‹ Le roman du RenardChapitre 6 sur 23 · DES DIVERS ROMANS OU POEMES · texte numérisé non relu

DES DIVERS ROMANS OU POEMES

rRI\ClPALEMEM EN CE QUI CO?(CEUNE LES OUVRAGES FRANÇAIS DE CE NOU.

Le roman du Renard est un de ces longs romans qui faisaient la joie du moyei>àge. Que pouvait-on faire en effet dans les châteaux de la féodalité, quand il n'y avait ni tournois, ni batailles, sinon lire des romans, tantôt de chevaleiie, tantôt allé^joriques ou critiques , comme ceux du Renard ? Voyez les ruines qui nous restent des châteaux du moyen-âge, il est visible que dans de pareilles habitations, vastes

et incommodes ., avec leurs grandes salles d'armes, leurs l)elles chapelles et leurs larges embrasures de croisées , on ne pouvait faire que trois choses pour passer le temps : se promener dans la salle d'armes, prier Dieu dans la chapelle, ou lire un roman dans l'embrasure d'une croisée.

Au premier aspect, le roman du Renard n'est qu'une fable de La Fontaine en deux volumes. Depuis long-temps la fable a imagine un monde et une époque où les bètes parlaient, et quelquefois cela se renouvelle de nos jours.

Cependant quand on étudie de plus près le roman du Renard , il prend tout à coup un intérêt singulier ^ car c'est un livre tantôt histoiique , tantôt satirique, tantôt allégorique, et toujours présentant des détails de mœurs et de coutumes qui sont précieux pour l'histoire, et souvent annoncent beaucoup de finesse et dé gaieté.

Déjà Richard cœur-de-lion emploie dans ses chansons les mots de Renard et d'Isengrin pour désigner ses ennemis. Des vers de Guillaume le Normand prouvent que l'on remplaçait dès avant 1206, par le mot de Renard, ceux de goupil, verpil, vulpil, que l'on employait auparavant pour désigner l'animal rusé si célèbre dans les fables. On le retrouve encore sous ce nom dans le roman (ï Ale.Tjandre (1) et dans les plus anciens fabliaux français. Rustebeuf

(1) Le roman d'Alexandre fut composé en 1184. par Alexandre Paris et Landjcrt Licort. \'uy. Notice des Manuscrits, tome v, pages 101 à 131, et la Biographie universelle, au mot Alexandre.

vers 1250, Gieslée avant 1290 eii Ibiit Ie piincipal persoDuage de poèmes.

Or si Ton réfléchit au peu cle communications qui ex staient alors entre les diverses parties de la France, aux guerres particulières et presque continuelles qui en accroissaient encore les difficultés , et dune autre part au temps qu'exigeaient les copies , l'opinion , dit M. Robert , qui placerait la composition du commencement de cet ouvrage entre la première et la seconde croisade, ne paraîtra pas improbable.

INous verrons plus bas que Legrand-d'Aussy regarde Pierre de Saint -Cloud comme le premier auteur du roman du Renard \ mais il se trompe , selon M. Robert, puisque Pierre vivait seulement au treizième siècle.

Une foule de traductions en diverses langues furent imprimées, l'original seul est resté inédit^ nous disons l'original , parce qu'en effet , c'est l'ouvrage français que l'on a regardé comme tel , mais il était primitivement dans une autre langue, puisque l'auteur de la partie la plus remarquable et sans doute la plus ancienne de ce poème, nous assure qu'il n'a fait que le mettre en roman (1).

Certainement il existait en France avant 1233, puisque Coinsi qui alors composait, sous le nom de Miracles de la Vieryej ses contes dévots, s'y flatte que ce qu'il appelle les bonnes gens j, c'est-à-dire,

1) Mettre en romau, c'est traduire en français : tlaprès cela, le roman du Renard siijnifiernit le français de l'ouvrage dans lequel on s'occupait de cet animal.

duns son langage , les âmes pieuses, se plairont plus à cette lecture qu'à celle de Renard , de Roumer et de Tardif. Dans un autre endroit de ces mêmes contes, le moine auteur fait mention du succès dont jouissait alors l'ouvrage dont nous parlons. Il reproche même à certains curés d'employer plutôt leur argent à orner leurs chambres de ces représentations profanes qu'à placer dans leurs églises une image de la Vierge :

En leurs raoustiers ne font pas faire Si tost l'image Nostre-Darae Com font Tsangrin et sa fanie En leur chambres ou ils reponnent.

Legrand-d'Aussy pense que c'est Perrot de Saint- Cloot (Pierre de Saint-Cloud ) qui est l'auteur primitif du Renard. Son poème , d'environ 2000 vers, décrit différents tours joués par cet animal au loup son oncle et son compère. Bientôt nombre de rimeurs s'exercèrent sur le môme sujet. C'était une sorte de pièce à tiroirs, à laquelle chacun pouvait ajouter ^ ce qu'il appelait une branche , c'est-à-dire , l'aventure nouvelle qu'il imaginait pour faire suite à la première.

Des entrepreneurs de manuscrits cherchèrent à réunir sous un môme titre , ces différentes pièces. Ce sont ces collections qui nous ont été désignées sous le nom général de Roman du Renard.

Cependant, comme chacun d'eux na fait entrer dans son ouvrage que les morceaux qu'il jugeait dignes d'y être admis , tous diffèrent entre eux , par

le nombre des branches quïls renferment. L'édition publiée par Méon en contient jusqu'à vingt-sept.

Legrand-d'Aussy a donné l'analyse du poème de? Pierre de Saint-Cloud , et de vingt-quatre des branches ajoutées.

Voici le début du poème :

u Vous avez probablement entendu dans votre vie bien des contes, on vous aura dit sans doute comment Paris ravit Hélène. Vous connaissez Tristan qui fit la chèvre, sesfabhaux, ses chansons de geste, enfin tout ce que nos conteurs vont contant par toute la France; mais je gage qu'on ne vous a rien appris jusqu'ici de la longue et sanglante guerre que se firent les deux barons Renard et Isengrin. Eh bien ! je vais, moi , vous en réciter l'histoire. Si vous daignez m'écouter et que je ne vous ennuie pas, je vous dirai comment la division se mit entre eux ; vous saurez l'origine de leur querelle, et leurs disputes et leurs combats, comme je l'ai trouvée dans un livre nommé Aucicpre. Là , entre mainte autre merveille , étaient écrites leurs aventures. Certes je n eusse point osé prendre sur moi de les publier , si je ne les avais vues consignées en cet endroit; mais on doit croire ce qui est écrit, et celui-là meurt justememt déshonoré qui n'aime ni ne croit les livres. »

Après ce début, l'auteur dit que lorsqu'Adam fut chassé du paradis terrestre , Dieu , par un reste de pitié , lui donna une baguette merveilleuse qui était douée de telle vertu , que toutes les fois qu'il aurait besoin d'un animal quelconque . il lui suffirait pour

l'avoir à Tinstant même , de frapper la mer avec sa baguette.

Aclam l'ayant frappée , vit paraître aussitôt une brebis. Eve voulut à son tour essayer aussi l'instrument^ mais sous sa main s élança un loup qui saisit la brebis et Fcmporta vers le bois. Déjà l'épouse pleurait son malheur, quand Adam reprit la baguette, et fit naitre un chien qui , courant après le loup , lui reprit la brebis et la rapporta.

Il en fut de même des autres animaux.

Tous ceux qui durent leur naissance à Eve, furent sauvages et malfaisants, et ils se retirèrent dans le bois avec le loup. Ceux que produisit Adam, restèrent tous auprès de lui et devinrent domestiques.

Or, du nombre des premiers était Renard au poil roux. Isengrin , chez le poète , est un sot toujours dupe et qui donne dans tous les pièges. Renard au contraire est un matois fin et rusé qui lui joue impunément tous les tours possibles.

En voici quelques-uns : après avoir volé la nuit des cochons a son oncle , le scélérat fait tomber dans ses lacs , Hersant sa tante , et le piège est si adroitement préparé que, la dame ne pouvant se défendre, il jouit d'elle. Mais à peine a-t-il satisfait ses désirs qu'il salit les louveteaux , et se retire en appelant le père C. et la mère P.

Sur un grand chemin , il voit venir une charrette chargée d'anguilles et d'autres poissons, et Tenvie lui prend d'en manger. A cet effet il s'étend à travers la route comme s'il était mort. Le voituricr qui le

croit lel ,, et qui pour avoir sa peau , se propose de lécorcher quand il sera leutré chez lui . le ramasse «t le jette dans sa voiture. Mais le prétendu mort lessuscite., perce les panieis, man[je du poisson tout son soûl , prend sa charge d'anguilles , et se sauve en se moquant du charretier.

Arrive chez lui, il coupe ses anguilles par tronçons et les fait griller pour régaler Hermeline sa femme , et ses enfants. L'odeur attire Isengrin qui accourt dans lespoir de participer au festin. Mais il a beau frapper à la porte et appeler, ime voix lui cric d attendre que les moines aient mangé. Surpris de cette réponse , il en demande l'explication , et Renard lui apprend que par pénitence, il s'est fait moine. Interrogé si le mets qu'il mange est de la viande , le prétendu pénitent répond qu'il s'en gardera bien -, que saint Benoît par sa règle le leur a défendu ^ mais que pour s'en dédommager, lui et sa famille mangent d'excellents poissons, gTas, délicats et friands. Isengrin, que la bonne chère tente, demande à se faire moine aussi , et Renard qui entrevoit là le moyen de le vexer par quelque nouveau tour, va lui ouvrir la porte. Mais sous prétexte qu'il faut au novice une couronne monacale, il lui jette sur la tète, pour le raser, une chaudronnée d'eau bouillante , qui la lui pèle tout entière Cependant il le régale d'un tronçon d'anguille , et veut même , dit-il , lui montrer où il les a pèchées.

Quand la nuit est venue, il le conduit à un étang voisin. On était en hiver et l'eau était gelée : mais on

avait pratiqué un trou dans la glace, et laissé un seau pour y puiser. Renard dit à son oncle , que c'est avec ce seau qu'on pèche , il le lui attache à la queue et l'enfonce dans l'eau. Bientôt la gelée le fait prendre; en vain Isengrin veut se retirer, il ne le peut, et reste attaché là jusqu'au lendemain matin. Alors on l'aperçoit. Un chasseur armé s'avance vers lui avec ses chiens ; et tandis que ceux-ci l'attaquent et le déchirent de tous côtés par leurs morsures, le maître va par derrière lui asséner un grand coup d'épée. Mais heureusement pour le captif, le coup ne porte que sur la queue et la lui coupe. Alors devenu libre il se sauve , et quoique long-temps poursuivi , quoique sans queue et tout sanglant , il a le bonheur de regagner son bois.

Tel est le précis du poème de Perrot de Saint-Cloud. Le copiste du manuscrit le désigne comme la prenùère branche du grand roman; Legrand-dAussy ajoute que c'est à tort, puisqu'il en est le tronc; mais le lecteur a pu voir dans l'introduction que ce poème n'étant que l'imitation d'un plus ancien, cest avec raison qu'on le désigne comme une branche.

Lorsqu'on l'a lu, on se dit à soi-même qu'un pareil ouvrage ne pouvait manquer d'avoir des suppléments, après son brillant succès. C'est ce qu'ont fait beaucoup d'autres auteurs. Les uns, faute d'invention, sont allés prendre ou dans les ouvrages du temps des fables quils ont brodées à leur manière ; ou dans des branches déjà publiées certains faits qu'ils ont remaniés. D'autres ont imaginé des historiettes dans le goût de

lY'iTOt; mais ils y font figurer dautrcs animaux, et le Renard n'y est pour rien. Avec un peu d art, il eut été possible aux copistes qui entreprenaient un manuscrit du Renard , de lui donner une sorte d'ensemble, en coordonnant entre elles les parties diverses qu'on y avait successivement ajoutées. C'est ce que nous allons faire en donnant l'analyse des différentes branches ; il suffira pour cela de changer l'ordre que leur a donné le manuscrit le plus complet.

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