A MES ENFANTS
€ Le nom que je vous lègue, et que j'ai honoré, n'est pas le mien. Mon père se nommait Savage. Il était
LI ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE. 307
régisseur d'une plantation considérable sise dans File, française alors, de Sainte-Lucie, et appartenant à une riche et noble famille du Dauphiné, celle des Champcey d'Hauterive. En 4793, mon père mourut, et j'héritai, quoique bien jeune encore, de la confiance que les Champcey avaient mise en lui. Vers la fin de cette année funeste, les Antilles françaises furent prises par les Anglais, ou leur furent livrées par les colons insurgents. Le marquis de Champcey d'Hauterive (Jacques- Auguste), que les ordres de la convention
n'avaient pas encore atteint , commandait alors la frégate la Thétis , qui croisait depuis trois ans dans ces mers. Un assez grand nombre des colons français répandus dans les Antilles étaient parvenus à réaliser leur fortune, chaque jour menacée. Ils s'élaient entendus avec le commandant de Champcey pour organiser une flottille de légers transports sur laquelle ils avaient fait passer leurs biens, et qui devait entreprendre de se rapatrier, sous la protection
d08 LB ROUAN d'un jeune HOMMB PàUYRB.
des canons de la Thétis. Dès longtemps, en prévision de désastres imminents-, j'avais reçu moi-même Tordre et le pouvoir de vendre à tout prix la plantalion que j'administrais après mon père. Dans la nuit du \ 4 novembre 1793, je montais seul dans un canot à la pointe du Morne-au-Sable, et je quittais furtivement Sainte-Lucie, déjà occupée par Tennemi. J'emportais en papier anglais et en guinées le prix que j'avais pu retirer de la plantation. M. de Champcey, grâce à la connaissance minutieuse qu'il avait acquise de ces parages, avait pu tromper la croisière anglaise et se réfugier dans la passe difficile et inconnue du Gros-Ilet. Il m'avait ordonné de l'y rallier cette nuit même, et il n'attendait que mon arrivée à bord pour sortir de cette passe avec la flottille qu'il escortait, et mettre le cap sur France. Dans le trajet, j'eus le maiheur de tomber aux mains des Anglais. Ces maîtres en trahison me donnèrent le choix d'être fusillé surle-champ, ou de leur vendre, moyennant le jmilIioD
LE ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE. 309
dont j*élais porteur et qu'ils m'abandonnaient, le secret de la passe où s'abritait la flottille. J'étais jeune» la tentation fut trop forte; une demi-heure plus tard, la Thétis était coulée, la flottille prise, et M. de Champcey grièvement blessé. Une année se passa, une année sans sommeil. Je devenais fou. Je résolus de faire payer à FAnglais maudit les remords qui me déchiraient. Je passai à la Guadeloupe, je changeai de nom je consacrai la plus grande partie du prix de mon forfait à Tachât d'un brick armé, et je courus sus aux Anglais. J'ai lavé pendant quinze ans dans leur sang et dans le mien la tache que j'avais faite, dans une heure de faiblesse, au pavillon de mon pays. Bien que ma fortune actuelle ait été acquise, pour plus des trois quarts, dans de glorieux combats, l'origine n'en reste pas moins ce que j'ai dit.
» Revenu en France dans ma vieillesse, je m'informai de la situation des Champcey d'Hauterive : elle était heureuse et opulente. Je continuai (te me taire.
310 LE ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE.
Que mes enfants me pardonnent ! Je n'ai pu trourer le courage, tant que j'ai vécu, de rougir devant eux; mais ma mort doit leur livrer ce secret, dont ils useront suivant les inspirations de leur conscience. Pour moi, je n'ai qu'une prière à leur adresser : il y aura Mt ou tard une guerre finale entre la France et sa voisine d'en face; nous nous haïssons trop; on aura beau faire, il faudra que nous les mangions on qu'ils nous mangent! Si cette guerre éclatait du vivant de mes enfants ou de mes petits-enfants, je désire qu'ils fassent don à l'État d'une corvette armée et équipée, à la seule condition qu'elle se nommera la Savage, et qu'un Breton la commandera. A chaque bordée qu'elle enverra sur la rive carthaginoisoi mes os tressailliront d'ai^ dans ma tombe I
B24;hard Savage, dit Laroque. »
Les souvenirs aue réveilla soudain dans mon esprit
LB ROMAN d'un JSUNB HOMME PAUVRE. 311
la lecture de cette confession effroyable m*en confirmèrent rexactitude. J*ayais entendu conter vingt fois par n\pn père, avec un mélange de fierté et d'amer^ tume, le trait de la vie de mon aïeul auquel il était fait allusion. Seulement on croyait dans ma famille que Richard Savage, dont le nom m'était parfaitement présent, avait été k victime et non le promoteur de la trahison ou du hasard qui avait livré le commandant de la Théiis.
Je m'expliquai dès ce moment les singularités qui m'avaient souvent frappé dans le caractère du vieux marin, et en particulier son attitude pensive et timide vis-à-vis de moi. Mon père m'avait toujours dit que j*étai8 le vivant portrait de mon aïeul, le marquis Jacques, et sans doute quelques lueurs de cette ressemblance pénétraient de temps à autre, à travers les nuages de son cerveau» jusqu'à la conscience troublée du vieillard.
A peine maître de cette révélation, je tombai dans
312 Ll ROMAN d'un JBUKB HOMIIE PÀUTtl.
une horrible perplexité. Je ne pouvais, pour mon compte, éprouver qu'une faible rancune contre cet infortuné, chez lequel les défaillances du sens#noral avaient été rachetées par une longue vie de repentir et par une passion de désespoir et de haine qui ne manquait point de grandeur. Je ne pouvais même respirer sans une sorte d'admiration le souffle sauvage qui animait encore les lignes tracées par cette main coupable, mais héroïque. Cependant que devais-je faire de ce terrible secret? Ce qui me saisit tout d'abord, ce fut la pensée qu'il détruisait tout obstacle entre Marguerite et moi, que désormais cette fortune qui nous avait séparés devait être entre nous un lien presque obligatoû:e, puisque moi seul au monde ja pouvais la légitimer en la partageant. A la vérité ca secret n'était point le mien, et quoique le plus innocent des hasards m'en eût instruit, la stricte probité exigeait peut-être que je le laissasse arriver à son heure entre les mains auxquelles il était destiné; mais
quoi! en attendant ce moment, Tirréparable allait s'accomplir 1 Des nœuds indissolubles allaient être serrés ! La pierre du tombeau alFait tomber pour jamais sur mon amour, sur mes espérances, sur mon cœur inconsolable 1 Et je le souffrirais quand je pouvais Tempêcher d'un seul mot I Et ces pauvres femmes elles-mêmes, le jour où la fatale vérité viendrait rou- , gir leurs fronts, partageraient peut-être mes regrets, mon désespoir I Elles me crieraient les premières : — Ah ! si vous le saviez, que n'avez-vous parlé I
Eh bien I non I ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, s'il ne tient qu'à moi, la honte ne rougira ces deux nobles fronts. Je n'achèterai point mon bonheur au prix de leur humiliation. Ce secret qui n'appartient qu'à moi, que ce vieillard, muet désormais pour toujours, ne peut plus trahir lui-même, ce secret aest plus : la flamme l'a dévoré.
J'y ai bien pensé. Je sais ce que j'ai osé faire. C'était là un testament, un acte sacré, et je l'ai détruit. De
314 LE ROMÀlf d'un jeune HOÉHE PAUVRE.
plus il ne devait pas profiter à moi seul. Ha sœur, qui m'est confiée, y pouvait trouver une fortune, et sans son avis je Tai replongée de ma main dans la pauvreté. Je sais tout cela; mais deux âmes pures, élevées et fières ne seront pas écrasées et flétries sous le fardeau d'un crime qui leur fut étranger. Il y avait là un principe d'équité qui m'a paru supérieur à toute justice littérale. Si j'ai commis un crime à mon tour, j'en répondrai 1... Mais cette lutte m'a broyé, je n'en puis plus 1
I octobre.
M. Laubépin était enfin arrivé hier dans la soirée.
Il vint me serrer la main. Il était préoccupé, brusque et mécontent. Il me parla brièvement du mariage qui
se préparait. — Opération fort heureuse, dit-il, combinaison fort louable à tous égards, où la nature et la société trouvent à la fois les garanties qu'elles ont
LE romàk d'un JBUNB HOMMB PÀUVRB. 315
droit d'exiger en pareille occurrence. Sur quoi, jeune homme, je vous souhaite une bonne nuit, et je vais m*occuper de déblayer le terrain délicat des conventions préliminaires, afin que le char de cet liymen intéressant arrive au but sans cahots.
On se réunissait dans le salon aujourd'hui à une
heure de l'après-midi, au milieu de l'appareil et du concours accoutumés, pour procéder à la signature du contrat. Je ne pouvais assister à cette fête, et j'ai • béni ma blessure qui m'en épargnait le supplice. J'écrivais h ma petite Hélène, à qui-je m'efforce plus que jamais de vouer mon âme tout entière, quand, vers trois heures, M. Laubépin et M"® de Porhoët sont entrés dans ma chambre. M. Laubépin, dans ses fréquents voyages à Laroque , ne pouvait manquer d'apprécier les vertus de ma vénérable amie, et il s'est formé dès longtemps entre ces deux vieillards un attachement platonique et respectueux dont le docteur Desmarets s'évertue vainement à dénaturer
316 LE ROMAN d'un JEUNE h6mME PAUVRE.
le caractère. Après un échange de cérémonies, de saints et de révérences interminables, ils ont pris les sièges que je leur avançais, et tous se sont mis à me considérer avec un air de grave béatitude.— Eh bien l ai-je dit, c'est terminé?
— C'est terminé l ont-ils répondu à l'unisson.
— Cela s'est bien passé ?
— Très-bien, a dit M"° de Porhoët.
— A merveille, a ajouté M. Laubépin. Puis après une pause : — Le Bévallan est au diable !
— Et la jeune Hélouin sur la même route, a repris M"® de Porhoët.
J'ai poussé un cri de surprise: — Bon Dieu!
qu'est-ce que c'est que tout celât
— Mon ami, a dit M. Laubépin, l'union projetée présentait tous les avantages désirables, et elle aurait assuré, à n'en point douter, le bonheur commun des conjoints, si le mariage était une association purement commerciale ; mais il A'en est point ainsi. Mon
LB ROMAN d'un JEUNE BOMUE PAUVRE. 317
devoir, lorsque mon concours a été réclamé dans cette circonstance intéressante, était donc de consulter te penchant des cœurs et la convenance des caraclères, non moins que la proportion des fortunes. Or j'ai cru observer dès Fabord que Thymen qui se préparait avait l'inconvénient de ne plaire proprement à personne, ni à mon excellente amie M"« Laroque, ni à l'aimable fiancée, ni aux amis les plus éclairés de ces dames, à personne enfin, si ce n'est peut-être au fiancé, dont je me souciais très-médiocrement. 11 est vrai (je dois cette remarque à M"« de Porhoët), il est vrai, dis-je, que le fiancé est gentilhomme...
— Gentleman, s'il vous plaît I a interrompu M"« de Porhoët d'un accent sévère.
^^ Gentleman i a repris M. Laubépin, acceptait l'amendement; mais c'est une espèce de gentlemcv^ qui ne me va pas.
— Ni à moi, a dit M"« de Porhoët. Ce sont doô drôles de ceUe esnèce. des palefreniers sans mœur?
318 LE ROHAir D*nir jbune homme pauvre.
comme celui-ci, que nous vîmes au siècle dernier, , sous la conduite de M. le duc de Chartres d'alors, sortir des écuries anglaises pour préluder h la révolution.
— Oh ! sUls n'avaient fait que préluder à la révolution, dit sentencieusement M. Laubépin, on leu pardonnerait.
— Je vous demande un million d'excuses, mon cher monsieur; mais parlez pour vous î Au reste, il ne s'agit pas de cela ; veuillez continuer.
— Donc, a repris M. Laubépin, voyant qu'on allait généralement à cette noce comme à un convoi mortuaire, je cherchai quelque moyen à la fois honorable et légal, sinon de rendre à M. de Bévallan sa parole, du moins de l'engager à la reprendre. Le procédé était d'autant plus licite, qu'en mon absence M. de Bévallan avait abusé de l'inexpérience de mon excellente amie M"»» Laroque et de la mollesse de mon "confrère du bourg voisin pour se faire assurer des avantages
LB ROHÀN D*UN JIUNB HOHMB PÀUVRB. 319
exorbitants. Sans m'écarter de la lettre des conventions, je réussis à en modifier sensiblement Tesprit. Toutefois l'honneur et la parole donnée m'imposaient des limites que je ne pus franchir. Le contrat, malgré tout, restait eucore suflSsamment avantageux pour qu'un homme doué de quelque hauteur d'âme et animé d'une véritable tendresse pour la future pût l'accepter avec confiance. M. de Bévallan serait-il cet homme? Nous dûmes en courir la chance. Je vous avoue que je n'étais pas sans émotion lorsque j'ai commencé ce matin, en face d'un imposant auditoire, la lecture de îet acte irrévocable.
— Pour moi, a interrompu M"« de Porhoët, je n'arais plus une goutte de sang dans les veines. La première partie du contrat faisait même une part si belle à l'ennemi, que j'ai cru tout perdu.
— Sans doute, mademoiselle; mais, comme nous le disons entre augures , c'est dans la queue qu'est le venin, in cauda venenum! Il était plaisant, mon
320 LE ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE.
ami, de voir la mine de M. de Bévallan et celle de mon confrère de Rennes qui l'assistait, lorsque je suis venu
, brusquement à démasquer mes batteries. Ils se sont d'abord regardés en silence, puis ils ont chuchoté entre eux, enfin ils se sont levés, et, s'approchanl
. de la table devant laquelle je siégeais, ils m'ont demandé à voix basse des explications.
— Parlez haut, s'il vous plaît, messieurs, leur ai-je dit : il ne faut point de mystère ici. Que voulez-vous ?
Le public commençait à prêter l'oreille. M. de Bévallan, sans hausser la voix, m'a insinué que ce contrat était une œuvre de méfiance. \
— Une œuvre de méfiance, monsieur I ai-je repris du ton le plus élevé de mon organe. Que prétendezvous dire par là? Est-ce contre M"® Laroque*, contre moi, ou contre mon confrère ici présent, que vous dirigez cette étrange imputation ?
^— Chut 1 silence ! point de bruit ! a dit alors le notaire de Rennes de l'accent te plus discret ; mais»
LE ROMAN d'un JBUNB HOMHB PAUVIIB.
voyons : il était convenu d'abord que le régime dotât serait écarté...
— Le régime dotal, monsieur? Et où voyez-vous qu'il soit question ici du régime dotal t
— Allons, mon confrère, vous savez bien que vous le rétablissez par un subterfuge I
— Subterfuge^ mon confrère? Permettez-moi, comme à votre ancien, de vous engagera rayer ce mot de votre vocabulaire I
— Mais enfin, a murmuré M. de Bévallan, on me lie les mains de tous côtés ; on me traite comme un petit garçon.
— Comment, monsieur? Que faisons-nous donc ici à celte heure, selon vous ? est-ce un contrat ou un testament? Vous oubliez que M™* Laroque est vivante, que monsieur son père est vivant, que vous vous ma riez, monsieur, que vous n'héritez pas,... pas encore, monsieur ! un peu de patience, que diable I
Sur ces mots, M"° .Marguerite s'est levée. — En
322 LB ROMAN D'UN JBCIIE HOMME PAUVEB.
voilà assez, a-t-elle dit. M. Laubépin, jetez ce contrat au feu. Ma mère, faites rendre à monsieur ses présents. — Puis elle est sortie d*un pas de reine outragée. M™*» Laroque Ta suivie. En même temps je lançais le contrat dans la cheminée.
— Monsieur, m'a dit alors M. de Bévallan d*un ton menaçant, il y a là une manœuvre dont j'aurai le secret !
— Monsieur, je vais vous le dire, ai-je répondu. Une jeune personne qui s'estime elle-même avec une juste fierté avait conçu la crainte que votre recherche ne s'adressât uniquement à sa fortune ; elle a voulu s'en assurer : elle n'en doute plus. J'ai l'honneur de vous saluer.
— Là-dessus, mon ami, je suis allé retrouver ces dames, qui m'ont, ma foi 1 sauté au cou. Un quart d'heure après, M. de Bévallan quittait le château avec mon confrère de Rennes. Son départ et sa disgrâce ont eu pour effet inévitable de déchaîner contre lui
toutes les langues des domestiques, et son impudente intrigue avec M"« Hélouin a bientôt éclaté. La jeune demoiselle, déjà suspecte à d'autres titres depuis quelque temps, a demandé son congé, et on ne le lui a pas refusé. Il est inutile d'ajouter que ces dames lui assurent une existence honorable... Eh bieni mon garçon , qu'est-ce que vous dites de tout cela ? Est-ce que vous souffrez davantage? Vous êtes pâle comme un mort...
La vérité est que ces nouvelles inattendues avaient soulevé en moi tant d'émotions à la fois heureuses et pénibles, que je me sentais près de perdre connaissance.
M. Laubépîn qui doit repartir demain dès Taurore, est revenu ce soir m'adresser ses adieux. Après quelques paroles embarrassées de part et d'autre : — Ah ç^\ mon cher enfant, m'a-t-il dit. .je ne tous interroge pas sur ce qui se .passe icii mais si voa# aviez
besoin par hasard d'un confident et d*un conseiller, je vous demanderais la préférence.
Je ne pouvais, en effet, m'épancher dans un cœur plus ami, ni plus sûr. J'ai fait au digne vieillard un
récit détaillé de toutes les circonstances qui ont marqué, depuis mon arrivée au château, mes relations particulières avec M"« Marguerite. Je lui ai même lu quelques pages de ce journal pour mieux lui préciser l'état de ces relations, et aussi Tétat de mon âme. A part enfin le secret que j'avais découvert la veille dans les archives de H. Laroque, je ne lui ai rien caché.
Quand j'ai eu terminé, M. Laubèpin, dont le front était devenu très-soucieux depuis un moment, a repris la parole : — Il est inutile de vous dissimuler, mon ami, m'a-t-il dit, qu'en vous envoyant ici, je préméditais de vous unir avec M"« Laroque. Tout a réussi d'abord au gré de mes vœux. Vos deux cœurs, qui, selon moi, sont dignes l'un de l'autre, n'ont \^:\
Ll ROMAN D*Ulf JBUNI HOMMI PÀUVRI. 325
se rapprocher sans s*entendre ; mais ce bizarre érénement, dont la tour d'Elyen a été le théâtre romantique, me déconcerte tout à fait, je tous Tavoue. Que diantre I mon jeune ami, sauter par la fenêtre, au risque de tous casser le cou, c'était, permettez-mo. de TOUS le dire, une démonstration très-sulBsante de TOtre désintéressement; il était très-superflu de join* dre à cette démarche honorable et délicate le serment solennel de ne jamais épouser cette pauTre enfant à moins d*éTentualités qu'il est absolument impossible d'espérer. Je me Tante d'être liomme de ressources, mais je me reconnais entièrement incapable de tous donner deux cent mille francs de rente ou de les Oter à M"« Laroquel
— Eh bieni monsieur, conseillez-moi. Tai confiance en TOUS plus qu'en moi-même, car je sens que la mauTaise fortune, toujours exposée au soupçon, a pu irriter chez moi jusqu'à Texcès les susceptibilités, de Fhonneur. Parlez. M'engagez-Tous à oublier le
896 Ll lOHiR B'OR IIQIIB HOMH PAUVRE.
serment indiscret, mais solennel pourtant, qui en ce moment me sépare seul» je le crois, du bonheur que fous aviez rêvé pour votre fils d*adoptionf
U. Laubépin s*est levé ; ses épais sourcils se sont abaissés sur ses yeux, il a parcouru la chambre à grands pas pendant quelques minutes ; puis, s*arr6tant devant moi et me saisissant la main avec force : — Jeune homme, m'a-t-il dit, il est vrai, je vous aime comme mon enfant ; mais, dût votre cœur se brisa*, et le mien avec le vôtre, je ne transigerai pas^ avec mes principes. Il vaut mieux outre-pass^ Thon* neur que de rester en deçà : en matière de serments, tous ceux qui ne nous sont pas demandés sous la pointe du couteau ou à la bouche d'un pistolet, il ne faut pas les faire, ou il faut les tenir* Voilà mon avis.
— C'est aussi le mien. Je partirai demain aviec
vous.
— Non, Maxime, demeurez encoi'e quelque t^npe
LB lOHlR d'un JBUNI HOMMB PAUVRE. 327
ici. Jene crois pas aux miracles, mais je crois à Dieu, qui souffre rarement que nous périssions par nos vertus... Donnons un délai à la Providence... Je sais que je vous demande un grand effort de courage, mais je le réclame formellement de votre amitié. Si dans un mois vous n*avez point reçu de mes nouvelles, eh bien, vous partirez*
Il m*a embrassé, et m'a laissé la conscience tranquille, l'âme désolée.
12 octobre.
Il y a deux jours, j*ai pu sortir de ma retraite et me rendre au ch&teau. Je n'avais pas vu M"* Marguerite depuis l'instant de notre séparation dans la tour d'Elven. Elle était seule dans le salon quand j'y entrai : en me reconnaissant, elle fit un mouvement involontaire conime $our se lever; puis elle resta
328 LB ROMAN D*IJN JEUNE HOMME PÀUVRI.
immobile, et son visage se teignit soudain d*une pourpre ardente. Cela fut contagieux, car je sentis que je rougissais moi-môme jusqu'au front. — Com-> ment allez-vous, monsieur? me dit-elle en me tendant la main, et elle prononça ces simples paroles d'un ton de voix si doux, si humble, — hélas I si tendre» —que j'aurais voulu me mettre à deux genoux devant elle. Cependant il fallut lui répondre sur le ton d'une politesse glacée. Elle me regarda douloureusement, puis elle baissa ses grands yeux d'un air de
résignation et reprit son travail.
Presque au même instant, sa mère la fit appeler auprès de son grand-père, dont l'état devenait trës- Àlarmant. Depuis plusieurs jours, il avait perdu la voix et le mouvement; la paralysie l'avait envahi presque tout entier. Les dernières lueurs de la vie intellectuelle s'étaient éteintes ; la sensibilité persistait seule avec la souffrance. On ne pouvait doutif que la fin du vieillard ne fût proche; mais la vie
LB ROHAN d'un JBURB HOMHB PàUVRB. 329
avait pris trop fortement possessoin de ce cœur énergique pour s*en détacher sans une lutte obstinée. Le docteur avait prédit que Tagonie serait longue. Cependant, dès la première apparition du danger, M"* Laroque et sa fille avaient prodigué leurs forces et leurs veilles avec Tabnégation passionnée et Fen* train de dévouement qui sonl la vertu spéciale et la. gloire de leur sexe. Avant-hier dans la soirée, elles succombaient à la lassitude et à la fièvre ; nous nous offrîmes, H. Desmarets et moi, pour les suppléer auprès de M. Laroque pendant la nuit qui comment çait. Elles consentirent à prendre quelques heures de repos. Le docteur, très-fatigué lui-même, ije tarda pas à m'annoncer qu'il allait se jeter sur un lit dans la pièce voisine. — Je ne suis bon à rien id, me ditil; l'affaire est faite. Vous voyez, il ne souffre même pi us, le pauvre bonhomme!... C'est un état de lé^ Ihargie qui n*a rien de désagréable... Le réveil sera la mort... Ainsi on peut être tranquille. S; vous
830 LB ROMÀH d'un JEUHB HOMMB PÂUVIIB.
remarquez quelque changement, vous m'appellerez ; mais je ne crois pas que ce soit ayant demain. Je crëye de sommeil, moi, en attendant! —H fit entendre un bftillement sonore, et sortit. Son langage, sa tenue en face de ce mourant, m'avaient choqué. C'est pourtant un excellent homme; mais pour rendre à la mort le respect qui lui est dû, il ne faut pas voir seulement la matière brute qu'elle dissout, il faut croire au principe immortel qu'elle dégage.
Demeuré seul dans la chambre funèbre, je m'assis vers le pied du lit, dont on avait relevé les rideaux, et j'essayai de lire à la clarté d^une lampe qui était posée près de moi sur une petite table. Le livre me tomba des mains : je ne pouvais penser qu'à la singulière combinaison d'événements qui, après tant d*années , donnait à ce vieillard coupable le petitiils de sa victime pour témoin et pour protecteur de son dernier sommeil. Puis, au milieu du calme profond de l'heure et du lieu, j'évoquais malgré moi les
Ll ROMAN D'un JIUNI HOMMB PÂUVRI. 881
scènes de tumulte et de yiolences sanguinaires dont avait été remplie cette existence qui finissait. J'en recherchais rimpression lointaine sur le visage de cet agonisant séculaire, sur ces grands traits dont le pâle relief se dessinait dans Tombre comme celui d*un , masque de plâtre. Je n'y voyais que la gravité et le repos prématurés de la tombe. Par intervalles, je m'approchais du chevet, pour m'assurer que le souffle vital soulevait encore la poitrine affaissée.
Enfin, vers le milieu de la nuit, une torpeur irrésistible me gagna, et je m'endormis, le front appuyé sur ma main. Tout à coup je fus réveillé par je ne sais quels froissements lugubres ; je levai les yeux, et Je sentis passer un frisson dans la moelle de mes os. Le vieillard s'était dressé à demi dans son lit, et il tenait fixé sur moi un regard attentif, étonné, où brillait l'expression d'une vie et d'une intelligence qui jusqu'à cet instant m'avaient été étrangères. Quand mon œil rencontra le sien, le spectre tressaillit; il
333 LB lOMÀN d'un JIUHI HOMMI PAUVRE.
étendit ses bras en croix, et me dit d'une voix sup* pliante, dont le timbre étrange, inconnu, suspendit le mouvement de mon cœur :
^ Monsieur le marquis, pardonnez-moi I Je voulus me lever, je voulus parler, ce fut en vain. Tétais pétrifié dans mon fauteuil.
Après un silence pendant lequel le regard du mourant, toujours enchaîné au mien, n'avait cessé de m'implorer :
— Monsieur le marquis, reprit-il, daignez me pardonner!
Je trouvai enfin la force d'aller vers lui. A mesure que j'approchais, il se retirait péniblement en arrière, comme pour échapper k un contact effrayant. Je levai une main, et l'abaissant doucement devant ses yeux démesurément ouverts et éperdus de terreur :
— Soyez en paixl lui dis-je, je vous pardonne!
Je n'eus pas achevé ces mots, que sa figure flétrie mina d'un éclair de joie et de jeunesse. En même
LB ROKÀN d'un JlUlfl HOVMI PÂUVll. 33|
temps deux larmes jaillissaient de ses orbites dessé^
chées* n étendit une main vers moi, pais tout à coup
cette main se ferma violemment et se raidit dans Tes-
pace par un geste menaçant; je vis ses yeux rouler
* entre ses paupières dilatées, comme si une balle Teût
frappé au cœur. — Oh! l'Anglais I murmura-Wl. —
^ Il retomba aussitôt sur Toreiller comme une masse
inerte. Il était mort.
J'appelai à la hâte : on accourut. Il fut bientôt en* touré de pieuses larmes et de prières. Pour moi> je me retirai, Tâme profondément troublée par cette scène extraordinaire, qui devait demeurer à jamais un secret entre ce mort et moi.
Ce triste événement de famille a fait aussitôt peser sur moi des soins et des devoirs dont j'avais bes(^n pour justifier à mes propres yeux la prolongation de mon séjour dans cette maison. Il m'est impossible de concevoir en vertu de quels motifs M. Laubépin m'a conseillé de différer mon départ. Que peut-il espér
334 Lf ROVAN D'OR IIUIIB nOMHX PÀUVRI.
de ce délai? n me semble qu'il a cédé en cette cir- Donstance à une sorte de yagae superstition et de faiblesse puérile qui n'auraient jamais dû ployer un esprit de cette trempe» et auxquelles f ai eu tort moimême de me soumettre. Comment n'a-t-il pas compris qu'il m'imposait, avec un surcroît de souffrance inutile, un râle sans franchise et sans dignité? Que fais-je ici désormais? N'est-ce pas maintenant qu'on pourrait me reprocher à bon droit de jouer avec des sentiments sacrés? Ma première entrevue avec M"* Marguerite avait suffi pour me révéler toute la rigueur, toute Fimpossibilité de l'épreuve à laquelle je m'étais condamné, quand la mort de M. Laroque est venue rendre pour quelque temps à mes relations un peu de naturel, et à mon séjour une sorte d& bienséance.
Ll ROMAIV d'un JBUlfB HOMME PAUVtl. 303
20 octobre — Rennes.
Tout est dit. — Mon Dieu! que ce lien était fort! comme il enveloppait tout mon cœur I comme il Ta déchiré en se brisant I -
Hier soir, à neuf heures environ, comme j'étais accoudé sur ma fenêtre ouverte, je fus surpris de voir une faible lumière s'approcher de mon logis à travers les plus sombres allées du parc^ et dans une direction que les ^ens du château n'avaient pas coutume de suivre. Un instant après, on frappa à ma porte, et M"® de Porhoët entra toute haletante. — Cousin, me dit-elle, j'ai affaire à vous.
Je la regardai en face. — Il y a un malheur? dis-je.
— Non, ce n'est pas exactement cela. Vous allez
. au reste en juger. Asseyez-vous. — Mon cher enfant,
TOUS avez passé deux ou trois soirées au château dans
le courant de cette semaine : n'avez-vous rien ob-
336 LB KOSAN D'UM JBDRS HOSVB PàUV»B.
serve de noayeaa» de singulier, dans Tattitade de ces dames?
— Rien,
— N*avez-vous pas an moins remarqué dans leui ptiysionomie une sorte de sérénité inaccoutumée?
— Peut-ètrei oui. A part la mélancolie de leur deuil récent, elles m*ont semblé plus calmes, et même plus heureuses qu'autrefois.
— Sans doute. D'autres particularités vous auraient frappé, si vous aviez, comme moi, vécu depuis quinze jours dans leur intimité quotidienne. Ainsi j'ai sou* vent surpris entre elles les signes d'une intelligence secrète, d'une mystérieuse complicité. De plus leurs habitudes se sont sensiblement modifiées. H"^* Laroque a mis de côté son brasero, sa guérite et toutes ses innocentes manies de créole ; elle se lève à des heures fabuleuses, et s'installe dès l'aurore avec Marguerite devant la table de travail. Toutes deux se sont prises d'un goût passionné pour l^ bro^çrie, e\ s'iu-
LX ROHÀII D'UN IBUNB HOVIIB PAUVRE. 337
forment de Targent qu'une femme peut gagner chaque jour avec ce genre d'ouvrage. Bref, il y avait là une énigme, dont je m'évertuais vainement à chercher le mot. Ce mot vient de m'ëtre révélé, et, quitte à entrer dans vos secrets plus avant qu'il ne vous.convient, j'ai cru devoir vous le transmettre sans retard.
Sur les protestations d'absolue confiance que j( m'empressai de lui adresser, M"® de Porhoët continua, dans son langage doux et ferme : — H"^* Aubry est venue me trouver ce soir en catimini ; elle a débuté par me jeter ses vilains bras autour du cou, ce qui m'a fort déplu ; puis, à travers mille jérémiades per* sonnelles que je vous épargne, elle m'a suppliée d'ar^ rôter ses parentes sur le bord de leur ruine. Voici ce qu'elle a appris en écoutant aux portes, suivant sa gracieuse habitude : ces dames sollicitent en ce moment l'autorisation d'abandonner tous leurs biens i une congrégation de Rennes, afin de supprimer entre Marguerite et vous l'inégalité de fortune qui vous
LK KOMÀH d'un JBUNS HOMMB PÀtVKB.
sépare. Ne pouvant vous faire riche , elles se font pauvres, n m*a semblé impossible, mon cousin, de TOUS laisser ignorer cette détermination, également digne de ces deux âmes généreuses et de ces deux têtes chimériques. Vous m'excuserez d'ajouter que votre devoir est de rompre ce dessein à tout prix. Quels repentirs il prépare infailliblement à nos amies, de quelle responsabilité terrible il vous menace, c'est ce qu'il est inutile de vous dire : vous le comprenez aussi bien que moi à vue de pays. Si vous pouviez, mon ami, accepter dès cette heure la main de Marguerite, cela finirait tout le mieux du monde; mais vous êtes lié à cet égard par un engagement qui, tout aveugle, tout imprudent qu'il ait été, n'en est pas moins obligatoire pour votre honneur. H ne vous reste donc qu'un parti à prendre : c'est de quitter ce pays sans délai et de couper pied résolument à toutes les espérances que votre présence ici a pour effet inévitable d'entretenir. Quand vous ne serez plus là,
Ll EOVÀlf D'UN JBUKB HOHIIB PÀUVRB. 339
il me sera plus facile de ramener ces deux enfants à ]a raison.
— Eh bien! je suis prêt; je rais partir cette nuit même.
— C'est bien, reprit-elle. Quand je tous donne ce conseil, mon ami, j*obéis moi-même à une loi d'honneur bien rigoureuse. Vous charmiez les derniers instants de ma longue solitude ; les plus doux attachements de la vie, perdus pour moi depuis tant d'années, TOUS m'en ayiez rendu Villusion. En vous éloignant, je fais mon dernier sacrifice : il est immense. — Elle se leva et me regarda un moment sans parler. — On n'embrasse pas les jeunes gens à mon ftge, reprit-elle en souriant tristement, on les bénit. Adieu, cher enfant, et merci. Que le bon Dieu tous soit en aide I — Je baisai ses mains tremblantes, et elle me (juitta avec précipitation.
Je fis à la hâte mes apprêts de départ, pois j'écrivis quelques lignes à M** Laroque. Je la suppliais da
340 LB Romii B'^0ir jcuite hohmb PAinrmx.
renoncer à une résolution dont elle n'avait pa mesi^* rer la portée, et dont j'étais fermement déterminé, pour ma part, à ne point me rendre complice. Je lui donnais ma parole, — et elle satait quW pouvait y compter, — que je n'accepterais jamais mon bonheur au prix de sa ruine. En terminant, pour la mieux détourner de son projet insensé, je lui parlais vaguement d'uù avenir prochain où je feignais d'entrevoir des chances de fortune.
A minuit, quand tout fut endormi, je dis adieu, un adieu cruel, à ma retraite, à cette vieille tour oii gavais tant souffert, — où j'avais tant aimé I — et je me glissai dans le château par une porte dérobée dont on m'avait confié la clef. Je traversai furtiyement, comme un criminel, les galeries vides et sonores, me guidant de mon mieux dans les ténèbres ; j'arrivai enfin dans le salon où je l'avais vue pour la première fois. Elle et sa mère l'avaient quitté depuis une heure à peine; leur présence récente s'y trahissait encore par un
LB ROllÀH D'un IKDIIB HOMME PàUVKB. 341
parfum doux et tiède dont je fus subitement enivré. Je cherchaii je touchai la corbeille où sa main avait replacé, peu d*instants auparavant, sa broderie commencée... Hélas! mon pauvre cœur I — Je tombai à genoux devant la place qu'elle occupe, et là, le front battant contre le marbre, je pleurai, je sanglotai comme un enfant... Dieul que je l'aimais I
Je profitai des dernières heures de la nuit pour me faire conduire secrètement dans la petite ville voisdne, où j'ai pris ce matin la voiture de Rennes. Demain soir, je serai à Paris. Pauvreté, solitude, désespoir, — que j'y avais laissés, je vais vous retrouver! — Dernier rêve de jeunesse, — rêve du ciel, adieu I
Paris.
Le lendemain dans la matinée, comme j'allais me rendre au chemin de fer, une voiture de poste entra
842 LB ROMàK d'un JBtRB HOHMB PAUVRB.
dans la cour de rhôtel, et j*en vis descendre le yieil Alain. Son yisage s*éclaira quand il m'aperçut. — Ah ! monsieur, quel bonheur I vous n*étes point partit voici une lettre pour vous. — Je reconnus l'écriture de Laubépin. Il me disait en deux lignes que H"* de Porhoët était gravement malade, et qu'elle me demandait. Je ne pris que le temps de fah^ change les chevaux, et je me jetai dans la chaise, après avoir décidé Alain, non sans peine, à y prendre place en face de moi. Je le pressai alors de questions. Je lui fis répéter la nouvelle qu'il m'apprit, et qui me semblait inconcevable. M"« de Porhoët avait reçu la veille, des mains de Laubépin, un pli ministériel qui lui annonçait qu'elle était mise en pleine et entière possession de l'héritage de ses parents d'Espagne. — Et il paraît, ajoutait Alain, qu'elle le doit à monsieur, qui a découvert dans le colombier de vieux papiers auxquels personne ne songeait, et qui ont prouvé le bon droit de la vieille demoiselle. Je ne sais. pas ce qu'il y a de
LB ROMAN d'un JBtKB HOMMB PÀUVKB. 843
vrai là-dedans ; mais, si ça est, dommage, me suis-je dit, que cette respectable personne se soit mis en tête ses idées de cathédrale, et qu'elle n*en veuille pas démordre,... car notez qu'elle y tient plus que jamais, monsieur... D*abord, au reçu de la nouvelle, elle est tombée raide sur le parquet, et on Ta crue morte ; mais une heure après elle s*est mise à parler sans fin ni trêve de sa cathédrale, du chœur et de la nef, du chapitre et des chanoines, dePaile nord etFaile sud, si bien que pour la calmer il a fallu lui amener un archi* tecte et des maçons, et mettre sur son lit tous les plans de son maudit édifice. Enfin, après trois heures de conversation là-dessus, elle s'est un peu assoupie; puis, en se réveillant, elle a demandé à voir mon* sieur,... monsieur le marquis ( Alain s'inclina en fermant les yeux ), et on m'a fait courir après lui. Il parait qu'elle veut consulter monsieur sur le jubé. Cet étrange événement me jeta dans une profonde prise. Cependant, à l'aide de mes souvenirs et des
944 LB KOVÀN d'un JBtHK HOVHB PÂUVRS.
détails confus qui m'étaient donnés par Alain, je parvins à en trouver une explication que des renseignements plus positifs devaient bientôt n^e confirmer. Comme je Tai dit, l'affaire de la succession de la branche espagnole des Porhoet avait tray^rsé deux phases. Il y avait eu d'abord entre M"* de Porhoet et une grande maison de CastiDe un long procès que ma vieille amie avait fini par perdre en dernier ressort; puis un nouveau procès ^ dans lequel H"^ de Porhoet n'était pas même en cause, s'était élevé, au sujet de la même succession, entre les héritiers espagnols et la couronne, qui prétendait que les biens lui étaient dévolus par droit d'aubaine. Sur ces entrefaites, tout en poursuivant mes recherches dans les archives des Porhoet, j'avais mis la main, deux mois environ avant mon départ du château, sur une pièce singulière dont je reproduis ici le texte Uttéral :
€ Don Philippe, par la gt'^^c dn Dieu , roi de Cas-
LB KOVÀlf d'uh JBUNB hommb pâuvrb. 345
tillCi de Léon, d'Âragoni des Dçax-Siciles, de Jérnsalem, de Navarre, de Grenade, de Tolède, de Valence, de Galice, de Maiorque, de Sëville, de Sardaigne, de Cordoue, de Cadix, de Horcie, de Jaën, desAlgarves, d'Algésiras, de Gibraltar, des lies Canaries, des Indes orientales et occidentales, Iles et terres fermes de rOcéan, archiduc d'Autriche, duc de Bourgogne, de Brabant et de Milan, comte d'Habsbourg, de Flandre, du Tyrol et de Barcelone, seigneur de la Biscaye et de Molina, etc.
> A toi, Hervé Jean Jocelyn , sieur de Porhoet Gaêl, comte de Torres Nuevas, etc., qui m*as suivi dans mes royaumes et servi avec une fidélité exemplaire, je promets par faveur spéciale qu'en cas d'extinction de ta descendance directe et légitime, les biens de ta maison retourneront, même au détriment des droits de ma couronne, aux descendants directs et légitimes de la branche française des Porboët Gael, tant qu*il en existera.
346 LB ROVÂN P'UN JBDKB HOVIIB PÂUYRB.
> Et }% prends cet engagement pour moi et mt\ successeurs sur ma foi et parole de roi*
t Doirné à rEacurial le 10 a?nl 171S.
• 70 el Rbt. •
A côté de cette pièce, qui n*était qu*une copie tnh duite» j*a?ais trouvé le texte original aux armes d*Ës* pagne. L'importance de ce document ne m'avait pas èchappéi mais j*avais cmint de me Texagérer. Je doutais grandement que la validité d'un titre, sur lequel tant d'années et d'événements avaient passé, fût admise par le gouvernement espagnol : je doutais même qu'il eût le pouvoir d'y faire droit, quand il en aurait la volonté. Je m'étais donc décidé à laisser ignora à H^ de Poriioët une découverte dont les conséquences me paraissaient tris-problématiques , et je m'étais borné à expédier le titre à H. Laubépin. N'en rece*
LE ROMAN d'un JBUlfB HOHMB PAUVRE. 347
vant aucune nouvellei je n'avais pas tardé à Toublier au milieu des soucis personnels qui m*accablaient alors. Cependant, contrairement à mon injuste dé* fiancci le gouvernement espagnol n'avait pas hésité à dégager la parole du roi Philippe Y, et au moment môme où un arrêt suprême venait d'attribuer à la couronne la succession immense des Porboët, il la restituait noblement à Théritier légitime.
Il était neuf heures du soir quand je descendis de voiture devant le seuil de l'humble maisonnette où cette fortune presque royale venait d'entrer si tardivement. La petite servante vint m'ouvrir. Elle pleurait. J'entendis aussitôt sur le haut de l'esc^er la voix grave de M. Laubépin qui dit : — C'est lui I — Je gravis les degrés à la hâte. Le vieillard me serra la main fortement, et m'introduisit, sans prononcer une parole, dans la chambre de M"^ de Porboët. La médecin et le curé du bdurg se tenaient silencieux dans l'ombre d'une fenêtre. H'^ Laroque était agenouillée
348 LB ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE.
sur une chaise près du lit ; sa fille, debout près du chevet, soutenait les oreillers sur lesquels reposait la tête pftle de ma pauvre vieille amie. Lorsque la ma*
lade m'aperçut, un faible sourire passa sur ses traits,
profondément altérés ; elle dégagea péniblement un de ses bras. Je pris sa main, je tombai à genoux, et je ne pus retenir mes larmes. — Mon enfant 1 ditelle, mon cher enfant ! — Poii^ elle regarda fixement M. Laubépin. Le vieux notaire prit alors sur le lit un feuillet de papier, et paraissant continuer une lecture interrompue :
€ A ces causes, dit-^il, j'institue par ce testament olographe pour légataire universel de tous mes biens tant en Espagne qu'en France, sans aucune réserve ni condition, Haxime-Jacques-Harie Odiot, marquis de Champcey d'Hauterive, noble de cœur comme de race. Telle est ma volonté.
1^ Jogelynde-Jeanne, comtesse de Porhoet Gabl.i
LIS ROMAN D'^UK IBtJNB HOlrfME PAUVRE.
Dans l'excès de ma surprise, je m'étais levé avec une sorte de brusquerie, et j'allais parler, quand jjue de Porhoët, retenant doucement ma main , la plaça dans la main de Marguerite. A ce contact soudain, la chère créature tressaillit ; elle pencha son jeune front sur l'oreiller funèbre, et murmura en rougissant quelques mots à l'ordlle de la mourante. Pour moi, je ne pus trouver de paroles : je retombai à genoux, et je priai Dieu. Quelques minutes s'étaient écoulées au milieu d'un silence solennel, quand Marguerite me retira sa main tout à coup, et fit un geste d'alarme. Le docteur s'approcha à la hâte : je me levai. La tête de M"« de Porhoët s'était* affaissée subitement en arrière : son regard était fixe, rayonnant et tendu vers le ciel ; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et, comme si elle eût parlé dans un rêve : — Dieu I ditelle; Dieu bon! je la vois,... là-haut 1... Oui,... le chœur,,., les lampes d'or,... les vitraux,... le soleil partoutl... Deux anges à genoux devant l'autel,...
350 LE rohàn d'un jbunb homme pauvre.
en robes blanches;... leurs ailes s'agitent... Dieu! sont vivants I — Ce cri s'éteignit sur sa boudie, demeura souriante : elle ferma les yeux, comme elle s'endormait, et soudain un air d'immortelle jeu« nesse s'étendit sur son visage, qui devint méconnais sable.
Une telle mort, couronnant une telle vie, porte en soi des enseignements dont je voulus remplir mon &me jusqu'au fond. Je priai qu'on me laissât seul avec le prêtre dans cette chambre. Cette pieuse veille, je l'espère, ne sera pas perdue pour moi. Sur ce visage empreint d'une glorieuse paix, et où semblait vraiment errer je ne sais quel reflet surnaturel, plus d'une vérité oubliée ou douteuse m'apparut avec une évidence irrésistible. Ma noble et sainte amie, je savais assez que vous aviez eu la vertu du sacrifice : je \ oyais que vous en aviez reçu le prix I
Vers deux heures après minuit, succombsmt à la
LB ROMAlf ]> trw JEUNE HOMME PAUVRE. 35]
fatigue, je voulus respirer Tair pur. un moment. U descendis Fescalier au milieu des ténèbres, et j'entrai dans le jardin, en évitant de traverser le salon^u rezde-chaussée, où j'avais aperçu de la lumière. La nUit était profondément sombre. Comme j'approchais de la tonnelle qui est au bout du petit enclos, un faible bruit s'éleva sous la charmille; au même instant, une forme indistincte se dégagea du feuillage. Je sentis un éblouissement soudain, mon cœur se précipita, je vis le ciel se ren^plir d'étoiles. — Marguerite I dis-je en étendant les bras. — J'entendis un léger cri, puis mon nom murmuré à demi-voix, puis rien,... et je sentis ses lèvres sur les miennes. Je crus que mon âme m'échappait I
iSl LE ROMAN d'un IBUNB HOHMB PAUVtlR«
J'ai donné à Hélène la moitié de ma fortune. Marguérite est ma femme. Je ferme pour jamais ces pag^s. Je n'ai plus rien à leur confier. On peut dire des hommes ce qu'on a dit des peuples : Heureux ceux q[ui n'ont pas d'histoire I