‹ Le roman français au 19 siècle, avant BalzacChapitre 28 sur 28 · CINQ-MARS · texte numérisé non relu

CINQ-MARS

L'influence de Chateaubriand et de Walter Scott, qui ne s'était traduite chez Nodier et Victor Hugo qu'en une orgie de couleurs au milieu de laquelle on chercherait en vain une image de la vie humaine et un tableau du passé, ne tarda pas à susciter des œuvres où l'histoire tenait un peu plus de place. Aux environs de 1826 il n'était guère de romancier qui ne se piquât d'être historien. L'aimable M™« de Souza et même ce grand fou de Pigault-Lebrun, bien vieux l'un et l'autre, se mettaient à puiser dans nos annales du xvie siècle le sujet de leurs derniers romans, tandis que le vicomte d'Arlincourt, après s'être essayé dans l'épopée et avoir commis Charlemagnc ou la Caroléide, publiait le Solitaire, Jpsiboë, et autres romans en style « troubadour ». Exhumer de pareilles œuvres serait prendre une peine bien inutile. Ni La Trémouille chevalier sans ppuret sans reproche, deBiès, ni les Derniers Beaumanoirs on la tour d'ffelvin, de Kératry, ni le Camisnrd, de Dinoc()urt,ni Julia Sévera ou Van 492, âe Sismondé de Sismondi, ne méritent de nous arrêter (1). C'est dans Cinq-Mars qu'il convient d'étudier le roman historique, puisqu'il en est incontestablement le chef-d'œuvre.

(l) Consulter à ce propos la thèse de M. Maigron, le Roman historique à l'époque romantique.

Il nous montrera quel est le défaut pour ainsi dire organique du genre ; mais il nous montrera aussi dans quelle mesure, aux dernières années de la Restauration, le développement de ce genre a néanmoins contribué en France à ramener et h pousser le roman dans la bonne voie.

Alfred de Vigny avait vingt-neuf ans, et il servait dans l'armée avec le grade de capitaine, lorsqu'on 182G il fit imprimer Cinq-Mars. Le succès en fut très grand, si grand que le poète en était presque attristé. Comme, en effet, chacun lui répétait : « Failes-nous encore des Cinq-Mars, » il en concluait avec un peu d'amertume que sa prose était préférée à ses vers. Cinq-Mars fut le livre avec lequel les jaloux tentèrent d'humilier ses autres livres, de même qu'ils ont tenté depuis de réduire l'œuvre de Flaubert à Madame Bovary et l'œuvre de Daudet à Fromont jeune ; tant il est vrai que la médiocrité trouve toujours le moyen d'empoisonner les triomphes du génie.

La postérité n'a pas eu de peine à remettre les choses à leur place. Elle sait que Vigny est l'auteur de Grandeur et servitude militaire, et que par conséquent Cinq-Mars n'est pas le plus beau de ses ouvrages en prose ; elle sait en outre qu'au plus bel ouvrage en prose de ce Cornélien mélancolique ses poésies sont encore supérieures, et que des poèmes tels que Moise^ Eloa, la Mort du loup, le Mont des Oliviers, la Colère de Samson, surtout la divine Maison du berger, sont véritablement la fleur, la fleur immortelle et souffrante de son génie. Mais un peu de son génie a passé dans Cinq-Mars, et c'est assez qu'il soit de lui pour nous demeurer cher.

Le sujet si connu de Cinq-Mars peut se résumer en quelqut-s lignes. Henri d'Effiat, marquis de Cinq-Mars, quitte en 1639, à dix-neuf ans, le château de sa mère, proche de Chinon, pour se rendre au siège de Perpignan, Le cardinal de Richelieu l'y appelle pour le présenter au roi. Le jeune homme part, en ambitieux décidé à jouer sa tête : s'il réussit à s'élever, à renverserle tout-puissant ministre, il épousera la jeune duchesse de Mantpue, Marie de Gonzague, qu'il aime et dont il est aimé ; s'il échoue, il sait que l'échafaud d'Henri de Montmorency l'attend. Il semble réussir ; le voilà Grand Ecuyer, favori de Louis Xlll. Il est à la tête d'une conspiration qui doit accabler Richelieu ; le frère du roi est avec lui ; le roi lui-même, las d'être tenu sous le joug, encourage les conspirateurs, quitte à les trahir le lendemain. Cinq-Mars s'irrite des faiblesses et des indécisions du roi ; il a hâte d'en finir, sachant que plus d'un prince brigue la main de Marie de Gonzague, et craignant que l'éclat d'une couronne ne la séduise. Il signe un traité d'alliance avec l'Espagne, il va déchaîner sur son pays la guerre civile, quand il apprend que Marie regrette de lui avoir engagé sa vie et paraît disposée à épouser le roi de Pologne. Alors, il renonce à la lutte : à quoi bon vaincre, si le prix qu'il attendait de la victoire lui échappe ? Il se livre â Richelieu en entraînant dans sa perte son trop fidèle ami de Thou ; il monte avec lui sur l'échafaud le 12 septembre 1642, et Marie devient reine de Pologne.

Qui de nous n'a lu Cinq-Mars à dix-huit ou vingt ans ? L'impression que laisse une première lecture de Cinq-Mars, qui de nous ne se la rappelle? Quel plaisir et quel émoi à suivre les péripéties de ce duel entre

un jeune ambitieux qui doit toute sa force à la sincérité de son amour, et un maître absolu qui sait tout, peut tout, ne pardonne rien ! Une irrésistible séduction se dégage de Fépoque qui revit là pour nous, se iuclion qu'ont ressentie après Vigny l'auteur de Marion de Lorme, celui des Trois Mousquetaires, celui du Capitaine Fracasse, et tout récemment celui de Cyrano de Bergerac. C'est l'époque de fierté encore, insoumise où, selon le mot que Gourtils de Sandras applique à son héros d'Artagnan, toute la France t avait l'âme mousquetaire », où il ne se passait point d'année sans quelque conjuration ni de jour sans quelque duel, où le point d'honneur avait de si hautes exigences, où je ne sais quelle emphase espagnole semblait avoir passé dans l'âme de notre race pour la rendre plus hautaine encore et plus noble, et où il y avait chez tous, chez l'homme d'épée comme chez la Précieuse, dans l'amour comme dans la bravoure, et dans le réel comme dans une tragédie de Corneille ou un roman de La Calprenède, une si ardente et si constante aspiration vers la vie en beauté! Entre tant de belles aventures que nous offre la chronique du règne de Louis XIII, il n'en est guère de plus attachante que celle de Cinq- Mars ; et remarquons en passant qu'elle avait déjà séduit l'imagination du vieux romancier que je viens de nommer, de Catien Courtils de Sandras qui l'a racontée deux fois, en 1687 dans ses Mémoires du comte de Roche fort, en 1700 dans ses Mémoires de M. d'Artagnan. Sans perdre le sens de la mesure, sans écrire un roman de cape et d'épée, Vigny a su conserver à son récit le caractère aventureux qui était celui de la rie française en 1640, et tant qu'il y aura

des lecteurs de vingt ans, ils se prendront, comme nous nous y sommes pris, à la beauté de la mise en scène, à l'élégance des nobles cavaliers et des grandes amoureuses, à ces serments échangés à travers le grillage d'une étroite fenêtre, à ces coups de pistolet qui jettent leur éclair dans la nuit, à ces beaux sentiments, à ces beaux costumes, à ces beaux gestes. Tant qu'il y aura des lecteurs de vingt ans, ils regretteront de n'avoir pas vécu en un siècle où palpitaient tant de passions, où si brillante était la vie, la mort si chevaleresque ; et il leur arrivera ce qui nous est arrivé, de savoir par cœur des pages de Cinq-Mars^ celle-ci peut-être :

Il était alors plus de minuit, et la lune s'était cachée. Tout autre que le maître de la maison n'eût jamais su trouver son chemin par une obscurité si grande. Les tours et les toits ne formaient qu'une masse noire qui se détachait à peine sur le ciel un peu plus transparent ; aucune lumière ne brillait dans toute la maison endormie. Cinq- Mars, caché sous un chapeau à larges bords et un grand manteau, attendait avec anxiété.

Qu'attendait-il ? qu'était-il revenu chercher ? un mot d'une voix qui se fit entendre très bas derrière la croisée :

— Est-ce vous, monsieur de Cinq-Mars?

— Hélas I qui serait-ce ? qui reviendrait comme un malfaiteur toucher la maison paternelle sans y rentrer et sans dire encore adieu à sa mère ? qui reviendrait pour se plaindre du présent, sans rien attendre de l'avenir, si ce n'était moi ?

La voix douce se troubla, et il fut aisé d'entendre que des pleurs accompagnaient sa réponse :

— Hélas ! Henri, de quoi vous plaignez-vous ? n'ai-je pas fait plus, et bien plus que je ne devais ? Est-ce ma faute si mon malheur a voulu qu'un prince souverain fût mon père ?... Ne songez plus à ces deux belles années : oubliez tout pour ne vous souvenir que de notre grande

résolution ; n'ayez qu'une seule pensée, soyez ambitieux par... ambitieux pour moi...

— Faut-il donc oublier tout, ô Marie 1 dit Cinq-Mars avec douceur.

Elle hésita.

— Oui, tout ce que j'ai oublié moi-même, reprit-elle. Puis un instant après elle continua avec vivacité :

— Oui, oubliez nos jours heureux, nos longues soirées, et môme les promenades de l'étang et du bois ; mais souvenez-vous de l'avenir ; partez. Votre père était maréchal, soyez plus, connétable, prince. Partez, vous êtes jeune, noble, riche, brave, aimé...

— Pour toujours ? dit Henri.

— Pour la vie et l'éternité,

Cinq-Mars tressaillit, et tendant la main, s'écria :

— Eh bien ! j'en jure par la Vierge dont vous portez le nom, vous serez à moi, Marie, ou ma tète tombera sur l'échafaud.

De cette première impression, je ne dis pas qu'il ne reste rien et que tout le charme s'évanouisse quand nous relisons Cinq-Mars plus lard et de plus près. Je suis bien obligé d'avouer que notre plaisir n'est plus tout à fait aussi vif et aussi franc. Depuis le jour où Vigny écrivait son roman, nos historiens ont fait leur œuvre, et depuis le jour où nous l'avions lu, nous les avons lus eux aussi. Nous avons lu la consciencieuse Histoire de Louis X//I, de Bazin, et beaucoup d'autres gros livres qui nous ont faits un peu pédants, mais très soucieux et rospcctutux de la vérité hi.«torique. Des erreurs auxquelles nous n'avions pas pris garde nous ïrappeni dans Cinq-Moî's. Je ne voudrais pas, et pour deux raisons, les souligner ironijuement. Il ne faut jamais rire de ce qui nous a fait pleurer à vingt ans. « Dites-lui de respecter, quand il sera devenu homme, les rêves de sa jeunesse »; ainsi parle Schiller dans Don

Carlos, et Schiller a raison. Nous devons respecter notre idéal d'autrefois, eût-il porté un chapeau à plume, des bottes molles et une casaque de mousquetaire; et lorsqu'en rouvrant un livre oublie depuis des années au fond de notre bibliothèque nous nous apercevons que des phrases entières en étaient à notre insu demeurées dans notre mémoire, lorsqu'aux premiers mots relus toute la phrase se retrouve et chante dans nos coeurs, disons-nous bien que ce livre-là est sacré et que nous ne saurions le manier avec trop d'égards, en parler avec trop de respect ou d'indulgence. Et puis, à l'endroit de Vigny l'ironie serait de toute façon bien déplacée : il avait trop de goût, il avait l'âme trop haute et trop fière pour que ses erreurs puissent ressembler à celles de ses émules, d'un Dumas père ou d'un Ponson du Terrail. Ses erreurs ne sont jamais ridicules ; mais elles sont nombreuses, et parfois elles sont graves. A la fameuse soirée chez Marion de Lorme où il rassemble les conjurés, en 1642, nous rencontrons Milton, Descaries, Molière, Corneille... Corneille, le timide et gauche Corneille qui, nous disent ses contemporains, avait dans un salon « l'air d'un marchand drapier », l'honnête et pieux Corneille chez Marion I .Milton y lit des passages de son Paradis perdu, qui ne fut publié qu'en 1667, et vraiment il a bien mal choisi son public, s'il est vrai que la maison de Marion de Lorme fût au xvii* siècle le rendez-vous des incrédules ou, selon l'expression du temps, des libertins. Molière (en 1642 il avait tout juste vingt ans) l'écoute, grave et songeur; Descartes, si dédaigneux de toute poésie, lui serre la main en s'écriant : « Je vous admire de toute la puissance de mon âme » ; Corneille lui confie qu'il a songé à écrire une épopée chrétienne ; et voilà les

quatre grands génies qui se comprennentjS'épanchent.. . l^e même soir, Scudéry commente à voix haute la Carte du Tendre, laquelle a paru pour la première fois en 1657, dans la Clélie... Petites chicanes, je le veux bien, N'est-il pas tout de même assez déconcertant de constater que le P. Joseph, qui chez Vigny est le principal artisan de la perte de Cinq-Mars, était mort en 1638, un an avant le jour où le récit commence ?

Et si nous excusons Vigny lorsqu'il brouille les dates, pourrons-nous l'excuser aussi d'avoir dénaturé les faits ou les caractères? Nous savons aujourd'hui que ce qui poussait Cinq-Mars vers la duchesse de Mantoue, plus âgée que lui de neuf ou dix ans et que le frère du roi avait songé treize ans plus t<M à épouser, c'était bien moins l'amour que l'ambition ; qu'il ne fut, au total, qu'un ambitieux sans scrupule et traître à sa patrie ; qu'en voyant son complot découvert, au lieu de se remettre fièrement entre les mains de Richelieu, il alla se cacher dans la maison d'un bourgeois, qui du reste s'empressa de le dénoncer; enfin, que devant les juges il fit une déposition qui perdait son pauvre ami de Thou, et s'attira de lui cette magnanime réponse : « Eh bien ! Monsieur, humainement je pourrais me plaindre de vous; vous m'avez accusé, vous me faites mourir; mais Dieu sait combien je vous aime. Mourons, Monsieur, mourons courageusement, et gagnons paradis. » Nous savons d'autre part quel homme d'Etat fut Richelieu et de quoi la France lui fut redevable. Vigny le jugeait avec ses idées de gentilhomme et sous l'impression récente de la Révolution; il l'accusait d'avoir préparé la chute de la monarchie enamoindrissant l'aristocratie française, et il a fait de lui une sorte de grand Inquisiteur altéré de sang, une sorte de Marat en robe

de cardinal. Comme nos cœurs avaient battu jadis à son récit du supplice et. de la mort d'Urbain Grandier! Comme nous étions de cœur avec les bonnes gens de Loudun qu'il nous montre ameutés contre les juges, autour de ce bûcher qui, malgré tout, malgré la pluie, malgré l'émeute, se consume lentement avec le corps du condamné ! La scène reste émouvante, et les rigueurs de l'ancienne justice ont toujours de quoi nous révolter; du moins sommes-nous maintenant édifiés sur le compte de Grandier, sur ses mœurs, et quand Vigny nous dit que Richelieule fit périr pour avoir écrit contre lui un pamphlet, nous sommes affligés qu'il se fasse ainsi l'écho d'une très indigne calomnie. Si la mission des poètes est avant tout une mission de pitié, encore ne faut-il pas que leur pitié s'égare et nous égare avec eux ; et il n'est pas besoin d'être M. Hanotaux ni même d'avoir lu ce qui a déjà paru de son bel ouvrage, pour regretter le rôle que Vigny a fait jouer dans Cinq-Mars au cardinal de Richelieu.

Dans des Réflexions sur la vérité dans l'art qui servent de préface à Cinq-Mars, il a tenté de justifier son procédé. Il a déclaré que le premier droit et presque le premier devoir de l'art était de modifier la réalité. L'art, dit-il en substance, ne doit se soucier que de la vérité idéale ; il doit dédaigner Ihistoire qui est sèche et froide, pour consacrer la légende qui seule est expressive. L'histoire que doit exploiter l'artiste est celle qui est faite de traditions et de souvenirs populaires. Ils sont plus grands que nature ? Tant mieux ; la leçon n'en sera que plus belle. Il n'est pas vrai que d'Assas ait crié : « A moi, d'Auvergne, » ni que le confesseur de Louis XVI lui ait dit au pied de l'échafaud : « Fils de saint Louis, montez au ciel » ? Peu importe à l'écrivain.

Il doit les recueillir, ces paroles apocryphes que la foule croit vraies et dont la beauté est réelle. Il cherche le beau, il aspire à l'idéal : il n'a pas à contrôler les faits de l'histoire.

Soit : mais alors, qu'il n'y touche pas. Sinon, il lui arrivera, comme à Vigny, de glorifier des coupables et de flétrir de très grands hommes ; il lui arrivera d'accréditer de regrettables erreurs et de se faire le complice d'une iniquité. Quoi que Vigny puisse prétendre, l'histoire et la légende sont choses bien distinctes. La légende est la vision qui nous reste des siècles privés d'histoire ; et là, le romancier ou le poète n'ont, en effet, qu'à se conformer à l'opinion générale, à faire d'Audromaque le type de l'amour maternel ou d'Hippolyte celui de la plus farouche chasteté. Mais s'il s'agit de geis qui ont vécu, sur lesquels existent des témoignages certains, de quel droit irions-nous confirmer des on-dit injurieux à leur mémoire, au lieu de nous référer aux textes qui les justifient ?

Le procès, au surplus, est dès longtemps jugé, la discussion close. Le siècle de Thierry, de Guizot, de Thiers, de Mignet et de Michelet, a fait justice d'une si dangereuse théorie. On ne veut plus de cette prétendue histoire faite avec des anecdotes sans vraisemblance et des mots sans authenticité. On s'est aperçu, ainsi que le disait Taine en parlant de Walter Scott, " que la littérature historique doit s'évanouir et se transformer en critique et en histoire, c'està-dire en exposition et en comnientaire de documents ». Elle le doit, parce qu'arranger en roman ou en drame des existences qui appartiennent à l'histoire est une entreprise illégitime; et elle le doit, parce que c'est la plus vaine des entreprises. Si

bien fait que soit le roman, les êtres qui ont vécu un ou plusieurs siècles avant nous n'y revivront jamais comme ils revivent dans leurs propres écrits, dans leurs Mémoires, leurs Correspondances, ou dans les écrits de leur temps où il est parlé d'eux. Peut-être, à vrai dire, n'y revivent-ils pas pour tous les yeux, pour n'importe quel lecteur ; tout le monde ne parvient pas au degré d'instruction et de culture nécjessaire pour évoquer l'âme des morts en touchant leurs reliques, en feuilletant de vieux livres. Ce sont là des jouissances delettrés érudits, jouissances si vives que quelques-uns d'entre nous ne croient pas les acheter trop cher en employant les plus belles années de leur vie à s'y préparer et à s'en rendre capables. Le grand public préfère et préférera toujours les reconstitutions par à peu près, l'histoire en images d'Épinal telle qu'elle s'offre à lui dans les Trois Mousquetaires ou dans le Chevalier de Maison rouge. Raison de plus pour que les délicats la dédaignent.

Quel roman dont Napoléon serait le héros vaudrait pour eux le Mémorial de Sainte-Hélène ? Quel roman dont l'héroïne serait Marie-Antoinette vaudrait pour eux le recueil de ses lettres au comte de Fersen ? Et sans chercher plus loin des exemples, voyez celui que nous fournit Cinq-Mars. Le lecteur vient d'en achever le second tome : il est, malgré certaines protestations de sa raison, ému, charmé, pris au frisson des derniers chapitres qui ont mis sous ses yeux l'échafaud tendu de noir, le sinistre cortège, Cinq-Mars paré comme pour le bal, de Thou simple et recueilli comme pour le martyre. Il tourne encore un feuillet ; il aperçoit les pièces justificatives que Vigny s'est fait un devoir d'insérer à la fin de son roman,

ii-agments de Mémoires ou de procès-verbaux, lettres authentiques de Cinq-Mars ou de son ami ; et soudain une émotion nouvelle s'empare de lui, combien plus forte et plus troublante I II se sent cette fois en présence de la vie elle-même. Ces dialogues entre le juge et l'accusé, ces lettres où revit la politesse inimitable du grand siècle, où l'expression des sentiments, même aux heures les plus tragiques, est si discrète et si sobre, tout cela le fait tressaillir comme s'il entendait la voix même de ceux qui ont vécu. Il y a Ifi un rapport intitulé : Interrogatoire et réponse de Al. de J'hou à monseigneur le Cardinal- duc qui l'envoya quérir en la prison du château de 7'arascon ; il commence ainsi : « Mgr le Cardinal. Monsieur, je vous prie de m'excuser de vous avoir donné la peine de venir ici. — M. de Thou. Monseigneur, je la reçois avec honneur et faveur, » etc. Dans un autre rapport, la double exécution est racontée et décrite avec les vieux vocables et la rudesse ingénue du style Louis XIII : « M. de Thou tira sa chemise pour découvrir son col et ses épaules, et ayant mis sa tète sur le poteau il prononça ses dernières paroles qui furent: Maria, mater gratix^ mater misericordiœ... puis : In manus tuas... et lors ses bras commencèrentk trembloter en attendant le coup quilui fut donné tout en haut du col, trop près de la tête... » Je voudrais tout citer; je ne puis pas ne pas citer la courte lettre d'adieu que de Thou écrivit, le matin de son dernier jour, à celle qu'il aimait et dont l'amour l'avait fait tant souffrir, à la très frivole et très légère princesse de Guéméné:

Madame,

Je ne vous ay jamais eu de l'obligation en toute ma vie qu'c^ujourd'hui qu'estant prest de la quitter je la pers avec

moins de peyne, parce que vous me l'avez rendue assez malheureuse; j'espère que celle de l'autie monde sera bien différente pour moy de celle-cy , et que j'y trouveray des félicités autant par dessus l'imagination des hommes qu'elles doivent être dans leur espérance : la mienne, madame, n'est fondée que sur la bonté de Dieu et le mérite de la passion de son Fils, seule capable d'effacer mes péchés dont j'étais redevable à sa justice, et qui sont à un tel excès qu'il n'y a rien qui les surpasse que celui de sa miséricorde. Je vous demande pardon de tout mon cœur, madame, de toutes les choses que j'ay faictes qui vous ont pu desplaire, et fais la mesme prière à toutes les personnes que j'ay haïes à vostre occasion ; vous protestant, madame, qu'autant que la fidélité que je doibs à mon Dieu me le doit permettre, je meurs trop asseurément, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Thou.

De Lyon, ce 12 septembre 1642.

Le manuscrit de celte lettre est à la Bibliothèque nationale , elle n'est pas une invention de romancier ; elle a été écrite par un homme qui allait mourir après avoir beaucoup aimé et beaucoup souffert, par celui que Cinq-Mars appelait en souriant : « Son Inquiétude M. de Thou » -, quelle invention de romancier nous toucherait autant ?

Mais si le roman historique est un genre faux, il n'en est pas moins vrai que Cinq-Mars est le plus beau des romans historiques, et que par là il a eu à sa date, en 1826, une heureuse influence sur les destinées du roman.

J'ai parlé dans un autre volume de la transformation

que le roman avait subie entre 1680 et 1715 (I). En substituant alors aux romans fabuleux du xviie siècle, à la postérité de VAstrée et du Grand Cyrus, de soidisant Mémoires qu'il attribuait à des personnages connus, qu'il signait du nom de Rochefort ou de d'Artagnan, et où il faisait entrer l'histoire et la petite chronique de son siècle, Sandras avait préparé l'éclosion prochaine du roman de mœurs que Lesage et Marivaux ont fondé. Toute différence gardée entre Sandras et Vigny en même temps qu'entre leurs devanciers, ils ont rendu l'un et l'autre au roman, à cent vingt ou cent trente ans de distance, à peu près le même service. C'est en se rapprochant de l'histoire avec Sandras que le roman était sorti de sa Icngue enfance, qu'il s'était dégagé des fictions héroïques ou burlesques, et avait pris possession du réel. C'est en se rapprochant de l'histoire avec Alfred de Vigny qu'il s'est débarrassé non seulement de la forme épique que lui avait imposée l'auteur des Martyrs, mais du romanesque à outrance et du lyrisme en prose qui l'avaient envahi depuis le commencement du xixe siècle, et qu'il est enfin revenu ^ une plus fidèle imitation de la vie.

Car il importe de s'en rendre bien compte, les inexactitudes ou les contre sens qu'il m'a fallu signaler dans Cinq-Mars, n'empêchent pas le récit de se présenter avec cette apparence de réalité à laquelle nous attachons tant de prix et que depuis vingt ou vingt-cinq ans le roman avait à peu près perdue. Elle est due en partie à la vérité du décor dans lequel s'encadre l'action. Vigny est un très grand peintre d'histoire, s'il n'est

(1) le roman au XVIIl» siècle, p. 1-38.

pas un grand historien. Qu'on ne cherche chez lui que la physionomie extérieure de l'ancienne France : on l'y trouvera. Il s'était très renseigné ; ses pièces justificatives et de nombreuses citations éparses dans le texte en font foi ; son imagination de poète a fait le reste. Des tableaux qu'il nous trace, il en est un qui est particulièrement célèbre et que Delaroche n'a fait en quelque sorte que fixer sur la toile ; peutêtre n'est-ce pas le meilleur de tous ceux que renferme Cinq-Mars. C'est celui qui représente Richelieu remontant le Rhône dans une barque pavoisée, et traînant après lui dans une autre barque les deux prisonniers qu'il conduit à la mort : « Souvent, le soir, lorsque la chaleur était passée, les deux nacelles étaient dépouil lées de leur tente, et l'on voyait dans l'une Richelieu, pâle et décharné, assis sur la poupe; dans celle qui suivait, les deux jeunes prisonniers, debout, le front calme, appuyés l'un sur l'autre, et regardant s'écouler les flots rapides du fleuve. » Cela est très beau, beau comme du Chateaubriand ; par malheur, le passage est un de ceux dans lesquels Vigny consacre imprudemment une légende. Dans le bateau que remorqua celui de Richelieu de Tarascon jusqu'à Valence, il n'y avait que de Thou ; Cinq-Mars fut transporté dans un carrosse qu'escortaient des gardes du Cardinal.

Mais combien d'autres tableaux sur lesquels nous n'aurions pas à faire les mêmes réserves, et dont la couleur est juste, le relief admirable ! Voici, au procès de Grandier, la lente procession qui chemine à travers les rues de Loudun, les hallebardiers avec leur grand chapeau et leur barbe pointue, les deux lignes de pénitents gris, cierge à la main, cagoule rabattue, les juges en robe rouge, le clergé, les Ursulines pâles sous le ca-

puchon brun, enfin le condamné. ..Puis, nous pénétrons dans le cabinet de travail de Richelieu; il est assis devant la grande table ronde où s'entassent des papiers et des porte-feuilles; il écrit sur son genou des notes secrètes qu'il glisse dans presque tous les paquets avant de les fermer de sa propre main ; derrière lui, de jeunes secrétaires copient des lettres qu'il leur fait passer; sa voix sèche s'élève : « Venez ici, monsieur Olivier. Qu'écrivez-vous là? Point de détours. — Monseigneur,c'était un billet à une de mes cousines. — Voyons-le. — C'est impossible. — Monsieur le vicomte Olivier d'Entraigues, vous n'êtes plus à mon service. » Le page disparaît, et les plumes se remettent à courir.

Ou bien nous surprenons Richelieu dans une minute de bonne humeur, enfoncé dans son grand fauteuil, les jambes enveloppées de couvertures, et tenant sur ses genoux trois jeunes chats qui jouent et se culbutent sur sa robe rouge ; et de nouveau la même figure inoubliable nous apparaît, front large, cheveux rares et fort blancs, grands yeux, visage pâle et effilé auquel une petite barbe blanche et pointue donne « cet air de finesse que l'on remarque dans tous les portraits du siècle de Louis XIII ».

Si nous voulons voir Louis XIII lui-même, passons à un autre chapitre. Il est dans sa tente, devant Perpignan ; la cour l'y a suivi ; c'est un continuel va-et-vient de gentilshommes en petit manteau court et noir, le grand col de dentelles rabattu sur les épaules, la croix de Saint-Michel au cou et Tépée au côté; des rideaux s'écartent, et le roi reçoit ses courtisans :

Devant une très petite table entourée de fauteuils dorés était debout le roi Louis XIII, environné des grands officiers de la couronne ; son costume était fort élégant ; une sorte

de veste de couleur chamois, avec les manches ouvertes et ornées d'aiguillettes et de rubans bleus, le couvrait jusqu'à la ceinture. Un pantalon large et flottant, comme ceux des Turcs de nos jours, ne lui tombait qu'aux genoux, et son étoffe jaune et rayée de rouge était ornée en bas de rubans bleus. Ses bottes à l'écuyère, ne s'élevant guère à plus de trois pouces au -dessus de la cheville du pied, étaient doublées d'une telle profusion de dentelles, et si larges, qu'elles semblaient les porter comme un vase porte des fleurs. Un petit manteau de velours bleu, où la croix du Saint-Esprit était brodée, couvrait le bras gauche du Roi, appuyé sur le pommeau de son épée.

Il avait la tête découverte, et l'on voyait parfaitement sa figure pâle et noble éclairée par le soleil que le haut de la tente laissait pénétrer. La petite barbe pointue que l'on portait alors augmentait encore la maigreur de son visage, mais en accroissait aussi l'expression mélancolique ; à son front élevé, à son pro61 antique, à son nez aquilin, on reconnaissait un prince de la grande race des Bourbons ; il avait tout de ses ancêtres, hormis la force du regard ; ses yeux semblaient rougis par des larmes et voilés par un sommeil perpétuel, et l'incertitude de sa vue lui donnait l'air un peu égaré.

Le peintre de Philippe IV et celui de Charles I*r, Vélasquez et Van Dyck, n'eussent pas mieux peint le roi Louis XIII.

Ailleurs, ce sont des batailles rangées, comme dans les vieilles peintures de Van der Meulen, des lignes de fantassins qu'on dirait tirées au cordeau, des cavaliers au milieu de la plaine galopant de front, la Maison du Roi en habits rouges, et, au fond, une ville assiégée dont les remparts disparaissent aux trois quarts dans la fumée des canons, — Ailleurs encore, en une superbe page où Vigny m'a bien l'air de s'être souvenu de Rivarol et de son beau récit des journées d'Octobre, c'est le peuple de Paris soulevé, remué jusqu'à la lie, armé

de vieilles hallebardes ou de vieilles arquebuses du temps de la Ligue, préludant aux scènes tumultueuses de la Fronde, et promenant sur les quais, devant la demeure du roi, sous les fenêtres du Louvre qui s'allument l'une après l'autre, comme une première menace de 6 Octobre ou de 10 Août. — Mais comment ne pas se rappeler surtout cette chasse royale, Thiver, dans la forêt où une épaisse couche de feuilles mortes amortit le bruit des pas ; cette chasse qui fait silencieusement rouler le long des allées le lourd carrosse de la reine, et dont la description s'achève sur une si péné!ranle impression de tristesse, à l'heure où Cinq-Mars vient de signer son arrêt de mort en signant le traité avec l'Espagne, et où pleure au loin, dans les bois qu'enveloppe déjà la nuit, le cor d'un chasseur égaré ? Notons qu'ici la scène est àChambord, dont les murs tapissés de lierre et de mousse, les dômes bleus, les flèches légères s'entrevoient à travers les arbres. Au premier chapitre, déjà, nous étions dans la Touraine, dont le Tourangeau Vigny nous peignait avec amour les horizons harmonieux et mesurés, les riants vallons, les châteaux reflétés dans les eaux de l'Indre ou de la Loire. Dans un autre chapitre, il suit les émissaires de Cinq-Mars et ceux du Cardinal à travers les Pyrénées dont il nous montre les cimes blanches magnifiquement illuminées par un orage. Notons cela, et nous nous apercevrons qu'avec la curiosité des mœurs françaises l'histoire rendait au roman, dans Cinq-Mars, le sentiment du paysage français.

Ce n'est pas tout : en travaillant sur des données et s jr une matière historiques, le romancier s'est senti obligé de réprimer les écarts de son imagination, de se maintenir dans la vraisemblance, et aussi de s'abstraire

le plus possible de son œuvre. Il y avait là une nécessité qu'un écrivain aussi intelligent que Vigny ne pouvait manquer de comprendre, et à laquelle il s'est appliqué à se soumettre. Ses héros ont beau n'être pas historiquement vrais, son àme a beau se mêler par instants à leur âme : combien ils sont plus réels que rOswald et le Léonce de M'"« de Staël ou que le Chactas de Chateaubriand 1 Nous nous passionnons avec eux ou contre eux, et leur histoire constitue dans son ensemble un 1res beau drame humain. Drame, il est vrai, qui s'efforce un peu trop de ressembler par son unilé et sa logique k ceux du théâtre. On voudrait que le P. Joseph n'intervînt pas si souvent dans la péripétie, d'abord parce qu'il était mort depuis trois ou quatre ans, ce qui est une objection assez sérieuse, et puis parce qu'il fait de façon trop indiscrète son office de traître par qui s'explique toute la catastrophe. On se passerait bien aussi de cette pauvre folle qui se trouve être la nièce de Laubardemoat, et de ce contrebandier qui reparaît au dénouement pour crier au même Laubardemont : Je suis ton fils ! Onsepasserait, en d'autres termes, d'être ainsi invité à se souvenir, enlisant Cinq- Mars^ qu'après l'avoir écrit Vigny a fait jouer la Maréchale rf'Ancreet Chatterton^ et qu'il a été un des premiers fondateurs du drame romantique. L'action, dans Cinq-Mars, a quelque chose de trop concentré et de rop théâtral ; mais elle est claire, mais elle est forte, mais elle met en valeur une haute pensée morale en opposant au P. Joseph, à Richelieu et à Cinq-Mars, à l'ambition sous ses diverses formes, de Thou, c'est-àdire la beauté de l'abnégation et du dévouement à autrui; et dans la façon dont est composé Cinq-Mars nous sentons à tout moment la main d'un poète de génie.

Il resterait à remarquer que le style a ici toutes ou presque toutes les qualités qui conviennent au roman. Il n'est plus de la poésie en prose, il est vraiment de la prose, de la très ferme et très belle prose narrative. Et ceci encore provient de ce que l'auteur s'est proposé de faire une œuvre analogue à celle de l'historien, de nous inspirer la confiance que l'historien inspire, de prêter, en un mot, à son récit l'apparence d'une relatior Ycridique.

Le romancier, en effet, est lui aussi un historien. Son rôle est d'être l'historien de la vie contemporaine, le peintre des mœurs et des âmes de son temps. Il fait l'histoire de ceux dont ne parlera pas l'histoire, de ceux en qui chacun de nous peut se reconnaître, et il atteint à une vérité plus large que celle de l'histoire même. Si Vigny n'est pas un de ces romanciers-là, il les annonce. Le moment arrive où vont simultanément apparaître Mérimée et Stendhal, M"* Sand et Balzac : une période nouvelle commence au cours de laquelle le roman va parvenir à son point de maturité et de perfectioa.

Page 1