LE RÉALISME
J'ai eu la bonne chance d'avoir entre les mains la collection d'un journal : le Réalisme, qu'Edmond Duranly a publié avec quelques amis dans les premières années de l'empire. J'ai parcouru celte collection, et j'y ai trouvé des notes si curieuses, que je ne puis résister au besoin de lui consacrer quelques pages. Pour moi le Réalisme est une date, un document très important et très significatif de notre histoire littéraire.
Remarquez que le journal n'a eu que six numéros. Il paraissait le 15 de chaque mois, dans le format in-quarto, sur seize pages, à deux colonnes. Le premier numéro porte la date du 15 novembre 1856, et le dernier celle d'avril-mai 1857; évidemment, les fonds étaient épuisés, il y avait un retard d'un mois, c'était l'agonie. Le journal ne comptait que trois rédacteurs attitrés : M. Edmond Duranty, propriétaire et rédacteur en chef; M. Jules Assézat, plus tard ré~ àacleur des Débats, aquilon doit une belle édition de Diderot, et qui est mort il y a quelques années ; enfin M. Henri Thulié, aujourd'hui médecin distingué, au-
teur de plusieurs ouvrages remarqués, et qui a été dernièrement président du conseil municipal de Paris.
On ne s'imagine pas avec quelle verdeur ces jeunes gens se jetaient dans la lutte Ils avaient alors de vingt à vingt-cinq ans, ils dormaient bottés, éperonnés, la cravache en main, menant un tapa-^e de tous les diables. J'ai sur mon bureau les six numéros du Réalisme, et il s'échappe de ces pages jaunies une odeur de bataille qui me grise. J'ai passé par là moimême, je connais cet emportement des convictions de la vingtième année, ces belles erreurs et ces belles injustices. On ne sait pas grand'chose, on se cherche encore, et l'on éprouve l'envie de faire place nette, de tout démolir pour tout reconstruire, sans s'effrayer de 1 immensité de la besogne, croyant de bonne foi qu'on va accoucher d'un monde. Ce sont les bonnes années. Bien heureux ceux qui les ont connues. Plus tard, quand on est devenu sage, on pleure ces vastes désirs.
Mais faire du bruit n'est rien, la chose stupéfiante est que ces trois jeunes gens apportaient une révolution, formulaient tout un corps de doctrine. Certes, le réalisme est une théorie vieille comme le monde; seulement, elle se rajeunit à chaque période littéraire. Mettons qu'ils n'inventaient rien, qu'ils continuaient le mouvement du dix-huitième siècle. Ils n'en avaient pas moins l'étonnante intuition de lever le drapeau du réali:^me, avant que l'agonie du romantisme eût commencé, lorsque personne ne prévoyait encoie la grande poussée naturaliste qui allait se faire dans notre littérature, à la suite de Balzac et de Stendhal. Ils étaient les critiques précurseurs, ils annonçaient à grand fracas la période nouvelle; et cela était si au-
dacieux, qu'il y eut contre leur petit journal un déchaînement inouï. Toute la presse lillcraire les plaisanta, les foudroya. Personne ne parut comprendre.
Eux-mêmes, je dois l'avouer, ne paraissaient pas bien campés sur leur doctrine. M. Dm-anty, à plusieurs repi-ises, explique qu'il a cédé à un entraînement instinctif en fondant son journal. Il a senti là l'avenir il s'est jeté de ce côté à corps perdu, pour aller à la lumière. Comme il le dit dans le dernier numéro : « Au premier numéro, on aura vu la hôte Rthilisme se traîner sur le venire comme les animaux naisstint du chaos, puis peu à peu ses formes se dégager et enfm le loup avec son poil hérissé marcher dans les chemins et montrer ses dents aux passants inquiétés. » C'était de la bonne foi, ces jeunes gens sentaient que les idées leur venaient dans la lutte, qu'ils s'aguerrissaient, qu'ils allaient enfin trouver la formule victorieuse. Mais il était trop tôt sans doute. Je dirai tout à l'heure pourquoi, selon moi, ce premier effort devait avorter.
Une doctrine ne pousse pas toute seule. Il faut des hommes pour remuer les esprits. Nos trois enthousiastes étaient partis en guerre à la suite de Courbet et de M. Champfleury. C'étaient là les pavés qu'ils jetaient au romantisme triomphant. Ils prenaient les exemples qu'ils avaient sous la main, sans même distinguer entre les talents si différents de leurs deux patrons. D'ailleurs, le Réalisme contient simplement une étude sur M. Champfleury, où il y a même des restrictions; quant à Courbet, il y règne moins encore, il reçoit seulement çà et là un éloge. M. Duranty et ses amis élargissaient la question, remontaient aux principes, parlaient de rénover tous les arts. On m'a
raconté une histoire bien jolie : il paraît que Couihet et M. Champfleury furent très effrayés du zèle de ces jeunes gens qui immolaient tous les puissants de la littéiature sur l'autel du réalisme ; ils eurent peur d'être compromis, ils lâchèrent publiquement leurs terribles défenseurs.
En somme, celte furieuse attaque était dirigée contre le romantisme. Il faut se souvenir qu'on était €n 1850, que Victor Hugo régnait, du fond de son exil. Là est l'audace des novateurs, la prescience du mouvement qui devait s'accélérer plus (ard. Naturellement, leurs théories restent assez confuses. Les articles sont un peu lourds, un peu embrouillés. Je suis loin d'accepter toutes leurs idées. On sent des esprits qui se cherchent encore, qui se débattent pour arriver à la formule juste et précise. Je vais indiquer, par deux citations, les points qui m'ont paru absolument clairs.
D'abord, pas d'école. « Ce terrible mot de Réalisme est le contraire du nnot école. Dire école réaliste et un non-sens : réalisme signilie expression franche et complète des individualités ; ce qu'il alt;U|iie c'est justement la convention, l'imitation, toute espèce d'école. »
Voici maintenant la formule nouvelle :
« Le Réalisme conclut h la reproduction exacte, complète, sincère, du milieu social, de l'époque où l'on vit, parce qu'une telle direction d'études est justifiée par la raison, les besoins de l'intelligence et l'intérêt du public, et qu'elle est exempte de tout mensonge, de toute tricherie... Cette reproduction doit donc être aussi simple que possible pour être comprise de tout le monde.»
Je m'arrête ici, parce que nous touchons du doigt l'esthétique des réalisles de 1856. Songez qu'ils sont perdus en plein romantisme et qu'ils vont forcément accomplir une œuvre de réaction. Aussi le caractère du mouvement qu'ils veulent déterminer, est-il de faire tout le contraire de ce que font les romantiques. Ils exaltent la sincérité, la simplicité, le naturel ; ils entendent choisir leurs sujets dans la bourgeoisie, dans le menu peuple. Et comme il s'agit d'exagérer pour se faire entendre, ils restreignent singulièrement le champ littéraire. C'est là une de leurs plus grosses fautes. On ne les écoutera pas, parce que leur révolution est trop radicale et qu'une littérature ne peut s'enfermer dans le monde étroit où ils semblent vouloir la mettre.
Oui, certes, une littérature est plus complexe que cela. Il faut admettre la peinture de toutes les classes. Je ne vois nulle part qu'ils conseillent d'appliquer la méthode naturaliste à tous les personnages, princes ou bergers, grandes dames ou gardeuses de vaches. On dira que cela va de soi. Nullement. Le réalisme de 1836 était exclusivement bourgeois. Par ses théories, par ses œuvres, il ne sortait pas d'un certain cercle limité. Il n'avait pas la largeur qui s'impose.
Une autre faute regrettable était de s'attaquer violemment à notre littérature entière. Jamais on n'a vu pareil carnage. Balzac n'est pas épargné ; on le discute et on lui dit son fait, tout en l'admirant beaucoup. Quant à Stendhal, il n'est pas jugé assez bon réaliste. Je ne parle pas de Victor Hugo, contre lequel on lance un article foudroyant. Cela rentrait dans la campagne ouverte par le journal. Il ialhiit
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frapper le romantisme à la lête. La note la plus fâcheuse est une courte appréciation de Madame Bovary, qui venait de paraître, d'une telle injustice, qu'elle étonne profondément aujourd'hui. Comment les réalistes de 1856 ne sentaient-ils pas l'argument décisif que Gustave Flaubert apportait à leur cause? Eux étaient condamnés à disparaître le lendemain, tandis que Madame Bovary allait continuer victorieusement leur besogne par la toute-puissance de son style.
Nier la poésie, nier toute la production contemporaine, cela est d'une belle hardiesse de novateurs. Mais, dans ce cas, il faut pouvoir combler le vide que l'on fait. Or, M. Champlleury n'avait pas les épaules assez larges pour combler ce vide. Il apportait un talent très personnel, très frais et d'une saveur charmante ; seulement, l'ampleur lui manquait, la|)rodiJCtion magistrale qui décide des victoires littéraires. Les soldats furent battus, parce que legonéral refusait de marcher et ne pouvait les conduire au triomphe. Je mets Courbet à part, je reste dans la littérature. Courbet est un maître.
D'ailleurs, les faits ont jugé la querelle : la bataille n'a été qu'une escarmouche. Mais, en dehors de cette défaite des personnalités mises en cause, reste le programme de ces trois jeunes gens, qui apparaissent un beau jour les mains pleines de vérités Ils parlent les premiers, et avec une hai:teur su perbe. Ilien ne les effraye, ils attaquent toutes les questions;Duranty se chargede la doctrineet foni ii t si.Y, sept articles dans chaque numéro; Henri Tiiilié publie une grande étude révolutionnaire sur le roman ; Jules Assézat, le plus calme des troi-, fait
une charge à fond de train contre le théâtre contemporain. Roman, théâtre, peinture, sculpture, ils réforment tout. Et, quand le journal va disparaître, M. Duranty dans un dernier article indique les sujets qui étaient au programme, une liste sans fin d'études, dont je citerai quelques-unes : la discussion des préfaces littéraires parues depuis 1800 ; la filiation de l'esprit français dans son afféterie depuis l'hôLel de Rambouillet jusqu'à nos jours; une petite histoire des Variations littéraires; un travail sur le comique, le tragique, le fantastique et l'honnête, etc.
Lisez ces lignes que M. Duranty écrivait, en s'adressant à ceux qui continueraient sa besogne.
« Je leur conseillerai d'être acerbes et hautains. Pendant un an, on demandera autour d'eux avec colère ou raillerie ce que c'est que ces jeunes gens qui n'ont rien fait et qui veulent régenter tout le monde. Après dix-huit mois, ils seront devenus hommes de lettres. La valeur d'un écrivain n'est jamais constatée dès son début. On conmience par essayer de le rayer avec les ongles, avec le bec, avec le fer, le diamant, toutes les matières dures et aiguës usitées dans la critique; et quand on s'est aperçu, après de longs essais, qu'il n'est pas friable et qu'il résiste, chacun lui ôte son chapeau et le prie de s'asseoir. »
Et lisez encore ce passage: «Toutefois, le journal aura tenu six mois, sans vivres, contre tous, et je considère cela comme une défense suffisante. Tout a été remué. Les gens au-dessous de trente ans, avec la gaieté de l'imprévoyance, nous ont nié, de tout l'cspiit que vingt Français quelconques peuvent mettre au service ou à l'attaque d'une cause. Les
autres, plus âgés, plus expérimentés, ont reconnu le nuage qui annonce la tempête et la grande marée qui doit les noyer; et ils ont rempli de limentations irritées les Revues et les grands journaux. Plus il trouvera de résistance, plus invinciblement le réalisme sera vainqueur. Où il n'y a aujourd'hui qu'un homme, il en viendra bientôt cent, quand le tambour aura battu... »
Ces lignes étaient prophétiques. Elles m'ont frappé profondément. Aujourd'hui, le romantisme agonise, le naturalisme triomphe. De toutes parts, la nouvelle génération se lève. La formule s'est élargie, elle va avec le siècle Ce n'est plus une guerre d'école à école, une querelle de phrases plus ou moins bien construiles, c'est le mouvement même de l'intelligence contemporaine.