TRADUCTION
Guillaume , auteur de tant de livres qui lui occasionérent de longues veilles, voyait avec peine que le poème des faits et gestes de Renard ne fût point menéà fm.Une partie n'en avaitpoint été mise par écrit C'est pourquoi il fit rechercher ces aventures, et en commença , de cette manière-ci , le récit en flamand , d'après les livres français.
Que Dieu nous accorde son appui ! Mon esprit me porte à prier en ce commencement et l'ignorant et le pauvre d'esprit, s'ils prennent connaissance de mes récits, et qu'ils ne les trouvent pas à leur gré, de les laisser pour ce qu'ils valent. Ils ressemblent trop au
corbeau toujours incorrigible. Ils avancent que tels faits sont faux , tandis qu'ils n'en ont pas plus de connaissance que moi je ne sais comment se nomment ceux qui demeurent à Babylone.
Ce n'est point ma propre volonté qui m'a poussé à composer ces vers ; on ne les aurait pas entendus , n'était qu'une trés-courtoise amie m'a prié de les faire. C'est elle qui m'invita à écrire ces aventures de Renard.
Tout en narguant les grognards, les sots et les ignorants, je désire cependant être entendu de ceux qui sont guidés par la vertu et Vhonneur et qui vivent d'une manière irréprochable, qu'ils soient pauvres ou riches; ils m'écouteront avec bienveillance. Maintenant prêtez-moi attention, je commence.
C'était un jour de Pentecôte ; les buissons et les bois étaient ornés de verts feuillages (1). Noble, le roi des animaux , avait fait proclamer partout qu'il tenait cour plénière. Il comptait bien s'amuser, si les choses allaient à son gré. Tous les animaux grands et petits se rendirent donc à la cour, à l'exception seulement de Renard. On avait à lui reprocher tant de méfaits, qu'il n'osait y paraître. Qui se connaît coupable a peur, voilà ce qui arriva à Renard. Aussi se
(1) Cette description est plus étendue dans quelques manuscrits. Voici ce qu'on y lit : On voyait les bois et les campagnes couvertes de verdure; les feuilles et l'herbage récréaient la vue: les oiseaux, tout réjouis, chantaient dans les haies et sur les arbres: les plantes et les fleurs levaient de toute part leurs fronts épanouis, répandant alentour une odeur suave et embaumée. Le ciel était serein et pur. Noble, roi des animaux, etc.
défiait-il de la cour du roi où il était noté de mauvaise réputation. Lorsque tout le monde fut réuni , il ne se trouva aucun animal qui n eût à se plaindre de Renard le malin à la barbe rousse , excepté le blaireau.
« D'abord Isengrin et sa famille se présentèrent devant le roi. Isengrin prit aussitôt la parole et dit : O Hoi, j'en appelle à votre majesté, à son honneur , à la justice et au bon droit. Vengez-nous des grands dommages que Renard nous a causés! Souvent j'ai eu à souffrir de sa paît force injures ^ mais surtout daignez compatir à mon plus grand malheur. Il a déshonoré ma femme et maltraité nos enfants, qu'il a tellement conpissés dans leur couche que deux d'entre eux en sont devenus complètement aveugles. Depuis il m'a fait encore d'autres torts. Par l'intervention de quelques amis, un jour avait été désigné pour que Renard, abjurant ses méfaits passés, fit la paix avec moi^ mais lorsqu'on eut apporté les reliques sur lesquelles il devait jurer, il changea d'avis, et courut s'enfermer dans son château. Seigneur, les animaux venus à votre cour sont témoins de ce que j'avance. Renard, cette méchante bête, m'a fait tant de mal, que si tout le drap qu'on fabrique à G and était converti en parcliemin, on ne pourrait encore y écrire l'histoire de toutes les avanies qu'il m'a faites. Je n'en dis pas davantage^ mais le crime commis sur ma femme ne peut être ni passé sous silence ni oublié, w
Après ce discours d'Isengrin, un petit chien, nommé Courtois, se leva, et fit sa plainte au roi en
langue française, disant comme quoi jadis, pendant un hiver où il gelait bien fort, il s'était trouvé dans une si triste position , qu'il ne possédait plus qu'un boudin , et que ce méchant Renard le lui vola.
En entendant ces accusations, Tibert le matou s(^ fâchant , sauta au milieu du cercle et s'exprima en ces termes : Seigneur roi, parce que vous n'aimez guère Renard, il n'est ici ni jeune ni vieux qui ne vienne l'accuser. Ce Courtois se plaint aujourd'hui de ce qui lui est arrivé il y a plusieurs années. Ce boudin était à moi, et pourtant je ne me plains point. Je m'en étais emparé par ruse , une nuit que je m'introduisis dans un moulin pour y chercher une proie. J'y volai le boudin au meunier endormi. Si Courtois y eut quelque part, ce ne fut que par suite de ma bonté ^ je demande donc que sa plainte soit écartée. Alors Paneer le castor prit la parole : Vous trouvez bon , Tibert, que nous ne nous plaignions pas de Renard? Eh bien! je dis qu'il est un assassin, un fripon, un voleur; il n'a d'amitié pour personne, pas même pour le roi , notre seigneur , dont il sacrifierait volontiers l'honneur et la vie , s'il pouvait y gagner un succulent morceau de poulet. Que direz-vous de sa dernière perfidie ? Hier n'a-t-il pas tenté de commettre le crime le plus lâche sur Couart le lièvre , ici présent, Couart qui de sa vie ne fit la moindre injure à aucun animal. Pendant un temps de paix publique proclamée par le roi , Renard fit accroire à Couart qu'il lui enseignerait à chanter Credo , et] tout ce qui était nécessaire pour le faire devenir chapelain. A cette fin,
il le fit asseoir entre ses jambes, puis ils commencèrent lïm après l'autre à épcler,à lire et à chanter Credo à voix haute. Il arriva qu'en ce même temps, je passai par cet endroit. Je les entendis chanter tous deux, et me dirigeai à la hâte de ce coté. Là je trouvai maître Renard qui finissait la leçon qu'il avait donnée, et qui , selon ses anciens tours , avait pris Couart par la gorge , et lui eût arraché la tète , si par aventure je n'étais venu à son secours. Comme preuve du délit, voyez encore ici , seigneur roi, cette blessure toute récente que le lièvre reçut de lui. Si votre majesté laisse ce crime impuni , si elle permet que la paix soit ainsi violée, et qu'elle ne fasse pas justice, d'après le jugement que prononceront les tribunaux, on la méprisera elle et ses descendants.
Par Dieu! Paneer, vous dites vrai, s'écria Isengj'in de sa place. Seigneur, si Renard était mort, ce serait un grand bien pour nous, aussi vrai que j'existe. Que si on lui pardonne encore cette dernière méchanceté, dans un mois il jouera quelqu'autre tour à celui qui s'y attend le moins. A ces mots, Grimbert le blaireau, neveu de Renard, se leva avec précipitation , et dit tout en colère : Seigneur Isengrin , nous savons bien, comme le dit un ancien proverbe, que bouche ennemie loue rarement. Écoutez bien et faites attention : je désire que celui d entre vous deux qui a fait le plus de mal soit pendu par le cou à un arbre comme un voleur. Voulez-vous vous accorder à ce sujet et accepter cette condition, j'aiderai volontiers à l'exécution \ mon oncle ne me dédira pas non
plus. Ou bien , si vous le préférez ., celui qui aura commis le plus de méfaits paiera une amende à l'autre. Renard pourtant ne vient pas se plaindre. Si mon oncle était si bien en cour que vous, et autant dans les bonnes grâces du roi, celui-ci ne trouverait pas trop bien ce que vous avez fait souvent , et vous ne resteriez pas ici sans être sévèrement blâmé pour toutes les morsures que vous lui avez données de vos dents aiguës , sans qu'il ait pu se venger. — Avezvous appris de votre oncle à mentir aussi ouvertement ? répondit Isengrin. — Je n'ai pas menti , vous avez trompé mon oncle mainte et mainte fois , et de plus d'une façon. Ne vous souvient-il plus de cette plie (poisson) qu'il parvint ^à jeter d'une charrette que vous suiviez de loin. Vous l'avez mangée tout entière, et lui n'en eut rien, excepté l'arête que vous lui donnâtes parce que vous n'en vouliez pas. Ne Tavez-vous pas encore trompé au sujet de ce gros morceau de porc que vous avez emporté dans la gueule ? Lorsque Renard demanda la part qui lui revenait, vous lui répondîtes avec ironie : Je vous la donnerai volontiers. Renard, beau jeune homme; cette bao^uette à laquelle était suspendu le bacon, rongez-la, elle est vraiment bien graissée. Mon oncle gagna peu à avoir pris ce bon morceau de porc, car dans cette expédition , un homme le prit et le jeta dans son sac. Tous ces désagréments, Renard les a soufferts à cause d'Isengrin , et cent fois plus encore que je n'en dis. Messieurs, croyez-vous que ce soit assez ? Quant à 1 injure qu'il se plaint qu'on a faite à sa femme, celle-ci
a aimé Renard toute sa vie, et lui, répondait à cette passion. Quoiqu'elle l'ait cachée,] 'oserais affirmer qu'il y a plus de sept ans que Renard lui fait la cour. Qu'im, porte que la belle Hersinde , par amour et par mauvaise inclination, lui ait accordé ce qu'il désirait? Elle fut bientôt délivrée des suites de son commerce amoureux. Qu'y a-t-il à dire à ce sujet ? D'un autre côté , sire Couart le lièvre fait une plainte qui ne vaut pas une bulle d'air. S'il ne lisait pas bien son credo , Renard , qui était son maitre , ne pouvait-il pas battre son apprenti-clerc? Ma foi, ce serait injuste de le soutenir.
Courtois se plaint au sujet d'un boudin qu'il perdit durant l'hiver. Il ferait mieux de se taire et de passer cette prétendue injure sous silence. Ce boudin n'était-il pas volé? Maie que site , tnale per dite. C'est à bon droit que l'on perd ce que l'on a acquis par de mauvais moyens. Qui reprochera à Renard d'avoir fait son bénéfice dun bien volé? personne \ qui saura discerner ce qui est juste d'avec ce qui ne l'est pas. Renard est un honnête homme depuis que le roi a publié son ban et fait proclamer la paix ^ je sais pertinemment qu'il n'a commis nulle faute , car il est devenu ermite.
Il porte maintenant un cilice sur la peau, et il a fait vœu de ne plus manger de viande soit de gibier , soit d'animaux domestiques, durant toute une année. Il l'a dit hier à quelqu'un qui l'a vu. 11 est allé à Malcrois ( Maupertuis) son château, dont il a fait un lieu de réclusion. Il n'a d'autre nourriture ni d'autres biens
que cc que la charité lui donne. Déjà ses souffrances , la faim et la soif 1 ont rendu maigre et blême. Il jeûne rigoureusement pour ses péchés en ce moment même.
Pendant que Grimbert tenait ce discours , on vit descendre de la montagne Canteclair qui amenait, couchée sur un brancard, une poule morte, nommée Coppe. Renard la prenant au gosier lui avait coupé la tète d'un coup de dent.
Le roi avait maintenant à connaître de cette nouvelle affaire. Canteclair se présenta à la barre en battant des ailes. De chaque côté du brancard marchait un beau coq. L'un s'appelait Cantart (nom que l'on donna par la suite au bon coq de dame Adelinde ). L'autre s'appelait , si je m'en souviens , Craiant , le plus beau coq que l'on pût trouver entre la Bretagne et la Pologne.
Chacun d'eux portait un grand flambeau allumé. C'étaient les deux frères de Coppe, qui lamentaient douloureusement le trépas de leur sœur et criaient malheur ! malheur! Peinte et Sprote portaient le brancard. Leur chagrin était profond à cause de la sœur qu'ils avaient perdue. On entendait de bien loin leurs tristes complaintes.
Enfin ce lugubre cortège entra dans le cercle. Canteclair s'élança au milieu, et dit : Seigneur roi ! par miséricorde et au nom de Dieu , prenez pitié de l'injure qui nous est faite par Renard , à moi et à mes enfants ici présents. Bien certainement nous n'avons point mérité d'être traités avec tant de cruauté. Au
commencement d'avril, alors que l'hiver avait fui et que l'on voyait déjà les fleurs couvrir les vertes campagnes, je marchais fier de ma nombreuse postérité ^ j'avais huit jeunes fils et sept jeunes filles bien attachés à la vie , et que ma femme , la sage Rode , m'avait donnés d une seule couvée. Ils étaient tous gras et forts, et se promenaient dans un beau parc entouré d'un nmr, ù l'intérieur duquel était une grange défendue par plusieurs chiens prêts à déchirer tout agresseur.
Mes enfants n'avaient donc nul péril à courir. Renard se sentait vexé de ne pouvoir en attraper aucun , tant ils étaient bien gardés. Combien de fois ce méchant voisin ne tourna-t-il pas autour du mur , et ne nous tendit-il point de pièges ! Mais lorsque les chiens l'apercevaient, ils aboyaient sur lui avec force, même un jour ils l'attaquèrent sur le bord du fossé , et il fut sur le point de payer cher ses vols et ses brigandages. Sa peau s'en ressentit. Cependant il était venu avec beaucoup d'adresse , ce dont Dieu le maudisse ! Nous en fûmes délivrés après cela , pour assez long-temps. Un jour néanmoins , cet indigne voleur revint en habit d'ermite, m'apportant des lettres, seigneur roi , auxquelles était appendu votre sceau. J'y lus que de votre autorité souveraine vous aviez ordonné une paix générale entre tous les animaux quadrupèdes ou volatiles de votre royaume. Renard ajouta qu'il avait renoncé au monde et qu'il se disposait à se cloîtrer pour s'infliger la punition que méritaient ses grands péchés. Il me montra son bour-
don et son habit de pèlerin qu'il avait apporté d'Elinare (1). Sous cet habit il portait encore un cilice en crin très-grossier. Seigneur Canteclair, me dit-il, dorénavant vous pouvez vivre sans avoir nulle crainte de moi , j'ai renoncé devant l'autorité ecclésiastique à tout repas de chair ou de gras. Je commence à être vieux, je dois faire quelque chose pour mon àme. Je vous recommanderai à Dieu. Je vais maintenant à ma besogne, j'ai encore none et prime à dire aujourd'hui (2). Alors nous nous séparâmes, et lui, prenant son chemin le long d'une haie, s'éloigna en récitant son credo. Délivré de toute crainte , j'éprouvai une grande joie. J'allai aussitôt trouver mes enfants. La peur était déjà si loin de moi, que je m'avançai insouciant hors de l'enceinte du mur , avec ma couvée. Il m'en arriva malheur^ car ce coquin de Renard s'était glissé à travers la haie , et nous avait tournés par cette voie. Dès qu'il aperçut mes enfants, il se jeta sur l'un d'eux qu'il traîna dans sa tanière. Ce fut une grande calamité pour moi , car depuis que sa bouche gloutonne eut pris goût à ce mets, les chiens ni les gardiens ne suffisaient plus pour nous surveiller et nous défendre. Seigneur, ayez pitié de mes malheurs.
(1) C'était une prévoté dépendante de St-Pierre de Gand.et située sur les limites de la Flandre et de la Zélande. Fondée en 1 144, elle i'nt submergée en 1424, d'après Sanderus, Flandr. Illuslr.. t. I, pag-. 25.5 et 283. On en voit encore remplacement sur une vieille carte de 1274, dans Smalligangc, Croiiijk van Zeeland, page 120,
(2) Le texte porte Middag cnde iVoewe, ce qui me semble un pléonasme. Une variante porte : J'ai encore 'a lire aujourd'hui sexte. noue et vêpres.
Depuis lors Renard nous tendit ses pièges le jour et la nuit, et m enleva ainsi une partie de mes enfants, au point que des quinze , je n'en ai plus que quatre, tant ce cruel en a avalé ! Pas plus tard que hier , les chiens l'ont fait fuir, lorsqu'il était sur le point d'emporter la belle Coppe qui est ici couchée sur ce brancard. Je viens m'en plaindre à vous, mon doux seigneur, ayez pitié de moi !
Le roi prit la parole : Blaireau Grimbert, dit-il, à quel jeune rigoureux s'est soumis votre oncle en se faisant ermite! Si je vis encore un an, il sapcrcevra comment je sais punir. Quant à vous , seigneur Canteclair, écoutez ! A quoi servirait d'en dire davantage sur votre fille assassinée qui est ici devant nos yeux. Que Dieu reçoive son âme! Nous ne devons pas la garder plus long-temps , Dieu la réclame. Nous chanterons les vigiles, puis nous porterons le corps en terre avec honneur. Après cela , nous nous consulterons avec les seigneurs ici présents sur le meilleur moyen à employer pour venger ce crime sur Renard. Après ces mots, le roi ordonna que tous, jeunes et vieux , se missent à chanter les vigiles. Ses ordres furent aussitôt exécutés, et l'on put entendre de bien loin entonner \q Placebo Domino (1) et les autres versets qui appartiennent à ce chant. Si ce n'était pour abréger, je dirais aussi qui récita l'épître des morts.
(!) On sait que dans les services l'uiièbrcs. après le verset nquicm œlernam, on chante : l'iacebu doniino in legionc vivornni.
Lorsque les chants furent terminés , on porta Coppc vers son tombeau qui était ingénieusement construit en marbre bien poli , dans un lieu couvert d'herbe , et à l'ombre d'un tilleul. L inscription qu'on voyait sur ce mausolée faisait connaître qui était enterré en cet endroit. Voici ce qu'elle portait : Ci - gît Coppe , qui savait si joliment gratter la terre. Renard , trop cruel pour sa raoe ^ la tua d'un coup de dent. Lorsque Coppe fut enterrée, le roi consulta ses barons sur le meilleur moyen à prendre pour punir ce grand forfait. Ils furent unanimement d'avis qu'on sommerait Renard de se rendre à la cour, et de n'y pas manquer pour aucun motif, soit de perte ou de profit. On résolut aussi que Brun serait chargé de porter ce message. Le roi eut bientôt décidé et en conséquence dit à l'ours : Seigneur Brun, je vous ordonne , en présence de ces Messieurs , de remplir cette commission \ mais soyez prudent, je vous prie, et gardez-vous de trahison. Renard est adroit et méchant, il emploiera la flatterie et le mensonge, et vous trompera s'il le peut par de fausses et douces paroles. S'il en trouve le moyen , par Dieu , il est certain qu'il vous fera du mal. — Sire , répondit l'ours , n'ayez nul souci; que je sois maudit si je ne rends pas à Renard l'injure qui! voudrait me faire! ce serait lui ([ui serait le plus attrapé. Ainsi, ne vous inquiétez ])oint à mon sujet. A ces mots , il prit congé , se rendant là où lattendait la mauvaise fortiuie.
Maintenant voilà Brun en chemin. Toute crainte est bannie de son cœur. Il lui semble impossible que
quelqu'un soit assez hardi pour lui faire du mal, et que Renard l'insulte. Au détour d'un bois, il se mit à trotter à travers un lieu assez désert, où Renard avait formé différents sentiers dans toutes les directions, à la suite de ses courses hors du bois, pour aller à la chasse. Ensuite on arrivait à une montagne qui s'étendait au loin et que Brun devait traverser par le milieu pour se rendre au château de Maupertuis. Renard avait plusieurs demeures, mais ce château était la meilleure de ses retraites. C'était là qu'il s'enfermait lorsqu'il était chagiMué ou dans quelque mauvaise affaire. L'ours marcha jusqu'à ce qu'il y fut parvenu. Ayant aperçu la porte par laquelle Renard sortait ordinairement, il alla s'asseoir, sur sa queue, devant la barbacane, et dit : Etes-vous au logis. Renard? Je suis Brun, l'envoyé du roi qui a juré tous ses dieux que si vous ne vous rendez devant son tribunal , et que je ne puisse vous y amener pour être jugé, et pour promettre de vivre en paix dorénavant , il vous fera rompre sur la roue. Renard, suivez mon conseil et allez à la cour. Celui-ci , qui était couché devant sa porte, comme il en avait l'habitude pour se chauffer aux rayons du soleil, écouta ce discours auquel il reconnut aussitôt son confrère Brun , et courut dans le réduit le plus obscur de sa tanière afin de réfléchir au moyen par lequel il pourrait renvoyer ce grand glouton en s'en moquant, sans poin^tant se compromettre. Bientôt il s'adressa à lui de loin : Je vous remercie de votre bon conseil, seigneur Brun, mon doux ami. Il vous a rendu un mauvais service
celui qui vous a fait entreprendre cette route, et traverser cette haute montagne. J'avais l'intention de me rendre à la cour, quand même vous ne m'en eussiez pas donné l'avis; mais je souffre du ventre d'une manière si extraordinaire, pour avoir goûté d'une nourriture nouvelle, que je crains que je serai hors d état d'y aller. Je suis tellement malade que je ne puis me tenir ni debout ni assis. — Renard , qu'avez-vous donc mangé ? — Une bien faible nourriture, seigneur Brun. Un pauvre homme n'est pas traité comme un comte ; vous pouvez bien savoir que c'est mon cas. Nous pauvres gens , nous devons manger. Si nous savions mieux, nous n'en goûterions qu'à la dernière extrémité. Ce sont des rayons de miel tout frais qui me causent ce mal. J'ai dû en manger, ne pouvant me procurer autre chose. Dès que je les eus avalés, j'éprouvai un grand, malaise. Aces paroles, Brun s'écria : Quoi, mon cher Renard, vous avez le miel en horreur ? Le miel est une douce nourriture que j'aime, et préfère à toutes les autres. Aide-moi à m'en procurer, mon bon Renard, mon doux neveu; je t'aimerai tant que je vivrai si tu me rends ce service. Prète-moi ton secours, que je puisse en avoir. — En avoir. Brun! vous vous moquez! — Du tout, je serais fou , si je pouvais me moquer de toi ; ce n'est pas moi qui suis capable d'en agir ainsi. — Brun , sérieusement vous aimez ce mets, répondit Renard ; sur votre foi , faites-moi connaître si vous mangez volontiers du miel, car s'il en est ainsi, je vous en rassasierai. Je puis vous en procurer une si grande
quantité que vous ne la consommeriez pas à dix. Je désire par là mériter votre affection. — A dix! ne parle donc pas ainsi ^ Renard , sois sûr et certain que si j'avais tout le miel qui se trouve d'ici au Portugal , je le mangerais tout en une fois.
— Que m apprenez-vous là, Brun! Un villageois appelé Lamfroit , demeure ici près, et il a tant de miel, en vérité, qu'en sept ans vous ne le mangerez point. Je le mettrai en TOtre pouvoir , seigneur Brun , si vous voulez me servir et me défendre à la cour. Alors Brun s'approcha, ayant foi en ces paroles , et assura Renard que s'il voulait le rassasier de miel, qu'il serait en tous lieux son constant ami et fidèle compagnon.
Le malicieux Renard se prit à rire et dit : Brun , célèbre héros , plaise à Dieu que je sois aussi assuré d'un bon succès que vous l'êtes d'obtenir le miel , quand môme vous en voudriez sept mesures.
Ces paroles étaient bien agréables à l'ours et semblaient si douces à son oreille qu'il se mit à rire aux éclats. Alors Renard pensa en lui-même : Si mon aventure réussit, ami Brun, je vous laisserai en te lieu aujourd'hui que vous n'aurez guère envie de rire. Ensuite il sortit de sa retraite et dit à haute voix : Mon oncle Brun, mon compagnon, soyez le bien venu ! Maintenant , si vous voulez profiter de mon offre , il ne faut pas rester ici plus long-temps : suivez-moi, je vous précéderai. Nous prendrons ce sentier tortueux. Si les choses s'arrangent selon mes désirs, vous serez encore rassasié aujourd'hui^ vous
en aurez autant que vous pouvez en supporter. En parlant ainsi , Renard faisait allusion aux coups quil se disposait à lui faire donner, mais le malheureux Brun ne comprenait pas le sens de ces paroles de Renard , qui allait lui apprendre à voler du miel de manière à ce qu'il s'en repentit bien vite.
Tout en causant ils arrivèrent , en courant , près du jardin de Lamfroit. Voulez-vous que je vous dise quel était ce Lamfroit? Un charpentier de bonne réputation qui avait amené dans sa cour un chêne de la forêt , qu'il se proposait de fendre en deux. Déjà il y avait enfoncé des coins de fer, ainsi que c est l'usage des charpentiers-, de sorte que le chêne présentait une assez large ouverture dans toute sa longueur, ce qui réjouit beaucoup Renard. Voici ce qu'il vous faut, dit-il en s'adressantà Brun en souriant, faites bien attention. Dans cet arbre même se trouve une grande quantité de miel^ goûtez, et essayez de le faire passer de votre gosier dans votre estomac. Cependant modérez-vous , quoique ces rayons de miel vous paraissent bons, mangez-en doucement et avec mesure, afin de ne point vous faire de mal : je serais bien fâché et bien au regret qu'il vous arrivât quelqu'accident , mon doux oncle. — Ne prenez nul souci , répondit Brun, croyez- vous que je manque de prudence? La modération est bonne en toutes choses. — Vous dites vrai, répliqua Renard, pourquoi en effet aurais-je des craintes. Approchez-vous, et poussez votre museau à l'intérieur. Brun ne songeant qu'au bon repas qu'il allait prendre, s'oublia au point
den foncer la tète dans larbre jusqu'au dessus des oreilles, ainsi que les deux pieds de devant.
Renard alors employant toutes ses forces, arracha les deux coins de l'arbre , et Brun, qui se promettait tant de plaisir, demeura pris. Le neveu, dans sa méchanceté , avait réussi à enfermer tellement son oncle, que ni l'adresse ni la force ne pouvaient le dégager. Que restait-il à faire au pauvre Brun ? Son agilité, ni son intrépidité ne lui étaient pas d'un grand secours. Voyant bien qu'il était joué, il commença à crier et à hurler, mais il avait les pieds et la gueule si fortement serrés que ses efforts étaient inutiles. Il croyait ne pouvoir jamais plus échapper. Renard, qui se tenait à distance, vit venir Lamfroit, portant sur son épaule une cognée bien aiguisée et une hache. Il se mit à se moquer de son oncle en lui criant : Oncle Brun, votre faim doit diminuer^ arrêtezvous un moment! Voici venir Lamfroit, il vous versera à boire. Celui qui a mangé doit se désaltérer. Cela dit. Renard regagna son château , sans autres paroles.
En ce moment Lamfroit aperçut Tours, et vit qu'il était pris-, il ne fallait donc pas perdre de temps. Il courut en hâte chercher du secours au village voisin, et conta à tout le monde quun ours était attrapé dans sa cour. A cette nouvelle , une grande troupe le suivit. Ni homme ni femme ne resta au hameau. Tout ce qui avait jambes, courut aidera ôter la vie au prisonnier. L'un apportait un balai , l'autre un fléau ; celui-ci un râteau, celui-là un pieu ^ chacun enfin ce qu'il avait en main en revenant du travail :;
même le curé vint avec un bâton d'étendard à croix que le sacristain ne lui passa qu'à regret. Ce dernier tenait une bannière qui pouvait servir à frapper d'estoc et de taille. La femme du curé, nommée Julocke, suivait avec sa quenouille (1); mais Lamfroit les devançait tous avec une hache bien tranchante. Quoique Brun fût peu à son aise, il prévoyait un plus grand malheur^, aussi résolut-il déjouer son tout, dés qu'il entendit ce vacarme. Il fit un bond qui enleva la peau de sa figure. Quoiqu'il fût parvenu à dégager sa tête, à grands efforts et avec de terribles douleurs , il laissa pourtant dans l'arbre une oreille et ses deux joues. Dieu ne créa jamais un plus vilain animal qu'il ne paraissait ainsi ! Pour retirer ses pieds de devant , il dut encore y laisser ses griffes et toute la peau. C'est seulement après avoir enduré ces diverses tortures, qu'il fut libre. N était-ce pas le comble de la honte et du malheur ? ses pieds le faisaient tant souffrir qu'il lui était impossible de fuir. De plus , le sang qui lui coulait sur les yeux l'empêchait de bien voir. Il tremblait de rester et ne pouvait courir.
En ce moment il aperçut Lamfroit s'avançant pré-
(1) Un grand nombre de fabliaux des XII" et XIIP siècles font connaître que les ecclésiastiques avaient alors des femmes. Cette opinion est confirmée par Legrand- d'Anssy, Fabliaux, tome 1, page 225. Il est dit dans le Longucruana, tome 2, page 72, qu'en 1206, beaucoup d'évêqucs de Normandie étaient mariés. On peut encore voir à ce sujet Dreux du Radier, t. 2. p. 209, Paris, 1767, qui rapporte une épilaphe où la qualification (Yu.vor légitima est donnée à la femme d'un chanoine.
cipitammciit.^ puis le prêtre, le sacristain avec sa bannière, enfin tous les paroissiens jeunes et vieux. Sur leurs pas arrivaient en trottillant, des vieilles auxquelles làge avait à peine laissé une dent. Évite le sort de l'ours qui pourra, car tout tombe à la fois sur celui qui éprouve dommage , perte ou malheur. Notre pauvre Brun s en apercevait bien. Tel menaçait maintenant sa peau, qui se serait tenu bien coi, si Brun eût été dans une autre situation.
C'était non loin d'une rivière que le pauvre malheureux se trouvait ainsi entouré d'une foule de villageois. Il lui restait peu de ressource. Il essuya une furieuse grêle de coups. L'un le frappait, l'autre le piquait, celui-ci lui jetait quelqu'objet à la tête. Lamfroit était le plus acharné. Un certain Lottram aux grands pieds, portait un long bâton avec lequel il tâchait d'atteindre l'ours aux yeux ; la vieille Vulmaerte à l'œil perçant , l'assaillait aussi avec un pieu. Abelquac et la femme Bave , s'efforçaient , quoique foulés aux pieds, de ramasser des projectiles. Ludmoer au long nez, avait attaché un morceau de plomb au bout d'une corde , et l'en frappait de tous côtés. Ludolf , aux doigts crochus , était un des plus ardents à l'attaque^ car, excepté Lamfroit, c'était le plus brave de la bande. Hugelin, le bancal , était son père, comme chacun sait , et natif d'Absdale (1); sa femme se nommait Ogernen, et fabriquait des lanternes en bois.
(1) Absdale.Abbatis- Valus, près de Ilnlst; voyez Sandcrus, J'I.iiidria ilKistrata, t. 3. p, 258.
Beaucoup d'autres encore, hommes et femmes, en plus grand nombre que je ne les puis nommer, maltraitaient horriblement Brun, au point que le sang lui découlait du corps par ruisseaux. Le malheureux ne disait mot , il n en pouvait mais. Le curé frappait coup sur coup avec le bois de létendard , et le sacristain aussi Vattaquait rudement de sa bannière.
Enfin Lamfroit s'approcha avec une hache bien tranchante, et lui en porta un tel coup entre les épaules et la tète , que Brun en fut tout étourdi et bondit entre la haie et la rivière , au milieu d'une troupe de vieilles femmes. Du saut, il en jeta cinq d'entre elles dans l'eau , large et profonde en cet endroit. La femme du curé était de ce nombre , ce qui arrêta de suite la joie de celui-ci. Dès qu'il la vit à la rivière, il n'eut plus envie de frapper Brun et s'écria : Voyez , généreux paroissiens ! Là bas flotte dame Julocke, avec sa quenouille. Courage! vite! celui qui la sauvera, je lui accorde pendant un an et jour indulgence plénière de tout péché. Hommes et femmes laissèrent là le malheureux Brun à moitié mort, et se dirigèrent vers le lieu qu'indiquait le curé , prenant avec eux des cordes et des crochets. Pendant qu'ils s'efforçaient de tirer cette femme de l'eau , Brun se laissa cheoir dedans afin d'échapper à ses ennemis. Les villageois s'irritèrent de voir leur proie se sauver, et dêtre hors d'état de l'atteindre. Pleins d'animosité, ils se tenaient sur le bord de la rivière , le suivant pour l'attaquer encore.
Brun parvint heureusement à l'endroit où le courant était le plus fort. En flottant il priait Dieu de maudire l'arbre dans lequel il avait laissé son oreille et ses deux joues ^ il maudissait aussi ce malicieux et perfide Renard qui fut la cause qu'il enfonça si avant la tète entre les deux parties du chêne :, ensuite Lam froit, à cause des coups qui le faisaient tant souffrir. Brun continua si long-temps ses malédictions qu'il flotta bien un demi-mille au delà de l'endroit où les villageois s'étaient arrêtés. Souffrant , harassé', affaibli par la perte de son sang , il nageait bien lentement ^ enfin il gagna la terre , et en se traînant alla s'étendre sur le bord de la rivière. Vous n'avez jamais vu homme ni bète dans un état plus misérable. Il était là piteusement couché, se lamentant et se battant les flancs , de douleur. Il avait à remercier Renard de tous ses malheurs ! Écoutez maintenant ce que celui-ci avait fait. Avant de quitter la cour de Lamfroit, il s'était emparé d'une poule bien grasse, l'avait emportée au haut d'un monticule, loin de tout chemin battu, en un lieu bien écarté. C'est ce qui lui convenait , parce qu'il n'y avait là personne qui put lui arraclier sa proie. Lorsqu'il eut pliuné et avalé la poule, il se dirigea, rassasié, vers la plaine, par un sentier caché. Le temps était beau, et une douce chaleur se faisait sentir. Il avait couni si vite, que la sueur lui coulait le long des mâchoires. Il prit donc sa route vers la rivière pour se rafraîchir. Son cœur était rempli de joie , car il comptait bien que, sans hésiter, Lamfroit avait abattu l'ours. J'ai
bien réussi ! se disait-il en lui-même. Je suis parvenu à faire donner la mort en ce jour à celui qui m aurait le plus nui à la cour^ aussi n'ai-je point à me plaindre , et je ne dois plus lui garder rancune. C'est à bon droit que je suis joyeux en ce moment ! Taudis que Renard faisait ces réflexions , il aperçut Brun couché sur l'herbe, et aussitôt sa joie se changea en douleur. Ah! Lamfroit, dit-il, que maudite soit ton àme ! Lamfroit fils de P..., plus imbécile qu'un porc , tu as bien peu profité de l'aubaine que je t'avais procurée. Comment as-tu pu laisser échapper l'ours prisonnier ? Combien de friands morceaux n'y avait-il pas là , que plus d'un individu convoite ! Vilain pendard de Lamfroit! quelle belle hure d'ours tu as perdue , qui était bien en ta possession cependant !
Renard cessa ses injures, et s'approcha doucement pour voir dans quel état se trouvait Brun. Lorsqu'il vit le lieu où gisait tout sanglant, malade et abattu, le pauvre ours, ce spectacle lui fit plaisir, et il commença à se moquer cruellement de lui. Seigneur prêtre. Dieu vous ait en sa sainte garde! connaissez vous Renard le ribaud? si vous voulez le voir, le voici, ce coquin à la peau rousse, ce malicieux animal. Dites-moi, digne rehgieux, de quel couvent êtes-vous , ou dans quel ordre allez-vous vous mettre, que vous portiez ainsi un chaperon rouge ? Etes-vous abbé ou prieur? Celui qui vous a tonsuré, a été maladroitement trop près des oreilles! vous avez perdu une partie de votre chef! vous avez ôté vos gants! je
suppose que vous allez chanter vos complies ou vos offices.
Quelle ne fut pas la rage de Brun , en entendant ces paroles railleuses ! mais il était hors d'état de se venger. Il lui semblait que son cœur se brisait, et il se jeta de nouveau dans la rivière , incapable de supporter plus long-temps Tironie de cette méchante l)ète. Il se laissa entraîner plus loin par le courant , et alla se coucher sur le sable , hors de l'atteinte des provocations de Renard.
Comment fera maintenant le malheureux Brun pour retourner à la cour ? pour le monde entier il n'aurait pu marcher jusque là. Il avait été si cruellement serré entre les deux ais du chêne , il avait perdu ses griffes et la peau de ses deux pieds de devant, dont il ne pouvait plus se servir. Il était dans une grande perplexité pour trouver le moyen d'aller trouver le roi. Écoutez à présent comment il s'y prit pour faire la route. Il se mit sur le derrière , et commença avec beaucoup de peine à glisser sur sa queue. Lorsqu'il était fatigué, il se roulait pendant quelque temps par terre. Ainsi il parcourut plus dun mille et parvint enfin en vue de lendroit où se tenait la cour. Quand on aperçut de loin Brun s'approcher de cette manière, quelques-uns ne surent que penser de lobjet qui s'avançait ainsi en se roulant. Le roi , le cœur plein de douleur, reconnut Brun le premier et sécria : C'est mon serviteur ! comme il a la tète rouge. Mon Dieu ! il est blessé à mort ! qui donc a pu le traiter ainsi ?
<& 168 tf-
Cependant l'ours s'était approché au point de pouvoir se faire entendre^ il s'arrêta, soupira profondément et dit : U roi , mon noble seigneur, vengez-moi de Renard , il y va de votre propre honneur ! Par sa ruse , cette méchante béte m'a fait perdre la belle peau qui recouvrait mon chef, ainsi que mes oreilles^ c'est elle enfin qui m'a mis dans l'état où vous me voyez !
Que je sois maudit , répondit le roi , si je ne venge pas cette cruelle offense ! Aussitôt, appelant par leur nom les plus puissants d'entre ceux qui l'entouraient, il leur ordonna de se rendre avec lui en son conseil. Là ils délibérèrent comment on punirait le mieux ce méfait, pour l'honneur du roi. La majorité résolut, si le monarque y consentait , que l'on sommerait une seconde fois Renard de venir proposer ses moyens de défense ; en outre que cette fois-ci , ce serait Tibert le matou qui serait chargé du message. Quoiqu'il ne fût pas très-fort, il était cependant fin et adroit. Lion approuva cet avis ; en conséquence il fit appeler Tibert et lui parla en ces termes: Seigneur Tibert, partez pour aller avertir Renard , et ayez soin de ne revenir qu'avec lui. Mes conseillers pensent que s'il a de mauvaises intentions au sujet des autres animaux , il vous aime tant qu'il suivra volontiers votre avis. Il se repentira de ne pas obéir. On le sommera une troisième fois, à la honte de tous ses parents. Allez, Tibert, dites-lui ce que vous venez d'entendre. Hélas, seigneur ! répondit le matou, je ne suis qu'un pauvre hère, un petit animal. Le seigneur Brun , qui est fort
et audacieux, ne put remporter sur Renard, comment voulez-vous donc que je m'y prenne , moi ! - — Seigneur Tibert, répliqua le roi, vous êtes sage et instniit, quoique vous ne soyez pas dune grande taille, et il en est plusieurs qui parleur adresse et leur intelligence parviennent à effectuer ce quon ne pourrait faiie par la force. Allez donc , et exécutez de suite mon message. — Que le ciel me prête son appui , dit Tibert, puisqu'il faut que je partes tout puisse-t-il se terminer pour le mieux ! Je vais entreprendre une affaire qui me cause beaucoup d'inquiétude. Dieu veuille que je revienne sain et sauf!
Après ces mots , il se mit en route pour exécuter à contre-cœur ce voyage périlleux. En chemin il vit de loin l'oiseau de saint Martin ( le corbeau ) qui dirigeait son vol vers lui. Cette vue le réjouit et il s écria : Dieu te protège, noble oiseau ! tourne ton aile de mon coté, et passe à ma droite ! L'oiseau vola vers une baie dans laquelle il voulait se nicher, et prit la gauche de Tibert. Ce pronostic ne lui parut pas de bon augure. S'il avait vu loiscau planer à sa droite, il se serait cru assuré d'un bon succès. A présent cette consolation s'était évanouie. Néanmoins il prit courage, et se comporta comme le font plusieurs en pareil cas, montrant plus d'énergie qu'ils n'en sentent réellement.
Il continua à courir jusqu'à ce qu'il parvint au château de Maupertuis , où il trouva Renard dans un logis de splendide apparence. Tibert lui adressa la parole en ces termes : Que le Dieu puissant vous tienne en joie ce soir! Le roi a fait de terribles me-
naces si vous lui désobéissez ^ refuserez-vous de venir avec moi à la cour pour vous disculper ? — Tibert , répondit Renard, vaillant héros, mon neveu, vous êtes le bien-venu auprès de moi. Dieu vous accorde honneurs et richesses ! je vous les souhaite de tout mou cœur.
Renard au besoin avait toujours de douces paroles à la bouche ^ mais quoiqu'il parlât bien, son cœur était plein de malice. Tibert en eut une bonne preuve avant la fin de son message.
Renard continua ; Neveu, je désire que vous logiez avec moi ce soir , et demain , à la pointe du jour , nous partirons ensemble sans faute. Parmi tous mes parents, Tibert, je n'ai personne à qui je me confie plus volontiers qu a vous. Lorsque le glouton Brun vint ici , il se montra si fier et me parut si redoutable que, pour mille marcs , je n'aurais pas fait route avec lui^ mais j'irai avec vous, sans plus tarder, demain dès que le jour paraîtra. Tibert répondit : Il me semble qu'il est préférable de nous rendre encore ce soir à la cour, plutôt que d'attendre jusqu'à demain. La lune brille sur la bruyère, et il fait aussi clair qu'en plein jour. Je pense qu'il est impossible de \oir un plus beau temps pour ce voyage. — Du tout , cher neveu, répliqua Renard! tel nous rencontrerait pendant le jour qui nous saluerait et nous aborderait (1),
(1) Quedden. dit le te\tc. Aboitler queliiniin. lui parler. En anQ\osiwou Cwe th a 71 ; en vieux llamaïul, Oiwfhaii. lIotTmann. vers 2004, i]c f loris et Blanchefleur. donne à ce mot la signification de Groeien. saluer.
tandis que, pendant la nuit, il ne nous voudrait pas trop de bien. N'y pensons plus, vous devez loger avec moi ce soir. — Mais Renard, dit Tibert, que mangerons-nous , si je reste ici ? — J y songeais , cher neveu, il ne fait pas bon ici pour ce qui concerne les repas. Vous pourrez avoir, si vous le désirez, une partie d'un rayon de miel qui est extrêmement appétissant. Qu'en dites-vous? aimez -vous le miel? — Je n'en fais aucun cas : n'avez - vous pas autre chose dans la maison ? Si vous me procuriez une souris bien grasse , je ne demanderais plus rien. Une souris bien grasse ! mon bon Tibert, que dis -tu ?Près d'ici habite un curé qui a une grange à sa maison, dans laquelle il ne manque pas de souris. Je ne voudrais pas m'engager à les transporter toutes sur un chariot. J'entends souvent le curé se plaindre qu'il ne peut parvenir à les chasser de chez lui. — Renard, interrompit Tibert '.il y en a donc un bien grand nombre? que Dieu me soit en aide ! que ne suis-jc là en ce moment. — Dites-vous vrai, Tibert? vous désireriez des souris ? — Si j'en désire , Renard ! ne m'en parlez pas davantage. J'aime les souris par dessus toute chose. Ignorez-vous qu'elles ont un goût plus délicat que la meilleure venaison? Voulez -vous me faire plaisir? Conduisez - moi où il s'en trouve, et je vous jurerai foi et hommage, quand môme vous auriez tué mon père et toute ma famille. — Neveu, vous plaisantez, répondit Renard. — Non, aussi vrai qu'il y a un Dieu ! — Le ciel m'en est témoin , Tibert , si j en étais assuré, vous en seriez rassasié encore ce soir !
— Rassasié , mon cher Renard , ce serait difficile ! — Allons., vous outrez, Tibert! — Nullement., je ^ïous le jure par tout ce quïl y a de sacré. Si j'avais maintenant une souris bien grasse , je ne la donnerais pas^ pour un besan. — Eh bien ! venez donc avec moi , tout de suite, je vous conduirai où vous en aurez tout votre soûl avant que je vous quitte. — Soit , à cette condition. Renard, je vous suivrai jusqu à Montpellier. — Allons donc •, nous restons ici trop long-temps à jaser.
Alors ils se mirent en route , en courant , et ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils furent arrivés à la grange du curé. Elle était close par un mur d'argile dans lequel Renard avait fait une ouverture la veille, par où il avait volé un coq au curé.
Martinet, fils du curé, irrité de ce vol , avait tendu un lacet devant le trou , afin d'attraper le goupil , et de venger son coq. Le malin Renard le savait bien. Neveu Tibert, dit-il, glissez-vous dans ce trou. Soyez prompt et ne perdez point de temps. Tombez rudement sur l'ennemi. Écoutez ! n'entendez - vous pas crier les souris? Revenez lorsque vous serez rassasié: je resterai ici devant 1 ouverture, et je vous aiderai à en sortir. Nous ne devons pas nous séparer ce soir. Demain nous nous rendrons ensemble à la cour. Ne lambinez point, je vous prie, allez soujper, et letournons en temps au logis, ma femme nous attend et nous prépare un bon accueil. — Entrerai-je par cette ouverture, qu'en pensez -vous, Renard ? croyez - vous que ce soit sans danger ? les
€urés connaissent plus d'un mauvais toui\ je n'aime pas à m'attaquer à eux. — Quoi donc ! Tibeit , que craignez-YOus ? d'où vous vient une pareille crainte ? — A cette interpellation, Tibert honteux s'élança dans le trou qui devait lui être si fatal. Avant même qu'il le sût, le lacet lui avait serré le cou. Lorsqu il se vit pris, il eut peur et se jeta brusquement en avant. Le lacet se serra davantage. Forcé de crier, il empira sa position. Il fit un si grand bruit , et se lamenta si tristement, que Renard s écria : Quels cris de joie, Tibert ! vous trouvez donc les souris bien bonnes et bien grasses ? Si Martinet savait maintenant que vous êtes à talîle, et que vous mangez cette venaison qui vous parait si excellente, il viendrait y ajouter la sauce. Martinet est un garçon si courtois ! Mais Tibert, vous chantez de plus haut en plus haut, est - ce l'usage à la cour du Roi ? Plût à dieu que ce méchant voleur d'Isengrin fût là avec vous , et éprouvât la même joie !
C'est ainsi que Renard se réjouissait du malheur de son hôte. Celui-ci continuait à jeter des cris si perçants et si aigus, que Martinet sauta du lit en sursaut, et s'écria : Ah! Dieu soit loué ! je n'ai pas mis mon lacet pour rien cette fois-ci. J'ai enfin attrapé le voleur de poulets, ainsi queje le désirais. Allons, faisons lui payer le coq ! A ces mots il courut vers le foyer , en approcha une allumette, et réveilla son père , sa mèi'e , et les autres enfants : Venez, venez! criait -il, il est attrapé ! A ces cris chacun accourut^ le curé même ne voulut pas rester en arrière et sortit du lit tout-à-fait
nu. Pendant ce temps Martinet était parvenu au lieu où se lamentait Tibert : Le voici ! dit-il. Le curé s elança près du foyer et saisit la quenouille de sa femme. Celle-ci prit un cierge d'offrande, et l'alluma à la hâte. Le curé courut sus et se mit à frapper avec la quenouille. Le malheureux Tibert reçut une volée de coups. L'assaillant tapait sans interruption l'ennemi couché devant lui. Les autres assistants ne l'épargnaient pas davantage. Martinet saisit une pierre dont il creva un œil au matou. Le curé s'approchant davantage ., leva les deux bras pour asséner un dernier et terrible coup. Tibert voyant bien qu'il y allait de sa vie, fit un acte de désespoir qui tourna à la honte de son antagoniste. Il sut le vaincre avec ses griffes et ses dents. Par un violent effort, il rompit le lacet, et s'élança entre les jambes du curé (1). La femme, au désespoir , jura par l'a me de son père, qu'elle aurait voulu pour toutes les offrandes d'une année, que ce malheur et cette honte ne fussent pas arrivés au curé : ces lacs ont été mis sous l'invocation du diable, continu a-t-elle ^ vois, mon cher Martinet, ceci est une partie du corps de ton père! Ah! quel malheur pour moi! J'en éprouverai les désasticux résultats tous les instants de mon existence. Quand môme il guérirait de cette blessure, il demeurera désormais incapable du doux jeu d'amour ! Renard ,
(1) Nous navons pas cru devoir traduire les trois vers suivants : In die burse al sonder nact (couture) Daer men dien beiacrt mede slact.
Pat diiic viel neder op den vloer.
pondant ce discours , se tenait encore toujours devant 1 ouverture du mur. Lorsqu il entendit ces dernières paroles, il partit d'un grand éclat de rire, et cria en plaisantant : Taisez- vous, bonne femme Julocke, oubliez ce chagrin, et que votre colère s'apaise! Qu'estce que cela ? quoique votre seigneur et maître ait perdu quelque chose (1) il n'en sera que mieux portant. Cessez vos plaintes ; si le curé guérit , on ne pourra plus lui reprocher de ne pas sonner la cloche dans sa paroisse.
C'est ainsi que Renard consolait la femme Julocke, qui regrettait amèrement la perte qu'elle venait de faire.
Le curé ne put supporter sa douleur et tomba évanoui. Employant toutes ses forces , Julocke le releva et le porta sur son lit. Renard alors regagna sou logis, abandonnant Tibert, et le laissant en péril de la vie. Lorsque celui-ci vit tout le monde occupé à donner des soins au curé blessé, il continua tellement ses efforts qu'il se dégagea tout-à-fait , rompit le restant du lacet avec les dents , sortit d'un bond par l'ouverture du mur, et prit aussitôt le chemin qui conduisait à la cour.
Avant qu'il y arriva, il faisait jour, et le soleil se
(1) Al hevet u hcro verloren
Ecnen van don clippelen sinon
Al te min so sal lii pinen.
On peut se rappeler h cette occasion 1 ancienne clianson :
11 le vonlait bien [bis)
Sonner rhorlojre,
Mais le martean n'allait pas.
levait brillant à l'horizon. Il accourait, le pauvre matou , tout rompu des coups qu'il avait reçus chez le curé.
Lorsque le roi vit la façon dont il avait été traité , et quil avait perdu un œil, on fut effrayé d'entendre les menaces terril^les qu'il prononça contre ce coquin de Renard, quil ne voulait pas ménager plus long-temps. Il appela aussitôt ses barons en conseil et leur demanda ce qu'il y avait de mieux à faire pour punir les crimes de ce félon. On émit différents avis^ à la fm Grimbert le blaireau s'exprima en ces termes : Messieurs, les opinions sont partagées; mais quand môme mon oncle serait encore plus méchant, on doit le citer trois fois, comme on en agit avec un homme hbre (1), et s'il ne vient pas alors , il peut ôtre tenu pour coupable de tous les faits dont ces messieurs l'accusent devant le roi. — Qui voulez - vous qui le cite, Grimbert? répondit Noble ; qui voudra risquer un œil ou ses membres en allant trouver une créature aussi maligne ; je pense que personne ici n'est assez fou pour cela. — Que Dieu me soit en aide, répliqua Grimbert, tel que vous me voyez, j'aurai le courage, moi, de me charger de ce message, si vous me l'ordonnez. — Eh bien, Grimbert, partez donc; mais je vous conseille d'ôtre bien prudent, et gardezvous de malheur ! — Je 1 espère , seigneur roi.
Là dessus Grimbert se rendit à Maupertuis. En y
(Ij Voyez, au sujet de cette triple citation, Racpsact, Analyse des Droits «les Belges, t. 1 , pajj. 320, et t. 3, p. 181 , ainsi que le Sassenspiegel. livre \". art. 67.
armant , il trouva au logis son oncle et dame Ermeline , qui étaient couchés auprès de leurs enfants. Grimbert les salua aussitôt et dit : L'injustice que l'on vous fait ne vous cause-t-elle aucun souci ? Ne croyez-vous pas , mon oncle, qu'il est temps que vous vous rendiez à la cour du roi , où il y a tant de plaintes contre vous ? C'est la troisième fois qu'on vous somme d'y venir. Si vous tardez encore jusqu'à demain , je crains qu'on ne vous fasse plus aucune grâce. Le troisième jour vous verrez votre château de Maupertuis assiégé, et l'on vous pendra devant votre demeure, ou l'on vous fera périr par la roue. Je vous le dis en vérité, votre femme et vos enfants perdront la vie misérablement et avec honte. 11 est certain que vous n'échapperez pas. Le meilleur avis est donc de me suivre. L'issue de l'affaire est douteuse^ mais il vous est arrivé souvent de plus périlleuses aventures que celle par suite de laquelle vous quitteriez demain la cour , avec la permission du roi, acquitté de toutes les charges qui pèsent sur vous.
Vous dites vrai , répondit Renard -, cependant , Grimbert, si je vais à la cour, j'y courrai un bien grand risque , car il n'est pas un des courtisans qui ne soit irrité contre moi. Par hasard, peut-être, j'échapperai, et il me parait préférable d'y aller avec vous, que de risquer de tout perdre , château , femme , enfants, et en outre ma propre existence. Je ne puis échapper au roi ^ ainsi quand vous voudrez, nous partirons. Écoutez , femme Ermeline : je vous ordonne de prendre bien soin de mes enfants , et avant tout . je vous re-
commande mon fils Renardin. Une l)arbe piquante commence déjà à croître si gentiment sur son museau. J'espère qu'il me ressemblera. Voici Rousseau, un joli garçon que j'aime aussi beaucoup, autant qu'on puisse aimer ses enfants. Je dois m'en aller à présent-, mais je ferai tout mon possible pour échapper. Grimbert, mon neveu , que Dieu vous récompense , pour être venu me chercher !
Renard alors prenant congé des siens , après quelques autres paroles d'affection , quitta sa demeure.
Hélas! quelle tristesse ne ressentit pas Ermeline de ce départ précipité , ainsi que ses jeunes renardeaux.
Écoutez maintenant ce que fit Renard après être sorti de Maupertuis, et avoir abandonné sa famille sans protection.
Dès qu'il fut dans la plaine, il parla en ces termes à Grimbert : Beau neveu , mon doux ami , mes soucis me font soupirer et je tremble de crainte. Prête, mon ami , l'oreille à mes discours , je veux me confesser à toi , puisqu'il n'y a pas de prêtre près d'ici. Quand j'aurai avoué tout ce que j ai fait de mal, mon âme sera soulagée. — Mon oncle , répondit Grimbert , si vous voulez vous confesser, vous devez renoncer immédiatement à toute idée de vol ou de rapine , sans cela la confession né vous servira de rien. — Je le sais bien, Grimbert, mais continue à écouter jusqu'à la fin, et donne-moi tes conseils. Je viens te demander grâce pour tous mes crimes, prête l'oreille et sois attentif : Confiteor tihi ;, pater ,
mater j que j'ai offensé la loutre, le matou et tous les animaux. Je veux m'en faire absoudre par la confession. Grimbert l interrompit : Mon oncle , parlez-vous en wallon? s'il vous plait, parlez -moi en flamand (Dietsclie), afin que je puisse comprendre.
Renard continua : J'ai offensé tous les animaux existants , prie Dieu qu il me pardonne. Jai été cause que mon oncle Brun a eu toute la tète pelée ; sous le prétexte de faire attraper des souris à Tibert , je 1 ai fait battre cruellement dans la maison d'un curé où il fut pris au lacet. J'ai causé bien de la douleur à Canteclair et à ses enfants , quel qu'en fût le nombre. J'en ai si souvent fait disparaître, que c'est à bon droit qu'il se plaint de Renard. Le roi non plus n'a pas échappé à ma malice ; je l'ai offensé d'une manière bien sensible, et j'ai déversé le mépris sur la reine, de telle sorte qu'il sera difficile qu'ils en obtiennent réparation. Je dois ajouter que j'ai trompé Grimbert plus souvent que je ne puis le dire. Quant à Isengrin, il est bien entendu que je ne lui ai donné le titre d'oncle que pour mieux le trahir. Je le fis moine à Elmar, où nous nous étions retirés du monde; mais il ne put supporter ce genre de vie. Je fis en sorte qu'il se liât les deux pieds de devant à la corde de la cloche. Il aimait tant à sonner qu il voulut apprendre à le bien faire. Il s'en tira à sa honte, car il sonna si violemment que tous ceux qui passaient dans la rue , ainsi que les habitants du couvent , crurent que c'était le diable , et coururent voir d'où venait ce tintamarre. En cette occasion , s'il ne se fût pas écrié
bien vite : Je veux me faire moiiieî on lui eût ôté la ■vie. Depuis je lui fis donner une tonsure dont il se souviendra long-temps, je puis l'assurer. Je lui fis brûler le poil de si près que la peau se crispa. Je lui jouai encore d'autres tours. Un jour sur la glace, je lui appris à pêcher, de telle façon qu'il ne put plus s'échapper. Cela lui valut encore un bon nombre de coups. Une autre fois je le conduisis chez le curé de Vianois, Dans tout le Vermandois, il n'y avait pas de prêtre plus riche. Chez lui était un gardemanger où se trouvait une quantité de morceaux de porc. Je l'avais souvent bien observé , et secrètement j'avais pratiqué un trou sous le garde-manger. J'engageai Isengrin à s'y glisser. Il y trouva plusieurs cuves de viande salée et beaucoup de jambons. Il mangea si avidement que, lorsquil voulut repasser par l'ouverture , il avait le corps si gros qu'il eut à regretter sa bonne chère. Étant entré affamé, il ne put sortir après s'être bien repu. Quant à moi, je courus au village, j'y fis grand bruit, et voici comment je m'y pris. Je fus où le curé se trouvait à table et dînait. On lui avait servi un chapon des plus beaux du pays. Il en mangeait souvent , 1 aimant beaucoup. Je m'en emparai sur la table, ce que voyant le curé , il se mit à crier : Au voleur ! attrapez-le , et battez-le bien ! qui vit jamais chose aussi étonnante ? Ce renard vient où je suis assis, et me vole dans ma maison même ! Sauctus spiritus me soit en aide , et le punisse de son audace ! A ces mots, il saisit un couteau sur la table et me le lança avec force. Le couteau vola au-
<f 181 ft.
dessus de ma tète et retomba au milieu du parquet. Le curé jura , tempêta et sécria de nouveau : Frappez ! saisissez-le! Moi, je menfuis. Il me suivit, et ayant ramassé le couteau , courut après moi jusqu'au lieu où était enfermé Isen{jrin. J'emportais le chapon ; mais comme il était trop grand et trop lourd , je fus obligé de le lâcher, bon gré , malgré. Ah ! ah ! monsieur le voleur, vous devez donc abandonner votre proie! cria le curé.
Je continuai la route que je voulais prendre. Comme le curé ramassait le chapon, il aperçut Isengrin quun grand mallieur menaça alors. 11 commença par lui jeter son couteau à la tète et lui creva un œil. Six personnes, qui toutes portaient d'énormes bâtons, suivaient le curé. A la vue d "Isengrin , il y eut un tel bruit que les voisins sortirent de leurs maisons , et se communiquèrent l'un à l'autre la nouvelle qu'un loup était pris dans le garde-manger du curé et qu'il s'était attrapé lui-même en s'enflant trop le ventre. Alors tous s'empressèrent d'aller voir cette curiosité. Isengrin fut battu d'une manière qui passait toute plaisanterie, et eut le corps couvert de contusions. Les enfants du village arrivèrent à leur tour , et pour s'amuser , lui bandèrent 1 œil blessé. Le mallieureux dut subir son sort. Enfin , loisqu'il fut à moitié roué, on le traîna à travers le trou. Il n'était pas encore à la fin de ses maux. On lui lia une pierre au cou , et on le laissa aller, en lâchant sur lui les chiens qui le poursuivirent en aboyant , tandis que Ton continuait à le battre sans miséricorde. Alors il tomba sur l'herbe
comme sü eût été raide mort , à la grande joie des enfants qui l'environnaient. Ils le prirent, le placèrent sur un brancard et le traînèrent à grand'peine à travers les broussailles et les décombres , puis l'abandonnèrent. Le loup demeura toute la nuit étendu dans un fossé hors du village. J'ignore comment il échappa. Depuis je parvins à l'engager à me jurer amitié pendant une année , sous la condition que je lui procurerais autant de poulets qu'il en pourrait manger. En conséquence de ce traité , je le conduisis en un lieu où je lui fis entendre qu'il y avait à l'intérieur de la maison deux poules et un coq qui se tenaient habituellement sur une grosse poutre vis-à-vis d'une lucarne de grenier. Je fis grimper Isengrin avec moi au haut de la maison. Je l'assurai que s'il se glissait par cette lucarne , il trouverait bientôt à satisfaire son goût pour les poules grasses. Il suivit mon conseil , sourit , entra dans le grenier, en risquant de se casser les jambes, et commença à tâtonner de tous côtés. Cependant comme il ne trouvait rien , il me dit : Neveu, cela a mauvaise apparence, je ne trouve pas de poules. Mon oncle, répondis-je, vous êtes trop pressé ^ avancez un peu plus avant^ on doit bien se donner quelque peine pour trouver du butin. J ai enlevé celles qui se trouvaient les premières. Il se laissa leurrer par ces paroles , et s'avança trop loin à la recherche des poules. Je prévoyais bien que je lui jouerais un tour, et par ma malice il tomba du haut en bas sur le plancher. Cette chute fit un tel bruit que tous ceux qui dormaient dans la maison, s'éveillèrent
cil sursaut , et crièrent que je ne sais quoi était tombé par la fenêtre dans la maison. Ils se levèrent et allumèrent de la lumière. Lorsqu'on eut aperçu Isen^rin, il fut presque battu jusqu'à mort.
Plusieurs autres fois je le mis en danger , et même plus souvent que je ne puis le dire. Néanmoins tout le mal que jai pu lui faire, je ne le regrette pas encore autant que d'avoir trahi dame Hersinde, sa femme , si jolie , et qu'il aimait plus que la vie. Dieu puisse-t-il me le pardonner ! 11 vaudrait mieux pour moi que cette action fût encore à faire , que d'être un fait accompli. — Si vous voulez véritablement venir vous confesser à moi , interrompit de nouveau Grimbert , il faut que vous vous exprimiez en termes plus clairs. Je ne sais ce que vous voulez dire \ vous employez des phrases si recherchées, mon oncle, que j'ignore quel péché vous avez commis avec cette femme. — Neveu Grimbert, répondit Renard, la différence serait-elle bien grande, si j'avais dit tout simplement : J'ai couché avec ma tante ? Tu es mon parent, et j'ai cru que cela te ferait de la peine de m'entendre dire des choses inconvenantes. Grimbert, j'ai achevé la déclaration de tout ce dont je me rappelle maintenant. Donne -moi l'absolution, je t'en prie , et inflige -moi telle pénitence que bon te semblera.
Grimbert était avisé et prudent. Il alla arracher une baguette dans une haie , en donna légèrement quarante coups à Renard , pour la punition de tous ses méfaits. Ensuite il lui donna consciencieusement
l'avis de s'amender, de veiller, de prier, de jeûner, et de montrer le droit chemin à tous ceux qu'il verrait s'en écarter. Il ajouta que dorénavant il devait bien se conduire , et abjurer le pillage. Renard promit tout ce que demandait Grimbert.
La confession terminée , ils se remirent tous deux en route pour aller à la cour du Roi.
A côté de la route qu'ils suivaient , se trouvait un couvent de soeurs noires^ maint et maint oie, coq, poule, chapon , cherchaient ordinairement leur nourriture aux environs de ce lieu. Le malin Renard le savait ^ aussi dit -il à son compagnon : Pour aller à la cour par le chemin le moins long , nous devons prendre par ici. Par cette supercherie , il amena Grimbert près de la grange à l'extérieur de laquelle se promenaient tranquillement les poulets. Bientôt le compère les eut en vue. Il commença à tourner les yeux de tous côtés. Un coq jeune et gras s'était un peu écarté du reste de la troupe : Renard sauta soudainement sur lui avec tant de force que la poussière lui sortit des plumes. Mon oncle, s'écria Grimbert , vous m'enragez ! Pervers que vous êtes ! voulez-vous de nouveau, pour une poule, retomber dans ces énormes péchés dont vous vous êtes lavé tout-à-l'heure par la confession ? En vérité , votre repentir doit en être bien grand! — Renard répondit : En conscience , je l'avais oublié , cher neveu , prie Dieu qu'il me pardonne , cela ne m'arrivera jamais plus !
Ils firent alors un détour en traversant un petit pont. Combien de fois Renard ne tourna- t-il pas la
tète vers l'endroit où étaient les poules! Il ne pouvait parvenir à se dompter. Après tout, il devait bien se conformer à ses mœurs -, je crois que quand même on lui eût coupé la tète , elle aurait volé vers les poules, aussi loin que possible. Grimbert vit ces dispositions et dit : Vilain glouton , pourquoi tournez-vous ainsi toujours les yeux ? — Tu fais mal , répondit Renard, de méconnaître ainsi mes sentiments , et de troubler ma prière. Laisse-moi donc achever de lire deux pater noster pour les âmes des poules et des oies du couvent, que j'ai souvent enlevées par pure malice à ces saintes nonnes. Grimbert avait beau se fâcher. Renard tournait toujours la tète en arrière. Enfin ils arrivèrent sur la vraie route qu'ils avaient quittée quelques instants auparavant, et se dirigèrent vers la cour. Renard tremblait bien fort en approchant de sa destination, où il s'attendait à mal passer son temps.
Lorsque l'on apprit quil était arrivé avec Grimbert le blaireau, je crois qu'il n'y eut personne, quelque débile ou malade quïl fût, qui ne se disposât à porter plainte contre lui. Il fit néanmoins bonne contenance , et dit à voix haute et d'un air plein de courage à son compagnon : Conduis-nous par la rue la plus large. Il s'avançait fièrement , comme s'il avait été le fils du Roi , et qu'il n'y eut rien à sa charge. Il alla se placer debout devant Noble le lion, et lui parla en ces termes, d'un air assuré : Que Dieu, qui a créé toutes choses , vous accorde, seigneur Roi, longue vie et prospérité ! Je vous salue , ô mon prince , et je ne suis pas indigne de cet liormeur , car aucun
monarque n'a un serviteur aussi dévoué que je l'ai toujours été et que je le suis encore. Je l'ai prouvé en mainte occasion. Cependant ceux qui sont ici présents, me raviraient volontiers votre bienveillance, si vous vouliez les en croire. Mais ce ne sera pas vous qui en afjirez ainsi. Dieu doit vous en récompenser ! Il ne convient pas aux tètes couronnées d ajouter foi trop légèrement à ce que rapportent des fripons ou des méchants. Que le ciel entende mes plaintes ! de nos jours il n'y a que trop de pervers qui cherchent à faire tort à la réputation d'autrui. Ceux-là ne seront pas crus qui ont tout gagné par dinjustcs moyens au milieu des cours. La méchanceté est innée en eux: Dieu les punira de déchirer ainsi les honnêtes gens, et leur donnera la récompense qu'ils méritent.
Le Roi l'interrompit : 0 Renard , Renard , incorrigible méchant ! combien ton extérieur et tes paroles sont agréables ! mais cela ne pourra l'aider non plus qu un fétu de paille. Tes flatteries sont inutiles. Ce ne sera point ainsi que je deviendrai ton ami. Il est vrai ([ue tu aurais pu me servir dans les bois , pour des affaires de quelque importance ^ mais quoi ! tu n'as pas même pu observer la paix que j'avais juré de maintenir.
Hélas! quelles douloureuses pertes n'ai -je pas faites! s'écria tout à coup Canteclair. Seigneur Canteclair , dit le Roi, gardez le silence, ne m'interrompez pas, et laissez-moi lui expliquer tous ses méfaits. Oui, monsieur le voleur , malin Renard , tu as prouvé combien tu m'aimais et me respectais par la manière
dont tu as traité mes messagers le pauvre Tibert et le seigneur Brun dont la tête saigne encore ! je ne perdrai pas mon temps à t'accuser: je pense qu'encore aujourd'hui ton cou paiera pour tout le mal que tu as commis.
Nouiine Patrmn, Christum^Filefçi^i-ce ma faute si la tète de mon seigneur Brun saigne encore ? s'il était bon à quelque cliose , il se serait vengé avant de se jeter à leau , lorsqu'on Ta battu et insulté. Quant à Tibert le matou que jai reçu et hébergé, s il est sorti pour aller voler le curé, sans que je le lui conseillai , et que celui-ci Fen a puni, au nom de Dieu , dois-je en être responsable ? Dans ce cas , je pourrais bien accuser mon bonheur. Roi Lion, continua Renard , qui doute que vous ne puissiez ordonner de mon sort ce qu'il vous plaira, quelque puissant même que je puisse être ? Vous pouvez mabaisser ou m'élever, que vous vouliez me bouillir, me rôtir, me pendre ou m'arracher les yeux , je ne puis vous échapper. Tous les animaux sont sous votre puissance; vous êtes fort et je suis faible ; j'ai peu de secours à attendre et vous pouvez tout. Par Dieu , quand même vous me tueriez sur la place, ce serait une faible vengeance !
Au milieu de ce discours , Belin le bélier sauta de sa place, et dame Hawi, sa femme, le suivit; allons tous maintenant, s écrièrent-ils , exposer nos sujets de plaintes! Brun et ses parents se levèrent aussitôt, ainsi que Tibert 1 "impitoyable , Isengrin , sa femme , Forcondet le porc-épic , le corljeau Tiercelin, Paneer le castor , Brunei l'oie , le lapin , le rat d'eau , la buse ,
l'unicorne, seigneur Hossel , Dieveline sa jolie femme, Canteclair et trois de ses enfants ^ ces derniers faisaient beaucoup de bruit. Ensuite les autres animaux de plus petite espèce accoururent aussi tous ensemble devant la barre , pour accuser ouvertement Renard en présence du Roi.
Chacun se mit alors à débiter son plaidoyer. Jamais on n'entendit de discouis aussi éloquents de la part des animaux, ni daussi bonnes raisons que celles développées tour à tour par Renard et ses adversaires. Il me serait très-dilFicile de les répéter , aussi abrégerai-je la matière. D'excellents motifs pour et contre se mettaient en avant des deux côtés. Les plaintes des animaux étaient appuyées de bonnes preuves, ainsi que cela devait être.
Après cela, le Roi réunit ses hauts barons pour juger l'affaire. Ils décidèrent que l'on construirait une potence solide et élevée , et qu'on y pendrait par le cou Renard le malicieux compère.
Maintenant la partie était perdue pour lui. Après cette condamnation , Grimbert le blaireau et les plus proches parents de Renard quittèrent la cour , car ils ne pouvaient supporter l'idée qu'on le pendit à leurs yeux comme un voleur.
Cependant un grand nombre en était charmé. Le Roi, qui était doué de beaucoup de prudence, en voyant que tant de jeunes gens, parents du condanmé, prenaient congé de lui , réfléchit et se dit à lui-même : .l'ai besoin ici d un bon conseil. Quoique Renard soit bien méchant, il a plusieurs parents estimables.
Cependant Tibert, impatient , dit à ses collègues: Pourquoi donc ètes-vous si lents , Isengrin et vous seigneur Brun. Renard connaît maints tours et le soir approche. Le condamné est ici , mais il échappera s il fait seulement trois pas sans que vous ayez l'œil sur lui ; sa malice est si grande et il en sait tant , qu'une fois parti , vous ne le rattraperez plus. Si l'on doit le pendre, qu'attendez-vous? Avant que l'on ait pu préparer une potence, il fera nuit. Isengrin , qui avait de bonnes intentions , répliqua : 11 y a une potence ici près. Puis il soupira. Seigneur Isengrin, dit Tibert, vous avez Tàme affectée , cependant ce fut Renard qui, après avoir arrangé toute l'affaire, alla lui-même jusqu'au lieu où l'on pendit vos deux fi'ères Rume et Widelanke^ il est temps de l'en remercier. Si vous aviez de l'énergie , ce serait déjà fini , et l'on ne verrait pas là, debout, le condamné. Que venez-vous donc nous apprendre , répondit Isengrin , si nous avions un lacet , il y a long-temps que son cou saurait ce que pèse son corps.
Renard , qui pendant tout ce temps avait gardé le silence, prit alors la parole : Messieurs, abrégez ma peine : Tibert a une forte corde qu'il porta autour du cou , et qui lui causa bien du déboire dans la maison où il mordit si cruellement le curé. Seigneur Isengrin, marchez en avant, et que cela ne vous attriste pas, non plus que vous , Brun , qui allez tuer Renard votre neveu , cet impitoyable vaurien.
Le Roi les interrompit , et dit d'une voix émue : Faites- vous accompagner par Tibert ^ il pourra mon-
-^ 190 ft^
ter à l'échelle et porter la corde , ainsi il n'y aura pas le moindre embarras. Allez en avant Tibert , et apprêtez tout, je serais fàcliéque vous oubliassiez quelque chose. Isengrin s'adressant à Brun : Par la tonsure ecclésiastique que j'ai sur la tète! il n'y a pas de meilleur avis que celui que Renard a donné lui-même tout-à-rheure. Nous lui donnerons ce quïl désire (1). En avant donc et satisfaisons-le! Brun ajouta : Tibert, mon neveu, prends la corde, tu nous accompagneras. Renard me paiera aujourd'hui mes joues arrachées et mon œil crevé. Allons et suspendons-le si haut que tous ses amis puissent l'apercevoir ! — Allons, répéta Tibert , il l'a bien mérité. A ces mots, il s'empara de la corde, et ne fit de sa vie une besogne avec autant de plaisir. Maintenant ces trois messieurs étaient prêts, c'est-à-dire le loup , le matou et Tours qui avait appris à ses dépens ce qu'il en coûte de voler du miel. Isengrin , avant de quitter la cour, ne manqua pas de recommander à tous ceux qui s'y trouvaient, de bien surveiller Renard. Il dit à dame Hersinde, sa femme, de se tenir près du condamné, sous peine de la vie, et de ne pas le quitter un instant pour quelque motif que ce puisse être.
Renard, en entendant ces recommandations, dit d'un ton bref et de manière que tous les spectateurs
(I) Le texte porte : Hem hnujet voor cloosterbier. Expression proverbiale, doiit nous ne pouvons donner une explication satisfaisante. M. Willenis en avait trouve une qu'il a mise dans sa traduction ou imitation en vers llamands de la première partie du Roman du Renard, mais comme il ne l'a pas reproduite, il y aura probablement renoncé.
rcutcndissent : Seigneur Isengriii , iie soyez pas si dur^ quoique ma mort vous fasse plaisir, et que vous m'ayez amené en cette situation périlleuse , je suis sur que si ma tante veut se rappeler quelques anciennes circonstances, elle ne voudra me faire aucun mal. Isengrin, mon doux oncle, vous avez bien peu de considération pour votre neveu ^ vous aussi, seigneur Brun, ainsi que vous , seigneur Tibert. Tous trois vous êtes la cause que l'on va m oter la vie. J'espère que par cette expiation, quiconque a quelque chose à m'imputer, me pardonnera. Quant à vous , Dieu le sait, vous devez être tous trois honnis (1). Dépêchez-vous d'exécuter le jugement. Mon cœur est tranquille. Je dois mourir une fois. Mon père , lorsqu'il perdit la vie, fut aussi absous de tous ses péchés. Allez, piéparez la potence, ou bien si vous m'épargnez encore quelques instants, vous courrez risque de devoir vous échapper vous-mêmes de toute la vitesse de vos jambes. Isengrin répondit : Amen. Amen ! répéta Brun , et que celui qui voudrait retarder Texécution s'éloigne! Dépêchons, s'écria Tibert, et à ce mot ils se mirent à courir en avant tout joyeux. Cependant le dernier avait le pied pesant , à cause de la corde dont il était chargé , mais la bonne volonté ne lui manquait pas. Renard regardait en silence courir ses ennemis qui désiraient si ardemment lui voir le
(1) L'imprécation : Geonnecrt ^vcrdi ! soyez honni ! est punie dune amende de cinq escaliiis dans la keure du duc Jean, de l'année 1292. Voyez le Codex diplomaticus, à la suite de rédition de van Heelu, de Willems. p. 542.
lacet autour du cou. Cela n'aura pourtant pas lieu , tlit-il en lui-môme. Ah ! quels écervelés ! heureux celui qui sautera et courra le dernier. Si je vis, ils finiront par me payer leurs excès et leur méchanceté , à moins que mon adresse ne m abandonne. Je veux leur prouver que je puis encore trouver un bon tour. Pendant l'anxiété que j'endurai cette nuit , j'ai découvert le moyen à employer, après de profondes réjElexions. Si ma ruse réussit, comme je l'espère, quoique le Roi soit fin et prudent , je parviendrai à le frapper d'étonnement
Alors Noble fit sonner de la trompette pour donner le signal d'emmener Renard, qui aussitôt prit la parole: Laissez-les, Sire, préparer d'abord la potence à laquelle je dois ôtre suspendu \ pendant ce temps je ferai ma confession au peuple rassemblé , afin d'obtenir l'absolution de mes péchés.
11 vaut mieux que tous entendent le récit de mes vols et de mes trahisons ; ainsi l'on ne pourra par la suite accuser personne de ce que j'ai moi-môme commis.
Parlez, je vous le permets, dit le Roi, Renard , debout, regarda tout autour de lui d'un air triste , puis dit à haute voix : Que le Seigneur m'assiste ! il n'y a personne ici , ami ou ennemi , envers lequel je ne sois coupable d une ou d'autre manière. Cependant, écoutez tous, seigneurs, que je vous apprenne comment moi , malheureux Renard, je devins méchant. Je fus toujours un enfant courtois. Lorsqu'on m'eut sevré , j'allai jouer avec les agneaux
pour entendre leurs bêlements. A la fin j en mordis un. Je commençai par Icclier le sang'. Il était si fort de mon goût et me parut si bon, que je mangeai aussi la chair. J'appris par là à être friand au point que je courais dans les bois dès que j'entendais la voix d'une chèvre. Je mordis deux petits boucs. Je fis encore plus le troisième jour, et devins de plus en plus hardi et méchant, déchirant poules, oiseaux, oies, partout où je les trouvais. Enfin ma dent devint si sanguinaire, si impitoyable, et si terril>le que je dévorais tout ce qui me tombait sous la patte : tout ce qui me paraissait bon , était de mon goût. Plus tard, j'allai un jour avec Isengrin durantune froide brume d'hiver, du côté de Basele (1), sous un arbre. Il croyait être mon oncle et commença à me développer les degrés de notre parenté. Là nous devînmes compagnons, et je puis à bon droit m'en repeutir. Nous nous jurâmes une amitié à l'épreuve, et commençâmes à marauder ensemble. Il volait les grandes pièces et moi les petites. Ce que nous gagnions à la chasse était en commun. Quand nous faisions le partage, j'étais bien content si je parvenais à obtenir la moitié de ma part.
Lorsque Isengrin avait pris un veau , un mouton ou un bélier, il grognait, se mettait en colère, et me faisait une si vilaine et méchante mine, qu'il finissait par me faire quitter la place.
Néanmoins je m'en embarrassais peu ^ j'ai laissé passer tant de choses ! Lorsqu'une plus grande proie
(1) A deux lieues de Denderrrionde.
avait été prise par mon oncle et moi , telle qu'un bœuf, ou un cochon , il allait s'asseoir tranquillement à coté, avec sa femme, dame Hersinde et sept enfants. Je pouvais à peine obtenir une des plus petites côtes que ses enfants avaient déjà rongées. Voilà les maigres profits que je faisais. Cependant je n'étais pas dans le besoin. Mon amour pour mon oncle était très-grand , quoiqu'il m'en sache bien peu de gré aujourdhui.
J "étais habitué à bien manger^ car, ô Roi, il faut que vous le sachiez , j'ai tant d'or et d'argent à ma disposition , qu'à peine un chariot l'emporterait en sept fois. — A ces mots, le Roi l'interrompit vivement: Renard , d'où vous vient ce trésor ? celui-ci répondit : je vous le répète , si vous désirez le savoir aussi bien que moi , laissez -moi achever^ rien ne restera caché de mes actions. Ce trésor était volé , et s'il n'avait été volé , en vérité l'on aurait attenté à vos jours , de manière à désoler tous ceux qui vous connaissent. Hélas, cher Renard! dit la Reine tout émue, que dites-vous, que nous apprenez-vous là? je vous supplie, par votre propre danger, de nous dire. Renard , et de nous déclarer, au nom de celui qui sauvera votre âme , toute la vérité sur cette affaire. Dites vite si vous avez connaissance de quelque tentative de meurtre, ou de quelque complot contre la vie de mon seigneur? Faites-le nous connaître avec franchise !
Écoutez maintenant comment Renard s y prit pour tromper chacun , et s'attirer par son adresse 1 amitié
du Roi et son pardon , comment il mit Brun et Isengrin dans une dangereuse passe, sans qu'ils en pussent mais, et finalement les fit haïr et détester par le Roi.
Ces seigneurs, maintenant si fiers, qui voulaient faire boire une coupe d'amertume à leur ennemi Renard, verront leur dessein tourner à leur propre honte , par la malice de celui-ci.
Les traits empreints d'une profonde tristesse , il continua : Noble Reine, lors même que vous ne m'auriez pas conjuré de parler, je suis un malheureux qui veut mourir et ne rien avoir sur la conscience. S'il en arrivait autrement, que j'en reçoive la punition dans l'enfer si abondant en tortures ! Si le Roi voulait ordonner qu'on fit un peu de silence, je dirais comment ses propres sujets se proposèrent de lui donner traitreusement la mort. A la vérité ceux qui ont donné les plus mauvais conseils sont de mes plus chers parents , et j'aurais bien de la peine à les accuser, sans la crainte de l'enfer où l'on nous apprend que souffrent ceux qui meurent sans découvrir le meurtre dont ils ont connaissance.
Le Roi se sentit un poids sur le cœur et dit : Renard, ta déclaration est-elle véritable ? — Vous me demandez si je dis vrai ! réphqua celui-ci ; vous voyez bien dans quelle position je me trouve? Ne croyez pas, ô Roi , quoique je sois un malheureux, que je puisse souffi'ir un pareil complot. Pensez-vous que je voudrais me charger lame de ce fardeau , pour le long voyage que je vais entreprendre ? En vérité , vous seriez dans l'erreur.
Par le conseil de la Reine qui voyait avec terreur le danger supposé du Roi, il fut ordonné que personne ne se permît de souffler le plus petit mot, jusqu'à ce que Renard eût dit tout ce qu'il avait à dire. Tous alors se turent. Notre compère était retors en malice, il vit que sa position était belle, et continua en ces termes : A présent que le silence règne , et puisque cela plaît au Roi, je vais vous faire connaître , en n'épargnant personne , une horrible trahison. Que celui qui se sent coupable , tremble !
Vous allez voir, lecteur, comment Renard trahira ses parents , pour arriver à ses fins , et dénoncera même un de ceux qui lui étaient les plus chers, Grimbert le Blaireau , son ami depuis long-temps. Il en agissait ainsi parce qu'il voulait qu'on ajoutât foi à ses paroles, lorsqu'il serait question des ennemis dont il voulait tirer vengeance. Ecoutez de quelle manière il commença : Jadis mon père trouva dans un lieu bien caché le trésor du roi Ermenrik (1). Après cette découverte, il devint bientôt si soucieux et si fier, qu'il méprisait tous les animaux ses compagnons d'autrefois. Il envoya en message devers l'ours, Tibert le matou , dans les Ardennes , ce pays sauvage. Il l'a-
(1) Roi des Gots, selon Saxo Grammaticus, lequel, ayant ramassé d'immenses trésors , fit bâtir un château pour les y garder. Dans les miracles de St-Bavon, écrits au dixième siècle (ActaBened., sect. II, p. 407), on trouve que ce monarque avait un château à Gand : « Ferunt autem Agrippam quondam Romanorum ducem in eo loco castium condidisse, Gandavumque appellasse. At alii Hermenricum rcgom in eo arcem imperii sibi tradunt instituisse. « Voyez Chroniq. de St-Bavon, à Gand, par Jean Thielrodc, p. 93-95
vait chargé de le saluer de sa part, en linvitant à se rendre en Flandre, s'il voulait être nommé roi. JSrun fut très-joyeux de cette nouvelle, ayant souvent souhaité voir se réaliser ce projet. Il se dirigea donc vers la Flandre, vint au beau pays de Waes , où il trouva mon père qui avait aussi mandé le sageGrimbert etisengwn à la robe rousse. Tibert le matou était le cinquième.
Tous se réunirent en un hameau appelé Hyfte (1), et pendant une nuit obscure, ils tinrent conseil entre ce lieu et Gand.
Le pouvoir et Tinfluence de l'enfer les conduisaient. Là , au milieu d'une grande plaine déserte, ils jurèrent chacun la mort du Roi. Voici maintenant le comlîle de la méchanceté. Mon père promit qu'en prodiguant l'or et l'argent , il saurait se défaire des parents du Roi, qui tacheraient de vouloir s'opposer aux mesures qu'ils avaient prises. Je dois vous expliquer comment je parvins à le savoir. Un jour, le matin de très-bonne heure, il arriva que mon neveu le Blaireau s'enivra en buvant trop de vin , et dévoila tout, sous le secret, à ma femme Ermeline, durant une course qu'ils faisaient ensemble sur la bruyère. Ma femme proniit que le secret serait fidèlement gardé ; mais dès qu'elle fut arrivée dans le bois où je me trouvais, elle me raconta l'aflïiire de point en point , et à voix basse. Son récit était si vrai , que mes cheveux se dressèrent de terreur : mon cœur devint aussi froid que la glace.
(1) Aujourd'hui ce n'est plus qu'un petit bourg près de Dcsteldonk et Loochristy.
O vous qui m'écoutez ! faites attention à ce que je vais dire. Les grenouilles jadis vivaient libres. Elles se plaignirent de n'avoir pas de Roi , et adressèrent à Dieu tant de plaintes et de cris , qu'il leur en donna un qu'elles menaient à leur gré. Jeunes et vieilles crièrent plus fort , et firent encore plus de bruit. Dieu exauça de nouveau les grenouilles , et leur envoya pour chef une Grue qui les dévorait et les dispersait partout où elle pouvait les trouver , aussi bien dans l'eau que sur terre.
Jamais la Grue ne faisait grâce. Les grenouilles se repentirent alors, mais trop tard. Ce peuple, libre jadis, devra dorénavant vivre sous le pouvoir de la Grue, et redouter constamment son souverain.
Quant à vous , Messieurs , pauvres et riches, j'avais peur qu'il ne vous arrivât la même chose, et je pris à cœur les intérêts de tous. Voilà ce que j'ai fait pour vous, et j'en reçois une bien triste récompense.
Je connaissais Brun comme un être faux , méchant et plein de toute espèce de malice. Je pensai : s'il devient notre seigneur, il est bien clair que nous sommes tous perdus. Je sais combien le Roi est noble de cœur, doux et compatissant pour tous les animaux, et je réfléchis que sous tous les rapports c'était un mauvais échange qui ne pouvait que nous porter préjudice. C'est pourquoi je mis mon esprit à la torture, et mon cœur se remplit de soucis pour trouver le moyen de contreminer cette trahison et d'empêcher l'exécution des coupables projets de mon père , qui voulait faire un roi d'un rustre et d'un traître. Je
priai Dieu de conserver la vie du souverain, mon seigneur. Je savais bien que si mon père conservait la possession de son trésor, les conjurés prendraient si bien leurs mesures et arrangeraient tout de manière que Noble finirait par être assassiné. Souvent j 'étais plongé à ce sujet dans de profondes réflexions , pour chercher à découvrir où il était caché. J'épiais soigneusement toutes les démarches de mon père. Je dressai des embûches dans plus d'un bois , dans maintes haies, dans les plaines comme dans les terrains boisés , partout enfin où mon père , vieux finaud , avait coutume de faire ses courses. Pendant le jour et pendant la nuit j'étais à l'affût.
Un jour que je m'étais ghssé sous de la fougère, et étendu tout de mon long par terre , plein du désir d'apprendre quelque chose au sujet du trésor que je convoitais , il arriva que j'aperçus mon père sélançant lioi*s d'un trou. Mon espoir s'accrut en le voyant ensuite agir comme je vais vous l'expliquer. Il regarda d'abord de tous cotés , pour voir si personne ne se trouvait dans les environs. Puis il s'en alla, bouchant l'ouverture avec du sable, et la mettant au même niveau que le reste du terrain. Il n'avait pas la moindre idée que je voyais tout. Avant de quitter la place il eut soin d'effcicer avec sa queue, les traces que laissaient ses pieds sur le sable.
J'appris là du vieux rusé un petit tour de maître que j'ignorais auparavant.
Après cette opération, il se dirigea vers le village, où il y avait force bons coqs et de grasses poules.
Aussitôt que j'osai me remuer, je m'élançai vers le trou , ne voulant pas rester plus long-temps clans le doute , et je me mis à l'œuvre. Je creusai avec mes pieclset me glissai dans l'ouverture dès qu'elle fut de dimension à me laisser passer. J y trouvai un riche butin ; de l'or et de l'argent en telle quantité que personne ici , si vieux qu'il soit, n'en a jamais tant vu. Alors je ne me reposai ni jour ni nuit pour en extraire et en emporter une partie , sans charrette ni chariot ^ je travaillais de toutes mes forces , et sans cesse.
Dame Ermeline , ma femme , m'aida dans ce labeur. Nous nous donnâmes bien de la peine avant que nous fûmes parvenus à transporter cet immense trésor dans une autre cachette. Nous l'enterrâmes sous une haie dans un lieu bien à l'écart. Alors je pus me croire maître du trésor.
Voici maintenant ce que firent ceux qui trahissaient le Roi. Le seigneur Brun envoya secrètement des messagers de tous côtés pour engager ceux qui désireraient avoir une solde , à se réunir à lui. Il promit de distribuer d'une main libérale l'or et l'argent.
Mon père parcourut tout le pays, portant des nn'ssives de Brun. Combien peu il soupçonnait que son trésor était découvert et emporté pendant ce temps ! Sans cela, il eût pu acheter la ville de Londres tout entière. Voilà ce qu'il gagna à ces courses. Il visita chaque coin entre l'Elbe et la Somme , et recruta un bon nombre de braves soldats alléchés par l'or qu'il annonçait devoir lui arriver de jour en jour. Au com-
meuceiiicnt de l'été , il revint retrouver Brun et ses alliés. Il raconta les grandes peines, et les nombreux soucis qu'il avait eus dans le pays saxon , où beaucoup de chasseurs battaient à chaque instant les campagnes avec leurs chiens qui lui firent courir de grands dangers. Après avoir tout raconté , il montra ses listes d'enrôlement qui furent très - agréables à Brun, car il y vit plus de 1200 noms d animaux tous parents d'Isengrin aux ongles aigus et à la large gueule, sans compter les chats et les ours qui étaient du parti de Brun, ainsi que les renards et les blaireaux de la Thuringe et de la Saxe. Ceux-ci avaient tous juré que si on leur avançait vingt-quatre jours de solde, ils seraient en masse aux ordres du futui'roi. Je fus à même, Dieu merci! d'apprendre tous ces détails. Mon père ayant terminé son message, courut retrouver son trésor ^ mais en arrivant au lieu où il l'avait laissé, il ne le trouva plus , et le trou même était détruit. A quoi bon m'étendre davantage sur cet objet ? Mon père fut d'abord saisi d'une grande colère, à laquelle succéda bientôt une si profonde tristesse , qu'il se pendit de désespoir.
Ainsi le complot demeura sans exécution. Remarquez maintenant mon malheur ! Le seigneur Isengrin et le traître Brun sont aujourd hui dans le conseil privé du Roi , et le pauvre Renard va bientôt perdre la vie !
Le Roi et la Reine, qui voulaient faire profit de cette confession , conduisirent Renard à part , et le prièrent de persévérer dans ses bonnes intentions, en
leur désionant où se trouvait actuellement le trésor. A cette proposition , celui-ci répondit : Voulez-vous que je vous découvre mes richesses , à vous qui me faites pendre ? je serais bien insensé ! — Non , Renard , dit la Reine , mon seigneur vous laissera la vie, vous pardonnera gracieusement , mettra sa colère en oubli , et par la suite, vous entrerez encore plus avant dans ses bonnes grâces. Je ferai ce que vous me conseillez , ô Reine , répliqua Renard , si le Roi promet à cette heure , en votre présence , de m'accorder son pardon , et de consentir à oublier toutes mes fautes , alors je lui indiquerai où se trouve le trésor. Je me fourvoierais, dit le Roi , si je me fiais trop au Renard; le vol , la rapine et le mensonge sont innés en lui. — Quoiqu'il se soit montré félon bien des fois, seigneur, répliqua la Reine , il me semble que vous pouvez le croire aujourd'hui. Vous venez d'entendre comment il n'a pas hésité à accuser le Blaireau, son ancien ami et même son père , de haute trahison , tandis qu'il eût été facile de s'en prendre à d'autres animaux , s'il eût voulu être traître ou méchant.
Gentille dame, répondit le Roi, quand même j'agirais contre mes intérêts, si vous le jugez à propos, j'abandonnerai l'affaire- à votre clémence, et je m'en rapporterai encore pour cette fois à la véracité de Renard ; mais je lui garantis que, s'il joue quelqu'autre mauvais tour, tous ceux qui lui appartiennent, jusqu'au dixième degré , me le paieront.
Renard éprouva une grande joie en voyant que le Roi était gagné , et répliqua : Seigneur, je serais bien
insensé si je ne me conduisais pas de manière à mériter votre générosité. Noble lui donna alors un fétu de paille en si{^ne de pardon de tout ce qui s'était passé (1).
On peut aisément s'imaginer la joie de celui qui échappait ainsi à la mort. Elle fut extrême lorsqu'il se vit libre. 0 Roi! s'écria-t-il, Dieu vous récompensera de la faveur que vous et la Reine me faites. Je vous jure sur ma foi , que vous êtes bien généreux. Il n'est personne sous le soleil auquel je désire autant qu'appartiennent mon trésor et mes services qu'à vous et à votre épouse. A ces mots il ramassa un brin de paille , et le donnant au Roi : Prenez ceci, dit-il , mon seigneur, je vous le donne par dessus le trésor que posséda jadis Ermenrik. Le Roi accepta le tuyau de paille et remercia Renard d'un air qui signifiait : Ceci m'assure la possession du trésor !
Quant à Renard, il avait une telle allégresse au cœur, c[u'on put remarquer sur ses traits combien il était sur de la réussite. Seigneur, reprit-il , prêtez-moi toute votre attention pour ce qui me reste à dire.
Dans la partie orientale de la Flandre se trouve un bois qui s'appelle Hulsterloo. Vous pourriez à bon droit vous réjouir s'il était possible de vous en rendre maitre (2). Non loin de là, une source nommée Krie-
(1) Donner un tuyau de paille était jadis on Flandre un symbole de pardon et de bienveillance. Le Iloi suit ici Tusagc établi pour faire jjràcc. Nous verrons un peu plus loin que Renard en agit de même dans une autre occasion, \oyez h ce sujet, llapsaet. Analyse, tome 1, p. 357, et Grimm, Recbtst^tcrlbiimer, p. 121 et suiv.
(2) Ce lieu se trouve sur la liste des pèlerinages, dans le U'itle
keput, coule vers le sud. Je ne veux rien omettre de la vérité. C'est un des lieux les plus déserts qu'il y ait dans le royaume. Quelquefois il se passe une demi année sans qu'homme ni femme , ni aucun être vivant approche de cette source, excepté le hibou et la cliouette , qui y font leur nid dans les broussailles , de même que quelques autres oiseaux qui aiment les lieux sombres et écartés, et y cherchent un refuge. Là est caché mon trésor. Comprenez bien ceci, la chose est importante. Cet endroit s'appelle Kriekeput. Vous vous y rendrez avec ma femme. Je ne connais personne de plus propre pour être votre guide. Au nom de Dieu , ô Roi ! comprenez-moi bien ; allez-y vous-même, et lorsque vous arriverez auprès de la source , vous remarquerez de jeunes bouleaux tout auprès. Dirigez-vous de ce côté. A leurs pieds se trouve enterré mon trésor. Vous creuserez et enlèverez une partie de la mousse dun côté. Vous trouverez alors ])eaucoup d'ornements en or dune grande beauté, la couronne que portait le roi Ermenrik , et plusieurs autres objets en pierreries et en or que l'on n'achèterait pas pour mille marcs. Lorsque vous serez en possession de ces richesses , combien de fois ne direz-vous pas en vous-même, 6 mon souverain! Ah ! Renard,
loeli des archives de Gand. Un grand bois entre Beerncm et Wildenborg, contre le canal de Bruges, se nomme Hulsterloo ; un autre Hulstcrloo était situe autrefois près de Kieldreclit, et l'on y allait en pèlerinage au treizième siècle et au commencement du quatorzième. Voyez la carte de Sanderus, t. 3, p. 25G, et \\ arnkœnig, t. 1. Le mot Kriekeput est le non^d'une source: on trouve encore sur la même carte de Sauderns, un l.rcl;e ou petit canal près du même lieu.
fidele Renard , qui avez enterré ici ce trésor sous lu mousse , que Dieu vous récompense , et exauce vos vœux ! Noble répondit aussitôt : Renard , si j'entreprends ce voyage, vous devez m'accompagncr et m'aider à déterrer le trésor. Je ne pense pas que je puisse jamais trouver l'endroit que vous indiquez. J'ai entendu nommer Aix-la-Chapelle (1) et Paris, est-ce près de là ? Si je comprends bien , vous cherchez adroitement à me tromper et à m'induire en erreur. J ai quelque soupçon que Kriekeput pourrait bien être un nom supposé. Cette réponse ne plut pas à Renard , qui répliqua d'un air piqué : Sans doute ^ vous êtes aussi près de la vérité que Colofjne du mois de Mai (2). Croyez-vous que je veuille vous indiquer la Lys en vous parlant du Jourdain ? Je vous donnerai , je pense , des preuves suffisantes et bien authentiques que ce que j'avance est publiquement connu.
(1) Dans récUtion allemande en prose, p. 145. le Roi repond : J'ai parcouru bien des contrées, mais la Flandre m'est tout-h-fait incoimue. La traduction latine porte :
Tot urbium prœstantium Audivimus cognomine, Antverpiam, Coloniam , Bononiam . Lutetiam, Romamque mundi principem.
L'ancienne édition hollandaise en prose parle de Ziericzée.
(2) Locution ironique semblable à celle qui se trouve dans le Reinardus, p. 115 et 283.
et : lu ter Pascha remisqiie feror
Inter Clion'acimi et saucti fcsta Johanni ohit. J'ai entendu dire h un habitant de Valenciennes : Cela s'est passé entre Slaubeuge et la Pentecôte. Dans l'ancienne édition flamande , il y a : vaii Roomen tot Meye.
Il s'écria alors d'une voix forte : Couart ! viens ici , parais devant le Roi !
Les animaux présents voyaient tout ceci avec étonneraent, et ne savaient trop qu'en penser. Couart sWança avec crainte ; il ignorait ce que le Roi voulait de lui : As-tu froid, lui dit Renard, pour {remisier ainsi. Ne crains rien, réjouis-toi au contraire, et dis la vérité à mon seigneur le Roi^ il l'ordonne par la foi que tu dois à ma femme , et par celle que je dois à mon souverain. Dis-lui donc , si tu sais où se trouve le lieu nommé Kriekeput ? Couart répondit : Si je le sais! sans doute, comment en serait-il autrement? N estce pas prés de Hulsterloo (1) près d'un marais (moer), dans un lieu désert ? J'y ai eu bien des choses à endurer , la faim , le froid et la misère pendant un si grand nombre de jours que je ne puis l'oublier. Comment ne penserai-je plus à Reinout de Ries qui, en ce lieu , battit de la fausse monnaie , avec laquelle il trompa tout le monde (2). C était avant l'époque à laquelle je fis amitié avec Rine qui me prit plus d'un morceau... Hélas ! interrompit Renard (3), aima-
(1) Dans un di[)lümc de Thierri d'Alsace de 1136 (Miraeus diploin. 1, [1. 177), on donne à l'abbaye de Troncbienne, près de Gand : Locum quemdam sacra religioni congruumin fundo AVasise situm, inter silvam quae dicitur Conegesftirst et villam Bardaracra nunc Salechem vulgô norainatum. Et plus loin : lUum locum qui dicitur Ilulsterloe, cum silvis et moer et pratis et pascuis et caeteris appendiciis inter prœdicta loca sitis. Voyez encore Miraeus, 1, p. 104.
(2) Dans Reineke, ce personnage est appelé Symonet; dans la traduction latine, Sylviiis iitroque gressu claudicans ; et dans la vieille édition en prose, père Symonet de Vries.
(3) Il y a une grande adresse dans cette interruption de Renard
ble Rine, cher compagnon, joli petit chien ! sj vous étiez maintenant ici , ce que Dieu veuille , vous parleriez aussi en ma faveur. Par votre témoignage, Rine, vous prouveriez que jamais je ne fus si méchant de faire quoique ce soit qui pût irriter le Roi avec justice contre moi. Quant à toi, Couart , retourne vite auprès de tes compagnons \ le Roi n'a plus rien à te demander. Le Lièvre sortit du conseil du Roi , et Renard reprit : Eh bien ! est-ce vrai ce que je vous disais ? — Oui , Renard , pardonne-moi , j'ai mal fait de me défier de toi. Mon cher ami , arrange l'affaire de sorte que tu puisses venir avec nous vers la source où sont les bouleaux au-dessous desquels est enterré le trésor. Vous parlez très-bien, dit Renard, ne croyezvous pas que je serais bien charmé s'il m'était permis de vous accompagner^ nous avons tous deux la même intention ^ par là , seigneur , vous seriez tout d'un coup sans soupçons ; mais c'est impossible , ainsi que je vous lai dit , et que je vais le démontrer , quoiqu'à ma honte, puisque vous m'y forcez. Lorsque Isengrin, conduit par le diable , voulut jadis entrer dans les ordres et qu'on le tonsura comme un moine, il ne put se contenter de la portion qui eût suffi à six moines. Il se plaignait de souffrir de la faim , et faisait de telles lamentations que j'en eus pitié. Poussé par la compassion, je lui conseillai de s'enfuir. On le sut, et je fus mis pour cela au ban par le pape. Demain, au lever
que le lièvre allait sans doute compromettre par ses révélations. Le finaud y trouve le moyen d'intéresser encore le Roi en sa faveur^ par cette invocation, puis il renvoiede suite son indiscret et trop francami.
du soleil . je veux aller à Rome pour obtenir des indulgences. De Rome, je traverserai les mers, et je ne reviendrai dans le pays qu'après avoir tant fait que je pourrai vous accompagner sans crainte , et vous être utile. Ce serait une chose peu honoi'able, sire, si vous faisiez route avec un banni comme moi , que Dieu me le pardonne ! — Renard , dit le Roi , y a-t-il longtemps que vous avez été banni ? — H y a trois ans : ce fut le doyen Herman qui prononça le bannissement en plein synode (1). Puisque vous êtes banni, Renard, vous avez raison, on me le reprocherait si je vous souffrais près de moi. Je me ferai accompagner par Couart, ou par quelqu'autre, jusqu'au trésor, et je vous conseille d'aller au plus vite vous faire relever du ban. — Ainsi ferai-je , répondit Renard, demain je me dirige sur Rome, si ma volonté saccomplit. — Il me semble , ajouta le Roi en terminant, que vous êtes bien changé, et enfin revenu dans la bonne voie. Dieu veuille que vous accomplissiez votre vœu, pour votre avantage, pour le mien et pour celui de tous. Lorsque cette conversation fut terminée, le roi Noble alla sasseoir sur une couche élevée de pierres, sur laquelle il avait coutume de se placer seul
(1) Grimm pense qu'on parle ici dHerman, abbé de St-Martin de Tcurnay, écrivain célèbre du commencement du douzième siècle, dont la chronique se trouve dansleSpicilegiumdAcheri.Voyez encore sur cet auteur, Dupin, Nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, t. 9. p. 194: Histoire littéraire de la France, t. 12, p. 279: Sanderus Bibliotheca Bclgica manuscripta, t. l,p. 128, et Foppens. Bibliothcca Belgica , p. 472.
quand il tenait cour plénière pour rendre justice (1).
Les animaux, assis sur Therbe, formaient un cercle autour de lui , suivant le rang de la naissance. Renard se tenait auprès de la Reine, qu'il pouvait aimer à bon droit. — Priez pour moi, noble dame, lui dit-il, afin que je puisse vous revoir vivant. — Elle répondit : Celui dont tout dépend vous pardonne vos fautes.
Lorsque tous les animaux, pauvres et riches, furent placés, le Roi leur adressa avec bonté le discours suivant : Puisque Renard est venu à ma cour, je veux tenter de le rendre meilleur , et je remercierai Dieu si je réussis. La Reine, mon épouse, a si vivement intercédé en sa faveur, qu'oubliant le passé, je lui ai rendu ma confiance. Je lui pardonne ses méfaits et lui accorde la vie. Je lui octroie paix et grâce, une fois , deux fois , trois fois (2). Je vous ordonne à tous, sur la vie, de le respecter , lui , sa femme et ses enfants, partout où vous les rencontrerez , soit de jour, soit de nuit. Je n'écouterai plus les plaintes contre lui. Quoique sa vie antérieure ait été pleine de méchanceté, il l'amendera, et je vais vous dire par quel
(1) Grimm, Rechtsalterthumer, p. 802, prouve qu'on rendait anciennement justice auprès de grosses pierres. On trouve aussi dans nos anciennes keures plusieurs dispositions de summotiitioJie ad lapident. De là on donna peut-être le nom de steeti aux prisons des seigneurs. «Quicuraque de vulneribus in causam tractus fuerit, scabinis hoc cognoscentibus, debet intrare lapidem super veritatem. » Voyez la keure du Franc de Bruges, donnée vers 1 190, dans l'ouvrage de M. Warnkœnig.
(2) Le roi suit ici l'ancienne formule : Se gebiede ic ban ende vrede een werf , anderwerf, derdewerf, etc. Voyez l'ouvrage de M. Cannaert. p. 360.
moyen. Demain ., de bonne heure , il prendra un sac et un bâton, et partira pour Rome (1). Puis il traversera la mer et ne reviendra plus avant qu'il nait obtenu la rémission de toutes ses actions coupables.
Tercelin le corbeau , ayant entendu ces paroles , partit à tire d aile, pour aller trouver ses trois compagnons : Malheureux ! leur dit-il, que faites-vous ici ? Renard est maître bouteiller à la cour , et y a tout pouvoir. Le Roi lui a pardonné et vous êtes trahis tous trois. Isengrin répondit sèchement : Je pense que vous mentez , seigneur corbeau! et il s'éloigna. Brun le suivit. Ils prirent leurs jambes à leur cou , pour arriver auprès du Roi. Tibert, stupéfait, demeura assis au pied de la potence. Il craignait tant pour sa peau, qu'il aurait volontiers tenu Renard pour quitte de l'œil qu'il avait perdu dans la maison du curé, s'il eût pu espérer obtenir son pardon. Il ne savait quel parti prendre et demeura sur la croix de la potence, se lamentant douloureusement, car il connaissait trop bien Renard.
Isengrin se faisant jour à travers la foule, se présenta hardiment et s'adressa avec une telle énergie à son ennemi que le Roi se fâcha et fit saisir Isengrin ainsi que Brun. Aussitôt ils furent arrêtés et garottés.
(1) Palsler en de scerpe , dit le texte. Le premier mot signifie un bâton armé, dolo en latin. Ces bâtons furent défendus en 1459, avec beaucoup d'autres armes. Voyez la charte de Philippe- le-Bon dans le Codex beljjicus d'Anselme, pars 11 ^* . p. 17. Dans une lettre qu'on trouve dans Diericx, Mémoires surGand,t. 2, p. 256, le bourdon de St- Jacques est appelé Palsler. Scerpe signifie un sac de voyage. Voyez le glossaire de Carpentier, au mot Escliarpia.
Jamais vous navez vu de chien euiagé plus maltraité que ces deux prisonniers ne le furent. On les emmena comme deux criminels , les liant si fortement que de toute la nuit ils ne purent bouger un membre, malgré tous leurs efforts.
Ecoutez maintenant comment finit cette affaire. Renard n'était pas encore satisfait. Sous prétexte de son voyage pieux, il fit en sorte que Ion coupa une partie de la peau du dos de Brun d'un pied de long et d'un pied de large, afin de s'en faire une bourse de pèlerin. Pour être tout-à-fait prêt , il lui manquait encore quatre souliers neufs. Voici comment il les obtint. Dame, dit-il tout bas à la Reine, je suis votre pèlerin. Mon oncle Isengrin a quatre bons souliers, daignez m'aider à me les procurer. Je prierai pour votre àme en retour. Il est du devoir d'un pèlerin qu'il se souvienne dans ses prières de tout le bien qu'on lui fait. Ainsi par ma fervente intercession j'obtiendrai que votre âme mérite le ciel. Ordonnez que Hersinde, ma tante, me donne aussi deux de ses souliers. Vous pouvez sans difficulté en agir de cette façon, car elle restera à la maison à son aise. Je vous aiderai très-volontiers. Renard, répondit la Reine, il faut bien que vous ayiez des souliers ^ vous allez voyager bien loin, à la garde de Dieu, par dessus les monts, à travers les bois, par des chemins pierreux et raboteux. Ce n'est pas une petite affaire. Il est donc très-nécessaire que vous ayiez de bons souliers. Je veux volontiers employer ma puissance à cet effet. Ceux d'IsengTin vous iraient tout juste ^ ils sont bien
forts et épais .^ ainsi que ceux de sa femme. Quand même leur vie en dépendrait, il faut que chacun vous donne deux souliers , avec lesquels vous puissiez achever votre voyage.
Ainsi le faux pèlerin obtint que le seigneur Isengrin perdrait la peau de ses deux pieds de devant , depuis les genoux jusqu'aux griffes.
Jamais oiseau qu'on gorge pour l'engraisser, ne demeura aussi tranquille que le loup . lorsqu'on l'écorchait si misérablement que le sang lui découlait des jambes. Il savait à qui il avait affaire et craignait pis.
Cette opération achevée , dame Hersinde dut aussi aller se mettre sur Therbe et , pénétrée d'une profonde douleur, elle se laissa également enlever la peau et les griffes des jambes de derrière.
Cette vengeance plaisait à l'esprit méchant de Renard. Il ajouta même des lamentations ironiques à cet acte de cruauté : Ma tante, disait-il , chère tante , combien vous avez supporté de douleurs par ma faute ! je m'en repens ; mais quant à cette dernière j'en suis charmé, et je vous dirai pourquoi: Vous êtes , croyez-m'en , une de mes plus chères parentes , aussi porterai-je vos souliers, Dieu le sait, pour votre plus grand avantage. Vous participerez à des indulgences plénières et à tous les pardons , chère tante , que, dans vos souliers, je parviendrai à obtenir au delà des mers.
Dame Hersinde était plongée dans une si grande affliction, qu'à peine pût-elle répondre : Ah Renard !
le ciel nous ven{jera de ce que vous satisfaites ainsi sur nous votre cruauté !
Isengrin renfermait sa colère en son cœur et se taisait. Son compagnon Brun aussi ne soufflait mot ; son esprit était accablé. Ils étaient couchés à terre garottés et saignant. Si Tibert le matou eût été là, j'ose bien assurer qu'il n'aurait pas échappé à la colère de son adversaire.
A quoi bon m'étendre davantage sur cette matière ? Le lendemain , avant le lever du soleil , Renard se fit mettre les souliers disengrin et de sa femme. Quant ils furent attachés , il alla trouver le Roi et la Reine , et dit d'une voix mielleuse : Seigneur , que dieu vous accorde des jours prospères ainsi qu'à ma Dame à laquelle je dois tant. Que vos valets donnent maintenant à Renard le bourdon et la besace, et laissez-moi partir. — Le Roi fit approcher son chapelain, Belin le bélier , et lui dit : Voici un pèlerin. Lisez-lui une prière et donnez-lui le bourdon et la besace.
Seigneur, répondit Béhn, je n'ose le faire; Renard a reconnu lui-même qu'il était mis au ban par le Pape. Qu'est-ce à dire , Belin Préphqua le Roi; maître Godefroid (1) nous fait entendre que lors même qu'un homme aurait commis tous les crimes , et autant de péchés que toutes les créatures vivantes; mais qu'il voulût renoncer au vice , aller à confesse , faire pénitence et passer la mer pour aller en pèlerinage, il peut par là se purifier. Belin répondit .-Dans les af-
(1) Très-probablement Godfredus Andegavensix qui vivait au commencement du 12'' siècle.
faires ecclésiastiques, je ne raisonne jamais, pour m'enquérir si les choses sont justes ou non :; mais garantissez-moi de tout reproche de la part de 1 eyôque ou du doyen. En huit semaines, répliqua le Roi, je ne vous en ai pas tant demandé , et j'aimerais mieux que vous fussiez pendu que de vous prier davantage ! Lorsque Belin vit que Noble se fâchait , il trembla du danger qu'il courait, alla préparer l'autel, et commença à lire et à chanter tout ce qui lui parut propre à la circonstance.
Lorsqu'il eut achevé le sei'vice du jour, il suspendit au cou de Renard une bourse faite avec la peau du dos de Brun et mit un bourdon entre les mains du malin compère. Celui-ci tout-à-fait prêt pour le voyage , regarda le Roi avec une feinte douleur, de fausses larmes lui coulaient des yeux le long des moustaches , comme si son cœur eût été rempli de chagrin et de deuil. Au fond il n'était fâché que d'une chose, c'était de n'avoir pu faire infliger à tous ceux qu'il laissait à la cour, les mômes peines qua Brun et à Isengrin.
Néanmoins, il les suppha tous de prier pour lui, aussi sincèrement qu'ils désiraient que lui-même priât pour eux. Ces adieux lui paraissaient bien longs, car il eût préféré être déjà loin. Se sentant coupable, il lui restait toujours quelques craintes.
Enfin le Roi dit : J'ai regret de vous voir si pressé , Renard. — Du tout, seigneur^ mais il est temps; une bonne action ne doit pas se remettre. Permettez-moi de partir. — Que Dieu vous assiste ! dit Noble , qui
ordonna que toute la cour accompagnât le voyageur, excepté les prisonniers.
Voilà donc Renard devenu pèlerin, tandis que son oncle Isengrin et Brun sont couchés à terre , garottés et très-malades de leurs blessures.
Je pense qu'il n'est personne de si malheureux depuis la Pologne jusqu'à TEscaut, qui eût pu s'empêcher de rire, quelque douleur qui l'accablât , s'il avait vu Renard en cette occasion. Avec quelle gravité il marchait! avec quelle aisance il portait la besace et le bourdon, ainsi que les nouveaux souliers liés à ses jambes! Il avait l'air d'un pèlerin assez alerte. Il riait sous cape de voir tous ceux qui étaient si irrités contre lui auparavant, 1 accompagner à présent avec tant de déférence.
Roi! dit-il, il me fait peine de vous voir venir avec moi aussi loin. Je crains que cela ne tourne à mal. Vous avez fait saisir deux assassins i supposons qu'ils s'échappent : vous devez vous en garder plus que jamais. Prenez soin de vous et laissez-moi aller. A ces mots, il se mit sur ses deux pieds de derrière, avertissant tous les animaux, petits et grands, qu'ils n'oubliassent pas de prier pour lui , s'ils voulaient participer aux bienfaits qui devaient résulter de son pèlerinage. Chacun promit de se souvenir de lui dans ses prières. Renard avait pris un air si triste dans son dernier adieu au roi, que quelques-uns curent grand'pitié de lui. Il adressa alors ces complaintes à Couart : Hélas! Couart, devons-nous nous séparer? avec la grâce de Dieu, vous m'accompagnerez-, ainsi que
moD ami Belin. Vous deux, vous n'avez jamais mérité ma colère. Vous irez plus loin avec moi. Vous êtes d aimables compagnons , irréprochables , compatissants , et n'ayant jamais donné lieu à aucun animal de se plaindre de vous. Vos habitudes ont toujours été celles que j'avais du temps que jetais ermite. Vous êtes satisfaits avec un peu d'herbe ou de verdure, et ne désirez ni pain, ni viande. Par ces flatteries , Renard engagea ses deux compagnons à le suivre jusqu'au château de Maupertuis. Arrivé là, il dit au bélier : restez en dehors, mon neveu Belin. Je dois entrer un moment dans mon domaine^ Couart m'y suivra. Recommandez-lui de bien consoler ma femme Ermeline , et mes petits renardeaux , lorsque je prendrai congé d'eux. Je le prie, répondit le bélier^ de leur donner ses meilleures consolations.
Renard, par ses belles paroles , sa douceur, et ses détour de tous genres , fit tant qu'il amena le lièvre dans sa retraite, sans que celui-ci se doutât de rien.
En entrant, ils trouvèrent dame Ermeline avec ses jeunes enfants, pleins de crainte et d'angoisses, car ils croyaient bien que Renard avait été pendu.
Quel ne fut pas letonnement de sa femme lorsqu'elle le vit de retour en habit de pèlerin ? Sa joie fut extrême, et elle s'écria aussitôt : Ah! comment avez-vous pu échapper! — Je suis devenu pèlerin, répondit Renard ; les seigneurs Brun et Isengrin sont demeurés cautions pour moi. Le Roi m'a donné, et je l'en remercie , Couart, comme gage de réconciliation,
pour en faire ce que nous voudrions. Il m'a avoué que ce fut le lièvre qui m'accusa le premier auprès de lui, et par la foi que je vous dois, dame Ermeline, Couart mérite un grand châtiment. C'est à bon droit que je suis irrité contre lui.
Le lièvre, en entendant ces paroles étranges , se retourna dans l'intention de fuir; mais il ne put y réussir, car Renard avait fermé la porte, et le saisit inhumainement par le cou. Le malheureux s écria : Par pitié, aidez-moi , Belin, où ôtes-vous?le pèlerin metrangle!! Il eut à peine le temps d'achever que Renard lui avait déjà ouvert la gorge.
Mangeons maintenant, dit-il ensuite, ce bon lièvre bien gras! les renardeaux se jetèrent sur la proie, et ils se mirent à manger tous ensemble. Ils n'eurent pas la moindre pitié de Couart. Ermeline aussi dévora sa chair et but son sang. Combien de fois même ne remercia-t-elle pas le roi qui par sa bonté avait procuré à ses petits un si bon repas ! Renard l'interrompit : Il vous l'accorde volontiers, dit-il , et je sais bien que , s'il reste vivre , il nous accordera de tout cœur des dons qu'il ne voudrait lui-même pour sept marcs d'or. — De quels dons, parlez-vous, dit Ermeline. — D'une corde et de trois poteaux, mais j espère que j'y échapperai avant deux jours, de manière à ce que je me soucierai aussi peu de lui, que luide moi. — Qu'est-ce que cela veut dire? ajouta sa femme. — Je vais vous l'expliquer : Je connais un lieu sauvage, rempli de haute futaie et de bruyères, et qui n'est pas non plus dépourvu de provisions; il y demeure des
[joules, des perdrix, et plusieurs autres espèces de gibier à mon usage. Voulez-vous venir là avec moi, femme? — Hélas, Renard, répliqua-t-elle, il me semble que c'est prendre une peine tout-à-fait inutile. Avez-vous donc juré de ne plus habiter ce pays avant detre revenu de par delà les mers? est-ce dans ce dessein que vous avez pris la besace et le bourdon? — Les serments, dit Renard aussitôt, sont des paroles perdues, m'apprit jadis un brave homme, dans un conseil qu'il me donna. La bonne foi ne sert à rien. Quand môme j'exécuterais ce voyage, cela ne me serait pas plus utile que si je trouvais un œuf. Voici le fait. J'ai promis au Roi un trésor que je ne possède pas. Lorsqu'il saura la vérité, qu'il apprendra que je lui ai menti et qu'il a été ma dupe, vous comprenez qu'il me détestera bien plus qu'il ne la jamais fait. Je pense donc qu'il est aussi sûr de m "éloigner que de rester ici. Que la colère de Dieu tombe sur ma barbe rousse! quoi que je fasse, ni le Matou, ni le Blaireau , ni Brun , ne me consoleront si je tombe au pouvoir du Lion. Puissé-je vivre plus long-temps que lui! J'ai souffert tant de tribulations!
Cependant Belin se fâchait de ce que son compagnon Couart demeurait si long-temps dans la retraite de Renard. Impatienté, il s'écria : Couart! que le diable t'emporte! combien de temps Renard te tiendra-t-il encore ? Pourquoi ne viens-tu pas, afin que nous partions!
Notre compère entendit ces paroles, sortit et s adressant doucement à Belin : Hé, Seigneur! pour-
quoi vous fâcher ainsi ? Pourquoi perdre patience parce que Couart cause avec sa tante et avec moi. Il ma fait entendre que vous pouvez aller un peu en avant, si vous le souhaitez. Le lièvre doit encore rester un moment avec Ermeline et ses petits renardeaux qui se lamentent et s'attristent beaucoup de ce que je vais partir.
Dites-moi, seigneur Renard , répondit Belin, quel mal avez- vous fait à Couart ? car autant que j'ai pu 1 entendre , il m'a vivement appelé à son secours. Que dites-vous, Behn? que Dieu éclaire votre jugement! Voici ce que c'est : lorsque nous entrâmes dans la maison et que ma femme apprit que je voulais passer la mer, elle futd abord si affligée qu'elle demeuralongtemps pâmée. A cette vue ., Couart cria à haute voix : Seigneur, venez ici ! aidez-moi à soulager ma tante qui est tombée en faiblesse ! Il répéta ces mots avec force. C'est ce que vous avez entendu et rien de plus. — En vérité, je comprenais bien , dit Belin , que Couart devait être dans quelque grande affliction. Je croyais qu il lui était peut-être arrivé un malheur. — Nullement , fit Renard , et je vous assure que s'il devait arriver un accident , je préférerais que ce fut à ma fenniie ou à mes enfonts qu'à mon neveu Couart. A vcz-vous remarqué, continua-t-il, que hier le Roi m'ordonna , en présence d'un grand nombre de hauts personnages, au moment du départ, de lui donner de mes nouvelles? Voulez-vous les lui porter, neveu Belin ? Mes lettres sont écrites et toutes prêtes. — Je ne sais. Renard, répondit le bélier. Si j'étais assuré
que votre coiTespondance fut loyale , vous n'auriez qu'à me la remettre pourvu que j aie quelque chose pour l'y enfermer. — Rien ne vous manquera , mon ami. Plutôt que de ne pas exécuter l'ordre du Roi , je vous céderai cette besace que je porte ; suspendezla à votre cou, avec les lettres y incluses. Soyez certain qu'il vous en reviendra grand profit et grand honneur. Vous serez le bien venu auprès du roi Noble. Belin promit tout. Renard rentra dans sa retraite , et revint bientôt apportant à son ami la tête de Couart renfermée dans la besace qu'il attacha au cou du bélier , avec sa malice accoutumée, lui recommandant surtout de n'y point regarder s'il voulait être bien reçu à la cour. Il ajouta que les missives étaient enveloppées dans la besace, et qu'il lui conseillait, sil voulait faire sa fortune, et qu'il fût attaché au Roi, de dire qu'elles étaient écrites par lui seul , et par son avis. Ce qui ne pouvait manquer d'être très-agréable au Lion. Belin, en songeant aux espérances qui lui étaient données , sauta à plus d'un pied de hauteur, tant il éprouvait de joie. L'impatience qu'il avait ressentie, à attendre si long-temps , était entièrement oubliée. Vous concevez, Belin , dit encore le trompeur, quel honneur résultera pour vous de cet aveu auprès des personnes de la cour ! — Oui , oui, répondit la dupe , on me comblera d'éloges, lorsqu'on saura que je puis écrire d'aussi belles lettres, quoiqu'au fond j'en sois tout-à-fait incapable: mais ne voit-on pas souvent de grands honneurs échoir à des gens pour des motifs tout aussi dénués de fondement ? Qu'en pensez-vous.
Renard, attendrai-jeCouart pour retourner à la cour? — Non, dit celui-ci, il vous suivra bientôt, il n'est pas encore prêt. Allez en avant, sans vous presser. J ai d'ailleurs plusieurs révélations à lui faire. — Soit ! répliqua Belin , et là dessus il se mit en route.
Voici maintenant ce que fit notre pendard.
Rentré dans sa tanière , il s'adressa à sa famille : Femme Ermeline , il nous arrivera malheur si nous restons ici -, préparez-vous donc, ainsi que vous tous , mes enfants. Suivez-moi , et hàtons-nous de nous éloigner, c'est l'avis d'un père qui vous aime tendrement. Il n'y a pas un moment à perdre. Aussitôt Ermeline, Renard et les jeunes Renardeaux se mirent en route, et gagnèrent le désert.
Quant à Belin, il fit tant de diligence qu'il arriva à la cour un peu après midi. Le Roi voyant qu'il rapportait la besace qui avait causé tant de douleur à l'ours Brun, dit à l'envoyé: Belin, d'où viens-tu? où est Renard ? comment se fait-il qu'il ait quitté sa besace ? — Je vais vous dire ce que j'en sais, répondit le Bélier. Lorsque Renard fut prêt pour continuer son pèlerinage, et sur le point de quitter son château, il me dit qu'il voulait vous écrire, et me pria de porter les lettres , pour l'amour de vous. Je dis que s'il le voulait j'en porterais sept au lieu d'une; mais il fut embarrassé pour trouver où les mettre. Enfin il m'apporta cette besace et les lettres y incluses. Vous n'avez jamais entendu parler, ômon Roi, d'un meilleur secrétaire que je ne le suis ! C'est moi qui dictai ces lettres; qu'il m'en arrive heur ou malheur, elles doivent
mètre attribuées. C'est par mes conseils qu'il les composa et les écrivit.
Le Roi ordonna alors de délivrer les missives à son clerc Botsaert (1). De tous ceux qui se trouvaient à la cour . c'était lui qui lisait le mieux les écritures diverses. Il avait coutume de lire toutes les dépèches qui arrivaient au palais. Brunei et lui détachèrent la besace du cou de Belin. On allait découvrir un nouveau tour de Renard. Quelle ne fut pas l'horreur de Botsaert en tirant du sac une tète sanglante ! — Grand Dieu ! s'écria-t-il , quelle sorte de missive est ceci ? Seigneur Roi , sur ma foi , c'est la tète de Couart ! Plût à Dieu que vous n'eussiez jamais eu tant de confiance en Renard. Chacun fut témoin de la douleur et de la profonde affliction qui se peignirent alors sur les traits du Roi et de la Reine. Le premier, atterré, laissa retomber sa tète sur sa poitrine. Après un assez long intervalle, il la releva et jeta un des plus affreux rugissements qu'eussent jamais entendu les animaux qui demeurèrent terrifiés (2). Alors le léopard Firapel bondit jusque près de lui. Il était quelque peu
(1) Ce nom ne se trouvant pas joint, dans tout le courant du poème, h celui d'un animal quelconque, il se pourrait que ce fût un nom d'espèce. Dans Junii ISomenclator, on trouve parmi les avium 7iomina : Buteo — Buzaert — Bujsard, en français Busard ou Buse, et en anglais Buzzard. Boiste traduit ce mot par circus; d'autres mettent Falco galltnarius. Quoi qu'il en soit, Botsaert est un ancien nom patronymique flamand. Voyez entre autres auteurs, Beaucourt, Description historique de l'église de Notre-Dame, p. 317.
(2) C'est avec ce mot que parait se terminer le poème primitif du Renard. Le ternie h'oei} qu'on rencontre trois vers plus bas, fait voir que maintenant le poète imite des narrations françaises.
parent du Roi , et pouvait en agir ainsi sans lui manquer de respect: Seigneur Lion, dit-il , pourquoi vous abandonner à un tel cliagrin ? vous êtes aussi abattu que si la Reine était morte. Agissez avec sagesse et faites trêve à votre affliction. — Seigneur Firapel, répondit le Roi , je ressens cruellement la manière atroce dont cette méchante créature m'a trompé. Tombé dans ses fdets par trahison, c'est avec justice que je me hais à cause de ma faiblesse ^ car j'ai perdu l'honneur. Ceux qui avant étaient mes amis , le courageux Brun et Isengrin , voilà qu'un pèlerin plein de fausseté et de mensonge me les a enlevés. Ce qui me fait tant de peine en cette affaire , c'est que mon honneur en souffrira , et cette douleur abrégera ma vie. Je l'aurai bien mérité néanmoins! — Ce malheur, répliqua aussitôt Firapel, nest pas irréparable. On fera venir l'ours et le loup, ainsi que dame Hersinde ^ on s'apitoiera beaucoup sur ce qui leur est arrivé, et pour apaiser leur colère et adoucir leurs souffrances, on leur accordera le bélier Belin (1). Puisqu'il avoue lui-même qu'il a trahi Couart, il a forfait, et doit en être puni. Ensuite nous nous mettrons tous à la poursuite de Renard , nous nous en emparerons facilement, et le pendrons par le cou, sans jugement^ ce ne sei'a que justice.
Le Roi répondit: Ah! seigneur Firapel, si les choses
(l) L'on voit de nouveau ici combien sera éternellement vrai laxiome :
Quidquid délirant reges plectuntur Achivi. Les petits paient toujours les sottises des grands.
pouvaient se passer ainsi , mes chagrins seraient bien adoucis. — Il en sera ainsi , seigneur Roi, je veux moimême aller faire la paix avec ceux qui ont eu le plus à souffrir.
Après cette conversation , Firapel se rendit auprès des prisonniers. Il commença par les délier, puis leur tint ce langage :
Je vous apporte, à tous deux, la paix et la liberté. Le Roi m'a chargé de vous saluer de sa part, et se repent beaucoup du mal qu'il vous a fait. Il offre, si vous voulez Taccepter ( que vous en soyez satisfaits ou fâchés ),il offie de vous donner Belin le bélier et tous ses parents, dès à présent, jusqu'au jour du jugement dernier. Soit que vous les rencontriez sur la plaine ou dans les bois, emparez-vous-en et dévorezles à votre aise. Avant tout, le Roi vous autorise à faire impunément tout le mal possible à Renard et à sa race, n'importe où vous les trouverez. Ces faveurs importantes, il vous les accorde sans réserve et à jamais^ mais en retour il exige que vous lui juriez hommage et fidélité. Dorénavant , tant qu'il pourra l'empêcher, il ne vous arrivera plus aucun mal. Voilà les propositions de mon seigneur le Lion. Acceptez -les, j'ose bien vous le conseiller ! ainsi vous vivrez tranquilles.
Isengrin dit à l'ours : Que dites-vous de ces propositions, seigneur Brun ? — J'aime mieux, répliqua celui-ci, me trouver dans les bois que d "être ici aux fers. Allons vers le Roi, et acceptons la paix qu'il nous offre.
Ils tombèrent donc d'accord avec Firapel et partirent avec lui (1 ). Voilà quel fut le résultat de la transaction faite par le léopard . aux dépens de la peau de Belin. Encore aujourd'hui les parents disengrin conservent , contre ceux de cette race , cette rancune et cette forte haine, léguée par leurs ancêtres, les dévorant partout où ils les rencontrent. Rien ne put les apaiser . quoique la cause de cette grande animosité fût bien subite.
Le Roi ordonna aussitôt que la cour resterait assemblée douze jours de plus, pour faire honneur à Brun et à Isengrin; car il était très-charmé de Tarrangement qui venait d être conclu.
(1) A partir de cet endroit, l'éditeur du texte flamand a suivi le manuscrit hollandais, celui dit de Coudiourg. aujourd hui à Stuttgart, ne s'étendant que jusqu'au vers 3474.