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L'EXPRESSION PERSONNELLE

Je connais des romanciers qui écrivent proprement, et auxquels on a fait à la longue un bon renom littéraire. Ils sonl très laborieux, ils abordent tous les genres avec une même facilité. Les phrases coulent toutes seules de leurs plumes, ils ont pour tâche de lâcher cinq ou six cents lignes chaque matin avant déjeuner. Et, je le répèle, c'est de la besogne convenable, la grammaire n'est point estropiée, le mouvement est bon, la couleur apparaît parfois dans des pages qui font dire au public, pris de respect : « C'est joliment écrit. » En un mot, ces romanciers ont toute l'apparence d'un véritable talent.

Le malheur est qu'ils n'ont pas l'expression personnelle, et c'en est assez pour les rendre à jamais médiocres. Ils auront beau entasser volumes sur volumes, user et abuser de leur incroyable fécondité, il ne se dégagera jamais de leurs livres qu'une odeur fade d'œuvres mort-nées. Plus ils produiront môme, et plus le tas moisira. Leur correction grammaticale, la propreté de leur prose, le vernis de leur style, pourront faire illusion pendant plus ou moins longtemps au gros public; mais tout cela ne suffira pas à

donner la vie à leurs ouvrages et ne sera finalement d'aucun poids dans le jugement que les lecteurs porteront sur eux. Ils n'ont pas l'expression personnelle, ils sont condamnés; d'autant plus que, presque toujours, ils n'ont pas davantage le sens du réel, ce qui aggrave encore leur cas.

Ces romanciers prennent le style qui est dans l'air. Ils attrapent les phrases qui volent autour d'eux. Jamais les phrases ne sortent de leur personnalité, ils les écrivent comme si quelqu'un, par derrière, les leur dictait; et c'est peut-être pour cela qu'ils n'ont qu'à ouvrir le robinet de leur production. Je ne dis point qu'ils plagient ceux-ci ou ceux-là, qu'ils volent à leurs confrères des pages toutes faites; au contraire, ils sont si fluides et si superficiels qu'on ne trouve chez eux aucune forte impression, pas même celle de quelque illustre maître. Seulement, sans copier, ils ont, au lieu d'un cerveau créateur, un immense magasin empli des phrases connues, des locutions courantes, une sorle de moyenne du style usuel. Ce magasin est inépuisable, ils peuvent y prendre à la pelle pour couvrir le papier. En voici, et en voici encore! Toujours, toujours des pelletées de mêmes matières froides et terreuses, qui comblent les colonnes des journaux et les pages des livres.

Au contraire, voyez un romancier qui a l'expression personnelle, voyez M. Alphonse Daudet, par exemple. Je prends cet écrivain parce qu'il est un de ceux qui vivent le plus leurs oeuvres. M. Alphonse Daudet a assisté à un spectacle, à une scène quelconque. Gomme il possède le sens du réel, il reste frappé de celte scène, il en garde une image très intense. Les années peuvent passer, le cerveau conserve l'image,

le temps ne fait souvent que l'enfoncer davantage. Elle finit par devenir une obsession, il faut que l'écrivain la communique, rende ce qu'il a vu et retenu. Alors a lieu tout un phénomène, la création d'une œuvre originale.

C'est d'abord une évocation. M. Alphonse Daudet se souvient de ce qu'il a vu, et il revoit les personnages avec leurs gestes, les horizons avec leurs lignes. Il lui faut rendre cela. Dès ce moment, il joue les personnages, il habite les milieux, il s'échauffe en confondant sa personnalité propre avec la personnalité des êtres et même des choses qu'il veut peindre. Il finit par ne plus faire qu'un avec son œuvre, en ce •sens qu'il s'absorbe en elle et qu'en môme temps il la revit pour son compte. Dans cette union intime, la réalité de la scène et la personnalité du romancier ne sont plus distinctes. Quels sont les détails absolument vrais, quels sont les détails inventés? C'est ce qu'il seraittrès difficile de dire. Ce qu'il y a de certain, c'est que la réalité a été le point de départ, la force d'impulsion qui a lancé puissamment le romancier; il a continué ensuite la réalité, il a étendu la scène dansle même sens, en lui donnant unevie spéciale et qui lui est propre uniquement àlui, Alphonse Daudet.

Tout le mécanisme de l'originalité est là, dans cette expression personnelle du monde réel qui nous entoure. Le charme de M. Alphonse Daudet, ce charme profond qui lui a valu une si haute place dans notre littérature contemporaine, vient de la saveur originale qu'il donne au moindre bout de phrase. Il ne peut conter un fait, présenter un personnage sans se mettre tout entier dans ce fait ou dans ce personnage, avec la vivacité de son ironie et la douceur de

sa tendresse. On reconnaîtrait une page de lui entae cent autres, parce que ses pages ont une vie à elles. C'est un enchanteur, un de ces conteurs méridionaux qui jouent ce qu'ils content, avec des gestes qui créent et une voix qui évoque. Tout s'anime sous leurs mains ouvertes, tout prend une couleur, une odeur, un son. Ils pleurent et ils rient avec leurs héros, Is les tutoient, les rendent si réels, qu'on les voit de- Jbout, tant qu'ils parlent.

Gomment voulez-vous que de pareils livres n'émotiennent pas le public? Ils sont vivants. Ouvrez-les et vous les sentirez qui palpitent dans vos mains. C'est le monde réel : et c'est môme davantage, c'est le monde réel vécu par un écrivain d'une originaliK exquise et intense à la fois. Il peut choisir un sujet plus ou moins heureux, le traiter d'une façon plus ou moins complète, l'œuvre n'en sera pas moins précieuse, parce qu'elle sera unique, parce que lui seul peut lui donner ce tour, cet accent, cette existence. Le livre est de lui, cela suffit. On le classera un jour, mais il n'en est pas moins un livre à part, une véritable créature. On se passionne, on l'aime ou on ne l'aime pas, personne ne reste indifférent. Il ne s'agit plus de grammaire, de rhétorique, et on n'a plus seulement sous les yeux un paquet de papier imprimé; un homme est h'i, un homme dont on entend battre le cerveau et le cœur à chaque mot. On s'abandonne à lui, parce qu'il devienlle maître des émotions du lecteur, parce qu'il a la force de la réalité et la toute-puissance de l'expression personnelle.

Comprenez maintenant l'impuissance radicale des romanciers dont j'ai parlé plus haut. Jamais ils ne prendront et ne garderont les lecteurs, car ils

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ne sentent pas et ne rendent pas d'une Façon originale. On cliercherait vainement dans leurs œuvres une impression neuve, exprimée en un tour de phrase inventé. Quand ils font du style, quand ils ramassent ici ou là des phrases heureuses, ces phrasts, si vivantes chez un autre, chez eux sonnent le néant ; il n'y a pas dessous un homme qui a véritablement senti et qui traduit par un elTort de sa création ; il n'y a qu'un bâcleur de prose, ouvrant les robinets de sa production. Et ils auront beau s'appliquer, vouloir bien écrire, croire que l'on fait un beau livre comme on fait une belle paire de bottes, avec plus ou moins de soin, ils n'accoucheiont jamais d'une œuvre vivante. Rien ne remplace le sens du réel et l'expression personnelle. Quand on n'apporte pas ces dons, autant vaudrait-il vendre de la chandelle que de se mêler d'écrire des romans.

J'ai cilé tout à l'heure M. Alphonse Daudet, parce qu'il m'offrait un exemple saisissant. Mais j'aurais pu nommer d'autres romanciers qui sont loin d'avoir son talent. L'expression personnelle n'est pas nécessairement d'uni' formule parfaite On peut mal écrire, incorrectement, à la diable, tout en ayant un.» véritable originalité dans l'tîxpression. Le pis, selon moi, est au contraire ce^tyle propre, coulant d'une façon aisôp t'i molle, ce déluge de lieux commun-, d'images connues, qui fait porter au gros public ce jugement agaçciiii: " C'est bien écrit.» Eh! non, c'est mal écrit, du mofuent où cela n'a pas une vie particulière,! une saveui- originale, môme aux dépens de la correction et des convenances de la langue '

Le plus grand exemple de l'expression personnelle dans notre littérature, est celui de Saint-Simon.

Voilà un écrivain qui a écrit avec son sang et sa bile, et qui a laissé des pages inoubliables d'inlensilé et de vie. J'ai tort même de l'appeler un écrivain; il était mieux que cela, car il ne semble pas s'être soucié d'écrire, et il est arrivé du coup au plus haut style, à la création d'une langue, à l'expression vivante. Chez nos plus illustres auteurs, on sent la rhétorique, l'apprêt de la phrase; une odeur d'encre se dégage des pages. Chez lui, rien de ces choses ; la phrase n'est qu'une palpitation de la vie, la passion a séché l'encre, l'œuvre est un cri humain, le long monologue d'un homme qui vit tout haut. Cela est bien loin de notre façon romantique d'entendre une œuvre, où nous nous épuisons en toute sorte d'efforts artistiques.

De même pour Stendhal. Celui-là affectait de dire que, pour prendre le ton, il lisait chaque matin quelques pages du Code civil, avant de se mettre au travail. 11 faut voir là une simple bravade jetée à l'école romantique. Stendhal voulait dire que le style, pour lui, n'était que la traduction la plus claire et la plus exacte possible de l'idée. Il n'en a pas moins eu l'expression personnelle à un très haut degré. Sa sécheresse, sa courte phrase, si incisive et fc.i pénétrante, devient entre ses mains un merveilleux outil d'analyse. On ne saurait se l'imaginer écrivant avec des grâces. Il avait le style de son talent, un style tellement original, dans son incorrection et son apparente insouciance, qu'il est resté typique. Ce n'est plus la coulée énorme de Saint-Simon, charriant des merveilles et des débris, superbe de violence; c'est comme un lac glacé à la surface, peut-être bouillonnant dans ses profondeurs, et qui

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réfléchit avec une vérité inexorable tout ce qui se liO'.ive sur ses bords.

Balzac a été, comme Stendhal, accusé de mal écrire. Il a pourtant, dans les Contes di'ôlatiques, donné des pages qui sont des bijoux de ciselure ; je ne sais rien do plus joliment inventé comme lorrae, ni de plus finement exécuté. Maison lui reproche les lourds débuts de ses romans, les descriptions trop massives, surtout le mauvais goût de certaines exagérations dans la peinture de ses personnages. Il est évident qu'il a la patte énorme et qui rcrase, par moments. Aussi laut-il le juger dans l'ensemble colossal de son œuvre. On voit alors un lutteur héroïque, (jui s'est battu avec tout, même avec le style, et qui est sorti cent fois victorieux du comljal. D'ailleurs, il a beau s'embarquer dans des phrases fâcheuses, son st\le esl toujours à lui. Il le pétrit, le refond, le refait entièiemenl à chacun de ses romans. Sans cesse il cherche une forme. Ou le retrouve, avec sa vie de producteur géant, dans les moindres alinéas. Il est là, la foige gronde, et il tape à tour de bras sur sa phrase, jusqu'à ce qu'elle ait son empreinte. Cette empreinte, elle la gardera éternellement. Quelles que soient les bavures, c'est là du grand style.

J'ai eu sim[ilement l'intention, en donnant quelques exemples, de mieux expliquer ce que j'entends par l'expression personnelle. Un grand romancier est, de nos jours, celui qui a le sens du réel et qui expiime avec originalité la nature, en la faisant vivante de sa vie propre.

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