X. de Uaistre et Cbarles Nodier
Sahs appartenir à l'école « égoiisie « et lyrique, sans être entraînés dans le pnissanl remous de Chateaubriand et de M"" de Staël, sans se relier même à Rousseau, Xavier de Haislre et Charles Nodier occupent pourtant une place dans l'évolution accomplie, au début du xix' siècle, par le roman français. Leurs œuvres sont sentimentales mais non jusqu'à la nuance désolée et maladive en honneur. Ils sont plutôt eux-mÈmes initiateurs d'un mouvement, et comme les ancêtres du conte moderne. Ils vinrent à point pour rajeunir ce genre si français, en infusant à l'esprit traditionnel, â la vivacité, à la légèreté, à la verve fine en un mol qui remonte au moyen-âge, un attendrissement délicat. Rompant avec la tradition du conte voltairien, ils délaissent la satire et le libertinage pour créer de petits récils simples, courts, de forme pure, ni secs ni amers, mais pleins de sincérité.
Ne nous laissons pas égarer par celte sensation de fatigue générale qui nous blase aujourd'iiui et nous ferait trouver incolores des œuvre ttes rafraîchissantes comme la Jeune Sibérienne ou le Lépreux de la cité d'Aoste. Reportonsnous à l'époque où celles-ci furent publiées, dans l'engoilment d'une liltéralure werthérienne et désespérée;
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naus applaudirons alors à cette réacliou de la sérénitô coDtre le désenchanlement, de l'universelle pitié contre l'égoîsme des souffrances individuelles, de la fraîcheur contre l'étoufferoent et l'aridité du scepticisme.
Telles sont la vraie saveur et l'incontestable originalité de ces petits récils de Xavier de Maistre. L'un d'eux, le Voyage autour de ma cfiambre, publié dès 1794, rappelle encore le dix-huitième siècle par je ne sais quoi de finement railleur : il s'en éloigne par l'absence de sarcasme et de philosophie dissolvante. On y sent au contraire la réconfortante influence de quelque chose d'humainement paisible et rêveur.
Ainsi, Xavier de Maistre, esprit bien français, représente, venant après OW/fAinc, Obermann, Adolphe el même René, la revanche de la véritable tradition nationale contre «e que les lettres empruntaient alors de vague el d'exalté à la vaporeuse Allemagne. Cette finesse n'ôle rien, ai-je besoin de le dire ? au caractûre touchant du Lépreux (18H), des Pmonniers du Caucase et de la Jeune Sibérienne (1H28). La narration en est simple el forte, sans apprêts, sans faux ornements. Observateur perspicace et profond, de Maistre sut rendre avec fidélité les mœurs du Caucase et de la Sibérie. Le tableau qu'il en trace est bref, il ne les idèabse pas, mais il fait jaillir de leur description l'intense poésie des choses. Cet exotisme relie l'auteur au grand mouvement de son époque.
Son œuvre capitale, malgré ses proportions restreintes, le Lépreux de la cité SAosle se rapprochait plutôt A'Ourika, d'Édottarrf, d'^ loys, par la nature de sa donnée.
Hais combien l'émolion soulevée y est plus [ Combien ce récit calme H sans emphase est plus humain, plus sincère et plus poignant ! L'intérêt n'était pas ici capté par des moyens de convention : il portait sur le conlrasle entre une âme élevée, des sentimenis sublimes, et la plus humiliante des infirmités copporelies. Ce contraste était saisissant et parlait à la fibre la plus noble du cœur.
Quand on considèi-e seulement X. de Haislre comme le narrateur fin, un peu humoristique et « bonhomme » du Voyage autour de ma chambre, on lut fait tort du plus pur de sa gloire.
De l'auteur universel, de l'artisle, du poète, de ITiisIorien, de l'homme politique que fut Ch. Nodier, il reste tiniquemenl le conteur. Ses romans faibles.discordants, aux caractères délayés, te sortiraient à peine de la foule (1). Hais ses Contas sont de petits chefs-d'œuvre. Ils ne se bornent pas à des récits aimables et frivoles ; comme ceux de X. do Haistre, ils s'adressent au cœur pour l'intéresser et le remuer profondément. Eu deux pages ( l'Histoire du Chien de Brisquet le prouve ) Nodier savait créer une fiction délicieuse, pleine de vérité, dont le charme était inoubliable. Une fois encore, par cette vîbrallon juste et saine, le sentimentalisme exagéré du temps était ramené à des proportions parfaites.
(1) Il lânt faire exception pour Afi* de Marsan, Thérèse ÂMbert, Inès de Las Sierras et surtout pour Jean Sbogar, qui, en même temps qu'un roman historique documenté, est un des premierG romans aociauw français.
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Nodier, doué d'une anie tendre et d'une vive .imagina lion, fut surtout un idéaliste. Il détesta le réalisme, çu'il vécut assez longtemps pour voir triompher. Romantique, il sut ne point verser dans les excès de l'école. Au milieu des plus paradoxales fanuisies, il eut soin d'Être toujours exact et vraisemblable. Ses premiers écrils, les Proscrits, le Peintre de Salsbourg, AdèU, avaient sacritié au mal régnant, la mélancolie, el étalent tombés dans le burlesque à force d'outrance. Quel abtme sépare ces débuts fâcheux de joyaux comme Smarra ou les démons de la nuit ('1831)i Trilby ou le Lutin d'Argail (1822), la Fée aux miettes, (1832), François les Bas bleus (1836), la Légende de Sœur Béalrix (1838), la Neuvaine de la Chandeleur (1839) ICeux-cisontpleinsd'une aérienne et subtile fantaisie, poétiques, spirituels, écrils dans une langue originale et élégante qui demeurera classique. Eux aussi remettent en honneur la véritable tradition du conte français, où l'esprit n'éteint pas l'émotion.