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L'Ère du Drame. Paris

épique, devra de plus en plus exprimer ses visions, tumultueuses et synthétiques, par des œuvres antagoniques de fond et de forme. Répondant, d'autre part, à une enquête récente sur « les Tendances présentes de la Littérature française », M. Pierre Mille ^ estimait applicable à notre temps la loi d'évolution que M. Bovet, dans un ouvrage paru ces derniers mois, sous le titre < Lyrisme, épopée, drame », affirmait régir tout cycle littéraire. Après la débauche de littérature personnelle qui marqua le commencement du xix* siècle et, maintenant que la source des grands fleuves romanesques du romantisme et du réalisme semble tarie, nous en serions à la période du drame. Cette vue ingénieuse, si elle peut invoquer la confirmation des apparences, a le tort de ne pas nous renseigner sur le terme probable de cette époque dramatique, laquelle clôt le cycle contemporain. On est en droit de se demander, si les événements qui ouvriront un nouveau cycle ne sont pas imminents, bien plus, s'ils n'ont pas commencé déjà, le lyrisme de la poésie ou du roman actuel prenant alors la valeur d'une aurore, tandis que les manifestations de forme dramatique représenteraient un crépuscule.

En dehors de ces vastes hypothèses, qui touchent à l'histoire générale des littératures et aux lois de l'esthétique, on peut supposer que, tant que le théâtre en France ne connaîtra point des jours meilleurs, la peinture mouvementée des caractères et Tétude des conflits psychologiques, c'est-à-dire la littérature dramatique, choisiront d^autres voies, celle du roman notamment. Si une ère plus glorieuse s'ouvrait pour la scène française, le roman dramatique, tel qu^il apparaît aujourd'hui, ne tarderait pas à se résorber en roman lyrique où à s^'agrandir en roman de synthèse.

De même que le théâtre, digne de ce nom, s^efTorce toujours de présenter les conflits d'âme qu'il porte à la scène, aussi dépouillés de déterminations extérieures, sociales, ethniques, voire physiques que la vraisemblance le tolère, de même, le roman dramatique exige qu'autour de l'action plus ou moins psychologique, de la crise d'ordre intérieur qu'il veut décrire, on fasse le vide, à des degrés divers. Le choix, qui est à la base de toute œuvre littéraire, ne s'opère ici que dans une sphère préalablement circonscrite.

Or, cette optique dramatique ne s'impose pas au roman qui ne vise point à présenter, sous ce jour et dans cette lumière d'ultramicroscope, les hommes avec les événements et les alternatives où ils se trouvent engagés. L'intention de certaines œuvres apparaît, en

effet, de restituer, dans son intégralité, avec ses tenants et ses aboutissants, en faisant état des rapports qu'offre la réalité et non pas que dicte une volonté d'abstraction, la page de vie qu'elles se proposent d'exprimer sous les espèces de l'art. Un tel dessein suppose que l'auteur sait embrasser la complexité, l'interdépendance aussi des pensées et des actes, et dominer le vaste domaine de son observation, afin de choisir, pour leur qualité, les détails de tout ordre qui tisseront une atmosphère globale. Cette atmosphère fait de l'intrigue individuelle comme le visage d'événement et de conflits plus amples : elle lui donne une valeur synthétique.

Par le but qu'ils se proposent,les romanciers de synthèse, dira-t-on, ne font que reprendre l'attitude et les desseins du naturalisme. De fait, et plus ou moins explicitement, la plupart de ceux que nous aurons l'occasion de citer au cours de ce chapitre, tendent à se réclamer de la grande tradition romanesque, qui va de Balzac à Zola, en passant par Flaubert. Mais, si de leur propre aveu, ils restent ainsi fidèles à l'attitude réaliste dont Balzac est une des grandes expressions mais qui ne date pas de lui, ces romanciers manifestent très clairement, par leurs œuvres, que le point

de vue spécial au naturalisme leur demeure étranger. La vérité qu'ils cherchent apparaît d'ordre purement esthétique, et leurs romans ne prétendent pas remplacer les manuels de vulgarisation. Il semble bien, qu'ils considèrent le beau comme une vision d'ensemble et que la mission de l'art consiste pour eux, à saisir intuitivement et à exprimer, par des procédés particuliers, les rapports et les harmonies dont la perception engendre cette vision. A la science, toujours analytique et dont l'unification paraît impossible, s'opposerait la révélation synthétique et totale de l'œuvre d'art. Le mot de synthèse est d'autre part absolument contraire à la pratique de l'École naturaliste, qui collectionnait sans choisir, tandis qu'opérer une synthèse consiste à transformer des éléments pour accentuer certains de leurs aspects, condition même de toute création esthétique.

Ces romans participent, à des degrés divers, du lyrisme immanent à toute œuvre d'art. Mais, il faut se garder de les confondre avec ces productions de caractère synthétique, que nous avons indiqpiées précédemment comme une des espèces les plus intéressantes du roman lyrique. Ces dernières expriment comment un tempérament donné réagit au monde.

à la vie, à certains ensembles complexes d'événements et de circonstances tout au moins. Les romans que nous allons examiner, s'efforcent à une synthèse qui ne soit pas conçue, uniquement et essentiellement, par rapport aux goûts, aux tendances et aux passions de Fauteur , mais qui présente un caractère aussi objectif que possible. Plus impersonnel déjà, le roman dramatique restait encore souvent subjectif, sous sa forme extrême surtout, en raison même de son atmosphère psychologique. L'objectivité s'accentue ici.

C'est l'œuvre de M. Louis Bertrand, qui marque, avec le plus de netteté, ce progrès dans l'impersonnalité coïncidant avec un eCPort de vision globale. L'auteur du « Sang des Races » exprimait, dans ses premiers romans,une vision lyrique, haute en couleurs et vigoureusement dessinée, des peuples et des races qui grouillent et s'opposent autour delà mer latine. Suggestive et puissamment évocatrice, l'intuition de la vie collective s'y manifestait cependant d'un poète plus que d'un romancier. Par la simplicité de son intrigue et l'harmonieuse richesse des pages où palpite, en une sorte de

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« leit-motiv », toute l'ardeur, ensoleillée et trouble pourtant, de Marseille porte de l'Orient, « L' Invasion », constituait une étape vers le grand réalisme de « Mademoiselle de Jessincourt » publiée voici un an,et de «La Concession de Madame Petitgand » qui date de quelques mois. Le premier de ces livres nous aide à comprendre comment les études psychologiques, les portraits d'âmes individuelles, qui eurent souvent la préférence des lettres françaises, peuvent s'enrichir et gagner en vérité humaine, lorsque Ton veut considérer le milieu géographique, historique et social, non pas seulement comme un décor, suffisamment précisé par des indications sommaires, mais bien ainsi qu^un des multiples aspects de la vie et de la pensée de rindividu qu'on se propose de peindre, L^existence morale de Mademoiselle de Jessincourt nous est contée historiquement et restituée dans sa couleur et sa physionomie changeante, au moyen d'un grand nombre de traits et de détails qui respirent au plus haut point, non pas l'authenticité immédiate et matérielle — laquelle ne doit intervenir que de loin en loin et pour étayer le développement du récit en quelque sorte — mais Tauthenticité morale la moins niable. Ce livre peut apparaître, à ce point de vue, comme un exemple de ce que doit

être le rôle de Thistoire dans le roman : il faut Vj respirer comme Tair où baignent les êtres et les choses et non en affubler les événements des oripeaux de la fantaisie.

On objectera, peut-être, à cette manière qu'elle rend les couleurs plus que les nuances. Remarquons, à ce propos, que la volonté de synthèse, dans le roman, doit toujours être subordonnée à une vision artistique originaire et dirigée par cette vision ; Técrivain, s'il vaut comme artiste, et l'on ne saurait contester sérieusement cette qualité à M. Louis Bertrand, dégagera les nuances. Il ne faut point, cependant, confondre les genres: le roman lyrique, expression plus ou moins immédiate d^une sensibilité, le roman dramatique, qui s^attache à élucider un épisode de vie intérieure, s'imposent, par là même, de cultiver avant tout les nuances, qui tissent les instants successifs de Tâme. Mais une œuvre qui prétend exprimer la vie, sans plus, l'existence moyenne d^individus qui tiennent à la collectivité parles liens matériels de la nationalité, de la caste, des habitudes locales, ne doit point s'absorber dans l'indication des nuances. L'âme, sans doute, ne s'alimente que des nuances, mais Tâme a-t-elle tant de part dans le déroulement quotidien et mécanique des

actes et des pensées, et la vie intérieure n'estelle pas un peu le privilège de ces personnes qu'observe le roman dramatique d'un Gide, par exemple. Demandez-le aux philosophes les moins suspects de matérialisme : il vous répondront que le moi profond ne se manifeste activement que dans des circonstances bien rares et fugitives. M. Louis Bertrand, d'ailleurs, parce qu'il joint à un grand souci de vérité des préoccupations d'art évidentes, a su, en même temps, nous donner un portrait psychologique très fouillé et une admirable synthèse de l'atmosphère qui fut celle d'une partie de la société française, à la fin du Second Empire.

« La Concession de Madame Petit Gand », le plus sobre de lignes et le plus ramassé parmi les romans de cet auteur, le plus impersonnel aussi et celui où il s'abandonne le moins à un certain lyrisme de détail qu'il affectionna longtemps, mérite au suprême degré l'épithète de dramatique, à cause du conflit aigu qu'il décrit. Mais, la vision synthétique de l'auteur sait exprimer, par la peinture vigoureuse et condensée de ce conflit, la physionomie morale d'un village algérien et même davantage : la rivalité sourde qui oppose dans l'Afrique du Nord les colons d'origine

française aux autres Latins immigrés en présence de FArabe victime ou complice.

De ce dernier roman, il est impossible de ne pas rapprocher une œuvre qui traite absolument le même sujet, mais de façon beaucoup moins sobre et avec plus de lyrisme : « La Fêle arabe > de MM. Jérôme et Jean Tharaud qui ont ici magnifiquement réalisé les promesses de « Diiigley V illustre écrivain ». Rarement, un style d'une telle pureté, fut mis au service d'une vision aussi riche. Le lyrisme éclatant, dans sa mesure spontanée, dont ce livre scintille, et qu'on voulut, sans doute, proportionné au sujet, le situe, en effet, à mi-chemin du roman de synthèse proprement dit et de la littérature personnelle d'imagination. Un troisième ouvrage, consacré à la même donnée et qui sait animer de façon très intense, les rivalités ethniques, « Le Choc des Races » de M. Charles Géniaux participerait plutôt du roman dramatique de faits.

Si M. Claude Farrère qui jadis, avec « Les Civilisés » et hier dans « La Bataille >, s'efforçait, non sans succès, à peindre des collectivités et à caractériser des tempéraments nationaux, s'adonne plus volontiers aujourd'hui à la fantaisie et au lyrisme, il serait

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injuste, par contre, de ne pas citer ici M. Robert Randau. Dans l'ensemble, son œuvre se classe et nous l'avons définie comme roman lyrique. Mais elle contient nombre de fortes pages objectives, qui nous font assister à la formation complexe d'une nationalité nouvelle, les Algériens, et à Téclosion d'une mentalité collective originale, la mentalité algérienne. C'est le propre des œuvres riches que de déborder les classifications.

M. Max-Anély enfin, dans « Les Immémoriaux », sut conter, avec un lyrisme prenant et une rare puissance d'évocation, comment la jeunesse « immémoriale » d'une race, voisine encore de la fraîcheur des origines, se fane et s'altère au contact de la civilisation moderne. Par le grand souffle de nature primitive qui le traverse, ce livre s'apparente à une œuvre dont nous allons essayer de définir le caractère.

Encore que cette appellation ne lui convienne qu'imparfaitement, et ne corresponde que de façon partielle au vaste domaine de son observation d'artiste, toutefois, parce qu'elle définit assez bien son apport dans la

littérature de synthèse, on peut désigner M. Louis Bertrand comme le romancier de la race. J.-H. Rosny aîné, selon le même procédé un peu sommaire de classement, apparaîtrait alors comme le romancier de V espèce.

Malgré les belles conquêtes que les sciences naturelles firent au xix' siècle, et en dépit des généralisations à tendances matérialistes, dont on crut quelquefois pouvoir les couronner, le civilisé d'aujourd^hui, même quand il se connaît comme une partie de la Nature, ne se sent point véritablement tel. L^humanité, parce qu'elle doit à la science des triomphes de plus en plus considérables sur la matière et les forces naturelles, s'aperçoit, de moins en moins, en tant qu'espèce. La qualité d'homme dissimule souvent aux yeux de celui qui en sent, avec une légitime fierté, le prix et les promesses, Torigine de l'humanité et le caractère de son effort, épisode de la multiple, inépuisable et inimaginable tragédie cosmique. Cest le facteur cosmique, élucidé par la science la plus sûre et perçu en poète, qui animait, dès le début, les romans que J.-H Rosny aîné écrivait en collaboration avec son frère. Dans « Le Bilatéral », qui dépeignait des mœurs révolutionnaires parisiennes

toutes contemporaines, les rapports de Tindividu à l'espèce définie par quelques traits physiques capitaux et quelques inclinations primordiales, la symétrie du drame humain — idylle, rêve, souffrance — et de l'éternelle tragédie des saisons n'étaient pas marqués avec moins de vigueur que dans « Enjmah », « Vamireh > et tel des romans préhistoriques où les mêmes auteurs s'efforçaient de retracer les premiers âges de Thomme, à peine dégagé des formes voisines de l'animalité. La même comparaison vaut aujourd'hui pour « La Guerre du Feu » et « La Vague Rouge ». Dans les personnages de ce dernier livre : prolétaires fiévreux, grossiers et illuminés ; militants idéalistes ; délicats profils de femmes, J.-H. Rosny aîné a toujours su faire transparaître le caractère millénaire. Le terrassier Pourraille, dont le visage et toute la personne semblent avoir pris la couleur des glaises où il travaille, comme certains insectes épousent les teintes du milieu où ils vivent, symbolise merveilleusement tout ce qu'il reste encore de matériel et de voisin des forces brutes dans les civilisations présentes. Les apôtres de la société future et les vierges, dont la sensibilité gracieuse et pure vient rafraîchir et idéaliser ces pages d'une observation

souvent âpre, continuent le grand rêve de douceur et d'universelle bonté, qui devait agiter parfois le primitif devant les spectacles de la nature. C'est la nature, surtout, que de telles œuvres sentent et expriment, dans ce que ses tableaux changeants et multiformes offrent d'éternel ; les paysages de banlieue prennent, sous la plume de J.-H. Rosny aîné, Taspect sublime et grandiose des libres espaces du Nouveau-Monde ou des solitudes alpestres; les taillis de Sèvres ou de Saint-Cloud revêtent, à travers sa vision, Tapparence de forêts vierges ; il n'est pas jusqu'aux fortifications dont il n'exprime la poésie. Les grandes masses urbaines, particulièrement, que l'ampleur de leurs proportions et les visages divers que leur font les saisons assimilent à des portions de nature, vivent dans cette œuvre d'une véritable vie cosmique.

C'est également un rythme presque cosmique, que l'auteur des « Rafales » discerne dans les destinées individuelles^et l'essai moins considérable intitulé « Dans la Rue », donne à M. J.-H. Rosny aîné l'occasion d'observer, merveilleusement, comment les instincts éternels de l'espèce prennent chez une troupe d'enfants élevée dans la capitale, poussée entre les pavés, des formes adaptées à la civi-

lisalion urbaine et aux tempéraments individuels. Si Ton y peut regretter parfois une certaine lourdeur de composition et une tendance anachronique ^ user de termes techniques, voire à en abuser, cette œuvre, dans l'ensemble, apparaît colossale par la somme de vérité universelle et humaine qu'elle sait exprimer avec un rare lyrisme. Les connaissances, que Tauteur acquit sur le monde physique et sur rhomme, approfondirent et enrichirent une vision poétique première de Tunivers et nous arrivons de la sorte, par des voies différentes, à cette communion directe avec les êtres et les choses, qui fait la valeur propre du roman lyrique féminin, au lyrisme objectif.

M. J.-H. Rosny aîné dit à peu près, au début de « La Vague Rouge », qu'un paysage d'usines et une forêt vierge ne diffèrent point de nature. Cette phrase explique à merveille, en même temps que l'originalité profonde de l'œuvre entière, les raisons qui la mettent au premier rang de la production romanesque actuelle. Les écrivains qui s'intitulèrent naturalistes ne sentirent le plus souvent la Nature, sauf Zola et Cladel plus spontanés, qu'à travers leur sensibilité racornie d'employé ou de petit rentier parisien. D'autres, parmi nos romanciers de synthèse, ne l'aperçoivent qu'en

fonction des besoins de leur intelligence. Avec un Camille Lemonnier, M. J.-H. Rosny aîné réintègre, si Ton peut dire, dans notre littérature contemporaine d'imagination, la Nature et ce qu'elle manifeste d'éternel, sous la variété chatoyante des apparences éphémères, où se plaît et où se disperse Tesprit du civilisé. Il fait songer parfois à un Rousseau, qui aurait connu la théorie de révolution.

C'est également cette aptitude à saisir, dans les paysages du monde, sous toutes les latitudes, Taction des forces millénaires qui collaborent à la sensibilité et aux entreprises de rhomme d'aujourd'hui, qui apparaît comme le caractère dominant des livres de MM. Marins-Ary Leblond. Originaires des Iles, ces deux auteurs commencèrent par consacrer de fortes œuvres de synthèse aux traditions, aux légendes et à l'âme de nos possessions tropicales d'outre-mer. Avec « Anicette et Pierre Desrades »,« En France », « Les Jardins de Paris »,ils ont entrepris récemment d'écrire la biographie intellectuelle et sentimentale d'un jeune créole initié à la France et à Paris vers la vingtième année. L'histoire morale d'un adolescent est un sujet tentant, abordé maintes fois, rarement mené à bien : nul ne Ta

contée avec plus de fraîcheur, de vivante exactitude en même temps que de poésie que MM. Marius-Ary Leblond, précisément parce que les personnages principaux et les circonstances de l'intrigue s'offrent toujours à leur vision baignés de nature en quelque sorte. Ces peintres de la nature tropicale, exubérante et grandiose, ont parfaitement senti et su exprimer le charme poétique, l'atmosphère éternelle et cosmique des grandes agglomérations urbaines ; comme un J.-H. Rosny, ils ont su apercevoir de la vie là où d'autres ne regardent qu'un décor banal.

L'importance de cette œuvre nous semble considérable. Touffus, languissants parfois et asservis à une esthétique discutable, les romans de Marius-Ary Leblond jalonnent la route royale par laquelle les lettres françaises s'acheminent vers une vision nouvelle et une exaltation renouvelée de la Nature, comprise et sentie à la lueur de la science, goûtée avec la sensibilité active et non seulement réceptive du civilisé. Déjà, le culte possède ses initiées, prêtresses du roman ou de la poésie lyriques ; mais, pour qu'il acquière la valeur d'une religion, des chants plus mâles sont nécessaires et des rites plus neufs, dégagés du poncif romantique, illuminés d'une

conception joyeuse et tragique de TUni-

vers.

L'espèce et les races trouvent leur expression suprême dans les élites, minorités conscientes et organisatrices qui façonnent les groupements sociaux et préparent, grâce à des efforts constants, moyennant de pénibles sacrifices et des injustices nécessaires, les élans et les progrès futurs de l'humanité.

M. Paul Adam s'est fait le romancier des élites, aux diverses époques de Thistoire. Il s'efforce d'illustrer, par des figures et des événements concrets, l'idéal commun qu'elles servent, et qui, lui semble-t-il, en se développant et en se compliquant, n'a jamais varié dans ses principes essentiels, malgré les apparences successives et diverses des religions, des doctrines et des théories. Depuis les mages chaldéens , qui appliquaient certains préceptes de la sagesse indoue, jusqu'à la science et au libéralisme modernes, en passant par le rationalisme grec, le droit romain, le catholicisme, l'humanisme et le positivisme des Encyclopédistes, l'humanité, par la voix de ses représentants les plus autorisés, s'est toujours

assigné comme but, d'établir sur le monde l'empire de la raison organisatrice, d'assurer le triomphe de la volonté éclairée sur Tobscur désordre du chaos. L'œuvre romanesque de M. Paul Adam retrace quelques-unes des étapes décisives de cet idéal ; elle décrit les mouvements collectifs et les conflits qu'engendra ou engendre encore sa poursuite.

Les deux dernières fresques, dont s'est enrichie cette création sans pareille dans les lettres contemporaines, et qui comptent avec « La Force » parmi les plus imposantes, de l'œuvre entière, apparaissent aussi comme les plus synthétiques, auxquelles aient atteint, jusqu'ici, la vision et l'effort littéraire de l'auteur. Les forces irrationnelles, source du désordre que l'intelligence humaine se propose de faire cesser progressivement, doivent être combattues partout où leur action se manifeste : or, le chaos ne se décèle point qu'au sein de la matière et de la nature inanimée, toujours asservies davantage par la science et l'industrie; l'irrationnel compte également des représentants et des défenseurs parmi les peuplades barbares et chez certaines nations, dont Tégoïsme s'efforce de retarder l'effort civilisateur basé sur la raison. Deux formes de luttes, aussi nécessaires Fune que l'autre, s'impo-

sent donc aux élites d^ aujourd'hui, deux champs de bataille s'ouvrent à leur activité. M. Paul Adam a donné, avec « Le Trust », la vision synthétique de ce combat que le génie humain livre aux forces naturelles, toujours plus âpre et toujours plus vaste. « La Ville Inconnue », d'autre part, en retraçant les péripéties d'une expédition française dirigée contre les trafiquants esclavagistes de l'Afrique centrale, exprime l'autre face de l'action civilisatrice des élites.

Le premier de ces livres apparaît comme le type du roman de synthèse. On lui a reproché la multiplicité des actions simultanées et l'absence d'une intrigue maîtresse qui servît de fil conducteur. C'est faire grief à une symphonie de ne point s'asservir aux proportions d'un opéra-comique. Les mille tableaux, variés et grouillants de vie, où M. Paul Adam campe, avec leur décor matériel, leur physionomie morale, — passions, appétits, désirs individuels et collectifs — les groupements humains que créent et dispersent les épisodes de la lutte industrielle, sont constamment ramenés à l'unité d'une vision unique et dramatique, personnifiée par deux protagonistes : Manuel Héricourt et sa fille Marceline. Ces figures, et l'opposition dra-

matique qu'elles animent,possèdent une valeur symbolique et centrale : les fresques mouvantes du livre y puisent leur signification. Faute de discerner cette économie, on s'expose à méconnaître Toeuvre et à n'en sentir point le mouvement et la puissance. Or, beaucoup d'esprits sont incapables de s'intéresser à une intrigue où Tintelligence a plus de part que le sentiment. Parce que synthétique, la vision de M. Paul Adam aboutit presque toujours à une tragédie qui, résumant une foule d'existences et d'actions secondaires, se pose nécessairement en termes d'intelligence.

Ceci vaut surtout pour « le Trust » ; mais, de façon générale, à cause précisément qu'ils expriment des conflits et des efforts où des races et des civilisations sont engagées, lesprotagonistes de ces livres revêtent un caractère épique. De ces figures centrales et de l'action maîtresse, ce caractère rejailKt aux personnages et aux actions secondaires. L'épopée, dans les livres de M. Paul Adam, ne jaillit pas des détails : elle naît de l'atmosphère synthétique où baignent les personnages et les actes.

« La Ville Inconnue », tout aussi épique, et qui élucide les conditions psychologiques de l'action guerrière, type d'entreprise collective, satisfait davantage les esprits rebelles à

rabstraction. Moins représentatifs, moins lourds d'humanité, les personnages en apparaissent plus vivants parce que davantage rapprochés de nous. La richesse de vision, qui caractérise M. Paul Adam, s'est appliquée ici à la couleur et au mouvement : ce livre vaut en effet surtout par la magie de ses descriptions, à la fois délicates et vigoureuses, et Tallure énergique de Faction. On ne saurait le mettre au rang du « Trust >, pour ce qui concerne le roman de synthèse. L'expression même y semble différer quelque peu de la manière habituelle à M. Paul Adam : quoique très personnel, le style n^y apparaît pas aussi condensé et substantiel qu'ailleurs. Car, — il faut bien le dire, puisque quelques Trissotins accréditent cette plaisanterie que Tauteur de « la Force » ne connaît point sa langue — l'écriture de M. Paul Adam est une des plus originales et des plus vigoureuses du temps présent ; vrai style d'intellectuel, prodigieusement imagé et évocateur et dont le rythme galopant obéit au cours précipité des sensations et des idées qui les résument.

Il faut dédier aussi les conclusions de ces deux livres, à ceux qui représentent volontiers leur auteur, pour le tourner en ridicule, comme le champion bruyant et naïf du progrès, de

la science et de la démocratie. Le ricanement momifié du Pharaon, sur lequel se termine « le Trust », avertit les princes de la conquête industrielle de la vanité de Faction, et la fin qui menace les deux aviateurs, débarqués dans Agadem la mystérieuse, montrequ'on n'aborde guère à la Ville Inconnue que pour y mourir.

L'elîort subsiste seul, qui a développé un instant les facultés de l'individu, serviteur éphémère de la nation, de la race et de Tespèce et avancé, peut-être, la marche de la Vie vers des fins à jamais inconnues. Philosophique,le roman de synthèse acquiert ici une valeur morale.

La synthèse a engendré Fépopée par la peinture des élites et de leur action. Un esprit d'une rare envergure, aux convictions fortes et lucides, M. Marcel Barrière s'est proposé, ces derniers temps, d'appliquer ses puissantes facultés de vision globale à une anticipation des mouvements collectifs futurs ou qui s'ébauchent aujourd'hui. « Le Monde Noir » et « la Nouvelle Europe » décrivent la série d'événements et d'actes, par lesquels les élites françaises, démocratiques et pacifistes, civiliseront de façon définitive l'Afrique du Nord et déclareront la paix au monde, après une dernière guerre franco- allemande. Cette œu-

vre considérable s^impose à Tattention par retendue de son information, la rigueur de sa dialectique et maintes pages lyriques ou épiques des plus remarquables. Elle apparaît, toutefois, dominée à l'excès par la raison raisonnante et le plaisir de la construction logique y rejette parfois les préoccupations d^'art au second plan.

La vie des collectivités, que M. Louis Bertrand peint en grand réaliste, M. J. -H. Rosny aîné avec son lyrisme naturaliste, et M. Paul Adam en poète épique des idées, a suscité récemment une œuvre originale et forte : nous voulons parler de deux romans que publia ces derniers temps M. Canudo « La Ville sans Chef » et « Les Libérés ». Ces livres apparaissent très personnels, par Texpression que Tauteur voulut aussi souple que possible et capable de traduire la complexité du sujet traité, musicale de proportions et de style, avec les équivalents littéraires visibles de certains procédés musicaux : ils valent ensuite comme romans de synthèse parce que c'est toujours Tatmosphôre commune que Ton y respire, les

lois psychologiques, cosmologiques, métaphysiques même des groupes sociaux que Ton y voit jouer, le groupe que Ton y sent agir ; rindividu se manilestantet acquiérant sa vraie signification comme figure centrale et symbolique, visage pour ainsi dire de la collectivité humaine et cosmique. Dans la production romanesque d'aujourd'hui, cette œuvre mérite, à peu près seule, le titre d'ananimiste, encore que Tépithète soit la propriété indéniable d'un littérateur, qui fît ses preuves d'élève distingué avec un livre de vers « La Vie unanime » mais dont nous ne saurions retenir ici « Mori de quelqu'un » : la facilité de ces exercices, où Ton applique, de façon systématique et exclusive, un procédé de vision, de description et d'expression que d'autres surent employer à propos et avec discernement, n*a jamais en effet trompé personne et la valeur scolastique de ces divertissements n'apparaît pas suffisante pour les imposer à l'attention des lettrés. Avec les contes et les nouvelles qu'il réunissait dernièrement sous le titre de « Lévy », M. Jean Richard Bloch nous paraît continuer avec plus d'originalité et d'intelligence la tradition de ceux qui créèrent chez nous la littérature de la vie collective. « Le Bail » et « Vieille histoire » de M. Pierre

Hamp sacrifient avec excès semble-t-il à une documentation qu'il faudrait élaguer.

La peinture de la vie collective n'est qu'un des aspects du roman et de la littérature de synthèse. De cette dernière, relèvent toutes les œuvres d'imagination qui visent à nourrir leurs fictions d'une conception générale ou symbolique du monde: tel, ce roman si curieux de M. Pierre Fons, « L'Offrande aa Mystère », historique et occultiste, qui, par le caractère métaphysique et collectif du drame qu'il met en scène, acquiert une valeur synthétique ; tels aussi les contes ou les nouvelles d'un certain nombre d'auteurs, au premier rang desquels il nous faut citer M. Pierre Mille. Les épisodes, les événements et les tragédies, dont il fut le merveilleux observateur, sur toute la surface du globe, ou dont il sut écouter le récit, avec le flair, l'habileté et l'art d'un Kipling, prennent toujours, sous sa plume, une valeur générale et humaine, due surtout à la spontanéité poétique de la vision et qui confère au moindre conte des allures épiques ou tragiques, lorsque cette ironie philosophique, en quoi consiste l'humour, ne lui donne

pas Taspect de la grande comédie. M. Guillaume Apollinaire et M. Alexandre Mercereau cultivent un genre davantage philosophique, le premier, avec plus de truculence et de couleur, le second, avec plus d'abstraction. « L Hérésiarque et C" », par la signification profonde et la valeur générale de ses peintures étrangement réalistes, fait songer au symbolisme de certaines cathédrales gothiques. Il y faut chercher la vérité humaine et universelle sous les apparences terrestres des appétits et des passions. Les « Gens de là et d'ailleurs » de M. Alexandre Mercereau, ainsi que ses récents « Contes des Ténèbres» s^efforcent toujours d^'exprimer, par des fictions concrètes ou symboliques, quelque aspect de la vie sociale ou morale, de la psychologie humaine ou de la réflexion métaphysique. Sans doute, l'auteur a-t-il médité cette assertion dŒdgard Poe, qu'il n'est point de beauté sans quelque étrangeté dans les proportions, mais son œuvre se distingue précisément de la littérature fantastique courante, par ce caractère synthétique et philosophique, ainsi que le remarquait récemment un critique, étranger bien entendu, les nôtres ignorant ce qui ne relève point du Boulevard ou de TUniversité des Annales.

Les apologues à'Augurales el Talismans, où M. Sébastien Voirol évoque les paysages les hommes et la sagesse primordiale de l'Orient, parfument de plus de lyrisme la noblesse de la pensée. Ainsi le conte philosophique apparaît aujourd'hui d'une richesse diverse et nuancée.

Avec « Isabel au poignard d'argent », enfin et sous une forme dramatique et colorée, M). Pascal Forthuny nous donne une de ces fresques où s'inscrivent Texistence et Tâme de tout un pays, en Toccurrence l'Espagne.

Touchant l'avenir du roman de synthèse, on peut estimer qu'il est subordonné au développement de ce qu'on appellera, faute d'un terme plus harmonieux et plus expressif, la sensibilité synthétique, nous voulons dire l'aptitude de l'esprit à saisir de nombreux rapports et à embrasser, dans une vision concrète, le plus de réalité possible. Ici encore, le rayonnement de la pensée bergsonienne et la recrudescence d'esprit philosophique qui en résultera n'apparaissent point négligeables. Les transformations matérielles des sociétés semblent aussi devoir servir la cause de la

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vision synthétique: la facilité et la rapidité croissante des moyens de communication engendrent en effet, presque nécessairement, un élargissement de rimagination et font naître chez l'individu une multiplicité de représentations qu^il ignorait autrefois. Les relations morales entre les hommes sont également beaucoup plus importantes que jadis et se resserrent toujours davantage, grâce à la presse, et au développement de l'association qui tend à déborder les nationalités. Les conditions de Texistence moderne apparaissent donc favorables à la conception comme à la compréhension du roman de synthèse.

C'est dans cette forme que l'on fait entrer Je plus de choses et d'hommes ; elle peut bénéficier de toutes les connaissances qui ont élargi notre vision du temps et de l'espace et dilaté, en quelque sorte, le sentiment que l'artiste véritable prend du monde et de la vie. Le romancier ne posséda jamais d'instrument plus complet et il serait vain de prétendre qu'il brise les cadres du genre : en étudiant brièvement la technique d'une œuvre de Paul Adam ou de Louis Bertrand, notre analyse s'est efforcée de le prouver. Il ne semble pas moins intéressant de constater que, dans cette forme et avec ses réalisations

les meilleures, le roman est amené à exprimer sous les espèces de Tart les vérités de Tâme les plus hautes et les plus générales. Que se renoue ainsi la tradition tragique, cela n'est peut-être point indifférent à l'avenir de lettres françaises.

Les romans que Ton se propose d'indiquer ici, les noms que Ton s'apprête à citer, pour éviter, autant que possible, d'être injuste ou incomplet, participent tous, plus ou moins, d'une des catégories, et méritent assurément certaines des qualifications, qui ont fait l'objet des précédents chapitres. Mais, comme ils ne possèdent qu'accessoirement le caractère lyrique, dramatique, ou synthétique et, parce que ces épithètes ne leur conviendraient que partiellement, on définira les livres et les auteurs par l'objet auquel ils s'appliquent ou s'adonnent.

Une première espèce d'œuvres s'attache à peindre les mœurs, les attitudes^ les manies, la mentalité courante de certaines classes de la société. Le roman de mœurs nous offre

aujourd'hui deux peintures, qui portent sur deux milieux très différents, mais qui manifestent, en même temps, deux manières d'observer en rapport avec deux tempéraments dissemblables.

M. Abel Hermant applique sa lucide intelligence critique à étudier les modes de penser et d'agir d'aristocrates dégénérés ou parvenus : il démonte, avec minutie, et non sans une satisfaction évidente, les rouages artificiellement compliqués de mentalités indigentes et de piètres existences. Ce petit jeu de Tintelligence mène, presque à coup sûr, facilement et rapidement à l'ironie; Thumour, d'ailleurs n'est pas absent non plus dans « Les Chroniques du Cadet de Contras », l'auteur comprenant trop bien ses héros pour les détester et ayant pris soin de mêler intimement à l'action un « témoin », le délicieux Gosseline qui lui sert fréquemment de porte-parole. Un peu gâtée par son caractère de feuilleton calqué à l'excès sur l'actualité, cette œuvre vaut surtout par le style, agaçant parfois de « pose » et de pastiche, mais admirablement clair, et où l'ironie s'épanouit de la seule précision de l'expression.

M. René Boylesve,dont l'œuvre principale s'attache à peindre fidèlement les mœurs, la

mentalité et Texistence bourgeoises n'a point cherché dans Tobservation de certains de ses contemporains et Texpression littéraire qu'il en a tenté, un plaisir satirique : Tart du roman lui est apparu comme un moyen de traduire la complexité des âmes, un instrument pour la connaissance de l'Homme, ainsi que lui-même le déclare. Ce réalisme d'intention se justifiait chez lui par de rares qualités d'artiste ; intelligent, et rien qu'intelligent, M. Abel Hermant comprend ses personnages — si vides et indigents qu'il les choisisse — plus qu'il ne les connaît véritablement et ne les saisit dans leur intimité. L'auteur de « La Jeune fille bien élevée », plus artiste qu'intellectuel, sympathise avec les êtres et les milieux qu'il décrit, et non pas seulement de cette sympathie bonhomme, un rien méprisante qui alimente l'humour du ^Bel Avenir », mais, la plupart du temps, avec un sentiment profond et sincère. Apte à sentir comme les héros de ses romans, à respirer dans leur atmosphère, M. René Boylesve n'en reste pas jnoins un observateur très clairvoyant et objectif dont la sensibilité se domine. Les figures, ainsi pénétrées du dedans, en quelque sorte, au lieu d'être dessinées extérieurement, et perçues cependant en tant que

créations indépendantes, prennent une vie et un relief des plus remarquables. Aussi, peut-on dire de cette œuvre, qui s'apparente fréquemment au roman de synthèse, qu'elle est une des mieux réussies et des plus littéraires de Tépoque.

Dans une manière beaucoup moins personnelle, M. Henri Duvernois conte sur un ton léger, avec de l'enjouement, de l'humour et une finesse relative, les travers et les ridicules de la bourgeoisie cossue en proie aux jeux de Tamour et du hasard.

Le « Nicolas Bergère » de M. Tristan Bernard continue la série des œuvres où cet auteur, après avoir créé le type immortel du « Jeune homme rangé », décrit avec une bonhomie, doucement ironique, des personnages et des mondes plus spéciaux, de la pègre à la boxe. M. Léon Frapié sait observer certains prolétariats et en exprimer la mentalité et M. Alfred Machard, le Poulbot du roman, emploie son lyrisme attendri et gouailleur à rédiger la chronique puérile du faubourg.

Avec « Le Mal de la Gloire », M. Henri Allorge campait récemment, dans le cadre d'une noble lutte pour le triomphe artistique, un tableau très vivant des mœurs de la presse actuelle.

Charles-Henry Ilirsch, dont nous aurions placé « Le Crime de Potrii soldat », roman dramatique de vigoureuse psychologie, aux côtés de « La Maîtresse Servante >, s'il eût été plus récent, s'affirma jadis comme un maître du roman de mœurs avec «Le Tigre et Coquelicot ».Dans Tensemble et par ses dernières œuvres, il nous apparaît plutôt comme un rénovateur du roman d^aventures qu'il assainit de ce réalisme que Ton respire chez les romanciers de synthèse, fortifie d'analyses psychologiques comme celles qui tissent l'atmosphère du roman dramatique, et enrichit, enfin, d'une vision personnelle digne d'un roman lyrique. Ce dernier caractère semble dominant chez Fauteur de « Dame Fortune » : nul n'est moins absent de son œuvre, nulle œuvre — d'espèce analogue — ne porte davantage la marque de celui qui la conçut, de ses tendances, de ses goûts, de ses idées, de son attitude en un mot, devant la vie. Parce qu'elle est beaucoup moins sereine, que ne le pourrait donner à croire une forme difficile et destinée précisément à contenir la personnalité de l'écrivain, en même temps qu'à donner le change, émue au contraire presque constamment d'ironie ou de pitié attendrie, de mépris aussi par instants, cette œuvre se pré-

sente comme une des plus curieuses de l'époque, objective et personnelle, poétique et documentaire, et des plus intéressantes également, si l'on songe que l'auteur atteint à peine la maturité.

L^'observation de M. Hirsch porte en général, sur des types normaux et classés de la société : noble désœuvré, rentier, escroc, policier, souteneur qu'il s'efforce de saisir dans rinfînie variété que leur prête la vie. M. André Salmon s'attacherait plutôt à ces individus incapables de s'adapter aux collectivités modernes, qui s'efforcent de subsister « en marge » dans les métropoles accueillantes. Avec ses « Tendres Canailles » il campe une originale cour des Miracles du Paris contemporain.

Romans de mœurs et d'aventures s'imprègnent toujours davantage de cette raillerie, corrigée et atténuée de sympathie, qui constitue proprement l' humour .D'aucuns j voient l'apparition, dans la littérature française, d'un élément nouveau qui était depuis longtemps caractéristique du roman anglais. On pourrait contester que l'humour soit aussi récent chez nous ; il apparaît, en tous cas, très différent de l'humour anglais : plus spontané, plus fin aussi, avec des ailes et une pointe d'esprit

philosophique. Tel, il anime des fantaisies lyriques dont nous avons déjà parlé, et il s'épanouit avec ces qualités dans le dernier roman de Legrand-Ghabrier ce Liroquois qui, encore que Ton y aperçoive trop fréquemment le plaisir de Tintellectuel à s'entendre disserter, mérite de rester à cause de la somme de vérité psychologique qu'il exprime et de son art discret mais sûr.

Trop souvent conventionnels, dans la fadeur ou la grossièreté, le roman rural et la peinture des mœurs paysannes se sont enrichis, voici quelque temps déjà, d'une œuvre tout à fait remarquable par Toriginalité et la sincérité de son atmosphère, ainsi que par la vigueur de son expression : Nono de M. G. Roupnel. Avec « Le Syndical de Baagignoax » Emile Guillaumin, l'auteur de l'admirable « Vie d'an Simple » nous donnait dernièrement un savoureux tableau des luttes sociales à la campagne.

Plus satirique, la fresque violemment enluminée des « Campagnes en Marche », permit à M. Nicolas Beaudoin d'appliquer au roman ses remarquables dons lyriques.

Parmi les provinces, et avec la Bretagne dont M. Gharles Géniaux évoquait récemment la vie maritime et côtière dans cette visrou-

reuse fresque dramatique qui s'appelle « L Océan », la Lorraine attira toujours Tattention des littérateurs et des romanciers. Sa physionomie, un peu déformée à travers la sensibilité romantique et le lyrisme d'un Maurice Barrés, se reflète avec beaucoup de fidélité dans Tœuvre d'Emile Moselly. Les livres les plus récents de cet auteur : « Joson Meunier » et « Fils de Gueux » dessinent, en traits exacts et significatifs, les hommes et les choses de la terre natale, expriment aussi de façon aiguë l'atmosphère et l'âme de cette terre. Depuis longtemps, le roman régionalisle ne s'était plus élevé à ce niveau.

Dans les pays de langue française, il y a peu de chose à dire de la Belgique puisque Camille Lemonnier semble commencer à jouir du repos, que lui mérite une admirable carrière, et que les nouvelles générations littéraires n'offrent pas jusqu'ici le spectacle de personnalités bien affirmées. On ne saurait négliger , par contre, les écrivains d'imagination de la Suisse romande ; les plus vigoureux d'entre eux, M. Valotton et M. Ramuz expriment, avec beaucoup de saveur, et parfois avec un art très personnel et sûr, le tempérament et la mentalité de leurs compatriotes. « Le Centenaire de Jean-Jacques » et « L'Ecole

du Dimanche » apparaissent comme une satire pittoresque et réjouissante de ce bigotisme huguenot que M. Louis Dumur, genevois déraciné, nous affirme sévir dans sa ville d'origine.

Les colonies, leurs mœurs et Texistence qu'on y mène, si elles engendrèrent une littérature de pacotille, agaçante de convention dans les figures et dans le ton, suscitèrent néanmoins, récemment, outre les pages lyriques et synthétiques d'un Randau et des Leblond, des œuvres qu'il faut retenir, soit pour leur charme poignant et l'observation générale et humaine qui les anime comme « Hien le Maboul:!^ et ^La Barque annamite:^ d'Emile Nolly, soit pour l'intensité de vie qui s'en dégage comme « Du fond des abîmes » qu'écrivit, après d'autres romans trop peu connus, à notre gré, M. Diraison-Seylor. Il serait injuste, enfin, de ne pas citer les récits colorés et nourris d'observation où M""" Magali Boisnard fait vivre les populations indigènes de notre Afrique du Nord. Il faut aussi porter attention aux pages trop autobiographiques et pas assez littéraires de composition et de style, mais très vivantes, que M. Bernard Combette intitulait récemment « Des Hommes ».

Tandis qu'un grand nombre de romanciers se proposent uniquement de décrire les mœurs, d'autres veulent agir sur elles, en offrant à notre réflexion des peintures systématiques et dominées par une idée qu'elles traduisent. Revenant, il y a quelque temps, au genre où il avait débuté, M. Alfred Capus se plaçait avec Robinson à mi-côte du roman pur et simple et du roman à thèse. Ce dernier est exploité par une corporation d'écrivains honnêtes, sans plus, qui satisfont aisément aux préoccupations morales laïcisées d'un public nombreux. Dans un genre, qu'il faut condamner, parce qu'il n'est qu'une corruption sans franchise et fréquemment sans art véritable, du roman dramatique, des livres comme « La Croisée des Chemins » ou « La Neige sur les Pas » se distinguent par un ton moins fade, une vision plus nette, une vigueur plus grande, dans la conduite du récit et le développement de l'idée ; moins compréhensif et moins savant que M. Paul Bourget, M. Henry Bordeaux apparaît aussi moins lourd et moins naïf, plus artiste peut-être, par son sens de la vie, que le

pédant mué d'apprenti dilettante en professeur de thérapeutique sociale.

Imaginer des mœurs, des actes, des gestes nouveaux voire des formes de pensée et d'existence nouvelles, voilà qui constamment séduisit les romanciers. Le merveilleux scientifique, auquel une connaissance déjà assez avancée de rUnivers permet de s'abandonner, facilite aujourd'hui le développement de tels sujets. Moins nombreux en France qu'à l'étranger, les romans qui le cultivent y semblent moins puérils et plus riches de sens philosophique. Toute une partie de l'œuvre de J.-H. Rosny aîné des « Xipehiiz » à la« Mort delà Terre » chante les possibilités physiques et mentales qui dorment au sein du Cosmos inépuisable, et que l'imagination visionnaire d'un artiste doublé d'un savant peut évoquer. Avec le € Docteur Lerne, sous-Dieu » et « Le Voyage immobile », M. Maurice Renard ouvre des perspectives nouvelles à la fantaisie scientifique.

Au lieu de rêver par delà l'observable ou d^anticiper sur l'avenir, le roman peut faire

revivre les spectacles et les mœurs du passé» Mais, depuis qu'un Henri de Réginer incline aux sujets contemporains et qu'un Paul Adam y est revenu, par la seule logique de sa pensée et de son œuvre, maintenant que la mort a glacé la main de Maurice Maindron, le genre historique ne connaît plus d'expressions vraiment littéraires, si l'on excepte les pages descriptives de tout premier ordre que contient le livre récent où M. Anatole France nous donna son avis sur la Révolution française « Les Dieux oni soif ». En Belgique, M. George Eekhoud, qui a fait ses preuves de romancier de synthèse, composait récemment avec « Les Libertins d'A nvers » une fresque historique, curieusement enluminée ^

On serait tenté d'indiquer ici d'autres noms et d'autres œuvres encore, de ne point taire par exemple l'importance et l'influence d'un Camille Mauclair, d'un Maurice Beaubourg,

1. « Thomas d'Agnelet, gentilhomme de fortune » publié après que ces lignes furent écrites nous permet d'attendre désormais de M. Farrère les réalisations les plus heureuses dans ce domaine.

le talent trop avare de Paul Léautaud, avec son roman unique et déjà ancien « Le Petit ami ». Mais Tobjet de ce livre, tout contingent et limité, nous contraint d'attendre le développement ultérieur de ces grands talents. Parce que cet essai concerne le genre et la forme du roman proprement dit, il nous a fallu également passer sous silence, à notre vif regret, des œuvres de prose remarquables mais qui s'en écartent.

A la source de toute création littéraire, on sent palpiter une vision individuelle, originale et poétique, du monde. La littérature, avec ses genres, apparaît comme un effort en vue de fixer cette vision et de lui donner un corps : la poésie lyrique n^en retient, pour les traduire, que les éléments les plus subtils ; mais, il est des expressions plus terrestres du sentiment originaire et où la matérialisation s'accentue davantage. Ainsi, et en particulier, le roman, puisqu'il nous intéresse d'abord ici.

Les attitudes, qu'on a pu distinguer qui sont propres aux romanciers d'aujourd'hui, servent toutes, à des degrés divers, cet effort où il faut chercher la loi du genre. On conçoit donc qu'elles se compénètrent. De fait, au sein des trois catégories de romans, que nous avons analysées, il se produit une oscillation constante du subjectivisme à l'impersonnalité,

et les œuvres les jdIus caractéristiques, dans chacune d^'elles, semblent précisément celles qui réussissent à concilier et à équilibrer harmonieusement Télément personnel et l'élément objectif : cette harmonie, on Ta remarqué, est une grâce d'état et se réalise de façon spontanée dans certains romans lyriques féminins ; elle s'obtient à force d'art chez les Tharaud et dans Toeuvre de Gide, chez Rosny aîné, parce que le savant contient et dirige le poète, et réciproquement.

Si, malgré Tunité du genre en tant qu'effort littéraire, nous avons partagé ses représentants actuels entre trois attitudes maîtresses, ce n'était pas seulement que le besoin de clarté dans l'exposition nous en fît un devoir. Un rapport de succession logique unit les trois formes de roman distinguées dans cette étude, et dans l'ordre où elle les distingue : le lyrisme et la vision poétique des choses apparaissent bien au roman, de n'importe quelle sorte, ce que l'oxygène est aux poumons ; seulement, tandis que les romanciers de la première catégorie se satisfont de cette vision, après lui avoir donné un minimum de cohésion, les écrivains qui pratiquent les deux autres espèces, mettent, et toujours davantage, l'élément personnel au service d'inten-

lions diiïérentes, ils creusent un lit toujours plus vaste à Tardeur du sentiment individuel. En d'autres termes, du roman lyrique au roman dramatique et au roman de synthèse, on assiste à rincorporation progressive de la vibration personnelle à la réalité objective.

Logique, ce rapport apparaît également chronologique : c^'est un cycle que parcourt le genre aux diverses époques^ depuis qu'il acquit véritablement droit de cité dans les lettres. Au début du xvii' siècle, des romans comme L'Astrée ou Le Grand Cyrus servent d'expression à la rêverie personnelle et à l'originalité du sentiment, que développent une société et des mœurs davantage policées : leurs personnages — et voilà qui apparaît conforme à la définition du roman lyrique — expriment la manière dont les auteurs sentent et jugent la réalité humaine et sociale ou l'idéalisent. Mais le théâtre intervient, qui apparaît à cette époque le régulateur harmonieux et sévère du lyrisme, le théâtre dont les périodes culminantes coïncident rarement avec de belles floraisons romanesques et dont le roman n'est peut-être que le substitut. Sous l'influence de la discipline théâtrale, le genre va d'ailleurs passer de la fantaisie personnelle

et débridée aux sobres proportions de la forme dramatique qu'inaugure La Princesse de C lèves. Lorsque au xviii' siècle, le théâtre abdiquant sa haute mission d'art, il prend le pas sur les autres genres, ce sera dans les limites de cette forme et avec les contraintes qu'elle impose à Fintuition et à l'analyse comme à l'observation : le roman par lettres, si fréquent, matérialise en quelque sorte ces contraintes. Soumises à une discipline, la réflexion psychologique et l'analyse s'aiguisent au lieu de se disperser : leurs progrès aboutissent vers l'aube du xix^ siècle à une explosion nouvelle de lyrisme subjectif, lyrisme plus vrai et plus profond que les rêveries galantes de M"^ de Scudéry. C'est une onde qu'il faudra canaliser et, à proportion de sa richesse et de sa puissance, dans une forme plus large que le roman dramatique de l'époque précédente ; Stendhal, Balzac, Flaubert s'y emploient de 1800 à 1870. Les puissances de lyrisme et le sentiment original qui animaient les autobiographies romantiques, ils en font un usage social, soit qu'ils les appliquent à la peinture des milieux, pour fortifier l'analyse, soit en les reportant, comme l'auteur de Madame Bovary, sur le style, chair et sang de l'œuvre. De la sorte, cette seconde période

de belle floraison romanesque aboutit à créer un instrument plus riche et plus souple que la forme léguée par Tûge classique au xix^ siècle.

Aussi, lorsque la vision personnelle et poétique, anémiée en s'engourdissant toujours plus aux genres littéraires, s'affirme de nouveau vers 1890, cette renaissance peut-elle profiter au roman, qui inaugure alors le cycle contemporain dont nous avons enregistré la courbe. Lyrique, il s'alimente aux réalités sociales — ainsi Les Oiseaux s'envolent et les fleurs tombent — dramatique il imprègne l'analyse de vie concrète, diinsiV Immoraliste. En outre, Teifort est dépassé des cycles précédents pour imposer à la poésie d'une intuition originale le vêtement riche mais lourd des images et des idées qui tissent le monde : la forme de Stendhal et de Balzac s'épanouit en roman de synthèse.

Depuis qu'il s'est affirmé véritablement comme genre distinct, le roman apparaît donc comme un agent de limitation, un moyen d'utiliser la puissance lyrique en la captant. Si, méconnaissant cette inéluctable mission, on ne veut y voir qu'une forme commode à déployer toutes les richesses d'un esprit dans l'ordre de l'intelligence et de l'émotion, il n'y a plus roman, mais ce que M. Thibaudet ap-

pelait très justement somme au cours d'une étude récente ^ Or, si Noire-Dame de Paris et Les Misérables méritent évidemment cette appellation, la frontière apparaît souvent malaisée à tracer entre le roman lyrique et la somme. Le Jean-Christophe de Romain Rolland, par exemple, soulève le doute : son unité musicale en quelque sorte, lui vaut de rester le chef-d'œuvre d'une espèce de romans. Mais des livres comme Le Jardin de Bérénice, ou Dieudonné Tête de Pierre Jaudon, semblent plus suspects.

Qui dit limite sous-entend matière. On ne saurait nier que la forme dramatique et la forme synthétique marquent deux étapes successives du roman dans la voie d'une matérialisation croissante. Le genre s'enrichit, peutêtre, mais il s'alourdit et la flamme y vacille. C'est la loi commune à toute intuition qui prend corps pour se perpétuer : on descend vers la matière, quand on passe de la poésie aux développements du roman lyrique, et la poésie, elle-même, empâte si l'on peut dire, les figures de rêve qui flottent sur les ondes musicales.

Un retour des esprits à l'idéalisme — et tout

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