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Le roman

Parce que, dans son penchant pour la déduction logique et cédant à son goût, volontiers simpliste, de Vunité, certain théoricien de marque inclina jadis à faire de l'écrivain, le modeste reflet d'un ciel, le fruit du terroir et comme l'écho de ses contemporains,nombre de personnes aujourd'hui répugnent, aux spéculations touchant la continuité de l'évolution littéraire et les rapports que cette évolution soutient^ dans beaucoup de cas, avec le mouvement des sociétés. Trop de critiques^ afin de plaire, et parce que leur paresse y trouve son profit, délaissent allègrement les vues synthétiques, pour ne s"* attacher désormais qu'à l'individualité du génie ou du talent. On tombe ainsi d'un excès dans Vautre, car cette méthode, si féconde qu'elle s'avère par ailleurs, peut, lorsqu'on la pratique exclusivement et en toutes circonstances, engendrer les pires erreurs de classement et d'appréciation. Son étroitesse et son

insuffisance apparaissent en pleine lumière, dès qu'on veut étudier les expressions esthétiques les plus lourdes de sève terrestre et quotidienne et notamment la plus littéraire, qui est le roman,

La définition célèbre que J/"^® de Staël apporta de la littérature s"* applique plus justement et de façon plus précise à ce genre. Ce n'est point que d'un état social donné, on puisse déduire, géométrique' ment, Vespèce de romans à laquelle il donnera naissance. On ne le saurait croire, qu'en négligeant Véquation personnelle^ dont les astronomes tiennent compte pour leurs observations et qui est tout dans le domaine de l'art, où seule donne accès Vori" finalité du sentiment et de la vision. Il faut remarquer aussi que certaines civilisations, certaines époques ont ignoré le roman, ce qui exclut Vidée d'un rapport mathématique, universel et nécessaire , entre la vie sociale et cette forme de littérature. Mais, une telle constatation nous amène immédiatement à penser, qu'en tant que genre durable, son existence est liée à une certaine espèce de mentalité collective, à certains stades de la vie en société. Or, si l'onévoque,par la mémoire, quelques livres fameux^ on aperçoit, pour se limiter à deux exemples significatifs, que le Don Quichotte fait écho à une civilisalion qui finit, au sentiment aussi de la nécessité de cette fin; Pantagruel, d'où la nostalgie est absente, respire V ivresse joyeuse des esprits qui, commençant

à se libérer des cadres moraux el matériels de la société médiévale, frémissent devant la fécondité pressentie des siècles à venir. Sans doute, ces deux chefs-d'œuvre dépassent leur temps, parce que le propre du génie est de conférer Vaspecl de Vêlernîté aux réalités dont il se nourrit ; ils n'en poussent pas moins leurs racines profondes dans le terreau d'une société qui se dé fait, comme ils s'alimentent à l'inquiétude des âmes. Si l'on considère ensuite les époques où le genre triomphe et prend le pas sur les autres, on constate également qu'elles correspondent, en France par exemple, à des périodes de fermentation sociale et de trouble dans les esprits: la fin du XVIII^ siècle où s'exaspère le travail de désorganisation politique et mentale, qui se poursuivait depuis les derniers temps du moyen âge ; la seconde moitié du XIX^ où commencent de sur» gir les éléments d'un ordre nouveau. On ne songe point ici à ériger cette observation en loi, dont la vérification exigerait une étude spéciale ; mais, que le genre du roman apparaisse lié à une certaine complexité de la vie sociale, voire à un certain désordre dans les âmes et dans les institutions, voilà qui aide à comprendre l'intérêt singulier qu il présente, cette valeur de témoignage qu'il possède, à un bien plus haut degré que les autres formes littéraires, davantage soustraites à l'ambiance. De ce point de vue, également, nous apercevrons mieux

comment Varbre s'est développé, jusqu'à pousser vers la lumière, ces jeunes rameaux que notre étude se propose de considérer d'un peu plus près.

A perpétuer les étiquettes de romantique et de réaliste^ on fausse le sens des œuvres et on en méconnaît lame. Contre l'abus de ces dénominations, qui déforment la vie, il faut encourager la réaction des critiques plus curieux des hommes que des vues d'ensemble. Mais il n'est pas moins périlleux de vouloir ignorer l'atmosphère psychologique où surgirent les œuvres et qui domine V attitude morale propre à chaque auteur. La production romanesque du XIX^ siècle n'apparaît cahotique et discontinue qu'à celui qui se refuse à en discerner les causes profondes : celles-ci sont de l'ordre de Vàme.

Durant trois siècles, V idéologie et la politique tra^ vaillent k libérer l'homme de tous les liens où se fortifiait autrefois son individualité, à le dépouiller d'un vêtement devenu trop étroit : vient un certain moment où Vancienne organisation sociale et mo^ raie apparaît privée de vie, quand les conditions de l'équilibre nouveau surgissent à peine. Il en résulte un appauvrissement de Vàme. Quelque temps, Vindividu prend goût a cette nudité, qui lui permet de se mieux connaître et d'exercer ses facultés criti^ ques, plus fortes de la faiblesse des autres, La volupté d'une raison affranchie, à force d'indigence^ et qui s'accorde aisément avec une société privée de

toute richesse de sentiment et de pensée, voilà qui rend possible un livre aussi lumineusement sec que Les Liaisons dangereuses.. l/a/5 bientôt, à s'analyser, les âmes devineront leur pauvreté et dès lors elles aspireront à retrouver les sources de la vie. C^esl pourquoi la Nouvelle Iléloïse rencontra plus défaveur auprès des contemporains que le roman de La^ clos : ils y retrouvaient un écho plus fidèle de leur inquiétude qui va s'exprimer par le roman d'analyse autobiographique, avant de soupirer en poésie etde connaître le grossissement théâtral. Obermann RenéjAdophe marquent la rupture de Vindividu et de la société, en même temps qu'ils décrivent avec un plaisir douloureux les souffrances et la ruine d'un moi qui se dévore, faute de savoir où se prendre. Peu après Victor Hago, Vigny et Mérimée lui-même chercheront dd^ns le passé cet aliment pour leur sensibilité qu'ils se refusent à trouver dans les réalités de leur époque : le roman historique à son tour, tra^ duit le mal du siècle. Ce dernier connaît d'ailleurs des formes moins immédiates et plus détournées : ainsi la résignation frémissante d'un Flaubert, l'effort dramatique de Madame Bovary pour anéantir au sein de Vart impersonnel une personnalité incapable de s'adapter au réel.

Bien qu'elles aient échoué, la plupart du temps, en tournant le dosa leur propre but, ces aspirations de Vame à une vie nouvelle étaient susceptibles

d'expressions plus fécondes. L'exemple de Stendhal le prouve, qui offrit en pâture à son goût de l'analyse et à son désir d'une existence moins pauvre j le tumultueux spectacle des hommes et des peuples que mettait aux prises la ruine d'une civilisation. Parce qu^au lieu de la consumer en nostalgies et en rêves, il nourrissait sa personnalité de vie aC" tuelle et palpitante, le Rouge et le Noir et la Chartreuse de Parme comptent au nombre des chefsd'œuvre du roman. C'est la même sympathie, plus forte encore, qu'en dépit de ses opinions d' ultra- Balzac manifeste pour la société de sonAern^s^qmplexe^jA)ec^jmjpassé^ qui finit de. mourir et le chaos de l'avenir, sans^charmA-ft:. sanx heanjAjnais prodigieusement grouillante de vie^Joujours abondante et diverse : son inquiétude d'enfant du siècle — on est en droit de la supposer forte chez l'auteur de La Peau de Chagrin — cède au génial dessein d'évoquer et de reconstruire, avec les forces de la pensée et du sentiment toute une période historique. Cette sympathie, qui permet à l'auteur de sortir de son moi, sans abdiquer sa personnalité^ on la retrouve encore dans Les Misérables, quoique imprégnée d'émotion facile et vulgarisée^ trop souvent, de creuse grandiloquence y dans quelques romans aussi de cet Eugène Sue, auquel il faudra bien, un jour, accorder les circonstances atténuantes que lui refusent les délicats.

Ensuite, dans la seconde moitié du XIX* siècle^ cette attitude si précieuse^ que l'affranchissement des âmes avait rendue possible et que facilitait la richesse humaine de la vie sociale à cette époque, se relâche ou perd de sa valeur. Alors qu'elle s'exerçait dans le sens de l'intuition psychologique^ elle va, toujours davantage^ se restreindre aux appareil' ces matérielles. C'est quk partir de i 860 les assises matérielles^ précisément, du régime moderne sont en voie de se constituer et Von n ignore pas la prospérité économique qui marque V apparition de Varmature industrielle de la société prochaine. La vie spirituelle connaît alors une éclipse. Dans le roman, la sympathie des Concourt — auxquels il faut rendre cette justice qu'ils aimèrent leur époque, autant qu ils pouvaient aimer — s'attache aux menus détails, aux gestes, aux côtés superficiels ou. artificiels de l'existence : elle se traduit par un effort de style essentiellement, et voilà qui semble significatif! Zola ne sait pénétrer que le mécanisme des appétits et des élans collectifs les plus frustes : ses livres dégagent la beauté lourde et triste des aspects de la matière brute; on n'y respire point ce parfum d'humanité qui fait les grandes œuvres. La perfection de la forme et la sûreté du métier^ n'élèvent point l'édifice considérable d'un Maupassant au niveau des meilleures créations de Barbey d"* Aurevilly,

De ce monde « cimmérien > qu^ habitaient les naturalistes, Vauteur des Diaboliques et Villiers aussi t conviaient les âmes à s^évader. Elles se réfugièrent en elles-mêmes, ce qui fournît au mal du siècle Voccasion d'un nouvel avatar : plus syslèmatiqaement, avec moins de nostalgie et d^ aspirations confuses que ses aînés, équipant en outre ses facultés d'analyste à Vopulent arsenal de la philosophie allemande, un Barrés cultivait son moi d'homme libre Sous l'œil des Barbares et au Jardin de Bérénice; les premiers romans d'un Rémy de Gourmont tentaient d' appliquer Vidéalisme philosophique à la littérature d'imagination; un Loti recommençait la course traditionnelle vers les mirages des terres lointaines; le voyage aboutissait aux paradis artificiels, dont la curiosité et le talent d'un Huysmans renouvelait avec subtilité les charmes illusoires dans A Rebours.

Si le sens des réalités sociales et la sympathie humaine inspirèrent bientôt, à nouveau, le roman^ sans doute le devons-nous, pour une partiaux influences étrangères. Il est même vain de prétendre qu'on nous rendit alors un bien, que le génie français avait fait sien cinquante ans auparavant : que ne le met' tions^nous en valeur ? Le roman russe, le théâtre Scandinave, renouvelèrent et élargirent la vision de certains écrivains, en remettant en honneur ce réa-^ lisme de l'âme qui incline presque nécessairement

à une gravité émue et à une attitude religieuse de la pensée et du sentiment : Vœuvre de Gide, celle d'un Romain Rolland iattestent, que nous retrouverons au cours de ce travail. En secomhinani à un certain humour, cette nouvelle forme de sympathie engendre une sorte de notation lyrique de la vie quotidienne trempée d'émotion plus ou moins prO' fonde, parfumée de pitié ou de grâce légère : sub" jective et un peu romantique encore avec Jean de Tinan, délicieusement maniérée chez Francis JammeSj aiguë quoique un peu larmoyante dans un ou deux livres de Charles-Louis Philippe, une telle façon de concevoir le roman peut contribuer à une expression originale de la vie moderne, à condition de ne dégénérer point en dogme et en procédé.

Les influences, d'autre part, n'apparaissent pro* fitables, que s'il se trouve des esprits en mesure de les assimilerait en fut ainsi, avec la génération littérairede 1885. Bien peu, apportèrent d'aussi fortes préoccupations esthétiques^ bien peu se firent de Vart une aussi haute conception. A la profondeur de vues qui caractérisait quelques-uns de ces écrivains et de ces penseurs, le roman doit certains de ses essais les plus heureux, telles de ses réalisations les plus vigoureuses. Un Camille Mauclair avec Au soleil des Morts, un Paul Adam concevant En Décor eŒtre, un Elémir Bourges dans le Crépuscule des Dieux et Les Oiseaux s'envolent, en

usent comme du genre le plus propre à illustrer les vérités cosmiques et humaines les plus hautes. A mesure quil se poursuit, cet effort, pour nourrir de pensée la littérature d'imagination, gagne toujours davantage en valeur sociale et humaine avec les vastes fresques d'un J.-H. Rosny aîné,d'un Paul Adam encore, qui nous mènent au seuil de Vheure présente.

Les dimensions de Vessai qu^on va lire lui interdisent la prétention et les allures d'une véritable étude critique. C'est dire, que l'on ne se propose point d'y élucider les rapports que la production romanesque actuelle soutient avec le mouvement de la société ; entreprise d ailleurs qui semblerait prématurée, et à bon droit. Ayant évoqué brièvement la tradition moderne du roman français, nous ne voudrions ici qu'apporter un peu d'ordre dans là grande variété des récits en prose à base d'imagi' nation, qui virent le jour, ces derniers temps, sans nous priver d'ailleurs de recourir aux faits sociaux s'ils peuvent éclaircir notre investigation.

Ce serait une erreur toutefois que de chercher dans cet opuscule un catalogue de la récente production romanesque ; il ne s'agit pas d'un inventaire mais d'une classification. On s'efforcera de distinguer quelques grands genres, les espèces qui relèvent de chacun d'eux et, au sein de ces demie' res, les variétés intéressantes, parce que suscepti-

hles (Veiujendrer de nouvelles espèces. Une telle manière de procéder entraîne des omissions volontaires et (/ni surprendront peut-être, certains noms connus et f/uel(/nes réputations établies, ne pouvant prétendre à la dignité de chefs de file.

Enfin, pour établir cette classification, on se pré' occupera moins du thème dont le romancier fil choix, que de l'état d'esprit dans lequel il aborda, ce thème. L'art n'a qu'une seule donnée : la vie ; c'est la manière dont l'artiste se comporte volontairement ou spontanément en face de la vie qu'il faut retenir, suivant qu'il l'écoute chanter en lui, et en exprime plus ou moins directement l'écho, ou qu'il adopte, pour la mieux voir et l'exprimer, tel ou tel point de vue plus particulièrement esthétique. De façon générale, le principe de classification sera donc psychologique, sans que Von s'interdise cependant d'autres perspectives : il importe, en effet, de rendre aussi souples que possibles les cadres toujours trop rigides, auxquels aboutissent les essais de ce genre, et que brisent fréquemment les œuvres vraiment fortes. Si on ne peut l'éviter complètement, du moins s'efforcera-t-on ici de réduire au minimum ce caractère artificiel inhérent à toutes les catégories, que notre intelligence impose et se voit contrainte d'imposer à la variété infiniment mobile de la vie.

Un des princes du roman souhaitait que l'écrivain pût élever ses procédés d'art jusqu'à l'imitation de la divinité qui, toujours et partout invisible, ne laisse point de marquer son œuvre, en ses plus minimes détails, à Teffigie d'une personnalité créatrice. Or, nombre de romanciers ne se haussent pas, actuellement, au-dessus de la manière humaine d'être personnel. Dans beaucoup de romans l'auteur apparaît, non comme l'entendait Flaubert, mais en chair et en os, photographiquement si l'on peut dire. Ce genre subjectif va de Tautobiographie sen-

suelle, iutellectuelle ou sentimentale, trempée de rêve et idéalisée suffisamment pour valoir comme œuvre d'art, à ces compositions déjà plus « littéraires » où quelques personnages expriment la manière dont l'auteur sent, conçoit et goûte la vie, traduisent en les figurant de façon concrète, les nuances et les contradictions de sa sensibilité ou l'inquiétude de son intelligence. Ainsi, le lyrisme, manifestation esthétique d'un tempérament, déborde aujourd'hui le cadre poétique, pour emprunter de manière plus ou moins absolue la forme du roman.

Il est, sans doute, inutile de chercher à donner les raisons pour lesquelles nos romanciers lyriques n'écrivent pas en vers, et qui tiennent, probablement, à ce que la poésie, au sens technique du mot, n'implique pas seulement une sensibilité spéciale, que le romancier, voire le critique, peuvent posséder aussi bien, mais en outre et surtout, une physiologie particulière, assez rare sous sa forme parfaite. Mais il est possible d'entrevoir, semble-t-il, les causes qui expliquent, en partie, ce débordement de subjectivisme dans la littéra-

ture d'imagination. Il faut, peut-être, accorder une influence importante à la disparition de certaines manières de vivre en société, qu'élimine de plus en plus Taccélération de la vie dans le sens du mécanisme : c'est la conversation et la correspondance que nous voulons dire. Les hommes et les femmes d'aujourd'hui, qui appartiennent à une certaine catégorie sociale, et à qui les applications industrielles de la science ont rendu l'existence plus facile et plus rapide à vivre, ne croient plus devoir employer à des entretiens désintéressés un temps d'autant plus précieux qu'on le peut remplir davantage. On a constaté, maintes fois, que le téléphone et le télégraphe portaient un coup mortel aux lettres mûries longuement et soigneusement rédigées. Les mémoires se font et se feront sans doute de plus en plus rares. D'autre part — et c'est l'origine principale du roman lyrique — l'individu, au cours du xix^ siècle, s'est de plus en plus affirmé comme tel, avec son droit à posséder telle sensibilité et à faire de son intelligence l'usage qui lui conviendrait. L'anathème, qui pèse à certaines époques sur la Nature et sur la chair, perdant aujourd hui de sa vigueur, la Nature et la chair furent aperçues avec des yeux nouveaux : l'homme ravi commença de

jeter sur sa personne et sur le monde des regards sans contrainte. La décadence de la sociabilité mondaine, coïncidant avec la libération spirituelle de l'individu qui va croissant ainsi que la révélation qu'il prend de lui-même, conspiraient, de la sorte, à préparer une littérature d'imagination subjective, le roman lyrique.

Les temples de la conversation furent jadis les salons que quelques femmes bien douées ouvraient à des personnes, choisies pour leur naissance ou leur talent. Les grandes correspondantes ont créé, à proprement parler, le genre des lettres. Il ne faut donc point s^étonner que le roman lyrique, sous sa forme la plus absolue, s'illustre surtout de talents féminins, si l'on veut bien songer également que la femme, beaucoup moins engoncée que l'homme dans les cadres de l'action et bien moins prisonnière de la civilisation, s'aperçoit, et le monde avec elle, beaucoup plus nettement au miroir de son instinct. Ce n'est point rabaisser la littérature féminine d'imagination, mais, à notre avis, en faire le plus bel éloge, que de voir dans la femme, telle qu'elle s'exprime par le roman lyrique, comme une partie de la nature prenant conscience d'elle-même. Le réalisme le plus absolu ne

saurait condamner un subjectivisme de ce genre.

Ces réflexions s'appliquent, dans Tensemble, aux œuvres féminines d'imagination qui traduisent plus ou moins directement le goût que leurs auteurs prennent de la vie, mais plus particulièrement, aux autobiographies si fouillées et si frissonnantes de sincérité, en même temps que très littéraires, par un don inné des proportions et un sens naturel de la mesure, que rédigea M"* Colette Willj. Avec « La Vagabonde », un des livres les plus beaux et les plus profonds qui aient paru depuis bien des années, avec Z a Retraite sentimentale et Les Vrilles de la Vigne, l'ensemble de l'œuvre est antérieur à ces derniers mois, mais domine néanmoins le roman lyrique féminin de Theure présente, à cause d'une faculté que M°' Colette Willj possède presque seule : Tinstinct, chez elle, s'est libéré en quelque sorte de son orientation sexuelle primordiale et, en élargissant son objet, lui a permis de sympathiser directement avec rUnivers. Grâce à cette sympathie immédiate, qui fait le charme dominant et la valeur essentielle de ses livres, l'auteur de La Vagabonde excelle à pénétrer d'une intuition aiguë tout ce qui vit, mais particulière-

ment les êtres et les choses qu'anime une vie encore fruste, sauvage un peu, riche et trouble de toutes les ardeurs primitives, plus près de Tanimalité que de Thumanité civilisée. Ce don lui a permis de renouveler, en la baignant de vérité naturelle, l'analyse des sentiments ; d'exprimer aussi, avec acuité, l'émotion vague, exquise ou douloureuse, où flotte la trame de nos jours ; enfin, par le pouvoir de divination qu'il confère, de marquer, d'un trait sûr, les personnages épisodiques que les hasards de l'existence nous offrent en perspective indécise et fuyante. Le style également chez M°' Colette Willy s'alimente à l'instinct, qui nourrit de vie concrète et parfumée les images et les métaphores.

La psychologie de M. Bergson illuminant une telle qualité d'âme, quelques gobe-mouches sont allés demander à M"* Colette Willy si elle avait appris à vivre et à sentir dans les ouvrages du célèbre philosophe ! ! Nous baignons à ce point dans l'artificiel qu'il nous devient difficile de croire à une sincérité spontanée.

Ce sont des dons à peu près semblables qui marquent les romans de M™* Lucie Delarue-Mardrus, moins particuliers de forme, mais très originaux également et davantage

construits. Ils apparaissent éminemment lyriques parce que Fauteur y exprime sa vision de la nature et de la société, directement parfois comme dans V « Inexpérimentée » — où, à un moment et dans une sorte de paragraphe harmonique, il chante la complexité et la fièvre de son siècle — , le plus souvent par l'intermédiaire de quelques personnages. Nous avons affaire ici à une sensibilité moins dégagée de l'atmosphère sexuelle et qui communique intimement surtout avec ce qui baigne dans cette atmosphère : Tâme féminine, de Tenfance (Le Roman des six petites filles) à la maturité [L'Acharnée) par la puberté (La Monnaie de Singe et V Inexpérimentée), la nature opulente et grasse des prairies marines {Tout V Amour), l'instinct esthétique {V Acharnée). Avec le dernier livre de M"" Rachilde dont le lyrisme apparaît plus dégagé d'intelligence et de philosophie qu'autrefois, « Son Printemps », et quelques pages moins connues et tout à fait remarquables, qui ouvrent le roman point assez élagué de M*"' Héra Mirtel intitulé Leur Proie, Toeuvre de Lucie Delarue-Mardrus constitue le témoignage le plus fouillé que nous possédions sur l'éveil de l'enfant et de Tadolescente à la vie de l'âme.

Si Ton veut bien remarquer que M""' de Noailles paraît orientée définitivement vers le lyrisme tout court, qui est également le domaine de M""* Brunat-Provins, ces quelques noms et ces quelques titres semblent résumer ce que le roman lyrique féminin d'aujourd'hui apporte de tout à fait nouveau : une vision aiguë et directe de la Vie, ébauchée à peine dans la littérature féminine d'imagination des siècles précédents.

D'un subjectivisme moins spontané et moins franc, avec une vision bien inférieure en acuité, et une grandiloquence qui veut souvent donner l'illusion de la profondeur, les œuvres d'imagination plus ou moins étendues, où les journaux et les revues nous permettent de saisir Tinfluence dolente et trop manifeste de Charles-Louis-Philippe, méritent évidemment l'épithète de lyriques parce que la sensibilité, voire la sentimentalité de leurs auteurs, y transparaît sans cesse. Ce qualificatif nous semble toutefois mieux convenir au livre très artiste de M. Valéry- Larbaud ; Fer mina Marquez^ qui révèle ce souci facilement discernable dans nombre de

manifestations littéraires actuelles : enclore le plus (Inobservation palpitante et de vérité humaine dans une forme aussi harmonieuse et nette que possible. L'Elève Gilles de M. André Lafon, notation fidèle et non sans charme d'une sensibilité enfantine moyenne, respire un lyrisme de même sorte mais plus étriqué ici et un peu terne.

La vision poétique, Tatmosphère d'appréciations et de sentiments personnels où un Henri de Régnier situe les personnages et Faction de ses romans, procède d'un lyrisme déjà différent, qui parfume le récit plus qu'il ne lui donne corps et que nous retrouverons en étudiant le roman dramatique. L'auteur de r «Amphisbène », qui est un maître, a malheureusement induit,par son exemple,certains jeunes gens bien élevés à composer quelques histoires correctes aussi dépourvues de vie que d'observation. Ily a plus de chair et de sang, sinon plus de muscles, dans 1' « Eros mourant » d'Auguste Aumaître, où l'action vaporeuse sert uniquement à encadrer le déroulement d'une vision très personnelle et très riche, traduite en un style merveilleusement imagé, qui rappelle d'Annunzio jusque dans sa préciosité.

Subjectives, toutes ces œuvres le sont d'une

façon analytique : si, par induction immédiate, elles révèlent au lecteur la personnalité entière de ceux qui les conçurent, dans leur intention et par leurs limites, elles ne Texpriment que fragmentairement et relativement à telle épisode psychologique. D'autres romans lyriques apparaissent plus vastes : ils traduisent, sous les espèces de Tart, Tattitude totale d'une mentalité, la réaction d'un esprit vis-à-vis de réalités considérables, voire de Texistence et du Monde. Maurice Barrés inaugurait, voici plus de vingt ans, avec « Le Jardin de Bérénice » et « Un homme libre» ce roman lyrique qu'on pourrait étiqueter philosophique ou synthétique. Il n'y a pas renoncé, tout en accentuant Taffabulation romanesque, dans « Colette Baudoche», et « La Colline inspirée ». C'est parmi les jeunes, semble-t-il, qu'il faut chercher les manifestations les plus curieuses de cette littérature personnelle et philosophique d'imagination, qui affecte des formes très diverses. On n'a pas rendu suffisamment hommage, selon nous, à ce livre un peu touffu, mal composé, mais si riche d'intuitions et d'un art si profond dans les descriptions, où M. Henry Bourgerel tentait, il y a quelques années, d'exprimer directement ou par des symboles saisissants

les angoisses métaphysiques et morales d'une âme moderne sous le titre « Les Pierres qui pleurent ». Plus récemment, et dans un domaine tout différent, M. Robert Randau continuait avec « Les Algérianistes> et « Celui qui s'endurcit cette œuvre truculente, frénétique et savoureuse où des personnages proprement rabelaisiens, c'est-à-dire essentiellement intellectuels et très peu sentimentaux, amoureux de la vie sans restrictions et jusque dans ses excès, lui servent à exprimer la manière dont un tempérament à base d'intelligence,réagit vis-à-vis des civilisations neuves, des énergies individuelles et nationales en lutte, de rhumanité tout entière observée et saisie en relief parmi les collectivités naissantes de l'Afrique du Nord et au sein de la grande Brousse. Par son mélange de réalisme, d'épopée et d'humour du meilleur cru traditionnel, cette suite de romans, avec son héros principal Cassard, apparaît bien comme l'affirmation superbe et volontaire d'une âme ardente et éprise d'action. Rabelaisien aussi par une opulence verbale continue, mais qui ne lasse presque jamais, et une érudition rarement indigeste, le «Dieudonné Tête » de Pierre Jaudon se présente, en outre, saupoudré d^une ironie joyeuse et lyrique, qui évoque à la fois

Carlyle et Laforgue, tandis que l'énormité presque métaphysique de la fiction rappelle par instants Villier de Tlsle Adam ; l'aventure de ce milliardaire nietzschéen, cousin parfois du père Ubu, et dont le pouvoir matériel bouleverse Paris, donne à l'auteur l'occasion de s'abandonner, parmi maintes digressions et à travers de savoureuses promenades introspectives, à une vision et une appréciation de la société moderne, qui n'ont pas de pendant dans notre littérature contemporaine. Avec « Mafarka le futuriste » enfin, M. Marinettinous offre l'affirmation superbe, très travaillée— il ne faut pas s'y méprendre, — et confinant parfois au grandiose, d'une sensibilité décidée à s'exalter vers des horizons neufs, au delà de l'harmonie, du goût, des préjugés, des conventions et des cultures.

Le roman lyrique, qui sert d'expression complète à une personnalité, a produit son chef-d'œuvre dans un ouvrage, dont l'ampleur même suffirait à indiquer qu'il permit longtemps à une âme de s'épancher : c'est le « Jean-Christophe » de M. Romain Rolland que nous voulons dire, symphonie où les motifs — émotions et méditations d'une vie individuelle — apparaissent développés et repris selon la logique et la continuité d'une âme

qui s'accroît. Lyrique, puisqu'elle est l'expression artistique, merveilleusement aiguë, d'une mentalité contemporaine riche de sensibilité et de culture, lyrique par sa forme même et son style, cette œuvre mérite bien le titre de roman parce que des personnages et une action empruntés à la réalité présente y servent d'armature à la pensée de l'auteur et rythment sa vision. Plus intellectuel parce que plus mâle, moins directement subjectif que les romans lyriques féminins, d'une sympathie plus largement et plus véritablement humaine, « Jean-Chrislophe y> leur est supérieur, en tant que réalisation littéraire, surtout par la vigueur de synthèse qui l'anime et la généralité qu'enclôt ce chant d'une âme individuelle. A ce niveau, la littérature personnelle d'imagination acquiert le pouvoir suggestif des grandes hymnes. M. Romain Rolland, esprit religieux, a fait passer le roman sur un plan qui lui semblait inaccessible.

Cette œuvre considérable, dont le dernier volume a paru tout récemment, termine aujourd'hui la série des grands romans lyriques. Dans le même domaine, et à côté de ces cons-

tructions fastueuses, quelques raffinés de la sensibilité et de la culture élèvent des pavillons charmants ou curieusement ouvragés:

ainsi M. Francis de Miomandre avec son « Écrit sur de l'eau », dans 4c L'Ingénu » et <f. Au bon soleil » nous révèle une mentalité nuancée, délicate et délicieusement ironique de contemporain, dilettante beaucoup plus spontané et moins pédant que ses prédécesseurs d'il y a vingt ans. M. Jean Giraudoux, M. Albert Erlande et M. Claude Farrère aussi, mais plus accidentellement, pratiquent la « fantaisie d'artiste » que préconisaient et pressentaient les Concourt. M. Rémy de Courmont illustre de fictions romanesques au charme naturaliste très prenant ses convictions philosophiques de sensualiste. John- Antoine Nau, enfin, dont les premiers romans « Force Ennemie» et «Le Prêteur d'Amour» participaient de la littérature lyrique d'imagination, avec leurs personnages créés et agissant selon la fantaisie capricieuse du rêve de Fauteur, en dehors des limites de Inobservation, semble tendre à une impersonnalité toute relative encore avec le réalisme picaresque de « Cristobal le poète ».

Notons, en terminant, que ce lyrisme romanesque qu^entretiennent Texotisme et les loin-

tainsvoyages, survit aux livres de Pierre Loti où il servait de prestigieuse toile de fond. C'est, sans doute, M"" Myriam Harry qui exploite cet héritage, avec le plus d'art et d'originalité, par des œuvres beaucoup plus objectives d'ailleurs que «Madame Chrysanthème » ou « Azijadé *.

Peut-on augurer quoi que ce soit de Tavenir du roman lyrique? Il est difficile autant que délicat de hasarder la moindre prédiction dans un domaine aussi complexe et soumis à tant d'influences diverses. Bornons-nous donc à constater : la philosophie de M. Bergson, qui exerce sur les nouvelles générations une influence indéniable et considérable, incite à Tintrospection et aux examens subjectifs, en même temps qu'elle incline aux formes littéraires les moins pesantes et les plus rapprochées de Texpression poétique. D'autre part, les princes des lettres qu'acclament ces générations, quels apparaissent ils, entre autres, sinon Barrés qui fut un des premiers romanciers lyriques contemporains, Elémir Bourges que nous aurions cité en premier lieu dans ce chapitre, si son lyrisme tragique et synthé-

tique n'avait renoncé depuis plusieurs années à l'affabulation romanesque, Paul Claudel enfin, avec les somptueux palais d'images et d'idées que sut édifier sa vision constructrice ? De tous ces faits, ainsi que de l'affirmation morale de l'individu toujours plus forte, à proportion que les collectivités croissent en importance, il faut tenir le compte qu'il convient, en réservant les droits de l'avenir imprévisible et du génie qui souffle où il veut.

Nous avons cru pouvoir et devoir réserver l'épithète de lyriques à ceux des romans actuels qui la méritent absolument, parce que leurs auteurs expriment, volontairement ou spontanément, la manière dont ils sentent la vie et réagissent à ce qui affecte leur sensibilité ou leur intelligence. D'autres romanciers, en effet, se comportent différemment; soit qu'ils estiment de façon plus ou moins consciente que la mission de l'art ne saurait être d'offrir une tribune à l'individu, soit que le spectacle de Tunivers les eno^ao^e à en donner des traductions moins relatives à la sensibilité fugace d'une personne éphémère. Leurs œuvres ne seront donc lyriques qu'accessoirement, si Ton peut dire, et au sens large du mot, participant, quoique à un plus fort degré, de ce

lyrisme inévitable et général que peut aussi bien respirer un tableau ou une statue. Littérairement, elles se définiront par d'autres caractéristiques.

Les romans d'une première catégorie n'empruntent leur intérêt que de l'action, c'est-àdire, de rhabileté que leurs auteurs apportent à colorer et agencer les détails multiples d'une intrigue de faits ordinairement compliquée, à préparer les étapes décisives, à ménager l'attention du lecteur ou à la brusquer à propos. C'est la première forme et la plus rudimentaire du roman dramatique : elle compte peu d'oeuvres que leur valeur littéraire nous permette de retenir ici. Le feuilleton, qui la représente avec le plus de fidélité, s'élimine ordinairement, de lui-même, en raison surtout de la manière dont il est composé matériellement. Encore, faut-il se féliciter, que les thèmes historiques et policiers inspirent de nouveau, ces derniers temps, les fabricants de littérature quotidienne ou leurs employés, plutôt que l'intrigue bassement sentimentale et larmoyante. On ne saurait confondre, non plus, dans l'in-

justice d'un dédain préalable, avec d'autres productions insignifiantes certains romans de M. Gaston Leroux, de M. Maurice Leblanc et surtout ce «; Mathilde el ses mitaines » où M. Tristan Bernard semble avoir donné satisfaction à un désir qui s'exprimait en maintes pages de ses précédents livres. Des auteurs de romans policiers, M. Anatole France disait un jour qu'il les fallait pendre. Mais, pour prononcer des jugements aussi sommaires, ce magicien verbal ne se mettait pas à l'abri de la récusation. Il semble, en effet, que le virtuose des idées qui sourit à travers « L' Histoire contemporaine », n'ait jamais véritablement fait effort pour inventer une intrigue. Certains auteurs se facilitent cette première démarche, en donnant comme matière à Tceuvre rhistoire de leur propre vision, — c'est le cas des romanciers lyriques, — d'autres en prenant pour thème des réalités considérables qui leur offrent des actions sinon une action toutes faites. Nulle part, l'importance de Farmature, de la carcasse disent précisément les dramaturges, n'apparaît avec plus de netteté que dans le roman dramatique de faits. Sans offenser la prose française, ni blesser par trop la raison, M. Maurice Leblanc, par exemple, en contant les exploits de ses héros, sait don-

ner des leçons de technique romanesque que d'autres pourront méditer et appliquer en d'autres domaines. Ce n'est point d'ailleurs que le thème policier soit méprisable : un J.-H. Rosny aîné ne dédaignait pas récemment de le cultiver, sans j apporter du reste les qualités dont il fait preuve dans le genre qui lui est propre et que nous étudierons plus loin. N'oublions pas non plus ce qu'en Angleterre un Kipling a su tirer de ce thème avec Kim, lequel mérite, pour une grande part, l'épithète de roman policier.

Imaginer un enchaînement de faits peu nombreux, mais significatifs, et s'efforcer de manifester la trame psychologique qui les unit, en dessinant quelques figures sobres de personnages dont le portrait moral laisse pressentir les actions, voilà une seconde forme et la forme type du roman dram.atique. Dans les œuvres de cette catégorie, l'ambiance physique et sociale de l'intrigue ne s'exprime point par le développement même de l'action ; elle apparaît plaquée en quelque sorte à la façon d'un décor qu'on renouvelle. Surtout, et c'est ce qui affirme le caractère théâ-

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tral de leur manière, les auteurs de ces romans nous transportent presque toujours d'emblée au moment où la crise va se dénouer : ils résument au lieu de nous faire apercevoir la progression nuancée, l'évolution profonde. Cette littérature de l'abstraction, qui satisfait la raison plus que Timagination, Tintelligence davantage que l'âme, a produit l'an dernier une œuvre des plus remarquables: « La Maîtresse servante » de Jérôme et Jean Tharaud, dont la sobriété et Télégance d'expression réjouissent Tesprit mais qui laisse néanmoins une impression de malaise et «d'incomplétude », pour emprunter un terme aux psychologues, à cause du caractère volontairement étriqué des peintures et des analyses. On a profité du succès, très légitime, fait à ce livre, pour édicter que seuls de tels romans devaient retenir notre attention et nos suffrages, parce que seuls ils étaient conformes à la tradition du génie français. Les auteurs, qui professent que « chaque roman nouveau exige une composition nouvelle », se chargèrent eux-mêmes, semble-t-il, de désavouer l'imprudence de certains commentateurs peu avertis, en écrivant ces derniers mois une œuvre assez différente de ton et d'atmosphère que nous retrouverons dans un autre chapitre «Za

Fêle arabe ». Aux farouches et juvéniles gardiens delà tradition, si prompts à condamner toute littérature d'imagination qui ne revêt point la forme d'un roman dramatique, on peut se contenter de dédier cette réflexion d'un maître qu'ils ne renieront pas ; « Le roman de Balzac, disait Ferdinand Brunetière, est autre que le roman de ses devanciers et s'il est autre, c'est surtout en ceci, qu'il n'est ni la comédie, ni le drame, racontés en quelque sorte, au lieu d'être écrits pour la scène. » Quelle que fût sa prédilection pour l'âge classique, l'auteur de « l'Evolution des Genres » se rendait fort bien compte, que la vie présente exige d'autres représentations et d'autres expressions que des analyses de forme et de proportions théâtrales.

La nouvelle pourrait, à la rigueur, et telle du moins que l'exigent nos journaux et nos magazines, se contenter d'être un scénario détaillé et qui aurait du style : actuellement, elle ne répond nullement à cette définition et participe du genre lyrique ou du roman de synthèse, quand elle ne se réduit pas à la fantaisie pure et simple.

Autour de cette forme type de roman dramatique, oscillent, en s'en rapprochant plus ou moins, les œuvres qui se distinguent par un récit peu chargé et qui se satisfait de

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son seul développement. L' « Isabelle » d'André Gide, par certains côtés se rattache à cette catégorie quoique le lyrisme auquel VdMiQMv àQ& « Noarriliires terrestres » ne saurait renoncer longtemps ne permette pas de l'y ranger absolument ; « La plus humble vie > de M. de Bordcu, où il entre davantage de distinction que de puissance, y figurerait à plus juste titre ; également « Monsieur des Lourdines » qui valut le prix Concourt à M. Alphonse de Châteaubriant. Par le sens des nuances et la finesse de l'analyse, « Marie de Sainte-Heureuse » que nous devons à M. Henry Bidou et Ylnquièle Paternité de M. Jean Schlumberger annoncent déjà la forme extrême et la plus curieuse du genre. Celle-ci fait passer Faction entièrement sur le plan de la vie intérieure, quelques rares événements servant de supports et de jalons à la progression du drame psychologique. Elle se distingue par la profondeur et l'acuité concrète de Tanalyse. Ensuite, le drame se définit moins, dans cette espèce de romans, comme récit que comme conflit mettant aux prises deux antagonistes au plus. Ces œuvres valent surtout, parce qu'elles nous font assister au développement complet d'un caractère réagissant aux causes

occasionnelles que représentent les hommes et la vie. « Ulmmovalisle », quoique ancien déjà et « La Porte Etroile » d'André Gide semblent dominer cette catégorie de romans dramatiques. Le lyrisme persistant de ces deux livres, qui posent plus ou moins des problèmes, ainsi que Fauteur nous en avertit dans une de ses préfaces, éclaire curieusement leur origine : la vision du monde et le goût qu'il en prend, sont, pour celui qui les conçut, la source d'inquiétudes personnelles et de méditations morales incessantes qu'il exprime par des fictions dramatiques. La littérature d'imagination illustre ici de subtils et rares cas de conscience. Moins raffinée, la vision dramatique de M. Binet-Valmer apparaît moins particulière aussi, plus vulgaire, mais plus humaine, telle qu'elle se manifeste dans « Le Plaisir » d'où la note lyrique n'est pas absente non plus et dans un livre moins récent « Lucien ». Avec ces dernières œuvres, le roman dramatique aborde courageusement le domaine si complexe et si mal connu delà psychologie sexuelle, que dédaignent les académiciens grivois, spécialistes bouffons de la question, et que fuient avec horreur les romanciers bien pensants.

Les auteurs qui cultivent cette dernière

espèce de roman, ne tâchent point de nous intéresser aux alternatives morales qu'ils décrivent, uniquement ni principalement dans le but de nous communiquer la solution que postule leur tempérament. De façon visible, ils se proposent d'élucider les éléments, les circonstances et les conditions de ces alternatives. Ce point de vue objectif ne va pas cependant sans une certaine sympathie de la part de Tartiste qui observe, pour les événements et les âmes qui font l'objet de son observation systématique et créatrice. A cette sympathie, qui constitue proprement le lyrisme, et parce qu'elle se combine à l'objectivité, la forme extrême et psychologique du roman dramatique doit son originalité et sa valeur d'instrument d'investigation spirituelle, plus considérable que celle du roman lyrique proprement dit. Dans l'œuvre d'art comme dans la recherche pure et simple, la raison raisonnante d'une part, l'intuition individuelle de Tautre ne sauraient pénétrer chacune isolément les secrets de l'âme.

Un peu long et lâche de composition, « Les Fiancés » de M. Pierre Sormiou, qui joint à une rare force de pénétration intellectuelle de fécondes intuitions lyriques, incline déjà le roman dramatique à l'exer-

cice de la raison militante, nous voulons dire à la démonstration d'une thèse. C'est aussi le caractère de ce beau livre d'analyse où M. André Beaunier a écrit le drame d'une conscience rationaliste « L'Homme qui a perdu son Moi ». Encore qu'une telle œuvre apparaisse trop bien construite, trop cohérente sans doute pour aller vraiment au fond des choses, il y faut goûter cette émotion intellectuelle qui fleurit presque à toutes les pages et qui est de qualité si rare. On la rencontre, également, dans cette longue et forte nouvelle que M. Julien Benda intitule L'Ordination et dont il aurait pu faire un beau roman, en traçant des figures et des situations plus concrètes. Plus lyrique « L'Enfant qui prit peur » de M. Gilbert de Voisins nous mène sur la limite du roman à thèse, mais avec une vigueur et des dons, que Ton n^a point coutume de rencontrer dans cette espèce de productions.

Avec les mêmes réserves que pour le genre précédent, on peut indiquer certaines raisons de croire à l'avenir du roman dramatique, sous sa dernière forme particulièrement. La philo-

Sophie de M. Bergson et l'influence qu'elle exerce sont susceptibles déjouer ici le même rôle qu'à propos du roman lyrique. Mais il semble qu'en outre, la vie moderne, par suite de rinstabilité mentale et morale qu'entretiennent les transformations matérielles constantes des sociétés et, en raison des problèmes qu'elle fait constamment surgir, nouveaux ou nouvellement posés, nous amène, de plus en plus, à considérer tout sous l'angle du drame, de l'alternative, du conflit. Intellectuellement et littérairement par conséquent, notre époque apparaîtrait plus dramatique que lyrique ou épique. Il est assez difficile de proposer ces vues autrement qu'à titre d'indication. Certains esprits vont cependant plus loin. L'intelligence très avertie de M. Henri- Martin Barzun n'hésite pas à affirmer que nous sommes entrés dans la période du drame. Le dramatisme, qu'il préconise avec quelquesuns des meilleurs esprits de la nouvelle génération * et qui dépasse considérablement la portée du roman dramatique tel que nous l'avons défini, consisterait à prendre conscience de l'attitude littéraire nécessaire à une époque qui, riche de tout l'acquis lyrique et

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