Être battue quand on n'est pas trompée , ou être trompée quand on n'est pas battue, passe encore ; mais être à la fois trompée et battue , c'est trop : aussi pour se venger , la femme du Renard alla dénoncer au roi Lion , le tour que lui avait joué son mari , et comment il l'avait fait attendre à la porte du jardin. Le roi Lion se mit en grande colère contre son ancien favori. Aussitôt toute la cour vint se plaindre du Renard. Le Léopard vint aussi. Il ignorait encore les griefs qu'il avait contre le Renard ; le roi les lui conta. Entre le roi Lion et le Léopard , l'entretien sur un pareil sujet dut être curieux : Je voulus séduire votre femme. — Comment , sire ! — Mais c'est le Renard qui nous a déçus tous deux. Le Léopard fut d'abord bien dolent et marri , mais le Roi le rapaisa du mieux qu'il put , et fit tant qu'il pardonna à sa femme à condition qu'elle maudirait le Renard , ce qu'elle fit, et la paix fut conclue. On résolut de tirer vengeance de la perfidie du Renard et d'aller l'assiéger dans son château.
On donne plusieurs assauts : le roi Lion et le Léopard sont blessés. Cependant Renard, voyant qu'il ne pouvait pas tenir , résout d'évacuer la place. Il fait faire un grand vaisseau, puis, après une sortie où il a défait l'armée du Roi, il s'embarque pendant la
nuit avec tous ses geus , laissant Maupertuis vide et désert
Au malin le Roi ordonne de recommencer l'assaut. On dresse les échelles, on monte aux murs, on entre aux guettes; on ne trouve à qui parler. Voyant que nul ne leur résistait , ils eurent grande peur d(3 trahison , ayant déjà été trompés autrefois , de telle façon qu'ils n'osaient entrer plus avant. Toutefois le Limaçon , comme le plus vaillant, monta contremont les murs , et entra comme preux et hardi dedans , et fit visite haut et bas ; et ne trouvant nul à qui parler, va mettre la bannière du Roi dessus la porte , en signe de ville gagnée.
Renard s'était retiré à Passe-Orgueil , le roi Lion l'y suit et l'y assiège. C'est à ce siège que le conteur rapporte l'excommunication. C'est l'àne qui en est chargé. Cette scène est omise dans la traduction eu prose de Jean Tennesax. Nous l'extraierons du roman rimé , en ayant soin de changer le moins possible le style du vieil auteur.
Alors l'archiprêtre Timers (c'est le nom de l'àne)
Commença si haut à chanter
Qu'en retentirent monts et vaux.
Il a chaussé ses estivaux (Stivali en italien , bottines),
S'est de ses habits revêtis;
Avec lui , eut deux de ses fils.
Cloches , cierges et bénitier
Ils avaient pour excommunier
Renard avec sa compagnie.
Timers bien haut l'excommunie.
Pendant ce temps cloches sonnaient
Kl jusque là cierges brûlaient.
Alors fit les cierges éteindre;
C'était pour mieux Renard contraindre;
Et pour qu'il fût en pire état
Chanta : amen ! fiat! fiat !
Cela fait retourne en arrière,
(]ar il ne sait autre assaut faire;
Et Renard en moquant s'écrie :
Que ferai-je ? on m'excommunie.
Manger ne pourrai plus de pain
Si je n'ai appétit ou faim;
Et mon pot bouillir ne pourra
Tant que le feu ne sentira.
Api'ès avoir lu ces vers , que croire de la superstition du moyen-âge. Pour rexcommunié, disait 1 église, plus de société^ tout change, tout prend un aspect ennemi ; le Renard esprit fort dit : Qaïmporte lexcoramunication ! je suis ce que j étais hier, rien n'est changé en moi ni autour de moi ; aujourd'hui comme hier je ne mange que lorsque j'ai faim ^ aujourd'hui comme hier, mon pot ne bout que lorsqu'il est sur le feu. Ce raisonnement a une plus grande portée qu'on ne le croirait.
Malgré Tanathème de l'àne Timers, Renard se défend et le Roi prend le parti de traiter avec lui, ne pouvant le vaincre. Une fois la paix faite , Renard recouvre tout son crédit.
C'est ici que ce roman semblerait devoir finir ^ il continue cependant, mais cette continuation est une allégorie dans le genre de celles du roman de la Rose. Le Renard est l'emblème et le symbole de la pru-
(lence, tle la riise, de lliabileté, de tout ce qui fait le succès. Tout le monde veut donc être de la compagnie du Renard ; tout le monde veut l'avoir avec soi, puisque c'est un talisman infaillible pour réussir et faire fortune. Ce sont surtout les gens d'église qui veulent l'enrôler parmi eux. Les Jacobins viennent d abord, afin qu'il veuille être de leur ordre. Il refuse, mais il leur donne Regnardet son fils aîné, qui devient bien général des Jacobins. Les Cordeliers viennent aussi prier Renard d'être des leurs :; il les refuse aussi, et leur donne son second fils Roussel , qui ne fait pas une moins belle fortune que son frère.
Ses deux fils étant si bien placés dans l'Église, la vocation ecclésiastique commence aussi à venir à Renard, et il prend la résolution de se faire ermite. Ici encore laissons parler le vieil auteur : toute cette scène est racontée avec une grâce et un esprit infinis.
Il ( Renard ) jure üieu et sa vertu
Que puisque ses fils sont rendus (convertis)
Il veut enfin se rendre aussi ,
Pour que Dieu ail de lui merci ,
Au grand jour , jour du jugement,
Là où tous seront en présent
Devant la sainte Trinité,
Là où tous seront accusés
Et condamnés pour leurs méfaits.
Pour ce, est sage qui bien fait.
Lors il eut grand'dévotion ,
Puis il mangea d'un gros chapon,
Ne sinquiétant d'oîi il venait
Puisqu'en ses pattes le tenait
<al28e>
A ce moment regarde et voit
La retraite d'un pauvre ermite
Où n'y avait tite ni nnte(ni sou, ni maille) ,
Ni sang, ni chair, ni pain, ni grain.
Hors de racine un rayon plein
Et sauterelle et miel sauvage
Que le prud'hom par le bocage
Cueillait pour soutenir sa vie.
L'Krmite alors disait complie;
Quand Renard vint à l'ermitage ,
Renard contrefit fort le sage ;
Il vient et frappe du maillet.
Le prud'hom ouvrit le guichet.
Quand Renard vit, s'émerveilla,
Renard entre ; mot ne sonna,
Hors qu'il dit Bénédicité !
Le prud'hom plein de sainteté
Lors lui répondit! dominus;
Ici soyez le bien venu ,
Que voulez- vous?
RENARD
Veux confesser Et vers Dieu me veux amender, Et faire satisfaction Et entrer en religion.
Au siècle ne veux être plus , Et je veux être ici reclus ; Mais confesser me veux avant.
Je vous entendrai bonnement; Dites de par Dieu vos péchés.
RENARD
Volontiers , sire.
l'ermite.
Or commencez.
RENARD
Que voulez-vous que je vous die ?
One ne fis bien jour de ma vie
Mais je veux aussi ouïr par ordre Tous les points qui sont en votre ordre , Comment vous vivez et mangez , Pourquoi loin des gens vous restez , Comment couvrez votre chair nue ?
Je me couvre de peau velue,
Dit le prud'hom , et vais nus pieds ;
Jamais suis lavé ni baigné.
Je dis mon psautier chaque jour,
Et puis je vais à mon labour.
A minuit, matines je dis,
Pour que Dieu ait de moi merci ;
Et pendant le jour , une fois ,
Je mange de ce que tu vois ;
Encor je n'en prends pas mon sou.
Le Renard dit : j'étais un fou,
Moi qui venir à vous voulais;
Ici, vrai Dieu, moi je croyais
Que vous mangiez à vos devis (selon vos goûts)
Bécasses, fesans et perdrix,
Chapon , rôtis et venaison ,
Et buviez bon vin à foison ,
Et aviez chez vous belle dame.
En disant cela , Renard voyant ([ne l ermitage ne répondait pas à ses idées, revint à Manpertnis. C'est ainsi qne manqna sa vocation d'ermite.
Cependant sa réputation passant les mers , les Templiers et les Hospitaliers se disputent à qui aura Renard pour gouverneur. Les deux ordres sont tous deux également ambitieux , également avides -, ils ont tous deux des titres pour être gouvernés par Renard. La querelle s'enflamm.ant, elle est portée devant le Pape et les cardinaux qui , ne pouvant accorder les deux ordres , proposent de couper Renard en deux , afin que chacun en ait moitié. Cette transaction ne convient pas du tout à Renard. Il se hâte donc de proposer un sous - amendement : A cette fin, dit-il, que les deux parties soient contentes, je serai vêtu d'une robe mi-partie, qui d'un côté sera de l'Hospitalier, et de l'autre côté du Templier; avec ce j'aurai la barbe rasée du côté de l'Hospitalier , et de l'autre côté la laisserai venir, et ainsi je tiendrai des deux parties, et je les gouvernerai bien toutes deux.
Les assistants consentirent à ce qu'il fût fait ainsi qu'il l'avait dit, et par ce moyen fut maitre Renard, Hospitalier et Templier, et depuis , les a très bien gouvernés , tant qu'ils ont de bonnes rentes.
On voit qu'avoir de bonnes rentes est la conséquence davoir Renard avec soi, c'est-à-dire d'être habile et prudent.
Cet arbre aux branches si multipliées qu'on nomma le roman du Renard , est une preuve de la variété et de la hardiesse de la littérature du moyen-âge. Il est curieux de voir comment, dans ces temps reculés, l'imagination populaire s'emparait déjà de l'histoire critique de son époque, et travestissait les événements de
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la vie publique et privée à l'aide cVallégovies piquantes.
Dans la notice sur Jacquemars Giélée, qui se trouve au dictionnaire historique de Prosper Marcliand, il y a, au milieu d'une foule de renseignements bibliograpln'ques, quelques observations curieuses concernant le roman du Renard. Nous en donnerons ici ce qui nous a paru le moins connu.
A 1 époque où les diverses parties de roman furent composées , c'était assez l'usage de représenter la vie mondaine, intrigante et désordonnée des moines sous l'emblème de celle des animaux. C'est ce que Nigel de Wirreker, chantre de l'église de Cantorbéry, avait fait, il y avait déjà long-temps, dans son Brune llus ^ seu spéculum stuUorum, imprimé dès le quinzième siècle (1478 et 1499). « Brunellus , dit un auteur qui en a traité dans une dissertation faite exprès , « facetus est et lepidus , de Asino , quem )) Brunellum vocant , apologus , quo cleri , qualis » inter pontifices tum fuit, abusus ac sceleratam )) vitam accusât , singulos monachorum ordines » perstringit ,pastoribus neglectioncm verbi di vini et )) curœ salutis animarum objicit,ne papcc quidem ipsi )) parcens. Damnat insuper prohibitionem usus car- )) nium, etconjugiumsacerdotum défendit: ut omnino » eumabAnti-Christi ejusque spiritualium hypocrisi » et impietate plurimum dissensisse appareat. »
Flacius Illyricus a aussi parlé de ce livre dans son Catalogue des témoins de la vérité.
Une foule dauteurs se sont répandus en éloges
sur les leçons que renferme le roman du Renard. Le satirique auteur du Conte du tonneau ne laisse point de reconnaître, au milieu de toutes ses plaisanteries, (ju'on regardait autrefois cet ouvrage comme un corps complet de tous les secrets de la politique. C'est aussi ce que reconnaît Jean-Jacob Bodmer dans ses Critische bctraohtuncjen uber die poetUchen Gemahlde der dichter et la nouvelle Bibliothèque Germanique , t. 1 , p. 1 35, où l'on affirme que c'est une allégorie de longue haleine, bien liée, encore plus recommandable par la solidité de sa morale, que par les agréments de sa fiction, etqui mériterait d'être considérée comme YAntl-3Iachiavel de nos pères. En parlant de l'inconvenance de quelques-unes des figures gravées sur bois cjui ornent 1 édition latine de Hartmann Schopper, telle que celle du chapitre V, livre 1", qui représente le Renard revêtu d'une chasuble, et officiant à l'autel pour les obsèques de la poule, Prospcr Marchand rapporte qu'on a reproché la même chose à Jeanne d'Albret, mère de Henri IV. D'une très-belle tapisserie représentant le sacrifice de la messe, elle arracha, dit-on, le prêtre, montrant Ihostie au peuple, et y substitua de sa main un Renard faisant une horrible grimace, et disant au ^&u^\q 1 Doni^nus vobiscum. Mais on ne tient cela, continue t-il, que de Garasse, Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps , p. 226, et de Malingi'e, Histoire de V hérésie moderne , et ce sont là deux écrivains trop suspects, pour qu'on puisse s'en rapporter à leur témoignage.
Après tout ., quand bien même ce reproche serait fondé , de pareils traits seraient moins condamnables dans Schopperus et dans Jeanne d'Albret, zélés protestants, que dans les chanoines de la cathédrale de Strasbourg, qui mirent autrefois sur les bas-reliefs des colonnes de cette église, des cochons, des ânes et des singes, remphssant les divers mystères ecclésiastiques, sans excepter môme la consécration; et cela en vue de satiriser les moines de leur temps , qu'ils regardaient comme tels. C'est ce que Frémont d Ablancourt, résidant de France en cette ville, avait curieusement examiné et affirmé au docteur Burnet. Voyez le Voyage do Suisse, etc. de ce dernier, p. 458.
Thomas Hearne, dans ses notes ad Guillelmi Neubriyensis historiam Anylicanam, p. 743, dit du roman du Renard, en se plaignant de la décadence et de la perte des monuments de l'ancien langage : « the more modem reports, not agréable to the origi-
)) nal songs and narratives For which reason it were
)) to be wished, tliat we had the stories exactly now » remaining as they were delivered tlien. But this )) we must not expect, the old accounts being qui te » destroyed upon the appearance of such as were » donc in a more modem dress, and improved with » many additions. This way of altération is what » happened to many old english pièces. Reynard » the Fox was one of the first things printed in En- » gland, being doue by the famous William Caxton » in the year 1481. It was an admirable thing; and » the design , being political, and to represent a wise
)) go\crnment , was equally goocl : so little reason » is there to look upon this as a poor despicable
» book hut it is strange to see the changes that
» have been made in the book of Reynard the Fox » from the original éditions. »
Au seizième volume de l'histoire littéraire de la France, commencée par des religieux Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, et continuée par des membres de l'Institut (Académie royale des inscriptions et belles-lettres ) , on parle , page 234 , des romans du Renard de Pierre de Saint-Cloud, de Jacquemars Gelée et de Rutebeuf. Mais la mention est si brève qu'on peut à peine se former une idée de cette épopée d'animaux, qui fut si renommée, que vingt poètes du treizième siècle y firent des additions, au point que le nombre des vers finit par selever à vingt-six mille. En conséquence , nous nous contenterons de l'indication que nous venons de donner.
Dès l'origine du théâtre Français dont on attribue communément (1) la naissance à la dévotion de quelques particuliers qui, s'étant réunis sous le nom de Confrères de la passion, commencèrent en 1402 à représenter sur des tréteaux, dressés dans Paris à l'hôtel de la Trinité, des sujets de piété qu'on appela mystères ; dès l'origine de ce théâtre, disons-nous. Renard fut pris pour sujet.
Une vieille chronique en vers, parlant de la fèto
(1) M. Parlait, Histoire du Théâtre français, et Bcaiicliaiups, llcclierclu's sur le Théâtre, font remonter Tcpoque de la scène française jusf^uaux troubadours.
que donna Pliilippe-le-Bel en 1313, à loccasion de la chevalerie conférée à ses enfants, dit que pendant les quatre jours que durèrent les réjouissances, on eut différents spectacles, entre autres la vie entière de Renard, d'abord médecin et chirurgien, puis clerc et chantant un épitre et un évangile, puis évoque, puis archevêque, puis pape, et toujours mangeant poules et poussins (1).
Nous donnerons maintenant , avant déterminer, quelques notions biographiques sur les quatre poètes français les plus connus qui ont travaillé sur le sujet du Renard.
Le plus ancien est Perrot de Saint-Cloot , ou Pierre de Saint-Cloud. Legrand-d'x\ussy , Notice sur les manuscrits et dans les fabhaux ; Robert , dans son Recueil de fables inédites; Roquefort, dans son ouvrage de l'état de la poésie française dans les douzième et treizième siècles*, Méon, dans la préface du roman de Renart^Raynouard, dans le Journal des savants , la Biographie universelle, t. 39, p. 533, etc., ont tous parlé de ce poète, mais sans donner de détails sur sa vie , qui est restée en grande partie inconnue. Doué d'une imagination enjouée, il prit l'idée de composer un poème burlesque , dont le Renard serait le héros, et fit part de son plan à ses amis qui le pressèrent de l'exécuter. Son poème a environ deux mille vers. La conformité du titre et du sujet a dû le faire confondre souvent avec celui de Jacquemars Giélée , dont il est pourtant bien différent.
(1) Legrand dxlussy, t. 1, p. 330 de ses fabliaux.
PeiTOt vivait au treizième siècle. La réputation dont jouit son ouvrage, excita la verve de plusieurs autres poètes de la même nation, qui imaginèrent d'autres tours du môme héros , pour faire suite au poème de leur prédécesseur , mais la plupart gardèrent Tanonyme.
Le roman d'Alexandre par Lambert-Ie-court et Alexandre surnommé de Paris, ayant été fort goûté, plusieurs suppléments y furent aussi ajoutés. Pierre de Saint-Cloud, suivant la vogue, fut l'auteur de l'un d'eux sous le titre de Testament (T Alexandre.
JACQrEMARS GIELEE.
Cet auteur, natif de Lille , composa le roman de Renard le nouvel vers la fin du treizième siècle. C'est ce que nous apprend en ces termes Thistorien de l'ancienne poésie française (1) :
« Jacquemars Giélée fut habitant de llsle en Flan- » dre, et composa le roman du nouveau Renard, qui )) est une satyre contre toutes sortes de gens, roys, )) princes, et d'autres vocations, principalement ec- » clésiastiques :, il se nomme à la fin de son livre )) et dit :
Jamais n'en y ert Reiiars mis jus
Se Diex. nel l'ex. qui maint (demeure) là sus :
Ce nos dit Jacquemars Giélée.
(1) Claude Faiichct, Recueil de l'Origiiic de la langue et poésie l'iaiicaisc. Rvnic et Romans, p. 197, cdit. de Paris, Maincrt Pâtisson, 1581. ia 4".
Duverdier Vau-Privas a copié cela dans sa Bibliothèque française, et Lacroix du Maine en a fait tout autant dans la sienne ^ mais ils n'ont cité Fauclict, ni Tun ni l'autre.
Quoiqu a sa naissance le poème de Jacquemars eut eu presque autant de succès que Tancien roman, il ne fut jamais publié. Jean Tenessax la traduit en prose dans le quinzième siècle. Cette traduction est divisée en deux livres comme l'original. Paquot. dans son histoire littéraire des Pays - Bas , parait confondre l'ancien avec le nouveau Renard.
Gazet, Zwertius et Valere André n'ont pas connu cet écrivain de leur nation , dit Prosper Marchand ; leur continuateur Foppens en touche deux mots d'après Sanderus^ mais il estropie le nom, l'appelant Jacquemantius Grelans, erreur qu'a adoptée l'abbé Goujet dans sa Bibliothèque française , et après lui les journalistes de Trévoux, juillet 1746. Selon les Réflexions sur les écrits 7node?'nes ^ionie 10, p. 342, et T Histoire littéraire de la France , il se nommait Jacques Gelée. L'abbé Massieu l'appelle ainsi dans son Histoire de la poésie française \ et la Bibliothèque des romans , p. 233 , l'appelle Jacques Mars.
Suivant Legrand-d'Aussy, le nouveau Renard n'a pas joui , comme celui de Pierre de Saint-Cloud , de l'honneur de la traduction dans des langues étrangères. M. Barbier au contraire rapporte au roman de Giélée toutes les traductions ou imitations allemandes, latines et françaises, indiquées dans le corps de rarticle ( voy. Dictionnaire des anonymes, V" édit.,
11° 10677 ). Mais ii'est-il pas probable que les imitateurs ont puisé indifféremment dans les deux romans ?
On peut encore consulter à ce sujet le Catalogue de la bibliothèque de M. de la Vallière par MM. Debure et Van Praet, tome 2 , p. 185.