A M. ARMAND SILVESTRE
Dans la dernière Revue dramatique d'un de mes confrères, M. Armand Silvestre, un poète du plus grand talent, qui rame comme nous dans la galère de la critique, j'ai trouvé sur l'indignité du roman et sur l'excellence de la poésie une théorie à laquelle je veux répondre. Gettethéorie est que seul un poème est immortel, tandis qu'un roman ne peut aspirer à un succès de plus de cinquante ans. Et M. Silvestre ajoute : « Je cite là un fait purement expérimental, ce que M. Emile Zola ne saurait assurément me reprocher. »
Certes, oui, je base toute science sur les faits. Seulement faut-il encore que les faits soient nettement établis et nettement expliqués. \'oyons les faits.
D'abord, je reprocherai à M. Armand Silvestre une
phrase qui a dû lui échapper. 11 dit, en comparant Balzac et Flaubert à Victor Hugo et à Théophi'e Gautier: « Il y aura toujours un abîme entre les artistes qui travaillent pour le temps et ceux qui tentent rimmortalité. » Et voilà Balzac et Flaubert accusés de se soucier de l'immortalité comme d'une guigne, de travailler pour leur unique génération. Je ne conseille pas à M. Armand Silvestre de soutenir cette opinion devant Flaubert, qui met dix ans pour écrire un roman, et qui a la haute et puissante ambition d'en graver chaque mot sur du marbre. Je trouve également un peu risquée celte affirmation sur la disparition prochaine et complète de l'œuvre de Balzac.
En vérité, les poètes auraient tort de nous refuser le désir de l'immortalité. C'est là une noble fièvre dont brûlent tous les écrivains de talent, qu'ils écrivent en vers ou en prose. II y a une injure à nous dire ; « Yous ne rimez pas, donc vous n'êtes que des reportcis. )' Eh ! bon Dieu ! quel couiage aurions nous à La besogne, si les plus humbles d'entre nous ne se berçaient pas du rêve de vivre dans les siècles? Notre seule force est là. Peut-être nous trompons-nous, mais il est glorieux de se tromper de la sorte, et le pire malheur qui puisse nous arriver, c'est de penser, après avoir écrit une page : « Voilà une page à laquelle je survivrai. »
Donc, nous travaillons tous pour l'immortalité. L'élan est universel et superbe, et c'est cet élan qui fait la grandeur des lettres. Reste à savoir si, fatalement, par une loi de nature, le roman est condamné à disparaître au bout d'un demi-siècle, lorsque le poème, par une grâce spéciale, serait d'essence immortelle.
M. Armand Silvestre prétend appuyer son opinion sur les faits. E\idemment, il songe à ranti(]iiilé, à Homère, chez les Grecs, et à Virgile, chez les Latins, sans parler des auteurs tragiciues. On pourrait citer des noms de grands prosateurs, surtout h Rome. Mais admettons que la poésie épique soit l'expression supérieure des deux langues anciennes qu'on nous apprend dans nos collèges: il y a à cela des circonstances historiques dont il faut tenir compte Une littérature n'est qu'une logique.
Toute la philosophie païenne ahoutit au poème, au culte d'une forme, à l'absolu d'une beauté déterminée. Quant à moi, je nie l'absolu en matière de beauté; et cela est si vrai, les formules de chaque société et de chaque langue diffèrent tellement, que les nombreuses tentatives de poèmes épiques, chez nous, ont abouti à des monstres. Il a fallu nous rabattre sur la poésie dramati-iue et sur la poésie lyrique, qui, dans les rhétorix^ues anciennes, occupaient un rang secondaire.
D'ailleurs, il faut bien que notre orgueil d'écrivains avoue une chose : c'est que notre immortalité tient souvent à des causes secondaires. Ainsi, l'enseignement classique, depuis trois siècles, a ])lus fait pour la gloire d'Homère et de Virgile que leur génie luimême. Comment voulez-vous qu'on échappe à l'admiration de ces poètes, quand on vous serine cette admiration dès le bas âge? On peut même dire qu'il n'y a vraiment d'immortels que les livres qui deviennent classiques. Je voudrais bien savoir où serait aujourd'hui Boileau, par exemple, si nos professeurs n'en cognaient pas de force des morceaux dans nos cervelles. Et, à côté de Boileau, que de poètes ou-
bliés, connus des seuls lettrés, et qui lui sont supérieurs !IIs ne se trouvent pas entre les mains deséci liers, cela les condamne. Il y a de la sorte des admirations toutes faites qu'une génération transmet à la génération suivante, ainsi que des articles de foi. C'est [leut-être. hélas ! la seule immortalité pratique, en attendant qu'un nouveau déluge emporte nos œuvres comme des pailles, nos pauvres œuvres humaines dont nous sommes si vains et qui ne comptent pas dans l'évolution des mondes.
Evidemment, les vers ont chance de vivre plus longtemps, si l'on envisage ainsi l'immortalité comme un simple résultat de l'exercice des mémoires dans nos écoles. On apprend les vers avec plus de facilité, ils ont une musique qui fixe les mots. Puis, généralement, les poèmes sont relativement courts, et il i'aut remarquer que les générations ne retiennent que les œuvres courtes, qui se lisent et se gardent sans efforts. Homère n'a que deux œuvres, Vlliade et VOdi/ssce; et encore VOdyssée reste-'.-elle un peu à l'écart, parce qu'elle n'entre pas directement dans l'enseignement classique. Toute l'œuvre de Virgile tient dans un mince volume. Ce sont là des choses qui doivent nous faire trembler, nous autres modernes qui produisons avec une si incroyable fécondité. Voyez déjà Voltaire, deux ou trois œuvres maîtresses surnagent seules. Et Victor Hugo? M. Armand Silvestre, qui le met au sommet, croit-il qu'il vivra avec ses milliers de vers ? Pour moi, je suis certain que la postérité tirera de cet amas de rimes cinquante pièces au plus, un volume qui demeurera le chef-d'œuvre de la poésie lyrique française.
Voilà donc la seule supériorité que je consente à
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reconnaître au poème sur le loman : il est plus court et il se retient avec plus de facilité, ce qui le fait choisir de préférence dans les écoles pour exercer la mémoire des élèves. Toute autre idée, surtout l'idée d'absolu, est une plaisanterie esthétique. Les œuvres écrites sont des expressions sociales, pas davantage. La Grèce héroïqjie écrit des épopées, la France du dix-neuvième siècle écrit des romans : ce sont des phénomènes logiques de production qui se valent. 11 n'y a pas de beauté particulière, et cotte beauté ne consiste pas àalignordes mots dans un certain oïdi-c ; il n'y a que des phénomènes humains, venant en leur temps et ayant la beau'té de leur temps. En un mot, la vie seule est belle.
Mais laissons les langues mortes, voyons dans notre littérature française les faits auxquels en appelle M. Armand Silvestre Quels sont nos poètes? Ilonsard, Malherbe, Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, puis le groupe des lyriques de notre siècle, Musset, Hugo, Lamartine, Gautier, d'autres encore. Quels sont nos prosateurs? Rabelais, Moninigne, Montesquieu, Pascal, Bossuet, Saint Simon, Voltaire, Rousseau, Diderot, Balzac, Flaubert, Edmond et Jules de Goncourt, d'autres encore. Eh ! mais, voilà qui se balance, je crois ; j'estime même que le plateau où est la prose l'emporte. M. Armand Silvestre me dira peut-être que les prosateurs nommés par moi n'ont pas écrit de romans. S'il me faisait cette objection, ce serait que nous ne nous entendrions pas sur ce mot: roman, chose que je soupçonne d'ailleurs. Pour moi, Pa7itaqruel,\es Essa/'s, \e,s Lettres jiersanes, les Provinciales sont des romans, je veux dire des études humaines.
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Est-ce que Pantagruel n'a pus vécu plus de cinquante ans? M. Ai'uiand SilvesLre peut-il me citer un poète de l'époque qui, aujourd'hui, après plus de trois siècles, efface la gloire de Rabelais? Il y a Ronsard; mais est-ce que Ronsard, malgré l'exhumation que les romantiques de 1830 ont lentée de ses œuvres, va seulement àfla hanche de Rabelais? Pan'agruel, après avoir été la Bible du seizième siècle, est resté un monument indestructible de notre liLlcrature. La langue a vieilli, et il demeure debout quand même. Donc la poésie, leversn'esl pas indispensable à l'immortalité.
Je pourrais continuer ces comparaisons. Le lecteur les fera aisément lui-même. Pour moi, l'erreur de M. Armand Silvestre est tout entière dans le sens restreint qu'il doit donner au mot de roman. 11 voit sans doute, dansle roman, ce qu'y voyaient mademoiselle de Scudéri et Le Sage, un simple amusement de l'esprit; et encore Gil B/asse porte-t-il assez bien, après plus de cent cinquante ans. Depuis le dix-huilième siècle, le roman chez nous a brisé le cadre étroit où il était enfermé ; il est devenu l'histoire et la critique, je prouverais même aisément qu'il est devenu la poésie. Avec Balzac, il a absorbé tous les genres, je l'ai dit ailleurs et je le répète ici. Quiconque ne voit pas et ne comprend pas cette grande évolution littéraire, qu'une évolution sociale a déterminée, se trouve du coup jeté en dehors de son époque.
M. Armand Silvestre cite Charles de Bernard, et constate qu'on ne le lit plus. Je le crois bien : Charles de Bernard n'était que la lavure de Balzac, sans aucune note originale. Mais ne va-t-il pas un peu loin, lorsqu'il écrit, après avoir nommé Balzac et
Flaubert : « Je trouverais tout à fait impertinent de rapprocher leur gloire de celle de Victor Hugo, de Lamartine, d'Alfred de Musset et de Théophile Gautier. » Cette impertinence, je me la permets, et gaiement. Il y a plus d'un quart de siècle que Balzac est mort, et sa gloire n'a fait que grandir; il est aujourd'hui colossal, au sommet. Ncfus verrons ce qu'on pensera de Victor Hugo vingt-cinq ans après sa mort.
Remarquez que j'ai pour le succès le même dédain que M. Armand Silvestre. 11 dit avec raison que l'engouement d'une génération ne prouve rien : on l'a bien vu pour Chateaubriand et pour Lamartine, on le verra encore pour Victor Hugo. Un livre se vend à cinquante éditions, cela n'en constate que la vogue. Seulement, pourquoi M. Armand Silvestre dit-il que les romans ont « le privilège exclusif des éditions accumulées et des bruyants succès » ? Et Béranger, un de ses confrères en poésie, qu'en fait-il ? Et Delille, et Lebrun, et Casimir Delavigne ? Je trouve, au contraire, que les mauvais poètes ont la spécialité des grands succès volés : on les décore, on les met à l'Académie, on les embaume tout vivants. Il n'a fallu qu'un sonnet pour faire pâmer un public. La moindre pièce de vers assure une situation à son auteur, tandis qu'on doit souvent écrire dix volumes de prose avant de se faire prendre au sérieux.
Maintenant, pour conclure, je dirai que l'immortalité est au génie. Peu importe la forme qu'il adopte. La forme est secondaire, elle est la création et ne vient qu'après le créateur. M. Armand Silvestre nous cli;isse de la postérité, nous autres romanciers qui croyons à la vie et qui nions l'absolu. Je serai plus
large que lui, j'ouvrirai les siècles aux poètes. Moutons tous ensemble, cela sera plus fraternel, car nos eiïorts sont les mêmes. Je n'aamets pas qu'il m'accuse d'écrire sciemment sur du sable, lorsque je veux bien croire qu i-. rime sur le cronze.