CHAPITRE XIV
UO-JARGAL BT HAN d'iSLANDB
On ne s'étonnera pas que je laisse de côté les Natchez et le Dernier Abencérage. Outre qu'ils ont paru pour la première fois dans l'édition que Chateaubriand a donnée de ses œuvres complètes de 1826 à 1831, ils ne nous apprendraient rien que René, Atala et les Martyrs ne nous aient appris déjà.
Ce qui peut plaire dans les Natchez, malgré les invraisemblances de la fable et Temphase juvénile du style, c'est ce qui nous a plu dans Atala; c'est un mélange de rêveries douloureuses et d'éblouissantes descriptions; c'est l'opposition entre Tàme de René et les paysages de la Louisiane au sein desquels il est venu chercher un asile, entre ses infortunes ou celles de ses amis, Chactas, Outougamiz, Céluta, Mila, et la riante beauté de ce « nouvel Eden » qu'ils arrosent de leurs larmes et de leur sang ; c'est, en un mot, de même que dans Atala qui est un excellent abrégé des Natchez, l'opposition entre la faiblesse de la créature et la puissance de la création.
Quant au Dernier Abencérage, composé en 1807 « dans des jours d'enchantement et de délire », et mentalement dédié à une chère lectrice qui s'appelait Nathalie de Noailles, il nous prouverait une fois de
plus que le génie de Chateaubriand est moins celui du romancier que celui du poète et du peintre. Les personnages qu'il met en scène, A.ben-Hamet, Laure, Lautrec, sont de pures et nobles figures de rêve auxquelles il ne manque rien que la vie ; elle leur manque presque aussi complètement qu'aux héros de la « turquerie » que M""> Cottin avait écrite en 1805 sous le titre de Mathilde, et sans confondre Aben-Hamet avec Malec- Adel, il faut avouer qu'ils ne sont guère moins irréels l'un que l'autre. Il nous serait aisé, en revanche, de retrouver le poète dans le Dernier Ahencérage, d'autant plus aisé même qu'il y a là une page où, chose rare, Chateaubriand a été poète autrement qu'eu prose; c'est la romance que chante Laulrec :
Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance !
Ma sœur, qu'ils étaient beaux, les jours
De France I 0 mon pays, sois mes amours
Toujours.
Te souvient-il que notre mère Au foyer de notre chaumière Nous pressait sur son cœur joyeux,
Ma chère?
Et nous baisions ses blancs cheveux
Tous deux...
Nous retrouverions le peintre et avec tous ses dons de coloriste dans la description de l'Espagne mauresque, de Grenade, de l'Alhambra. Encore n'y a-t-il pas dans le Dernier A bencérage le même pouvoir, le surprenant pouvoir de résurrection que nous avons admiré dans les Martyrs.
Déjà Atala et les Martyrs avaient enivré les imagina-
lions, quand l'influence de Walter Scott vint s'ajouter à celle de Chateaubriand pour développer jusqu'à la frénésie chez nos romanciers le goût des évocations lointaines et colorées. Le premier roman de Walter Scott, Waverleij, est de 1814 ; les autres se sont succédé sans trêve ni repos jusqu'en 1832, jusqu'aux derniers jours de sa malheureuse et vaillante vieillesse, jusqu'à sa mort. Au fur et à mesure qu'ils paraissaient, ils étaient traduits, el il s'en vendit en France en l'espace de quelques années quatorze cent mille exemplaires. Ils nous semblent aujourd'hui bien vieillis et bien faux. Nous savons trop bien que, malgré son érudition et sa vocation d'archéologue, Walter Scott n'a emprunté et ne pouvait emprunter du passé que le décor de ses romans; tout le reste, actions, sentiments, discours, est embelli et modernisé. Selon la juste remarque de Taine, ce qui a survécu de son œuvre, c'est ce que ses contemporains y avaient le moins apprécié, ce qui à ses propres yeux en était la partie négligeable, ce qu'il y avait mis presque sans le vouloir ni le savoir : c'est le tableau, épars, mais expressif et vrai, de la vie écossaise telle qu'elle était de son temps, de l'Ecosse tout entière, paysages, monuments, superstitions, préjugés, croyances; ce sont les bonnes silhouettes de bourgeois et de villageois, de fermiers finauds, de lairds vaniteux, de bavardes commères, qui passent et repassent au fond du théâtre dans Waverley, dans la Dame du tac, dans le Monastère, dans l'Antiquaire, et dans presque tousses récits; c'est ce qui transparaît de la réalité contemporaine et bourgeoise à travers la mascarade féodale; c'est, en d'autres termes, le roman de mœurs enveloppé dans le roman hi>torique et qu'allaient en dégager en Angleterre Thackeray, M™^ Eliot et Dickens,
en France Stendhal, Balzac et M""=Sand. Mais en France comme en Angleterre les premiers lecteurs de Walter Scott n'ont vu et admiré chez lui que cette mascarade dont nous faisons si peu de cas. On ne daignait pas ou plutôt on ne savait pas encore s'intéresser au présent, au réel, aux drames de la vie commune. Par réaction contre les plates et incolores abstractions du pseudo-classicisme, on voulait de l'exotique, du gothique, du pittoresque, de quelque qualité qu'il pût être, de la couleur, fftt-elle aveuglante, fût-elle fausse. A. l'origine, le romantisme n'a été chez nous autre chose qu'une illumination générale de la littérature, avec feux d'artifice, feux de Bengale, lanternes vénitiennes, et cavalcade « en costumes de l'époque ». De là les romans soi-disant illyriens ou dalmates de Nodier, Jean- Sbogar (1818), Smarra (1823), qu'il faut refermer bien vite pour relire ses petits contes de fées si supérieurs à tous ses romans ; de là Bug-Jargal et Han d'Islande.
Bug-Jargal ei Han d'Islande nesontpasies premières produclionsdeViclorHugo encesensqu'ilavaitdéjà griffonné sur son pupitre de collégien quelques milliers de vers hasardeux, dont quelques-uns avaient été couronnés aux jeux Floraux de Toulouse ou présentés à l'Académie française et honorés d'une mention. Mais ils sont avec lesOdes ses premiers ouvrages de longue haleine, et Bug-Jargal même est de plusieurs années antérieur aux Odes. En 1818, Hugo, tout juste âgé de seize ans, était à la pension Cordier. Avec ses frères et quelques amis, l'idée lui vint de fonder une petite société, une sorte de petit Cénacle avant la lettre, qui reçut le nom de Banquet littéraire. Le banquet, à deux francs par tête, vin compris, avait lieu le
premier de chaque mois chez le restaurateur Edon, rue de l'Ancienne-Comédie : « On y compensait, dit Hugo, l'insuffisance du menu par une poésie variée ». Chacun derf convives imberbes arrivait chargé de ses « œuvres complètes » et en lisait des fragments au dessert. Hugo fit un soir Je pari d'écrire un roman en quinze jours, et quinze jours après il soumettait au jugement de la jeune assemblée Bug-Jargal, ou du moins un premier texte de Bug-Jargal qu'il fit imprimer en 1820. Il le remania ensuite, le récrivit en partie, et le publia en janvier 1826 sous sa nouvelle forme. — Han d'Islande a été commencé en 1821. La mort de M™« Hugo, qui survint dans le courant de l'année, et l'année suivante le mariage de l'auteur arrêtèrent son travail. Il le reprit, l'acheva et le fît paraître en 1823, quelques mois après les Odes : il avait vingt et un ans.
Bug-Jargal et Han d^ Islande sont donc d'un tout jeune homme, presque d'un enfant. Et cet enfant, je sais bien qu'après avoir lu VOde sur la mort du duc de Berry Chateaubriand venait de le qualifier « d'enfant sublime » ; mais à seize ou même à vingt et un ans, s'il était possible à Hugo d'être déjà presque un grand poète, il lui eût été vraiment fort difficile d'être un romancier et de peindre la vie humaine dont il ne savait à peu près rien. Le Victor Bugo raconté par un témoin de sa vie nous permet de dresser le bilan de ses connaissances aux environs de 1820. En premier lieu, il avait la mémoire pleine de récits de soldat. Son père, après avoir fait les guerres de la Révolution, avait servi dans les armées de l'Empereur, et il lui avait entendu raconter tantôt les atroces tueries de la guerre de Vendée, tantôt les traits d'héroïsme qui brillent à toutes les pages de notre épopée républicaine et impériale,
tantôt les ruses et la résistance désespérée des chefs de bande, Fra Diavolo, TEmpécinado, que le commandant Hugo avait eu à combattre en Italie ou en Espagne. Ajouterai-je qu'il avait lui-même voyagé, et chercherai-je quelles impressions il avait pu rapporter de son séjour dans le royaume de Naples en 1807 ou de son séjour à Madrid en 1812 ? Ce serait trop oublier qu'il avait cinq ans en 1807, dix ans en 1812, et si précoce qu'il pftt être, il ne faut tout de même pas s'imaginer qu'à cinq ans ni à dix il fiU un observateur. En vérité, au temps où il a composé Bug-Jargal et Han d'Islande,, il n'avait encore que des impressions de lecture, et elles étaient terriblement incohérentes.
11 avait beaucoup lu, il avait lu les choses les plus diverses, sa mère lui laissant à cet égard, comme du reste à tous égards, pleine et entière liberté. 11 avait lu, en particulier, les œuvres de Chateaubriand, et à quatorze ans il écrivait dans son journal : « Je veux être Chateaubriand ou rien ». Certain jour, au milieu de la classe, son professeur de mathématiques spéciales, M. Laran, qui était, raconle-t-il, un homme mince et long, « se leva tout à coup dans sa chaire, se pencha en avant, et tendit son cou qui se développa comme une lorgnette : il vit alors que ce qui occupait si consciencieusement Victor et clouait sans distraction ses yeux sur la table, était un volume du Génie du christianisme adroitement dérobé derrière une barricade construite avec son encrier, ses cahiers et sa casquette. » Après le Génie du christianisme, c'avait été le tour des Martyrs et d'Atala dont il était passionnément épris en 1819. Il alla un matin, le cœur battant, sonner à la porte de Chateaubriand qui lui fit bon accueil, et qui le traita dès la première entrevue avec assez de famiiiiirilé
cordiale pour faire sa toilette et prendre sa douche en présence du jeune visiteur. Cette douche fut un peu froide à l'enthousiasme du néophyte ; et puis, M™* de Chateaubriand l'engageait avec, grâce à acheter du chocolat qu'elle vendait pour ses pauvres, tandis que de son côté Chateaubriand lui récitait des vers de son Moïse : autres douches. Le dieu lui parut moins grand de près que de loin, et en 1821, Chateaubriand lui ayant offert de l'emmener en qualité de secrétaire à l'ambassade de Londres, il refusa. Cela ne l'empêcha pas, à peu de temps de là, de provoquer Carrel qui avait osé devant lui préférer Bossuet à l'auteur des Martyrs : son bon ami Rabbe arrangea l'affaire, et le duel n'eut pas lieu.
Mais Hugo avait pratiqué d'autres écrivains que Chateaubriand, et il avait d'autres idoles. 11 adorait Shakespeare, Byron, Walter Scott à qui il ()rodiguait les louanges en 1819 et en 1823 dans le Conserva- Ifiiir littéraire et dans la Muse française. Il connaissait aussi, remarquons-le bien, il connaissait même un peu mieux qu'il n'eût fallu, Ducray-Duminil, Pixérécourt et leur éco'e. Le répertoire de l'Ambigu lui était familier, et dans le Victor Hugo raconté une amusante anecdote l'atteste. Quand il suivit sa mère en Espagne, en 1812, la petite caravane dut faire halte à Bayonne et y attendre l'arrivée du convoi qui lescorterait à travers les villages et les montagnes peuplés de guérilleros. Pour distraire ses fils, M™«Hugo prit un abonnement au théâtre Le premier soir, Victor eut une grande joie : on jouait du Pixérécourt, les Ruines de Babylone ; et il y avait une victime d'un abominable tyran qui se réfugiait dans un souterrain, et un bon génie qui apportait à manger à la
victime, et une trappe dans laquelle le bon génie faisait disparaître la viclime, en lui donnant un coup de poing sur la tête, lorsqu'il voyait approcher le tyran. Le second soir, on jouait également les Ruines de Babylone\ soit, il fallait bien revoir une seconde fois la pièce pour en apprécier tous les détails. Le troisième soir, les Ruines de Rahylone !.. celte fois, c'était inutile, on avait compris. Le lendemain, le surlendemain, encore et toujours les Ruines de Babylone 1 A la septième épreuve, Victor demanda gràco ; mais s'il se croyait à tout jamais dégoûté de Pixérécourt, il se trompait bien.
De cette jeune tête ardente et grisée de lecture, de cette imagination déjà prodigieuse, mais qui ne s était jusqu'ici nourrie que de chimères et qui travaillait en quelque sorte dans le vide, sont sortis deux romans d'aventures dont l'un est tout près du mélodrame, dont l'autre dépasse en horreur, ou en candeur, ce que le mélodrame avait pu produire de plus extraordinaire.
Bug-Jargal est un récit conté sous la tente. Des officiers français, de l'armée de Sambre et Meuse ou de l'armée d'Italie, sont réunis au bivouac ; ils rient, ils plaisantent ; seul, le capitaine Lé "pold d'Auverney, assis entre son vieil ami le sergent Thaiée et son grand chien Rask. est silencieux et pensif. Au loin brillent dans la nuit les feux de l'armée ennemie qu'on attaquera dès la première lueur du jour... Le cadre est heureux : il est à peu près le même que dans certains chapitres de Grandeur et servitude militaire ; et quand Léopold d'Auverney, cédant à la prière de ses camarades, commence sa narration, nous espérons un instant qu'il va nous conter Laurette
OU bien la Canne de jonc. Ce qu'il conte n'y ressemble guère.
Il nous transporte à Saint-Domingue, au moment de l'insurrection de 1791. Il a grandi là, chez un riche colon qui était son oncle. Il vivait heureux, s'amusanl des singeries du nègre Habibrah, le bouffon de son oncle, et tout occupé à faire des projets de bonheur avec sa cousine Marie à qui il était fiancé. Il découvre tout à coup qu'il a un rival et, qui pis est, que ce rival est un noir, un esclave de son oncle connu sous le nom de Pierrot : Pierrot aime Marie, Pierrot chante sous ses fenêtres le soir de tendres et mélancoliques chansons ; et une telle audace seraitcbAtiée comme elle le mérite, si le hasard ne venait faire du nocturne chanteur le sauveur de la jeune fille. Sans lui elle eût été la proie d'un crocodile qui rôdait par là. Léopold ne songe plus qu'à remercier le sauveur de Marie ; il le sauve à son tour de la colère de son oncle qui voulait le mettre à mort pour je ne sais plus quel méfait, et Pierrot jure à Léopold une reconnaissance éternelle. Presque aussitôt l'insurrection éclate à Saint-Domingue ; les esclaves brisent leurs fers, incendient les plantations, et au milieu des flammes qui dévorent la maison de son oncle, Léopold voit avec stupeur, avec rage, Pierrot emportant entre ses bras Marie. Tous ses efforts pour rejoindre l'infâme ravisseur sont inutiles. Lui-même il est fait prisonnier par les noirs que commande Biassou, et il va périr, quand survient Pierrot.
Pierrot survient, et devant lui tius les noirs, Biassou même,sepro8ternent. Carie vrai nom de Pierrot est Bug- Jargal. C'est un roi en exil. Il était roi en Afrique lorsque les négriers l'ont pris et vendu à Saint-Domingue; et il eslle vrai chef de la révolte qui a éclaté dans l'île. Tout
à Iheure, esclave amoureux, de la fille de son maître, il annonçait Ruy-Blas, le valet amoureux dune reine ; il annonce à présent Hernani et même un peu Valjean. Hugo Ta composé avec des souvenirs de Fra Diavolo et de l'Empécinado, et surtout avec le souvenir des héros de Byron. Lhomme fatal des romans de l'empire se ' transforme en bandit poétique, en damné de la vie so- ; ciale qui s'insurge contre elle, et qui est un héros ou un saint eu même temps qu'un insurgé : tel, Jean Sbogar chez Nodier ; tel, Bug-Jargal chez Hugo.
Bug-Jargal délivre Léopold,qui tout d'abord cherche à l'étrangler en criant : Marie ! qu'as-tu fait de Marie ? — Suis-moi, dit doucement Bug-J;irgal. Léopold le suit, et dans la forêt, au fond d'une grotte, il revoit Marie, Marie que Bug-Jargal n'avait enlevée de chez son père que pour la mettre à l'abri de toute violence et la conserver à celui qu'elle aime. Les deux fiancés tombent dans les bras l'un de l'autre, et s'embrassent longuement, tandis que Bug-Jargal, le cœur déchiré, s'écrie : u Pas devant moi, du moins! » Je n'essaie pas d'expliquer pourquoi Léopold a donné à Biassou sa parole de revenir le soir même se livrer entre ses mains; le fait est qu'il l'a donnée ; et d'autre part, si au coucher du soleil Bug Jargal ne se livre pas aux milices coloniales qui combattent les noirs, douze de ses compa. gnons dont elles se sont emparées seront exécutés à sa place. Léopold retourne au camp de Biassou, et une petite troupe de noirs parmi lesquels est un sorcier, un « griot », s'apprête à procéder à son supplice. Bug- Jargal a le temps d'accourir et de l'arracher pour la deuxième fois à ses bourreaux, après quoi il s'éloigne en toute hâte. Dès que Léopold est seul, le griot qui s'était caché derrière une roche lui saute à la gorge »
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il se démasque, il se nomme : « Regariie-moi en face, Léopold d'Auverney! Tu as assez ri de moi, lu peux frémir maintenant!... » etc. C'est Habibrah, l'ex-bouffon, qui lui garde une implacable rancune de toutes les humiliations jadis subies; c'est lui qui a assassiné l'oncle de Léopold, lui qui a guidé les noirs révoltés jusqu'aux appartements de Marie, lui qui a exigé de Biassou la mort de Léopold. En luttant avec le jeune homme qu'il cherche à précipiter du haut de la montagne, il fait un faux pas et tombe; il reste suspendu au-dessus du gouffre, s'attachant d'une main désespérée à une racine qui cède peu à peu ; il essaie d'entraîner dans sa chute Léopold qui, par un mouvement de pitié, lui a tendu la main; enfin, celui-ci s'arrache à son étreinte et Habibrah rouleau fond ds l'abîme. Léopold peut alors courir au camp français ; il espère arriver à temps, plaider la cause de Bug-Jargal, obtenir sa grâce : il arrive pour entendre le bruit des coups de fusil et pour voir Bug-Jargal tomber devant le peloton d'exécution.
Dans la première version, celle qui a été imprimée en 1820, Léopold jouait bien le même rôle, son rôle de jeune premier. Mais qu'est-ce qu'un jeune premier sans jeune première? Il n'y avait pas de jeune première: Marie était absente. C'est l'oncle de Léopold que Bug- Jargal enlevait et restituait intact à Léopold ; cela était infiniment moins touchant. Habibrah aussi manquait ; il n'y avait pas de traître. Graves fautes que Hugo a eu soin de corriger dans l'édition de 1826.
Débrouiller le sujet de Han d'Islande est une entreprise plus ardue et presque téméraire.
Le titre pourrait faire croire que l'action se passe en Islande : elle se passe en Norvège, à la date de 1699.
Le comte d'Ahlefeld, qui a voué une haine mortelle au digne chancelier Schumaclier, a réussi à le perdre dans l'esprit du vice-roi Guldenlew ; il l'a fait disgracier, il l'a fait enfermer avec sa fille Ethel dans la forteresse de Munckolm, et il cherche les moyens de l'envoyer à l'échafaud. Par contre, Ordener, fils du vice-roi, caché sous un faux nom, s'intéresse au captif, plus encore à la captive, les console, et s'évertue ix les sauver ; mais comment déjouer les sombres et tortueux complots du comte d'Ahlefeld et de son intendant Musdœmon ? A eux deux, ils ont imaginé d'exciter traîtreusement les mineurs de Norvège à' prendre fait et cause pourSchumacker ; le soulèvement sera facile à réprimer, et comme il se sera produit aux cris de : « Vive Schumacker ! » celui-ci ne manquera pas d être condamné à mort. Ils ont, il est vrai, agi avec quelque légèreté : ils ont remis à un sorcier, dans une cassette, leur plan rédigé de leur propre main, et la cassette a disparu. Ordener averti voudrait bien la découvrir et confondre ainsi les deux misérables; il ne la découvre pas, et les mineurs s'étant soulevés, il ne voit rien de mieux à, faire que de s'enrôler sous leur drapeau. Il ti.mbe avec eux dans le guet-apens que le comte et MusdiBmon avaient organisé ; tous les mineurs y périssent ; pour lui, il est pris et garrotté sans que personne ail reconnu en lui le fiis du vice-roi. Conduit devatit ses juges, il jette à terre le chapeau sous lequel il dissimulait son visage, et dit : Je suis Ordener. La surprise du comte d'Ahlefeld qui préside le tribunal est extrême, il se trouble ; néanmoins, Ordener est déclaré coupable et serait décapité séance tenante, si la cassette accusatrice ne venait par miracle à se retrouver. La situation change de face ; le glaive
qui devait trancher la tête d'Ordener abat celle de Musdsemon. Le châtiment du comte est plus raffiné : outre qu'il ne saurait échapper à la juste colère du vice-roi, il apprend que sa femme le trompait. Il va pour la poignarder... et recule en s'apercevant soudain qu'elle est devenue folle. J'ai négligé de dire que le comte avait un fils et que ce fils vient d'être lue ; c'est en apprenant sa mort que la comtesse, sa mère, a perdu la raison : il y a tant de cadavres dans cette histoire qu'il faudrait les numéroter pour n'en oublier aucun. Au dénouement, Schumacker est libre, ses titres lui sont rendus, et Ordener épouse Ethel, afin que le vice ayant été puni la vertu soit récompensée.
Si on eût demandé à Hugo quelle différence il y avait entre ses deux premiers romans et ceux de Ducray-Duminil, il eût répondu sans doute qu'il y en avait une très grande, et que la « couleur locale » abondait dans les siens. Elle y abonde, en effet, et nous n'y voyons que trop clairement ce que signifiait ce fameux mot au début de la période romantique.
La couleur locale, dans Bug-Jargal, elle est d'abord sur le visage même du héros, du nègre Bug-Jargal, et ceci n'est pas une plaisanterie. En 1820 et même en 1826, un héros avait d'autant plus de chance de plaire qu'il était nègre, ou peau-rouge, ou olivâtre, ou tout au moins très brun, et M™* de Duras elle-même, sans appartenir à aucun Cénacle, choisissait pour héroïne de son premier récit la négresse Ourika. — La couleur locale est dans l'emploi fréquent de la langue espagnole ou d'un vague patois créole : « Blan touyé li, touyé blan yo toute » {les blancs Vont tué, tuez tous les blancs) ; — a Touyé papa moé, ma touyé quena toué » {tue mon père, je tuerai le tien), etc. Elle est dans les
interminables scènes de sorcellerie ou de magie, danses de griots, chansons de griotes, qu'en 1826 Hugo a ajoutées au texte, et aussi dans les scènes de torture ou de carnage, dans le sang dont le récit est comme éclaboussé.
Il était plus embarrassant, semble-t-il, pour le jeune auteur de Han d'Islande de mettre de la couleur locale dans un roman dont l'action se déroule en Norvège. Après avoir lu Atala, et peut-être le Flibustier Beaw chêne de Lesage ou le Cléveland de Tabbé Prévost, il pouvait à la rigueur et sans être allé aux colonies tracer une peinture vive et chaude, sinon exacte, de la vie coloniale. Mais la Norvège, la Norvège en 1699? Il dit qu'il a fait des recherches, qu'il a compulsé les Eddas et de savants travaux d'histoire. Je n'en suis pas bien sûr, et au fond peu importait: au temps de Han d'Islande comme au temps de la Guzla, c'était une très bonne condition pour faire de la couleur locale que de ne pas connaîlre les lieux qu'on voulait décrire.
Ce qui constitue la couleur locale dans Han d'Islande, c'est moins la rauque harmonie et l'orthographe bizarre des noms propres, riches en h, en k, en y, en w, que l'abondance ou la surabondance des détails horrifiques et macabres. La Norvège n'est-elle pas un pays barbare, perdu dans la brume, dans le mystère, et un pays voisin du Danemark, lequel même, au \\u' siècle, ne faisait avec elle qu'un seul royaume? Le Danf iit>ark .. Elseneur... Hamlet... Shakespeare !... Hugo lient sa couleur locale. En avant les spectres, et les visions fantastiques, et les visions funèbres ! Au premier chapitre, nous sommes à la morgue de Drontheim ; un peu plus loin, chez le bourrsau. Mais tout pâlit auprès du personnage qui
294 l.E ROMAN FRANÇAIS
donne son nom au roman et dont je nai rien dit encore, auprès de Han d'Islande lui-même. Issu d'une race de génies malfaisants qui ont passé d'Islande en Norvège, il descend d'Ingolfe l'exterminateur. Il est petit, de force herculéenne ; il a la barbe rousse, des yeux flamboyants, des ongles crochus avec lesquels il laboure le corps de ses victimes. En compagnie de son ours Friend, sur lequel, à l'occasion, il chevauche à travers la montagne et qui le seconde au fond de la caverne de Walderhog dans son combat contre Ordener, il mange la chair humaine toute palpitante, de préférence les entrailles des petits enfants, et il boit dans un crâne. Mieux que Habibrah, le nain de Bug- Jargal, il représente l'avènement du monstre dans notre littérature ; il est le frère aîné de Triboulet et de Quasimodo, moins formidables et moins hideux que lui. Il est, en outre, la première de ces créations antithétiques où s'est complu le génie de Hugo, toujours tenté d'assembler la laideur physique et la beauté morale, ou de faire d'un Triboulet le meilleur des pères et de Lucrèce Borgia la mère par excellence. Han d'Islande égorge au cours du récit et les uns après les autres tous les soldats du régiment de Munckolm : c'est qu'il est, lui aussi, un père excellent. Il venge son fils, dont un de ces soldats, sans qu'il sache au juste lequel, a causé la mort, son fils bien aimé, son fils Gill, dont il a gardé le crâne pour y boire à chacun de ses repas « l'eau des mers »...
Bug-Jargal et Ban d'Islande ne sont que du romanfeuilleton violemment enluminé et colorié ; ils forment la transition entre Ducray-Duminll et Alexandre Dumas. Ils seraient tout à fait illisibles, si au milieu
de tant de folies ou d'eniantillages ils ne nous offraient de temps à autre et à Tétat de brève indication le thème de quelques-unes des plus belles pages que Hugo ait écrites. On ne lit pas le récit de la chute de Habibrah sans revoir celle de Claude Frollo précipité du haut des tours de Notre-Dame. Un chapitre de Hnn d'Islande est l'ébauche de la grande scène des Misérables entre Févêque Myriel et le vieux conventionnel, et se termine sur le même mot. Et on se redit tout bas les beaux vers des Feuilles d'automne :
0 qui que vous soyez, jeune ou vieux, riche ou sage,
Si jamais vous n'avez épié le passage
Le soir d'un pas léger, d'un pas mélodieux,
D'un voile blanc qui glisse et luit dans les ténèbres...
Vous n'avez point aimé, vous n'avez point souffert !
en lisant ces lignes égarées dans Han d'Islande : < Qui ne s'est point arrêté cent fois durant les nuits pluvieuses sous quelque fenêtre à peine éclairée ? Qui n"a point passé et repassé devant une porte, erré avec délices autour d'une maison ? Qui ne s'est point brusquement détourné de son chemin pour suivre, le soir, dans les détours d'une rue déserte, une robe flottante, un voile blanc tout à coup reconnu dans l'ombre ? Celui qui ne connaît pas ces émotions peut dire qu'il n'a jamais aimé. »