X.B HOKAN D ON JBUIIB HOMIIB PAUYRB
neur de le dire, — je suis un galant homme. Véritablâment^ quand nous nous connaîtrons mieux, vous n'en douterez pas. Je ne suis pas un méchant diable; je suis un bon garçon... Mon Dieu I j*ai des défauts,... j'en ai eu surtout! J*ai aimé les jolies femmes,... ga, je ne peux pas le nier ! Hais quoi I c'est la preuve qu'on a un bon cœur. D'ailleurs me voilà au port,... et môme j'en suis ravi, parce que, — entre nous, — je commençais à me roussir un peu. Bref, je ne veux plus penser qu'à ma femme et à mes enfants. D'où je conclus avec vous que Marguerite sera parfaitement heureuse, c'est-à-dire autant qu'elle peut l'être en ce monde avec une tête comme la sienne : car enfin je serai charmant pour elle, je ne lui refuserai rien, j'irai même au-devant de tous ses désirs. Mais si elle me demande la lune et les étoiles, je ne peux.pas aller les décrocher pour lui être agréable!... ça, c'est impossible!... Là-dessus, mon cher ami, votre main CT^core une foisi
270 LI ROVAK D'UN JBUNB HOMKB PÀUYRS.
Je la lui donnai. Il se, leva. -^ Là, j'espère que vous nous resterez maintenant... Voyons, éclaircisseir moi un peu ce front-là^.. Nous vous ferons la m aussi douce que possible, mais il faut vous y pr6tcr un peu, que diable I... Vous vous complaisez dans votre tnstesse... Vous vivez, passez-moi le mot, comme un vrai hibou. Vous êtes une sorte d'Espagnol comme on n'en voit pasl... Secouez-moi donc çal Vous êtes jeune, beau garçon, vous avez de Tesprit et des talents; profitez un peu de toutes ces choses..» Voyons, pourquoi ne feriez-vous pas un doigt de cour à la petite HélouinT Cela vous amuserait... Elle est trèsgentille, et elle irait très-bien... Hais diantre I j'oublie un peu ma promotion aux grandes dignités, moi!... Allons, adieu, Maxime, et à demain, n'est-ce pas?...
-^ A demain certainement.
Et ce galant homme, ^ qui est» lui, une Éort dUspagnol comme on en v<Ht beaucoupf — tn^ftbandonna à mes réflexions.
LI ftOMAlf l>'Ulf JBUKB HOMMB PAUVRE. 271
!• octobre.
Un sîûguliei* éténement ! — Quoique les conséquences n'en soient pas jusqu'ici des plus heureuses, il m'a fait du bien. Après le rude coup qui m'avait frappé, j'étais demeuré comme etigourdi de douleur. Ceci m'a tendu au moins le sentiment de la vie, et pour la première fois depuis trois longues semaines j'ai le courage d'ouvrir ces feuilles et de reprendre la plume.
Toutes satisfactions m'étant données, je pensai que je n'avais plus aucune raison de quitter, brusquement du moins, une (losition et des avantages qui me sont après tout nécessaires, et dont j'aurais grand'pdne à trouver l'équiTalent du jour au lendemain. La perspective des souffrances tout à fait personnelles qui me restaient à affronter, et que je m'étais d'ail-
272 LB ROMÀll D'UN JBUNB HOKMB PAUVRE.
leurs attirées par nia faiblesse, ne pouvait m'autoriser à fuir des devoirs oh mes intérêts ne sont pas seuls engagés. En outre, je n'entendais pas que M"® Marguerite pût interpréter ma subite retraite par le dépit d*une belle partie perdue, et je me faisais un point d'honneur de lui montrer jusqu'au pied de l'aatel un front impassible ; quant au cœur, elle né le verrait pas. — Bref, je me contentai d'écrire à M. Laabépin que certains côtés de ma situation pouvaient d*un instant à l'autre me devenir intolérables, et que i'ambitionnais avidement quelque emploi moins rétrijué et plus indépendant.
Dés le lendemain, je me présentai au château, où M. de Bévallan m'accueillit ave* cordialité. Je saluai ces dames avec tout le naturel dunt je pus disposer. Il n'y eut, bien entendu, aucuu» explication. M"« laroque me parut émue et pensive, M"« Marguerite encore un peu vibrante, mais polie. Quant à M"« Hélouin, elle était fort p^ile. cl tenait les yeux baissés
LS ftOMAlf D'UN JBUNB HOMME PAUVRE. 273
«ur sa broderie. La pauvre fille n'avait pas à se féliciter extrêmement du résultai final de sa diplomatie Elle essayait bien de temps en temps de lancer au triomphant M. de Bévallan un regard chargé de dédain et de menace ; mais dans cette atmosphère orageuse, qui eût passablement inquiété un novice, M. de Bévallan respirait, circulait et voltigeait avec la plus parfaite aisance. Cet aplomb souverain irritait manifestement M"* Hélouin ; mais en même temps il la domptait. Toutefois, si elle n*eût risqué qtie de se perdre avec son complice, je ne doute pas qu'elle ne lui eût rendu immédiatement, et avec plus de raison, un service analogue à celui dont elle m'avait gratifié la veille ; mais il était probable qu'en cédant à sa jalouse colère et en confessant son ingrate duplicité, elle se perdrait seule, et elle avait toute Fintelligence nécessaire pour le comprendre. M. de Bévallan en effet n'était pas homme à s'être avancé vis-à-vis d'elle sans se réserver une garde sévère dont il userait avec
274 LB EOMill p'Ulf JPPNV HOKHB PiVVRI.
un $ang-froid impitoyable. M"^' Hélouin pouvait se dire i la vérité qu*on avait ajouté foi la veille, sur sa seule parole, à des dénonciations autrement mensougères ; mais elle u*était pas sans savoir qu*un men* souge qui flatte ou qui blesse le cœur trouye plus facilement créance qu'une vérité indifférente. Elle se résignait donc, non sans éprouver amèrement, je suppose, que Farme de la trahison tourne quelquefois dans la main qui s*en sert.
Pendant ce jour ^t ceux qui le suivirent, je fus soumis à un genre do supplice que j'avais prévu, mais dont je n'avais pu calculer tous les poignants détails. Le mariage était fixé à un mpis de là. On en dut faire sans retard et à la b&te tous les préparatifs. Les bouquets de M"* Prévost arrivèrent régulièrement chaque matin. Les dentelles, les étoffes, les bijoux affluèrent ensuite, et furent étalés chaque soir dans le salon sous les yeux des amies affairées et jalouses. Il fallut donner sur tout cela mes avis et mes conseils.
LE ROUAN D'un llffUB HOVKB PÀUVftB. 275
M"« Marguerite les sollicitait avec une sorte d'affectation cruelle. J'obéissais de bonne gr^ ; puis je rentrais dans ma tour, je prenais dans un tiroir secret le petit mouchoir déchiré que j'avais sauvé au péril de ma vie, et j'en essuyais mes yeux. Lâcheté encore! mais qu'y faire? Je l'aime! La perfidie, l'inimitié, des malentendus irréparables, sa fierté et la mienne, nous séparent à jamais ; ^oitl mm rie» n'empêchera ce cœur de vivre et de mourir pleio
d'elle I
Quant à H. de Bévallan, je ne me sentais pas de haine contre lui : il n'en mérite p^. C'est une ftme vulgaire, mais inoffensive, ^e pouvais. Dieu merci, sans hypocrisie recevoir les démonstratious de sa banale bienveillance, et mettre avec tranquillité ma main dans la sienne ; mais si sa personnalité fruste échappait à ma haine, je n'en ressentais pas moins avec une angoisse profonde, déchirante, conabien cet kQmm était indigne de la créature choisie qu'il pos*
276 LB ROMAN d'un jbunb hohhb pauvrb.
fédérait bientôt, — quMl ne connaîtrait jamais. Dire le flot de pensées amères, de sensations sans nom que soulevait €û moi , — qu'y soulève encore — Fimage prochaine de cette odieuse mésalliance, je ne le pourrais ni ne l'oserais. L'amour véritable a quelque chose de sacré qui imprime un caractère plus qu'humain aux douleurs comme aux joies ^'11 nous donne. Il y a dans la femme qu'on aime je ne sais quelle divinité dont il semble qu'on ait seul le secret, qui n'appartient qu'à vous, et dont une main étrangère ne peut toucher le voile sans vous faire éprouver une horreur qui ne ressemble à aucune autre, — un frisson de sacrilège. Ce n'est pas seulement un bien précieux qu'on vous ravit, c'est un autel qu'on profane en vous, un mystère qu'on viole, un dieu qu'on outrage I Voilà la jalousie I Du moins, c'est la mienne. Très-sincèrement, il me semblait que moi s^l au monde j'avais des yeux, une intelligence, nn cœur capables de voir, de comprendre et d'adorer
LB ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE. 277
dans toutes ses perfections la beauté de cet ange, qu'avec tout autre elle serait comme égarée et perdue, qu'elle m'était destinée à moi seul corps et âme de toute éternité! J'avais cet orgueil immense, assez expié par une immense douleur.
Cependant un démon railleur murmurait à mon oreille que, suivant toutes les prévisions de Thumaine sagesse, Marguerite trouverait plus de paix et de bonheur réel dans Tamitié tempérée du mari raisonnable qu'elle n'en eût rencontré dans la belle passion de l'époux romanesque. Est-ce donc vrai? est-ce donc possible? Moi, je ne le crois pasl — Elle aura la paix, soit; mais la paix, après tout, n'est pas le dernier mot de la vie, le symbole suprême du bonheur. S'il suffiss^it de ne pas souffrir et de se pétrifier le cœur pour être heureux, trop de gens le seraient qui ne le méritent pas. A force de raison et de prose, on finit par diffamer Dieu et dégrader son œuvre. Dieu donne
la paix aux morts, la passion aux vivants I Oui, il y
C78 LU ROMAN d'un JBUNB HOMME PAUVRB.
a dans la vie» à côté de la vulgarité des intérêts courants et quotidiens à laquelle je n*ai pas l'enfantillage de prétendre échapper, il y a une poésie permise, — que dis-je? — commandée I C'est la part de l'âme douée d'immortalité. Il faut que cette âme se sente et se révèle quelquefois, fût-ce par des transports au delà du réel, par des aspirations au delà du possible, fût-ce par des orages ou par des larmes. Oui, il y a une souffrance qui vaut mieux que le bonheur, on plutôt qui est le bonheur même, celle d'une créature vivante qui connaît tous les troubles du cœur et toutes les chimères de la pensée, et qui partage ces nobles tourments avec un cœur égal et une pensée fraternelle I Voilà le roman que chacun a le droit, et, pour dire tout, le devoir de mettre dans sa vie, s'il a le titre d'homme et s'il le veut justifier.
Au surplus, cette paix même tant vantée, la pach
vre enfant ne l'aura pas. Que le mariage de deux cœurs inertes et de deux imaginations glacées en-
LE ROMAN DUIf JEUNE HOMME PAUVRE. 279
gendre le repos du néant, Je le veux bien; mais Tunion de la vie et de la mort ne peut se soutenir sans une contrainte horrible et de perpétuels déchirements.
Au milieu de ces misères intimes dont chaque jour redoublait Tiiltensité, je ne trouvais un peu de secours qu'auprès de ma pauvre et vieille amie M"* de Porhoët. Elle ignorait ou feignait d'ignorer .. Tétat de mon cœur; mais, dans des allusions voilées, peut-être involontaires, elle posait légèrement sur mes plaies saignantes la main délicate et ingénieuse d'une femme. Il y a d'ailleurs dans cette âme, vivant emblême du sacrifice et de la résignation, et qui déj& semble flotter au-dessus de la terre, un détachement, un calme, une douce fermeté qui se répandaient sur moi. J'en arrivais à comprendre son innocente folie^ et même à m'y associer avec une sorte de naïveté Penché sur mon album. Je me cloîtrais avec elle pen- • dant de longues heures dans sa cathédrale, et J'n
respirais un moment les vagues parfums d'une idéale sérénité.
J'allais encore chercher presque chaque jour dans le logis de la vieille demoiselle un autre genre de distraction. Il n'y a point de travail auquel l'habitude ne prête quelque charme. Pour ne pas laisser soupçonner à M"® de Porhoët la perte définitive de son procès, je poursuivais régulièrement l'exploration de ses archives de famille. Je découvrais par intervalles dans ce fouillis — des traditions, des légendes, des traits de mœurs qui éveillaient ma curiosité, et qui transportaient un moment mon imagination dans les temps passés, loin de l'accablante réalité. M"« de Porhoët, dont ma persévérance entretenait les illusions, m'en témoignait une gratitude que je méritais peu, car j'avais fini par prendre à cette étude, désormais sans utihté positive, un intérêt qui me payait * de mes peines , et qui faisait à mes chagrins une diversion salutaire.
LB ROMAN D*UN JBUNB HOMHB PÀUVRB. 281
Cependant, à mesure que le terme fatal approchait, M"« Marguerite perdait la vivacité fébrile dont elle avait paru animée depuis le jour où le mariage avait été définitivement arrêté. Elle retombait, du moins par instants, dans son attitude autrefois familière d'indolence passive et de sombre rêverie. Je surpris même une ou deux fois ses regards attachés sur moi avec une sorte de perplexité extraordinaire. M"« La* roque de son côté me regardait souvent avec un aU dUnquiétude et d*indécision, comme si elle eût désiri et redouté en même temps d'aborder avec moi quel* que pénible sujet d'entretien. Avant-hier le hasard fit que je me trouvai seul avec elle dans le salon, M"« Hélouin étant sortie brusquement pour donner un ordre. La conversation indifférente dans laquelle nous étions engagés cessa aussitôt comme par un accord secret après un court silence : — Monsieur, me dit M"*« L roque d'un accent pénétré, vous placez bien mal v confidences I
£82 LE ROlbAiV D'UN JEUNE HOMfflÉ t>At)VRt.
— Mes confidences, madame I Je ne puis comprendre. A part M"® de Porhoët , persontie n'a reçu de moiFombre d'une confidencp
— Hélas I ^reprit-elle, je veux le croire,... je crois ; . . . mais ce n*est pas assez I . . .
Au même instant, M"« Hélouin rentra, et tout fut dit
Le lendemain, — c'était hier, — j'étais parti à cheval dès le matin pour surveiller quelques coupes de hois dans les environs. Vers quatre heures du soir, je revenais dans la direction du château, quand, à un brusque détour du chemin, je me trouvai subitement face à face avec M"«' Marguerite.- Elle était seule. Je me disposais à passer en la saluant ; mais elle arrêta son cheval. — Un beau jour d'automne, monsieur, me dit-elle.
— Oui, mademoiselle. Vous vous promenez?
— Comme vous voyez. J'use de mes derniers moments d'indépendance, et même j'en abuse, car je me
LB ROMàN D'UHr JBUNB fiOMMS FAtVRB. 283
sens un peu embarrassée de ma solitude... Mais Alain était nécessaire là-bas... Mon pauvre Mervyn est boiteux... Vous ne voulez pas le remplacer, par hasard?
— Avec plaisir. Où allez-vous?
— Mais... j*avais presque l'idée de pousser jusqu'à la tour d'Elven. — Elle me désignait du bout de sa cravache un sommet brumeux qui s'élevait à droite de la route. — Je crois, ajouta-t-elle, que vous n'avez jamais fait ce pèlerinage.
— C'est vrai. Il m'a souvent tenté, mais je l'ai ajourné jusqu'ici, je ne sais pourquoi.
— Eh bien! cela se trouve parfaitement; mais il est déjà tard, il faut nous hâter un peu, s'il vous plaît.
Je tournai bride, et nous partîmes au galop.
Pendant que nous courions, je cherchais à me rendre compte de cette fantaisie inattendue, qui ne laissait pas de paraître un peu préméditée. 3e suppo* sai que le temps et la réflexion avaient pu atténuer
284 LI ROMAN d'un JEUNB HaMMB PAUVRE.
dans Tesprit de M"« Marguerite l'impression premier.
« des calomnies dont on Favait troublé. Apparemmei.i
elle avait fini par concevoir quelques doules sur lu
véracité de M"® Hélouin, et elle s*était entendue avei
le hasard pour m'ofifrir, sous une forme déguisée,
une sorte de réparation qui pouvait m'être due.
Au milieu des préoccupations qui m'assiégeaient alors» j'attachais une faible importance au but partieulier que nous nous proposions dans cette étrange promenade. Cependant j'avais souvent entendu citer autour de moi cette tour d'Ëlven comme une des ruines les plus intéressantes du pays, et jamais je n'avais parcouru une des deux routes qui, de Rennes ou de Jocclyn, se dirigent vers la mer, sans contem* pler d*un œil avide cette masse indécise qu'on voit pointer au milieu des landes lointaines comme une énorme pierre levée; mais le temps et l'occasion m'avaient manqué.
Le village d'Elven, que nous traversâmes en ralen-
LB ROMAN D'UN JBUNB HOMMB PÀUVllB. 285
tissant un peu notre allure, donne une représentation vraiment saisissante de ce que pouvait être un boui g du moyen âge. La forme des maisons basses et sombres n'a pas changé depuis cinq ou six siècles. On croit rêver quand on voit, à travers les larges baies cintrées et sans châssis qui tiennent lieu de fenêtres, ces groupes de femmes h Tœil sauvage, au costume sculptural, qui filent leur quenouille dans Tombre, et s'entretiennent h voix basse dans une langue inconnue. Il semble que tous ces spectres grisâtres viennent de quitter leurs dalles tumulaires pour exécuter entre eux quelque scène d*un autre âge dont vous êtes le seul témoin vivant. Cela cause une sorte d'oppression. Le peu de vie qui se communique au-' tour de vous dans Tunique rue du bourg porte le même caractère d'archaïsme et d'étrangeté fidèlement retenu d*un monde évanoui.
A peu de distance d'Elven, nous prîmes un chemin de traverse qui nous conduisit sur le sommet d'une
286 LB ROMAN d'un JBUNB HOUMB PAUVRE.
colline aride. De là nous aperçûmes distinctement, quoique à une assez grande distance encore, le colosse féodal dominant en face de nous une hauteur boisée. la lande oà nous nous trouvions s'abaissait par une pente assez raide vers des prairies marécageuses encadrées dans d'épais taillis. Nous en descendîmes le reyers, et nous fûmes bientôt engagés dans les bois. Nous suivions alors une étroite chaussée dont le pavé disjoint et raboteux a dû résonner sous le pied des dievaux bardés de fer. J'avais cessé depuis longtemps de voir la tour d'Ëlven, dont je ne pouvais même plus conjecturer l'emplacement, quand elle se dégagea soudain de la fouillée, et se dressa à deux pas de nous avec la soudaineté d'une apparition. Cette tour n'est point ruinée : elle conserve aujourd'hui toute sa hauteur primitive, qui dépasse cent pieds, et les assises régulières de granit qui en composent le magnifique appareil octogonal lui donnent l'aspect d'un ' ioc formidable taillé d'hier nar le plus pur ciseau.
LB RQVàN H'Ulf JEUKE HOMME PAUVRE. 287
Rien de plus imposant, de plus fier et de plus sombre que ce vieux donjon impassible au milieu des temps et isolé dans Tépaisseur de ces bois. Des arbres ont poussé de toute leur taille dans les douves profondes qui l'environnent, et leur fatte touche à peine Touverture des fenêtres les plus basses. Cette végétation gigantesque, dans laquelle se perd confusément la base de l'édifice, achève de lui prêter une couleur de fantastique mystère. Dans cette solitude, au milieu de ces forêts, en face de cette masse d'architecture bigarre qui surgit tout à coup, il est impossible de ne pas songer à ces tours enchantées où de belles princesses dorment un sommeil séculaire.
— Jusqu'à ce jour, me dit H"® Marguerite, à qui j'essayais de communiquer cette impression, voici tout ce que j'en ai vu ; mais, si vous tenez à réveiller la princesse, nous pouvons entrer. Autant que je le puis savoir, il y a toujours dans ces environs un berger ou une bergère oui est muni — ou munie — de
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la clef. Attachons nos chevaux là, et mettons-nous à la recherche, vous du berger, et moi de la bergère.
Les chevaux furent parqués dans un petit enclos voisin de la ruine, et nous nous séparâmes un moment. M"* Marguerite et moi, pour faire une sorte de battue dans les environs. Nous eûmes le regret de ne rencontrer ni berger ni bergère. Notre désir de visiter Tintérieur de la tour s'accrut alors naturellement de tout Tattrait du fruit défendu, et nous franchîmes à Faventure un pont jeté sur les fossés. A notre vive satiisfaction, la porte massive du donjon n*était point fermée : nous n*eûmes qu'à la pousser pour pénétrer dans un réduit étroit, obscur et encombré de débris, qui pouvait autrefois tenir lieu de corps de garde; de là nous passâmes dans une vaste salle à peu près circulaire, dont la cheminée montre encore sur son écusson les besans de la croisade; une large fenêtre, ouverte en face nous, et que traverse la croix symbolique nettement découpée dans la' pierre, éclairait
LB ROMAN d'un JEUNE HOMUB PAUVRE. 289
pleinement la région inférieure de cette enceinte, landi» que l'œil se perdait dans Tombre incertaine des hautes voûtes effondrées. Au bruit de nos pas, une troupe d*oiseaux invisibles s'envola de cette obscurité, et secoua sur nos têtes la poussière des siècles. En montant sur les bancs de granit qui sont disposés de chaque côté du mur en forme de gradins, dans l'embrasure de la fenêtre, nous pûmes jeter un coup d'œil au dehors sur la profondeur des fossés et sur les parties ruinées de la forteresse; mais nous avions remarqué dès notre entrée les premiers degrés d'un escalier pratiqué dans l'épaisseur de la muraille, et nous éprouvions une h&te enfantine de pousser plus avant nos découvertes. Nous entreprîmes l'ascension: j'ouvris la marche, et M"« Marguerite me suivit bravement, se tu^nt de ses longues jupes comme elle pouvait. Du haut de la plate-forme, la vue est immense et délicieuse. Les douces teintes du crépuscule estompaient en ce moment même l'océan de feuillage
290 LB ROMÀÎf d'un jeune HOMME PAUVRE.
à demi doré par Tautomne, les sombres marais, les pelouses verdoyantes» les horizons aux pentes entre^ croisées, qui se mêlaient et se succédaient sous nos yeux jusqu'à Fextréme lointain. En face de ce paysage ' gracieux» triste et infini» nous sentions la paix de la solitude» le silence du soir» la mélancolie des temps passés» descendre à la fois» comme Un charme puis^ sant, dans nos sprits et dans nos cœurs. Cette heure de contemplation commune, d*émotions partagées» de profonde et pure volupté, était sans doute la der* nière qu'il dût m'étre donné de vivre près d*dle et avec elle, et je m'y attachais avec une violence de sensibilité presque douloureuse. Pour Marguerite, je ne sais ce qui se passait en elle : elle s'était assise sur le rebord du parapet, elle regardait au loin, et se taisait. Je n'entendais que le souffle un peu précipité de son haleine.
Je ne pourrais dire combien d'instants s'écoulèreoi ainïi. Quand les vapeurs s'épaissirent auHlessus des
LE ROMAN d''UN JEUNE HOHHS PAUVRE. 291
prairies basses et que les derniers horizons commencèrent à s'effacer dans Fombre croissante, Marguerite se leva. — Allons, dit-elle à demi-voix, et comme si un rideau fût tombé sur quelque spectacle regretté, c'est fini ! — Puis elle commença à descendre Fescalier, et je la suivis.
Quand nous voulûmes sortir du donjon, grande fut notre surprise d'en trouver la porte fermée. Apparemment le jeune gardien, ignorant notre présence, avait tourné la clef pendant que nous étions sur la plate-forme. Notre première impression fut celle de la gaieté. La tour était définitivement une tour enchantée. Je fis quelques efforts vigoureux pour rompre l'enchantement; mais le pêne énorme de la vieille serrure était solidement arrêté dans le granit, et je dus renoncer à le dégager. Je tournai alors mes attaques contre la porte elle-même; mais les gonds massifa et les panneaux de chêne plaqués de fer m'opposèrent la résistance la plus invincible. Deux ou trois
292 LE ROMAN d'un JEUNB HOMME PAUVRE.
moellons que je pris dans les décombres et que je lançai contre l'obstacle ne parvinrent qu'à ébranler la voûte et à en détacher quelques fragments qui vinrent tomber à nos pieds. M"« Marguerite ne voulut pas me laisser poursuivre une entreprise évidemment sans espoir, et qui n'était pas sans danger. Je courus alors à la fenêtre, et je poussai quelques cris d'appel auxquels personne ne répondit. Durant une dizaine de minutes, je les renouvelai d'instant en instant a?ec le même insuccès. En mémo temps nous profitions à la hâte des dernières lueurs du jour pour explorer minutieusement tout l'intérieur du donjon; mais» à part cette porte, qui était comme murée pour nous, et la grande fenêtre qu'un abîme de près de trente pieds séparait du fond des fossés, nous ne pûmes découvrir aucune issue.
Cependant la nuit achevait de jtomber sur la campagne, et les ténèbres avaient envahi la vieille tour. Quelques reflets de hhx^e. pénétraient seulement dans le
reirait de la fenêtre et blanchissaient obliquement la pierre des gradins. M"« Marguerite, qui avait perdu peu à peu toute apparence d'enjouement, cessa même de répondre aux conjectures plus ou moins vraisemblables par lesquelles j'essayais de tromper encore ses inquiétudes. Pendant qu'elle se tenait dans Tombre, silencieuse et immobile, j'étais assis en pleine clarté sur le degré le plus rapproché de la fenêtre : de là je tentais encore par intervalles un appel de détresse ; mais, pour être vrai, à mesure que la réusâite de mes efforts devenait plus incertaine, je me sentais gagner par un sentiment d'allégresse irrésistible. Je voyais en effet se réaliser pour moi tout à coup le rêve le plus éternel et le plus impossible des amants : j'étais enfermé au fond d'un désert et dans la plus étroite solitude avec la femme que j'aimais ! Pour de longues heures, il n'y avait plus qu'elle et moi au monde, que sa vie et la mienne ! Je songeais à tous les témoignages de douce protection, de tendre respect que
j*allaig avoir le droit, le devoir de lui prodiguer; je me représentais ses terreurs calmées, sa confiance, son sommeil ; je me disais ayec un ravissement profond que cette nuit fortunée, si elle ne pouvait me donner l'amour de cette chère créature, allait du moins m'assurer pour jamais sa plus inébranlable estime.
Comme je m'abandonnais avec tout Fegoïsme de la passion à ma secrète extase, dont quelque reflet peutêtre se peignait sur mon visage , je fus réveillé tout à coup par ces paroles qui m'étaient adressées d'une voix sourde et sur un ton de tranquillité affectée : — Monsieur le marquis de Champcey, y a-t-il eu beaucoup de lâches dans votre famille avant vous ?
Je me SQulevai, et je retombai aussitôt sur le banc de pierre, attachant un regard stupide sur les ténèbres où j'entrevoyais vaguement le fantôme de la jeune ûUe. Une seule idée me vint, une idée terrible, c'était que la peur et le chagrin lui troublaient le cerveau,— qu'elle devenait folle.
LE ROMAIf B'UH JBUNB HOXHB PAUVRE. 395
— Marguerite ! m'écriai-je, sans savoir même que je parlais. — Ce mot acheva sans doute de l'irriter.
— Mon Dieu l que c'est odieux I reprit-elle. Que c'est lâche ! oui, je le répète, lâche I
La vérité commençait à luire dans mon esprit. Je descendis un des degrés. — Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a donc ? dis-je froidement. •
— C'est vous, répliqua-t-elle avec une brusque véhémence, c'est vous qui avez payé cet homme, — ou cet enfant, — je ne sais, pour nous emprisonner dans cette misérable tour l Demain je serai perdue, . . . déshonorée dans l'opinion,... et je ne pourrai plus appartenir qu'à vous... Voilà votre calcul, n'estn^e pasT Mais celui-là, je vous l'atteste, ne vous réussira pas mieux que les autres. Vous me connaissez encore bien imparfaitement, si vous croyez que je ne préférerai pas le déshonneur, le clottre, la mort, tout, à l'abjection de lier ma main, — ma vie à la vôtre I Et quand cette rase infâme vous eût réussi, quand j'aurais eu la fti-
396 LE aoMAN d'un jeune homme pauvre.
' blesse, — que certes je n'aurai pas, — de vous donner ma personne, — et, ce qui vous importe davantage, ma fortune, — en échange de ce beau trait de politique, — quelle espèce d*homme étes-vous donc? voyons, de quelle fange ètes-vous fait, pour vouloir d'une richesse et d'une femme acquises à ce prix-là? Ahl remerciez-moi encore, monsieur, de no pas coder à vos vœux. Vos vœux sont imprudents, croyez-moi ; car si jamais la honte et la risée publique me jetsdent dans vos bras, j'aurais tant de mépris pour vous que j'en écraserais votre cœur I Oui, fût-il aussi dur, aussi glacé que ces pierres, j'en tirerais du sang,... j'en ferais sortir des larmes !
— Mademoiselle, dis-je avec tout ie calme que je pus trouver, je vous supplie de revenir à vous, à la raison. Je vous atteste sur l'honneur que vous me faites outrage. Veuillez y réfléchh*. Vos soupçons ne reposent sur aucune vraisemblance. Je n^ai pu préparer en aucune façon la perfidie dont vous m'accusez.
LB ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE. 297
et quand je l'aurais pu enlin, comment vous ai-je jamais donné le droit de m'en croire capable ?
— Tout ce que je sais de vous me donne ce droit, s'écria-t-elle en coupant Tair de sa cravache. Il faut bien que je vous dise une fois ce que j'ai dans Tâme depuis trop longtemps. Qu'êtes-vous venu faire dans notre maison, sous un nom, sous un caractère empruntés? Nous étions heureuses, nous étions tranquilles, ma mère et moi... Vous nous avez apporté un trouble, un désordre, des chagrins que nous ne connaissions pas. Pour atteindre votre but, pour réparer les brèches de votre fortune, vous avez usurpé notre confiance,... vous avez fait litière de notre repos,... vous avez joué avec nos sentiments les plus purs , les plus vrais, les plus sacrés,... vous avez froissé et brisé nos cœurs sans pitié. Voilà ce que vous avez fait,... ou voulu faire, peu importe I Eh bien I je suis profondément lasse et ulcérée de tout cela, je vous le dis I Et quand à cette heure vous venez m'offrir en gage
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votre honneur de gentilhomme, qui vous a permis déjà tant de choses indignes, certes j'ai le droit de n'y pas croire, — et je n'y crois pas I
J'étais hors de moi ; je saisis ses deux mains dans un transport de violence qui la domina : — Marguerite ! ma pauvre enfant,... écoutez bien I Je vous aime, cela est vrai, et jamais amour plus ardent, plus désintéressé, plus sainte n'entra dans le cœur d'un homme!... Mais vous aussi, vous m'aimez... Vous m'aimez, malheureuse ! et vous me tuez I . . . Vous parlez de cœur froissé et brisé. . . Ah ! que faites-vous donc du mien I . . . Mais il vous appartient, je vous l'abandonne... Quant k mon honneur, je le garde, ... il est entier ! ... et avant peu je vous forcerai bien de le reconnaître... Et sur cet honneur je vous fais serment que si je meurs, vous me pleurerez, que si je vis, jamais , — tout adorée que vous êtes, — fussiez-vous à deux genoux devant moi, — jamais je ne vous épouserai, que vous ne sovez aussi oauvre que moi ou moi aussi riche
que Yousl £4 mainlenant priez, priez; demandez à Dieu des miracles, il en est temps I
Je la repoussai alors brusquement loin de Tembra* sure, et je m'élançai sur les gradins supérieurs : j'avais conçu un projet désespéré que j'exécutai aussitôt avec la précipitation d'une démence véritable. Ainsi que je Fai dit, la cime des hêtres et des chênes qui poussent dans les fossés de la tour s'élevait au niveau de la fenêtre. A l'aide de ma cravache ployée, j'attirai à moi l'extrémité des branches les plus proches, je les embrassai au hasard , et je me laissai aller dans le vide. J'entendis au-dessus de ma tête mon nom : Maxime I proféré soudain avec un cri déchirant. — ^Les branches auxquelles je m'étais attaché se courbèrent de toute leur longueur vers l'abtme ; puis il y eut un craquement sinistre, elles éclatèrent sous mon poids, et je tombai rudement sur le sol.
Je pense que la nature fangeuse du terrain amortit la violence du choc, car je me sentis vivant, quoique
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blessé. Un de mes bras avait porté sur le talus maçonné de la douve, et j'y éprouvai une douleur tellement aiguë que le cœur me défaiUit.| J*eu8 un court étourdissement. J'en fus réveillé par la voix éperdue de Marguerite : — Maxime ! Maxime I criaitelle, par grâce, par pitié 1 au nom du bon Dieu, parlez-moi! pardonnez-moi!
Je me levai, et je la vis dans la baie de la fenêtre, au milieu d'une auréole de pâle lumière, la tète nue, les cheveux tombants, la main crispée sur la barre A% la croix, les yeux ardemment fixés sur le sombre précipice.
— Ne craignez rien, lui dis-je. Je n'ai aucun mal. Prenez seulen^ent patience une heure ou deux. Donnez-moi le temps d'aller jusqu'au château, c'est lo plus sûr. Soyez certaine que je vous garderai lo secret, et que je sauverai votre honneur comme je viens de sauver le mien.
Je sortis péniblement des fossés et j'allai prei^dro
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mon cheval. Je me servis de mon mouchoir pour suspendre et fixer mon bras gauche, qui ne m*ôlait plus d'aucun usage, et qui me faisait beaucoup souf- Irir. Grâce h la clarté de la nuit, je retrouvai aisément ma route. Une heure plus tard, j'arrivais au château. On me dit que le docteur Desmarets était dans le salon. Je me hâtai de m'y rendre, et j'y trouvai avec lui une douzaine de personnes dont la contenance accusait un état de préoccupation et d'alarme. — Docteur, dis-je gaiement en entrant, mon cheval vient d'avoir peur de son ombre, il m'a jeté bas sur la route, et je crains d'avoir le bras gauche foulé. Voulez-vous voir?
— Comment, foulé? dit M. Desmarets après qu'il eut détaché le mouchoir; mais vous iivez le bras parfaitement cassé, mon pauvre garçon I W^ Laroque poussa un faible cri et s'approcha de
l>oi. — Mais c'est donc une soirée de malheur?
iit-ellc.
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Je feignis la surprise. — Qu'y a-t-il encore? m*écriai-je.
— Mon Dieu I j'ai peur qu'il ne soit arrivé quelque accident à ma tille. Elle est sortie à cheval vers trois heures, il en est huit, et elle n'est pas encore rentrée I
— Mademoiselle Marguerite I mais je l'ai rencontrée...
— Comment! où? à quel moment?... Pardon, monsieur, c'est l'égoïsme d'une mère.
— Mais je l'ai rencontrée vers cinq heures sur la route. Nous nous sommes croisés. Elle m'a dit qu'elle comptait pousser sa proçienade jusqu'à la tour d'Elven.
— A la tour d'Elven I Elle se sera égarée dans les bois... n faut y aller promptement. . . Qu'on donne des ordres!
M. de Bévallan commanda aussitôt des chevaux. J'affecta . d'abord de vouloir me joindre à la caval-
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cade ; mais M"*® Laroque et le docteur me le défendirent énergiquement, et je me laissai persuader sans peine de gagner mon lit, dont, à dire vrai, j'avais grand besoin. M. Desmarets, après avoir appliqué un premier pansement sur mon bras blessé, monta en voiture avec M"« Laroque, qui allait attendre au bourg d'Elven le résultat des perquisitions que M. de Bévallan devait diriger dans les environs de la tour.
Il était dix heures environ, quand Alain vint m'annoncer que M"« Marguerite était retrouvée. 11 me* conta l'histoire de son emprisonnement, sans omettre aucun détail, sauf, bien entendu, ceux que la jeune fille et moi devions seuls connaître. L'aventure me fut confirmée bientôt par le docteur, puis par M"»« Laroque elle-même, qui vinrent successivement me rendre visite, et j'eus la satisfaction de voir qu'il n'était entré dans les esprits aucun soupçon de l'exacte vérité.
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J'ai passé toute ma nuit à renouveler avec la plus
fatigante persévérance, et au milieu des bizarres complications* du rêve et de la fièvre, nion saut dangereux du haut de la fenêtre du donjon. Je ne m*y
« habituais pas. A chaque' instant, la sensation du
vide me montait à la gorge, et je me réveillais tout haletant. Enfin le jour est arrivé, et m'a calmé. Dès huit heures, j*ai vu entrer M"« de Porhoët, qui s'est installée près de mon chevet, son tricot à la main. Elle a fait les honneurs de ma chambre aux visiteurs qui se sont succédé tout le jour; M"® Laroque est venue la première après ma vieille amie. Comme elle serrait avec une pression prolongée la main que je lui tendais, j'ai vu deux larmes glisser sur ses joues. A-l-elle donc reçu les confidences de sa fiUe^
M"« de Porhoët m'a appris que le vieux M. Laroque est alité depuis hier. Il a eu une légère attaque de paralysie. Aujourd'hui il ne parle plus, et son état donne des inquiétudes. On a résolu de hâter le ma-
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riage. M. Laubépin a été mandé de Paris; on l'attend demain, et le contrat sera signé le jour suivant, sous
sa présidence.
J'ai pu me tenir levé ce soir pendant quelques fteures; mais si j'en crois M. Desmarets, j'ai eu tort d'écrire avec ma fièvre, et je suis une grande bête.
9 octobre.
Il semble véritablement qu'une puissance maligne prenne à tâche d'inventer les épreuves les plus singulières et les plus cruelles pour les proposer tour à tour à ma conscience et à mon cœur !
M. Laubépin n'étant pas arrivé ce matin, M"« Laroque m'a fait demander quelques renseignements dont elle avait besoin pour arrêter les bases préalables du contrat, lequel, ainsi que je l'ai dit, doit êlre signé demain. Comme je suis condamné à garder
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ma chambre quelques jours encore, j'ai prié M"* Laroque de m'envoyer les titres et les documents particuliers qui sont en la possession de son beau-père, et qui m*étaient indispensables pour résoudre les difficultés qu'on me signalait. On m'a fait remettre aussitôt deux ou trois tiroirs remplis de papiers qu'on avait enlevés secrètement du cabinet de M. Laroque» en profitant d'une heure où le vieillard était endormi, car il s'est toujours montré très-jaloux de ses archives secrètes. Dans la première pièce qui m'est tombée sous la main, mon nom de famille plusieurs fois répété a brusquement saisi mes yeux, et a sollicité ma curiosité avec une irrésistible puissance. Voici le texte littéral de cette pièce.