‹ Le roman du̓n jeune homme pauvreChapitre 3 sur 6 · ÉTAT DES PERSONNES QUI HABITENT LEDIT CHATEAU · texte numérisé non relu

ÉTAT DES PERSONNES QUI HABITENT LEDIT CHATEAU

€ 4<> M. Laroque (Louis-Auguste), octogénaire, chef actuel de la famille, source principale de la fortune; ancien marin, célèbre sous le premier empire en qualité de corsaire autorisé ; paraît s'être enrichi sur mer par des entreprises légales de diverse nature; a longtemps habité les colonies. Originaire de Bretagne, il est revenu s'y fixer, il y a une trentaine d'années, en compagnie de feu Pierre-Antoine Laroque, son flls unique, époux de

€ 2« M"»« Laroque (Joséphine-Clara), belle-fille du susnommé; créole d'origine, âgée de quarante ans; caractère indolent, esprit romanesque, quelques manies : belle âme ;

« 3<> M"*» Laroque (Marguerite-Louise), petite-fllle» fille et présomptive héritière des précédents, âgée de

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vingt ans ; créole et bretonne ; quelques chimères : belle âme ;

« 4® M"® Aubry, veuve du sieur Aubry, agent de change, décédé en Belgique; cousine au deuxième degré, recueillie dans la maison : esprit aigri ;

« 5® M"® Hélouin (CaroUne-Gabrielle), vingt-six ans; ci-devant institutrice, aujourd'hui demoiselle de compagnie : esprit cultivé, caractère douteux.

« Brûlez. »

Ce document, malgré la réserve qui le cçiractérisait, ne m*a pas été inutile : j*ai senti se dissiper, avec rhorreur de l'inconnu, une partie de mes appréhensions. D'ailleurs s'il y avait, comme le prétendait M. Laubépin, deux belles âmes dans le château delà* roque, c'était assurément plus qu'on n'avait droit «'espérer sur une proportion de cinq habitants.

Après deux heures de marche, le voiturier s'est arrêté devant une grille flanquée de deux pavillons qui

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serrent de logement à un concierge. J'ai laissé là mon gros bagage, et je me suis acheminé vers le château, tenant d'une main mon sac de nuit et décapitant de l'autre à coups de canne les marguerites qui perçaient le gazon. Après avoir fait quelques centaines de pas entre deux rangs d'énormes châtaigniers, je me suis trouvé dans un vaste jardin de disposition circulaire, qui paraît se transformer en parc un peu plus loin. J'apeitevais à droite et à gauche de pro*fondes perspectives ouvertes entre d'épais massifs déjà verdoyants, des pièces d'eau fuyant sous les arbres, et des barques blanches remisées sous des toits rustiques. — En face de moi s'élevait le château, construction considérable, dans le goût élégant et à demi italien des premières années de Louis Xlil. Il est précédé d'une terrasse qui forme, au pied d'un double perron et sous les hautes fenêtres de la façade, une sorte de jardin particulier auquel on accède par plusieurs escaliers larges et bas. L'aspect riant et fastueux de

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cette demeure m'a causé un véritable désappointement, qui n'a point diminué, lorsqu'en approchant de la terrasse, j'ai entendu un bruit de voix jeunes et joyeuses qui se détachait sur le bourdonnement plus lointain d'un piano. J'entrais décidément dans un lieu de plaisance, bien différent du vieux et sévère donjon que j'avais aimé à me figurer. Toutefois ce n'était plus l'heure des réflexions ; j'ai gravi lestement les degrés, et je me suis trouvé tout à coup en face d'une scène*qu'eu toute autre circonstance j'aurais jugée assez gracieuse. Sur une des pelouses du parterre, une demi-douzaine de jeunes filles, enlacées deux à deux et se riant au nez, tourbillonnaient dans un rayon de soleil, tandis qu'un piano touché par une main savante, leur envoyait, à travers une fenêtre ouverte, les mesures d'une valse impétueuse. J'ai eu du reste à peine le temps d'entrevoir les visages animés des danseuses, les cheveux dénoués, les larges chapeaux flottant sur les épaules : ma brusque apparition a été

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saluée par un cri général, suivi aussitôt d'un silence profond; les danses avaient cessé, et toute la bande, rangée en bataille, attendait gravement le passage de rétranger. L'étranger cependant s'était arrêté, non sans laisser voir un peu d'embarras. Quoique ma pensée n'appartienne guère depuis quelque temps aux prétentions mondaines, j'avoue que j'aurais en cemoment fait bon marché de mon sac de nuit. Il a fallu en prendre mon parti. Comme je m'avançais, mon chapeau à la main, vers le double escalier qui donne accès dans le vestibule du château, le piano s'est interrompu tout à coup. J'ai vu se présenter d'abord k la fenêtre ouverte un énorme chien de l'espèce des

terre-neuve, qui a posé sur la barre d'appui son mufle léonin entre ses deux pattes velues; puis l'instant d'après a paru une jeune fille d'une taille élevée, dont le visage un peu brun et la physionomie sérieuse étaient encadrés dans une masse épaisse de cheveux noirs et lustrés. Ses yeux, qui m'ont semblé d'une di-

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raension extraordinaire, ont interrogé avec une curiosité nonchalante la scène qui se passait au dehors. — Eh bien I qu'est-ce qu'il y a donc? a-t-elle dit d'une voix tranquille. — Je lui ai adressé une profonde inclination, et, maudissant une fois de plus mon sac de nuit, qui amusait visiblement ces demoiselles, je me suis hâté de franchir le perron.

Un domestique à cheveux gris, vêtu de noir, que j'ai trouvé dans le vestibule, a pris mon nom. J'ai été introduit, quelques minutes plus tard, dans un vaste salon tendu de soie jaune, où j'ai reconnu d'abord la jeune personne que je venais de voir à la fenêtre, et qui était définitivement d'une extrême beauté. Près de la cheminée, où flamboyait une véritable fournaise, une dame d'un âge moyen, et dont les traits accusaient fortement le type crôolc, se tenait ensevelie dans un grand fauteuil compliqué d'édredons, de coussins et de coussinets de toutes proportions. Un tré« pied de forme antique, que surmontait un brasero

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allumé, était placé à sa portée, et elle en approchait par intervalles ses mains grêles et pâles. A cdlé de M"® Laroque était assise une dame qui tricotait : à sa mine morose et disgracieuse, je n'ai pu méconnaître la cousine au deuxième degré, veuve de Fagent de change décédé en Belgique.

Le premier regard qu'a jeté sur moi M"* Laroque m'a paru empreint d'une surprise touchant à la stu-* peur. Elle m'a fait répéter mon nom. — Pardon!... Monsieur?...

— Odiot, madame.

— Maxime Odiot, le gérant, le régisseur que M. Laubépinî...

— Oui, madame.

— Vous êtes bien sûr?

Je n'ai pu m'empécher de sourire. — Mais oui, niadame, parfaitement.

Elle a jeté un coup d'œil rapide sur la veuve de l'agent de change, puis sur lajeune fille au front sévère.

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comme pour leur dire : — Concevez-vous çaT — Après quoi elle s*est agitée légèrement dans ses coussinets, et a repris :

— Enfin I veuillez vous asseoir, monsieur Odiot. Je vous remercie beaucoup, monsieur, de vouloir bien nous consacrer vos talents. Nous avons grand besoin de votre aide, je vous assure, car enfin nous avons, on ne peut le nier, le malheur d*être fort riches... — S'apercevani qu'a ces mots la cousine au deuxième degré levait les épaules : — Oui, ma chère madame Aubry, a poursuivi M™« Laroque, j'y tiens. En me faisant riche, le bon Dieu a voulu m'éprouvcr. J'étais née positivement pour la pauvreté, pour les privations, pour le dévouement et le sacrifice ; mais j'ai toujours été contrariée. Par exemple, j'aurais aimé à avoir un mari infirme. Eh bien ! M. Laroque était un homme d'une admirable santé: Voilà comment ma destinée a été et sera manquée d'un bout à l'autre. ..

— Laissez donc, a dit sèchement M'"^ Aubry. La

LE^ROHàN 1>'^N jeune JIO^llE iMLYttlS. 85

pauvreté vous irait bien à vous, qui ne savez vous refuser aucune douceur, aucun raffinement I

— Permettez, chère madame, a repris M"' Laroque, je n'ai aucun goût pour les dévouements inutiles. Quand je me condamnerais aux privations les plus dures, à qui ou à quoi cela profiterait-il? Quand je gèlerais du matin au soir, en seriez-vous plus heureuse?

M«ne Aubry a fait entendre d'un geste expressif qu'elle n'en serait pas plus heureuse, mais qu'elle considérait le langage de M"*' Laroque comme prodigieusement affecté et ridicule.

— Enfin, a continué celle-ci, heur ou malheur, peu importe. Nous sommes donc trcs-riches, monsieur Odiot, et si peu de cas que je fasse moi-même» de cette fortune, mon devoir est de la conserver pour ma fille, quoique la pauvre enfant ne s'en soucie pas plus que moi, n'est-ce pas, Marguerite?

A cette question, un faible sourire a entr'ouvert les

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lèvres dédaigneuses de M'*" Marguerite, et Tare al*

longé de ses sourcils s'est tendu légèrement, après quoi cette physionomie grave et superbe est rentrée dans le repos.

— Monsieur, a repris M"*« Laroque, on va vous montrer le logement que nous vous avons destiné, sur le désir formel de M. Laubépin; mais auparavant permettez qu'on vous conduise chez mon beau-père, qui sera bien aise de vous voir. Voulez-vous sonner, ma chère cousine? J'espère, monsieur Odiot, que vous nous ferez le plaisir de dîner aujourd'hui avec nous. Bonjour, monsieur, à bientôt.

On m'a confié aux soins d'un domestique qui m'a prié d'attendre, dans une pièce contiguë à celle d'où je sortais, qu'il eût pris les ordres de M. Laroque. Cet homme avait laissé la porte du salon entr'ouverte, et il m'a été impossible de un pas entendre ces paroles prononcées par M"^* Laroque sur le ton de bonhomie un peu ironique qui lui est habituel : — Ah ca 1

Li moMÀir d'un jbunb hohub pàuvrb. 87

comprend-on Laubépin, qui m'annonce un garçon d'un certain âge, très-simple, très-mûr, et qui m'envoie un monsieur comme ça 7

M^** Marguerite a murmuré quelques mots qui m'ont échappé, à mon vif regret, je l'avoue , et auxquels sa mère a répondu aussitôt : — Je ne te dis pas le contraire, ma fille ; mais cela n'en est pas moins parfaitement ridicule de la part de Laubépin. Comment yeux-tu qu'un monsieur comme ça s'en aille trotter en sabots dans les terres labourées? Je parie que jamais il n'a mis de sabots, cet homme-là. U ne sait pas même ce que c'est que des sabots. Eh bien 1 c'est peutêtre un tort que j'ai, ma fille, mais je ne peux pas me figurer un bon intendant sans sabots. Dis-moi, Marguerite, j'y pense, si tu l'accompagnais chez ton grand-père ?

W^ Marguerite est entrée presque aussitôt dans la pièce où je me trouvais. En m'apercevant, elle a paru peu satisfaite.

88 LB romau d'un jbunb hoxmb pàuvrb.

— Pardon» mademoiselle ; mais ce domestiquem'a dit de Tattendre ici.

— Veuillez me suivre, monsieur.

Je Xoi suivie. Elle m*a fait monter un escalier, traverser plusieurs corridors» et m'a introduit enfin dans une espèce de galerie oh elle m*a laissé. Je me suis mis à examiner quelques tableaux suspendus au mur. Ces peintures étaient pour la plupart des marines fori médiocres consacrées à la gloire de Tancien corsaire de Tempire. Il y avait plusieurs combats de mer un peu enfumés, dans lesquels il était évident toutefois que le petit brick l'Aimable, capitaine Laroque, vingtsix canons, causait à John Bull les plus sensibles désagréments. Puis venaient quelques portraits en pied du capitaine Laroque, qui naturellement ont attiré mon attention spéciale. Ils représentaient tous, sauf de légères variantes, un homme d'une taille gigantesque, portant une sorte d'uniforme républicain à grands parements, chevelu comme Kléber, et pous-

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sant droit devant lui un regard énergique, ardent et sombre, au total une espèce d'homme qui n'avait rien de plaisant. Comme j'étudiais curieusement cette grande figure, qui réalisait à merveille l'idée qu'on se fait en général d'un corsaire, et môme d'un pirate, M"® Marguerite m'a prié d'entrer. — ^Je me suis trouvé alors en face d'un vieillard maigre et décrépit dçnt les yeux conservaient à peine l'étincelle vitale, et qui, pour me faire accueil, a touché d'une main tremblante le bonnet de soie noire qui couvrait son crâne luisant comme l'ivoire.

— Grand-père, a dit M"* Marguerite en élevant la voix, c'est M. Odiot.

Le pauvre vieux corsaire s'est un peu soulevé sur Bon fauteuil en me regardant avec une expression terne et indécise. Je me suis assis, sur un signe de M"* Marguerite, qui a répété : — M. Odiot, le nouvel intendant, mon père I

— Ah î bonjour, monsieur, a murmuré le vieillard.

— Une pause du plus pénible silence a suivi. Le capitaine Laroqua, te corps courbé en deux et la tèt€ pendante, continuait à fixer sur moi son regard effacé. Enfin, paraissant tout à coup rencontrer un sujet d'entretien d*un intérêt capital, il m'a dit d'une voix sourde et profonde : — M. de Beauchêne est mort !

A cette communication inattendue, je n'ai pu trouver aucune réponse : j'ignorais absolument qui pouvait être ce M. de Beauchêne, etM^*® Marguerite ne se donnant pas la peine de me l'apprendre, je me suis borné à témoigner, par une faible exclamation de condoléance, de la part que je prenais à ce malheureux événement. Ce n'était pas assez apparemment au gré du vieux capitaine, car il a repris, le moment d'après, du même ton lugubre : — M. de Beauchêne est mort !

Mon embarras a redoublé en face de cette insistance. Je voyais le pied de M"® Margueritte battre le parquet avec impatience ; le désespoir m'a pris , et, saisissant au hasard la première phrase qui m'est venue à la

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pensée : — Ah! et de quoi est-il mort? ai-je dit. Cette question ne m'était pas échappée qu'un regard courroucé de M"" Marguerite m'ava'tissait que j'étais suspect de je ne sais quelle irrévérence railleuse. Bien que je ne me sentisse réellement coupable que d'une sotte gaucherie, je me suis empressé de donner à l'entretien un tour plus heureux. J'ai parlé des tableaux fle la galerie, des grandes émotions qu'ils devaient rappeler au capitaine, de l'intérêt respectueux que j'éprouvais h contempler le héros de ces glorieuses pages. Je suis même entré dans le détail, et j'ai cité avec une certaine chaleur deux ou trois combats où le brick V Aimable m'avait paru véritablement accomplir des miracles. Pendant que je faisais preuve de cette courtoisie de bon goût, M"® Marguerite, à mon extrême surprise, continuait de me regarder avec un mécontentement et un dépit manifestes. Son grand-père cependant me prélait une oreille attentive : je voyais sa tête se relever peu à peu. Un sourire étrange éclai-

92 tB ROtfÀif d'un jbunk hommb pàuvrb.

rait son visage décharné et semblait en effacer les rides. Tout à coup, saisissant des deux mains les bras de son fauteuil, il s*est redressé de toute sa taille une flamme guerrière a jailli de ses profondes orbites et il s'est écrié d'une voix sonore qui m'a fait tressaillir: — La barre au vent! Toute au vent! Fou bâbord 1 Accoste, accoste ! Jetez les grappins 1 vivement! nous le tenons I Feu là-haut I un bon coup de balai, nettoyez son pont! A moi maintenant! ensemble! sus à l'Anglais, au Saxon maudit! hourra! — En poussant ce dernier cri, qui a râlé dans sa gorge, le vieillard, vainement soutenu par les mains pieuses de sa petite-fille, est retombé comme écrasé dans son

fauteuil. M"« Laroque m'a fait un signe impérieux, et je suis sorti. J'ai retrouvé mon chemin comme j'ai pu à travers le dédale des corridors et des escaliers, me

félicitant vivement de l'esprit d'à-propos que j'avais

déployé dans mon entrevue avec le vieux capitaine de

l'Aimable.

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Le domestique à cheveux gris qui m'avait reçu à mon arrivée, et qui se nomme Alain, m'attendait dans le vestibule pour me dire, de la part de M"*® Laroque, que je n'avais plus le temps de visiter mon logement avant le dîner, que j'étais bien comme j'étais. Au moment même où j'entrais dans le salon, une société d'une vingtaine de personnes en sortait avec les cérémonies d'usage pour se rendre dans la salle à manger. C'était la première fois, depuis le change ment de ma condition, que je me trouvais mêlé à une réunion mondaine. Habitué naguère aux petites distinctions que l'étiquette des salons accorde en général à la naissance et à la fortune, je n'ai pas reçu sans amertume les premiers témoignages de la négligence et du dédain auxquels me condamne inévitablement ma situation nouvelle. Réprimant de mon mieux les révolles de la fausse gloire, j'ai offert mon bras à une jeune fille de petite taille, mais bien faite et gracieuse, qui restait seule en arrière de tous les convives, et qui

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était, comme je Tai supposé, W^^ Hélou'm» rinstita^ trke. Ma place était marquée à tatde près de la siemie. Pendant qu'on s'asseyait, M"* Marguerite est apparue, comme Antigone, guidant la marche lente et traînante le son aïeul. Elle e&i Tenue s'asseoir à ma droite, avec cet air de tranquille majesté qui lui est propre, et le puissant terre-neuve qui paraît être le gardien attitré de cette princesse, n'a pas manqué de se poster ea sentinelle derrière sa chaise. J'ai cru devoir exprimer sans retard à ma voisine le regret que j'éprouvai d'avoir maladroitement évoqué des souvenirs qui semblaient agiter d'une manière fâcheuse l'esprit de son grand-père.

— C'est à moi de m'excuser, monsieur, a-t-elle répondu ; j'aurais dû vous prévenir qu'il ne faut jamais parler des Anglais devant mon père... Connaissiezvous la Bretagne, monsieur?

J'ai dit que je ne la connaissais pas avant ce jour, mais que j'étais parfaitement heureux de la connaître,

LB RO»AN D'UN JBUNB HOXMB PAUVIB. 9^

et pour parouver qu'en outre j*en étais digne, j'ai parié sur le mode lyrique des beautés pittoresques qui m'avaient frappé pendant la route. A Tinslant où je pensais que eette adroite fiattme me conciliait an plus haut degré la bieuTeillance de la jeune Bretonne, j*ai TU arec étonsement les symptômes de l'impatience et de Tennui se peindre sur son front. J'étais décidément malheureux avec cette jeune fille.

— Allons 1 je vois, monsieur, a-t-elle dit avec une singulière expression d'ironie, que vous aimez ce qui est beau, ce qui parle à l'imagination et à Fâme, la nature, la verdure, les bruyères, les pierres et les beaux-arts. Vous vous entendrez à merveille avec M'^® Hélouin , qui adore également toutes ces choses, tesquelles potur mon compte je n'aime guère.

— Msds, au nom du ciel, qu'est-ce donc que vous aimez, mademoiselle?

A cette question, que je lui adressais sur le ton d'un aimable enjouement, M"^'. Marguerite s'est brusque-

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ment tournée vers moi, m*a lancé un regard hautain, et a répondu sèchement ' — J'aime mon chien. Ici, Mervyn I

Puis elle a plongé affectueusement àa main dans la profonde fourrure du' terre-neuve, qui, maté sur ses pieds de derrière, allongeait déjà sa tête formidable entre mon assiette et celle de M"® Marguerite.

Je n'ai pu m'empècher d'observer avec un intérêl nouveau la physionomie de cette bizarre personne, el d'y chercher les signes extérieurs de la sécheresse d'âme dont elle paraît faire profession. M"® Laroquc, qui m'avait paru d'abord fort grande, ne doit cette apparence qu'au caractère ample et parfaitement harmonieux de sa beauté. Elle est en réalité d'une taille ordinaire. Son visage, d'un ovale un peu arrondi, et son cou, d'une pose exquise et fière, sont légèrement recouverts d'une teinte d'or sombre. Sa chevelure, qui marque sur son front un relief épais, jette à chaque mouvement de la tète des reflets onduleux et bleuâtres;

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les narines, délicates et minces, semblent copiées sur le modèle divin d*unc madone romaine et sculptées dans une nacre vivante. Au-dessous des yeux, larges, profonds et pensifs , le hâle doré des joues se nuance d'une sorte d'auréole plus brune qui semble un^ trace projetée par l'ombre des cils ou comme brûlée par le rayonnement ardent ^u regard. Je puis difficilement rendre la douceur souveraine du sourire qui, par intervalles, vient animer ce beau visage, et tempérer par je ne sais quelle contraction gracieuse l'éclat de ces grands yeux. Certes la déesse même de la poésie, du rêve et des mondes enchantés pourrait se présenter hardiment aux hommages des mortels sous la forme de c^tte enfant qui n'aime que son chien. La nature, dans ses productions les plus choisies, nous prépai*e souvent ces cruelles mystifications.

Au surplus, il m'importe assez peu. Je sens assez que je suis destiné à jouer dans Timagination de M"« Marguerite le râle qu'y pourrait jouer un nègre,

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objet, comme on sait, d'une mince séduction pour les créoles. De mon côté, je me flatte d'être aussi fier que M"^ Marguerite : le plus impossible des amours pour moi serait celui qui m'exposerait au soupçon dlatrigue et d'industrie. Je ne pense ps» au reste avoir à m'armer d'une grande force morale contre un dfl^H ger qui name paraît pas vraisemblaMe, car la beauté de H"^ Laroque est de celles qui appellent la pure contemplation de l'artiste plutôt qu'un semknent d'une nature plus humaine et plus tendre^

Cependant, sur le nom de Mervyn, que M"« Marguerite avait donné à son garde du corps, ma voisine de gauche, M"® Hélouin, s'était lancée à pleines voiles dans le cycle d'Arthur, et elle a bien voulu m's^ prendre que Mervyn était le nom authen^ue de l'enchanteur célèbre que le vulgaire appelle Merlin. Des chevaliers de la Table-Ronde elle est remontée jusqu'au temps de César, et j'ai vu défiler devant moi. dans une procession un peu prolixe, toute la hiérsuf^

LB mOMAN D'UN JISUNB HOMHB PAUYRII. 89

chie des druides, des bardes et des ovates, après quoi nous sommes tombés fatalement de menhir en dolmen et de galgal en cromlech.

Pendant que je m'égarais dans les forêts celtiques sur les pas de W^ Hélouin, à laquelle il ne manque qu'un peu d*embonpoint pour être une druidesse fort passable, la veuve de Tagenl de change, placée près de nous, faisait retentir les échos dune plainte continue et monotone comme celle d*un aveugle : on avait oublié de lui donner un chauffe-pieds ; on lui servait du potage froid ; on lui servait des os décharnés ; voilà comme on la traitait. Au reste, elle y était habituée. Il est triste dètre pauvre, bien triste. Elle voudrait être morte.

— Oui, docteur, — elle s'adressait à son voisin, qui semblait écouter ses doléances avec une affectation d'intérêt tant soit peu ironique, — oui, docteur, ce n'est pas une plaisanterie : je voudrais être morte. Ce serait lun grand débarras pour tout le monde d'ail-

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leurs. Songez donc, docteur! quand on a été dans ma position, quand on a mangé dans de rargenteric à ses armes,... être réduite à la charité, et se voir le jouet des domestiques I On ne sait pas tout ce que je souffre dans cette maison, on ne le saura jamais. Quand on a de la fierté, on souffre sans se plaindre; aussi je me tais, docteur, mais je n'en pensé pas moins.

— C'est cela, ma chère dame, a dit le docteur, qui se nomme, je crois, Desmarets, n'en parlons plus :

buvez frais, cela vous calmera.

— Rien, rien ne me calmera, docteur, que la morti — Eh bien ! madame, quand vous voudrez I a répliqué le docteur résolument.

Dans une région plus centrale, l'attention des convives était accaparée par la verve insouciante, caustique et fanfaronne d'un personnage que j'ai entendu nommer M. de Bévallan, et qui paraît jouir ici des droits d'une intimité particulière. C'est un homme

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d'une grande taille, d'une jeunesse déjà mûre, et dont la tête rappelle assez fidèlement le type du roi Fran*

çois l^'. On l'écoute comme un oracle, et M"® Laroque elle-même lui accorde autant d'intérêt et d'admiration qu'elle parait capable d'en concevoir pour quel* que chose en ce monde. Pour moi, comme la plupart des saillies que j'entendais applaudir se rapportaient à des anecdotes locales et à des circonstances de clo* cher, je n'ai pu apprécier qu'incomplètement jus-

qu'ici le mérite de ce lion armoricaiii.

J'ai eu toutefois à me louer de sa courtoisie : il m'a offert un cigare après le dîner, et m'a emmené dans le boudoir où l'on fume. 11 en faisait en même temps les honneurs à trois ou quatre jeunes gens à peine sortis de l'adolescence, qui le regardent évidemment comme un modèle de belles façons et d'exquise scélératesse. — Eh bien! Bévallan, a dit un de ces jeunes séides, vous ne renoncez donc pas à la prêtresse du soleil ?

ii'

IC2 LS ROMAN D*ON JEONt HOMMS PAUVRI.

— Jamais 1 a répondu M. de Bévallan. J^attendnii dix mois, dix ans, s'il le faut ; mais je Faurai, ou personne ne l'aura.

— Vous n'êtes pas malheureux, vieux drôle : Finsiitutrice vous aidera à prendre patience.

— Dois-je vous couper la langue ou les oreilles, jeune Arthur? a repris à demi-voix M. de Bévallan en s'avançant vers son interlocuteur, et en lui faisant, d'un signe rapide, remarquer ma présence.

On a mis alors sur le tapis, dans un pêle-mêle charmant, tous les chevaux, tous les chiens et toutes les dames du canton. Il serait à désirer, par parenthèse, que les femmes pussent assister secrètement, une fois en leur vie, à une de ces conversations qui se tiennent entre hommes dans la première e£fusion qui suit un repas copieux : elles y trouveraient la mesure exacte de la délicatesse de nos mœurs et de la confiance qu'elle leur doit inspirer. Au surplus, je ne me pique nullement de pruderie ; mais l'entretien dont

LE ROMAN D UN JEUNB HOMUE PAUVai. 103

j'étais le lémoio avait le tort grave, à mon avis, de dépasser les limites de la plaisanterie la plus libre : il touchait à tout en passant, outrageait tout gaiement, et prenait enfin un caractère très-gratuit d'universelle profanation. Or, mon éducation, trop incomplète ;sans doute, m*a laissé*dans le OBur un fonds de respect qui me paraît devoir être réservé au milieu des plus vives expansions de la bonne humeur. Cependant nous avons aujourd'hui en France notre jeune ^inérique, qui n'est point contente si elle ne blasphème un peu après boire ; nous avons d'aima- ))les petits bandits, espoir de l'avenir, qui n'ont eu ni père ni mère, qui n'ont point de patrie, qui n'ont point de Dieu, mais qui paraissent être le produit brut de quelque machine sans entrailles et sans ftme qui les a déposés fortuitement sur ce globe pour en être le médiocre ornement.

Bref, M. de Bévallan, qui ne craint point de s'instituer le professeur cynique de ces roués sans barbe,

104 LE ROMAN D Ulf JEUNE HOMME PAUVRE.

ne m'a pas plu, et je ne pense pas lui avoir plus davantage. J*ai prétexté un peu de fatigue, et j'ai pris congé.

Sur ma requête, le vieil Alain s'est armé d'une lanterne et m'a guidé à travers le parc vers le logis qui m'est destiné. Après qufiques minutes de marche, nous avons traversé un pont de bois jeté sur une rivière, et nous nous sommes trouvés devant une porte massive et ogivale, gui est surmontée d'une espèce de beffroi et flanquée de deux tourelles. C'est l'entrée de l'ancien chAteau. Des chênes et des sapins séculaires forment autour de ce débris féodal une enceinte mystérieuse qui lui donne un air de profonde retraite. C'est dans cette ruine que je dois habiter. Mon appartement, composé de trois chambres très-proprement tendues de perse, se prolonge au-dessus de la porte d'une tourelle à l'autre. Ce séjour mélancolique ne laisse pas de me plaire : il convient à ma fortune. A peine délivré du vieil Alain, qui est d'humeur un peu

LE ROUAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE. 100

conteuse, je me suis mis à écrire le récit de cette im portante journée, m'interrompant par intervalles pour écouter le murmure assez doux de la petite rivière qui coule sous mes fenêtres et le cri de la chouette légendaire qui célèbre dans les bois voisins ses tristes amours.

1" juillet

n est temps que j'essaie de démêler le fil de mon existence personnelle et intime qui depuis deux mois s*est un peu perdu au milieu des obligations actives de ma charge.

Le lendemain de mon arrivée, après avoir étudié pendant quelques heures dans ma retraite les papiers et les registres du père Hivart, comme on nomme ici mon prédécesseur, j'allai déjeuner au château, où je ' ae retrouvai plus qu'une faible partie des liôtes de la veille. M"® Liroque, qui a beaucoup vécu à Paris

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avant que la santé de son beau-père ne IVût eoadamnée à une pei*pétueUe villégiatui*e, censure Sdè* lement dans sa retraite le goût djes intérêts &erés, élégants ou frivoles dont le ruisseau de la rue du Bac était le miroir du temps du turban de W^^ de Staël. Elle paraît en outre avoir visité la plupart des grandes villes de TEurope, et en a rapporté des préoccupations littéraires qui dépassent la mesure commune de l'érudition et de la curiosité parisiennes. Elle reçoit beaucoup de journaux et de revues, et s'applique à suivre de loin autant que possible le mouvement de cette civilisation raffinée dont les thé&tres, les musées et les livres frais éclos sont les fleurs et les fruits plus u moins éphémères. Pendant le déjeuner, on vint à parler d'un opéra nouveau, et M"® Laroque adressa sur ce sujet à M. de Bévallan une question à laquelle il ne put répondre, quoiqu'il ait toujours, si on l'en croit, un pied et un œil sur le boulevard des Italiens H''*' Laroque se rabattit alors sur moi, tout en mon^

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feslant par son air de distraclion le peu d'espoir qu'elle avait de trouver son homme d'affaHres très au courant de celles-là ; mais précisément^ et malheureusement, ce sont les seules que je connaisse. J'avais entendu en Italie l'opéra qu'on venait de jouer en France pour la première fois. La réserve même de mes réponses éveilla la curiosité de M"®Laroque;qui se mit à me presser de questions, et qui daigna bientôt me communiquer ede-même ses impressions, ses souvenirs et ses enthousiasmes de voyage. Bref, nous ne tardâmes pas à parcourir en camarades les théâtres et les galeries les plus célèbres du continent, et notre entretien, quand on quitta la table, était si animé, que mon interlocutrice, pour n'en point rompre le cours, prit mon bras sans y penser. Nous allâmes continuer dans le salon nos sympathiques effusions, M"« Laroque oubliant de plus en plus le ton de protection bienveillante qui jusque-là m'avait passablement choqué dans son langage vis-à-vis de moi.

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EUc m'avoua que le démon du théâtre la tourmentait à un haut degré, et qu'elle méditait de faire jouer la comédie au château. Elle me demanda des conseils sur l'organisation de ce divertissement. Je lui parlai alors avec quelque détail des scènes particulières que j'avais eu l'occasion de voir à Paris et à Saint-Pétersbourg ; puis, ne voulant pas abuser de ma faveur, je me levai brusquement, en déclarant que je prétendais inaugurer sans retard mes fonctions par l'exploration d'une grosse ferme qui est située k deux petites lieues du château. M°»® Laroque, à cette déclaration, parut subitement consternée : elle me regarda, s'agita dans ses coussinets, approcha ses mains de son brasero^ et me dit enfin à demi-voix : — Ah ! qu'est-ce que cela fait? Laissez donc cela, allez. — Et comme j'insistais : — Mais, mon Dieu ! reprit-elle avec un embarras plaisant, c'est qu'il y a des chemins affreux... Attendez au moins la belle saison.

— Non. madame, dis-je en riant, je n'attendrai

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une minute : on est intendant ou on ne Test pas.

— Madame, dit le vieil Alaip, qui se trouvait là, on pourrait atteler pour M. Odiot le berlingot du père Hivart : il n*est pas suspendu, mais il n'en est que plus solide.

VL^^ Laroque foudroya d*un coup d'œil le malheureux Alain, qui osait proposer à un intendant de mon espèce, qui avait été au spectacle chez la grande-duchesse Hélène, le berlingot du père Hivart.

— Est-ce que Faméricaine ne passerait pas dans le chemin ? demanda-t-elle. î *

— ^américaine, madame? Ha foi, non. Il n'y a pas de risque qu'elle y passe, dit Alain ; ou si elle y passe, elle n'y passera pas tout entière,... et encore je ne crois pas qu'elle y passe.

Je protestai que j'irais parfaitement à pied.

— Non, non, c'est impossible, je ne le veux pasi Voyons, voyons donc... Nous avons bien ici une demi-douzaine de chevaux de selle qui ne font rian, . . .

110 Ll ftOMAH B'UH JSUNB HOMME PAUVMB.

mais probaUement vous ne montez pas à cheval t — . Je TOUS demande pardon^ madame ; mais c'esl vâritaUement inutile ; je yais.;.

— Alain, faites seller un cheval ponr monsieur... I^equel, dis, Marguerite T

— Donnez-lui Proserpine^ murmura M. de Bévallad en riant dans sa barbe.

~ Kon^ non, pas Prosei^inel s'écria viv^nrat M"« Marguerite.

•^ Pdurqiloi pas Proserpine, mademoisdlef dis-je alors.

— I^arce qu'elle vttus jett^^it par terres me répondit nettement la jeune fille.

— 0ht commeht çaT véritablement?..; Pardon, ulez-vous me permettre de vous demanderi madeoiselle, si vous montez bette bèteT

— Oui, monsieur, mais j*ai de la peine«

— Eh bien ! peut-être en aurez-vous moins, madeiselle, qband je Faurai montée moi-même tine fois

LB ftOVAN D UN JBURB HOVMB PAUTRB. 111

OU deux. Gda me décide. Faites seller Proserpine, Alain.

M"* Marguerite fronça son noir sourcil^ et s*assit en faisant un geste de la main, comme pour repousser toute part de responsabilité dans la catastrophe imminente qu'elle prévoyait.

— Si TOUS ayez besoin d'éperons, j'en ai une paire à Yotre service, reprit alors H. de Bévallan, qui déctdëment prétendait que je n'en revinsse pas.

Sans paraîtra remarquer le regard de rquroche que M°« Marguerite adreseair à Tobligeant gentilhommei. j*accq[)tai ses éperons. Cinq minutes après, un bruit de piétinements désordonnés annonçait l'approche de Proserpine, qu'on amenait avec assez de diffictiltfi au bas d'un des escaliers du jardin réservé, et qui était par parenthèse un très-beau demi-sang, noir comme le jais. Je descendis aussitôt le perron. Quelques jeunes gens, M. de Bévallan à leur tète, me su!" Tirent sur la terrasse, par humanité, je crois, et l'on

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ouTrit en même temps les trois fenêtres du salon ponr rasage des femmes et des vieillards. Je me serais volontiers passé de tout cet appareil, mais enfin il fallait s*y résigner, et j'étais d'ailleurs sans grande inquiétude sur les suites de Taventure, car si je suis un jeune intendant, je suis un très-vieil écuyer. Je marchais à peine que mon pauvre père m'avait déjà planté sur un cheval, au grand désespoir de ma mère, et depuis il n'avait négligé aucun soin pour me rendre son égal dans un art où il excellait. Il avait même poussé mon éducation sous ce rapport jusqu'au raffinement, me faisant revêtir parfois de vieilles et pesantes armures de famille, pour accomplir plus à l'aise mes exercices de haute voltige.

Cependant Proserpine me laissa débrouiller ses rênes et même toucher son encolure sans donner le moindre signe d'irritation ; mais elle ne sentit pas plutôt mon pied peser sur l'étrier qu'elle se jeta brusquement de côté, en poussant trois ou quatre ruades

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superbes par-dessus les grands vases de marbre qui ornaient Tescalier ; puis elle se m&ta en faisant l'agrëaUe et en battant Fair de ses pieds de devant, après quoi elle se reposa frémissante.— Pas facile au montoir, me dit le valet d'écurie en clignant de Tœil. — Je le vois bien, mon garçon, mais je vais bien l'étonner, va. — En même temps je me mis en selle sani^ toucher l'ëtrier, et, pendant que Proserpine réfléchissait k ce qui lui arrivait, je pris une solide assiette. L'instant d'après, nous disparaissions au petit galop de chasse dans l'avenue de châtaigniers, suivis par le bruit de quelques battements de mains, dont H. de Bévallan avait eu le bon esprit de donner le signal.

Cet incident, tout insignifiant qu'il fût, ne laissa pas, comme je pus m*en apercevoir dès le soir-même à la mine des gens, de relever singulièrement mon crédit dans l'opinion. Quelques autres talents de la même valeur, dont m'a pourvu mon éducation, ont achevé de m'assurer ici toute l'importance que j'y

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souhaite, celle qui doit garantir ma dignité person-» nelle. On voit assez au reste que je ne prétends nullement abuser des prévenances et des égards dont je puis être l'objet pour usurper dans le château un r61e peu conforme aux fonctions modestes que j'y remplis. Je me renferme dans ma tour aussi souvent que je le puis, sans manquer formellement aux convenances; je me tiens, en un mot, strictement à ma place, afin qu'on ne soit jamais tenté de m'y remettre.

Qudques jours après mon arrivée, comme j'assistais h un de ces dtners de cérémonie qui, dans cette saison, sont ici presque quotidiens, mon nom fut prononcé sur un ton interrogatif par le gros sous-préfet de la petite ville voisine, qui était assis à la droite de la dame châtelaine. M"^* Laroque, qui est assez sujette à ces sortes de distractions, oubha que je n'étais pas loin d'elle, et bon gré, mal gré, je ne perdis pas un mot de sa réponse : — Mon Dieul ne m'en parlez pas! il y a là un mystère inconcevable... Nous pen-

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sons que c*est quelque prince déguisé... H y en a tant qui courent le monde pour le quart d'heure !... Gduici a tous les talents imaginables : il monte à chefal, il joue du piano, il dessine, et tout cela dans la per- * (ection... Bntre nous, mon cher sous-préfet, je crois bien que c'est un très-mauvais intendant, mais vraiment c'est un homme très-agréable.

Le sous-préfet, qui est aussi un homme très-agréable, ou qui du moins croit l'être, ce qui revient au même pour sa satisfaction, dit alors gracieusement, en caressant d'une main potelée ses splendides favoris, qu*il y avait assez de beaux yeux dans le chftteau pour expliquer bien des mystères, qu'il soupçonnait iort l'intendant d'être un prétendant, que du reste TÂmbur était le père légitime de la Folie et l'intendant naturel des Grâces... Puis changeant de ton tou 1 à coup :

— Au surplus, madame, ajouta-t-il, si vous avez la moindre inquiétude à l'égard de cet individu, je le

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ferai interroger dès demain par le brigadier de geiH darmerie.

M»« Laroque se récria contre cet excès de zèle galant, et la conversation, en ce qui me concernait, n'alla pas plus loin ; mais elle me laissa très-piqué, non point QQntre le sous-préfet, qui au contraire me plat* sait infiniment, mais contre M"'*' Laroque, qui, tout en rendant à mes qualités privées une justice excessive, ne m'avait point paru suffisamment pénétrée de mon mérite officiel.

Le hasard voulut que j'eusse dès le lendemain à renouveler le bail d'un fermage considérable. Cette opération se négociait avec un vieux paysan fort madré» que je parvins néanmoins à éblouir par quelques termes de jurisprudence adroitement combinés avec les réserves d'une prudente diplomatie. Nos conventions arrêtées, le bonhomme déposa tranquillement sur mon bureau trois rouleaux de pièces d'or. Bien que la signification de ce versement, qui n'était point

LE ROVÂK l>*nif JBUHI HOVm PÀUVRI. 117

dû, m'échappât tout à fait, je me gardai de témoigner une surprise inconsidérée; mais, en développant les rouleaux, je m*assurai par quelques questions in^ directes que cette somme constituait les arrhes du jnarché, en d'autres termes le pot-de-vin que les ferliiers, à ce qu'il paraît, sont dans l'usage d'octroyer tiu propriétaire à chaque renouvellement de bail. Je n'avais nullement songé à réclamer ces arrhes, n'en ayant trouvé aucune mention dans les baux précédents rédigés par mon habile prédécesseur, et qui me servaieni de modèles. Je ne tirai toutefois pour le moment aucune conclusion de cette circonstance ; mais quand j'allai remettre à M"** Laroque ce don de joyeux avènement, sa surprise m*étonna. — Qu'est-c« que c'est que cela? me dit-elle. — Je lui expliquai h nature de cette gratification. Elle me fit répéter. -<> Est-ce que c'est la coutume? reprit-elle.

— Oui, madame, toutes les fois que l'on consent .un nouveau bail.

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— Mais il y «a eu depuis trente ans, à ma connaissance, plus de dix baux renouvelés... Comment se fait-il que nous n'ayons jamais ente^^u parler de ebose pareille T

-— }e ne saurais irons dire, madune.

Mme Laroque tomba dans un abtme de réflexions, au fond duquel elle rencontra peut-être l'ombre vénérable du père Hivart, après quoi elle haussa légèrement les épaules, porta ses regards sur moi, puis sur les pièces d'or, puis encore sur moi, et parut hésiter. Enfin, se renversant dans son &uteuil et soupirant profondément, elle me dit avec une sim^dicité dont je lui sus gré : — C'est bien, monsieur, je vous re* mercie.

Ce trait de probité grossière, dont elle avait eu le bon goût de ne pas me faire compliment, n'en porta pas moins M"** Laroqub à concevoir une grande idée de la capacité et des vertus de son intendant. J'en pus juger quelques jours après. Sa fille lui lisait le rédt d'un

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