‹ Le roman du RenardChapitre 23 sur 23 · DU POÈME DU RENARD · texte numérisé non relu

DU POÈME DU RENARD

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Lion ayant fait connaître de tous côtés les fêtes qu'il allait donner , une foule d'animaux se rendirent à la cour. Il y régna la plus grande allégresse qu'on eût jamais vue. L'on dansa les danses de la cour, en cérémonie, aux sons des trompettes et de quantité d'autres instruments. Le Roi avait fait de si grands préparatifs que chacun trouva de quoi se satisfaire. Dans toute l'étendue du pays il n'y eut pas jusqu'au plus petit animal qui ne fût présent. On y voyait aussi maintes et maintes couples d'oiseaux, enfin tous ceux qui recherchaient l'amitié du souverain, excepté le méchant Renard, ce félon pèlerin; mais celui-ci

avait pris ses précautions, et avait pensé qu'il valait mieux s'éloigner.

Les mets et les rafraîchissements circulaient de toutes parts. On récitait des morceaux d'éloquence et Ton chantait des pièces de poésie (1). Les alentours retentissaient de mélodie. Ils avaient lieu d être bien satisfaits ceux auxquels il était donné d'assister à pareille fête !

Juste au moment où les huit jours étaient terminés, à l'heure du midi ou un peu plus tard, Lamprei

(1) Stampien, dit le texte. C'était une espèce de poésie dont font mention les Brahandsche y eesten, et qu'invita le joueur de violon van Vaelbeke :

Hy was deerste die vant

Van stampien die manieren.

Voyez les Mémoires de Bruxelles, t. 1 , p. 525, où Des Rociies fait un imprimeur de ce joueur de violon. Les harpes avaient a cette époque, dit Bilderdyk, des espèces de pédales, et l'on appela stampen cette espèce de jeu (nieuwe verscheidenheden, t. 4, p. 169.) Je doute de la vérité de cette interprétation, et je croirais bien plutôt que c'était une espèce de chanson h danser ou branle que les Français nomment carole. On a conservé la forme d'une stampie dans Malayys. Le ménestrel Nigrel joue une de ces chansons devant le malheureux Oriandre ; la voici :

Noyale minne ende pure

Heeftu. vrouwe, tonder gcdaen,

Oriande , scone figure ,

Die lange dolende hebt gegaen ,

Om u lief de soete nature.

Die u berte al heeft gevaen

Ghi syt so vaste in sinc latsure

Al hat gezworen die scrifture ,

Ghine soudet niet of moyen dwaen Van Vaelbebe vivait au treizième siècle. Bilderdvk, loco cttafo.

le lapin s'avança vers la table où était assis le Roi, à coté de la Reine , mangeant et buvant au milieu de ses seigneurs. Le nouvel arrivant dit dun air de tristesse : Seigneur Roi, et vous tous ici présents, prenez pitié de mes justes plaintes! Je pense que Ton a rarement entendu une plus abominable trahison et un assassinat plus cruel que celui que Renard a tenté de conmiettrc sur moi. Hier matin je passais près de son château de Maupertuis. Il était assis à l'entrée, dans le costume de pèlerin. Je venais me rendre à la cour et je crus passer en paix auprès de lui. Dès qu'il m'aperçut , il se leva et vint à ma rencontre en lisant ses prières. D'après Tapparence, j'estimais qu'il ne me voulait que du bien, et lorsqu'il fut arrivé près de moi, dans un étroit sentier, je le saluai. Lui ne dit mot^ mais subitement il ùta un gant grossier qu'il avait à la main droite, et imprima ses griffes entre mes deux oreilles avec tant de force, que je crus ma tête partie. Je fus assez agile, grâce à Dieu, pour ra'échappcr et parvenir jusqu'ici. Je l'entendis grogner et exprimer sa colère de ne pouvoir s'emparer de moi; cependant quelle que fût ma vitesse pour fuir, je dus y laisser une oreille et je reçus quatre grands trous à la tète, de ses ongles longs et pointus. Le sang jaiUissait de mes blessures , et je tombai bientôt en faiblesse. Mais la crainte de la mort me donna tant de force que je pus m'éloigner et me mettre hors de sa portée. Voyez les profondes blessures qu il me porta. Ayez pitié de mon malheur! Si l'on ose enfreindre ainsi la paix que vous avez fait proclamer, personne

n'aura plus le courage de passer daus la bruyère. Renard demeurera -t -il encore long -temps le maître? Voici le corbeau et sa femme qui ont également de grandes plaintes à faire. Il eut à peine achevé ces paroles qu'on vit arriver en volant le corbeau en présence du Roi. Écoutez, seigneur, cria-t-il, japporte une nouvelle , une triste annonce. Ce matin , comme j'allais me divertir avec Scerpenebbe ma femme, je vis couché sur la bruyère cette méchante bètc de Renard, comme s'il eût été mort. Ses deux yeux étaient fixes, sa langue lui pendait hors de la bouche, ainsi qu'à un chien mort , son gosier était ouvert et desséché. Ma femme et moi , nous lamentions grandement son trépas. Nous lui touchâmes le ventre et le dos ^ mais nous n'y trouvâmes plus aucun signe de vie. Alors ma femme alla mettn; sa tète contre son menton et près de sa bouche pour voir si elle ne sentirait plus le souffle de son haleine, ce qui lui porta malheur \ car lui , qui est plein de fausseté et de malice, attendait avec soin l'occasion de faire son coup. Lorsqu'il la vit ainsi sans précaution regarder attentivement dans sa bouche , il serra tout-à-coup les dents avec vivacité et avec une telle force qu'il lui abattit la tète. Frappé de douleur, je m'écriai à haute voix : malheur! A ce cri il se redressa lestement et sauta vers moi ^ mais je m'envolai , sans cela je serais mort sur la place. Ce fut avec peine que je lui échappai. Plein de chagrin, je me dirigeai vers un arbre d'où je vis de loin ce méchant dévorer ma bonne femme. Il ne laissa ni chair ni os , excepté quelques grosses plu-

mes 5 les petites furent même avalées , tant il était affamé ! Après s'être bien rassasié, il quitta la place, et courut poursuivre sa chasse d'un autre côté. Le cœur serré de deuil et de douleur, je m'envolai aussi, après avoir ramassé les plumes restantes de ma femme pour vous les montrer. Je ne voudrais pas pour mille marcs avoir à supporter une seconde fois un coup pareil à celui-là. Voici les plumes de ma femme, restes d'un crime affreux. Si vous tenez , ô mon Roi , à votre puissance et à votre honneur, tirez une telle vengeance de ce forfait , que nul n'ose tenter une chose semblable. Si vous laissez enfreindre la paix aussi ouvertement, vous finirez par être repoussé par votre peuple. Celui qui ne fait pas justice du mal qui se commet , se rend lui-même coupable. Chacun prétend être le maître, souvenez-vous, Lion, de ce que je dis. Ce récit et celui du lapin affectèrent beaucoup le Roi. Il prit un aspect terrible ; ses yeux flamboyaient, et il rufjit avec un tel fracas que toute la cour en fut saisie. Enfin il laissa échapper ces paroles : Par ma couronne , par la fidélité que je dois à mes femmes , je punirai si cruellement ces forfaits que l'on parlera long-temps de ce qu'on risque à rompre la paix que jai jurée, et à mépriser mes ordres ! J ai été fou d'ajouter si légèrement foi au pendard qui me rendit sourd à la vérité par ses discours pleins de fausseté. Donner le bourdon et la besace à un pareil fripon , et en faire un pèlerin ! Croire qu'il irait à Rome et passerait ensuite la mer ! Malheur à moi pour le tour qu'il m'a joué ! Avec combien d'art il sut nous envelopper

dans ses filets. Ma femme est cause de tout le mal ^ tout ceci est la suite de ses conseils. Après tout, je ne suis pas le seul qui ait été trompé par ^a^'i& des femmes. Plusieurs ont beaucoup souffert pour les avoir crues, et se sont attiré bien de maux. Je prie et au besoin j'ordonne que tous ceux qui attachent quelque prix à mon estime , tant les présents que les absents, m'aident, par leurs actions et par leurs conseils, à venger les crimes de Renard, afin que je rétablisse mon honneur, et que je ne sois plus le jouet de ce vilain animal , ni l'objet de son mépris. Soit de jour, soit de nuit, même aux dépens de ma vie, j'emploierai tout mon pouvoir à parvenir à mon but. Isengrin et Brun approuvèrent fort le langage du Roi. Ils espérèrent voir enfin leur ennemi puni , et se promirent bien d'y contribuer autant que possible ^ mais ils n'osèrent dire un mot , non plus qu'aucune autre personne de la cour , tant la colère du Roi était grande. La Reine prit la parole et dit :

Sire, pour Dieu, ne crois mie :

Toutes choses qu'on vous die Et ne jure pas légierement.

Un homme d'honneur ne croit pas trop à la hâte, et ne prend pas de résolution avant d'être bien informé et d'avoir entendu la réplique. On en a agi de cette manière pour les autres plaintes.

Si l'accusé était en votre présence , il se pourrait qu'il se disculpât, et mit toutes ces accusations au néant. Il est écrit : Alteram partera audite. Tel se plaint

qui souvent est le coupable. J'ai tenu Renard pour trés-honnête , et j'ai cru quil ne voulait pas nous tromper, cest pourquoi je l'ai aidé en tout ce qui était en mon pouvoir. C'est dans votre intérêt que j'en ai agi ainsi , seigneur. Quoi qu'il en soit et qu'il arrive , qu'il soit coupable ou non , il est très-habile à donner de bons conseils, et de plus, de noble origine , ce dont je fais grand cas. Croire que vous devez vous hâter, de crainte d'exposer votre honneur, c'est en quoi vous vous trompez , car il ne peut vous échapper. Que vous veuillez le faire arrêter ou exécuter de suite, il est obligé de se soumettre à votre jugement.

Le léopard Firapel ajouta : Madame dit vrai; suivez son avis et vous ferez bien. Prenez le conseil de vos barons, et si, après Tavoir entendu s'expliquer, on le trouve coupable , qu'il soit châtié avec la dernière rigueur. S il n'arrive point avant que la cour se sépare, ou qu'il n'apporte point telle preuve qu'on requerra de lui, faites alors tout ce que vous jugerez convenable. Quand même il serait cent fois plus méchant , encore ne conseillerai -je rien qui fût contraire au droit. Chacun approuva ces paroles. — Nous sommes tous du même avis, dit Isengrin^ on ne peut mieux parler sur ce qu'il y a à faire. Si Renard était ici et qu'il parvînt à se disculper des deux crimes qu'on vient de mettre à sa charge, j'ai encore à laccuser de bien des griefs qui lui coûteraient la vie; mais je me tairai , sur ce point, vu qu'il est absent. Il est sûr qu il a fait le plus grand affront au Roi , en lui indiquant un

trésor à Hulsterloo prés de Kriekeput , tandis qu'il n'y a pas un mot de vérité dans ce récit. On ne débita jamais , que je sache, plus de mensonges que lui. Je gage ma vie qu aucune parole de vérité n'est sortie de sa bouche depuis qu'il est né. Il nous a estropiés , Brun et moi ; maintenant il pille et assassine sur la bruyère, tout ce qui se présente aux environs de son château. Néanmoins , seigneur Firapel , il est juste que l'on se soumette à ce que vous et le Roi déciderez. Il est clair que si Renard n'avait pas craint de venir , il serait ici , car il a bien appris par ses messagers la nouvelle des fêtes de la cour.

Nous ne voulons plus ordonner à ce rousseau de se rendre ici , dit le Roi , j'ordonne à tous en général et à chacun en particulier , que dans les six jours il soit prêt et pourvu de tout ce quü faut pour entrer en campagne. Tous ceux qui ont flèches ou arcs , tubes tonnans ou bombardes , qu'ils soient à pied ou à cheval, doivent se rendre au siège de Maupertuis (1). Aussi vrai que je m'appelle Lion , je confondrai Renard. Qu'en dites-vous, seigneurs, le voulez-vous? Oui ! oui ! s'écrièrent-ils tous à la fois. Quand vous vous mettrez en marche , nous vous suivrons , 6 Roi ,

(1) Dans Reiuele . il y a le mot baerden. qui probablement se trouvait dans le texte primitif. Du temps de Guillaume van Utenhove. on ne connaissait point encore les bombardes. Cependant déjà avant la bataille de Crécy, en l'année 1346, on en trouve la mention. Voyez llannovrisches magazin, 1798. p. 361. et les Remarques d'Hoffmann sur Reineke, p. 221. Dans van Ileclu , à l'aunéc 1284 (vers 2349), on ^ arle aussi d'une machine avec laquelle on jetait du feu dans le fort Herpen.

lors même qu'il nous en coûterait notre vie et nos biens ! Comptez sur nous !

Grimbert était spectateur de tout ceci.

Quelles ne furent pas sa colère et sa douleur ! Il courut tout droit vers Maupertuis, n évitant ni bois, ni haies, ni fossés. Il mit tant d'ardeur à son voyage, dans Tespérance d'être utile à son oncle Renard , que la sueur lui découlait de tous les membres.

Hélas ! cher oncle , pensait-il, dans quelle position vous vous trouvez ! où irez-vous ? vous verrai-je ainsi arracher la vie , ou chassé hors du pays ? Mes plaintes sont bien justes, car vous êtes le chef de notre race , sage dans vos conseils , toujours prêt à aider vos amis , le jour comme la nuit. Partout où vous prenez la parole, vous gagnez votre cause, tant vous avez d'adresse !

Au milieu de ces lamentations , il arriva à Mauperet trouva llenard devant sa porte. Il s'était emparé de deux petits pigeons, tombés bien à point en son pouvoir , alors que tout jeunes ils voulaient essayer de prendre leur première volée, pour voir s'ils ne trouveraient pas quelque chose à leur goût. Malheureusement ils n'avaient pu se soutenir en l'air , leurs plumes étant trop faibles, et leurs ailes trop courtes, llenard les aperçut, comme il sortait pour chercher sa proie , les saisit tous deux , et les rapporta chez lui. Lorsqu'il vit Grimbert il se leva , et lui dit : Sois le bien venu, mon neveu , je t'estime j^lus qu'aucune autre personne de ma famille. Tu as fait tant de diligence que tu es trempé de sueur ; as-tu donc appris

quelque chose qui me concerne? — Ah ! mon oncle, ■votre dernier tour vous a mal réussi ! La \ie et les biens , tout est perdu pour vous. Le Roi a juró qu'il vous mettrait lui-même à mort, et il a ordonné que dans six jours toutes ses troupes se rendissent ici. 11 a fait préparer Tartillerie , les chevaux, les chariots . les bombardes , les armes à feu de toute espèce , et Ion a chargé les tentes et les pavillons. Songez à ce que vous avez à faire. Isengrin et Brun sont maintenant plus intimes avec le Roi que je ne le suis avec vous. Tout ce qu'ils veulent est exécuté de suite. Isengrin lui a fait croire que vous volez et assassinez quoi qu'il se présente devant vous. Il vous porte une grande haine , et aura la direction de l'assaut à donner. Le lapin et le corbeau sont venus porter de graves accusations contre vous. Je porte tant d'intérêt à tout ce qui vous concerne , ainsi que vos parents , que l'inquiétude seule m'a rendu malade. — Eh quoi ! mon neveu , n'est ce que cela ? C'est là le motif du trouble où je te vois ? tranquillise-toi , malgré le serment du lion , et malgré tous les courtisans, je l'emporterai sur eux tous ensemble , en réfléchissant un peu à la manière dont je dois m'y prendre. Qu ils se consultent hardiment, ils ne peuvent trouver de bons avis, quand je n'y suis pas.

Ne t'inquiète point, cher neveu, entre et vois ce que je te donne , une couple de pigeons jeunes et gras. Je n'aime rien tant que de pareils mets. On peut les avaler sans mâcher. Ces jeunes os sont si délicats ! c'est moitié moelle et moitié sang. Moi, j'avale tout

ensemble. Depuis quelque temps je ressens des maux d'estomac , c'est pourquoi je prends des choses léj",ères. Ma femme , la sa^e Ermeline te fera un trèsbon accueil. Seulement ne lui dis rien, et ne lui laisse rien soupçonner de mes affeires. Elle tomberait en faiblesse. Elle a le cœur si tendre , qu'elle s épouvante de rien. Demain je me rends avec toi à la cour , et si je puis obtenir qu'on m'entende , je défendrai si bien ma cause que tout ira au mieux. Neveu, tu m'assisteras, n'est-ce pas, comme un fidèle ami? — Certainement, mon cher oncle, ma vie et mes biens sont à votre service. — Je te remercie, neveu, c'est bien dit. Si je vis , tu recevras la récompense de tes bons sentiments. — Mon oncle , vous pouvez , je pense , vous rendre auprès du Roi , pour vous justifier ; on ne vous emprisonnera point , pourvu que vous vous expliquiez. La Reine et le Léopard sont bien convenus de la chose dans ce sens. — J'en suis cliarmé, ce m'est une nouvelle agréable, et dans ce cas, je ne crains personne ; je défendrai ma cause.

Après cette conversation, ils abandonnèrent ce sujet et entrèrent dans la retraite de Renard. Ils y trouvèrent Ermeline couchée auprès de ses petits. A leur approche elle se leva et reçut Grimberl dune manière très-aimable. Lui salua sa tante d'un air affectueux ainsi que les enfants. On prépara pour le repas les jeunes pigeons qu'apportait Renard. Chacun se mita manger de tout son soûl, sans songer à l'avenir. Néanmoins ils ne furent nullement rassasiés; quand même chacun aurait eu encore un pigeon, il n'y aurait guère eu de reste.

Renard prit la parole : Vois , mon neveu , comment trouves-tu mes enfants, Rousseau et Renardin? Ils multiplieront notre race. Ils commencent à pouvoir s'aider très-bien eux-mêmes. L'un attrape déjà une poule, l'autre un poulet^ ils savent aussi plonger après les vanneaux ou les canards. Je les enverrais plus souvent dehors pour faire la chasse , mais je veux d'abord leur enseigner à prendre des précautions , pour qu'ils sachent comment se garantir des chasseurs et des chiens. S'ils connaissaient bien ce manége, je serais fort tranquille sur leur compte. Souvent ils trouveraient à satisfaire notre goût pour des mets de différentes espèces, dont nous devons maintenant nous priver par nécessité. Ils me ressemblent beaucoup, car ils exécutent leurs projets sur ceux qu'ils haïssent, pour ainsi dire en jouant, et les reçoivent très-bien afin qu'ils aient moins de soupçons. Ainsi ils s'en rendent plus facilement les maîtres , et leur coupent la gorge de leurs dents. Voilà comment Renard s'y prend pour jouer ses tours.

Ils sont aussi très-forts à étreindre , ce qui nous est souvent fort utile. — Mon oncle , vousavezbien sujet de vous réjouir, et c'est une grande consolation d'avoir des enfants si heureusement disposés. Je suis charmé d'avoir de tels parents. — Grimbert, mon neveu , tu t'es échauffé, et tu dois être fatigué, il serait temps que tu montes pour aller te reposer. — Mon oncle, si vous le permettez, je suivrai volontiers votre avis. A ces mots, il alla se coucher sur une litière de paille fraîche. La famille de Renard alla également

se reposer; mais lui , plein de soucis , pensait à la manière de se tirer d'affaire. Il passa toute la nuit à réfléchir et à prendre conseil de lui-même. Le lendemain, à la pointe du jour, il quitta sa demeure avec Grimbert , après avoir pris congé de se femme Ermeline et de ses enfants. Ne vous inquiétez pas, leur dit-il , je dois me rendre à la cour avec mon neveu , et si je tardais quelque temps de revenir, ne vous en embarrassez point. Quand même vous apprendriez quelque mauvaise nouvelle , cherchez-y toujours un bon côté. Cependant soyez sur vos gardes, et prenez soin de notre demeure. J'agirai là-bas le mieux que je pourrai d'après les circonstances.

Hélas ! Renard , répondit sa femme , je n'ai jamais été plus affligée que de voir que vous allez encore une fois vous exposer à la cour. Dernièrement vous y avez couru de si grands dangers, que c'est avec peine que vous êtes parvenu à vous échapper. Vous aviez dit et résolu que vous n'y retourneriez plus. — Femme, l'aventure est compliquée. Quelquefois les événements vont au-delà de ce qu'on avait prévu. Il faut que je me rende auprès du Roi. Soyez tranquille , je vous en prie, n'ayez aucune inquiétude. Je reviendrai au plus tard dans cinq jours, si cela m'est possible. Alors Renard et le Blaireau prirent congé. Arrivés sur la bruyère, Renard s'exprima ainsi : Neveu , écoutesmoi ; depuis ma dernière confession, j'ai commis bien des fautes, tu dois les entendre. Il est juste que l'on se confesse du mal que l'on a fait. Je ne parlerai point de mes bonnes actions vu que ce ne sont pas là des péchés.

Je fis faire à Brun une grande entaille sur le dos ^ je fis scier les souliers des pieds du loup et de sa femme. J'adoucis la colère du Roi , et m'attirai son amitié par des mensonges. Je dis que Brun et Isengrin en voulaient à sa vie , et le trahissaient. Ainsi je fis tomber sur eux le courroux du lion , sans qu'ils fussent en rien coupables. J'indiquai en outre au Roi un trésor dont il ne verra jamais rien , car tout ce que je disais était faux. J'emmenai Belin le bélier avec moi , j'ôtai la vie à Couart, et Belin se rendit avec sa tête à la cour., ce qui lui attira également la haine de son souverain. Je serrai tellement la tête du lapin que je lui ôtai presque la vie , et je regrettai de le laisser échapper ^ mais il était trop leste. C'est avec justice que le corbeau se plaint de moi, je mangeai sa femme. Cher neveu, j'ai encore pensé à une chose que j'oubliai la dernière fois que je me suis confessé. Je dois l'ajouter ici. Ce fut une courtoisie que je fis au loup ^ je serais fâché que l'on me jouât le même tour.

Nous cheminions lui et moi , entre Houthulst et El verdinghe(l), lorsque nous vîmes devant nous une cavale rousse, et son poulain aussi noir qu'un charbon. Il n'était âgé que de quatre mois, et paraissait très-gras.

Isengrin était presque mort de faim , et me pria de courir vers la cavale et de lui demander si elle voulait vendre le poulain. Je me hâtai de satisfaire à

(1) Houthuist est un bois et Elverdlnghe un {jrand bourg entre Ypres et Dixmude La traduction allemande porte : Zwischen Kallis (Calais) und Elrerdingen.

cette prière , et fis cette question à la jument. Elle répondit qu'elle le vendrait pour un trésor. Je lui demandai à quelles conditions elle voulait le céder.

Renard, répliqua-t-elle, vous le trouverez inscrit au-dessous de mon pied droit. Etes-vous habile dans Tart de clergie, voulez-vous regarder? je vous le laisserai lire. Je compris où elle en voulait venir, je répondis donc : Merci, dame Cavale, j'agis de bonne foi , et je pourrais me repentir de ne pas vous croire. Je ne sais pas lire un mot i je ne désire pas non plus acheter votre unique enfant. Isengrin m'a envoyé ici et aurait désiré savoir la vérité. — Laissez-le donc venir lui-même , dit la jument, je le satisferai. — Ainsi ferai-je , fut ma réponse , et je courus vers le lieu où m'attendait Isengrin. Mon oncle , dis-je , voulez-vous manger du poulain ? allez vite trouver la jument, elle vous attend pour vous faire honneur. Elle porte inscrit au-dessous du pied , à quelle condition elle veut vendre son petit Elle me l'aurait bien laissé lire ; mais à quoi cela m'eùt-il servi , puisque je ne connais pas une seule lettre. Je me repens du fond du cœur de n'avoir pas fréquenté l'école : Mon oncle , si vous voulez acheter le poulain , vous pouvez l'avoir. Vous savez lire, n'est-ce pas ? — Comment en serait-il autrement , répondit le loup, sans doute je sais lire ^ je sais le français, le flamand et le latin. J'ai été en Westphalie et à Provins (1), dans les écoles supé-

(1) Cette allégation est une pure invention, car a Provins il n'y eut jamais d'école renommée. Le vieux texte en prose et Reineke T^ortent E rfort. Ce fut en 1392 que pour la première fois une uni

rieures avec de vieux savants, sans plaisanterie, maîtres passés en connaissances de toute espèce , et je fus licencié ès-lois. Aussi quelqu'écriture qu'on me mette devant les yeux, je puis la lire comme mon nom. Je vais me rendre auprès de la jument :, je suis sur que je saurai bientôt quel est le prix du marché. A quoi es-tu bon, Renard, puisque tu ne sais ni lire ni écrire ? A ces mots il partit et me laissa là. Ayant fait sa demande à la cavale, elle répondit comme à moi : Permettez-moi donc de lire, dit le loup, — Volontiers ^ et aussitôt elle leva le pied qui venait d'être ferré à neuf, avec six bons clous. S'étant préparée à bien recevoir le curieux, elle lui lança son pied à la tète avec une telle violence qu'il en fut tout étourdi, et tomba à la renverse , à moitié mort. On eût pu parcourir un demi-mille de chemin avant qu'il revînt à lui et se relevât. La jument s'enfuit en grande hâte avec son poulain, laissant Isengrin blessé et disloqué. Étendu à terre , il hurlait comme un chien. Il saignait abondamment. Je me dirigeai vers lui, et lui dis : Cher oncle, comment va-t-il ? Etes-vous bien rassasié du poulain ? Comment ne m'en avez-vous pas réservé quelque chose? j'ai cependant rempli votre message. Avez-vous dormi depuis votre repas ? qu'a-

versité fut érigée en cette dernière ville. Voyez Hagelgans, orbis literaUis academicus, p. 5. Dans une traduction latine du treizièmesiècle, faite en Angleterre, et reproduite en anglais par Douce, voici ce qu'on dit de l'application dlsengrin : idsengrin the wolf, to expiate his sins, became a monk. Ilis brethren endeavoured to teacli liim liis letters that lie might say paternoster, but ail that they were ablc to jifof froni bini was : lamb! lanib! »

vcz-vous lu sous son pied ? Était-ce du wallon ou du latin ? Je savais bien que vous étiez habile , et que personne ne lisait mieux que vous ! — Hélas ! Renard, mon neveu, hélas! je vous prie de laisser là vos plaisanteries. Je suis si cruellement traité que les pierres en seraient touchées ! Cette catin , avec ses longues jambes , avait levé le pied si haut que je crus que les clous dans le fer étaient des lettres. Du premier coup elle me porta six grandes blessures qui me fendirent presque le crâne en deux pièces. Je ne veux plus lire de pareilles écritures.

Cher oncle , est-ce vrai , ce que vous me racontez là ? cela m'étonne, car je vous tenais pour le plus fin clerc qu'il y eût Je comprends bien maintenant ce que l'on m'a dit jadis, et ce qui est écrit dans bien des livres, qu'il n'est que trop vrai que les meilleurs clercs ne sont pas toujours les gens les plus sages. On l'emporte souvent sur eux par la prudence. Ils subtilisent tant, à force de science, qu'ils s'embrouillent eux-mêmes.

C'est ainsi que j'attirai sur Isengrin un accident qui faillit lui coûter la vie (1).

Voici , neveu , que je t'ai raconté tout ce que je sais de mes fautes. Il est difficile de prévoir comment les choses se passeront à la cour ^ quoi qu'il arrive , maintenant je suis sans crainte, car je n'ai plus de péchés sur la conscience. Je consens à m'amender par

(1) Comparez avec ce récit celui des fables inédites des douzième, treizième et quatorzième siècles, par Robert, t. 2, p. 265.

tes conseils et à obtenir mon pardon. — Vos méfaits sont grands , dit Grimbert , mais à la mort seule il n'y a point de remède. On ne peut pas ressusciter ceux qui ont perdu la vie. Mon oncle , je veux tout vous pardonner.^ à cause de l'anxiété dans laquelle vous vous trouvez. Je vous donne donc l'absolution ^ mais ce dont vous vous repentirez le plus , ce sera d'avoir envoyé au roi la tète de Couart, et de l'avoir trompé par des mensonges. Ah ! mon oncle, cela est bien mal! — Mon neveu, celui qui parcourt le monde , doit souvent s'entendre raconter ses propres aventures^ il a aussi plus d'occasions de tomber dans le mal. Qui manipule le miel, se lèche les doigts. J'ai souvent été averti par ma conscience d'aimer Dieu par dessus toute chose , et mon prochain comme moi-même. C'est ce qui est le plus agréable à Dieu , et ce qu'il y a de plus juste.

N'as-tu jamais songé aux nombreux combats que la raison doit soutenir contre la volonté du corps et des sens ? Alors abandonné à moi-même et livré à mon libre arbitre , je suis tellement étourdi que je ne sais plus ce que je fais. J'ai autre chose qu'un corps , je le sais bien^ mais abandonné de chacun, j'abandonne aussi le monde. Dans ces circonstances, je prends la résolution de repousser et de haïr tout ce qui est au-dessous de Dieu , même je veux m'élever plus haut que ses commandements , me jeter dans sa contemplation ^ mais cette grâce particulière m'arrive quand je suis seul, n'ayant rien de commun avec le

monde ni avec les hommes, et lorsque je vois clairement dans ma conscience.

Bientôt après, lorsque je me mêle de nouveau des choses d'ici-bas , je trouve tant de pierres d'achoppement dans ma route, derrière moi et devant moi, et je suis si frappé de la route que suivent beaucoup de prélats , qu'aussitôt je suis encore une fois pris. Le monde m'entraîne, sans ma volonté, les désirs de la chair remportent et me soumettent à un si grand nombre de tentations, que j'en perds toute liberté et que j'abandonne le genre de vie que je m'étais proposé. J'entends constamment retentir à mes oreilles le chant, la musique, les ris, les jeux et la gaîté. J'écoute alors ceux qui parlent autrement qu'ils ne pensent, j'apprends à mentir et à tromper, surtout dans les demeures des riches et des grands. Là tous flattent, seigneurs, femmes, prêtres, clercs. Ce sont ceux-là qui mentent le plus, ils ne disent jamais la vérité. Cher neveu, moi j'agis en conséquence, je dois flatter comme les autres, ou bien l'on me mettrait à la porte. J'ai souvent entendu parler bien des gens qui paraissent justes et amis de la vérité; mais s'il se rencontrait quelque mensonge qui pût servir à leurs propos , ils le laissaient passer avec le reste pour l'embellissement du discours. Ce n'est pas que l'on devienne plus hardi pour en imposer , une fois que l'on a commencé, mais quoiqu'on sache que la vérité doit trouver place dans ce qui se dit, afin de mieux orner le raisonnement, on permet à la déception de s'y glisser. Voilà , neveu , comme quoi on se voit obligé tantôt

de mentir, tantôt de dire la vérité, de menacer, de prier, de supplier, de jurer, enfin de traiter chacun d'après son caractère. Celui qui veut hanter le monde, et qui sait bien placer un mensonge , le mettre en avant sous son meilleur jour, et tellement le présenter aux auditeurs qu'on le prenne pour la vérité , celui-là a profité de ses leçons. Sil sait si subtilement les lier les uns aux autres, qu'il n'hésite pas dans son débit, et qu'il se fasse écouter attentivement, alors, mon neveu, il y a de quoi étonner. Celui-là peut porter des habits d'écarlate et de plusieurs couleurs , soit dans Tordre ecclésiastique, soit dans l'ordre laïque, il vaincra partout où il combattra , sans tirer ni glaive ni épée. On trouve aujourd'hui plus d'un méchant qui , alléché par les avantages qui résultent de la déception, se croit bien aussi en état d'employer ce moyens il s'empare donc d'un mensonge qu'il embellit et veut mettre en avant. Il mangerait volontiers au gâteau comme les autres ; mais il n'est ni cm ni écouté. Un autre est si maladroit que lorsqu'il croit le mieux dire, et terminer comme il faut, il perd toutà-coup le fil de la matière, et ne sait comment se tirer d'affaire pour arriver à moitié chemin. Son récit n'a ni queue ni tête ^ aussi le regarde-t-on comme un imbécile et Ion s'en moque. Mais celui qui donne une conclusion aux faussetés qu'il débite, qui développe ses raisons sans hésiter, comme si elles se trouvaient écrites devant lui, qui éblouit tellement chacun , qu'on le croit plutôt que la vérité même , voilà l'homme! Quelle science, quelle sagesse y a-t-il à dire

ce qui est? c'est la chose du monde la plus facile. Comme ils rient alors sous leur chaperon , les malins qui en donnèrent le conseil , et ceux qui suivent une autre voie ! L'injustice a toujours le dessus et l'on repousse la vérité. Ah ! mon neveu, tous ne sont que trop habiles sur ce point. Ecoutètes et échevins donnent des conseils secrets , et aident à déplacer le droit, appuyés qu'ils sontpar des jujjes qui connaissent des lois propres à établir les faits les plus opposés. Ils apprennent à regarder à travers les doigts, soit pour en profiter , soit pour plaire à leurs amis. C est cependant une science dangereuse. Ces orateurs qui vendent leurs paroles, peuvent faire bien du mal, en débitant, de propos délibéré, des mensonges dont peuvent dépendre l'honneur ou la vie ! Je ne dis point que Ton ne puisse parfois plaisanter , s'amuser , se moquer et mentir dans des choses de peu d'importance, car celui qui dirait toujours la vérité ne pourrait pas marcher dansles rues. Mais tel jure par sa foi, qui dit tout ce qu'on veut, afin d'avoir le droit de faire ce qui lui plait, et de vivre à son aise. Il serait bien souvent repoussé celui qui ne voilerait jamais la vérité. Lorsque c'est nécessaire, l'on peut mentir, sauf à s'amender ensuite après avoir pris meilleur avis. Pour tout péché il y a miséricorde , et il n'est personne qui n'erre parfois. — Quoi! mon oncle, rien ne peut donc échapper à votre sagacité, vous savez le fin mot de tout ? vous me feriez perdre la tète avec vos raisonnements , ils sont au-dessus de ma portée. A quoi vous sert-il d'aller à confesse? vous seriez à plus juste

titre , le curé vous-même , et vous devriez nous laisser, moi et autres pauvres créatures, nous confesser à vous et prendre vos avis. Vous connaissez si bien les choses de ce monde , que personne ne peut aller de travers en votre présence.

En s'entretenant de cette manière , ils arrivèrent enfin à la cour.

Intérieurement , le doute donnait des inquiétudes à Renard , néanmoins il se comporta comme il le devait, et s'efforça de montrer de la hardiesse et du cœur II passa fièrement au milieu de tous les barons jusqu'au lieu où se tenait le Roi en personne. Le blaireau marchait à côté de lui et dit : Mon oncle , prenez courage et soyez sans crainte. Le poltron n'est bon en aucune circonstance, l'audacieux, au contraire, force les événements. Un jour vaut quelquefois mieux que toute une année , pour qui sait en profiter. — Tu dis vrai , neveu , Dieu te récompense pour la bonne consolation que tu viens de yie donner !

Avant de commencer à parler, Renard prit un air farouche, et regarda avec assurance de côté et d'autre, comme pour dire : que celui qui me veut quelque chose, s'approche! Il voyait là, dans la foule, bien des personnes qui n'étaient guère de ses amis ( il est vrai qu'il le méritait peut-être), entre autres la loutre , l'ours et vingt autres que je pourrais nommer. Il y en avait pourtant aussi qui l'aimaient ci le chérissaient. Enfin il se mit à genoux , éleva la voix et dit au Roi : Dieu qui est immuable et dont la puissance est éternelle , pm*sse-t-il conserver long - temps les

jours de mon seigneur et de la reine sa femme , et leur donner Ia sagesse et l'intelligence nécessaires pour distinguer qui a tort ou raison , car il en est plusieurs sur la terre qui portent à l'extérieur une apparence bien différente de ce qu'ils sont véritablement. Plût au ciel que tout fût à découvert , et que la vérité put se lire sur le front ! Je consentirais volontiers qu'il m'en coûtât ce que j'ai de plus cher, pour que vous aussi, seigneur, vous connussiez tout ce que je sais. J'ai constamment été attaché à votre service , c'est à cause de cela que , par des mensonges , ceux qui voudraient m'accabler et me faire perdre vos bonnes grâces, viennent sans cesse m'accuser injustement et sans que j'en puisse mais ; aussi je m'écrie : Malheur sur leurs jours ! J'espère , ô Roi , et vous noble dame, que vous serez assez prudents pour qu'on ne vous entraîne point par fausseté et mensonge , à oublier la justice ; je sais que ce n'est pas votre coutume. Considérez , seigneur,. toute affaire selon les principes de l'équité. Rendez à chacun une justice égale, cela me suffit , c'est tout ce que je désire. Que la honte tombe sur le coupable ! On saura bientôt qui je suis. Je ne puis ni prier ni flatter , je veux pouvoir lever le front avec honneur.

Tous les assistants gardaient le silence, s'étonnant de ce que Renard tenait un langage si hardi. Le Roi répondit : Ah ! Renard ! comme vous savez adroitement manier le mensonge ! vos apparences de vertu et votre plaidoyer (1) ne vous serviront pas à grand'

(Il Salvacie. dit le texte. Lacombe, dans le deuxième volume de

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chose. Je pense qu'encore aujourd'hui votre cou paiera pour vos actions. Je n'ai pas l'intention de discuter long-temps avec vous ^j'abrégerai votre douleur. Que vous nous chérissiez , cela a clairement paru par la manière dont vous vous êtes comporté envers le lapin et le corljcau. Votre méchanceté , votre audace et vos crimes vous feront mourir sans maladie. Tant va la cruche à l'eau , qu'elle se brise et tombe en pièces. La cruche qui nous a si souvent trompés, se cassera bientôt.

Renard, à ces paroles, ressentit une grande inquiétude et eut peur. Il aurait voulu être à Cologne , et ne pas s'être présenté à la cour. Qu'est-ce qui sera le plus propre à me servir en cette conjoncture , pensat-il en lui-même ? Il faut que je sorte de cette position à quelque prix que ce fût. 0 Roi ! dit-il enfin, vous devriez m'écouter jusqu'au bout, ce serait là de la bonne justice. Quand même je serais condamné à mort, on devrait néanmoins prêter attention à mes paroles. Je vous aijadis donné plus d'un conseil utile, et , dans le danger, je suis souvent resté près de vous, alors que tous les autres vous abandonnaient. Si des traîtres, par des tours perfides , vous ont convaincu d'une injustice, et qu'il ne me soit pas permis de me disculper, je suis bien à plairdre ! J'ai vu aux jours passés que j'étais écouté avant les autres. Les circonstances pourraient bien changer, et cette faveur m'être

sou dictionnaire du vieux langage français, porte : Salvations. écritures produites pour répondre aux objections de la partie adverse. Il met h ce mot l'année 1350.

rendue. On se souviendra peut-être de quelques-unes de mes actions précédentes, et, après réflexion, on me continuera cet ancien ayantage. J'en vois plusieurs ici de ma race, qui paraissent faire peu de cas de moi, et qui cependant, seigneur, seraient fâchés de voir qu'on me déshonorât, et que 1 on me fit injustice. Ce malheur tomberait sur un des plus fidèles chevaliers que vous ayiez dans tout votre pays. Quoi ! pensez-vous que si j'avais eu la conviction de mon crime , je serais venu ici demander justice devant vous , au milieu de mes ennemis ? Non , non , pas pour un monde d'or ! j'étais où je devais être, au large et libre. Mais, Dieu merci, je me connais si bien, je suis si convaincu de mon innocence, que je n'hésite pas à me montrer et à parler devant des justes. Je fus si accablé de chagrin lorsque Grimbcrt m'apporta la nouvelle de ce qui se passait, que je courus de tous côtés comme un insensé. Si je n'avais été soumis à un bannissement, je serais arrivé immédiatement. Pendant que j'errais ainsi désespéré, arriva sur la bruyère mon oncle Martin le singe, qui est plus savant que quelque curé qu'il y ait , en grammaire et en pratique. Il fut bien pendant neuf ans l'avocat de l'évêque (1) de Cambrai. Il vit ma désola-

(1) 11 est dilTicile de supposer quel peut avoir été ce Martin , avocat deTévèque de Cambrai. Peut-être le poète ii'a-t-il voulu faire allusion h personne: sans cela. Ton pourrait croire qu'il s'agit d'un des prélats de l'abbaye de St-Martin, près de Cambrai (Mont-St-Martin). ïjes religieux de l'ordre des Prémontréz. dit Carpentier. Histoire de Cambrai, t. 1 , p. 508, y étaient devenus aussi impurs que Tétable d'Augias, vers l'an 1200. Par la noncbalance des supérieurs, les moines y devinrent si fripons qu'ils semblaient avoir mis. comme

tion et me dit : Neveu , qu'avez-vous donc ? vous m'avez l'air tout troublé. Dites-moi ce qui vous a mis dans cet état? Nous ferons comprendre à des amis qu'il se passe d'importantes affaires dans lesquelles il importe d'agir. Un fidèle ami est d'un grand secours. Souvent dans le danger il ouvre un meilleur avis que celui que la chose concerne , quoiqu'il ne soit pas aussi courageux. Dés qu'il s'agit de la vie ou de l'honneur, l'homme perd souvent son énergie et sa prudence. Alors il ne sait plus que faire , ni quel parti prendre , et se conduit comme un insensé.

Hélas ! mon cher oncle, répondis-je , ce que vous dites là peut justement s'appliquer à ce qui m'est arrivé. Je suis dans la plus profonde affliction, sans qu'il y ait de ma faute , et sans que je laie mérité. Celui que j'ai toujours considéré comme mon ami intime, Lamprei le lapin, vint hier me trouver pendant que j'étais assis devant ma demeure, occupé à lire mes prières. Il me dit qu'il avait l'intention de se rendre à la cour, me salua amicalement, et je lui rendis son salut. Renard , ajouta-t-il alors, je suis las de courir, et j'ai grand'faim. Avez-vous quelque chose à manger?— Sans doute, répliquai-je , j'ai de quoi vous satisfaire, entrez. Je lui fis servir une couple de gâteaux beurrés, car c'était un mercredi, jour auquel je n'ai pas coutume de manger de la viande. En

Épicure, toute leur félicité au palais, aux lèvres, aux oreilles et au ventre, de sorte qu'ils n'avaient rien de la religion que le masque et que les cérémonies. S'ils assistaient au service divin, ce n'était qu'avec des grimaces d'un Sardanapale.ou des postures de bateleurs.

outre, vous saurez que je jeûnais alors pour me préparer à la pentecôte qui approche. Qui veut s'adonner à la sagesse et vivre religieusement, doit se préparer pour ce grand jour, afin de satisfaire aux commandements de Dieu-, Et vos estote 'par au, est-il dit dans cet évangile (1).

J'offiis encore du beurre frais et d'excellent pain , ce qui est, je pense, une bonne nourriture pour un afjfemé. Lorsque le Lapin se fut rassasié , mon plus jeune fils Rousseau entra et voulut prendre les restes; car vous savez que les enfants aiment toujours à manger.^Comme il en approchait. Lamprei lui donna un tel coup sur le museau, que le sang lui sortit des yeux , et il tomba en convulsion. A cette vue , Renardin, mon aîné, courut venger son frère, et saisit l'agresseur par la tête. Il Teùt déchiré en morceaux , si je n'étais intervenu. Je séparai les combattants , j'aidai le lapin à se dégager, et je donnai des coups à mon fils, pour le punir. Le lapin s'enfuit, courut vers le Roi, et dit que j'avais voulu l'assassiner. Voilà, mon oncle, comment je suis exposé à de fausses accusations. On me fait une grande injure, et pourtant c'est le coupable et non pas moi qui porte plainte. Bientôt je vis arriver le corbeau d'un air abattu ; Qu'y a-t-il, lui dis-je, d'où vient cette tristesse? — Ma

(1) Le dimanche avant la Pentecôte, on chante l'épître : estote prude?ites , et deux dimanches avant cette époque : estote factures verhi ; mais j'ignore quand on chante : estote paraît. Prohablement que le Renard veut simplement citer un texte sacré applicable à ce qu'il raconte, et à cet eflet il cite au hasard ce qui convient à sa narration, sans s'embarrasser de l'exactitude.

femme est morte, hélas! répondit-il. Il y avait là-bas une proie morte , pleine de vers:; elle en mangea tant, qu'elle en creva. — Il n'avait pu la retenir. Je le priai de me dire comment les choses s'étaient passées ! mais il s'envola, sans que je pusse en savoir davantage. Maintenant , il m'accuse d'avoir tué cette p.... , de l'avoir déchirée, mangée, que sais-je ? et il n'en est rien, Dieu le sait ! Comment pourrais-je l'approcher d'assez prés , car elle sait voler, et moi je ne puis que courir. Ainsi, mon oncle, on m'a calomnié de tous côtés: c'est à bon droit que je me plains de mon sort. Il n'y a pour moi qu'heur et malheur. Je supporte tout en punition de mes péchés. Ce serait un bien pour moi , si j'étais assez fort seulement pour résister à ces coups répétés.

— Neveu, vous irez à la cour, présenter votre défense devant ces Messieurs. — Hélas! mon oncle, je dois patiemment souffrir tout et me taire , car le seigneur Herman, le proviseur, m'a mis au ban du Pape, parce que je conseillai jadis à Isengrin de quitter Elmare , et d'abandonner les ordres , dans lesquels il était entré. Il se plaignait que la vie y était trop dure, et qu'il mourrait si cela durait plus long-temps. Je me laissai toucher par ses lamentations. Je l'aidai comme un fidèle ami , à se sauver. Je m'en repens aujourd'hui , car son plus grand désir c'est de me faire pendre en présence du Roi. C'est ainsi qu'il me rend le mal pour le bien. Je ne sais plus , vous le voyez, mon oncle, quel avis prendre. Je dois aller à Rome demander l'absolution, et cependant je crains

que ma femme et mes enfants ne soient soumis à de {>rancles persécutions. Les méchants qui nous poursuivent les combleront d'outrages , ce que je voudrais bien empêcher. Si j'étais relevé demon bannissement, j'irais me disculper:^ mais je n'ose me remuer. Affrontant le danger, irai-je parmi ces braves gens ? cela m'inquiète, Dieu pourrait m'en punir. — Ne vous laissez point abattre, mon neveu, et ne vous affligez pas ainsi. Je connais des gens puissants à Rome , et je m'entends à la besogne. Je m'appelle Martin, le clerc de l'évoque! je ferai citer le proviseur à Rome ^ je plaiderai contre lui, mon neveu; je ferai valoir vos excuses, et je vous rapporterai une absolution , fùt-cc même malgré lui.

Je connais les détours à la cour, et ce qu'il faut y faire ou ne pas faire. J'y ai, de plus , mon oncle Simon qui est puissant et haut placé. 11 aime à aider les gens d'esprit. Il s'y trouve aussi cVautres de mes proches parents, Prentout, Luisterwei, Scalevout, Griptmi , et Gricpsnel. Je prendrai avec moi une bonne somme d'argent, pour le cas où j'en aurais besoin. Une prière est plus assurée du succès, lorsqu'elle est accompagnée de présents. On gardera de l'argent en réserve , afin de pouvoir empêcher l'injustice. Au besoin , un fidèle ami doit être prêt à exposer sa vie et ses biens pour son ami. Ami et argent, tout mérite d'aller au diable, si personne n'en retire profit ou consolation. Neveu , fiez-vous à moi ; je pars demain matin de bonne heure, et ne me reposerai point avant d'être arrivé à la cour du Pape. J aurai soin de votre affaire.

Vous, allez trouver le Roi sans perdre de temps-, je prends sur moi tous les péchés et tous les mauvais actes pour lesquels vous avez été banni; je vous en tiens quitte. A la cour, vous trouverez Rukenau ma femme, sa sœur, mes enfants , et plusieurs de nos parents. Expliquez-vous avec hardiesse. Ma femme est particulièrement bonne, et sert volontiers ses amis : vous la trouverez disposée à vous servir, car souvent la bonne cause a besoin d'appui. Il est toujours bon de faire visite à ses amis, quand même on les aurait oubliés pour quelque temps. Sïl vous paraissait qu'on ne voulût pas vous rendre justice , faites-le-moi savoir , et que le messager marche nuit et jour. Je vous promets de faire mettre au ban du Pape tous les habitants du pays, hommes et femmes, même le Roi, et sous un interdit si sévère, qu'on ne poun'a plus enterrer les morts , ni chanter dans les églises , ni prier pour eux , ni baptiser, ni donaer le saint-sacrement, à moins que pleine justice ne soit rendue. Neveu, je m'engage à vous faire obtenir cela de suite. Le pape est vieux , de sorte qu'on fait peu de cas de lui , tout le pouvoir est entre les mains du cardinal de Valoite (1) qui est jeune et a d'illustres parents. A cette heure il a une concubine qu'il aime,

(1) C'est probablement un mot français tiré du verbe valoir, comme si l'on disait le cardinal Argent-Comptant. Le texte en prose porte le cardinal Or-Pur (Puer gout). On ne peut songer ici à un descendant des Valois, ni à quelqu 'autre cardinal français, car on ne trouve aucun nom semblable dans l'bistoire de tous les cardinaux français, par Duchesne. Pans , 1600, 2 vol. infoL

à ce qu'il parait, par-dessus toute chose. Tout ce qu'elle désire de lui, elle ne l'obtient que trop légèrement ! Cette femme est ma nièce, et je suis si bien avec elle , qu'elle ne me refuse jamais rien. Néanmoins priez le Roi , notre seigneur , de vous aider et de vous faire rendre justice. Je suis sûr qu'il ne repoussera point votre juste demande. Chacun sent que la justice est une obligation assez sacrée pour que l'on n'agisse point sans réfléchir.

Ces paroles , ô Roi ! me rassurèrent; je vins ici plein de joie , et je vous ai déclaré toute la vérité. Si aucun de ceux qui m'entendent peut mettre quelque chose à ma charge , et soutenir son accusation par témoins valables (comme on le fait avec des personnes de noble race), qu'on me permette de répondre d'après ce qu'autorisent les lois. Ou bien , si l'on ne veut pas donner d'explication, qu on désigne le lieu et le jour, qu'on m'oppose un adversaire qui soit mon égal , et que justice se fasse par un combat singulier : le vainqueur aura prouvé la justice de sa cause. On a toujours en ce pays fait droit de cette façon. Il ne faut point que l'on abandonne cette coutume, précisément lorsqu'il s'agit de moi. Aujourd'hui c'est mon affaire, demain ce sera celle d'un autre. Cet usage ne fait tort à personne (1).

(1) En beaucoup de lieux en Flandre, il était défendu d'appeler quelqu'un en champ clos , et de bonne heure on y avait le proverbe : Kamp recht, kwaed recht. En outre, il y avait sept exceptions que l'on pouvait opposer pour déchner le combat. Il en est fait mention dans un registre des archives de la Flandre-Orientale : Leenen van hetjaer 1300. Voyez aussi à ce sujet le traité de Van Alkmade, avec les observations de Van der Schelling. Rotterdam, 1740.

Pauvres el liclies, tous se turent à ce hardi discours de Renard. Le lapin et le corbeau, ti-ès-effrayés, n'osant ouvrir la bouche , se retirèrent , et dirent lorsqu'ils furent en route : Dieu veuille quil arrive quelque malheur à cet assassin hypocrite ! Il sait habiller si bien ses mensoufjes que cela paraît vrai comme l'Evangile. Néanmoins, personne dans cette affaire ne sait mieux la vérité que nous ! Comment pourrionsnous donner la preuve de ce que nous avançons. Il vaut mieux céder et fléchir que de nous battre avec lui, car nous ne pourrions nous défendre. 11 est si méchant ! Quand nous serions cinq des nôtres contre lui, il nous ôterait la vie à tous.

Isengrin et Brun perdirent courage lorsqu'ils virent partir ces deux accusateurs. A la fin le Roi dit : Si quelqu'un veut porter plainte , qu'il s'avance et s'explique devant nous! Hier il se présentait une foule d'accusateurs, où sont-ils maintenant? Voici Renard. — Seigneur Roi, dit le malin animal, tel se plaint qui garde le silence lorsqu'il voit son adversaire. Le corbeau et le lapin sont la preuve de la vérité de cet axiome. Ils m'ont tant de fois calomnié devant vous en mon absence , mais lorsque je parais, ils s'échappent. Ils n'osent pas soutenir leur délation. C'est ainsi que , si l'on ajoutait foi à tout ce que disent les méchants , il en résulterait bien des malheurs. Cela m'importe peu pour ce qui me regarde. Cependant, Seigneur, s'ils obtenaient merci (et je parle franchement) ,je leur pardonnerais volontiers, malgré tout le mal qu'ils auraient tant désiré me faire ^ car je ne

veux vivre en haine avec qui que ce soit. Jamais je ne me plaindrai ni ne me vengerai de mes ennemis. J'abandonne l'affaire à la justice de Dieu ; il punira bien , s'il le juge convenable, j'en suis convaincu. — Renard , répliqua le Roi, vous vous réjouissez déjà dans votre cœur ; mais je sais qu'il ne faut se fier ni à vos paroles ni à votre extérieur. Je ne suis pas encore apaisé. Votre cause n'est ni aussi désespérée, ni aussi claire que vous vous limaginez. Je dois vous dire ce qui me fait penser ainsi , avant que vous continuiez à m'apporter de plus amples preuves de votre innocence prétendue , et quo vous tâchiez de ra'endurcir le cœur et de me tromper encore une fois. Lorsque vous quittâtes mon palais, que je vous eus pardonné vos méchantes actions , et que vous eûtes reçu de mes mains le bourdon et la besace , pour vous rendre au delà des mers , vous purifier de tous vos péchés , et vivre dorénavant en honnête homme, n'est-ce pas alors, hypocrite pervers, que vous osâtes me renvoyer la besace avec la tête de Couart? Comment étiez-vous si aveuglé que de vous permettre une pareille insulte envers ma personne ? Ce fut un don inaccoutumé à envoyer à son souverain ! Il n'y a nulle excuse à ce forfait , car le chapelain Belin , qui dut se charger de la commission, nous raconta comment les choses se passèrent. Vous recevrez la même justice que lui', ou bien il me manquera le pouvoir de faire justice.

Renard ne savait plus que répondre , tant il était saisi. Il lui semblait que son affaire reculait au lieu d'avancer , et que toute sa malice ne lui servirait à

rien dans cette circonstance. II se tenait debout d'un air pitoyable, regardant autour de lui , pâle et déconcerté. Il voyait là plusieurs de ses parents qui tous se taisaient, écoutaient et regardaient ^ mais nul ne paraissait disposé à l'aider à le tirer d'embarras.

Dites, mauvais drôle? ajouta le Roi, vous ne soufflez plus un mot, ètes-vous devenu muet? Renard se sentait accablé par sa tristesse ^ car il avait plus de mal à se tirer d'affaire qu'il ne l'avait cru. Il soupira si profondément que tout le monde l'entendit. Brun et Isengrin se prirent à rire, tant ils éprouvaient de joie. Cela parut inconvenant à dame Rukenaula guenon , tante de Renard. Ce fut très-heureux pour lui qu'elle se trouva là. Elle était chérie de la Reine, avait beaucoup de sagesse et de prudence , et osait parler hardiment lorsqu'il le fallait. Comme elle était forte, courageuse et énergique, on la craignait partout où elle se présentait. Seigneur Roi , dit-elle , ne montrez point de colère lorsque vous siégez pour rendre justice , cela ne convient pas à votre noble caractère. La justice fuit devant la colère. Un juge doit toujours être maître de lui , c'est le signe de la sagesse. Je connais les principes du droit , mieux souvent que ceux qui portent la toge. J'ai beaucoup étudié cette matière, et j'y fus initiée par un célèbre maître ès-lois. On me faisait une litière de foin à la cour du Pape, à cause de mon mérite, alors que d'autres animaux étaient couchés sur la terre. Aussi , lorsque j'avais quelque affaire à traiter, j'avais toujours la parole la première. Nous apprenons de la

bouche de Séiièque, qu'un juge doit faire justice eu tout. Cette vertu est inflexible. Si tous ceux qui sont ici veulent réfléchir sur ce qu ils ont fait et font encore par occasion , ils auraient plus de commisération pour Renard. Chacun doit se connaître soi-même, tel est mon avis. Quel est celui dont la probité soit tellement à l'épreuve , quïl ne bronche jamais ? Celui-là est un saint qui ne commet de fautes en aucun temps. Suivre de bons avis et se corriger est digne de l'homme de bien ; mais faire le mal sans s'amender, c'est une vie d'enfer et un énorme crime. Faites attention à ce qui est écrit dans l'Évangile : Estote miscricordes , et plus loin : NoUte judicare et non judicabimini. Ou y voit aussi comment le Pharisien ayant découvert une femme en adultère, on voulut la lapider et lui ôter la vie. On demanda à notre Seigneur ce qu'il en pensait : Celui d'entre vous, dit-il, qui se reconnaît sans faute, peut lui jeter la première pierre ! A ces mots tous s'en allèrent , abandonnant la femme, car eux-mêmes n'étaient pas exempts de péchés.

Il pourrait bien en être ainsi en cette circonstance. Tel voit une paille dans l'œil d'autrui qui a lui-même une poutre dans le sien. Il en est plusieurs qui prononcent un jugement contre quelqu'un, tandis qu'ils sont plus mauvais que le condamné. Quoiqu'on tombe souvent, l'on se relève néanmoins, on obtient son pardon et l'on n'est pas damné pour ces chutes. Dieu oublie les fautes de ceux qui l'aiment. Nul ne doit condamner son prochain, quand même il connaîtrait

quelques-unes de ses faiblesses , à moins qu'il ne commence par effacer ses propres fautes.

Renard , mon neveu , n'est pas si méchant. Son père et son grand-père ont toujours joui de plus d'estime , ont été mieux en cour, et d'une meilleure réputation qulsengrin , Brun et tous leurs parents. On a pu voir que mon neveu et ses ennemis étaient d'une étoffe bien différente , lorsqu'il s'est agi de traiter des affaires d'honneur, et où il fallait de la sagesse. Mais le monde me paraît avoir perdu le bon sens; je ne sais plus comment tout va maintenant. Les méchants s'élèvent en faveur auprès du souverain, par de la fausseté , et l'on repousse les bons qui sont remplis d'honneur, de vertu et de sagesse. Je ne puis comprendre combien de temps cela pourra durer. — Femme, répondit le Roi, si Renard vous avait fait autant de mal qu'à moi, j'en aurais du regret. Est-il étonnant que je sois irrité contre lui , puisqu'il a enfreint la paix que j'avais proclamée. N'avez-vous pas entendu les plaintes qu'on a faites à sa charge ? et les accusations de trahisons , de vols et de meurtres ? Votre affection est-elle donc si aveugle, que si l'on vous en croyait, on le placerait sur un autel pour être adoré ? Il n'existe pas dans le monde quelqu'un qui puisse en vérité en dire du bien. Vous avez beau raconter sur sa conduite tout ce que vous voudrez , à la fin on découvrira que ce n'est pas la vérité. Personne ne l'appuie. Ni parent ni ami ne veulent l'aider. Voilà ce que ses actions lui ont mérité partout. Votre apologie me parait étrange , et avant ce jour je

11 avais point encore entendu qui que ce fut, avec lequel il eut quelque chose de commun, le remercier. — Seio ncur , je répète que je l'aime et Testime. Je connais de lui une action très-méritoire ^ c'est un service qu'il vous rendit il y a peu de temps , et dont vous lui avez su bon gré, quoique maintenant les circonstances soient bien changées à son égard. On ne doit pas trop se presser, pour n'avoir point à se repentir. De la longanimité convient à un juge. On ne sait comment les choses peuvent tourner. Nul ne doit se féliciter de sa journée, avant qu'il n'ait vu arriver le soir. Souvent celui-là peut profiter d'mi bon avis qui s'applique à bien comprendre les choses. Il y a deux ans , un homme vint ici à votre cour , accompagné d'un serpent (1), afin d'obtenir un jugement dans une cause qui parut très-difficile à décider à vous et à tout votre conseil. Ce serpent s'était trouvé, à son grand détriment, auprès d'un jardin à travers lequel il voulut passer , et où il fut pris par le cou dans un lacet, de telle sorte qu'il allait y perdre la vie. Par bonheur pour lui , un homme vint à passer et entendit le serpent crier qu'il voulut le tirer de peine , sinon qu il allait mourir. Cet homme eut compassion de la situation de l'animal : Promettez-moi que vous ne me toucherez pas de votre venin , dit-il , ni que

(1) La fable du serpent et de l'homme, qui se rencontre déjà dans les allégories orientales de Bidpaï, paraît avoir été prise par notre poète dans un des auteurs dont fait mention Robert , Fables inédiles, t. 2. p. 251. On la retrouve aussi dans le Castoiement (Fun Père à son Fils. édit. Mcon, t. 2, p. 73.

vous ne me ferez aucun mal , et je vous tirerai de clanger. Le serpent accepta et jura solennellement de ne point lui nuire en aucune façon. L'homme alors le dégagea et ils cheminèrent quelque temps'ensemble. Le serpent, qui n'avait mangé depuis long-temps , commença à avoir grand'faim. Enfin, sur le point de mourir de besoin , il se jeta sur Ihorame et voulut le dévorer. Celui-ci put à peine lui échapper , puis lui dit : Pourquoi veux -tu me faire mal ? as-tu oublié le service que je t'ai rendu , et la promesse que tu mas donnée de ne point me nuire ? — Je puis répondre à chacun , répliqua le serpent, pourquoi j'agis de cette manière : l'excès de la faim m'y force. Le danger de perdre la vie rompt tous les serments. — S'il en est ainsi , ajouta l'homme , donne-moi au moins assez de temps pour trouver quelqu'un auquel nous exposerons la cause, et celui de nous deux que l'on jugera avoir droit , après nous être expliqués , dispo sera de l'autre. — J y consens, dit le serpent. Ils marchèrent jusqu'à ce qu'ils rencontrèrent le corbeau et son fils. Ils firent très-bien l'un et l'autre le récit de leur position. Le corbeau décida que l'homme devait se laisser manger. Il eut bien aimé se mettre aussi de la partie avec son fils, et se rassasier à son aise. Eh bien ! dit le serpent , n'ai-je pas gagné , qu'en pensez-vous ? L homme lui répondit : Comment pourrait-on exiger d'un voleur qu'il décidât que le vol est illégitime ? de plus , un seul ne peut prononcer un jugement. Entendons sur cette affaire trois ou quatre peisonncs qui la comprennent bien , et qu'après cela , la justice

oit son cours. Malgré cela , je suis encore clans une assez mauvaise position. Le seipent étant satisfait de cet arrangement, ils continuèrent de marcher jusqu'à ce qu'ils rencontrèrent Fours et le loup. Tous deux décidèrent aussi que le serpent pouvait tuer rhomme parce que laiguillon de la faim et le danger de la vie rompent tout serment et toute promesse. L'homme se voyant en grand danger, fut extrêmement affligé de cette décision. Le serpent sauta vivement sur lui et lança son venin. L'homme se jeta de coté et s'écria d'un accent douloureux : C'est très-injuste à vous de vouloir ainsi ma mort ! vous n'avez aucun droit sur ma vie. — Pourquoi parlez-vous ainsi? répondit le serpent, c'est la seconde fois que l'on vous condamne. — Oui , mais je suis condamné par ceux qui eux-mêmes sont accoutumés d'assassiner, de voler et de piller. Ils ne tiennent nullement à tout ce qu'ils jurent, ni à ce qu'ils croient: mais conduisez-moi à la cour du Roi, notre seigneur, c'est là que j'en appelle, et vous ne pouvez me refuser ma demande. Ce qui m'arrivera ensuite, je le supporterai patiemment et je n'y opposerai aucune résistance.

Brun l'ours et Isengrin dirent à l'homme : qu'il en soit ainsi ! le serpent ne désirait rien autre chose. Ils pensaient qu'à la cour tout irait au gré de leurs désirs.

Devant vous, 6 Roi, l'on rend justice en dernier ressort. Les enfants d'Isengrin , Idelbach et Seldensat , accompagnèrent leur père , dans l'espoir d'avoir aussi

une part de l'homme. La faim leur faisait pousser de tels cris, que vous leur fîtes défendre l'entrée du palais. L'homme, se croyant perdu, vous conjurait d'avoir yjitié de lui. Il se plaignait de ce que le serpent, auquel il avait rendu un si grand service, lui voulait tant de mal , nonobstant la promesse et le serment qu'il en avait reçus.

Le serpent dit : Je ne suis pas en faute , j'en appelle au Roi lui-même, car je n'agis que poussé par la faim , besoin qui domine tous les autres. Alors vous et toute votre cour fûtes très-embarrassés, après avoir entendu l'exposé de la cause , car votre royale {grandeur et votre justice prenaient en considération la bonne foi de l'homme, et vous n'auriez pas voulu, au péril de vos jours , qu'il lui arrivât quelque mal. Si Ton est tenu de garder sa promesse , cVun autre côté, l'on y pense à deux fois quand la nécessité nous presse, et qu'il s'agit de la vie. Il y eut à cette occasion de grands débats. Personne à la cour ne savait de quel côté était le bon droit. Il y en avait qui auraient volontiers désiré aider à écorcher l'homme , si la chose avait pu se passer ainsi.

J'en vois encore ici de cette opinion , et je me rappelle bien ce qu'ils dirent alors en faveur de leur avis. Enfin, comme on ne pouvait parvenir à prendre une décision , vous fîtes appeler Renard mon neveu , pour éclaircir le point en litige^ il fut écouté avec plus d'attention que tous les autres , et vous ajoutâtes plus de foi en ses paroles : Renard , dites-vous , vous devez nous donner une solution dans cette affaire.

d'après les principes de la justice. Nous suivrons l'avis que vous émettrez , car vous connaissez à fond la question. Renard répondit: Seigneur, je ne sais comment je pourrais me décider , d'après les discours des parties. On se trompe souvent en se réglant sur les paroles d'autrui ^ mais si je voyais le sei'pent dans la même position où l'homme le trouva lorsquil le sauva .je saurais alors que répondre. Qui voudrait décider la question sans cette condition, me semble devoir prononcer un jugement injuste. — Renard , nous pensons comme vous ^ il n'est ici personne qui puisse parler plus sagement. Voilà quelles furent vos paroles, Seigneur. Alors Ihomme et le serpent vous suivirent sur les lieux où ce dernier s'était trouvé en danger de périr. On remit tout dans le même état où riiomme l'avait vu , en passant par là. Renard , ditesvous alors, faites-nous connaître maintenant comment il vous semble qu'on doive décider la question ? Mon neveu répondit : A cette heure que les deux parties sont dans leur première situation, aucune d'elle nani perdu, ni gagné ; je décide donc, Seigneur, et je vous conseille de suivre mon avis, que l'homme peut , s'il le juge convenable, délivrer le serpent et recevoir sa promesse , car alors, quoi qu'il arrive, il ne lui sera fait aucun tort. S il pense que cela soit contre ses intérêts, je crois qu'il peut aller où il voudra et laisser le serpent dans le danger, ainsi qu'il eût pu le faire la première fois, s'il se fût défié de lui, au lieu de le délivrer.

Il me semble que c'est là un jugement équitable,

et que 1 homme doit avoir le choix, comme il l'a eu auparavant. — Ce jugement,Seigueur,vous parut bien rendu, ainsi qu'à tout le conseil. Il fut confirmé, et on loua beaucoup le Renard. L'homme, plein de joie, s'en alla quitte et libre , remerciant mille fois de ce qu'on avait fait pour lui. Par là Renard accrut , Sire , votre réputation de justice, se conduisant comme un fidèle ami. En quelle occasion Iscnorin ou l'ours vous ontils aussi bien servi ? Ils sont bons à faire le mal sans avoir l'air d y toucher ^ ils savent bien se vanter et crier. Lorsqu'ils peuvent trouver à avaler quelque bon morceau, alors ils sont plus adroits que Salomon ou Aristote. Il en est qui croient avoir l'énergie du lion, sa hardiesse et son courage, mais lorsqu'arrive le moment du danjjer, ils sont les premiers à faibhr. Les gens hardis doivent alors marcher en avant , et plus tard ils sont repoussés. Ah! Seigneur, ce ne sont pas ces fanfarons qui sont les vrais braves ! Ils corrompent le peuple des villes et des campagnes. Ils s embarrassent peu de celui dont la maison est dévorée par l'incendie , pourvu qu'ils puissent se chauffer auprès des charbons.

Tout ce qui leur importe, et ce qu'ils sont prêts à défendre, c'est leur propre avantage. Ce n'est point ainsi que se conduisent Renard et ses parents. Lorsque d'autres sont endormis, c'est alors qu'ils sont le plus sur le qui-vive au sujet de l'honneur de leur souverain, c'est alors qu'ils méditent les sages inventions et les adroits conseils qui sont souvent plus utiles aux grands , que la force et l'audace. Quelque bien que se

<& 269 £> coiuUiise Renard sous ce rapport, il n'en reçoit pas plus de remerciements aujourd'hui. On apprendra bientôt lesquels sont les plus dignes de protection, de laccusé ou des accusateurs. Seigneur, qu'il dise que ses parents l'évitent et le repoussent à cause de ses malices, soit ! mais je voudrais bien voir qu'un autre se hasardât de le dire ! Il en serait tiré une telle vengeance que le calomniateur s'en ressouviendrait toute sa vie!

Nous nous soumettrons, ô Roi, à tout ce que vous déciderez. Vous êtes incapable de nous faire une injustice. Si quelqu'un voulait s'opposer à votre volonté, soit en actions, soit en paroles, nous vous aiderions si bien à en avoir raison , que l'on s'apercevrait que nous sommes là !

Nous ne nous croyons nullement en danger, du moment que nous pouvons obtenir le combat en champ clos. Seigneur, je dois répéter, avec votre permission , que les parents de Renard donneraient leurs biens et leur vie pour lui, s'ils n'en étaient empêchés par votre autorité. Je suis sûre que celui-là lui porte le plus grand intérêt, qui n'en fait rien paraître en public. Je me compte moi-même parmi ceux-là. Je suis sa tante, et, quoique femme, j'exposerais pour lui tout ce que je possède , s'il en avait besoin. J'ai à son service trois grands enfants forts et courageux, dont il peut disposer. Je 1rs exposerai à cause de lui , plutôt que de permettre qu'il lui arrivât le moindre mal. Cependant j'aimerais mieux mourir cjue de les voir morts, tant je les aime. Le premier est Bitelus que j'ai toujours particulièrement affectionné , car on n'a ja-

mais vu un garçon plus fort (1). Mon autre fils se nomme Vulromp.Il est si peu intelligent et si inférieur en tout à son aîné , qu'il distingue à peine le blanc d'avec le rouge. Il serait souvent dans le besoin si son frère ne lui remplissait le bec. Néanmoins il possède une belle qualité , c'est qu'il est un ami si fidèle et si chaleureux, que dans le danger il préférerait se faire tuera côté de son ami que de l'abandonner. Je l'estime beaucoup pour cela. Mon troisième enfant est une fille et s'appelle Harenet. Elle connaît bien son affaire et est très-liabile dans le métier utile à ceux qui ont besoin d'avoir la tète rasée et dont les cheveux sont longs et pendants. Elle fait volontiers la besogne des servantes qui préfèrent passer la nuit à danser, à dormir la grasse matinée , et à s'adonner à la paresse , plutôt que de se peigner et de s'arranger les cheveux (2). C'est pourquoi elles lui fournissent abondamment des pommes, des poires, du pain et des noix, plus même qu'il ne lui en faut. Elle partage avec son frère , et je suis charmée de voir qu'ils soient si attachés l'un à l'autre.

Après ce discours, elle appela auprès d'elle ses enfants qui vinrent se mettre à ses côtés. Chacun d'eux était aussi laid que Barleban (3) et aussi grand que la

(1) Depuis le vers 5124 jusqu'au 5142% les détails sont de nature à ne pouvoir être traduits sans dégoût.

(2) Même observation que ci-dessus.

(3) C'est le nom d'un mauvais génie au sujet duquel on peut consulter Huydecoperjdans ses notes sur Stoke, t. 3 . p. 38; et l'ouvrage deGrimm, Deutsche mythologie, p. 562.

mère. Arrivez, chers enfants, ajonta-t-elle, placez-vous près de votre cousin Renard. Venez tous, vous qui appuyez sa cause et qui m êtes attachés! Supphons le Roi qu'il lui rende justice d'après la coutume du pays!

Un grand nombre d'animaux se rangèrent près de la guenon.

L'on vit s'avancer le blaireau d'un pas ferme, ainsi que sa femme , le chien chasseur de souris , l'unicorne, la fouine, la martre, le castor et sa femme, le furet , etc. Nous ne devons pas oublier la loutre et sa femme Panthecrote. Ces derniers étaient auparavant les ennemis de Renard ; mais ils n'osaient faire la sourde oreille à la dame guenon qu'ils craignaient. De plus elle était à la tète de leurs parents , passait pour sage , et avait de l'ascendant sur un grand nombre de personnes de la cour.

Par respect pour elle, plus de vingt animaux vinrent se ranger auprès de Renard. Les deux sœurs de la guenon arrivèrent aussi avec la belette , le hérisson , l'hermine , la chauve-souris et plus de quarante autres encore, que je ne puis nommer. Rukenau dit alors: Seigneur Roi, vous pouvez voir maintenant, en jetant les yeux sur le cercle qui environne l'accusé, s'il a des parents dévoués. Vous pouvez sans doute nous disperser , car nous sommes vos humbles sujets prêts à vous abandonner notre vie et nos biens, si vous en avez besoin. Quoique vous soyez puissant et brave , notre amitié ne peut vous nuire. Permettez à Renard de bien réfléchir sur l'affaire que vous mettez à sa charge. S'il ne parvient point à se disculper, que

justice soit faite , nous ne demandons et ne désirons rien de plus. On ne peut refuser cette grâce à personne.

La reine prit la parole : Il ne la refuse jamais , femme : c'est ce que je lui disais encore hier .^ mais il était si irrité qu'il ne voulut pas m écouter. Le léopard Firapel ajouta : Seigneur, si vous vouliez de force aller en avant dans cette affaire , ce serait compromettre votre honneur. Daignez écouter le pour et le contre , et prenez bon conseil avant de prononcer. Le Roi répondit : Tout ceci est vrai , mais je fus tellement en colère, lorsqu'on m'apporta la tête de Couart et que je me représentai à l'esprit sa mort tragique , que j'en frissonne encore d horreur. Néanmoins je consens à entendre jusqu'au bout la défense de Renard. S'il peut renverser l'accusation du crime qu'on lui impute , J€ veux bien le laisser aller , en considération surtout des prières de ses parents. Ces mots délivrèrent Renard de ses craintes , et il pensa du fond du cœur : Que Dieu protège ma tante ! elle m'a joliment tiré d'embarras, elle a donné un bon coup de collier à mon affaire , et m'a très à propos tendu une main protectrice. Je bénis le ciel qu'elle ait pu trouver un pareil moyen. Je suis content, j'ai au moins un bon pied sur lequel je puis danser. Elle va maintenant voir par ses propres yeux , et entendre une quantité de beaux mensonges que je débiterai pour me tirer de ce mauvais pas.

Quoi ! seigneur Roi , dit-il à haute voix , Couart est mort ! Que dites-vous? et où est Behn le bélier? Que

vous apporta-t-il lorsqu'il vint à votre cour? Je lui donnai trois joyaux et je voudrais bien savoir ce qu'ils sont devenus. L'un était pour vous être offert, les deux autres pour ma femme. — Belin ne nous apporta ni plus ni moins que la tête de Couart ; crime dont il fut puni sur l'heure , car je lui fis ôter la vie. Cette méchante bête dit même que c'était lui qui avait donné le conseil d'agir ainsi , et que c'était lui qui avait écrit la lettre d'envoi. — Dieu du ciel, cela est-il donc vrai ! dans quel jour malheureux suis-je né ? Ainsi les joyaux sont perdus ? En ce cas je plains fort ma chère femme. Je voudrais que mon cœur se brisât de douleur. Je me repens de vivre encore. Que dira Ermeline lorsqu'elle apprendra cette nouvelle ? Elle sera dans la plus terrible colère contre moi. Elle m'avait tant recommandé de lui envoyer ces joyaux ! Jamais plus, tant que je vivrai , je ne regagnerai son affection. Comme elle sera affligée en apprenant cette nouvelle! A quoi sert, neveu, interrompit dame Rukenau , que vous vous affligiez ainsi ? Dites-nous quels étaient ces joyaux. N'ayez pas de soucis , nous les retrouverons tôt ou tard, s'ils sont encore à la surface de la terre. Notre maître Acarin feuilletera ses livres à ce sujet. Nous les ferons crier , et nous ferons anathématiser dans les églises tous ceux qui en sauraient quelque chose, jusqu'à ce que nous les retrouvions. Ils n^ peuvent nous échapper. — Vous vous trompez, répondit Renard , soyez bien persuadée que celui qui les aura ne s'en séparera point. Jamais roi ne fit un cadeau d'une aussi grande valeur que ces joyaux.

Cependant vos paroles consolantes ont allégé le poids qui oppressait mon cœur! Si Dieu me délivre, selon mes désirs ,, de Tinjuste accusation qu'ont fait peser sur moi , par leurs mensonges , de méchantes gens, je saurai où se trouvent ces joyaux, quand même je devrais parcourir le monde entier ou y laisser ma vie !

Ensuite d'un ton plaintif il continua^ Ecoutez : mes parents et alliés, je vais vous dire ce que c'était, et vous pourrez convenir alors de l'énorme perte que je viens de faire. Le premier de ces objets était une bague. Elle était en or fin. Des lettres étaient émail lées dessus en sable et azur, figurant trois mots hébreux. Je ne pouvais les déchiffrer , ne comprenant pas cette langue ^ mais un savant me les apprit , ce fut maître Abrioen de Trieste (1). Il en est ici plusieurs qui connaissent ses vastes connaissances. Il comprend toute chose. Dans les déserts, il n'y a nul animal, quelque fort, quelque énergique qu'il puisse être , qui ne soit dompté par le regard de ce magicien, et qui ne soit forcé d'exécuter ses ordres. Cependant il ne croit pas en Dieu^ c'est le plus parfait juif que 1 on puisse rencontrer dans le monde. Il connaît à fond les plantes, les minéraux, leurs vertus et leurs propriétés. Je lui fis voir la bague en ques tion. Il me dit aussitôt que les trois mots qui y étaient inscrits, étaient les mêmes que ceux, que Seth dit à son père dans le paradis , alors qu'il cher-

(l) Abrioen ou abricoen signifie en vieux français un charlatan, et uLricoiiner, tromjier.

cbait l'huile sainte. Celui qui porte cette bague est à l'abri de toute tentation et de tout malheur. Le tonnerre ni la foudre, la sorcellerie ni les ruses du diable ne peuvent l'atteindre. Il ne peut souffiir du froid, quand même il serait couché tout nu dans un désert, sur la terre froide, durant trois longues nuits d'hiver de suite , exposé à la gelée et au vent du nord.

Telle est la grande puissance de cette amulette, au dire de maître Abrioen. Une pierre cFun éclat singulier ornait encore cette bague \ on ne pouvait la souhaiter plus belle ^ elle était de trois couleurs , d'abord d'un rouge si vif qu'on eût cru qu'il en jaillissait continuellement du feu. A sa lumière on aurait pu marcher la nuit, sans flambeau , car on voyait aussi bien que durant le plus beau jour. L'autre partie de la pierre était aussi précieuse, aussi fine et aussi brillante. Lorsque quelque mal arrivait aux yeux , ou une enflure au corps , on frottait la partie lésée avec ce côté de la pierre, et une guérison complète avait lieu. Dans les migraines ou pesanteurs de tète , pour les corps malades, soit par suite de consomption, par empoisonnement , par venin ou autre infirmité quelconque, le Miserere (1), la paralysie, phthisie, fistule, chancre, arthritis, etc., excepté la mort, si l'on plongeait la pierre dans un peu d'eau de fontaine , et qu'on en bût ensuite , on se sentait immédiatement

(1) Lanc evel. C'est un point de côté d'après la remarque du t. 3 , p. 13 du spiegel historiael de Maerlant. D'après Kilian , au mot Evel, c'est le Miserere.

délivré de son mal. Vous voyez que je ne me lamente pas à tort sur ma perte.

Ecoutez ce qui a rapport à la troisième couleur. C'était un beau vert, mais nuancé comme si Ton y eût mêlé quelques {gouttes de pourpre. Le maitre m'assura que les ennemis les plus déterminés n'auraient jamais la force de nuire à celui qui en serait porteur. De plus , S) on la regardait le matin , on était sûr de sortir vainqueur de tout combat, et de devenir l'ami de chacun , même quand on l'eût haï auparavant. Sa vertu faisait oublier toute colère. Si la pierre était portée de manière à être vue, on ne pouvait être trompé et Ion n'avait point à craindre la violence. Quand même on eût eu affaire à cent hommes armés, on était assuré de revenir chez soi le cœur joyeux , et de conserver Ihonneur et la vie. Cependant , pour obtenir ce résultat, il foUait être noble et sans reproche, sinon toutes ces vertus disparaissaient (1). Chers amis, réfléchissez, avez-vous jamais entendu parler d'une pierre plus précieuse ? A cause de ces qualités , je pensai qu'il ne me convenait point de garder un pareil trésor, et je m'étais proposé de le donner au Roi , mon seigneur bien-aimé , comme au plus noble, et puisque tout dépend de lui, notre bien-être et notre salut. Par ce don, sa vie eût été pour jamais à l'abri de toute crainte. Je pris encore dans le même lieu où je trouvai la bague , un miroir et un peigne (j'avouerai franchement que ce fut dans

(1) On fait mention d'une bnorue semblable dans le roman de /^/ori> et Blufiche fleur, du vers 1560 au 1574".

le trésor dérobé à mon père ). Je ne pas prendre autre chose , et ma femme voulut absolument avoir ces derniers objets, qu'elle trouva si fort à sa convenance qu'elle me recommanda bien de ne pas les oublier. Je les destinais à l'honneur d être offerts à la Heine , ma noble dame , pour la bienveillance et l'amitié qu'elle m'a témoignées. On ne pouvait faire assez de cas de ce peigne. Il était fait avec un os de panthère. Cet animal vit entre les grandes bides et le Paradis terrestre. Les couleurs de sa robe sont si belles, que sous le pavillon des cieux, il n'en est pas de si précieuse que l'on ne trouve sur la panthère. De plus elle exhale une si bonne odeur que l'air environnant peut guérir de graves maladies. Ces deux qualités font que beaucoup d'animaux la suivent. Elle a une épine dorsale mince , large et si solide qu'aucune charge ne peut la faire ployer, et lorsqu'on parvient à l'extraire de l'animal vivant , elle conserve toujours sa bonne odeur , ne peut se corrompre , ni se casser. L'eau, le feu, les coups ne peuvent l'entamer, tant cet os est dur et solide. La bonne odeur dont je viens de parler, ne plairait pas à tout le monde, car elle a une si grande force que celui qui peut la supporter n'a plus besoin de boire ni de manger. Il est guéri de toute espèce de maux , sain de cœur , alerte et pleni de gaieté. Cet os est si bien poli qu'on le prendrait pour de l'argent fin , et dune couleur blanche aussi brillante que l'ivoire ou le bocran (1). Les dents de

(1) Espèce de fine toile. Voyez Diicangc, au mot Boqueraniitis, et consultez au sujet du commerce qui se faisait à Bruges de cette

l'animal sont petites, étroites et si unies que si elles étaient de verre. L'espace entre elles est tel qu'il s'y trouve plusieurs statuettes d'or fin , bien travaillées et longues d'un demi-doigt, ou un peu moins. Enfin, on peut dire avec raison qu'on n'a jamais vu chose semblable. Sa peau est émaillée de noir , de rouge, de vert et de bleu , et l'on y voit représentées Vénus , Junon et Pallas, qui, ayant en commun une pomme en or fin, voulaient chacune la posséder exclusivement. Pendant long-temps elles s'étaient disputées à ce sujet ; enfin elles convinrent de prendre Paris pour arbitre et lui portèrent la pomme pour qu'il la donnât à la plus belle. Ce Paris était un beau berger troyen. Junon promit de le combler de plus de richesses que jamais mortel n'en aurait possédé. Pallas lui dit qu'elle le rendrait si puissant que selon son bon plaisir , tous ses ennemis seraient mis à ses pieds. Que parlez-vous de trésors et de puissance, dit à son tour Vénus , que signifie ce langage ? Priam n'est-il pas votre père, et Hector votre frère ? n'ont-ils pas soumis toute la contrée ? Hécube n'est-elle pas votre mère ? Troie, ce puissant état, ne vous rcviendra-t-il point ? Je vous donnerai, moi, le plus grand trésor de tous, le plus désirable qui soit au monde. Voulez-vous me déclarer la plus belle, et me donner la pomme d'or, je vous accorderai à mon tour la plus belle femme que vous puissiez voir. Ainsi vous serez riche par dessus tous \ vous monterez plus haut que les plus

étoffe, la lamentation de Zcglier van Maie, dans Beschrijving van den Bruffsthen Koophandel . par Beaiicourt, p. 218.

grands seigneurs. Personne ne peut vous faire obtenir un pareil trésor que moi ; car des femmes belles et. bonnes peuvent donner du courage à l'homme , et chasser tout chagrin de son cœur. Elles y savent réveiller l'honneur endormi et enseignent la vertu et la sagesse. Paris écoutait ces paroles et son àme était troublée. Il pria que Vénus voulût lui nommer quelle était cette belle femme. Hélène , répondit-elle ; la femme du roi des Grecs n'est - elle pas la plus belle qui existe; elle est noble, chaste, riche et sage. Aussitôt Paris décerna la pomme à Vénus comme à la plus belle.

On voyait cnsaite comment le fils de Priam enleva Hélène au roi Ménélas, emmena à Troie cette gi'ande consolation des cœurs aimants , et comment ils se témoignèrent leur amour.

Tout ceci était indiqué par des figures et des inscriptions faisant clairement connaître tout ce qu on pouvait désirer sur ce sujet.

Ecoutez maintenant ce que j'ai à vous apprendre de mon excellent miroir. La glace était d'une grande beauté et tellement claire qu'on pouvait y voir de loin et de près, tout ce qui se passait à un mille à la ronde. Celui qui se plaçait devant ce miroir , et y portait ses regards, était guéri aussitôt s'il avait des taches de lentille, ou une cataracte, ou un dragon (tache dans la prunelle ), ou une verrue, porreau ou autre mal, tant était grande la vertu et la puissance de cette glace. Est-il étonnant que je sois attristé d'avoir perdu une telle merveille. Le cadre du mi-

roir était en bois appelé Cetin (1), léger et solide. Il faudrait une éternité avant qu il se gâte et que le ver s'y mette. C'est pourquoi le roi Salomon fit garnir de ce bois toute la partie intérieure de son temple , afin de le préserver de tout dégât. On en fait plus de cas que de Tor le plus fin. 11 ressemble à du bois d "ébène. C'est la même matière dont feu le roi Crompart fit son cheval de bois (2), par amour pour la fille de Maradiga qui était très-belle, et dont il voulait gagner laffection. Ce cheval était composé, à l'intérieur, de manière que celui qui se mettait dessus, n'avait qu'à

(1) Dans un manuscrit du Rymbybel de Maerlant, que possède M. Willems, on retrouve ce mot dans une description du tabernacle ;

An die nordside dar iejjen recht Stant ene tafle van oute cetin Dair ic oec wel seker ave bin Dat lichste oud oist dat men vint Ende verrol niet en twint.

(2) Ce qui est raconté ici du cheval de bois du roi Crompart, parait avoir été tiré par le poète , du roman de Cléomadcs ou le Cheval de Fust, mis en vers par Adenez, ménestrel d'Henri III, duc de Brabant. On prétend que ce roman ne fut composé qu'en 1280, puisqu'il y est question de Gui de Dampierre comme comte de Flandre, et que ce prince ne prit ce titre qu'à la mort de sa mère Marguerite , en 1280. (F. Wolf, uber die menesten leitungen der Franzozcn fur die heransgabe ihrer national heldengedichte. AVien 1833, p. 33). Néanmoins, bien antérieurement , 1 on trouve que Gui prit le titre de comte de Flandre, entre autres dans un' diplôme de 1258 . rapporté par Warnkœnig , Histoire de Flandre, t. 1 , p. 325. Du reste . on peut consulter sur Adenez (que labbé de Larue , dans ses essais historiques sur les Bardes , t. 2, p. 36, semble confondre avec Adam le bossu) et son roman , Paulin Paris , dans sa lettre à M. de Monmerqué. qui précède i» romans de Berte ans grans priés. Paris. 1832, p. 44 et suiv.

le désirer pour être emporté à cent milles de là en moins d'une heure. Il fut la cause d'une triste aventure qui arriva à Cléomades, fils de Crompart. Il ne voulut pas croire à la puissance que possédait ce cheval, s'assit dessus, l'examina, car il était brave et courageux, et prêt à tout entreprendre pour mériter les éloges du monde. Crompart tourna doucement une cheville qui se trouvait placée sur la poitrine du cheval , qui aussitôt s'élevant librement, partit à travers la croisée de la salle.

Avant qu'on eût eu le temps de réciter un pater noster, le prince Cléomades se vit à dix milles de là. li se sentit bien affligé , ne croyant point quïl pût jamais revenir. Les histoires nous apprennent toute l'anxiété qu'il éprouva, et combien il fit de chemin sur ce cheval de bois , avant qu il put parvenir à découvrir l'art de lui faire rebrousser chemin, de descendre ou de monter. Il fut bien joyeux lorsqu'il le sut.

Cette puissance venait en grande partie de la vertu du bois, qui renfermait de plus un très-curieux travail. C'était d'un bois semblable qu'était formé le cadre de mon miroir. Il avait un pied et demi de largeur, et plusieurs histoires étranges étaient représentées à l'entour, et peintes en or, en noir, en jaune , en azur, en argent et en vert^ mais elles seraient trop longues à raconter. Ces six couleurs y étaient mariées avec art, et au dessous de chaque histoire on voyait ou gravé ou émaillé ce quelle représentait. On n'avait jamais vu un pareil miroir. D'abord on remarquait un cheval fortet vigoureux, très-acharné à la poursuite

d'un cerf, fuyant dans les bois avec tant de vitesse et de légèreté . que plus d'une fois le cheval perdait courage, parce que le cerf avait toujours les devants et qu'il ne parvenait point à l'atteindre. Il voyait bien que son adversaire l'éreinterait, quand môme il devrait en mourir lui-môme. Il accosta donc un berger et lui dit : Si vous attrapiez un cerf que je puis vous indiquer vous en retireriez grand profit. Son bois, sa chair , sa peau seraient de bonne vente. Le berger répondit : Dis-moi le moyen d'exécuter ce projet. — Mettez-vous sur mon dos, répliqua l'animal , je vous porterai et nous le chasserons ensemble. Le berger monta le cheval et ils partirent ensemble. Le cerf continua sa course rapide, aussi échappa-t-il à ses ennemis.

Ceux-ci coururent si long-temps, que le cheval étant las , dit à l'homme : Je veux me reposer maintenant, je suis fatigué. — Je vous ai en mon pouvoir, répondit le berger, vous ne m'échapperez plus. J'ai une bride et des éperons, je vous dompterai, je Tai juré. Vous ne me (l) devrez nuls remerciements. Voilà, seigneur , comment le cheval fut lui-môme la cause de sa ruine, et s'attrapa dans ses propres fdets. Comment quelqu'un peut-il être puni à plus juste titre que celui qui se fourvoie par ses passions mêmes ?

(1) Cette fable paraît tirée d'Ysopet, et on peut la voir dans Robert, Fables inédites, t. 1, p. 270. Elle se retrouve encore presque liKôralement et avec les mênic^ rimes dans les Bydragen de Clijfnett, fable 20, p 127. Voyez encore Ed. de Deene Waerachtighe fabulen der Dieren, p. 141.

On désire ardemment le malheur d'autrui et souvent par là Ton se nuit à soi-même.

Notre cheval demeura donc enfermé avec un âne et un chien , chez un riche seigneur. Celui-ci aimait beaucoup le chien et se plaisait à jouer avec lui. Le chien sautait sur son maître, remuait la queue, et lui léchait le menton. Lane Baudouin vit ce manége et fut jaloux de la préférence accordée à son camarade. Il se dit en lui-même : Comment cela se fait-il ? Qu'est-ce que mon maître peut trouver dans ce vilain animal , que je n'ai jamais vu rien faire de remarquable , pour permettre qu'il saute ainsi sur lui et le caresse , tandis que moi , l'on me force au travail , je porte dès sacs, je cours , je traîne. Ils ne feraient pas à cinq en une année le labeur que je fais en une semaine. Cependant il prend place à table à côté du maître , il obtient tout son soûl d'os à ronger, et d'assiettes grasses à lécher. Moi je ne puis obtenir autre chose que des chardons, des orties et autres plantes piquantes -^ la nuit je dors sur la terre, sans paille ni litière. C'est me traiter fort mal ^ je ne veux pas l'endurer plus long-temps. Je veux obliger mon maître à m'accordcr aussi ses bonnes grâces , et devenir son ami. Pour cela je n'ai qu'à le traiter comme le traite son chien. A ces mots , son seigneur arriva. L'âne leva la queue , sauta sur lui , se mit à braire , à crier , caressa les oreilles du maître de ses pieds de devant, de telle manière qu'il lui fit de grosses bosses à la tète. Il avança le museau pour le baiser, ainsi qu'il avait vu faire au chien, mais le maître s'écria

effrayé : Au secours ! au secours ! cet àne m'assassine ! Les valets accoururent, armés de gros et p rand s bâtons dont ils battirent tellement lune quïl pensa y laisser sa vie. Il se sauva dans son étable, mangea des chardons, des orties et de l'berbe, pour se consoler de son malheur, et demeura un âne comme auparavant.

Celui qui envie le bien-être d'autrui , quand même il se trouverait dans la position de celui qu'il envie, ne s'en trouverait pas mieux. Cest comme si les petits de la laie essayaient de manger avec des cuillers.

Le meilleur avis est donc de laisser l'âne un âne mangeant des chardons et portant des sacs. Il ne peut changer sa nature ; lors même qu'on le comblerait de biens et d'honneur , il conserverait toujours les mêmes habitudes.

Là où des ânes reçoivent des titres on voit rarement un service bien fait , car ils ne regardent à rien et ne s'embarrassent de rien que de leur propre avantage. Cependant ils voient chaque jour s'accroître leur puissance ^ c'est ce qui me fait le plus de peine.

Un peu plus loin on voyait mon père et Tibert voyageant ensemble, après s être juré de ne se séparer ni par force ni par querelle , et que tout ce qu'ils attraperaient , serait en commun. Ils virent arriver à travers champs des chasseurs suivis de plusieurs chiens. Ils s'enfuirent aussitôt le plus vite qu ils purent, sachant bien qu'ils étaient en danger de la vie. Renard ,* dit Tibert, appreuez-moi comment nous pourrons le mieux leur échapper? Ces chasseurs nous ont aperçus:

connaissez-vous quelque bon avis à donner? Mon père qui avait grande confiance en lui-même , et que nul danger ne déroutait, répondit : Tibert, mon neveu , j'ai dans mon sac plus d'un bon avis , et je sais bien ce qu'il faut faire pour agir sagement. Si nous restons ensemble comme de preux chevaliers , nous n'avons à craindre ni chiens ni chasseurs. Tibert réphqua en soupirant : A quoi cela servira-t-il , Renard? je ne connais qu'une seule manière d'agir, et c'est celle que je vais employer. Alors il grimpa tout au haut d'un arbre , et se cacha dans le feuillage. Là, personne ne pouvait lui faire de mal. Il laissa mon père dans l'embarras, et passablement inquiet pour sa vie , car les chasseurs et les chiens se mirent à sa poursuite avec toute l'ardeur possible. Les cors sonnèrent, les cris, tuez ! retentirent de toute part. A cet aspect, Tibert le matou se moqua de mon père, et dit : Allons, Renard, déliez maintenant le sac où se trouvent tous vos bons tours; il en est temps. Vous qui êtes réputé si sage , tâchez de vous sauver, si vous ne voulez qu'il vous arrive malheur. Plein de chagrin de se voir trahi aussi lâchement , mon père dut en outre supporter ces paroles injurieuses. Il faillit en mourir. Dans une peur horrible , il se mita fuir si vite, que la sueur lui sortait par tout le corps. Il se déchargea le ventre afin de mieux courir. Malgré ses efforts , les chiens étaient plus habiles que lui , et auraient fini par le déchirer ; mais par bonheur il rencontra un ancien trou dans lequel il se précipita , échappant ainsi aux chiens et aux chas-

seurs à la fois. Tibert se tint dans sa cachette , ce dont il eut à se louer, le vilain traitre !

Hélas ! combien n'en trouve-t-on pas encore qui , voulant monter à tout prix , s embarrassent peu de ceux qu'ils aiment, et ne cherchent qu'à se mettre au-dessus d'eux ! Quand môme je haïrais Tibert pour ce tour, serait-ce sans raison et injustement? Mais non , j'aime trop mon ami pour en agir ainsi. Pourtant , si sa vie , ses biens ou son honneur couraient quelque danger, je ne pense pas que cela me chagrinerait , pourvu qu'un autre que moi en fût la cause. Je ne veux cependant lui porter ni inimitié ni rancune, je lui pardonne pour l'amour de Dieu; mais tout n'est pas tellement effacé dans mon cœur, qu'il ne s'y trouA e bien des mauvaises pensées lorsque le passé se représente à mon souvenir. Souvent cela excite ma colère , et ma raison a beau combattre , la volonté l'emporte sur la justice.

On y voyait aussi le loup dans une circonstance qui ne faisait pas grand honneur à sa reconnaissance» Un jour , sur une bruyère aride et sauvage , il trouva un cheval mort et écorché, mais dont la chair avait été toute mangée. Il se mit , malgré cela , à ronger les os d'une manière si vorace, qu'il en avala trois ou quatre à la fois , tant il était affamé. Un de ces os se mit en travers dans son gosier, ce qui le fit beaucoup souffrir. Il chercha de tous côtés les secours de l'art, promettant une grande récompense si l'on pouvait trouver un remède à son mal. A la fin il rencontra une gi'ue au long bec emmanché d'un long cou. Il la

supplia de le guérir, jura de bien la payer pour sa peine, et qu'il en aurait une reconnaissance éternelle. La {jrue écouta ses pressantes prières , mit son cou dans la gueule du loup et en retira l'os. Le loup tressaillit de la secousse qu'il en éprouva : Malheureuse , cria-t-il, tu me fais mal ! je te pardonne, mais ne recommence pas ! je ne voudrais pas le souffrir d'un autre. — Isengrin, réjouissez-vous, dit la grue, vous êtes guéri ! donnez-moi maintenant ce que vous m'avez promis. Voyez donc cette imbécile! riposta le loup, je suis moi-même dans le besoin et elle veut que je lui donne quelque chose ! elle n'apprécie point la faveur que je lui fais! Elle a mis son cou dans mon gosier, et je le lui ai laissé retirer sain et sauf : elle m'a fait grand mal , et si quelqu'un doit être récompenséfpour cela , c'est moi, en toute justice !

C'est ainsi que les fripons récompensent ceux qui les servent et qui leur font du bien. Alors qu'on laisse monter ces sortes de gens au premier rang , la justice et l'honneur sont réduits à rien.

Il en est qui veulent nuire à autrui, et pour arriver à leur but, ils s'appesantissent sur ses défauts^ mais s'il arrive que Taccusé se justifie, l'accusateur, changeant de batterie, s'attribue la justification à lui-même bien plus qu'à la bonne cause de celui auquel il voulait nuire.

Bien d'autres choses encore que je ne puis détailler étaient travaillées sur le cadre de ce miroir. Le maître qui l'exécuta était très-renommé et très-habile ouvrier.

Un pareil meuble et de semblables joyaux étant beaucoup trop précieux pour moi , je les avais desti-

nés à l'honneur d'être présentés au Roi et à la Reine. Où trouvera-t-on maintenant de tels présents à offrir ? Le chaorin que ressentirent mes deux enfants de la perte de ce miroir, est incroyable. Souvent dans leurs jeux ils s'y miraient et dansaient devant, regardant leurs queues , et quelles grimaces ils savaient faire.

Hélas ! j'étais loin de savoir que Couart fut si près de sa fin , lorsqu'en grande confiance je lui remis la besace avec ces objets. Je ne sais à qui je les aurais confiés plus justement qua lui ou au bélier Belin , quand même ma vie en eût dépendu. C'étaient les deux plus fidèles amis que j'aurais cru pouvoir jamais posséder. Malheur au meurtrier ! je saurai la vérité à ce sujet, quand même je devrais parcourir le monde entier. Le meurtre ne reste jamais caché. Il se peut qu'il soit ici près de nous, dans la foule, celui qui sait ce qui en est, et où est resté Couart. Souvent bien des fripons qui ont commis de méchantes actions se promènent au milieu des bons, au nombre desquels personne ne voudrait sciemment les admettre. Ils savent adroitement cacher leur malice.

Dans tout ceci , ce qui me cause le plus de chagrin, c'est de voir que le Roi, notre seigneur , se soit trompé au point de dire que mon père et moi n'avons jamais rien fait de bien , ni pour lui ni pour les siens. Cela m'a paru étrange de la part du lion^ mais il lui arrive tant de choses qui méritent toute son attention, qu'il oublie une affiùre par l'autre. C'est sans doute la cause de cet oubli. Cher et honoré seigneur, ne vous rap pelez vous point dans quel état était votre père, lors-

que vous étiez encore bien jeune, n ayant guère plus de deux ans, et que mon père arriva à la cour, de l'école de Montpellier (l),où il avait étudié la médecine pendant quatre années. Il connaissait aussi bien que l'intérieur de sa main, tous les signes résultant de l'urine , et mieux que cinq de ceux qui veulent être aujourd'hui de grands savants, toutes les herbes purgatives et laxatives. Il avait tant appris et tant lu , qu'il pouvait avec honneur se vêtir de soie et de fourrure. Il trouva le Roi affecté d'une grave maladie , et prit cet accident très à cœur , parce qu'il laimait plus que tous les autres seigneurs (2). Le Roi ne pouvait plus endurer ses douleurs. Dès que mon père arriva , tous les autres médecins reçurent leur congé. Il n'a • joutait foi qu'en lui. Renard , dit le Roi, je suis accablé d'un mal qui, plus il continue, plus il empire. Cher seigneur , répondit mon père , voici un verre , urinez dedans , et je vous dirai la nature de votre maladie , dès que j'y aurai jeté les yeux. J'indiquerai aussi le moyen de vous guérir. Le Roi fit ce qu'on lui demandait, car il n'existait personne alors auquel il ajoutât plus de foi qu'en mon père , quoique depuis , mon ennemi, ici présent, soit parvenu, par de faux rap-

(1) Cette école était déjà célèbre au douzième siècle. Les leçons en médecine y commencèrent en 1180, d'après Robert de Hesselin. Dictionn. univers, de la France , t. 4 , p. .555.

(2) Comparez avec ceci Reinardus, liv. 2, v. 31. Contigit arreptum forte languore leonem, etc.,

ainsi que la fable de Marie de France, liv. 2, p. 250. Cet événement forme le sujet d'une des brancbes du roman français, intitulé : C'est la bra?iche de Renart si corne il fu mires, édit. Méon , t. 2, p. 305.

poils , à détruire cette amitié. J'ai été dans le plus grand étonnement d'apprendre que mon père avait perdu sa bienveillance ; mais cela n'arriva probablement que lorsqu'il fut sur le point de mourir, et peutêtre dans une espèce de délire^ il avait l'esprit si élevé , que cela n'a pu arriver autrement.

Seigneur Roi, continua mon père, vous avez besoin, si vous voulez guérir, de vous procurer le foie d'un loup de sept ans. Vous ne devez rien épargner pour exécuter cette prescription. Vous devez manger ce foie, ou vous êtes mort. Hâtez -vous donc, avant tout, de suivre cette ordonnance. Le loup se trouvant là dans le cercle qui environnait le monarque, entendit tout et se tint coi. Son souverain se plaignant de son peu d'empressement et de bonne volonté, lui dit : Isengrin , vous entendez bien ce qu'il faut que je fasses votre foie doit me guérir. — Seigneur, répondit le loup , cela ne peut se faire , car je sais positivement que je n'ai pas encore cinq ans ^ je l'ai entendu dire plusieurs fois à ma mère.

O Roi ! répliqua mon père , quelle confiance pouvez-vous ajouter à ces paroles ? Faites-le ouvrir, je pourrai voir au foie s'il dit la vérité, et puis l'expérience réussira bien , quoiqu'il n'ait pas l'âge.

En conséquence de cet avis , le loup dut se rendre à la cuisine du monarque, où on lui ôta le foie, lie Roi le mangea et guérit complètement de tous ses maux. Il remercia mon pèrt' et ordonna à son peuple que dorénavant on l'appelât maître Renard , sous peine dêtre puni de mort si l'on y manquait. Dès lors , il

resta près du Roi, qui le croyait en tout. Il ne lui était pas permis de le quitter un instant. Pour Tlionorer encore davantage, Lion l'avait autorisé à porter sur la tête une belle couronne de roses entremêlées de violettes, qu'il lui avait donnée (1).

Maintenant tout est bien changé ; l'on oublie les anciens services. D'avides fripons sont élevés en grade et la sagesse est repoussée. Aussi les grands commettent-ils de jour en jour plus d'erreurs, car lorsqu'un manant s élève et devient plus puissant que ses voisins , il ne sait plus lui-même ce qu il fait. Il oublie son origine , ne s'apitoie sur le malheur de personne et n'écoute nulle prière à moins qu'elle ne soit accom" pagnée d'un présent. Tout ce qu'on entend dire, c'est : Donnez, donnez ! Ah ! combien d'ignorans personnages sont aujourd'hui à la cour auprès du maître , l'environnant de demandes et de flatteries ^ mais s'il s'agissait de sacrifier une oreille pour lui sauver la vie, ils le laisseraient plutôt mourir que de la donner. Ils ressemblent au loup qui ne livra que bien malgi'é lui son foie pour guérir son seigneur et maître. Pour moi, plutôt que de voir mourir le Roi et son excellente moitié, je préférerais que cent loups perdissent la vie, quand même je devrais également en souffrir. Ce qui vient de mauvaise source sert rarement à produire quelque bien.

Seigneur, ce que jô raconte ici de votre père arriva lorsque vous étiez encore bien jeune; c'est pour-

(1) Voyez à ce sujet Legrand d'Aussy. vie privée des Français t. 2, p. 222-226.

quoi cela vous est échappé de la mémoire. Pour ma part , je me suis moi-même comporté courtoisement et avec honneur, de manière à vous être agréable, quoique j'en sois si mal remercié aujourd'hui. Je suppose que vous l'avez oublié , il faut donc que je le rappelle. Non que je veuille faire le moindre reproche de cet oubli , car je sais que je suis obligé en tout temps de faire, pour vous servir, tout ce qui est en mon pouvoir. Voici un autre exemple de ma conduite : Un jour, je me trouvai dans la compagnie du loup ici présent. Nous avions attrapé ensemble un cochon que nous étranglâmes pour l'empêcher de crier si fort. En ce moment vous parûtes de loin, sortant d'une haie , vous nous saluâtes très-affectueusement et nous parlâtes en ces termes : Soyez les bienvenus tous deux ! La faim me tourmente , ainsi que ma femme, qui suit mes pas. Voulez-vous partager votre proie ? nous en serons d'autant plus charmés du gain que vous venez de faire. Isengrin répondit d'une voix si faible qu'à peine put-on l'entendre. Pour moi, je m'écriai : Certainement, Seigneur, quand même il s'agirait de bien davantage ! Qui voulez-vous qui fasse le partage ? — Ce sera vous, seigneur loup, fut votre réponse. Isengrin agit prudemment et partagea selon sa coutume. Il commença par prendre d'avance une moitié pour sa peine, puis il vous donna un quart (ce qui n'était pas trop), et un autre quart à votre épouse. Aussitôt après il se mit à manger et à ronger en grande hâte sa portion. Il voulut bien m'accorder une oreille, la moitié des poumons et garda

tout le reste. Voilà comme il montra sa générosité ! Avant qu'on eût pu réciter mi Credo, vous aviez mangé votre part, comme vous le savez. Néanmoins vous auriez bien voulu avoir davantage, car vous n'étiez point rassasié. Vous avez donc .prié Isengrin devons donner encore quelque chose, mais il ne voulut plus vous céder une miette. Vous avez alors levé votre patte droite , que vous lui avez appliquée entie les deux oreilles, de manière qu'il fut comme rasé depuis les yeux jusqu'au nez. Ne pouvant endurer la douleur qu'il ressentit, hurlant et saignant beaucoup, il s'enfuit à toutes jambes , abandonnant ce qui restait de sa portion. Vous le rappelâtes en disant : Dépèche - toi de revenir^ apporte - nous davantage, d'une façon ou d'autre, et songe à avoir un peu plus de modestie une autre fois, lorsque tu feras un partage. Je pris alors la parole : Seigneur, si vous l'ordonnez, j'irai avec lui ^ je sais bien où trouver quelqu'autre proie. — Allez ! avez-vous répondu. Je courus donc pour l'atteindre. Je le tiouvai se lamentant et se plaignant d'avoir été si maltraité. Cependant il n'osait crier trop haut. Nous allâmes chasser ensemble de nouveau , jusqu'à ce que nous trouvâmes un veau bien gras. Lorsque vous nous le vîtes apporter, un sourire dérida vos traits, et votre satisfaction fut grande. — Renard, dites- vous, vous êtes habile à la chasse, quand vous vous y mettez ! je vois que vous trouvez de suite ce qu'il faut. Il est bon , au besoin , de vous envoyer en commission. Ce veau est gras et fort. Partagez-le vous-même. Je le ferai volontiers, mon doux Seigneur,

répondis -je ^ la première moitié vous appartient de droit, et l'autre doit être pour votre femme. Les boyaux , le foie , les intestins et les poumons seiont pour vos enfants. Isengrin aura la tôte , et moi les , pieds. Content de ce partage : Renard, dites-vous, apprenez-moi qui vous a enseigné à faire les choses aussi équitablement ? — Seigneur Roi , cest le curé qui est assis ici, avec sa calotte rouge, pour avoir été si égoïste en partageant le cochon. Voilà comment Isengrin retira honte et dommage de sa sordide avarice. On retrouve encore toujours le loup avec ces mêmes dispositions, dévorant tout ce qui est plus faible que lui. Qui veut apaiser la faim des loups, passe de bien mauvais jours, car ils n'épargnent rien , et enlèvent tout ce qui tombe sous leurs pattes. Malheur aux campagnes et aux villes ou les loups ont le dessus ! pourvu qu'ils obtiennent ce qu'ils désirent , ils ne respectent ni ami ni ennemi.

Voilà , ô Roi ! ce que j'ai fait pour vous \ si le récit n'en était trop long , je pourrais citer plusieurs autres actions semblables ; mais d'après vos paroles de colère , il parait que vous m'en savez peu de gré. Tout bien considéré, vous pourriez bien endurer quelque chose de ma part. Suis-je l'âne que l'on doit monter, ou le mouton que l'on doit manger? Si j'avais un peu de bonheur, je mangerais à un autre râtelier.

Mieux informé que qui que ce fût, jadis l'on avait confiance en moi ; je savais conduire avec courage et prudence une affaire pour les dames ou pour les seigneurs^ je prévoyais ce qui arriverait mieux que ceux

qui ont maintenant le pouvoir. On avait l'usage de ne prendre aucun avis important avant que je n'y fusse. Quoique mon malheur veuille que j'aie été pris pour ainsi dire dans le filet , une meilleure page peut encore tourner pour moi. Il est possible qu'on me rende enfin justice, et que mes paroles soient crues aussi bien que celles d'un autre. Je ne demande ni grâce ni faveur. Si'l'on peut me prouver, d'après le droit, que j'aie méfait, je suis prêt à subir la peine due à ma faute. Si quelqu'un met un crime à ma charge, que l'on agisse comme c'est la coutume de la cour. Avec votre permission , ô Roi , je prie qu'il vous plaise l'ordonner ainsi. — Renard , dit le Roi , ce que vous réclamez est juste^ je ferai ainsi que vous le demandez. Il n'y a pas grand mal , pour ce qui me regarde , si nous pouvions seulement découvrir qui ôta la vie à Couart. Nous ne savons rien , sinon que Relin le bélier nous apporta sa tète dans la besace. Si ce crime pouvait être dévoilé, je vous acquitterais volontiers de ce qu'on met à votre charge, et je ne serais plus irrité contre vous. — Mon bon Seigneur , Dieu vous récompensera de ces sentiments. Certes, c'est à bon droit que vous parlez ainsi. Sa mort me rend si triste que mon cœur se fend lorsque j'y pense. Hélas ! quand Couart et mon ami Belin me quittèrent, combien mon âme fut affectée ! Je crus que j'en perdrais connaissance. C'est sans doute à cause du malheur qui allait arriver que j'éprouvais tant de regret. La plupart des animaux présents à ces explications de Renard, qui virent comment ses traits expri-

niaient vivement ce qu'il racontait , crurent qu'il n'y avait pas la moindre trahison et qu'il ne disait que la vérité. On s'apitoya beaucoup sur son malheur , sur la perte qu'il avait faite , et sur le chagrin qu'il montrait. Le Roi lui-même et sa femme le plaignirent, lui dirent qu'il devait se consoler, s'efforcer de retrouver ses joyaux, car il en avait fait un si grand éloge, qu'ils eussent beaucoup désiré de les posséder.

Comme Renard assurait les avoir envoyés tous deux, sans espoir qu'il lui en revînt aucun profit, ils les auraient volontiers acceptés, s'ils eussent su comment les ravoir.

Renard , qui comprenait bien le sentiment de la foule, et n'avait guère de bonnes pensées dans son esprit, ajouta : Dieu vous récompense, mon Seigneur et ma Dame, de ce que vous me consolez dans mon affliction. Je ne me reposerai ni jour ni nuit, nul qui est sous ma dépendance n'aura de répit , je ne ferai que courir , chercher , prier, supplier et interroger , jusqu'à ce que je sache où se trouvent mes joyaux , quand môme je devrais chercher éternellement.

Je vous prie aussi, mon cher maître, dans le cas qu'ils soient en un lieu où ni mes supplications, ni ma force ne pourraient rien, qu'alors vous voulussiez me prêter votre secours ^ car cela vous regarde ^ ces joyaux sont les vôtres maintenant, et vous appartiennent par suite du vol et de l'assassinat qui se perpétrèrent à leur occasion. — Renard, je n'y manquerai point. Quand vous saurez où ils sont , si vous avez bc-

soin de mon secours, vous me trouverez toujours prêt. — Ah! Seigneur, c'est avoir trop de bonté! Si la chose était en mon pouvoir, je saurais reconnaitre tant de bienveillance.

A présent Renard croyait son affaire au mieux. Il avait mis de son côté le Roi, il n'y a qu'un moment son ennemi, et pensait en lui-même : Plut à Dieu qu'il put encore résulter quelque chose de bon de ce qui se présentait sous un si vilain aspect pour moi !

Il leur avait soufflé dans les oreilles tant de mensonges, qu'il pouvait enfm s éloigner, et ne risquait point que quelqu'un le rappelât. Il se disposait donc à partir, mais la colère d'Isengrin était à son comble : SeigneurRoi, dit-il brusquement,êtes-vous donc assez faible pour croire ce fripon qui vous abasourdit de ses contes mensongers ? cela m'étonne singulièrement. Je ne crois pas un mot de ce qu'il dit^ il est pétri de crimes et de trahison , et se fait un jeu de toute chose. Je le lui montrerai bien, avant qu'il nous quitte. Je suis enchanté qu'il se trouve si près de nous. Ses mensonges ne lui sei'viront à rien pour tâcher de m'échapper. Écoutez, Seigneur, comment ce maraud trahit un jour ma femme. Il la conduisit dans un lieu plein de mares d'eau, au pied d'une digue assez élevée. Là il lui fit accroire que si elle plongeait sa queue dans l'eau , une si grande quantité de poissons vien" drait y mordre, qu'à quatre on n'aurait pu les manger. Elle crut qu'il disait vrai , la pauvre sotte, et entra jusqu'au ventre dans la boue, avant d'arriver à l'eau dans laquelle elle enfonça la queue : on était en

hiver. Ma femme resta si long-temps dans cette position que sa queue s'attacha à la glace. Quelque effort qu'elle fit, elle ne put se dégager. Alors Renard courut vers elle de toute sa force , lui sauta sur le corps par derrière, et la viola. Elle ne pouvait se défendre, tant elle était gênée par la glace. Le vilain ne peut nier ce que j'avance, car je le sm'pris sur le fait, me trouvant à la chasse , et passant par hasard sur la digue dont j'ai parlé.

Je l'aperçus en bas qui grattait, sagitait, poussait, frappait, comme il arrive en pareil cas. Ah! combien je souffris en cette circonstance! Renard, m'écriai -je, que fais -tu là? Dès qu'il m'entendit , il sauta sur ses pieds et continua son chemin. La douleur peinte sur le visage, j'allai trouver ma femme. Je dus m'avancer bien avant dans la boue , et entrer dans l'eau bien froide, avant que je pusse parvenir à rompre la glace et à dégager sa queue. Elle en perdit néanmoins un bon morceau. Pour comble de malheur, nos jours furent mis en grand danger en cette circonstance, car la douleur la fit crier si fort, avant que je l'eusse délivrée, que les villageois l'entendirent et accoururent vers nous avec des piques , des crochets , des bâtons , même les femmes arrivèrent armées de leur quenouille. Tous s'écrièrent : Frappez fort! Je n'éprouvai jamais plus d'inquiétude^ c'est aussi ce que me dit ma femme ensuite. Ce fut à grand' peine que nous échappâmes. Nous nous mîmes à courir, que l'eau nous découlait du corps. Un villageois robuste et agile nous poursuivit avec acharnement ,

et nous lança même un coup mortel, s'il nous eût atteints , avec une pique extrêmement longue. Enfin si la nuit ne fût venue, nous serions certainement restés sur la place. Ces vilaines vieilles aussi auraient tant aimé nous tuer! Elles disaient que nous avions mangé un de leurs moutons, et nous souhaitaient toutes sortes de malheurs. Nous traversâmes des campagnes remplies de broussailles et de joncs. Là les villageois nous perdirent de vue, et n'osèrent nous poursuivre pendant la nuit. Ils s'en retournèrent donc chez eux, trèsirrités de nous voir échapper. Voilà , Seigneur, de bien méchants traits. C'est un assassinat, un viol et une trahison tout ensemble, que vous êtes appelé à punir avec la rigueur que ces crimes méritent.

Renard répondit : 0 Roi , si ce récit était vrai , il blesserait profondément mon honneur. Dieu défend que l'on trouve qu'il en est ainsi ! Il est vrai qu un jour j'enseignai à la femme d'Isengrin le moyen d'attraper du poisson, je lui indiquai un bon moyen de traverser l'eau sans entrer dans la boue i mais elle s'élança avec tant d'avidité, lorsque je lui parlai de poisson, quon eût cru quelle avait peur d'arriver trop tard. Elle ne suivit ni voie ni mesure, de sorte qu elle s'engela dans la glace, étant restée trop long-temps dans l'eau. Si elle avait voulu écouter la raison, le butin eût été considérable. Ainsi il arrive que celui qui veut tout avoir , finit par n'avoir rien. Lorsque je la vis en cette peine , je voulus l'aider. Je tâchai de la soulever, je la secouai et grattai la glace, afin de la tirer de là; mais ce fut peine perdue, car elle était

trop pesante pour moi. Sur ces entrefaites arriva Isengrin qui, voyant combien je faisais d'efforts et comme je poussais , prit la chose du mauvais côté , ainsi que c est la coutume des méchants. Voilà comme se passa l'affaire. Isengrin ne raconte que des mensonges. Je suppose qu'il a eu un éblouissement en nous voyant du lieu élevé où il se trouvait, d'autant plus qu'il était très en colère. Il me maudit et jura par ses parents que je m'en repentirais. Dès que je l'entendis , je me mis à courir, le laissant exhaler ses menaces et ses injures. Alors il alla aider sa femme à se dépêtrer. Si les villageois l'ont poursuivi , avec de grands cris, cela a fait du bien à tous deux et a rechauffé leur sang, sans quoi ils auraient été engelés. Tout ce que je viens de dire est la vérité. Je n'accepterais pas mille marcs d'or pour vous mentir une seule fois. Serais-je si osé que de vous en imposer, mon cher Seigneur ? ce serait bien mal de ma part. Dieu aidant, cela n'arrivera jamais, que je m'échappe ou non, et je dirai toujours la vérité. J'y ai consacré mes jours, depuis que j'ai connu la sagesse pour la première fois. Si vous doutiez encore de ce que j'avance, donnez-moi huit jours de temps, et je vous apporterai de tels renseignements , appuyés de témoignages bons et valables, que pendant le reste de votre vie , vous et vos barons me croirez assez. Qu'ai-je de commun avec les loups ou autres méchants de la même espèce ? demandez plutôt à sa femme, pour l'honneur de qui j'ai parlé, si les choses ne se passèrent pas ainsi. Je suis sûr qu'elle en conviendra.

Dame Hersinde prit la parole : Quoi donc ! Renard, malicieux coquin , personne ne pourra te tenir pour un fripon! Tu sais si bien arranger tes méchancetés, et pallier tes trahisons ! Mais cela tournera mal à la fm, quoiqu'il y ait long-temps que ça dure.

Ne m as-tu pas encore trompée dans ce puits audessus duquel pendaient deux seaux attachés à une poulie , pour les descendre et monter à volonté. Plein d'anxiété, tu étais assis dans l'un d'eux , suspendu au-dessus de l'eau, au fond du puits, lorsque je passai près de là. Je t'entendis crier, et te demandai comment tu te trouvais en ce lieu ? — J'ai tant mangé, répondis-tu, du poisson qui se rencontre ici, que le ventre m'en rompt. — Comment pourrai-je venir , dis-le moi, répliquai-je. — Ma tante, sautez dans l'autre seau que vous voyez là , et vous arriverez bientôt ici. Je le fis, je descendis en effet, mais tu remontas. Alors je me fâchai et te demandai compte de ta perfidie.— C'est ainsi que va le monde, répondis-tu, l'un descend , l'autre monte. Tu sautas à terre, à ces mots , et te sauvas. Je restai seule , souffrant de la faim et du froid, pendant tout un demi-jour. Avant de m'échapper, je dus essuyer bien des coups. — Ma tante, dit Renard, cette affaire vous fâcha, je pense, mais il valait mieux que vous reçûtes ces coups que moi; vous pouvez bien mieux les endurer : l'un ou l'autre de nous enfin devait les recevoir? Si vous voulez bien comprendre , je vous appris ce tour, pour qu'une autre fois vous fussiez mieux sur vos gardes et ne crussiez personne trop légèrement. Vous savez

ce que dit le proverbe : « Chacun cherche son propre avantage.» Il serait bien fou qui l'oublierait ! — Écoutez, cher monsieur, répondit Hersinde, vous savez trop bien vous guider d'après le vent , pour que l'on tente de vous trouver sans excuse; vou^ savez toujours donner une explication à tout.

C'est ainsi, interrompit Isengrin , qu'il m'a souvent trompé. Une autre fois il me trahit encore cruellement chez la guenon sa tante, où je fus en grand danger et bien près de perdre mes oreilles. Vous savez, n'est-ce pas. Renard, comment l'affaire se passa

S'il veut dire la vérité je le laisserai s'expliquer , car quelque bien que je m énonce, il trouvera toujours à y redire. — Certes, Isengrin, sans hésiter, je dirai tout , et bien clairement encore. Que chacun me prête attention. Le loup vint me trouver dans un bois, se plaignant beaucoup de la faim , car je ne l'ai jamais vu, même après s'être repu, qu'il ne voulût avoir davantage. Je ne sais où il met sa nourriture. Maintenant encore , je vois à sa mine qu'il commence à grogner de faim. Il préférerait manger, ne fût-ce que des boyaux , plutôt que de boire un seau de vin. Ses plaintes m émurent et je répondis : Je suis précisément sur le point d'aller à la chasse. Nous partîmes donc ensemble , mais nous ne trouvâmes rien à manger. Il commença à se lamenter de plus belle, et dit qu'il ne pouvait aller plus loin. J'aperçus en ce moment un trou au-dessous d'une haie de gros bois. J'y entendis remuer quelque chose. Entrez là , m'écriai je, et cherchez s'il ne s'y trouve pas quelque proie. Il

est impossible qu'il en soit autrement. Neveu . répondit-il, je n'entrerai point dans ce trou pour cent livres. ù moins que je ne sache d'abord ce qui se trouve à l'intérieur. Il m'a Tair de présenter un aspect si horrible ! Entrez-y le premier; je me tiendrai caché ici sous cet arbre; revenez de suite et faites-moi connaître ce que vous aurez vu. Vous connaissez plus d'un bon tour, et vous savez toujours vous tirer d'affaire bien mieux que moi. Ainsi, Seigneur, il m'entraîna dans le piège, moi pauvre malheureux, petit et faible, tandis que lui, qui est robuste , grand et dur de peau , demeuia tranquillement couché. Voyez quelle foi je lui montrai !

La peur que jeprouvai , je ne voudrais plus la ressentir pour rien au monde. Je ne savais comment cela finirait. J'entrai hardiment et trouvai d'abord un large passage tortueux , long et obscur . avant d'arriver au fond où je vis briller une grande clarté. Là était couché un énorme Singe aux larges yeux étincelant comme le feu. Je ne vis jamais un animal aussi terrible, avec une plus grande gueule, de plus longues dents , des ongles plus aigus aux pieds et aux mains, et une grande queue.

Je crus que c'était un diable ou un loup-garou (1).

(Ij La plupart de ces dénominations créées par la peur, et qui sont encore dusafje dans notre pays, se trouvent dans les annotations de van Hasselt sur les étymologiesàe Kiliaii. vol. 1, p. 20. Dans une ancienne pièce de vers, on trouve encore les noms suivans :

Je uil u belesen onde besweren Ende manen bv al dat u mach deren .

Enfin c'était ce qu'on pût voir de plus terrible. Près de lui étaient à sautiller trois vilains enfants , bien semblables à leur mère. Dès qu'ils me virent arriver , ils cessèrent de babiller, et me regardèrent de travers. J'eusse bien désiré alors être loin de là. J'étais effrayé, pourquoi le nierais-j e ? Je pensais en moimême : maintenant que je suis entré ici , il faut que j'en sorte le mieux que je puis. La guenon couchée était plus grande qu'Isengrin , et ses enfants promettaient d'être encore plus grands. Je vis qu'il n'y avait guère à espérer de butin en ce lieu, car la famille était étendue sur du foin sale et infecté d'urine. Tous étaient dans l'ordure jusqu'aux oreilles. L'odeur qu'exhalait leur demeure était pire que l'enfer^ j'en fus presque étouffé.

Quoique je me sois proposé de dire toute la vérité, je dois renoncer à ce projet , et passer sous silence le reste de ma description. Dieu , qui peut le faire à bon droit, dis-je enfin, vous accorde un jour prospère , ma tante , ainsi qu'à vos enfants , mes parents ! Ce sont les plus beaux que j'aie jamais vus jusqu'aujourd'hui. Ah ! qu'ils me paraissent bien portants ! qu ils sont charmants et jolis ! chacun d'eux pourrait avec honneur passer pour le fils d'un roi ! Nous pouvons

By jyachtridders ende by Avo7idtroncJcen Die acliter den hoven de belle cloncken, By Coclefoyse», by Neclers. by Maren, Ende by den Drollen int weer weghen, By catten die danssen pleghen Tswoensdaechs, ende by T arende vrouwen.

vous louer ajuste titre, d'augmenter notre race de pareils sujets! Ma joie eût été grande de savoir que je possédais de tels cousins^ c'est un avantage immense pour moi. Lorsque j'appris que vous étiez accouchée, je ne pus m empêcher de venir vous présenter mes félicitations : j'aurais bien regretté de ne lavoir point appris. — Renard, cher neveu, réponditelle, soyez le bien venu ! je vous remercie de votre visite. Vous êtes sage et fidèle , et c'est ce qui me plaît. Vous devez donner des leçons à vos cousins, afin qu ils s'attirent honneur et respect dans le monde. Je pensais justement à vous , car vous êtes au nombre de ceux que j'estime le plus. — Ah ! combien je fus rassuré lorsque j'entendis ce langage! Je dus cet accueil à ma prévoyance de l'appeler ma tante dès mes premières paroles. Quoique je l'appelasse ainsi, elle ne m'appartenait en aucune façon. Ma véritable tante se trouve là-bas, dame Rukenau, qui a de beaux enfants, bien élevés et braves. J'ajoutai : Ma tante , si cela peut vous être utile , ma vie et mes biens sont à vos ordres. Ordonnez-moi ce que vous voulez, jour et nuit, j'enseignerai à vos enfants tout ce que je sais. Après cet échange de politesses , j'aurais désiré m'éloigner à cause de la mauvaise odeur, et encore plus parceque je savais qu'Isengrin souffrait cruellementde la faim en m'attendant. Ma tante, dis-je, que Dieu vous tienne toujours , vous et vos enfants , en bonne santé; je vais retourner à la hâte chez moi, ma femme est impatiente de mon retour. — Neveu, vous ne nous quitterez point avant d'avoir bien mangé ; si vous me

refusez, je le prendrai de très-mauvaise part. A ces mots , elle se leva et me fit entrer dans un autre trou peu éloigné. Il s'y trouvait tant de provisions que je; m'étonnai doùpouvaient venir tantde cerfs, de dindes, de perdrix, de corneilles, de faons, etc. Lorsque je me fus rassasié, elle me donna à emporter un morceau de dindon, pour ma femme et mes enfants. Je l'acceptai tout honteux ; mais elle m'y força. Je la remerciai mainte et mainte fois; puis enfin je pris congé. Elle m'engagea à revenir sous peu; je répondis que je n'y manquerais pas. Là-dessus, recommandant ma tante à Dieu, je m'éloignai précipitamment , plus joyeux qu'on ne peut se l'imagiiner, de l'heureuse issue de mon aventure. Aussitôt sorti du trou , je me mis à courir bien vite, et lorsque j'arrivai auprès d Isengrin couché sous l'arbre, je lui demandai : Comment vous trouvez-vous, mon oncle? — Bien mal, cher neveu : il est plus qu'étonnant que je vive encore. Donnez-moi par pitié quelque chose , je meurs de faim. J'eus compassion de sa peine, et je lui conservai la vie. Il me montra beaucoup de reconnaissance, bien que tout cela soit oublié maintenant. Il avala précipitamment ce que je lui avais donné, puis il me dit : Neveu , apprenez-moi donc ce que vous avez trouvé dans ce trou ? J ai encore plus faim qu'auparavant, car mon palais a été alléché par la nourriture. — Entrez de suite, répondis-je; il y a plus que vous n'en pourrez manger. Ma tante et ses enfants sont couchés dans ce trou. Si vous savez bien épargner la vérité, vous obtiendrez tout ce que vous

désirez ^ mais si vous ne savez point mentir, vous vous en re|)entirez. Seigneur roi, n'était-ce point assez clairement avertir tout autre qu'un sot, qu'il devait dire le contraire de ce qu'il trouverait. Mais des êtres grossiers et ignorants ne peuvent profiter des leçons de la sagesse; c'est pourquoi ils haïssent la subtilité, car ils ne peuvent la comprendre. Le loup répondit sans hésiter, qu'il savait si bien mentir qu'on pouvait s y tromper. Aussitôt il entra dans 1 ouverture conduisant à la demeure infecte de la guenon. Il y vit les vilains marmots tout crottés , ressemblant aux enfants du diable. Près d'eux était une mare de mets rendus. Il s écria à cette vue : Malheur! quelle abomination! ces hideux animaux ont l'air de bambins d'enfer ! viennent-ils donc du noir séjour ? on effraierait des démons par leur aspect. Allez vite les noyer, sinon il leur arrivera malheur. Je ne vis jamais de si laids vermisseaux; tous mes cheveux se dressent sur ma tête seulement à les regarder. — Seigneur Isengi-in , répliqua la mère irritée, que signifie ce langage? Ces enfants sont les miens. Qu'est-ce que cela vous fait , sils sont Idéaux ou vilains ? Ils ne vous ont rien demandé. Tel sest trouvé devant eux aujourd'hui, valant mieux que vous , et cent fois plus sage , qui ma assuré qu'ils étaient charmants et trèsgentils. Que venez-vous faire ici, avec vos injures? nous ne vous avons point envoyé de messager. Voulez-vous savoir une nouvelle? j'ai envie de manger de votre chair. Cela me convient mieux qu'à ces enfants. Je n'ai précisément rien ici. — Comment! inter-

rompit Isengrin, il y a plus qu'assez! et il tourna la tète vers le garde-manger dont je lui avais parlé. Même il se dirigea vers cet endroit dans l'intention d'y entrer^ mais ma tante et ses enfants sautèrent sur lui , et le blessèrent si grièvement de leurs ongles longs et pointus, que le sang lui jaillit des yeux. J'entendis fortement crier et hurler; pourtant il ne se défendit point, et se contenta de s'élancer hors de la caverne. En arrivant près de moi, il était tellement égratigné et mordu, que sa peau était déchirée en plusieurs endroits, sa figure ruisselait de sang, et une partie de son oreille était enlevée : il jetait des cris liorribles. Je m'enquis s'il n'avait pu trouver de mensonge à propos : J'ai dit ce que j'ai vu, répondit-il , une vilaine guenon, une sale béte. — Du tout, mon oncle, vous auriez dû adoucir vos expressions, et dire : Comment vous portez-vous, ma chère cousine? Ces enfants sont mes parents, je suppose, et mes beaux cousins. — J'eus préféré être pendu , répliqua-t-il, que d'en agir de la sorte! — C'est pourquoi , cher oncle , vous avez été payé comme vous le méritiez. Il convenait ici de dire tout le contraire de la vérité. Parfois on doit mentir, quand c'est pour le bien. Nos aïeux l'ont fait avant nous. Voilà, Seigneur, comment Isengrin se procura cette tonsure rouge. Voyez-le maintenant craintif comme une colombe. Demandez-lui si 1 aventure ne se passa pas ainsi. Il le sait bien, car il ne peut nier qu'il ne fut présent. Riez, moquez-vous, et calomniez-moi, méchant Renard! interrompit le loup ; vous dites que j'étais

presque mort de faim. et que vous m'avez soulagé clans cette circonstance? C'est un mensonge, car lorsque vous me donnâtes votre morceau de dindon, vous aviez rongé toute la viande jusqu'au dernier filet, etde plus, vous vous êtes moqué de ce que j'étais là, tourmenté par la faim. C'est trop enfin attaquer mon honneur ! Combien de calomnies et de mensonges n'avez-vous pas débités sur mon compte? Vous avez commencé par dire que j'en voulais à la vie du Roi , à cause du trésor que vous lui avez indiqué près d'Hulsterloo.Vous avez aussi trompé ma femme , de manière que sa réputation en a toujours souffert depuis. Je demeurerais éternellement déshonoré, si je ne vengeais ces insultes, pendant que vous êtes ici présent. J'ai déjà eu plus de patience que vous n'en valez la peine. Vous ne pouvez plus vous retirer. Je ne veux point avoir de longs pourparlers avec vous. Je vous accuse ici , en présence de tous, d'être mi traître et un meurtrier ! Je vous forcerai bien à l'avouer dans un combat singulier à outrance et à jour fixe, auquel je vous défie. C'est ainsi que je mettrai fin à vos malices. Voici! je vous jette ce gant. Je veux vaincre ou mourir pour ce gage ! On verra de quel côté est le droit (1). Renard ne pouvait reculer. Il pensa en luimême : Comment ai-je pu me fourvoyer à ce point

(1) Ce combat entre Isengriii et Renard mérite d'être comparé avec celui décrit dans la branche française : C'est la bataille de Ilenart et d' hencjrin, dans Méon. vol. 2, p. 145. On y verra que l'auteur flamand traite la matière tout autrement que l'auteur francais.

de devoir soutenir un combat contre ce Tigoureux antagoniste ? me voilà au bout de mon latin. Qu'il y ait perte ou profit, je ne puis m'empècher de relever le gant. Advienne que pourra, je dois le faire. Néanmoins il me reste quelque avantage. Les pieds de devant du loup lui font encore tant de mal, depuis que de leurs peaux on me fit une paire de souliers, que l'attaquant par cet endroit , il pourra moins bien se défendre.

Il dit ensuite à haute voix : Meurtrier et traître ! quiconque parlera ainsi de moi sera puni , ainsi que tous ceux qui le répètent , et vous tout le premier, seigneur Isengrin. Vous m avez amené où je veux en venir : j'ai prié pour qu'il en fût ainsi. Voici mon gage , pour prouver que vos discours sont mensongers , et que vous êtes un menteur !

Le Roi , après avoir reçu les deux gages , dit : Fournissez chacun des cautions , qui répondent que vous vous rendrez ici demain, pour combattre en vaillants champions, et agir loyalement comme vous êtes tenus de le faire. L'ours et le matou se constituèrent aussitôt cautions d'isengrin- celles de Renard furent le singe Bitelus et Grimbert. Neveu, dit la guenon à notre héros, préparez-vous bien et agissez avec prudence. Votre oncle m'apprit une chose qui est excellente pour qui doit se battre en champ clos. Un grand clerc, un compère raffiné, labbé de Baudeloo (1),

(1) Abbaye célèbre , fondée dans le pays de Waes . en 1 105, selon Gazet, histoire ecclésiastique des Pays Bas, p. 386. et transférée à Gand depuis 1585.

le lui enseigna. Il lui apprit aussi que l'on ne pouvait vaincre celui pour lequel on priait le matin à jeun. Soyez donc sans crainte , demain je lirai pour vous. Le loup ne pourra vous nuire eu aucune façon. Jl vaut mieux après tout se battre que d avoir le cou coupé. — Grand merci, ma chère tante, la cause que je soutiens est juste. jes})ère que celam'aidera beaucoup. Durant la nuit, la plupart des parents de Renard restèrent près de lui, et ainsi lui abrégèrent les heures. Dame Rukenau, qui le protégeait avec chaleur, lui fit raser tout le poil entre la tète et la queue, puis l'engagea à se frotter entièrement d'huile. Son corps devint si luisant qu'on ne pouvait le tenir par aucun endroit, tant il éta tbien graissé. Neveu , dit-elle, soyez attentif à ce que vous allez faire. Buvez copieusement, afin de pouvoir uriner demain d'au tant plus. Mais retenez-vous, jusqu'à ce que vous arriviez dans le champ clos. Lorsque vous verrez le moment propice , compissez bien votre queue , et battez-en la face du loup. Si vous pouviez l'atteindre dans les yeux, vous le rendriez presque aveugle , et cela vous serait trèsutile. Sinon vous devez tenir la queue bien serrée entre les jambes, pour qu'il ne vous saisisse pas de ce côté. Tenez aussi vos oreilles aussi aplaties que possible, sur le derrière de la tête pour le même motif : de cette façon il ne pourra vous nuire. Songez à vous défendre bravement! reculez dabord devant ses coups, et laissez-le courir et sauter après vous. Allez contre le vent, du côté où il y a le plus de sable et de poussièie. Cette tactique lui sera très-nuisible, car le sabh?

lui volera clans les yeux et lui troublera la vue. Tandis qu'il s'essuiera , vous en prendrez avantage pour le frapper et le mordre où vous le jugerez convenable. Souvenez-vous de vous laisser poursuivre d'abord, jusqu'à ce que ses courses l'aient bien fatigué. Alors son ardeur se ralentira. Quoiqu'il soit grand, il n'a pas de cœur; les griffes lui font encore mal depuis qu'il eut les pieds écorchés. Voilà, neveu, les meilleurs conseils que je puisse vous donner. L'adresse l'emporte souvent sur la force. Soyez prudent, et mettez-vous si sagement à l'ouvrage que vous et nous en tirions honneur. Si quelque accident vous arrivait, j'en éprouverais beaucoup de peine. Maintenant je vous apprendrai le secret que votre oncle Martin m'enseigna , afin que vous soyez vainqueur, et je ne doute aucunement qu'il n'en soit ainsi. A ces mots , elle étendit la main , la posa sur la tète de Renard , et répéta les paroles suivantes :

Blaerde scaeye sal penis Carsby gor sous abe firnis (I).

Vous voilà bien garanti , ajouta-t-elle , ne craignez aucun malheur, et allez vous reposer, tel est mon avis, car le jour va paraître. Un peu de repos me paraît bon, vous en aurez d'autant plus de courage. Nous vous réveillerons à temps.

(1) Ces mots auxquels je crois que nest attaché par l'auteur aucune signification, se retrouvent avec quelques légers changements dans Grimm et dans Tancicn Renard en prose. Au sujet de ces espèces de conjurations, voyez aussi Grimm, Deutsche nnjtholoyie, addit. 131, et Mone Ajizeiger, 1834, p. 277.

Ma tante , répondit Renard, je suis content. Dieu vous récompensera. Vous m'avez rendu tant de bons services, que je ne puis assez vous en remercier. Il me semble que personne ne pourra me vaincre, depuis que vous avez prononcé sur moi vos saintes paroles. 11 alla ensuite à la hâte dormir sous un arbre , dans le vert gazon, jusqu'à ce que le soleil fût déjà assez élevé sur l'horizon. La loutre vint l'avertir de se lever et lui présenta une jeune poule. Ami, dit-elle, j'ai fait plus d'un saut, cette nuit, avant de pouvoir vous apporter cette volaille que jenlevai à un marchand contre la digue près d'Helrebroeck. Prenez-la et mangez-la en paix. Cela est de bon augure, répondit Renard , je serais fou de refuser votre office. Que Dieu vous récompense d'avoir pensé à moi , je me souviendrai aussi de vous , si je vis. Aussitôt il se mit à croquer la poule , qu'il trouva de son goût ; aussi fut-elle bien vite dans son estomac. Il but quatre grandes gorgées de belle eau de fontaine , et se dirigea dun bon pas vers le champ clos , accompagné de ses parents , qui plaignaient son sort.

Lorsque le Roi apprit qu'il était arrivé tondu et graissé de tous côtés : Ah malin Renard ! s'écria-t-il, comme vous êtes prudent ! Chacun s'étonnait de le voir arrangé d'une manière aussi nouvelle. Il salua le Roi et la Reine de la tète , sans dire mot , et entra dans le parc où se trouvait déjà le loup avec ceux qui tenaient son parti. Ils se dirent plus d'une parole hautaine. Les gardiens du champ clos , le léopard et le lynx, apportèrent les reliques des saints.

Le loup jura d'abord que Renaid était un meurtrier et un traître, et ajouta d'autres accusations encore plus graves , ce qu'il se faisait fort de prouver être la vérité. Renard jura ensuite quil niait ces allégations connue venant d'un vilain pendard , ce qu il prouverait sur sa vie.

Les serments prêtés, les maréchaux de camp prirent la parole : Faites ce que vous devez faire !

A ce cri, chacun vida le parc, mais dame Rukenau demeura debout à côté de Renard et l'avertit de bien se rappeler ses avis : Neveu, faites bien attention, c'est votre affaire , cela vous regarde. Vous saviez déjà si bien parler et courir à l'âge de sept ans ! je pense que vous ne seriez pas embaiTassé de marcher pendant la nuit, sans lanterne ni clair de lune, et sans vous égarer, si vous saviez qu'il y a quelcjue bon morceau à trouver. Partout, ceux qui vous connaissent, vous surnomment le malin. Tâchez donc aujourd'hui de vaincre votre ennemi , vous en acquerrez une gloire éternelle. — Chère tante , je sais très-k'en que vous souhaitez que je réussisse. Je songerai à suivre vos avis , et tâcherai que vous et tous mes parents soyez honorés par mon aUiance; cjuc honte et misère retombent sur la tète de mes ennemis pour le reste de leurs jours! Je sens l'énergie naître dans mon cœur, et remplir tout mon être. J'espère mener si bien mon adversaire , lorsque nous en serons aux mains , qu'il ne saura , en vérité, de quel coté se tourner. On verra cpielle malice je mettrai dans mon attaque. Ce serait lik'heux qu'il connut tous mes tours. — Dieu vous pro-

tége, neveu! ajouta dame Rukenau, et elle quitta rarènc, laissant les deux champions , qui commencèrent bientôt le combat.

Le loup s'avança avec grande colère, ouvrant largement les griffes pour saisir Renard^ mais celui-ci sut lui échapper, étant plus agile que son antagoniste? qui se mit à le poursuivre à bonds précipités. Les amis et parents des combattants se tenaient à l'extérieur du parc , regardant ce spectacle. Le loup faisait de plus larges enjambées que Renard, qu'il eut bientôt atteint. Il leva la patte et allait frapper, mais le compère, le voyant à portée , lui donna de sa queue à travers la figure, après l'avoir bien humectée d'urine- Isengrin pensa en être aveuglé , tant il éprouvait de douleur dans les yeux. 11 dut s'arrêter pour tâcher de s'éclaircir la vue. Renard , déterminé à lui faire le plus de mal possible, courut gratter dans le sable et en fit jaillir une telle quantité dans la figure de son adversaire (d'autant plus facilement que le sable volait sous le vent), quisengrin ne vit plus rien , et maudit cette nuée de poussière. Elle se colla si fortement dans ses yeux, à cause du mélange avec l'urine, que sa figure en était couverte. Ses souffrances étaient horribles^ les larmes lui découlaient sur les joues ^ il avait beau frotter, rien ne servait. Alors arriva sur lui avec animosité Renard, qui lui porta trois grands coups de dents à la tète. Qu'y a-t-il ? s écriait le malin , une abeille vous a-t-elle piqué ? Seigneur loup , comment cela est-il anivé ? Je m'y prendrai encore d'une autre façon ; j'ai songé à quelque chose de nouveau. Il y a

long-temps que vous cherchez la douleur et la honte que vous éprouvez maintenant. Vous avez enfin obtenu ce que vous désiriez. Vous avez tué tant d'agneaux, trahi tant d'animaux innocents, et moimême , ne m'avez-vous pas fait assez de mal par vos faussetés. Il faut bien qu'aujourd'hui je tire vengeance de tout cela , car je suis appelé à cette fin. Vos anciens péchés vont être dignement récompensés. Dieu ne veut pas souffrir plus long-temps votre méchanceté et votre puissance malfaisante. Je veux vous absoudre de tout. Ce sera un avantage pour votre âme que de faire pénitence en ce lieu. Soyez patient en souffrant la mort , car vous n'avez plus que peu d'instants à vivre. Votre existence est en mon pouvoir. Cependant si vous vouliez recourir à ma générosité , et tomber à mes pieds en vous avouant vaincu, je vous épargnerais, quelque méchant que vous soyez. Ma conscience me pousse à ne tuer personne qu'à l'extrémité. Isengrin ressentit une si profonde douleur de ces paroles insultantes qu il en devint presque enragé. La fureur qu'il éprouvait en son cœur, était telle qu'il ne pouvait parler. Les blessures faites par les dents de Renard, saignaient abondamment et commençaient à le faire beaucoup souffrir. Il ne songeait pourtant à autre chose qu'à la manière dont il pourrait se venger. Dans sa rage, il leva la patte et en donna un si violent coup sur la tête de Renard qu'il le jeta par terre. Le loup se jeta aussitôt sur lui, croyant que ce serait chose aisée de 1 attraper. Mais Renard était agile; il se leva prestement et assaillit son ennemi à son tour.

Il s'engagea un rude combat qui dura assez longtemps. On voyait qulsengrin était très-animé contre Renard. Plus de dix fois de suite il s'élança sur lui, pensant l'étreindre^ mais à cause de la peau bien graissée de ce dernier, il lui échappait toujours. Il ne pouvait parvenir à laccrocher. De plus , son antagoniste était assez fort. Lorsqu'Isengrin se voyait sur le point de lui porter un coup, l'autre se glissait entre ses jambes et lui passait sous le corps. Puis il courait de nouveau sur lui , donnait un coup de revers et frappait de sa queue couverte d'urine sur la tête du loup, qui ne pouvait plus ensuite ouvrir les yeux. Enfin , acharnés Tun contre l'autre , ils se firent mutuellement de nombreuses blessures.

Je voudrais pouvoir être spectateur encore une fois d'un pareil combat ! je le préférerais, si ce bonheur pouvait m'arriver, à un combat de chevaliers en champ clos. L'un des combattants était adroit, l'autre fort^ l'un mettait de l'énergie dans la lutte, l'autre de la prudence, et chacun s'efforçait de donner à son adversaire le coup de grâce. Des deux cotés la chance n'était pas belle. Le loup enrageait dans son âme que Renard résistât aussi long-temps, et que ses deux pieds de devant fussent encore si tendres ; sans cela il eût déjà été vainqueur. Mais ces blessures n'étaient point fermées , et à peine pouvait-il courir sans éprouver de poignantes douleurs.

Renard était plus dispos pour l'attaque et pour la défense ; il lançait continuellement de la poussière ^ de la boue et de l'urine dans les yeux de son ennemi,

de sorte qu'il voyait à peine pour diriger l'attaque ou la défense.

A la fin il se dit en lui-même : Je dois m'efforcer à terminer avec ce méchant animal. Combien de temps encore souticndra-t-il la lutte ? Je suis si fort , qu'en tombant seulement sur lui , je l'écraserais sans plus de peine. En vérité, je mérite bien d'être honni pour l'épargner aussi long-temps. On me montrera bientôt au doigt et l'on se moquera de moi avec raison. Mais , blessé grièvement et saignant comme un chien, je suis dans une assez mauvaise position. De plus , il me lance tant de poussière, et m'arrose d'urine de manière que , sous peu d'instants , je serai ' aveugle , si je laisse durer ce combat. Je veux risquer tout, et arrive que pourra! A ces mots , il donna subitement à Renard un coup qui Tétenditpar terre, et, avant qu'il pût se relever , le saisit entre ses pattes , et le tint serré sous lui, comme quelqu'un qu'on veut exterminer. Il le pressa et le foula. Alors tous les parents de Renard commencèrent à se lamenter, pleins de chagrin de le voir ainsi gisant à terre.

Les parents d'Isengrin , au contraire , étaient dans l'allégresse. Néanmoins Renard se défendait avec ses griffes, du mieux quille pouvait, et portait plus d'un coup à son ennemi, car il avait les quatre pieds en l'air. Le loup n'osait pas fouler trop fort avec les siens encore blessés ^ mais il voulait le déchirer avec les dents. Lorsque Renard vit que ce résultat ne pouvait manquer d'arriver, il jeta de toutes ses forces ses deux pieds de devant au milieu du visage d'IsengTin et lui

enleva toute la peau entre les sourcils. Un des yeux fut arraché du coup, ce qui lui causa une horrible douleur. 11 hurUi et jeta des cris lamentables. Le sang lui découlait par ruisseaux sur la face.

La joie revint au cœur de Renard à cette vue^ il fit tant d'efforts qu'il parvint à se remettre debout, tandis que le loup s'essuyait lœil qui lui restait. Voulant cependant éviter qu'il n'échappât , il tacha au hasard de lui porter un coup, le ressaisit heureusement, et, malgré le sang qu'il perdait, le retint fermement.

Renard , de nouveau dans une mauvaise situation , se mit à se défendre vigoureusement. Ils luttèrent si long-temps et avec tant d'ardeur qu'Isengrin, exalté par la colère, oublia toutes ses douleurs et jeta son adversaire à plat ventre sous lui, ce qui causa un dangereux accident pour ce dernier^ car comme il avançait un de ses pieds de devant pour se défendre, il se glissa tout entier dans la gueule du loup, par suite de la chute. Notre champion était bien sur le point de perdre sa griffe. Isengrin s'écria : Clioisis maintenant, avoue que tu es vaincu , ou je te donne le coup de mort ! La poussière et l'urine que tu m'as lancées dans les yeux, ta précaution de te raser, ne te sei'viront de rien , non plus que tes autres tours. Tu ne peux plus m'échapper. Tu m'as fait assez de mal, causé assez de honte -, j'ai perdu en outre un œil et suis grièvement blessé.

Renard, entendant qu'il ne lui restait qu'à s'avouer vaincu ou à recevoir la mort, réfléchit qu'il y avait une immense différence dans ce choix.

Il prit bien vite son parti , pendant quil en était encore temps , et employa de douces paroles : Cher oncle , je consens de toute mon âme à être votre serviteur. J'irai pour vous au saint tombeau et vous procurerai de grandes indulgences de toutes les églises qui se trouvent dans la terre sainte, quelque éloignées qu'elles soient l'une de l'autre. Je vous remettrai ces indulgences en main propre , tant pour vous que pour l'âme de vos parents. Je pense que le Roi n'a jamais reçu d'aussi belles offres. Je vous servirai et vous honorerai éternellement , avec autant de fidélité que le pape, le représentant de Dieu sur la terre. Je veux vous faire serment et vous donner toutes les garanties possibles d'être votre serviteur à jamais , et d'amener tous mes parents à contracter la môme obligation. Par là vous deviendrez le plus puissant de tous. Qui pourra alors s'opposer à vous? De plus, tout ce que je pourrai prendre soit poules, bécasses, oies, perdrix , soit viande ou poisson , en un mot toute nourriture quelconque qui me tombera sous les pattes, vous en auiez le premier choix, vous, votre femme et vos enfants , avant que la moindre partie m'en entre dans la bouche. A cet effet , je vous accompagnerai partout où vous irez , et veillerai tellement sur vos jours, que nul accident ne pourra vous arriver. Vous êtes fort, et l'on m'appelle malin. Si nous nous tenons toujours ensemble, l'un agissant et l'autre donnant ses conseils , personne ne pourra nous nuire. Nous sommes si proches parents , que ce ne serait que justice que l'on ne vit plus entre nous, ni

haine ni colère. Si j'avais pu l'éviter, je n'aurais certainement pas accepté le combat contre vous ^ mais vous m'y avez forcé par vos discours, et je fus obligé d'agir comme je l'ai fait. Néanmoins je me suis comporté honorablement en cette circonstance; je n'ai pas déployé toutes mes forces, comme si vous m'eussiez été étranger , car il est bienséant et convenable que le neveu épargne l'oncle. Si je vous avais porté de la haine , vous vous en seriez trouvé bien plus mal. Mon cœur ne me permit pas de vous attaquer plus vigoureusement. Durant notre combat, je ne vous ai fait aucune blessure grave. C'est par un accident malheureux que vous avez perdu un œil ; jen éprouve beaucoup de chagrin et une telle douleur que je préférerais que cela me fût arrivé à moi-même, cher oncle , et que vous fussiez sain et sauf. Je chercherai , sans épargner aucune peine, jusqu'à ce que je trouve le moyen de vous guérir à peu près. Alors cet accident tournera même à votre avantage , car lorsque vous voudrez reposer et goûter un moment de sommeil , vous n'aurez qu'un œil à fermer, tandis que les autres doivent en fermer deux. Je ferai encore plus : ma femme, mes enfants et mes parents, petits et grands , s'agenouilleront devant vous pour vous faire honneur, en présence du Roi notre seigneur et de tous ceux que vous désignerez. Je vous supplie d'avoir la générosité de laisser la vie à votre neveu Renard. Ensuite je me reconnaîtrai votre vassal à jamais, et j'avouerai que j ai été souvent perfide envers vous. Je dirai que quelque chose que j'aie pu

avancer contre votre intégrité et contre votre honneur, n'était que fausseté et mensonge. Est-il possible d'accorder davantage à quelque seigneur que ce puisse être ? On peut bien en vérité m'octroyerla faveur que je réclame, en retour de si belles promesses. Recevezmoi donc à merci et prenez une résolution qui me soit favorable. Je reconnais aussi que vous pourriez , à cette heure, me mettre à mort, si telle était votre volonté ^ mais à quoi cela vous servirait-il ? Vous devriez toujours, par la suite, vous défier de mes parents et de tous ceux de ma race. De plus, que gagneriezvous à cette peau rasée ? Il est sage et prudent celui qui ne se hâte pas trop dans sa colère , et qui prévoit ce qui peut en résulter. On admire la sagesse de qui sait modérer ses passions. Plus d'un imprudent, au cœur impétueux, agit avec précipitation, et n'en retire que honte et dommage^ il se repent ensuite, mais il est trop tard. Vous avez trop d'esprit, cher oncle , pour en agir de la sorte ^ vous êtes trop rempli d'honneur, vous jouissez de trop de tranquillité et de paix, vous avez trop d'amis , pour permettre qu'on vous calomnie. Ce serait peu honorable de tuer celui qui est vaincu et humilié. On n'en retirerait que de la honte. Que je sois mort ou vivant, peu vous importe.

— Ah! voleur, répondit le loup, comme vous aimeriez à vous échapper! Je comprends assez votre langage. Perfide! tu ne me donnerais pas une coque d "œuf , si tu étais libre et loin d'ici. Quand tu me promettrais un monde d'or , je ne te lâcherais. Je fais peu de cas de tous tes parents :, je saurai bien répon-

dre à leur haine. Tout ce que tu viens de débiter, n est que lâche lausseté. Quoi ! penses-tu me tromper ? Je te connais depuis long- temps. Je ne suis pas un oiseau qu'on puisse allécher avec de la paille. Oh! comme tu te moquerais de moi, si je te laissais aller! Si un autre t écoutait, qui ne connût pas tes ruses, tu le tromperais facilement avec tes paroles emmiellées ; mais tu perds ta peine, car je comprends trop bien tes fourberies. Tu m'as dupé si souvent que je me tiens pour bien averti. Méchant, vilain, malicieux vaurien ! tu oses avance que tu m'as éparjjné dans ce combat! Regarde! mon œil n'est-il pas arraché? ne m'as-tu pas déchiré la peau en plus de vingt endroits? Pendant toute la lutte tu ne m'as pas seulement laissé le temps de reprendre haleine I Ce serait une trop lourde sottise de t'accorder la moindre grâce. Chaque fois que tu l'as pu , tu m as toujours couvert de confusion ; mais ce qui m'irrite le plus, c'est que tu aies trompé et déshonoré dame Ersinde ma femme, que j'aime comme moi-môme. Comment puis-je oublier cet affront? Lorsqu'il se représentée mon esprit, je sens toutes mes douleurs se renouveler !

En cette circonstance périlleuse, Renard imagina un tour d'adresse qui le sauva.

Pendant le discours du loup, il glissa doucement la patte entre ses jambes, le saisit avec force par les testicules , et les comprima si rudement que son ennemi jeta des hurlements affreux. Renard profita de ce moment pour retirer son autre patte engagée dans la gueule d'Isengrin. Sa douleur fut terrible.

car le traître serrait si fort .^ que le sang jaillit, son œil aussi recommença à saigner avec une telle abondance que la perte de ses forces l'abasourdirent. Il tomba sans connaissance par terre. Renard aussitôt s'élança sur lui , et se mit à le traîner autour de Tarène , à la vue de tout le monde, lui donnant tant de coups que les amis d'Isengrin en furent vivement touchés. Ils s'adressèrent en pleurant au Roi, et le conjurèrent à plusieurs reprises de mettre fm à cette cruauté. J'y consens! dit le Roi. Alors les deux maréchaux s'avancèrent et s'exprimèrent ainsi :

Renard, notre seigneur le Roi veut vous parler, et mettre fin à cette lutte entre Isengrin et vous. Il vous invite à abandonner votre adversaire , car si l'un de vous demeurait sur la place , ce serait fâcheux pour les deux partis. Vous êtes vainqueur ; tous les honneurs du combat vous sont dus. — Je vous remercie, répliqua Renard. Je me soumets sans murmurer à ce qu'ordonne mon seigneur et maître. Mes vœux sont exaucés, puisque j'ai vaincu. Voici mes parents qui accourent , je veux leur demander si ce n'est pas aussi leur avis. — Croyez-vous, mes amis, que ce soit bien? — Certes, Renard , répondirent-ils tous , faites ainsi. Il est bon de communiquer , à ceux qui vous sont attachés, les affaires importantes, et d'écouter leurs conseils.

Alors on vit s'avancer la femme Slupelcade et son mari Grimbert le blaireau, dame Rukenau rayonnante de joie, ses eni^nts et ses deux sœurs, la chauve-souris , la fouine, et plus de vingt autres per-

sonnag^es qui ne fussent pas venus si Renard eut succomlDé.

Qui réussit est comblé d'honneurs et de louanges, mais on fuit celui qui éprouve un contre-temps; personne n'aime à rester près de lui. Le castor, la loutre , leurs femmes , la martre et ceux que j'ai nommés ci-dessus, même ceux qui avaient porté plainte à sa charge , le félicitaient. Ces derniers surtout montraient le plus de chaleur et étaient devenus lesplus empressés.

C'est ainsi que va le monde. Lorsqu'on est heureux , on trouve beaucoup de parents pour prendre part à son bonheur ; mais quand on souffre et qu'on est dans le besoin, il n'y a plus d'amis; ils évitent le chemin par où vous passez.

Après la victoire de Renard , tout était joie et fête ; les trompettes et autres instruments faisaient retentir l'air. Allons , cher neveu , s'écriait-on de tous côtés , grâce soit rendue à Dieu , de ce que la lutte s'est si heureusement terminée ! Nous étions dans de terribles transes lorsque nous vous vîmes sous les pieds du Loup. Renard les remerciait poliment chacun et leur faisait un agréable accueil, puis il leur demanda s'ils lui conseillaient d'abandonner le champ clos au Roi. — Sans doute, neveu, dit dame SlupeL cade, vous lui devez honneur et amour pour ce qu'il a fait pour vous.

Alors tous ensemble se rendirent devant le Souverain , Renard à leur tète , et les ménestrels marchant en avant. Le vainqueur mit un genou en terre ; le Lion le releva et lui dit : Soyez satisfait, Renard ,

vous vous êtes conduit aujourd'hui avec honneur. Je vous décharge de toute accusation et vous déclare hbre. Quant au différent entre vous deux, j'arrangerai tout, et je ferai connaître mon bon plaisir à cet égard, après avoir pris lavis de mon conseil. Dès qu'Iscngrin sera guéri, je vous ferai appeler auprès de moi, jusqu'alors les choses doivent rester m statu quo. — Seigneur, répondit Renard, que votre volonté soit faite. En arrivant ici , j'y ai trouvé bien des personnes mal disposées à mon égard, sans cependant être mes ennemies déclarées. Seulement comme elles me croyaient dans une mauvaise situation , elles crièrent avec les autres, voyant bien qu'Isengrin jouissait de plus de faveur que moi auprès de vous. Elles n'avaient nul autre motif de m'en vouloir. En cela, elles n'agissaient pas sagement. Ceux qui leur ressemblent font comme une grande troupe de chiens qui, se trouvant un jour dans la cour d'un maître qui les entretenait , et pressés par la faim , attendaient impatiemment qu'on leur apportât quelque chose. En ce moment , ils virent accourir un autre chien, sortant de la cuisine, où l'odeur de la viande l'avait attiré, et où il avait volé un os assez bien garni. 11 tachait de s'échapper \ mais le cuisinier l'ayant aperçu, courut vers lui, et avant qu'il eût pu fuir, prit de l'eau bouillante dans un plat et lui en arrosa le derrière du corps. Le chien n'eut pas lieu de len remercier, car sa peau était tellement brûlée que tout son poil tomba. Néanmoins il conserva sa proie. Arrivé près de ses compagnons , ceux-ci s'écrièrent , en lui voyant emporter

1 'os : Voilà ce qui s'appelle faire une bonne chasse ! Le > cuisinier doit être son grand ami , pour lui laisser prendre un os auquel il y a tant de viande ! Le chien répondit : Vous parlez sans connaissance de cause ^ vous me donnez des éloges parce que vous ne voyez que l'os que j'emporte, mais vous ne m'avez pas regardé par derrière; examinez-moi du coté de ma queue , et louez-moi ensuite si je le mérite.

Lorsqu'ils virent comme sa chair était tout rouge et brûlée .^ et son poil tombé , ils frissonnèrent à l'idée de l'eau bouillante, et aucun n'aurait voulu du butin à ce prix. La crainte fit qu'ils ne se soucièrent plus de sa compagnie, toute la troupe se sépara de lui et l'abandonna à son sort.

0 Roi, les trompeurs, lorsqu'ils sont puissants, ont néanmoins le droit d'accuser les autres ; ils font leur volonté et sont redoutés. Ils volent par-ci , ils dévorent par-là , comme des chiens enragés. Ils se montrent les os de leur proie encore en gueule , et personne n'ose trouver à y redire. On vante tout ce qu'ils font. Chacun leur tient un langage flatteur, les uns pour n'avoir rien à souffrir de leur part , les autres pour partager le gâteau avec eux , dans l'occasion. Par cette conduite , ces vils flatteurs aident à cacher et à pallier leurs mauvaises actions , et ils les fortifient dans le mal. Combien, Seigneur, ceux qui agissent ainsi , regardent peu du coté de la queue , c'est-à-dire , combien ils prévoient peu les résultats. Lorsque la patience de Dieu est épuisée , et qu'il ne veut plus qu'un pa eil état de choses dure , alors ces

méchants tombent de toute leur hauteur dans un abmiede honte et de chagrins. Leur conduite paraît au grand jour ; personne ne plaint leur malheur. On les maudit, si Ton ne peut leur faire plus de mal. Ils demeurent dépouillés de leurs biens et de leurs honneurs. Le poil leur tombe de toutes parts, c'est-à-dire que leurs amis les abandonnent, leurs amis qui cachaient leur méchanceté, ainsi que le poil cache la peau. Chacun s'éloigne d'eux avec effroi, lorsqu'ils pâtissent pour leurs méfaits. On les délaisse précisément comme les chiens délaissèrent leur compagnon brûlé par l'eau bouillante. Cher maître, vous me ferez la grâce de retenir cet exemple que je vous donne. Votre sagesse ne peut y perdre. Combien d'individus ne trouve-t-on pas qui sont encore pire que le chien de mon apologue, et qui, au milieu des cours et dans le sein des villes, vendent la liberté et les droits du peuple, les abandonnent au premier venu, parce qu'ils «spèrent lâchement trouver leur avantage dans une pareille conduite. Quels qu'ils soient. Dieu doit punir tous ceux qui agissent ainsi! Grâce au ciel, ce n'est pas ce qu'on aura à me reprocher, non plus qu'à aucun de ma race. A cet égard nous sommes sans tache et nous pouvons nous montrer au grand jour. Renard sera toujours Renard , personne ne pourra le lui contester, quand même tous ses ennemis auraient juré le contraire. ORoi , mon cœur a fait choix de vous, pour vous aimer par-dessus tous les autres , et pour rien au monde je ne voudrais vous trahir quoiqu'on ait tâché de vous faire accroire le contraire. J'ai constam-

ment agi envers vous, le mieux qu'il m'a été possible, et je continuerai de même en toute circonstance. — Renard, répliqua le monarque, vous êtes riiomme de mon choix. Vous me devez foi et hommage en qualité d'un de mes barons^ en conséquence je veux que le plus tôt possible, vous veniez faire partie de mon conseil privé. Je vous rends toute votre puissance ! Tachez d'éviter qu'on se plaigne de vous, aidez du mieux que vous pourrez, à faire marcher les affaires : la cour ne peut se passer de vous. Quand vous voulez employer votre sagesse, il n'est personne qui vous surpasse en bons conseils et en adresse. Je songerai long-temps à l'exemple que vous m'avez proposé. Embrassez toujours le parti de la justice et servez-moi fidèlement. Désormais en toutes circonstances je veux me guider d'après vos avis. Si vous abandonnez vos mauvais tours, j'aurai soin de punir sévèrement quiconque vous ferait le moindre mal. Vous parlerez partout en mon nom, et dans tout le royaume on sera tenu de vous porter respect en qualité de bailli suprême. Je vous revêts de ces fonctions que vous pouvez bien être fier de remplir.

Tous les parents de Renard, présents en ce moment , se répandirent en remercîments pour les faveurs que le Roi venait de lui accorder. Je ferai encore beaucoup plus pour lui que vous ne le pensez, ajouta-t-il , mais faites-lui ressouvenir qu'il me soit toujours fidèle. — Certainement, répondit dame Rukenau , il en sera toujours ainsi, ne craignez rien^ su en agissait autrement, il ne serait plus digne de nous

appartenir. Je serais la première à employer toute mon influence à le faire chasser et punir. Renard remercia humblement le Roi de sa bienveillance, et s'ao'enouillant devant lui : Seigneur bien aimé, je suis indigne de l'honneur que vous m'accordez. Je m'en souviendrai si je veux agir sagement, et je vous serai fidèle le reste de mes jours. Je vous donnerai toujours mes meilleurs conseils, et des avis qui pourront servir à augmenter votre gloire et votre réputation.

Après ces discours , Renard et ses parents prirent congé.

Écoutez maintenant comment les choses se passèrent avec Isengrin.

Brun, Tibert et dame Ersinde, leurs parents et amis, 1 emmenèrent hors de l'arène, en pleurant et se lamentant. Ils le portèrent sur une litière bien couverte de foin. On examina ses blessures qui étaient bien au nombre de quinze. Des chirurgiens furent appelés pour les panser et les bander. Le malheureux était tellement affaibli quil avait perdu tout sentiment, mais on lui frotta les oreilles avec une certaine herbe, et il revint à lui. 11 jeta un cri si terrible que tous les assistants furent saisis de terreur et pensèrent qu'il était devenu enragé. Les docteurs lui firent prendre une potion qui put le fortifier et lui procurer quelques instants de repos. Ils consolèrent en môme temps ses amis , lenr disant qu'il n'y avait rien de dangereux dans sa position.

La cour s'étant séparée, chacun s'en retourna d'où il était venu. Lorsque Renard fut saluer le Roi et la

Reine, ils lui recommandèrent de ne pas rester loi^gtemps absent. — Sei<}neur, et vous, Madame, je serai toujours prêt à vous obéir, répondit-il, je regretterais quïl vous manquât quoi que ce soit, que je puisse vous procurer en sacrifiant ma vie, mes biens et tout enfin. En outre, mes amis vous prouveront leur dévouement chaque fois que vous pourrez avoir besoin d'eux. Nous vous aimons, et vous êtes bien dignes de 1 être. Que Dieu vous accorde longue vie et prospérité. Maintenant j'ai l'intention de retourner vers ma femme et mes enfants , si vous l'ordonnez.

C est ainsi qu'avec de douces paroles il quitta la cour , où il s'était de nouveau attiré toute la confiance du maître. Ceux qui ont le talent de Renard , sont encore aujourd'hui bien reçus partout et Ton ajoute foi à leurs discours.

Soit dans l'état ecclésiastique, soit dans le monde, on adopte les principes de Renard: tous suivent la même voie et le prennent pour exemple. La réputation qu'il s'est acquise alors, lui est restée jusqu'à ce jour. Il a laissé une nombreuse postérité qui monte constamment en honneur et en puissance.

Celui qui n'a pas l'adresse de Renard ne vaut rien dans le monde actuel, et n'obtient ni crédit ni place : mais s'il peut employer les mêmes moyens, et le prendre pour guide , il réussit à coup sur. Il sait profiter des circonstances, il monte et chacun s'empresse de le pousser en avant. Les nombreux descendants de Renard dirigent tout maintenant, car on voit plus de renardeaux de nos jours quon n'en vit jamais -

quoiqu'ils n'aient pas la barbe rousse. La justice est mise de côté^ la bonne foi et la vérité sont repoussées, et nous ne voyons dans les places qu avarice, méchanceté , haine et envie. Enfin , ils ont tout pouvoir. Eux et leur reine, dame Orgueil, régnent sur la terre. A la cour du pape comme à celle de l'empereur, chacun cherche à s'emparer de ce qui appartient à son voisin , et à se mettre en faveur à l'aide de la force , de la bassesse ou de la lâcheté. On ne connaît que l'argent^ ce métal est plus aimé que Dieu, et l'on n'est guidé que par la puissance du numéraire. Qui apporte de l'argent est bien reçu et son désir sera exaucé le premier. Tant parmi les hommes que parmi les femmes , l'argent fait commettre bien des infidélités, accumule bien de la honte et achète maints faux témoignages.

L'impudeur, la méchanceté et la luxure ne sont plus aujourd'hui qu'un jeu parmi le clergé. Le pape aussi bien que l'empereur de Rome , tous sont entrés dans l'ordre de Renardie. Chacun ne pense qu à soi en toutes choses ; je ne sais ce qui en arrivera. Dieu, auquel rien n'est caché , agira pour le mieux d'après sa volonté.

Ici je finis. A quoi servirait que je donnasse des avis au monde , dans des affaires qui me concernent moimême, et bien assuré de n'éprouver que de lingratitude ? il vaut donc mieux que je me taise. Je ghsserai légèrement par dessus ces considérations morales. Chacun agit bien dans sa propre pensée , et tâche de tirer parti des circonstances à sa manière. Il est très-

difficile, d'ailleurs, de porter un jugement sur ce qui doit arriver ^ à chacun appartient de se créer une position, et nous devons tous porter notre part de désagréments.

Les parents et amis de Renard prirent aussi congé du Roi, et plus de quarante accompagnèrent le favori. Renard était joyeux de se voir ainsi choyé , soutenu par la protection du Roi , et membre de son conseil privé. Il n'y a pas de mal à tout ceci , pensa-t-il en lui-môme, je puis maintenant aider mes amis, perdre mes ennemis, faire bien des choses à ma guise et nôtre jamais blâmé. Mais je veux agir prudemment, car j'estime le Roi par-dessus tout.

Renard et ses alliés cheminèrent jusqu à ce quïls furent arrivés au château de Maupertuis. Devant la porte ils se quittèrent , le cœur plein de joie et la bouche remplie de douces paroles.

Renard les embrassa tous, et les remercia vivement de leur attachement et de la bienveillance qu'ils lui avaient témoignée dans 1 adversité. Il offrit à chacun ses services, les assurant qu'au besoin il était résolu de leur sacrifier sa vie et ses biens, ensuite il les quitta. Ils retournèrent chez eux et lui , alla trouver dame Hermeline , qui le reçut avec la plus grande allégresse.

Il lui raconta tout ce qui lui était arrivé à la cour, sans oublier la moindre circonstance. Toute la famille fut bien charmée de l'heureuse issue de l'aventure. Que Renard , sa femme et ses enfants jouissent longtemps de leur bonheur !

Quiconque vous racontera , ami lecteur , d'autres choses à ce sujet , que ce que vous venez d'entendre, soyez assuré que ce sont des faussetés. Quant à ce que vous venez de lire , vous pouvez y ajouter pleine foi. Celui néanmoins qui n'y croira pas, soit homme, soit femme , n'est pas incrédule pour cela. 11 en est plusieurs qui douteraient moins, s'ils avaient tout vu de leurs propres yeux ; mais il y a bien des choses que l'on croit, quoiqu'on ne les ait pas vues. D'ailleurs, on a souvent inventé des sujets de récit, qui n ont jamais eu de réalité, mais sont destinés à donner des exemples pour apprendre à faire le bien et éviter le mal. Il se pourrait qu'il en fût ainsi dans le cas présent, pour qui comprend bien ce qu'il vient de lire. On peut trouver dans cet ouvrage beaucoup de sens et de sages avis, utiles à chacun si l'on veut en profiter. On n'y dit point de mal de ceux qui sont bons et consciencieux ^ on n"y parle qu'en général ^ ainsi que chacun s'applique ce qui lui revient.

Y manque-t-il quelque chose ? que celui qui veut améliorer mon récit le fasse, je lui en serai reconnaissant. Qui fait de son mieux ne doit pas être blâmé. Mais aussi, qui voudrait donner un conseil à celui qui trouve à redire à tout ? On ne me causera cependant pas la moindre peine, en laissant ce poème tel qu'il est.

Telle est la fin de l'histoire de Renard. Que Dieu nous. accorde à chacun la gloire éternelle !

(1) Il a été assez souvent question de bannissement et dexconiniunication dans le cours de cet ouvrage, pour que nous ne jugions pas inutile de dire quelques mots de ces sortes de peines : La loi du

han OU bannissement était fréquemment appliquée chez nos ancêtres. Ban a d'abord signifié bannière, ensuite édit, publication., et peu après ba/i7iissemeniAje ban prononcé contre Ernest, duc dcSouabc, PU 1030, est un des premiers exemples de cette proscription. \'oici quelle en était la formule : Nous déclarons ta femme reuve. tes en fans orphelins , et nous t'envoyons au nom dît diable au.r quatre coins du inonde.

Quant aux excommunications, il en a été lancé une multitude, toutes de forme dilTérente ; elles étaient parfois d'une effrayante sévérité. Celle de Louis de Bavière, en 1346, dit entr'autres choses : Omnes seculares potostates ipsum Ludovicimi de terris eorunijunsdictioni subjectis pro viribns exterminare tenentur.

Divinam suppliciter imploramus poteiitiam ut Ludovlci praefati , confutet insaniam, ipsumque in manibus inimicorum suorum et eum persequentium tradat corrucntem ante ipsos.

Sit maledictus egredins, sit maledictus ingradiens. Percutiat eum <Iens amentià et caecitate, ac mentis furore. Cœlum super eum fulgura niittat.

Omnipotens tlei ira in hoc et in futuro sœculo exardescat in ipsum.

Orbis terrarum pugnet contra eum , aperiatnr terra , et ipsum absorbeat vivum.

Cuncta elementa sint ei contraria. Habitatio ejiis liât déserta , fdiique ipsius ejiciantnr de babitationibns ejus (1).

(') Yoyez les annales ecclésiasùques de Baronius , t. 6, \i. 392.

FIIV.

Roman de Renart - Le Roman du .benard. (Willems, ed.)

.. tCAL INSTITUTE MEDIAEVAl. STUDIES 89 QUEEN'S PARK .

TqrONTOB. CANAOJf^

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