‹ Le roman du̓n jeune homme pauvreChapitre 4 sur 6 · ROMÂH D*UH JIUHB HOMMB PAUVRB · texte numérisé non relu

ROMÂH D*UH JIUHB HOMMB PAUVRB

Toyage au p^, où il était question d*ttn oiseaa extraordinaire qui ne Yole pas : — Tiens, dit-elle, c'est comme mon intendant I

J'espère fermement m*étre acquis depuis ce temps, par le soin séyère avec lequel je m'occupe de la tâche que j'ai acceptée, quelques titres à une considération d'un genre moins négatif. H. Laubépin, quand je suis allé à Paris récemment pour embrasser ma sœur, m'a remercié ayec une vive ^sensibilité de l'honneur que je faisais aux engagements qu'il a pris pour moi. — Courage, Maxime, m'a-t-il dit ; nous doterons Hélène. Là pauvre enfant ne se sera pour ainsi dh*e aperçue de rien. Et quant à tous, mon ami, n'ayez point de regrets. Croyez-moi, ce qui ressemble le plus au bonheur en ce monde, tous l'avez en vous, et, grâce au ciel, je vois que vous l'aurez toujours : la paix de la conscience et la mâle sérénité d'une âme toute au devoir.

Ce vieillard a raison sans doute. Je suis tranquille

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et pourtant je ne me sens guère heureux. U y a dans mon âme, qui n'est pas assez mûre encore pour les austères jouissances du sacrifice, des élans de jeu^ nesse et de désespoir. Ma vie, vouée et dévouée sans réserve à une autre vie plus faible et plus chère, ne m'appartient plus ; elle n'a pas d'avenir, elle est dans * un doitre à jamais fermé. Mon cœur ne doit plus battre, ma tête ne doit plus songer que pour le compte d'un autre. Enfin qu'Hélène soit heureuse ! Les années s'approchent déjà pour moi : qu'elles viennent vite } Je les implore ; leur glace aidera mon courage. Je ne saurais me plamdre au reste d'une situation qui, en somme, a trompé mes plus pénibles appréhensions, et qui même dépasse mes meilleures espè* rances. Mon travail, mes fréquents voyages dans les départements voisins, mon goût pour la solitude, me tiennent souvent éloigné du château, dont je fuis surtout les réunions bruyantes. Peut-être dois-je en bonne partie à ma rareté l'ac-cueil arnica que j'j

IB BOVAN d'un jeune HOMME PAUVRE. 121

trouye. M^^ Laroque en particulier me témoigne une Yéritable affection : elle me prend pour confident de ses bizarres et très-sincères manies de pauvreté, de dévouement et d*abnégation poétique, qui forment avec ses précautions multipliées de créole frileuse un amusant contrasté. Tantôt elle porte envie aux bohémiennes chargées d'enfants qui traînent sur les routes una misérable charrette, et qui font cuire leur dîner SiVabri des haies; tantôt ce sont les sœurs de charité et tantôt les cantinières dont elle ambitionne les héroïques labeurs. Enfin elle ne cesse de reprocher à feu M. Laroque le fils son admirable santé, qui n*a jamais permis à sa femme de déployer les qualités de gardemalade dont elle se sentsdt le cœur gonflé. Cependant elle a eu ridée, ces jours-ci, de faire ajouter à son fauteuil une espèce de niche en forme de guérite pour s'abriter contre les vents coulis. Je la trouvai l'autre matin installée triomphalement dans ce kiosque, où elle attend assez doucement le martyre.

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Jf*âi à peine moins à me louer des autres babitaoti * du cbâteau. M^* Marguerite, toiyours plongée comme un sphinx nubien dans quelque rêve inconna, con* descend pourtant avec une prévenante bonté à répéter pour moi mes airs de prédilection. Bile a une Yçix de contralto admirable, dont die se sert avec un art consommé, mais en même temps avec une nonchalance et une froideur qu'on dirait véritablem^t calculées. Il lui arrive en effet, par distraction, de laisser échapi per de ses lèvres des accents passionnés; mais ausst» tôt elle paraît comme humiliée et honteuse de cet ou* bli de son caractère ou de son rôle, et elle s'^press de rentrer dans les limites d'une correction glacée.

Quelques parties de piquet, que j'ai eu la politesse facile de perdre avec M. Laroque, m'ont concilié les bonnes grâces du pauvre vieillard, dont les regards affaiblis s'attachent quelquefois sur moi avec une attention vraiment singulière. On dirait alors que quelque songe du passé, quelque ressemblance imaginaire

il ROUAI p-nn jsy» hoviib fAuvEi. 1S8

se réveiUe à demi dans les nuages de cette mémoire fatiguée, au sein de laquelle flottent les images conftises de tout un siècle. Hais ne youlait-on pas me rendre rangent que j'avais perdu avec lui I H parati que Hr* Aubry, partenaire habituelle du vieux capitaine, ne se fait point scrupule d'accepter régulièrement ces restitutions, ce qui ne Tempéche pas de gagner assez fréquemment l'ancien corsaire, avec lequel ^eadans ces circonstances des abordages tumultueux. C^ dame, que M. Laubépin traitait avec beaucoup de faveUr quand il la qualifiait simplement d'esprit aigri, ne m'inspire aucune sympathie. Cependant^ par respect pour la maison, je me suis astreint à gagner sa bienveillance, et j'y suis parvenu en prêtant nne oreille complaisante, tantôt à ses misérables lamentations sur sa condition présente, tantôt aux descriptions emphatiques de sa fortune passée, de son a^ genterie, de son mobilier, de ses dentelles et de se& paires de gants.

1^ LK ROMàK 1>*U1I JBUIfl HOVVI PAUTftS.

n faut avouer que je suis à bonne école pour ap«

prendre à dédaigner les biens que j*ai perdus. Tous

ici en effet, par leur attitude et leur langage, me prêchent éloquemment le mépris des richesses : M"** Aubry d'abord, qu'on peut comparer à ces gourmands sans vergogne dont la révoltante convoitise vous ôte l'appétit, et qui vous donnent le profond dégoût des mets qu'ils vous vaptent; ce vieUlard, qui s'éteint sur ses millions aussi tristement que Job sur. son fumier; cette femme excellente, mais romanesque et blasée, qui rêve, au milieu de son importune prospérité, le fruit défendu de la misère; enfin la superbe Marguerite, qui porté comme une couronne d'épines le diadème de beauté et d'opulence dont le ciel a écrasé son front.

Étrange fille I — Presque chaque matin, quand le est beau, je la vois passer à cheval sous les fede mon beffroi ; elle me salue d*ùn grave signe qui fait onduler la plume noire de son feutre,

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puis s'éloigne lentement dans le sentier ombragé qui traverse les ruines du vieux château. Ordinairement

le vieil Alain la suit à quelque distance ; parfois elle n'a d'autre compagnon que l'énorme et fidèle Mervyn, qui allonge le pas aux côtés de sa belle maîtresse comme un ours pensif. Elle s'en va en cet équipage courir dans tout le pays environnant des aventures de charité. Elle pourrait se passer de protecteur; il n'y a pas de chaumière à six lieues à la ronde qui ne la connaisse et qui ne la vénère comme la fée de la bienfaisance. Les paysans disent simplement, en parlant d'elle : Mademoiselle I comme s'ils parlaient d'une de ces filles de roi qui charment leurs légendes, et dont elle leur semble avoir la beauté, la puissance et le

mystère.

Je cherche cependant à m'explîquer le nuage de sombre préoccupation qui couvre sans cesse son front, la'sévérité hautaine et défiante de son regard, la ^ cheresse amère de son langage. Je me demande si ce

sont là les traits naturels d*un caractère bizarre e| mêlé, ou )es symptômes de quelque seo^t tourmenti f^mords, crainte pu amour, qui rongerait ce noble cqpur. Si désintéressé que Ton soit dans la question, il est impossible qu'on se défende d'une certaine eu? ripsité en face d'une personne aussi remarquable. ^ier sqir, pendant que le vieil Alain, dont je suis Ici favori, me servait mon repas solitaire :

— Eh bien I Alain, lui dis-je, voilà une belle jpurT née. Vous êtes-yous promené aiqourd'hui T

— Oui, monsieur, ce matin, ayec mademoiselle.

— Ah I vraiment?

— Uonsieur nous a bien vus passer?

— U est possible, Alain. Oui, je vous vois quelquefois passer... Vous avez bonne mine à cheval, Alain.

— Monsieur est trop obligeant. Ma4einoiselle a meilleure mine que moi.

— C'est une jeune fille très-belle.

— Qb I parfaite^ monsieur, et au dedans comme ao

Ll ftOSAir D'un JBUITB HOMIIB PAUVKB. 197

dehors, ainsi que madame sa mère. Je dirai à monsieur une chose. Monsieur sait que cette propriété appartenait autrefois au dernier comte de Castennec, que j*ayais Thonneur de servir. Quand la famille Laroque acheta le'^ château, j^avouerai à monsieur que feus le cœur un peu gros, et que j'hésitai à rester dans la maison. J^avais été élevé dans le respect de la no})lessey et il m'en coûtait beaucoup de servir des gens $ans naissance. Monsieur a pu remarquer que j'éprouvais un plaisir particulier à lui rendre mes devoies» c'est que je trouve à monsieur un air de gen* tUhomme. Êles-yous bien sûr de n'éti'e pas noble, monsieur?

— H le crains, mon pauvre Hain.

— Au reste, et c'est pe que je voulais dire à mon> sieur, reprit Alain en s'inclinant avec grâce, j'ai appris au service de ces dames que la noblesse des sentiments valait bien loutre, el en particulier celle de M. )$i pomte de Castenneci qui avait le faible de battre

128 LB ROMAir D*UN JBUNB HOMMB PAUVKB.

ses gens. Dommage pourtant, monsieur, disons-le, que mademoiselle ne puisse pas épouser un gentilhomme d*un beau nom. H ne manquerait plus rien à ses perfections.

— Hais il me semble, Alain, qu'il ne tient qu*à elle.

— Si monsieur veut parler de M. de Bévallan, U ^ ne tient qu'à elle en effet, car il Ta demandée il y a plus de six mois. Madame ne paraissait pas trop contraire au mariage, et de fait M. de Bévallan est après les Laroque le plus riche du pays ; mais mademoiselle, sans se prononcer positivement, a voulu prendre

le temps de la réflexion.

— Mais si elle aime M. de Bévallan, et si elle peut répouser quand elle voudra, pourquoi est-elle toujours triste et distraite comme on la voit?

— C'est une vérité, monsieur, que depuis deux ou trois ans mademoiselle est toute changée. Autrefois c'était un oiseau pour la gaieté, maintenant on dirait

LE aomâr d'un JB^URB hohmb pàuvab. 129

qu'il y a quelque chose qui la (jhagrioe ; mais je ne crois pas, sauf respect, que ce soit son amour pour cf monsieur.

— Vous ne paraissez pas fort tendre vous-même pour H. de Bévallan, mon bon Alain. Il est d*excel* lente noblesse pourtant...

— Ça ne Fempêche pas d'être un mauvais gas, monsieur, qui passe son temps à débaucher les filles du pays. Et si monsieur a des yeux, il peut voir qu'il ne se gênerait pas pour faire le sultan dans le château, en attendant mieux.

Il y eut une pause silencieuse, après laquelle Alain reprit :

— Dommage que monsieur n'ait pas seulement centaine de mille francs de rente.

— Et pourquoi cela, Alain î

•— Parce que, dit Alain en hochant la tête d'un air ngeur.

iSO LB ROltÂN D'UN JBUHE fiOHMB PAUTRB.

25 juillet.

Dans le courant du mois qui vient de s'écouler, j'ai gagné une amie et je me suis fait, je crois, deux ennemies. Les ennemies sont M"® Marguerite et H"* Hélouin. L*amie est une demoiselle de quatre-yinglr-huit ans. J*ai peur qu*il n*y ait pas compensation.

M"® Hélouin, arec laquelle je veux d'abord régler mon compte, est une ingrate. Hes prétendus torts envers elle devraient plutdt me recommander à son estime ; mais elle paraît être une de ces femmes assez répandues dans le monde, qui ne rangent point l'estime au nombre des sentiments qu'elles aiment à inspirer, ou qu'on leur inspire. Dès les premiers temps de mon séjour ici, une sorte de conformité entre la fortune de Tinstitutrice et celle de l'intendant^ la modestie commune de notre état dans le château, m'avaient porté à nouer avec M"« Hélouin les relations d'une bienveillance affectueuse. En tout temps, je me

18 ftOHAir d'un JKimK HOMBB PAUYRB. 181

8uià piqué de manifester à ces pauvres filles Tiatérèt que leur tâcUe ingrate, leur situation précaire» humiliée et sms ayenir, tne paraissent appeler sur elles. M"^ Hélouin est d'ailleurs jolie, intelligente, remplie de tal^ts, et bien qu'elle gâte uH peu tout cela par la Titacité d'allures» la coquetterie fiévreuse et la lég^ pédanterie qui sont les travers habituels de l'emploi, j'avais un très-faible mérite, j'en conviens, à jouer près d'elle le rôle chevaleresque que je m'étais donné. Ce rôle prit à mes yeux le caractère d'une sorte de devoir, quand je pus reconnaître, ainsi que plusieurs avertissements me l'avaient fait pressentir, qu'un lion dévorant, sous les traits du roi François P', rô*

SkiX furtivement autour de ma jeune protégée. Cette duplicité» qui fait honneur à l'audace de M. de Bévallan, est conduite, sous couleur d'une aimable familiarité» avec une politique et un aplomb qui trompent aisément les regards inattentifs ou candides. H"® Laroque et sa fille en particulier sont frop étran-

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gères aux perversités de ce monde et viTent trop loin de toute réalité pour éprouver Tombre d'un soupçon. Quanta moi, fort irrité contre cet insatiable mangeur de cœurs, je me fis un plaisir de contrarier ses desseins : plus d*une fois je détournai Tattention qu'il essayait d'accaparer, je m'efforçai surtout de diminuer dans le cœur de M"® Hélouin cet amer sentiment d'abandon et d'isolement qui donne en général tant de prise aux consolations qui lui étaient offertes. Ai-je jamais dépassé, dans le cours de cette lutte malavisée, la mesure délicate d'une protection fraternelle? Je ne le crois pas, et les termes mêmes du court dialogue qui a subitement modifié la nature de nos relations semblent parler en faveur de ma réserve. Un soir de la semaine dernière, on respirait le frais sur la terrasse, M"® Hélouin, à qui j'avais eu précisément dans la journée l'occasion de montrer quelques égards particuliers, prit légèrement mon bras, et tout en piquant de ses dents minces et blanches une fleur d'oranger :

LB ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE. 133

— Vous êtes bon, monsieur Maxime, me ditrcUe

d'une voix un peu émue.

— J'essaie, mademoiselle.

— Vous êtes un véritable ami.

— Oui. •

— Mais un ami... comment?

— Véritable, vous Tavez dit.

— Un ami... qui m*aime T

— Sans doute. »

— Beaucoup î

— Assurément.

— Passionnément?...

— Non.

Sur ce monosyllabe, que j'articulai fort nettement et que j'appuyai d'un regard ferme, M"« Hélouin jeta vivement loin d'elle la fleur d'oranger, et quitta mon bras. Depuis cette heure néfaste, on me traite avec un dédain — que je n'ai pas volé , et je croirais bien décidément que l'amitié d'un sexe à l'autre est un sentir

134 LB ftOlÉAlt b'tn JEUNE fiOMMÈ PÀUVEB.

ment illusoire, si tna mésaventure n'eût eii le lendemain même une sorte de contre-partie.

J'étais allé passer la soirée au château : deux ou

trois familles étrangères qui Tenaient d*y séjourner pendant une quinzaine Favaient quitté dans la matinée. Je n'y trouvai que les habitués, le curé , le per-

cepteur , le docteur Desmarest, — enfin le général de

Saint-Cast et sa femme, qui habitent, ainsi que le docteur, la petite ville voisine. M"»« de Sainl^Cast j qui parait avoir apporté à son mari une assez belle fdrtune, était engagée , quand j'entrai , dans une conversation animée avec M"« Aubry. Ces deut dames, sfuivant leur usage, s'entendaient parfaitement .* elles célébraient tour il tour, comme deux pastetirs d'églogue, les charmes incomparables de la richesse dans un langage où la distinction de la forme le disputait 6 l'élévation de la pensée : — Vous avez bien raîsbn, madame, disait M"»« Aubry ; il n'y a qu'une chose au monde ^ c*est d'être riche. Quand je l'ètàlé , je ttiéptir^

LB ftOMAN d'un JSFITB HOMVB PAIIYBB. 135

sais de tout mon cœur ceux qui ne Tétaient pas ; aussi je trouve maintenant tout naturel qu'Qp me méprise, et je ne m'en plains pas.

^ On ne vous méprise pas pour cela, nia(}^e, reprenait M"« de Saint-Cast, bien certainement non, madame; mais il est c^ertain que d'être riche ou d'être pauvre, cela fait une fière différence. Voilà le géaéral qui en sait quelque chose, lui qui n'avait absplunient rien, quand je l'ai épousé , — que son ^pée , — et ce n'est pas une épée qui met du beurre dans la soupe, n'est-ce pas, madame ?

— Non, non, ohl non, madanje, s'écria M"* Aubry en applaudissant à cette hardie métaphore. L'honneur et la gloire, c'est très-be^u dans les romans; ifi^ais j'aime mieux une bonne voiture, n'est-ce pas, madame?

^ — Oui, certainement, madame, et c'est ce que je disais ce ijfiatin même au général efi veiiant |ci, n'e^tce pas, général î

136 IB ROMAU d'un jeune homme pauvre.

— Hon 1 grommela le général, qui jouait tristement dans un coin avec rancien corsaire.

— Vous n'aviez rien quand je vous ai épousé , général, reprit M"»« de Saint-Cast; vous ne songez pas à le nier, j'espère?

— Vous Favez déjà dit I murmura le général.

— Ça n'empêche pas que sans moi vous iriez à pied, mon général, ce qui ne serait pas gai avec vos blessures... Ce n'est pas avec vos six^ou sept mille francs de retraite que vous pourriez rouler carrosse, mon ami... Je lui disais cela ce matin, madame, à propos de notre nouvelle voiture, qui est douce comme S n'est pas possible d'être douce. Au surplus, j'y ai «lis le prix : cela fait quatre bons mille francs de moins dans ma bourse, madame I

— Je le crois bien, madame I Ma voiture de gala m'en coûtait bien cinq mille, en comptant la peau de tigre pour les pieds, qui valait à elle seule cinq cents francs.

LE ROMAN d'un JBCNB HOMME PAUVRE. 137

— Moi, reprit M™« de Saint-Cast, j'ai été forcée d'y regarder un peu , car je viens de renouveler mon meuble de salon, et rien qu'en tapis et en tentures, j'en ai pour quinze mille francs. C'est trop beau pour un trou de province, vous me direz, et c'est bien vrai... Mais toute la ville est à genoux devant, et on aime à être respecté, n'est-ce pas, madame ?

— ^Sans doute, madame, répliquaM"® Aubry, on aime à être respecté , et on n'est respecté qu'en proportion de l'argent qu'on a. Pour moi, je me console de n'être plus respectée aujourd'hui , en pensant que, si j'étais encore ce que j'ai été, je verrais à mes pieds tous les gens qui me méprisent.

— Excepté moi, morbleu ! s'écria le docteur Desmarests en se levant tout à coup. Vous auriez cent millions de rente que vous ne me verriez pas à vos pieds , je vous en donne ma parole d'honneur. Et làdessus je vais prendre l'air,... car, le diable m'emporte 1 on n'y tient plus. — En môme temps le brave

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docteur sortit du salon, emportant toute ma gratitude, car il m'avait rendu un véritable service en soulageant mon cœur oppressé d'indignation et de dégoût.

Bien que M. Desmarets soit établi dans la maison sur le pied d'un saint Jean-Bouche-d'Or, à qui l'on souffre la plus grande indépendance de langage, l'apostrophe avait été trop vive pour ne pas causer dans Fassistance un sentiment de malaise qui se traduisit par un silence embarrassé. H"** Laroque le

rompit adroitement en demandant à sa fille si huit heures étaient sonnées.

— Non, ma mère, répondit M"« Marguerite, car

M"* de Porhoët n'est pas encore arrivée.

La minute d'après , comme le timbre de la pendule se mettait en branle, la porte s'ouvrit, et M"« Jocelynde de Porhoët-Gaël, donnant le bras au docteur Desmarets , entra dans le salon avec une précision astronomique. . '

M"« de Porhoët-Gaël, qui a vu cette année son

IM «OXiN D'UN JBUVS HOMVI FàUVAK. 139

quatre-TiQgt-huitiëme printemps, et qui ^ Vapparence 4'un Iqng roseau conservé dans de la soie, est le dernier rejeton d*une fort noble race dont on croit retrou- Fer }^ premiers ancêtres parmi les rois fabuleux de la yieiUp Armorique. Toutefois cette maison ne prend sérjeHsempnt pied 4ans Fhistoire qu'an ^ï^' '^^^^''®» ^^ la persop^e de Juthaël, fils de Conan le Tort, issu de la branche cadette de Bretagne. Quelques gouttes du sang des Porhoët ont coulé dans les veines les plus illustres 4e France, dans celles des Rohan, des Lusignan, des Penthièvre, et ces grands seigneurs conven^ent que ce n*était pas le moins pur de leur s^g. Je me souviens qu'étudiant un jour, dans un accès de vanité juvénile, Vhistoire des alliances de ma famille, j'yrei][^rquai ce nom bizarre de Porhoët, et que mon père, très-érudit en ces matières, me le vanta beaucoup. M*^? de Porhoët, qui reste aujourd'hui seule de son nom, n*a jamais voulu se marier, afin de conserver le pltts longtemps possible dans le firmament de la

140 LE AOBAN d'un JEUNE HOMME PAUVAl.

noblesse française la constellation de ces syllabes magiques: Porhoët-Gaël. — Le hasard voulut un jour qu'on parlât devant elle des origines de la maison de Bourbon. — Les Bourbons, dit M"® de Porhoët en plongeant à plusieurs reprises son aiguille à tricoter dans sa perruque blonde, les Bourbons sont de bonne noblesse ; mais (prenant soudain un air modeste} il y a mieux I

Il est impossible au reste de ne point s'incliner devant cette vieille fille auguste, qui porte avec une dignité sans égale la triple et lourde majesté de la naissance, de Tâge et du malheur. Un procès déplorable, qu'elle s'obstine à soutenir hors de France depuis une quinzaine d'années, a progressivement réduit sa fortune, déjà très-mince; c'est à peine s'il lui reste aujourd'hui un millier de francs de revenu. Cette détresse n'a rien enlevé à sa fierté, rien ajouté à son humeur: elle est gaie, égale, courtoise; elle vit, on ue sait comment, dans sa maisonnette avec ifne petite

' XB ROnAN d'un JEUNB flOHMB ^ÀUVRB. 141

servante, et elle trouve encore moyen de faire beaucoup d'aumônes. M"« Laroque et sa fille se sont prises pour leur noble et pauvre voisine d'une passion qui les honore ; elle est chez elles l'objet d'im respect attentif, et qui confond M"* Aubry. J'ai vu souvent M"® Marguerite quitter la danse la plus animée pour faire le quatrième au whist de M"« de Porhoët : si le whist de M"« de Porhoët (à cinq centimes la fiche) venait à manquer un seul jour, le monde finirait. Je suis moi-môme un des partenaires préférés de la vieille demoiselle, et, le soir dont je parle, nous ne tardâmes

pas, le curé, le docteur et moi, à nous trouver installés autour de, la table de whist, en face et aux côtés de la descendante de Conan le Tort.

n faut savoir qu'au commencement du dernier siècle un grand oncle de M"« de Porhoët, qui était attaché à la maison du duc d'Anjou, passa les Pyrénées à la suite du jeune prince devenu Philippe V, et fit en Espagne un établissement qui prospéra. Sa descen-

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daoce directe parait s'être éteinte il y^ uoe quinzaine d'années, et H"* de Porhoët, qui n'avait jamais perdu de Yue ses parents d'outre-monts, se porta aussitôt héritière de leur fortune, que Ton dit considérable : ses droits lui furent contestés, trop justement, par une des plus vieilles maisons de Castille, alliée h la branche ^pagnole des Porhoêt. De là^ce procès que la malheureuse octogénaire poursuit à grands frais de juridiction eu juridiction avec une persistance qui toucl^e à la piapie, dont ses amis ^'affligent et dont les indifférents iT'amusent. Le docteur Desmarets, malgré le respect qu'il professe pour H^* de Porhoët, ne laisse pas luimême de prendre parti au nombre des rieurs, d'autant plus qu'il désapprouve formellement l'usage auquel la pauvre femme consacre en imagination son chimérique héritage, — à savoir l'érection, dans la ville voisine, d'une cathédrale du plus beau style flamboyant, qui . propagerait jusqu'au fond des siècles futurs le nom de la fondatrice et d^une grande race disparue. Cette ca-

LB ROMAN d'un JSUNB HOHMB PÂUYRB. 143

fhédfale, réye enté sur un rèye, est le jouet innocent de cette vieille enfant. Elle en a fait exécuter les plans : elle passe ses jours et quelquefois ses nuits à en méditer les splendeurs, à en changer les dispositions, à y ajouter quelques ornements ; elle en parle comme d'un monument déjà bâti et praticable. — J'étais dans, la nef de ma cathédrale ; j*ai remarqué cette nuit dans l'aile nord de ma cathédrale une chose bien choquante; f ai modifié la livrée du suisse, et csBienL.

— Eh bien I mademoisdle, dit le docteur tandis qu'il battait les cartes, avez-vous trayaOlé à votre cathédrale depuis hier?

— Hais oui, docteur. H m*est même venu une idée assez heureuse. J'ai remplacé le mur plein, qui séparait le chœiir de la sacristie, par dn feuillage en pierre ouvragée^ à l'imitation de la chapelle de Clisson, dans Téglise de Josselin. C'est beaucoup plus léger:

— Oui, certainement; mais quelles nouteUes d'Bs- ^gbe en attendant? Ah çal est-il vrai, comme je

un LE ROUAN B'UN JEUNE HOMIIB PAUVRE.

pense l'avoir lu ce matin dans la Revue des Detnx UondeSi que le jeune duc de Yilla-Hennosa vous propose de terminer votre procès à Famiable, par un mariage ?

M"« de Porhoët secoua d'un geste dédaigneux le panache de rubans flétris qui flotte sur son bonnet : — Je refuserais net, dit-elle.

— Oui, oui, vous dites cela, mademoiselle : mais que signifie donc ce bruit de guitare qu'on entend depuis quelques nuits sous vos fenêtres ?

— Bahl

^ — Bah? Et cet Espagnol en manteau et en bottea jaunes qu'on voit rôder dans le pays, et qui soupire sans cesse?

—Vous êtes un folâtre, dit M"« de Porhoët, qui ouvrit tranquillement sa tabatière. Au reste, puisque vous voulez le savoir, mon homme d'affaires m'a écrit de Madrid, il y a deux jours, (p'avec un peu de patience, nous verrions sans aucun doute la fin de nos maux.

— Parbleu I je crois bien I Savez-vous d'où il sort, votre homme d'affaires? De la caverne de Gil Blas, directement. Il vous tirera votre dernier écu et se moquera de vous. Ahl que vous seriez avisée de planter là une bonne fois cette folie, et de vivre tranquille !.... A quoi vous serviraient des millions, voyons? N'êtes-vous pas heureuse et considérée.... et qu'est-ce que vous voulez de plus?... Quant à votre cathédrale, je n'en parle pas, parce que c'est une mauvaise plaisant^ie.

— Ma cathédrale n'est une mauvaise plaisanterie qu'aux yeux des mauvais plaisants, docteur Desma* rets ; d'ailleurs je défends mon droit, je combats pour la justice : ces biens sont à moi, je i'ai entendu dire cent fois à mon père, et jamais, de mon gré, ils n'iront à des gens qui sont aussi étrangers à ma famille en déflnitive que vous, mon cher ami, ou que monsieur, ajouta-t-elle en me désignant d'un signe de tète.

J'eus l'enfantillage de me trouver piqué de la politesse, et je ripostai aussitôt : — En ce qui me cotH cerne, mademoiselle, vous tous trompez, car ma famille a eu l'honneur d'être alliée à la vôtre, et réciproquement.

En entendant ces paroles énormes. H"* de Porhoët rapprocha vivement de son menton pointu les cartes développées en éventail dans sa main, et, redressant sa taille élancée, elle me regarda en face pour s*assurer d'abord de l'état de ma raison, puis elle reprit son calme par un effort surhumain, et, approchant de son nez effilé une pincée de tabac d'Espagne : — Vous me prouverez cela, jeune homme, me dit-dle.

Honteux de ma ridicule vanterie et trës-embarrassé des regards curieux qu'elle m'avait attirés, je m'inclinai gauchement sans répondre. Notre whist s'acheva dans un silence morne. H était dix heures, et jc| me préparais à m'esquiver, quand H^* de Porhoët me toucha le bras : ~ Monsieur l'intendant, dit-elle,

LS lOMAN D'UK JBURB HOMME PAUVRB. U7

me fera-t-il rhonneur de m'accompagner jusqu'au i)out de rarenue ?

Je la saluai encore, et je la suivis. Nous nous trou- Tàmes bientôt dans le parc. La petite servante, en costume du pays, marchait la première, portant une lanterne; puis venait H"*' de Porhoët, raide et silenciense, relevant d'une main soigneuse et décente les maigres plis de son fourreau de soie : elle avait sèchement refusé Toffre de mon bras, et je m'avançais à ses côtés, la tète basse^ très-mal satisfait de mon person** nage. Au bout de quelques minutes de cette marche fonèbre : — Eh bien I monsieur, me dit la vieille de* moiselle, parlez donc, j'attends. Vous avez dit que ma famille avait été alliée à la vôtre, et comme une alliance de cette espèce est un point d'histoire entiè- . rement nouveau pour moi, je vous serai très-obligée de vouloir bien me l'éclaircir.

J'avais décidé à part moi que je devais à tout prix maintenir le secret de mon incognito. — Hon Dieul

LB ROMAN d'un IBUNB HOMIIB PAUVRB.

emoiselle, dis-je, j*ose espérer que vous excuse^ une plaisanterie échappée au courant de la consation...

— Une plaisanterie! s'écria M"« de Porhoet. La matière en effet prête beaucoup à la plaisanterie. Et comment appelez-vous, monsieur, dans ce siècle-ci, les plaisanteries qu'on adresse bravement à une vieille femme sans protection, et qu'on n'oserait se permettre en face d'un homme T

— Mademoiselle, vous ne me laissez aucune retraite possible ; il ne me reste qu'à me fier à votre discrétion. Je ne sais, mademoiselle, si le nom des Champcey d'Hauterive vous est connu?

— Je connais parfaitement, monsieur, les Champcey d'Hauterive, qui sont une bonne, une excellente famille du Dauphiné. Quelle conclusion en tirez^ vous?

—Je suis aujourd'hui le représentant de cette famille.

LB ROHAR D'UH JBUNB HOMHB PAUVRB. 149

— Vous? dit M"« de Porhoët en faisant une halle subite ; tous èles un Champcey d*Hauterive T

— Mâle, oui, mademoiselle.

— Ceci change la thèse, dit-elle ; donnez-moi votre brasi mon cousin, et contez-moi votre histoire.

Je crus que dans Tétat des choses le mieux était effectivement de ne lui rien cacher. Je termmais le pénible récit des infortunes de ma famille quand nous nous trouvâmes en face d'une maisonnette singulièrement étroite et basse, qui est flanquée à Tun des angles d'une espèce de colombier écrasé à toit pointu. — Entrez, marquis, me dit la fille des rois de Gaël, arrêtée sur le seuil de sou pauvre palais, entrez donc, je vous prie. — L'instant d'après, j'étais introduit dans un petit salon tristement pavé de briques ; sur la tapisserie pAle qui couvrait les murs se pressaient une dizaine de portraits d'ancêtres blasonnés de l'hermine ducale ; au-dessus de la cheminée, je vis étinceler une magnifique pendule d'écdille incrustée de

150 LB aoiiAM d'un jbdnb qommb pauybb.

£uivre et surmontée (1*uq groupe qui figurait le char du Soleil Quelques fauteuils à dossier oyale et un vieux canapé à jambes grêles complétaient la décoration de cette pièce, où tout accusait une propreté rigide, et où Ton respirait une odeur concentrée d'iris, de tabac d'Espagne et de vagues aromates.

— Asseyez-vous, me dit la vieille demoiselle en prenant place elle-même sur le canapé ; asseyez-vous, mon cousin, car, bien qu'en réalité nous ne soyons point parents, et que nous ne puissions Vôtre, puisque Jeanne de Porhoët et Hugues de Champcey ont eu, soit dit entre nous, la sottise de ne point faire souche, il me sera agréable, avec votre permission, de vous traiter de cousin dans le tête-à-tête, afin de tromper un instant le sentiment douloureux de ma solitude en ce monde. Ainsi donc, mon cousin, voilà où vous en êtes : la passe est rude assurément. Toutefois, je vous suggérerai quelques pensées qui me sont habituelles, et qui me paraissent de nature à

LE ROMAN D UK JIUNB HOMMB PAUVRE. 151

TOUS offrir de sérieuses consolations. En premier lieu, mon cher marquis, je me dis souvent qu'au milieu de tous ce» pleutres et anciens domestiques qu'on voit aujourd'hui rouler carrosse, il y a dans la pauvreté un parfum supérieur de distinction et de bon goût. En outre je ne suis pas loin de croire que Dieu a voulu réduire quelques-uns d'entre nous h une vie étroite, afin que ce siècle grossier, matériel, affamé d'or, ait toujours sous les yeux, dans nos personnes, un genre de lûérite, de dignité, d'éclat, où l'or et la matière n'entrent pour rien, — que rien ne puisse acheter, — qui nô soit pas à vendre 1 Telle est, mon cousin, suivant toute apparence, la justification providentielle de votre fortune et de la mienne.

Je témoignai à M"« de Porhoët combien je me sen~ tais fier d'avoir été choisi avec elle pour donner au monde le noble enseignement dont il a si grand besoin et dont il parait si disposé h profiter. Puis elle reprit : — Pour mon compte, monsieur, je suis faite

152 LB ROMAN D'UN JBUNB HOMMB PÂUVBB.

à l'indigence, et j'en souffre peu ; quand on a vu dang le cours d'une vie trop longue un père digne de son nom, quatre frères dignes de leur père, succomber avant l'âge sous le plomb ou sous l'acier, quand on a vu périr successivement tous les objets de son affection et de son culte, il faudrait avoir l'âme bien petite pour se préoccuper d'une table plus ou moins copieuse, d'une toilette plus ou moins fraîche. Certes, marquis, si mon aisance personnelle était seule en cause, vous pouvez croire que je ferais bon marché de mes millions d'Espagne ; mais il me semble convenable et de bon exemple qu'une maison comme la mienne ne disparaisse point de la terre sans laisser après elle une trace durable, un monument éclatant de sa grandeur et de ses croyances. C'est pourquoi, à l'imitation de quelques-uns de nos ancêtres, j'ai songé, mon cousin, et je ne renoncerai jamais, tant que j'aurai vie, à la pieuse fondation dont tous n'êtes pas sans avoir entendu parler.

LB ROUAIT D'UN JSUNB HOMMB FAUVRB. 153

S*étant assurée de mon assentiment, la vieille et noble fille parut se recueillir, et tandis qu'elle promenait un regard mélancolique sur les images à demi-effacées de ses aïeux, la pendule héréditaire troubla seule dans l'obscur salon le silence de minuit.

— Il y aura, reprit tout à coup M"« de Porhoët d'une voix solennelle, il y aura un chapitre de chanoines réguliers attaché au service de cette église. Chaque jour, à matines, il sera dit dans la chapelle particulière de ma famille une messe basse pour le repos de mon âme et des âmes de mes aïeux. Les pieds de l'officiant fouleront un marbre sans inscription qui formera la marche de l'autel, et qui recouvrira mes restes.

Je m'inclinai avec l'émotion d'un visible respect. H"*' de Porhoët prit ma main et la serra doucement.

— Je ne suis point folle, cousin, reprit-elle, quoi qu'on dise. Mon père, qui ne mentait point, m'a toujours assuré qu'à l'extinction des descendants directs

154 LS ROMAN d'un lEUNB HQMIIB PAUVRI.

de notre branche espagnole, nous aurions seuls droit à Théritage, Sa mort soudaine et violente ne lui permit pas malheureusement de nous donner sur ce sujet des renseignements plus précis \ mais ne pou* vant douter de sa parole, je ne doute pas de mon droit.,. Cependant, $youta-t-elle après une pause et avec un accent de touchante tristesse, si je ne suis point folle, je suis vieille, et ces gens de là-bas le savent bien. Us me traînent depuis quinze ans de délais en délais; ils attendent ma mort, qui finira tout... Et voyez-vous, ils n'attendront pas longtemps: il faudra faire un de ces matins, je le sens bien, mon dernier sacrifice... Cette pauvre cathédrale, — mon seul amour, — qui avait remplacé dans mon cœur tant d'affections brisées ou refoulées, — elle n'aura jamais qu'une pierre, celle de mon tombeau.

La vieille demoiselle se tut. Elle essuya de ses

mains amaigries deux larmes qui coulaient sur son

visage flétri, puis ajouta en s'efforçant de sourire:

LS ROMÂK D'UN JEUNE BOHHE PAUVRE. 155

— Pardon, mon cousin, vous ayez assez de vos malheurs. Excusez-moi... D'ailleurs il est tard; rotirez-vous, vous me compromettez.

Avant de partir, je recommandai de nouveau à la discrétion de M"« de Porhoët le secret que j'avais dû lui confier. Elle me répondit d'une manière un peu évasive que je pouvais être tranquille, qu'elle saurait ménager mon repos et ma dignité. Toutefois, les jours suivants, je soupçonnai, au redoublement d'égards dont m'honorait M*« Laroque, que ma respectable amie lui avait transmis ma confidence. M"« de Porhoët n'hésita pas du reste à en convenir, m'assurant qu'elle n'avait pu faire moins pour l'honneur de sa famille, et que M"« Laroque était d'ailleurs incapable de trahir, même vis-à-vis de sa fille, un secret confié â sa délicatesse.

Cependant ma conférence avec la vieille demoiselle m'avait laissé pénétré d'un respect attendri dont j'essayai de lui donner d^ marques. Dès )p lendemain,

156 LB ROMAN D UN JfBUNB HOMMB PÀUVRB.

dans la soirée, j'appliquai ît rornementation intérieure et extérieure de sa chère cathédrale toutes les ressources de mon crayon. Cette attention, à laquelle elle s'est montrée sensible, a pris peu à peu la régularité d'une habitude. Presque chaque soir, après le whist, je me mets au travail, et l'idéal monument s'enrichit d'une statue, d'une chaire ou d'un jubé. Mlle Marguerite, qui semble porter à sa voisine une sorte de culte, a voulu s'associer à mon œuvre de charité en consacrant à la basilique des Porhoët un album spécial que je suis chargé de remplû*.

J'offris en outre à ma vieille confidente de prendre ma part des démarches, des recherches et des soins de toute nature que peut lui susciter son procès. La pauvre femme m'avoua que je lui rendais service, qu'à la vérité elle pouvait encore tenir sa correspond dance au courant, mais que ses yeux affaiblis refusaient de déchiffrer les documents manuscrits de son chartrier, et qu'elle n'avait voulu jusque-U^ se (aiiç

LE ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE. ' 157

suppléer par personne dans ce travail, si important qu'il pût être pour sa cause, afin de ne pas donner une nouvelle priseà la raillerie incivile des gens du pays. Bref, elle m'agréa en qualité de conseil et de collaborateur. Depuis ce temps, j'ai étudié en conscience le volumineux dossier de son procès, et je suis demeuré convaincu que Tafifaire, qui doit être jugée en dernier ressort un de ces jours, est absolument perdue d'a-^ vance. M. Laubépin, que j'ai consulté, partage cette opinion, que je m'efforcerai au surplus de cacher è ma vieille amie, tant que les circonstances le permettront. En attendant, je lui fais le plaisir de dépouiller pièce à pièce ses archives de famille, dans lesquelles elle espère toujours découvrir quelque titre décisif en sa faveur. Malheureusement ces archives sont fort riches, et le colombier en est rempli depuis le toit jusqu'à la cave.

Hier, je m'étais rendu de bonne heure chez M"« de Porhoêti afin d'y achever avant Vh^uT& du déjeuner le

dépouillement de la liasse n® 4 4 5 que j*ayaiSvCommencé la veille. La maîtresse du logis n'étant pas en* core levée, je m'installai sans bruit dans le salon, moyennant la complicité de la petite servante, et je me mis solitairement à ma poudreuse besogne. Au bout d'une heure environ, comme je parcourais avec une joie extrême le dernier feuillet de la liasse 4 4 5, je vis entrer M"® de Porhoët traînant avec peine un énorme paquet fort proprement recouvert d'un linge blanc : — Bonjour, me dit-elle, mon aimable cousin. Ayant appris que vous vous donniez ce matin de la peine pour moi, j'ai voulu m'en donner pour vous. Je vous apporte la liasse 446. — D y a dans je ne sais quel conte une princesse malheureuse qu'on enferme dans

une tour, et & qui une fée ennemie de sa famille im-

pose coup sur coup une série de travaux extraordinaires et impossibles; j'avoue qu*en ce moment M"« de Porhoët, malgré toutes ses vertus, me parut être proche parente de cette fée. -> J'ai rêvé cette nuit, con*

Ll lOMÀN d'uk jiukb hommi pauyrb. 159

tinua-t-elle, que cette liasse contenait la clef de mon trésor espagnol. Vous m'obligerez donc beaucoup de n'en point différer l'examen. Ce travail terminé, vous me ferez l'honneur d'accepter un repas modeste que je prétends vous offrir sous l'ombrage de ma tonnelle. Je me résignai donc. Il est inutile de dire que la bienheureuse liasse 1 1 6 ne contenait, comme les pré* cédentes, que la vaine poussière des siècles. A midi pi-écis, la vieille demoiselle vint me présenter son bras, et me conduisit en cérémonie dans un petit ja^ din festonné de buis, qui forme, avec un bout de prairie contiguë, tout le domaine actuel des Porhoët La table était dressée sous une charmille arrondie en berceau, et le soleil d'une belle journée d'été jetait à travers les feuilles quelques rayons irisés sur la nappe éclatante et parfumée. J'achevais de faire honneur au poulet doré, à la fratche salade et à la bouteille de vieux bordeaux qui composaient le menu du festin, quand M"* de Porhoët, qui avait paru enchantée de

160 LE ROMÀH D'UK iVUllB HOMMB PÀUVRI.

mon appétit, fit tomber la conversation sur la famille Laroque. — Je vous confesse, me dit-elle, que l'ancien corsaire ne me platt point. Je me souviens qu'il avait, lorsqu'il arriva dans ce pays, un grand singe familier qu'il habillait en domestique, et avec laqué il semblait s'entendre parfaitement. Cet animal étafc une vraie peste dans le canton, et il n'y avait qu'ui homme sans éducation et sans décence qui pût s'et être affublé. On disait que c'était un singe, et j'y consentais ; mais au fond je pense que c'était tout bonnement un nègre, d'autant plus que j'ai toujours soupçonné soii maître d'avoir fait le traflc de cette denrée sur la côte d'Afrique. Au surplus, feu M. Laroque le fils était un homme de bien et très comme il faut. Quant à ces dames, parlant bien entendu de M^^^^ Laroque et de sa fille, et nullement de la veuve Aubry, qui est une créature de bas aloi, quant à ces dames, dis-je, il n'y a pas d'éloges qu'elles ne méritent. Nous en étions là quand le pas relevé d'un cheval

LK ROMÀK D'UN JBUKB HOMMB PÀUVRB. 161 .

se fit entendre dans le sentier qui borde extérieurement le mur du jardin. Au même instant on frappa quelques coups secs à une petite porte voisine de la tonnelle : — Eh bien I dit M"« de Porhoët, qui va là^ Je levai les yeux, et je vis flotter une plume noire audessus de la crête du mur.

— Ouvrez, dit gaiement en dehors une voix d'un timbre grave et musical; ouvrez, c'est la fortune de la France I

— Comment I c'est vous, ma mignonne I s'écria la vieille demoiselle. Courez vite, mon cousin.

La porte ouverte, je faillis être renversé par Mervyn, , qui se précipita à travers mes jambes, et j'aperçus M"* Marguerite, qui s'occupait d'attacher les rênes de son cheval aux barres d'une clôture.

— Bonjour, monsieur, me dit-elle, sans montrer la moindre surprise de me trouver là. Puis, relevant sur son bras les longs plis de sa jupe traînante, elle entra dans le jardin.

162 LB ROUAN O'UN JECNB HOVMB PÀUVIiB.

— Soyez la bienvenue en ce beau jour, la belle fille, dit M"« de Porhoët, et embrassez-moi. Vous avez couru, jeune folle, car vous avez le visage couvert d*une pourpre vive, et le feu vous sort littér^ement des yeux. Que pourrais-je vous offrir, ma merveille ?

— Voyons I dit M"« Marguerite en jetant un regard sur la table; qu'est-ce que vous avez là?... Monsieur a donc tout mangé?... Au reste je n'ai pas faim, j'ai soif.

— Je vous défends bien de boire dans Tétat où vous êtes; mais attendez,... il y a encore quelques fraises dans cette plate-bande...

— Des fraises I 6 gioja ! chanta la jeune fille .. Prenez vite une de ces grandes feuilles, monsieur, et venez avec moi.

Pendant que je choisissais la plus large feuille d'un figuier, M"<^ de Porhoët, fermant un œil à demi et suivant de l'autre avec un sourire de complaisance la

Ll ROMÀK D'UK JBUHB HOMMB PAUVRE. 163

fière démarche de sa farorite à travers les allées pleines de soleil : — Regardez-la donc, cousin, me dlt- 3lle tout bas, ne* serait-elle pas digne d*étre des nôtres?

Cependant M"« Marguerite, penchée sur la platebande et trébuchant à chaque pas dans sa tratne, saluait par un petit cri d'allégresse chaque fraise qu'elle parvenait à découvrir. Je me tenais près d'elle, étalant dans ma main la feuille de figuier sur laquelle elle déposait de temps en temps une fraise contre deux qu'elle croquait pour se donner patience. Quand la moisson fut suffisante à son gré, nous revînmes en triomphe sous la tonnelle; ce qui restait de fraises fut saupoudré de sucre, puis mangé à belles et très-belles dents*

— Ah I que ça m'a fait de bien ! dit alors M"« Marguerite en jetant son chapeau sur un banc et en se renversant contre la clôture de charmille. Et maintenant, pour compléter mon bonheur, ma chère de-

164 LB tfOMÀN d'un JBUKB HOMMI PAUYIK.

moiselle, vous allez me conter des histoires da tem passé, du temps où vous étiez une belle guerrière.

M^^* de Porhoët, souriante et r^vie, ne se fit pa prier davantage pour tirer de sa mémoire les épisodes les plus marquants de ses intrépides chevauchées à la suite des Lescure et des La Rqchejacquelein. J*eus en cette occasion une nouvelle preuve de l'élévation d'âm de ma vieille amie, quand je Tentendis rendre hom mage en passant à tous les héros de ces guerres gi« gantesques, sans acception de drapeau. Elle parlait en particulier du général Hoche, dont elle avait été U captive de guerre, avec une admiration presque ten^ dre. M"* Marguerite prêtait à ces récits une attention passionnée qui m'étonna. Tantôt, à demi ensevelie dans sa niche de charmille et ses longs cils un peu baissés, elle gardait Timmobilité d*une statue ; tantôt, rintérét devenant plus vif, elle s*accoudait sur la petite table, et, plongeant sa belle main dans les flots de sa chevelure dénouée, elie dardait sur la

LE ROMAIf D'UN JEUNE HOMME PAUVRE. 165

vieille Vendéenne Téclair continu de ses grands yeux.

Il faut bien le dire, je compterai toujours parmi les plus douces heures de ma triste vie celles que je passai à contempler sur ce noble visage les reflets d*un ciel radieux mêlés aux impressions d*un cœur vaillant.

Les souvenirs de la conteuse épuisés, M**** Marguerite Fembrassa, et réveillant Mervyn, qui dormait à ses pieds, elle annonça qu'elle retournait au château. Je ne me fis aucun scrupule de partir en même temps, convaincu que je ne pouvais lui causer aucun embarras. A part en effet l'extrême insignifiance de ma personne et de ma compagnie aux yeux de la riche héritière, le tête-à-tôle en général n'a rien de gênant pour elle, sa mère lui ayant donné résolument Téducation libérale qu'elle a reçue elle-même dans une des colonies britanniques : on sait que la méthode anglaise accorde aux femmes avant le mariage toute l'indépendance dont nous les gratifions sagement le jour où les abus en deviennent inréparables.

166 LB ROMAN d'un JEUNE UOMUB PAUVRE.

Nous sortîmes donc ensemble du jardin ; je lui tins Tétrier pendant qu'elle montait à cheval, et nous nous mimes en marche vers le château. Au bout de quelques pas : — Mon Dieu I monsieur, me dit-elle, je guis venue là vous déranger fort mal à propos, il me semble. Vous étiez en bonne fortune.

— C'est vrai, mademoiselle ; mais comme j'y étais depuis longtemps, je vous pardonne, et même je vous remercie.

— Vous avez beaucoup d'attentions pour notre pauvre voisine. Ma mère vous en est trës-reconnais^ santé.

— Et la ûlle de madame votre mère? dis-je en riant.

— Oh I moi, je m'exalte moins facilement. Si vous avez la prétention que je vous admire, il faut avoir la bonté d'attendre encore un peu de temps. Je n'ai point l'habitude de juger légèrement des actions humaines, qui ont généralement deux faces. J'avoue que votre conduite à l'égard de M"* de Porhoet a belle ap-

LE ROMAlf d'un JBUIfB HOMMB PÂDVftB. 167

parence; mais... — Elle fit une pause, hocha la tête, et reprit d'un ton sérieux, amer et véritablement outrageant : — Mais je ne suis pas bien sûre que vous ne lui fassiez pas la cour dans l'espoir d'hériter d'elle. Je sentis que je pâlissais. Toutefois, réfléchissant au ridicule de répondre en capitan à cette jeune fille, je me contins, et je lui dis avec gravité : — Permettez-moi, mademoiselle, de vous plaindre sincère

ment.

Elle parut très-surprise. — De me^ plaindre, monsieur f

— Oui, mademoiselle, souffrez que je vous exprime }a pitié respectueuse à laquelle vous me paraissez avoir droit.

— La pitié I dit-elle en arrêtant son cheval et en tournant lentement vers moi ses yeux à demi clos par le dédain. Je n'ai pas l'avantage de vous comprendre t

— Cela est cependant fort simple, mademoiselle : il la désillusion du .bien, }e doute et la sécheresse

168 LB ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE.

d'âme sont les fruits les plus amers de l'expérience d'une longue vie, rien au monde ne mérite plus de compassion qu'un cœur flétri par la défiance avanl d'avoir vécu.

— Monsieur, répliqua M"® Laroque avec une vivacité très-étrangère à son langage habituel, vous ne savez de quoi vous parlez I Et, ajouta-t-elle plus sévèrement, vous oubliez à qui vous parlez I

— Cela est vrai, mademoiselle, répondis-je douce^ ment en m'inclinant; je parle un peu sans savoir, et l'oublie un peu à qui je parle; mais vous m'en avez donné l'exemple.

Uiie Marguerite, les yeux fixés sur la cime des arbres qui bordaient le chemin, me dit alors avec une hauteur ironique : — ^Faut-il vous demander pardont

— Assurément, mademoiselle, repris-je avec force, si l'un de nous deux avait ici un pardon à demander, ce serait vous : vous êtes riche, et je suis pauvre; TOUS pouvez vous humilier... je ne le puis pasi

LE ROMAN d'un JIUNB HOMME PAUVRE. 169

U y eut un silence. Ses lèvres serrées, ses narines ouvertes, la pâleur soudaine de son front, témoignaientdu combat qui se livrait en elle. Tout à coup, abaissant sa cravache comme pour un salut : — Eh I bieni dit-elle, pardon I— En même temps elle fouetta violemment son cheval, et partit au galop, me laissant au milieu du chemin.

Je ne Tai pas revue depuis.

80 Juillet.

Le calcul des probabilités n'est jamais plus vain que lorsqu'il s'exerce au sujet des pensées et des sentiments d'une femme. Ne me souciant pas de me trouver de sitôt en présence de H"* Marguerite après la scène pénible qui avait eu lieu entre nous, j'avais passé deux jours sans me montrer au château : j'espérais à peine que ce court intervalle eût suffi pour calmer les ressentiments que j'avais soulevés dans ce cœur hau-

170 LS ROMAN D'UK JBUIfl HOMME PAUVRE.

tain. Cependant avant-hier matin, vers sept heures, comme je travaillais près de la fenêtre ouverte de ma tourelle, Je m'entendid appeler tout à coup sur le ton d'un enjouement amical par la personne métne dont je croyais m'étre fait une ennemie.

— Monsieur Odiot, ôtes-vous là t

Je me présentai à ma fenêtre, et j'aperçus dans une barque qui stationnait prés dix pont M"« Marguerite, retroussant d'une main le bord de son grand chapeau de paille brune et levant les yeux vers ma tour obscure.

^ Me voici, niadémoidelle, dis-j^ &vec empressement.

*- Venez-vous vous promener T

Après les justes alarmes dont j'avais été tourmenté pendant deux jours, tant de condescendance me fit craindre, suivant la formule, d'être le jouet d*un rêve insensé.

^Pardon, mademoiselle;... comment dites-vottsf

LB ftOHÀlT D'UN JSUNB HOHMB PAUVRE. 171

^ Veïie;?-vous faire une petite promenade avec Alain, Mervyn et moiT

— Certainement, mademoiselle,

— Eb bien, prenez votre album.

Je me hâtai de descendre, et j*accourus sur le bord de la rivière. — ^Ah 1 ah ! me dit la jeune fille en riant, vous êtes de bonne humeur ce matin, à ce qu'il paraît î *

Je murmurai gauchement quelques paroles confuses, dont le but était de faire entendre que j'étais toujours de bonne humeur, ce dont M"« Marguerite parut mal convaincue ; puis je sautai dans le canot, et je m'assis h côté d'elle.

— Nagez, Alain, dit-elle aussitôt, et le vieil Alain, qui se pique d'être un maître canotier, se mit h battre méthodiquement des rames, ce qui lui donnait la mine d'un oiseau pesant qui fait de vains efforts pour s'envoler.— Il faut bien, reprit alors M"® Marguerite, que je vienne vous arracher de votre donjon, puisque vous boudez obstinément depuis deux jours,

172 LE ROMAK D'UK JEUNE HOMME PAUVRE.

— Mademoiselle, je vous assure que la discrétion seule,... le respect,.... la crainte...

— Oh 1 mon Dieu ! le respect,... la crainte... Vous boudiez, voilà. Nous valons mieux que vous, positivement. Ma mère qui prétend, je ne sais pas trop pourquoi, que nous devons vous traiter avec une considération très-distinguée, m'a priée de m'immoler sur Tautel de votre orgueil, et en fille obéissante je m'immole.

Je lui exprimai vivement et bonnement ma franche reconnaissance.

— Pour ne pas faire les choses à demi, reprit-elle, j'ai résolu de vous donner une fête à votre goût : ainsi voilà une belle matinée d'été, des bois et des clairières avec tous les effets de lumière désirables, des oiseaux qui chantent sous la fouillée, une barque mystérieuse qui glisse sur l'onde... Vous qui aimez ces sortes d'histoires, vous devez être copient?

— Je suis ravi, mademoiselle.

LE ftOHÀN D'UN JBUKB HOHHB PAUVRE. 173

— Ah I ce n*est pas malheureux.

Je me trouvais en effet pour le moment assez satis» fait de mon sort. Les deux rives entre lesquelles nous glissions étaient jonchées de foin nouvellement coupé qui parfumait Tair. Je voyais fuir autour de nous les sombres avenues du parc que le soleil du matin parsemait de traînées éclatantes ; des millions d'insectes s'enivraient de rosée dans le calice des fleurs, en bourdonnant joyeusement. Vis-à-vis de moi, le bon Alain me souriait à chaque coup de rame d'un air de complaisance et de protection; plus près, M"« Marguerite, vêtue de blanc contre sa coutume, belle, fraîche et pure comme une pervenche , secouait d'une main les pertes humides que l'heure matinale suspendait à la dentelle de son chapeau, et présentait l'autre comme un appât au fidèle Mérvyn, q^i nous suivait à la nage. Véritablement il n'aurait pas fallu me prier bien fort pour me faire aller au bout du monde dans cette petite barque blanche.

174 LB ROMAN D'UN iBUNI HOMME FAPVIE

Comme nous sortions des limites da parc, en pas- .sant soas ane des arches qui percent le mur d'enceinte : — Vous ne me demandez pas où je vous mène, monsieur? me dit la jeune créole.

— Non, non, mademoiselle, cela m*est parfaitement égal.

— Je vous mène dans le pays des fées.

— Je m'en doutais.

— M"« Hélouin , plus compétente que moi eu matière poétique, a dû vous dire que les bouquets de bois qui couvrent ce pays à vingt lieues à là ronde sont les restes de la vieille forél de Brocélyande, où chassaient les ancêtres de votre amie M"« de Porhoët, les souverains de Gaël, et où le grand-père de Mervyn, que voici , fut enchanté, tout enchanteur qu'il était, par une demoiselle du nom de Viviane. Or nous serons bientôt en plein centre de cette forêt. Et si ce n'est pas assez pour vous monter l'imagination, sachez que ces bois gardent encore mille traces de lamystériew

Li RQllÀlf S'UH IBUNl BOHVB PÀUVRl. 17d

religion des Celtes ; ils en sont pavés. Vous avez donc le droit do tous figurer sous chacun de ces ombrages an druide en robe blanche, et de voir reluire une faucille d'or dans chaque rayon de soleil. Le culte de ces vieillards insupportables a même laissé près d*ici dans un site solitaire, romantique, pittoresque, et cmiera^ un monument devant lequel les personnes disposées à Textase ont coutume de se pâmer : j'ai pensé que vous auriez du plaisir à le dessiner, et comme le lieu n'est pas facile à découvrir, j'ai résolu de vous servir de guide, ne vous demandant en retour que de m'é-* pargner les explosions d*un enthousiasme auquel je ne saurais m'associer.

— Soit, mademoiselle, je me contiendrai.

— Je vous en prie !

— C'est entendu. £t comment appelez-vous ce mo* nument ?

— Moi, je rappelle un tas de grosses pierres; les antiquiiires rappellent, les uns simplement un dol-

176 Ll EOMÀN D*UK JBUNB HOMME PÀUVftl.

men, les autres^ plus prétentieux, un cromlech; les gens du pays le nomment , sans expliquer pourquoi, h mig ourdit^.

Cependant nous descendions doucement le cours de Teau, entre deux bandes de prairies humides; des bœufs de petite taille, à la robe noire pour la plupart, aux longues cornes acérées, se levaient çà et là au bruit des rames, et nous regardaient passer d'un œil farouche. Le vallon, où serpentait la rivière qui allait s*élargissant, était fermé des deux côtés par une chaîna de collines, les unes couvertes de bruyères et d*ajoncs desséchés, les autres de taillis verdoyants. De temps à autre, un ravin transversal ouvrait entre deux coteau] une perspective sinueuse, au fond de laquelle on voyait

8*arrondir le sommet bleu d'une montagne éloignée. {[Ile Marguerite, malgré son incompétence, ne laissait pas de signaler successivement à mon attention toos

* Dans le bois de Cadoudal (Morbihan}.

LE ROMAN D'UN JBUNB HOMMB PAUVRE. 177

les charmes de ce paysage sévère et doux, ne manquant

pas toutefois d*âccompagner chacune de ses remarques

d'une réserve ironique.

^ Depuis un moment, un bruit sourd et continu sem-

blait annoncer le voisinage d'une chute d'eau, quand

la vallée se resserra tout à coup et prit l'aspect d'une

gorge retirée et sauvage. Â gauche se dressait une haute muraille de roches plaquées db mousse; des

chênes et des sapins, entremêlés de lierre et de broussailles pendantes, s'étageaient dans les crevasses jusqu'au faite de la falaise, jetant une ombre mystérieuse sur l'eau plus profonde qui baignait le pied des rochers. Devant nous, h quelques centaines de pas, l'onde bouillonnait, écumait, puis disparaissait soudain, la ligne brisée de la rivière se dessinant à tra^ vers une fumée blanchâtre sur un fond lointain de confuse verdure. A notre droite , la rive opposée à la falaise ne présentait plus qu'une faible marge de prairie en pente, sur laquelle les collines charc:ées

178 iB ROUAN d'un liqNS HOHMK PAUYEB.

de bois marquaient une frapge de velours sombre. — Accoste 1 dit la jeune créole, — Pendant qu* Alain amarrait la barque aux branches d*qn saule : *^ Eh bien! monsieur, reprit-elle, en sautant légèrement sur rherbe, vous ne vous trouver pas mal ? vous n*étes pas renversé, pétrifié, foudroyé? On dit pourtant que

c'est très-joli, cet endroit-ci. Moi, je Taime parce qu'il y fait toujours frais... Mais suiYez-'*moi dans ces bois, — si vous l'osez, — ' et je vais vous montrer ces fameuses pierres.

]l^ne Marguerite, vive, alerte et gaie comme je ne l'avais jamais vue, franchit la prairie en deux bonds» et prit un «entier qui s'enfonçait dans la futaie en gravissant les coteaux. Alain et moi nous la suivîmes à la file indienne. Après quelques minutes d*une marche rapide, notre conductrice s'arrêta, parut se consulter un moment et s'orienter, puis séparant délibérément deux branches entrelacées, elle quitta le chemin tracé et se langa en plein taillis* Le vojfage devint alors

LB ROHÀN D*UK JltJRB HOllMB PAUYBB. 179

moins agréable. Il était très-difiQcile de se frayer pas* gage à travers les jeunes chênes déjà vigoureux dont 86 composait ce taillis, et qui Ontre-croisaient, comme les palisâades de Robinson, leurs troncs obliques et leurs rameaux toufftad. Alain et moi du moins, nous avancions à grand*peine, courbés en deux, nous heur« tant la tâte à chaque pas, et faisant tomber sur nouSf à chacun de nos lourds mouvements, une pluie de rosée ; mais M"* Marguerite, avec Fadresse supérieure et la souplesse féline de son sexe , se glissait sans aucun effprt apparent à travers les interstices de ce labyrinthe, riant de nos souffrances, et laissant négligemment se détendre derrière elle les branches flexibles \v& venaient nous fouetter les yeux.

Hous arrivâmes enfin dans une clairière très-étroite |tii parait couronner le sommet de cette colline : là J*siperçus, non sans émotion, la sombre et monstrueuse table de pierre soutenue par cinq ou six Uocs énormes, qui sont à demi engagés dans le sol,

l80 LE ROMÀIT D'UK JBUNB HOMMI PAUVRE.

et y forment une caverne vraiment pleine d'une horreur sacrée. Au premier aspect, il y a dans cet intact monument des temps presque fabuleux et des religions primitives une puissance de vérité, une sorte de présence réelle qui saisit Tâme et donne le frisson. Quelques rayons de soleil , pénétrant la feuillée, filtraient à travers les assises disjointes, jouaient sur la dalle sinistre , et prêtaient une grâce d*idylle à cet autel barbare. M"® Marguerite elle-même parut pensive et recueillie. Pour moi, après avoir pénétré dans la caverne et examiné le dolmen sous toutes ses faces, je me mis en devoir de le dessiner.

Il y avait dix minutes environ que je m'absorbais dans ce travail, sans me préoccuper de ce qui pouvait se passer autour de moi, quand iP^ Marguerite me dit tout à coup : — Voulez-vous une Velléda pour animer le tableau? — Je levai les yeux. Elle avait enroulé autour de son front un épais feuillage de chêne, et se tenait debout à la tête du dolmen, légèrement ap-

LE ROMAN d'un JSUNE HOMHB PAUVRE.

puyée contre un faisceau de jeunes arbres : sous \ demi-jour de la ramée, sa robe blanche prenait l'éclat du marbre, et ses prunelles étincelaient d'un feu étrange dans Tombre projetée par le relief de sa couronne. Elle était belle, et je crois qu'elle le savait. Je la regardais sans trouver rien à lui dire, quand ell« reprit : — Si je vous gène, je vais m'ôter. — Non , je vous en prie. — Eh bien, dépéchez-vous : mettez aussi Mervyn; il sera le druide, et moi la druidesse.— J'eus le bonheur de reproduire assez fidèlement, grâce au vague d'une ébauche, la poétique vision dont j'étais favorisé. Elle vint avec une apparence d'empressèment examiner mon dessein. — Ce n'est pas mal, dit-elle. — Puis elle jeta sa couronne en riant, el ajouta : — Convenez que je suis bonne. — J'en convins : j'aurais même avoué en outre, si elle l'eût désiré, qu'elle ne manquait pas d'un grain de coquetterie; mais elle ne serait pas femme sans cela, et la perfection est haïssable : ii fallait aux déesses elles*

Al

182 LB ROMÀK d'un JBUNB HOMHB PÀUYRB.

mêmes pour être aimées quelque chose de plus que leur immortelle beauté.

Nous regagnâmes, à travers l'inextricable taillis, le sentier tracé dans le bois, et nous redescendîmes vers la rivière. — Avant de repartir, me dit la jeune fille, je veux vous montrer la cataracte, d'autant plus que je compte me donner à mon tour un petit divertissement. Venez, Mervyn I Venez , mon bon chi^ \ Que tu es beau, va t — Nous nous trouvâmes bientôt sur la berge en face des récifs qui barraient le lit de la rivière. L'eau se précipitait d'une hauteur de quelques pieds au fond d'un large bassin profondément encaissé et de forme circulaire, que paraissait borner de toutes parts un amphithéâtre de verdure parsemé de roches humides. Cependant quelques ravines invisibles recevaient le trop-plein du petit lac, et ces ruisseaux allaient se réunir de nouveau un peu plus loin dans un lit commun.

— Ce n'est pas précisément le Niagara, me dit

LE EOMÂN D*UN JBUNI HOMME PAUVRE. 183

M"* Marguerite en élevant un peu la voix pour dominer le bruit de la chute; mais j*ai entend» dire à des connaisseurs, à des artistes, que e*était néanmoins assez gentil. Avez-vous admiré? Bien! Maintenant j'espère que vous accorderez à Mervya ce qui peut vous rester d'enthousiasme. Ici, Mer* ' Tynl

Le terre-neuve vint se posler à côté de sa matIresM, et la regarda en tressaillant d'impatience. La jeune fille alors, ayant lesté son mouchoir de quelque» catt* loux, le lança dans le courant un peu aifr-âes9i» de ki chute. An même moment, Mervyn tombait comme u» bloc dans le bassin inférieur, et s'éloigaait rapide ment du bord ; le mouchoir eepemddM smvil le cours de l'eau, arriva aux récifs, dansa un instant ùms un remous, puis, passant tout à coup comme une flèche par^dessus la roche arrondie , i) vint tomiÂtkmner dans un flot d'écume sous les yeux du chien, qui te saisit d'une dent prompte et sûre. Après qiBLoi Mervyn

regagna fièrement la rive, où M"* Marguerite battait des mains.

Cet exercice charmant fut renouvelé plusieurs fois avec le même succès. On en était à la sixième reprise, quand il arriva, soit que le chien fût parti trop tard, soit que 16 mouchoir eût été lancé trop tdt , que le pauvre Mervyn manqua lapasse. Le mouchoir, entraîné par le remous des cascades, fut porté dans des broussailles épineuses qui se montraient un peu plus loin au-dessus de l'eau, Mervyn alla l'y chercher; mais nous fûmes très-surpris de le voir tout à coup se débattre convulsivement, lâcher sa proie, et lever la tête vers nous en poussant des cris lamentables.— Eh! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a donc? s'écria M"« Marguerite.

— Mais on croirait qu'il s'est empêtré dans ces broussailles. Au reste il va se dégager, n'en doutez

pas.

Bientôt cependant il fallut en douter^ et même eo

LE EOMÀN D'UN JBUNB HOMME PAUVRE. 185

désespérer. Le lacis de lianes dans lequel le malbeu^ reux terre-neuve se trouvait pris comme au piège émergeait directement au-dessous d*un évasement du barrage qui versait sans relâche sur la tête de Mervyn une masse d'eau bouillonnante. La pauvre béte, à demi suffoquée, cessa de faire le moindre effort pour rompre ses liens, et ses aboiements plaintifs prirent l'accent étranglé du râle. En ce moment, M"« Marguerite saisit mon bras, et dit presque à mon oreille d'une voix basse : — Il est perdu... Venez, monsieur... Allons-nous-en. — Je la regardai. La douleur, l'angoisse, la contrainte bouleversaient ses traits pâles, *et creusaient au-dessous de des yeux un cercle iMde.

— n n'y a aucun moyen, lui dis-je, de faire descendre ici la barque ; mais, si vous voulez me permettre, je sais un peu nager, et je m'en vais aller tendre la patte à ce monsieur.

— Non, non, n'essayez pas... Il v a très-loin jus-

186 LB ROMAN B'UK JfBUKE HOMMS PAUVRS.

que-là... Et puis j'ai toujours entendu dire que la rivière était profonde et dangereuse sous la chute.

— Soyez tranquille, mademoiselle ; je suis très^ prudent. — En même temps je jetai ma jaquette sur l'herbe et j'entrai dans le petit lac, en prenant la précaution de me tenir à une certaine distance de la chute. L'eau était très-profonde en effet, car je ne trQuvai pied qu'au moment où j'approchai de l'agonisant Mervyn. Je ne sais s'il y a eu là autrefois quelque îlot qui se sera écroulé et affaissé peu à peu , ou si quelque crue de la rivière aura entraîné et déposé dans cette passe des fragments arrachés de la berge ; ce qu'il y a de certain, c'est (](li'un épais enchevêtrement de broussailles et de racines se cache sous ces eaux perfides, et y prospère. Je posai les pieds sur une des souches d'où paraissent surgir les buissons, et je parvins à délivrer Mervyn, qui, aussitôt maître de ses mouvements, retrouva tous ses moyens, et s'en servit sans retard pour nager vers la

&B 10HA9 D'un IBQIIB HOMMB PÀUVIB. 187

rire, m*abandonnant de tout son cœur^ Ce trait n'était point trèsH)onf(»îne à la réputation chevaleresque qu'on a faite à son ^pèce ; mais le bon Hervyn a beaucoup vécu parmi les hommes, et je suppose qu'il y est devenu un peu philosophe. — Quand je voulus prendre mon élan pour le suivre» je reconnus avec ennui que j'étais arrêté à mon tour dans les filets de la naïade jalouse et malfaisante qui règne apparemment en ces parages. Une de mes jambes était enlacée dans des nœuds de liane que j'essayai vainement de rompre. On n'est point à l'aise dans une eau profonde, et sur un fond visqueux, pour déploya toute sa force ; j'étais d'ailleurs à demi aveuglé par le rejaillissement continuel de l'onde écumante. Bref, je sentais que ma situation devenait équivoque. Je jetai les yeux sur la rive : M"* Marguerite, suspendue au bras d'Alain, était penchée sur le gouffire et attachait sur moi un regard d'anxiété mortelle. Je me dis qu*il ne tenait peut-être qu*& moi en ce moment d'être

188 LB ROMAN DUR JEUNE HOMHB PÀUVRS.

pleuré par ces beaux yeux, et de donner à une exi^i lence misérable une fin digne d'envie. Puis je secouai ces molles pensées : un violent effort me dégagea, je nouai autour de mon cou le petit mouchoir qui était en lambeaux, et je regagnai paisiblement le rivage.

Comme j'abordais , M"« Marguerite me tendit sa main, qui tremblait un peu. Cela me sembla doux. -^ Quelle folie ! dit-^lle. Quelle folie ! Vous pouviez mourir là ! et pour un chien ! — C'était le vôtre, lui répondis-je à demi-voix, comme elle m'avait parlé. Ce mot parut la contrarier ; elle retira brusquement sa main, et, se retournant vers M^rvyn, qui se séchait au soleil en bâillant, elle se mit à le battre : « Oh ! le sot ! le gros sot ! dit-elle. Qu'il est béte I »

Cependant je ruisselais sur l'herbe comme un arrosoir, et ne savais trop que faire de ma personne, 'luand la jeune fille, revenant à moi, reprit avec bonté : « Monsieur Maxime, prenez la barque et allezvous-en bien vite. Vous vous réchaufferez un peu en

LE ROMAN D*UN JBUIIB HOMHB PAUTRB. 189

ramant. Moi je m'en retournerai avec Alain par les bois. Le chemin est plus court. » Cet arrangement me paraissant le plus convenable à tous égards, je n'y fis aucune objection. Je pris congé, j'eus pour la se* conde fois le plaisir de toucher la main de la mat« tresse de Mervyn, et je me jetai dans la barque.

Rentré chez moi, je fus surpris, en m'occupant de ma toilette, de retrouver autour de mon cou le petit mouchoir déchiré, que j'avais tout à fait oublié de rendre à M"<* Marguerite. Elle le croyait certainement perdu, et je me décidû sans scrupule à me Tapproprier, comme prix de mon humide tournoi.

J'allai le soir au château ; M"® Laroque m'accueillit avec cet air d'indolence dédaigneuse, de distraction sombre et d'amer ennui qui la caractérise habituellement, et qui formait alors un singulier contraste avec la gracieuse bonhomie et la vivacité enjouée de ma compagne du matin. Pendant le dîner, auquel assistait M. de Bévallan, elle parla de notre excursion,

190 LB lOllAll B'UK IBtNS HOHMB PÀUVRB

comme pour en dter tout mystère ; elle lança, chemio Ikisant, quelaues brèves railleries à l'adresse der amants de la nature, puis elle termina en racontant la mésaventure de Meryyn ; mais elle supprima de ce dernier épisode toute la partie qui me concernait. Si cette rés^^e avait pour but, comme je le crois, de donner le ton à ma propre discrétion, la jeune demoiselle, prenait une peine fbrt inutile. Quoi qu*il en soit, M. de Bévallan, à Faudition de ce récit, nous assourdit de ses cris de désespoir. — Comment ! M"« Marguerite avait souffert ces longues anxiétés, le braye Mervyn avait couru ces périls, et lui, Bévallan, ne s'était point Ut)uvé là I Fatalité ! il ne s'en consolerai jamais ; il ne lui restait plus qu'à se pendre, comm Grillon I — Eh bien ! s'il n'y avait que moi pour 1 dépendre, me dit le soir le vieil Alain en me reconiuisant, j'y mettrais le temps !

La journée d'hier ne commença pas pour moi aussi gaiement que celle de la veille. Je reçus dès le matin

LB ROMàK B*tJlY ilïint HOttE l>AtVài; 191

nne lettre de Madrid ^ qui me chatgeait d*afinoncer h M"« de Por&oët la perle définitive de son procès. L'agent d'affaires m'apprenait en outre que la famille contre laquelle on plaidait parent ne pas devoir pto^ fiter de son triomphe, car elle se trouve maintenant en lutte aveo la couronne, qui s'est éveillée au bruit de ces millions, et qui soutient que la succession en litige lui appartient par droit d'aubaine. -^ Après de longues réflexionsi il m'a semblé qu'il serait chari^ table de cacher à ma vieille amie la ruiné absolue 46 ses espérances. J'ai donc le dessein de m'assurer la complicité de son agent en Espagne t il prétextera de nouveaux délais ; de mon cdté^ je poursuivrai mes fouilles dans lés archives, et je ferai enfin mon pos'' sible pour que la pauvre femme continué, jusqu'ft son dernier jour, de nourrir ses chères illusions. Si légi'* time que soit le caractère de cette tromperie, j'éprouvai toutefois le besoin de la fahre sanctionner par qiràque conscience délicate^ Je me rendis au eh&teau

192 U lOMAN D'OH JBUNB HOMME PÀUVIB.

dans raprës-midi, et je fis ma confession à M"** La« roque : elle approuva mon plan, et me loua même plus que l'occasion ne paraissait le demander. Ce ne fut pas sans grande surprise que je l'entendis termi* . ner notre entretien par ces mots : — C'est le moment de vous dire, monsieur, que je vous suis profondément reconnaissante de vos soins, et que je prends chaque jour plus de goût pour votre compagnie» plus d'estime pour votre personne. Je voudrais, mon< sieur, —je vous en demande pardon, car vous ne pouvez guère partager ce vœu, — je voudrais que nous

ne fussions jamais séparés... Je prie humblement le ciel de faire tous les miracles qui seraient nécessaires pour cela... car il faudrait des miracles, je ne me le dissimule pas. — Je ne pus saisir le sens précis de ce langage, pas plus que je ne m'expliquai l'émolion soudafne qui brilla dans les yeux de cette excel-lente femme. — Je remerciai, comme il convenait, et je m'en allai à travers champs promener ma tristçsse^

LE ROMÀTf D*UN JfBUNB HOMMK PÀUVRB. 193

Un hasard, — peu singulier, pour être franc, — conduisit, au bout d*une heure de marche, dans vallon retiré, sur les bords du bassin qui avait été théâtre de mes récentes prouesses. Ce cirque de feuillage et de rochers qui enveloppe le petit lac réalise Tidéal même de la solitude. On est vraiment là au bout du monde, dans un pays vierge, en Chine, où Ton veut. Je m'élendis sur la bruyère, et je refis en imagination toute ma promenade de la veille, qui est de celles qu'on ne fait pas deux fois dans le cours de la plus longue vie. Déjà je sentais qu'une pareille bonne fortune, si jamais elle m'était offerte une seconde fois, n'aurait plus à beaucoup près le même charme d'imprévu, de sérénité, et, pour trancher le mot, d'innocence. Il fallait bien me le dire, ce frais man de jeunesse, qui parfumait ma pensée, ne uvait avoir qu'un chapitre, qu'une page môme, et je l'avais lue. Oui, cette heure, cette heure d'amour, pour l'appeler par son nom, avait été souverainement

194 LE HOMkn d'un JfStKft HOMKB PÀÛVRS.

dôuCe, parce qu'elle n'arait pas été préméditée, pafce que je n'avais songé à lui donner son notn qu'après l'avoir épuisée, parce que j'avais eu l'ivresse sans la faute 1 Maintenant ma conscience était éveillée : je me voyais sur la pente d'un amour impossible, ridicule, — pis que cela, — coupable ! Il était temps de veiller sur moi, pauvre déshérité que je suis !

Je m'adressais ces conseils dans ce lieu solitaire, — et il n'eût pas été grandement nécessaire de venir là pour me les adresser, -^ quand un murmure de voix me tira soudain de ma distraction. Je me levai, et je vis s'avancer vers moi une société de quatre on cinq personnes qui venaient de débarquer. C'étail d'abord M"« Marguerite s'appuyant sur le bras de M. de Bévallan, puis M"* Hélouin et M""» Aubry, que suivaient Alain et Mervyn. Le bruit de leur approche avait été couvert par le grondement des cascades ; ils n'étaient plus qu*à deux pas, je n'avais plus le temps de faire retraite, et il fallut me résigner au désagré-

LE ROKàK B^DIf JEUNE HOMME PAUVRE. 195

ment d'être surpris dans mon attitude de beau ténébreux. Ma présence en ce lieu ne parut toutefois éveiller aucune attention particulière ; seulement je crus voir passer un nuage de mécontentement sur le front de M"« Marguerite, et elle me rendit mon salut avec une raideur marquée.

M. de Bévallan, planté sur les bords du bassin, fatigua quelque temps les échos des clameurs banales de son admiration : — Délicieux ! pittoresque I Quel ragoût!... La plume de George Sand,... le pinceau de Salvator Rosa I — le tout accompagné de gestes énergiques, qui semblaient tour à tour ravir à ces deux grands artistes les instruments de leur génie. Enfin il se calma, et se flt montrer la passe dangereuse où Mervyn avait failli périr. M"« Marguerite raconta de nouveau Taventure, observant d'ailleurs la même discrétion au sujet de la part que j'avais prise au dénoûment. Elle insista même avec une sorte de cruauté, relativement à moi, sur les talents.

196 LB lOMÀN B*UN JfBUNB HOHMB PÀUVIB.

la vaillance et la présence d'esprit que son chien avait déployés, suivant elle, dans cette circonstance héroïque. Elle supposait apparemment que sa bienveillance passagère et le service que j*avais eu le bonheur de lui rendre avaient dû faire monter à mon cerveau quelques fumées de présomption qu*il était urgent de rabattre.

Cependant, M"« Hélouin et M"« Aubry ayant manifesté un vif désir de voir se renouveler sous leurs yeux les exploits tant vantés de Mervyn, la jeune fille appela le terre-neuve, et lança, comme la veille, son mouchoir dans le courant de la rivière ; mais à ce signal le brave Mervyn, au lieu de se précipiter dans le lac, prit sa course le long de la rive, allant et venant d'un air affairé, aboyant avec fureur, agitant la queue, donnant enfin mille preuves d'un intérêt puissant, mais en même temps d'une excellente mémoire. Décidément la raison domine le coeur chez cet animal. Ce fut en vain que M"« Marguerite, courroucée et con-

Ll ROUAN D'UN JBUNB HOMME PAUVRE. 197

fuse, employa tour à tour les caresses et les menaces pour vaincre l'obstination de son favori : rien ne put

persuader à Tintelligente bête de confier de nouveau sa précieuse personne à ces ondes redoutables. Après des annonces si pompeuses, la prudence opiniâtre de l'intrépide Mervyn avait réellement quelque chose de plaisant ; plus que tout autre , j'avais , je pense, le droit d*en rire, et je ne m'en fis pas faute. Au surplus, l'hilarité fut bientôt générale, et M"® Marguerite finit elle-môine par y prendre part, quoique faiblement.

— Avec tout cela, dit-elle, voilà encore un mouchoir perdu !

Le mouchoh*, entraîné par le mouvement constant du lemous, était allé s'échouer naturellement dans les branches du buisson fatal, à une assez courte distance de la rive opposée.

— Fiez-vous à moi, mademoiselle, s'écria M. de Bévallan. Dans dix minutes, vous aurez votre mou* choir, ou je ne serai plus !

196 Ll lOMÂK D'UN IBUNB HOMME PAUVRE.

Il me parut que H"<* Marguerite, sur cette 4éela« ration magnanime, me lançait à la dérobée un regard expressif, comme pour me dire : Vous voyez que le dérouement n'est point si rare autour de moi I Puis elle répondit à H. de Bévallan : -^ Pour Dieu! ne faites point de folie I l'eau est très-profonde... Il y a on vrai danger. «.

— Ceci m'est absolument égal, reprit M. de Bévallan. Dites-moi, Alain, vous devez avoir un couteau?

— Un couteau I répéta M"* Marguerite avec l'accent de la surprise.

— Oui. Laissez- moi faire, laissez-moi faire!

— Mais que prétendez-vous faire d'un couieau t

— Je prétends couper une gaule, dit M. de Bévallan.

La jeune fille le regarda fixement. ^ Je ôroyais, murmura-t-elle , que vous alliez vous mettre à la nage?

— Oh I à la nage ! dit M. de Bévallan ; permettez,

LB ftOKÀN D'UN^SUNB HOKIIB PAUVRE. 199

mademoiselle... D'abord je ne suis pas en costume de natation,... ensuite je vous avouerai que je ne sais pas nager. '

— Si vous ne savez pas nager, répliqua la jeune fille d'un ton sec, il importe assez peu que vous soyez ou non en costume de natation !

— C'est parfaitement juste, dit M. de Bévallan avec

une amusante tranquillité ; mais vous ne tenez pas particulièrement à ce que je me noie, n'est-ce pas ? Vous voulez votre mouchoir, voilà le but. Du moment que j'y arriverai, vous serez satisfaite, n'est-il pasvrait

-- Eh bien 1 allez, dit la jeune fille en s'asseyant avec résignation ; allez couper votre gaule, monsieur.

M. de Bévallan, qu'il n'est pas très-facile de décontenancer, disparut alors dans un fourré voisin, où nous entendîmes pendant un moment craquer des branchages ; puis il revint armé d'un, long jet de noisetier qu'il se mit à dépouiller de ses feuillese

200 LE ROMAN d'un JËUN&HOMME PAUVRE.

-* Est-ce que vous comptez atteindre l'autre rive avec ce bâton, par hasard? dit M"« Marguerite, dont

la gaieté commençait manifestement à s'éveiller.

— Laissez-moi faire, laissez-moi donc faire, mon Dieu I reprit l'imperturbable gentilhomme.

On le laissa faire. Il acheva de préparer sa gaule, après quoi il se dirigea vers la barque. Nous comprimes alors que son dessein était de traverser la rivière en bateau au-dessus de la chute, et, une fois sur l'autre bord, de harponner le mouchoir, qui n'en était pas très-éloigné. A cette découverte, il n'y eut dans l'assistance qu'un cri d'indignation, les dames en général aimant fort, comme on sait, les entreprises dangereuses — pour les autres.

— Voilà une belle invention vraiment! Fil fi! monsieur de Bévallan I

— Ta! ta! ta! mesdames. C'est comme l'œuf de Christophe Colomb. Il fallait encore s'en aviser.

Cependant, contre toute attente, cette expédition

LB ROMAN D*UN JBUNB HOMME PÀUVRB. 201

d'apparence si pacifique ne devait se terminer ni sans

émotions ni même sans périls. M. de Bévallan en

eflfet, au lieu de gagner l'autre rive directement en face de la petite anse où la barque était amarrée, eut

ridée malencontreuse d^aller descendre sur quelque

point plus voisin de la cataracte. Il poussa donc le canot au milieu du courant, puis le laissa dériver

pendant un moment ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'aux approches de la chute la rivière, comme attirée par le gouffre et prise de vertige, précipitait son cours avec une inquiétante rapidité. Nous eûmes la révélation du danger en le voyant soudain mettre le canot en travers, et commencer à battre des rames avec une fiévreuse énergie. Il lutta contre le courant pendant quelques secondes avec un succès très-incertain. Cependant il se rapprochait peu à peu de la berge opposée, bien que la dérive continuât à l'entraîner avec une impétuosité effrayante vers les cataractes, dont les menaçantes fumeurs devaient alors

202 il ROMÀK B'mi JCUNfl BOSM» rAUYlB.

lui emplir les oreilles* U n'en était plus qii*à quelques pieds^ lorsqu'un efifort suprême le porta assez près du rivage pour que sou salut du moûas fût assuré. I) prit alors un élan vigoureux, et sauta sur le tahis de la rive, en repoussant du pied, malgré lui, la barque a;bandonnée, qui fut cuîbutée aussitôt par-dessus les récifs, et vint nager dans le bassin» la quille en Tair. Tant que le péril avait duré, nous n'avions eu, en (ace de cette scène, d'autre impression que celle d'une vive inquiétude; mais nos esprits, à peine rassurés» devaient être vivement saisis par le contraste qu'ofirait le dénoûment de l'aventure avec l'aplomb et l'assurance Ordinaires de celui qui en'était le héros. Le rire est d'ailleurs aussi facile que naturel après des alarmes heureusement apaisées. Aussi n'y eut-il personne parmi nous qui ne s'abandonnât à une franche gaieté, aus-sitôt que nous vîmes M. de Bévallan hors de labarque. Il faut dire qu'à ce moment même son infortune se complétait par un détail vraiment affligeant. La berge

LB ROUAN d'un JBUNB HOMMB PàUVRB. 203

sur laquelle il s*élait élancé présentait une pente es^ carpée et humide : il n*y eut pas plus tôt posé le pied qu*il glissa et retomba en arrière ; quelques branches solides se trouvaient heureusement à sa portée, et il s'y cramponna des deux mains avec frénésie, pendant que ses jambes s'agitaient comme deux rames lurieuses dans Teau, d'ailleurs peu profonde, qui baignait la rive. Toute ombre de danger ayant alors disparu, le spectacle de ce combat était purement ridicule, et je suppose que cette cruelle pensée ajoutait aux efforts de M. de Bévallan une maladroite précipitation qui en retardait le succès. 11 réussit cependant à se soulever et à reprendre pied sur le talus ; puis subitement nous le vtmes glisser de nouveau en déchirant les broussailles sur son passage, après quoi il recipmmença dans l'eau, avec un désespoir évident, sa pantomime désordonnée. C'était véritablement à n'y pas tenir. Jamais, je crois, W^^ Marguerite n'avait été il pareille i^. EUe avait absolument perdu tout souci

20i LB ROHÀN d'un JEUNE HOMME PÀUVEB.

de sa dignité, et comme une nymphe ivre de Raisin, elle remplissait le bocage des éclats de sa joie presque convulsive. Elle frappait dans ses mains à travers ses rires, criant d*une voix entrecoupée : — ^Bravo 1 bravo I monsieur de Bévallan I très-joli 1 délicieux I pittoresque I Salvator Rosa I

M. de Bévallan cependant avait fini par se hisser sur la terre ferme : se tournant alors vers les dames, il leur adressa un discours que le fracas de la chute ne permettait point d*entendre distinctement ; mais à ses gestes animés, aux mouvements descriptifs de ses bras et à Fair gauchement souriant de son visage, Âous pouvions comprendre qu*il nous donnait une explication apologétique de son désastre.

— Oui, monsieur, oui, reprit M"® Marguerite, continuant de rire avec Timplacable barbarie d'une femme, c'est un beau succès! un très-beau succès 1 Soye2 heureux I

Quand elle eut repris un peu de sérieuxi elle m'in«

LB EOMÀN d'un JEUNB HOMME PÀUVRB. 205

lerrogea sur les moyens de recouvrer la barque chavirée, qui par parenthèse est la meilleure de notre flottille. Je promis de revenir le lendemain avec des ouvriers et de présider au sauvetage ; puis nous nous acheminâmes gaiement à travers les prairies, dans la direction du château, tandis que M. de Bévallan, n*étent pas en costume de natation, devait renoncer k nous rejoindre, et s*enfonçait d*un air mélancolique derrière les rochers qui bordent Vautre rive.

SO août.

EnGn cette âme extraordinaire m*a livré le secret de ses orage». Je voudrais qu'elle l'eût gardé à jamais I

Dans les jours qui suivirent les dernières scènes que j'ai racontées. M"* Marguerite, comme honteuse des mouvements de jeunesse et de franchise auxquels elle s'était abandonnée un instant, avait laissé relom* ber plus épais sur son front son voile de fierté tristOi

206 LB lOKÀIf I>'U1I IBDNK HOMMB PÀUVBB.

de défiance et de dédain. Âa milieu des bruyants plaisirs» des fêtes» des danses qui se succédaient au château» elle passait comme une ombre» indifférente» glacée» quelquefois irritée. Son ironie s'attaquait avec une amertume inconcevable tantôt aux plus pures jouissances de Tesprit, à celles que donnent la contenu plattoû et Fétude, tantôt même aux sentiments les plus nobles et les plus inviolables. Si Ton citait devant elle quelque trait de courage ou de vertu, elle le retournait aussitôt pour y chercher la face de l'égoïsme: si Ton avait le malheur d'allumer en sa présence le plus faible grain d'encens sur l'autel de l'art, elle l'él^gBait d'un revers de main. Son rire bref» saccadé, redoutable» pareil sur ses lèvres à la moquerie d'un tfige tombé» s'acharnait à flétrir» partout où elle en voyait trace» les plus g^iéfevses facultés de l'âme buifitdne, l'enthousiasme et la passion. Cet étrange esprit de dénigrement prenait, je le remarquais» vi&è-vift de moi un caractère de persécution spéciale et

Ls roxàn o'oh iiuni bomhb paiivei. 807

de Yéritable hastilité. Je ne comprenais pas , et je ne comprends pas enc/ore trè$4)ien , comment j'araU pa mériter ces attentions particuli^^, car s'il est vrai que je porte en mon cœur la ferme religion des choses idéales et éternelles, et que la mort seule Ten puisse arracher (eh 1 grand Dieu I que me resterait-il , si je n*ayais cela I], je ne suis nullement enclin aux extases publiques , et mes admirations, comme mes amours» n'importuneront jamais personne. Mais j'avais beau observer avec plus de scrupule que jamais Tespëce de pudeur qui sied aux sentiments vrais , je n'y gagnais rien : j'étais suspect de poésie. On me prétait des chimères romanesques pour avoir le plaisir de les combattre, on me mettait dans les mains je ne sais quelle harpa ridicule pour se donner le divertissement d'en briser les cordes.

Bien que cette guerre déclarée à toux ce qui s'élève au-dessus des intérêts positifs et des sèches réalités de la vie ne fût pas un trait nouveau du caractère de

206 ' LE ROMAN d'un JBUNB HOMME PAUVRE.

M"* Marguerite, il s'était brusquement exagéré et envenimé au point de blesser les cœurs qui sont le plus attachés à cette jeune fille. Un jour M"» de Porhoët, fatiguée de cette raillerie incessante, lui dit devant moi : — Ma mignonne, il y a en voiis depuis quelque temps un diable que vous ferez bien d'exorciser le plus tôt possible ; autrement vous finiriez par former le saint trèfle avec M°»« Aubry et M"** de Saint-Cast, Je veux bien vous en avertir. Pour mon compte, je ne me pique pas d'être ni d'avoir été jamais une personne très-romanesque, mais j'aime à penser qu'il y a en^ core dans le monde quelques âmes capables de sentiments généreux : je crois au désintéressement, quand ce ne serait qu'au mien ; je crois même à l'héroïsme, car j'ai connu des héros. Déplus j'ai du plaisir à entendre chanter les petits oiseaux sous ma charmille, et à bâtir ma cathédrale dans les nuages qui passent. Tout cela peut être fort ridicule, ma charmante ; mais jWrai vous rappeler que ces iilus^ions sont les trésors

LB ROMAN d'un JBUNI HOHKI PàUVRB. 200

da pauvre, que monsieur et moi nous n'en avons point d'autres, et que nous avons la singularité de ne pas nous en plaindre.

Un autre jour, comme je venais de sul)ir avec mon impassibilité ordinaire les sarcasmes à peine déguisés de M"« Marguerite, sa mère me prit à part : — Monsieur Maxime, me dit-elle, ma fille vous tourmente un peu ; je vous prie de l'excuser. Vous devez remarquer que son caractère s'est altéré depuis quelque temps.

— Mademoiselle votre fille parait être plus préoccupée que de coutume.

— Mon Dieu! ce n'est pas sans raison; elle est sur le point de prendre une résolution très-grave, et c'est un moment où l'humeur des jeunes personnes est livrée aux brises folles.

Je pi'inclinai sans répondre.

— Vous êtes maintenant, reprit M"*« Laroque, un

ami de la famille; à ce titre, je vous serai obligée da

me dire ce que vous pensez de M. de Bévallan ?

SIO IB ROHAH D'UH iBUNB HOMHX PAUVEB.

— M. de Bévallan, madame, a, je crois, une Irèsbelle fortune, — un peu inférieure à h vôtre, — mais très-belle néannuâtts, cent cinquante mille francs de rer* envircn.

• d Oui ; mais comment jugez-vous sa personne, sofs caractère?

— Madame, M. de Bévallan est ce qu*on nomme un très-beau cavalier. Il ne manque pas d'esprit ; il passe pour lin galant homme.

— Mais croyez-vous qu*il rende ma fille heureuse?

— Je ne crois pas qu'il la rende malheureuse. Ce n*est pas une âme méchante.

— Que voulez-vous que je fasse, mon DieuT il ne me plait pas absolument ,... mais il est le seul qui ne déplaise pas absolument à Marguerite,... et puis il y 1 si peu d'hommes qui aient cent mille francs de rente. Vous comprenez que ma fille, dans sa position, D*a pas manqué de prétendants... Depuis deux ou trois ans, nous en sommes littéralement assiégés... Sh

L« lOHAH D'OW JBONB HOHlIS PÀtVRB. 211

bien ! il faut en finir... Moi, je suis malade,... je puis m*en aller d'un jour à l'autre... Ma fille resterait sans protection.... Puisque voilà un mariage où toutes les convenances se rencontrent, et que le monde approuvera certainement, je serais coupable de ne pas m'y prêter. On m'accuse déjà de souffler à ma fille des idées romanesques ; ... la vérité est que je ne lui souffle rien. Elle a une tête parfaitement à elle. Enfin qu'estce que vous me conseillez t

•^ Voulez-vous me permettre de vous demander quelle est l'opinion de M"« de Porhoët? C'est uç|p personne pleine de jugement et d'expérience, et qui de plus vous est entièrement dévouée.

— Eh 1 si j'en croyais M"« de Porhoët, j'enverrais M. de Bévallan très-loin... Mais elle en parle bien à son aise. M**® de Porhoët... Quand il sera parti, ce n'est pas elle qui épousera ma fille 1

— Mon Dieu, madame , au point de vue de la forlune, M. de Bévallan est certainement un parti rare,

212 LE &OKAN D*UN IBUNB BOKHX PAUVIK.

il ne faut pas vous le dissimuler » -^ et si vous tenez rigoureusement à cent mille livres de rente?...

— Mais je ne tiens pas plus à cent mille livres de rente qu'à cent sous, mon cher monsieur... Seulement il ne s*agit pas de moi, il s*agit de ma fille... Eh bien ! je ne peux pas la donqer à un maçon, n'est-ce pas? Moi, j*aurais assez aimé à être la femme d*un maçon ; mais ce qui aurait fail mon bonheur ne ferait peutêtre pas celui de ma fille. Je dois en la mariant con* sulter les idées généralement reçues, non les miennes.

— Eh bien ! madame, si ce mariage vous convient, et s*il convient pareillement à mademoiselle votre fille...

— Mais non,... il ne me convient pas,... et il ne convient pas davantage à ma fille... C*est un mariage,... mon Dieul c'est un mariage de convenance, voilà tout!

— Dois-je comprendre qu'il est tout à fait arrêté?

— Non, puisque je vous demande conseil. S'il l'é-

IB ROUAN d'un jbunb hokhb pàuvbb. 213 tait, ma fille serait plus tranquille... Ce sont ses hésitations qui la bouleversent, et puis...

M"® Laroque se plongea dans Tombre du petit dôme qui surmonte son fauteuil, et ajouta : — Avezvous quelque idée de ce qui se passe dans cette malheureuse tête?

— Aucune, madame.

Son regard étincelant se fixa sur moi pendant un moment. Elle poussa un soupir profond, et me dit d'un ton doux et triste : — Allez, monsieur... je ne TOUS retiens plus.

La confidence dont je renais d*ètre honoré m*avait causé peu de surprise. Depuis quelque temps, il étaiV visible que M"® Marguerite consacrait à M. de Bévallan tout ce qu'elle pouvait garder encore de sympathie pour rhumanitë. Ces témoignages toutefois portsuent plutdt la marque d'une préférence amicale que celle d'une tendresse passionnée. Il faut dire au reste que cette préférence s'explique. M. de Bévallan, que

214 IB ROVÀK d'un jeune HOMME PAUVRE.

j6 n'ai jamds aimé, et dont j*ai, malgré moi, dans cet pages, présenté la caricature plutôt que le portrait, réunit le plus grand nombre des qualités «»t des défauts qui enlërent habituellement le 6uflb*age des femmes* La modestie lui manque absolument ; mais c'est à merveille, car les femmes ne Taiment pas. Il a cette assurance spirituelle, railleuse et tranquille, que rien n*intimide, qui intimide facilement, et qui garantit partout à celui qui en est doué une sorte de domination et une apparence de supériorité. Sa taille élevée, ses grands traits, son adresse aux exercices physiques, sa renommée de coureur et de chasseur, 4ui prêtent une autorité virile qui impose au sexe timide. Il a enfin dans les yeux un esprit d'audace, d'entreprise et de conquête que ses ipœurs ne d6* mentent point, qui trouble les femmes et remue dans leurs âmes de secrètes ardeurs. Il est juste d'ajouter que de tels avantages n'ont en général toute leur prise que sur les cœurs vulgaires ; mais le cœur de M"* Mar-

LE &0MÀN B irir 9XUNE HOMMB PÀUVRI. 215

guérite, que j'avais été tenté d*abord, comme il arrive toujours, d'élever au niveau de sa beauté, semblait faite étalage, depuis qudque temps» de sentiments d'un (nrdfe très-médiocre, ^ je la croyais très-capable de subir, sans résistance comme sans enthousiasme, avec la froideur passive d'une imagination inerte, le chaurme de ce vainqueur banal et le joug subséque&t d'an mariage convenable.

De'toat cela il fallait bton prendre mon parti, et je le prenais plus facilement que je ne l'aurais cru possible UB mois plus tM, car j'avais employé tout mon courage à combattre tes premières tentations d*un amour que le bon sens et l'hoaneur réprouvaient également, et c^ même qui, sans le savoir, m'imposait ce combat, sans k savoir aussi m'y avait aidé puissamffl^it. 1^ elte n'avait pu mecacher sa beauté, elle m'avait dévoilé son flme, et la mienne s'était h demi referifi^. Faible malheur sans dout» pour te jeune nâfiofinairei mais bonheur véritable pour moil

216 LB ROMAN D'UN IBUNB HOMMB PàuVRB.

Cependant je fis un voyage à Paris, où m'appelaient les intérêts de M'^^' Laroque et les miens. Je revins il y a deux jours, et comme j'arrivais au château, on me dit que le vieux M. Laroque me demandait ^vec in* sistance depuis le matin. Je me rendis à la hâte dans son appartement. Dés qu'U m'aperçut, un pâle sourire effleura ses joues flétries ; il arrêta sur moi un regard où je crus lire une expression de joie maligne et de secret triomphe, puis il me dit de sa voix sourde et caverneuse :

— Monsieur I monsieur de Saint-Cast est morti Cette nouvelle, que le singulier vieillard avait teno à m'apprendre lui-même, était exacte. Dans la nuit précédente, le pauvre général de Saint-Cast avait été frappé d'une attaque d'apoplexie, et une heure plus tard il était enlevé à l'existence opulente et délicieuse qu'il devait à W* de Saint-Cast. Aussitôt l'événement connu au château. M""* Aubry s'était fait transporter dare dare chez son amie, et ces deux compagnoones,

LB aOMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE. 217

nous dit le docteur Desmarets, avaient tout le jour échangé sur la mort, sur la rapidité de ses coups, sur l'impossibilité de les prévoir ou de s'en garantir, sur l'inutilité des regrets, . qui ne ressuscitent personne, sur le temps qui console, une litanie d'idées originales et piquantes. Après quoi, s*étant mises à table, eUes avaient repris des forces tout dopcement — Allons I mangez, madame; il faut se soutenir. Dieu le veut, disait M"*» Aubry. Au dessert, M"« de Saint- Cast avait fait monter une bouteille d'un petit vin d'Espagne que le pauvre général adorait, en considération de quoi elle priait M*"® Aubry d'y goûter. M"*« Aubry refusant obstinément d'y goûter seule, M°*« de Saint-Cast s'était laissé persuader que Dieu voulait encore qu'elle prît un verre de vin d'Espagne avec une croûte. On n'avait point porté la santé du général.

Hier matin, M°« Laroque et sa fille, strictement vêtues de deuil, montèrent en voiture : je pris place

218 LB ROMAN d'un JBUNB HOMMB PAUY&B.

près d'elles. Nous étions rendus vers dix heures dans la petite ville voisine. Pendant que j'assistais aux

nérailles du général , ces dames se joignaient à Aubry pour former autour de la veuve le œrcle

circonstance. La triste cérémonie achevée, je regagnai la maison mortuaire, et je fus introduit, avec quelques familiers, dans le salon célèbre dont le mobilier coûte quinze mille francs. Au milieu d'un demi^ jour funèbre, je distinguai, sur un canapé de douze cents francs, l'ombre inconsolable de M"^® de Saint- Cast, enveloppée de longs crêpes, dont nous ne tarderons pas à connaître le prix. A ses côtés se tenait M"** Aubry, présentant l'image du plus grand affaissement physique et moral. Une demi-douzaine de parentes et d'amies complétaient ce groupe douloureux. Pendant que nous nous rangions en haie à l'autre extrémité du salon, il y eut un bruit de froissements de pieds et quelques craquements du parquet; puis un ittome silence régna de nouveau daas le maiiso*.

LE ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE 219

lée. De temps à autre seulement il s'élevait du canapé un soupir lamentable, que M""® Aubrj répétait aussitôt comme un écho fidèle.

Enfin parut un jeune hommo, qui s'était un peu attardé dans la rue pour prendre le temps d'achever un cigare qu'il avait allumé en sortant du cimetière. Comme il se glissait discrètement dans nos rangs, M°® de Saint-Cast l'aperçut.

— C'est vous, Arthur? dit-elle d'une voix pareille h un souffle.

— Oui, ma tante, dit le jeune homme, s'avançant en vedette sur le front de notre ligne.

— Eh bien! reprit la veuve du môme ton plaintif et tzralnant, c'est fini?

— Oui, ma tante, répondit d'un accent bref et délibéré le jeune Arthur, qui paraissait un garçon assez satisfait de lui-même.

Il y eut une pause, après laquelle M°»® de Saint- Cast tira du fond de son âme expirante cette

220 LB ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE.

nouvelle série de questions : — Était-ce bient

— Très-bien, ma tante, très-bien.

— Beaucoup de monde?

— Toute la ville, ma tante, toute la ville,

— La troupe?

— Oui, ma tante; toute la garnison, avec la musique.

H°^® de 3aint-Cast fit entendre un gémissement, et elle ajouta :

— Les pompiers?

— Les pompiers aussi , ma tante, très-certainement.

J'ignore ce que ce dernier détail pouvait avoir de particulièrement déchirant pour le cœur de M"« de Saint-Cast ; mais elle n'y résista point : une pâmoison subite, accompagnée d'un vagissement enfantin, appela autour d'elle toutes les ressources de la sensibilité féminine, et nous fournit l'occasion de nous esquiver. Je n'eus garde, pour moi, de n'en pas pro-

fiter. Il m'était insupportable de voir cette ridicule mégère exécuter ses hypocrites momeries sur la tombe de Thomme faible, mais bon et loyal, dont elle avait empoisonné la vie et très-vraisemblablement hâté la fin.

Quelques instants plus tard, M"'* Laroque me fil proposer de Uaccompagner à la métairie de Langoat, qui est située cinq ou six lieues plus loin dans la direction de la côte. Elle comptait y aller dîner avec sa fille : la fermière, qui a été la nourrice de M"« Marguerite, est malade en ce moment, et ces dames projetaient depuis longtemps de lui donner ce témoignage d'intérêt. Nous partîmes à deux heures de l'après-midi. C'était une des plus chaudes journées de cette chaude saison. Les deux portières ouvertes laissaient entrer dans la voiture les efiluves épais el brûlants qu'un ciel torride versait à flots sur les landes desséchées.

La conversation souffrit de la langueur de nos es-

222 LB ROMAIf d'un JEUNE HOMME PAUVRE.

prits. M"'^ Laroque, qui se prétendait en paradis et qui s*était enfin débarrassée de ses fourrures, restait plongée dans une douce extase. M"« Marguerite jouait de l'éventail avec une gravité espagnole. Pendant que nous gravissions lentement les côtes interminables de ce pays, nous voyions fourmiller sur les roches calcinées des légions de petits lézards cuirassés d'argent, et nous entendions le pétillement continu de$ ajoncs qui ouvraient leurs gaines mûres au soleil.

Au milieu d'une de ces laborieuses ascensions, une voix cria soudain du bord de la route : — Arrêtez, s'il vous plaît I — En même temps une grande fille aux jambes nues, tenant une quenouille à la main et portant le costume antique et la coiffe ducale des paysannes de cette contrée, franchit rapidement le fossé : elle culbuta en passant quelques moutons effarés, dont elle paraissait être la bergère, vint se camper avec une sorte de grâce debout sur le marchepied, et nous présenta dans le cadre de la portière sa

L« ROMAN B'UN IBUHB HOMMI PAUVRE. S23

figure brune, délibérée et souriante. — Excusez, mes* dames, dit-elle de ce ton bref et mélodieux qui caractérise l'accent des gens du pays ; me feriez-Yous bien le plaisir de me lire cela? — Elle tirait de son corsage une lettre pliée à Tancienne mode.

— Lisez, monsieur, me dit M"® Laroque en riant, et lisez tout haut, s'il y a lieu.

Je pris la lettre, qui était une lettre d*amour. Elle était adressée très-minutieusement à M"® Christine Oyadec, du bourg de ***, commune de ***, à la ferme de ***. L'écriture était d'une main fort inculte, mais qui paraissait sincère. La date annonçait que W^^ Christine avait regu cette missive deux ou trois semaines auparavant : apparemment la pauvre fille, ne sachant pas lire et ne voulant point livrer son secret à la malignité de son entourage, avait attendu que quelque étranger de passage, à la fois bienveillant et lettré, vint lui donner la clef de ce mystère qui lui brûlait le sein depuis quinze jours. Son œil

224 LE ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE.

bleu et largement ouvert se fixait sur moi avec un air de contentement inexprimable, pendant que je déchiffrais péniblement les lignes obliques de la lettre, qui était conçue en ces termes « Mademoiselle, c'est pour vous dire que depuis le jour où nous nous sommes parlé sur la lande après vêpres, mes intentions n'ont pas changé, et que je suis en peine des vôtres; mon cœur, mademoiselle est tout à vous; comme je désire que le vôtre soit tout à moi, et si ça est, vous pouvez bien être sûre et certaine qu'il n'y a pas âme vivante plus heureuse sur la terre ni au ciel que votre ami, — qui ne signe pas ; mais vous savez bien qui, mademoiselle. »

— Est-ce que vous savez qui, mademoiselle Christine? dis-je en lui rendant la lettre.

— Ça se pourrait bien, dit-elle en nous montrant ses dents blanches et en secouant gravement sa jeune tête illuminée de bonheur. Merci, mesdames et monsieur. — léUe sauta à bas du marchepied, et disparut

LB ROMAlf D UN JBUKB HOHHB PAUVRB. 225

bientôt dans le taillis en poussant vers le ciel les notes joyeuses et sonores de quelque chanson bretonne.

M** Laroque avait suivi avec un ravissement manifeste tous les détails de cette scène pastorale» qui caressait délicieusement sa chimère; elle souriait» eUe rêvait devant cette heureuse fille aux pieds nus» elle était charmée.' Cependant» lorsque M^* Ojadec fut hors de vue, une idée bizarre s*o£fJrit soudain à la pensée de M** Laroque : c^était qu*après tout elle n*eût pas trop mal fait de donner une pièce de cinq francs à la bergère» en outre de son admiration.

— Alain I cria-t-elle, rappelez-la.

— Pourquoi donc, ma mère? dit vivement M"« Marguerite, qui jusque-là n^avait paru accorder aucune attention à cet incident.

— Mais, mon enfant, peut-être cette fille ne comprend-elle pas parfadtement tout le plaisir que j*aurais » — et qu'elle devrait avoir elle-même , — à courir pieds nus dans la poussière : je crois conve-

ta*

^26 LE ROHÀlf D^Uir JEUNE HOMBIB PAUVRE.

Dable, à tout hasard, de lui laisser un petit souvenir.

— De l'argent ! reprit M"« Marguerite ; oh l ma mère, ne faites pas cela 1 Ne mettez pas d'argent dans le bonheur de cette enfant I

L'expression de ce sentiment raffiné, que la pauvre Christine, par parenthèse, n'aurait peut-être pas apprécié infiniment, ne laissa pas de m'étonner dans la bouche de M"® Marguerite, qui ne se pique pas en général de cette quintessence. Je crus même qu'elle plaisantait, bien que son visage n'indiquât aucune disposition à l'enjouement. Quoi qu'il en soit, ce caprice, plaisant ou non, fut pris très au sérieux par sa mère, et il fut décidé d'enthousiasme qu'on laisserait à cette idylle son innocence et ses pieds nus.

A la suite de ce beau trait. M"® Laroque, évidemment fort contente d'elle-même, retomba dans son extase souriante, et M"« Marguerite reprit son jeu d'éventail avec un redoublement de gravité. Une heure après, nous arrivions au terme de notre voyage.

LB ROMAIf D UH JEUNE HOMME PAUVRE. 227

Comme la plupart des fermes de ce pays, où les hauteurs et les plateaux sont couverts de landes arides, la ferme de Langoat est assise dans le creux d'un vallon que traverse un cours d'eau. La fermière, qui se trouvait mieux, s'occupa sans retard des préparatifs du dîner, dont nous avions eu soin d'apporter les principaux éléments. Il fut servi sur la pelouse naturelle d'une prairie, à l'ombre d'un énorme châtaignier. M"« Laroque, installée dans une attitude extrêmement incommode sur un des coussins de la voiture, n'en paraissait pas moins radieuse. Notre réunion, disait-elle, lui rappelait ces groupes de moissonneurs qu'on voit en été se presser sous l'abri des haies, et dont elle n'avait jamais pu contempler sans envie les rustiques banquets. Pour moi, j'aurais trouvé peutêtre en d'autres temps une douceur singulière dans l'étroite et facile intimité que ce repas sur l'herbe, comme toutes les scènes de ce genre, ne manquait pas d'établir entre les convives; mais j'éloignais avec un

228 LB ROMAN d'un JBUNB HOMBIB PàUVRB.

pénible sentiment de contrainte un charme trop sujet au repentir, et le pain de cette fugitive fraternité me semblait amer.

Comme nous finissions de dtner : — Êtes-vous quelquefois monté là-haut? me dit M°»® Laroque en désignant le sommet d'une colline très-élevée qui dominait la prairie.

— Non, madame.

— Ohl mais, c'est un tort. On a de là un très-bel horizon. Il faut voir cela. Pendant qu'on attellera, Marguerite va vous y conduire; n'est-ce pas, Marguerite?

— Moi, ma mère? Je n'y suis allée qu'une fois, et il y a longtemps... Au reste, je trouverai bien. Venez, iUonsieur, et préparez-vous à une rude escalade.

Nous nous mîmes aussitôt, M"® Marguerite et mol, à gravir un sentier très-raide qui serpentait sur le flanc de la montagne, en perçant çà et là un bouquet de bois. La jeune fille s'girrôtait de temps à autre dans

son ascension légère et rapide, pour regarder si je la suivais, et, un peu haletante de sa course, elle me souriait sans parler. Arrivé sur la lande nue qui formait le plateau, j'aperçus à quelque distance une église dé village dont le petit clocher dessinait sur le ciel ses vives arêtes. — C'est là, me dit ma jeune conductrice en accélérant le pas. — Derrière Téglise était un cimetière eûclos de murs. Elle en ouvrit la porte, et se dirigea péniblement, à travers les hautes herbes et les ronces traînantes qui encombraient le champ de repos, vers une espèce de perron en forme d'hémicycle qui en occupe l'extrémité. Deux ou trois degrés disjoints par le temps et ornés assez singulièrement de sphères massives conduisent sur une étroite plateforme élevée au niveau du mur; une croix en granit

se dresse au centre de l'hémicycle.

M"® Marguerite n'eut pas plutôt atteint la plateforme, et jeté un regard dans l'espace qui s'ouvrait alors devant elle, que je la vis placer obliquement sa

230 LB ROMAN d'un JBUNB HOMSB FAUYRB.

main au-dessus de ses yeux, comme si elle éprouvait un subit éblouissement. Je me hâtai de la rejoidre. — Ce beau jour, approchant de sa an, éclairait de ses dernières splendeurs une scène vaste, bizarre et sublime, que je n'oublierai jamais. En face de nous, et & une immense profondeur au-dessous du plateau, s'étendait à perte de vue une sorte de marécage parsemé de plaques lumineuses, et qui offrait Taspect d'une terre à peine abandonnée par le reflux d'un déluge. Cette large baie s'avançait jusque sous nos pieds au sein des montagnes échancrées. Sur les bancs de sable et de vase qui séparaient les lagunes intermittentes, une végétation confuse de roseaux et d'herbes marines se teignait de mille nuances, également sombres et pourtant distinctes, qui contrastaient avec la surface éclatante des eaux. Â chacun de ses pas rapides vers l'horizon, le soleil illuminait ou plongeait dans l'ombre quelques-uns des nombreux lacs qui marquetaient le golfe à demi desséché : il sem-

blait puiser tour à tour dans son écrin c.éleste les plus précieuses matières, l'argent, Tor, le rubis, le diamant, pour les faire étinceler sur chaque point de celte plaine magnifique. Quand l'astre toucha le terme de sa carrière, une bande vaporeuse et ondée qui bordait au loin la limite extrême des marécages s'empourpra soudain d'une lueur d'incendie, et garda un moment la transparence irradiée d'un nuage que sillonne la foudre. J'étais tout entier à la contemplation de ce tableau vraiment empreint de la grandeur divine, et que traversait, comme un rayon de plus, le souvenir de César, quand une voix basse et comme oppressée murmifra près de moi : — Mon Dieu ! que c'pst beau ! J'étais loin d'attendre de ma jeune compagne celte effusion sympathique. Je me retournai vers elle avec l'empressement d'une surprise qui ne diminua point quand l'altération de ses traits et le léger tremblement de ses lèvres m'eurent attesté la sincérité profonde de son admiration.

— Vous avouez que c'est beau? lui dis-je.

Elle secoua la tête; mais au même instant deux larmes se détachaient lentement de ses grands yeux : elle les sentit couler sur ses joues, fit un geste de dépit; puis, se jetant tout à coup sur la croix de granit, dont la base lui servait de piédestal, elle l'embrassa de ses deux mains, appuya fortement sa tête contre la pierre, et je l'entendis sangloter convulsivement.

Je ne crus devoir troubler par aucune parole le cours de cette émotion soudaine, et je m'éloignai de quelques pas avec respect. Après un moment, la voyant relever le front et replacer d'une main distraite ses cheveux dénoués, je me rapprochai.

— Que je suis honteuse I murmura-t-elle.

— Soyez heureuse plutôt, et renoncez , croyezmoi, à dessécher en vous la source de ces larmes; çlle est sacrée. D'ailleurs vous n'y parviendrez jamais.

— Il le faut! s'écria le jeune fille avec une sorte de

LB eomàn d'un jbunb hommb pàuveb. 233

violence. Au reste, c'est fait! Cet accès n'a été qu'une surprise... Tout ce qui est beau et tout ce qui est aimable... je veux le haïr, — je le hais I

— Et pourquoi? grand Dieu!

Elle me regarda en face, et ajouta avec un geste de fierté et de douleur indicibles : — Parce que je suis belle, et que je ne puis être aimée I

Alors, comme un torrent longtemps contenu qui rompt enfin ses digues, elle continua avec un entraînement extraordinaire : — C'est vrai pourtant I — Et elle posait la main sur sa poitrine palpitante. — Dieu avait mis dans ce cœur tous les trésors que je raille, que je blasphème à chaque heure du jour 1 Mais quand il m'a infligé la richesse, ah 1 il m'a retiré d'une main ce qu'il me prodiguait de l'autre 1 A quoi bon ma beauté, à quoi bon le dévouement, la tendresse, l'enthousiasme, dont je me sens consumée 1 Ah 1 ce n'est pas à ces charmes que s'adressent les hommages dont tant de lâches m'importunent I Je le devine, — je le

234 LB ROMAN d'un JIiUNS HOMME PAITVRV.

sais, — je le sais tropl Et si jamais quelque &me iésintéressfée, généreuse, héroïque, m'airaait pour ce que je suis, non pour ce que je vaux... je ne le saurais pas. . . je ne le croirais pas 1 La défiance toujours I voilà ma peine, — mon supplice 1 Aussi cela est résolu... je n'aimerai jamais 1 Jamais je ne risquerai de répandre dans un cœur yih indigne, vénal, la pure passion qui brûle mon cœur. Mon âme mourra vierge dans mon sein t... Eh bien t j*y suis résignée; mais tout ce qui est beau, tout ce qui fait rêver, tout ce qui me parle des cieux défendus, tout ce qui agite en moi ces flammes inutiles, — je l'écarté, je le hais, je n'en veux pasi — Elle s'arrêta, tremblante d'émotion; puis, d'une voix plus basse : — Monsieur, reprit-elle, je n'ai pas cherché ce moment,... je n'ai pas calculé mes paroles,... je ne vous avais pas destiné toute cette confiance; mais enfin j'ai parlé, vous savez tout,... et si jamais j'ai pu blesser votre sensibilité, maintenant je crois que vous me pardonnez.

LB ROMAN D'UN JBUNB HOMHB PAtVRB. 335

Elle me tendit sa main. Quand ma lèvre se posa sur cette main tiède et encore humide de larmes, il me sembla qu'une langueur mortelle descendait dans mes veines. Pour Marguerite, elle détourna Ja tête, attacha un regard sur l'horizon assombri, puis, descendant lentement les degrés : — Partons, dit-elle.

Un chemin plus long, mais plus facile que la rampe Bscarpée de la montagne, nous ramena dans la cour le la ferme, sans qu'un seul mot eût été prononcé pâtre nous. Hélas! qu'aurais-je dit? Plus qu'un autre ^tais suspect. Je sentais que chaque parole échappée de mon cœur trop rempli n'eût fait qu'élargir encore la distance qui me sépare de cette âme ombrageuse — et adorable I

La nuit déjà tombée dérobait aux yeux les traces de notre émotion cotnmune. Nous partîmes. M"® Laroque, après nous avoir encore exprimé le contentement qu'elle* emportait de cette journée, se mit à y rêver. M"® Marguerite, invisible et immobile dans

236 te ROMAN d'un jeune HOMME PÀUVRI.

l'ombre épaisse de la voiture, paraissait endormie comme sa mère ; mais quand un détour de la route laissait tomber sur elle un rayon de pâle clarté, ses yeux ouverts et fixes témoignaient qu'elle veillait silencieusement en tète à tête avec son inconsolable pensée. Pour moi, je puis à peine dire que je pent^ais : une étrange sensation, mêlée d'une joie profonde et d'une profonde amertume, m'avait envahi U^ut entier, et je m'y abandonnais comme on s'abandonne quelquefois à un songe dont on a conscience e^ dont on n'a pas la force de secouer le charme.

Nous arrivâmes vers minuit. Je descendis de voiture à l'entrée de l'avenue pour gagner mon logis par le plus court chemin à travers le parc. Comme je m'engageais dans une allée obscure, un faible bruit de pas et de voix rapprochés frappa mon oreille, et je distinguai vaguement deux ombres dans les ténèbres. L'heure était assez avancée pour justifier la précaution que je pris de demeurer caché dans l'épais-

LE ROMAN d'un JBUNE HOMME PAUVRE. 237

scur du massif, et d'observer ces rôdeurs nocturnes. Hs passèrent lentement devant moi : je reconnus M"® Hélouin appuyée sur le bras de M. de Bévallan. Au même instant, le roulement de la voiture leur donna l'alarme, et après un serrement de main ils se séparèrent à la hâte, M"® Hélouin s*esquivant dans la direction du château, et Tautre du cdté des bois.

Rentré chez moi, et encore préoccupé de cette rencontre, je me demandai avec colère si je laisserais M. de Bévallsm poursuivre librement ses amours en partie double, et chercher en même temps dans la même maison une fiancée et une maîtresse. Assurément je suis trop de mon âge et de mon temps pour ressentir contre certaines faiblesses la haine vigoureuse d'un puritain, et je n'ai pas l'hypocrisie de l'affecter ; mais je pense que la moralité la plus libre et la plus relâchée sous ce rapport admet encore quelques degrés de dignité, d'élévation et de délicatesse. On marche {»lus ou moins droit dans ces cliemms de

^3ii LE ROMAN D'UN JEUNE QOMME PAUVRE.

traverse. Avant tout, Texcuse de l'amour, c'est d'amer, et la profusion banale des tendresses de M. de Bévallan en exclut toute apparence d'entraînement et de passion. De telles amours ne sont plus même des fautes ; elles n*en ont pas la valeur morale : ce ne sont que des calculs et des gageures de maquignon hébété. Les divers incidents de cette soirée, se rapprochant dans mon esprit, achevaient de me prouver à quel point extrême cet homme était indigne de la main et du cœur qu'il osait convoiter. Cette union serait monstrueuse. Et cependant je compris vite que je ne pouvais user, pour en rompre le d^sein, des armes que le hasard venait de me livrer. La meilleare fin ne saurait justifier des moyens bas, et il n'est pas de délation honorable. Ce mariage s'accomplira donci Le ciel laissera tomber une des plus nobles créatures qu'il ait formées entre les bras de ce froid libertin I Il souffrira cette profanation ! — Hélas I il en souffre tant d'autres I

LB ROMAN d'un JEUNS HOMMB PAUVRE. 239

Puis je cherchai à concevoir par quel égarement de fausse raison cette jeune fille avait choisi cet homme entre tous. Je crus le deviner. M. de Bévallan est fort riche : il doit apporter ici une fortune à peu près égale à celle qu'il y trouve, cela paraît être une sorte de garantie ; il pourrait se passer de ce surcroît de richesse : on le présume plus désintéressé parce qull est moins besoigneux. Triste argument I méprise énorme que de mesurer sur le degré de la fortune le degré de vénalité des caractères I les trois quarts du temps, Tavidité s'enfle avec l'opulence, — et les plus mendiants ne sont pas les plus pauvres !

N'y, avatt-il cependant aucune apparence que M"« Marguerite pût d'elle-même ouvrir les yeux sur l'indignité de son choix, et trouver dans quelque inspiration secrète de son propre cœur le conseK qu'il m'était défendu de lui suggérer? Ne pouvait-il s'élever tout à coup dans œ cœur un sentiment nouveau, inatt^du, qui vint souffler sur les vaines réso-

lutioDs de la raison et les mettre h néant? Ce sentiment même n'était-il pas né déjà, et n'en' avais-je pas recueilli des témoignages irrécusables ? Tant de caprices bigarres, d*hésitations, de combats et de larmes dont j'avais été depuis quelque temps Tobjet ou le témoin, dénonçaient sans doute une raison chancelante et peu maîtresse d'elle-même. Je n'étais pas enfin assez neuf dans la vie pour ignorer qu'une scène comme celle dont le hasard m'avait rendu dans cette soirée même le confident et presque le complice, — si peu préméditée qu'elle puisse être, — n'éclate point dans une atmosphère d'indifférence. De telles émotions, de tels ébranlements supposent deux âmes déjà troublées par un orage commun, ou qui vont l'être. .

Mais s'il était vrai, si elle m'aimait, comme il était trop certain que je l'aimais, je pouvais dire de cet amour ce qu'elle disait de sa beauté : « A quoi bon I » car je ne pouvais «opérer qu'il eût jamais assez da

LE ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE. 241

force pour triompher de la défiance éternelle qui est le travers et la vertu de cette noble fille, défiance dont mon caractère, j'ose le dire, repousse l'outrage, mais que ma siti^ation, plus que celle de tout autre, est faite pour inspirer. Entre ces terribles ombrages et la réserve plus grande qu'ils me commandent, quel miracle pourrait combler l'abîme T

Et enfin, ce miracle, même intervenant, daignâtelle m'offrir cette main pour laquelle je donnerais ma . vie, mais que je ne demanderais jamais, notre union serait-elle heureuse? Ne devrais-je pas craindre tôt ou tard dans cette imagination inquiète quelque sourd réveil d'une défiance mal étouffée? Pourrais-je me défendre moi-môme de toute arrière-pensée pénible au sein d'une richesse empruntée? Pourrais-je jouir sans malaise d'un amour entaché d'un bienfait? Notre rôle de protection vis-à-vis des femmes nous est si formellement imposé par tous les sentiments d'honneur, qu'il ne peut être interverti un seul instant,

242 LB ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE.

même en toute probité, sans qu'il se répande sur nous je ne sais quelle ombre douteuse et suspecte. A la vérité, la richesse n'est pas un tel avantage qu'il ne puisse trouver en ce monde aucune espèce de compensation, et je suppose qu'un homme qui apporte à sa femme, en échange de quelques sacs d'or, un nom qu'il a illustré, un mérite éminent, une grande situation, un avenir, ne doit pas être écrasé de gratitude ; mais, moi, j'ai les mains vides, je n'ai pas plus d'avenir que de présent ; de tous les avantages que le monde apprécie, je n'en ai qu'un seul : mon titre, et je serais très-résolu à ne le point porter, afin qu'on ne

pût dire qu'il est le prix marché. Bref, je recevrais tout et ne donnerais rien : un roi peut épouser une

bergère, cela est généreux et charmant, et on l'enfé-

licite à bon droit; mais un berger qui se laisserait

épouser par une reine, cela n'aurait pas tout à fait

aussi bonne figure.

J'ai- passé la nuit à rouler toutes ces choses dam

LB ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE. 343

mon pauvre cerveau, et à chercher une conclusion que je cherche encore. Peut-^tre devrais-je sans retard quitter cette maison et ce pays. La sagesse to voudrait. Tout ceci ne peut bien finir. Que de morteV chagrins on s'épargnerait souvent par une seule mi^ nute de courage et de décision 1 Je devrais du moins Mre accablé de tristesse, jamais je n'en dus si belle occasion. Eh bien I je ne puis I... Au fond de mon -esprit bouleversé et torturé, il y a une pensée qui domine tout, et qui me remplit d'une allégresse surhumaine. Mon âme est légère comme un oiseau du cieh Je revois sans cesse, je verrai toujours ce petit cimetière, cette mer lointaine, cet immense horizon, et sur ce radieux sommet cet ange de beauté baigné de pleurs divins ! Je sens encore sa main sous ma lèvre ; je sens ses larmes dans mes yeux, dans mon cœur 1 Je Taime! Eh bien 1 demain, s'il le faut, je prendrai une résolution. . . Jusque-là, pour Dieu ! qu'on me laisse en repos. Depuis longtemps, je n'abuse pasdu bonheur...

244 LB ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE.

Cet amour, j'en mourrai peut-être : je veux en vivre en paix tout un jour I

so août.

Ce jour, ce jour unique que jMmploraîs, ne m'a pas été donné. Ma courte faiblesse n'a pas attendu longtemps l'expiation, qui sera longue. Comment Tavaisje oublié? Dans l'ordre moral, comme dans l'autre, ily a des lois que nous ne transgressons jamais impunément, et dont les effets certains forment en ce monde l'intervention permanente de ce qu'on nomme la Providence. Un homme faible et grand, écrivant d'une main presque folle l'évangile d'un sage, disait de ces passions mêmes qui firent sa misère, son opprobre et son génie : « Toutes sont bonnes, quand on en reste le maître; toutes sont mauvaises, quand on s'en laisse assujettir. Ce qui nous est défendu par la nature, c'est

d'étendre nos attachements plus loin que nos forces; ce qui nous est défendu par la raison, c'est de vouloir ce que nous ne pouvons obtenir ; ce qui nous est défendu par la conscience n'est pas d'être tentés, mais de nous laisser vaincre aux tentations. Il ne dépend pas de nous d'avoir où de n'avoir pas de passions; il dépend de nous de régner sur elles. Tous les sentiments que nous dominons sont légitimes ; tous ceux qui nous dominent sont criminels... N'attache ton cœur qu'à la beauté qui ne périt point ; que ta condition borne tes désirs; que tes devoirs aillent avant tes passions ; étends la loi de la nécessité aux choses mo« raies ; apprends à perdre ce qui peut t'étre enlevé ; apprends à tout quitter quand la vertu l'ordonne 1 » Oui, telle est la loi: je la connaissais; je l'ai violée ; je suis puni. Rien de plus juste.

J'avais h peine posé le pied sur le nuage de ce fol amour, que j'en étais précipité violemment, et j'ai à peine recouvré, après cinq jours, le courage néces-

S46 LB ROMAN D'UN JBUNE HOHMB PADVAB.

saire pour retracer les circonstances presque ridicules de ma cbute.— M»* Laroque et sa fille étaient parties dès le matin pour aller faire une visite nouvelle à M"»* de Saint-Cast et ramener ensuite M"»« Aubry. Je trouvai M"* Hélouin seule au château. Je lui apportais un trimestre de sa pension : car, bien que mes fonctions me laissent en général tout à fait étranger à la tenue et à la discipline intérieures de la maison, ces dames ont désiré, par égard sans doute pour M"« Caroline comme pour moi, que ses appointements et les miens fussent payés exceptionnellement de ma main. La jeune demoiselle se tenait dans le petit boudoir qui est contigu au salon. Elle me reçut avec une douceur pensive qui me toucha. J'éprouvais moimême eh ce moment cette plénitude de c^uf qui dispose à la confiance et à la bonté. Je résolus, en vrai don Quichotte, de tendre une main secourable à cette pauvre isolée. — Mademoiselle, lui dis-je tout à coup, vous m'avez retiré votre amitié, mais la mienne

LB ROMAN d'un JBUNB HOMMB PÀUVRB. 347

VOUS est restée tout entière ; me permettez-vous de vous en donner une preuve?

Elle me regarda, et murmura un oui timide.

— Eh bien I ma pauvre enfant, vous vous perdez. Elle se leva brusquement. — Vous m'avez vue cette

nuit dans le parc ! s'écria-t-elle.

— Oui, mademoiselle.

— Mon Dieu! — Elle fit un pas vers moi. — Monsieur Maxime, je vous jure que je suis une honnête fille I

— Je le crois, mademoiselle; mais je dois vous dire que dans ce petit roman, très-innocent sans doute de votre part, mais qui Test peut-être moins de l'autre, vous aventurez très-gravement votre réputation et votre repos. Je vous supplie d*y réfléchir, et je vous supplie en même temps d'être bien assuré que personne autre que vous n'entendra jamais un mot de ma bouche sur ce sujet.

J*allais me retirer : elle s'affaissa sur ses genoux

près d'un canapé, et éclata en sanglots, le front appuyé sur ma main, qu'elle avait saisie. J'avais vu couler, il y avait peu de temps, des larmes plus belles et plus dignes ; cependant j'étais ému. — Voyons, ma chère demoiselle, lui dis-je... Il n'est pas trop tard, n'est-c€ pas? — Elle secoua la tête avec force. — Eh bien 1 ma chère enfant, prenez courage. Nous vous sauverons, allez. Que puis-je faire pour vous, voyons? Y a-t-il entre les mains de cet horarrr&sguelque ' gage, quelque lettre que je puisse lui redemahder de votre part? Disposez de moi comme d'un frère.

Elle quitta ma main avec colère. — Ah I que vous êtes durl dit-elle. Vous parlez de me sauver,... c'est vous qui me perdez ! Après avoir feint de m'aimer, vous m'avez repoussée,... vous m'avez humiliée, désespérée... Vous êtes la cause unique de ce qui arrive 1

— Mademoiselle, vous n'êtes pas juste: je n'ai jamais feint de vous aimer; j'ai eu pour vous une

LB ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE. 249

affection très-sincère, que j'ai encore. J'avoue que votre beauté, votre esprit, vos talents, vous donnent parfaitement le droit d'attendre de ceux qui vivent près de vous quelque chose de plus qu'une fraternelle amitié ; mais ma situation dans le monde, les devoirs de famille qui me sont imposés, ne me permettaient pas de dépasser cette mesure vis-à-vis de vous sans manquer h toute probité. Je vous dis franchement que je vous trouve charmante, et je vous assure qu'en tenant mes sentiments pour vous dans la limite que la loyauté me commandait, je n'ai pas été sans mérite. Je ne vois rien là de fort humiliant pour vous : ce qui pourrait à plus juste titre vous humilier, mademoiselle, ce serait de vous voir aimée très-résolûment par un homme très-résolu à ne pas vous épouser.

Elle me jeta un mauvais regard.— Qu'en savezvous? dit-elle. Tous les hommes ne sont pas des coureurs de fortunes 1

— Âh ! est-ce que vous seriez une méchante petite

250 Ll ROMÀlf d'un JIUNB HOMME PAUVR8.

personne, mademoiselle Hélouin? lui dis-je ayec beaucoup de calme. Cela étant, j*ai Thonneur de tous saluer.

— Monsieur Maxime 1 s'écria-t-elle en se précipitant tout à coup pour m*arréter. Pardonnez-moi I ayez pitié de moi ! Hélas I comprenez-moi, je suis si malheureuse I Figurez-vous donc ce que peut être la pensée d'une pauvre créature comme moi, à qui on a eu la Qruauté de donner un cœur, une âme, une intelligejQce,... et qui ne peut user dé tout cela que pour souffrir... et pour bair I Quelle est ma vie? quel est mon avenir t Ma vie, c'est le sentiment de ma pauvreté, exalté sans cesse par tous les rafSnements du luxe qui m'entoure I Mon avenir, ce sera de regretter ^ de pleurer un jour amèrement cette vie

même — cette vie d'esclave tout odieuse qu'elle est !... Vous parlez de ma jeunesse, de mon esprit, de mes talents... Ah! je voudrais n'avoir jamais eu d'autre talent que de casser des pierres sur les routes 1 Je

LE ROMAN d'un JBCNE HOMME. PAUVRE. 251

serais plus heureuse!... Mes talents, j'aurai passé le meilleur temps de ma vie à en parer une autre femme, pour qu'elle soit plus belle, plus adorée et plus insolente encore I... Et quand le plus pur de mon sang aura passé dans les veines de cette poupée, elle s'en ira au bras d'un heureux époux prendre sa part des plus belles fêtes de la vie, tandis que moi, seule, vieille, abandonnée, j'irai mourir dans quelque coin avec une pension de femme de chambre...

Qu'est-ce que j'ai fait au ciel pour mériter cette

destinée-là, voyons? Pourquoi moi plutôt que ces femmes ? Est-ce que je ne les vanx pas ? Si je suis si mauvaise, c'est que le malheur m*a ulcérée, c'est que l'injustice m'a noirci l'âme... J'étais née comme elles, — plus qu'elles peut-être, — pour être bonne, aimante, charitable... Ehl mon Dieu, les bienfaite coûtent peu quand on est riche, et la bienveillance est facile aux heureux ! j'étais à leur place, et elles ^ la mienne, elle» me haïraient. — comme je les

haisi — On n'aime pas ses maîtres I... Ahl cela est horrible, ce que je vous dis, n'est-ce pas? Je le sais bien, et c'est ce qui m'achève... Je sens mon abjection, j'en rougis,... et je la garde! Hélas I vous allez me mépriser maintenantplus que jamais, monsieur,... vous que j'aurais tant aimé si vous l'aviez souffert ! vous qui pouviez me rendre tout ce que j'ai perdu, l'espérance, la paix, la bonté, l'estime de moi-même I... Ahl il y a eu'un moment où je me suis cru sauvée,... où j'ai eu pour la première fois une pensée de bonheur, d'avenir, de fierté... Malheureuse 1... — Elle s'était emparée de mes deux mains ; elle y plongea sa tête, au milieu de ses longues boucles flottantes, et pleura follement.

— Ma chère enfant, lui dis-je, je comprends icux que personne les ennuis, les amertumes de votre condition; mais permettez-moi de vous dire que vous y ajoutez beaucoup en nourrissant dans votre cœur les tristes sentiments que vous venez de

LB ROMAN d'un JBUNI HOMMB PAUYRB. 2Ô3

m'exprimer. Tout ceci est fort laid, je ne vous lo cache pas, et vous finiriez par mériter toute la ri gueur de votre destinée; mais, voyons, votre imacination vous exagère singulièrement cette rigueur. Quant à présent, vous êtes traitée ici, quoi que vous en disiez, sur le pied d*une amie, et dans l'avenir jo ne vois rien qui empêche que vous ne sortiez de celte maison, vous aussi, au bras d*un heureux époux. Pour moi, je vous serai toute ma vie reconnaissant de votre affection ; mais, je veux vous le dire encore une fois pour en finir à jamais avec ce sujet, j'ai des devoirs auxquels j'appartiens, et je ne veux ni ne puis me marier.

Elle me regarda tout à coup. — Même avec Mar* guérite t dit-elle.

— Je ne vois pas ce que le nom de M"* Harguerilc vient faire ici.

Elle repoussa d'une main ses cheveux, qui inondaient son visage, et tendant l'autre vers moi par un

254 LS ROMAN i>*DN JIDUI HOUllK PAUVRI.

geste de menace :— ypu$ Taimez 1 clit-elle d'jine voix sourde, ou plutôt vous aipiez im dot; mais tou$ ne Taurez pas 1 -^ Mademoiselle H^ouin I

— Ah I reprit-elle, vous êtes passaWemept mM si vous avez cru abuser une (emme qui avait la folii de vous aimer 1 Je U^ clairement dans vos n^ang^yres, allez l D'ailleurs je sais qui vous êtes,.. J^ n'étais pas loin quand M"* de Porhoët a transmis ^ V*^* Lvoque votre politique confidence,,.

— Comment I vous écoute^ au^^ portes, madeoiQir sellet

— Je me soucie peu de yos putragas,.. P'ailleors. je me vepgerai, et bientôt... Ab I vous êtes assurément fort habile, monsieur de Champcey 1 et je vous fais mon compliment... Vous avç^j; joué k merveille le petit rôle de désintéressement et de réserve que votre ami Laubépin n'a pas manqué de vous recommander en TOUS envoyant ici,.. Il savait h qui vous avi^ aQ^re^f

LI ROMAN d'un JEUNE HOMIIE PAUVEB. 355

Il connaissait assez la ridicule manie de cette fille I Vous croyez déjà tenir votre proie, n'est-ce pas t De beaux millions, dont la source est plus ou moins pure, dit-oïi, mais qui seraient fort propres toutefois à re^ crépir un marquisat et à redorer un écusson... Eh bien 1 vous pouvez dès ce moment y renoncer,... car je vous jure que vous ne garderez pas votre masque un jour de plus, et voici la main qui vous Farrachera 1

— Mademoiselle Hélouin, il est grandement temps de mettre fin à cette scène, car n«us touchons au mélodrame. Vous m'avez fait beau jeu pour vous prévenir sur le terrain de la délation et de la calomnie ; mais vous pouvez y descendre en pleine sécurité, car je vous donne ma parole que je ne vous y suivrai pas. Làdessus, je suis votre serviteur.

Je quittai cette infortunée avec un profond sentiment de dégoût, mais aussi de pitié. Quoique j'eusse toujours soupçonné que Torganisation la mieux douée dût être, en proportion même de ses dons, irritée et

256 LB ROMÂlf D*Ulf JEUNE HOMME PAUYÎI.

faussée dans la situation équivoque et mortifiante qu'occupe ici M^^* Hélouin, mon imagination n'avait pu plonger juqu*au fond de Tabtme plein de fiel qui venait de s'ouvrir sous mes yeux. Certes, — quand on y songe, — on ne peut guère concevoir un genre

d'existence qui soumette une âme humaine à de plus venimeuses tentations, qui soit plus capable de développer et d'aiguiser dans le cœur les convoitises de l'envie, de soulever à chaque instant les révoltes de l'orgueil, d'exaspérer toutes les vanités et toutes les jalousies naturelles de la femme. Il n'y a pas à douter que le plus grand nombre des malheureuses filles que leur dénûment et leurs talents ont vouées à cet emploi, si honorable en soi, a'échappent par la modération de leurs sentiments, ou, avec l'aide de Dieu, par la fermeté de leurs principes, aux agitations déplorables dont M"* Hélouin n^avait pas su se garantir; mais l'épreuve est redoutable. Quant à moi, la pensée m'était venue quelquefois que ma sœur pouvait être des-

Ll ROMAN d'un JEUNE nOMllE PAUVRE. 25*7

tiuée par nos malhears à entrer dans quelque riche famille en qualité d'institutrice : je fis serment alors, elque avenir qui nous fût réservé, de partager pluavec Hélène dans la plus pauvre mansarde le pain plus amer du travail que de la laisser jamais s'asseoir au festin empoisonné de cette opulente et haineuse servilité.

Cependant, si j'avais la ferme détermination de laisser le champ libre à M"® Hélouin, et de n'entrer, à aucun prix, de ma personne, dans les récriminations d'une lutte dégradante, je ne pouvais envisager sans inquiétude les conséquences probables do la guerre déloyale qui venait de m'étre déclarée. J'étais évidemment menacé dans tout ce que j'ai de plus sensible, dans mon amour et dans mon honneur. Maîtresse du secret de ma vie et du secret de mon cœur, mêlant avec l'habileté perfide de son sexe la vérité au mensonge, M"* Hélouin pouvait aisément présenter ma conduite sous un jour suspect, tourner contre moi

258 LE ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE.

jusqu^aux précautions , jusqu'aux scrupules de ma délicatesse, et prêter à mes plus simples allures la couleur d'une intrigue préméditée. Il m'était impossible de savoir avec précision quel tout elle donnerait

à sa* malveillance ; mais je me fiais à elle pour être

assuré qu'elle ne se tromperait pas sur le choix des moyens. Elle connaissait mieux que personne les points faibles des imaginations qu'elle voulait frapper. Elle possédait sur l'esprit de M"® Marguerite et sur celui de sa mère l'empire naturel de la dissimulation sur la franchise, de l'astuce sur la candeur; elle jouissait auprès d'elles de toute la conflance qui natt d'une longue habitude et d'une intimité quotidienne, et ses maîtres, pour employer son langage, n'avaient garde de soupçonner, sous les dehors d'enjouement gracieux et -d'obséquieuse prévenance dont elle s'enveloppe avec un art consommé, la frénésie d'orgueil et d'ingratitude qui ronge cette âme misérable. D était trop vraisemblable qu'une main aussi sûre et

LB HOMAN D*UH JBOIfB HOMMB PAtVRB. 259

-aussi savante verserait ses poisons avec plein succès dans des cœurs ainsi préparés. Â la vérité M"^ Hélouin pouvait craindre, en cédant à son ressentiment, de replacer la main de M"« Marguerite dans celle de H. de Bévallan et de hâter un hymen qu! serait la ruine de sa propre ambition ; mais je savais que la haine d*une femme ne calcule rien/et qu'elle hasarde tout. Je m'attendais donc, de la part de celle-ci, à lia plus prompte comme à la plus aveugle des ven* geances, et j'avais raison.

Je passai dans une pénible anxiété les heures que j*avai8 vouées à de plus douces pensées. Tout ce que la dépendance peut avoir de plus poignant pour une âme fière, le soupçon de plus amer pour une conscience droite, le mépris de plus navrant pour un cœur qui aime, je le sentis. L'adversité, àans Aies plus mauvais jours , ne m'avait jamais servi une coupe mieux remplie.. J'essayai cependant de travailler c^mme de coutume^ Vers cinq heures, je me rendis

260 Ll ftOMAlf B'UN JBUNB HOMME PAUVRE.

au château. Ces dames étaient rentrées dans Taprësmidi. Je trouvai dans le salon M"* Margu^ile, M"« Aubry et M. de Bévallan, avec deux ou trois hôtes de passage. M"« Marguerite partil ne pas sV percevoir de ma présence : elle continua de s'entretenir avec M. de Bévallan sur un ton d'animation qui n'était pas ordinaire. Il était question d'un bal improvisé qui devait avoir lieu le soir même dans un château voisin. Elle devait s'y rendre avec sa mère, et elle pressait M. de Bévallan de les y accompagner: celui-ci s'en excusait, en alléguant qu'il était parti de chez lui le matin avant d'avoir reçu l'invitation, et que sa toilette n'était pas convenable. M"® Marguerite, insistant avec une coquetterie affectueuse et empressée dont son interlocuteur lui-même semblait surpris, lui dit qu'il avait certainement encore le temps de retourner chez lui, de s'habiller et de revenir les prendre. On lui garderait un bon petit dlnw. M. de Bévallan objecta que tous ses chevaux de voi-

LE ROKAN d'un JBUNB HOUMB PAUVRE 261

lure étaient sur la litière, et qu'il ne pouvait revenir à cheval en toilette de bal : — Eh bien ! reprit M"« Marguérite, on va vous conduire dans Taméricaine. — En même temps elle dirigea pour la première fois ses yeux sur moi, et me couvrant d'un regard où je vis éclater la foudre : — Monsieur Odiot, dit-elle d'une voix de bref commandement, allez dire qu'on attelle I

Cet ordre setvile était si peu dans la mesure de ceux qu'on a coutume de m'adresser ici, et qu'on peut me croire disposé à subir, que l'attention et la curiosité des plus indifférents en furent aussitôt éveillées, n se fit un silence embarrassé: M. de Bévallan jeta un coup d'œil étonné sur W^* Marguerite, puis il me regarda, prit un air grave et se leva. Si l'on s'attendait à quelque folle inspiration de colère, il y eut déception. Certes les insultantes paroles qui venaient de tomber sur moi d'une bouche si belle, si aimée, — et si barbare, — avaient fait pénétrer le froid de la mort jusqu'aux sources profondes de ma vie, et je doute

262 LI tOVAN D'UH IBUNB HOKMB ^AUV&B.

qu'une lame d*acier, se frayant passage à travers mon cœur, m*eût causé une pire sensation ; mais jamais je ne fus si calme. Le timbre dont se sert habituellement M"*« Laroque pour appeler ses gens était sur une table à ma portées j*y appuyai le doigt. Un domestique entra presque aussitôt. — Je crois, lui dis-je, que M"« Marguerite a des ordres à. vous donner. — Sur ces mots qu'elle avait écoutés avec une sorte de stupeur, la jeune fille fit violemment de la tête un signe négatif et congédia le domestique. J'avais grande hâte de sortir de ce salon, où j'étouffais ; mais je ne pus me retirer devant l'attitude provocante qu'affectait alors M. deBévallan.

— Ma foi t murmura- t-il, voilà quelque chose d'assez particulier I

Je feignis de ne pas l'entendre. M*^ Marguerite lui dit deux mots brusques à voix basse. — Je m'incline, mademoiselle, reprit-il alors d'un ton plus élevé; qu'il me soit permis seulement d'exprimer le regret

LS lOltAlf D'tJfr JkUNB HOMMB FAUVftB. 263

sincère que j'éprouve de n'avoir pas le droit d'intervenir ici.

Je me levai aussitôt.— Monsieur de Bêvallan, dis-je en me plaçant à deux pas de lui, ce regret est tout à fait superflu, car si je n'ai pas cru devoir obéir aux ordres de mademoiselle, je suis entièrement aux vôtres,... et je vais les attendre.

— Fort bien, fort bien, monsieur ; rien de mieux, répliqua M. de Bêvallan en agitant la main avec grâce pour rassurer les femmes.

Nous nous saluâmes, et je sortis.

Je dfnai solitairement dans ma tour, servi, suivant l'usage, par le pauvre Alain, que les rumeurs de Fantichambre avaient sans doute instruit de ce qui s*était passé, car il ne cessa d'attacher sur moi des regards la- Tientables, poussant par intervalles de profonds soupirs et observant, contre sa coutume, tin silence morne. Seulement, sur ma demande, il m'apprit que ces dames avaient décidé qu'elles n'iraient pas au bal ce soir-là.

261 LB ftOKAll d'un JBUNB HOMKI PAIIVIB.

Mon bref repas terminé, je mis un peu d'ordre dans mes papiers et j'écrivis deux mots à H. Laubépin. A toutes prévisions, je lui recommandais Hélène. L'idée de l'abandon où je la laisserais en cas de malheur me navrait le cœur, sans ébranler le moins du monde mes immuables principes. Je puis m'abuser, mais j'ai toujours pensé que l'honneur, dans notre vie moderne, domine toute la hiérarchie des devours. Il supplée aujourd'hui à tant de vertus à demi effacées dans les consciences, à tant de croyances à demi mortes, il joue, dans l'état de noire société, un rôle tellement tutclaire, qull n'entrera jamais dans mon esprit d'en affaiblir les droits, d'en discuter les arrêts, d'en subordonner les obligations. L'honneur, dans son caractère indéfini, est quelque chose de supérieur à la loi et à la morale: on ne leluisonne pas, on le sent. C*e&t uno religion. Si nous n'avons plus la folie de la croix» gardons la folie de l'honneur I

Au surplus, il n'y a pas de sentir^çn^ prçfondémççt

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enlré dans l*âme humaine qoi ne soit» si Ton y pense, sanctionné par la raison. Mieux vaut, à tout risque, une fille ou une femme seule au monde que protégée par un frère ou par un mari déshonoré.

J'attendais d'un instant à Tautre un message de M. de Bévallan. Je m'apprêtais à me rendre chez le percepteur du bourg, qui est un jeune officier blessé en Crimée, et à réclamer son assistance, quand on heurta à ma porte. Ce fut M. de Bévallan lui-même qui entra. Son visage exprimait, avec une faible nuance d'embarras, une sorte de bonhomie ouverte et • Joyeuse.

— Monsieur, me dit-il pendant que je le considérais avec une assez vive surprise, voilà une démarche un peu irréguliëre; mais, ma foi! j'ai des états de service qui mettent. Dieu merci, mon courage à l'abri du soupçon. D'autre part, j'ai lieu d'éprouver ce soir un contentement qui ne laisse aucune place chez moi à l'hostilité ou à ia rancune. Enfin j'obéis à des ordres

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qui doivent m*étr6 plus sacrés que jamais. Bref, je

viens vous tendre la main.

Je le saluai avec gravité, et je pris sa main. ' — Maintenant, ajouta-t-il en s'asseyant, me voilà

fort à l'aise pour m'acquitter de mon ambassade. M"* Marguerite vous a tantôt, monsieur, dans no moment de distraction, donné quelques instructions qui assurément n'étaient pas de votre ressort. Votre susceptibilité s'en est émue très-justement, nous le re^ connaissons, et ces dames m'ont chargé de vous f^re accepter leurs regrets. Elles seraient désespérées que ce malentendu d'un instant les privât de vos bons offices, dont elles apprécient toute la valeur, et rompit des relations auxquelles elles attachent un prix infini. Pour moi, monsieur, j'ai acquis ce soir, à ma grande joie, le droit de joindre mes instances à ceUes de ces dames : les vœux que je formais depuis longtemps viennent d'être agréés , et je vous serai personnelle* ment obligé de ne tous les souvenirs

ht fiOÉJLff D'tJJT JfetNB Home PÀUVAB. 26hf

henreux de cette soirée celui d*une.séparatioti qui serait à la fois préjudiciable et douloureuse à la famille dans laquelle j'ai l'honneur d'entrer.

— Monsieur, lui dis-je, je ne puis qu'être très-sensible aux témoignages que tous voulez bien me rendre au nom de ces dames et au vôtre. Vous me pardonnerez de n'y pas répondre immédiatement par une détermination formelle qui demanderait plus de li« berté d'esprit que je n'en puis avoir encore.

— Vous me permettrez au moins, dit M. de Bévallan, d'emporter une bonne espérance... Voyons, monsieur, puisque l'occasion s'en présente, rompons donc à jamais l'ombre de glace qui a pu exister entre nous deux jusqu'ici. Pour mon compte, j'y suià très-disposé. D'abord M"« Laroque, sans se dénantir d'un secret qui ne lui appartient pas, ne m'a point laissé ignorer que les circonstances les plus honorables pour vous se cachent sous l'espèce de mystère dont vous vous entourez. Ensuite je vous dois une recon-^

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naissance particulière : je sais que vous avez été consuite récemment au sujet de mes prétentions à la main e M"* Laroque, et que j'ai eu à me louer de votre appréciation.

— Mon Dieu, monsieur, je ne pense pas avoir mérité..,

— Ohl je sais, reprit-il en riant, que vous n'avez

pas abondé follement dans mon sens; mais enfin TOUS ne m'avez pas nui. J'avoue même que vous avez fait preuve d'une sagacité réelle. Vous avez dit que si H^*" Marguerite ne devait pas être absolument heureuse avec moi, elle ne serait pas non plus mal* heureuse. Eh bien, le prophète Daniel n'aurait pas mieux dit. La vérité est que la chère enfant ne serait absolument heureuse avec personne, puisqu'elle ne trouverait pas dans le monde entier un mari qui lui parlât en vers du matin au soir... Il n'y en a pas I Je ne suis pas plus qu'un autrede ce calibre-là, j'enconviens ; mais, — comme vous m'avez fait encore Thon-

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