‹ Le roman naturaliste (volume 2)Chapitre 1 sur 8 · FERDINAND BRUNETIÈRE · texte numérisé non relu

FERDINAND BRUNETIÈRE

PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3

Droits de reproduction et de traduction réservés.

ER ee Lo or fs |

LE

C’est une remarque souvent faite qu'entre les formes consacrées de l’œuvre littéraire, chaque généralion nouvelle en choisissail, ou plutôt en subissait une comme traduction plus fidèle et comme expression préférée de ses aptitudes ou de ses goûts : ce fut le drame autrefois, c’est aujourd’hui le roman. Sans doute il ne règne pas seul, mais certainement aucun autre genre ne l’égale en faveur, et par suite en fécondité. En effet, comme les frontières en sont pour ainsi dire flottantes, et qu’il ne dépend guère que du caprice de chacun de les reculer ou de les rapprocher à son gré, nul autre genre ne se prête plus complaisamment à des exigences plus diverses. On l'a donc vu s'élever jusqu’à la poésie la plus haute,

pour givaliser avec clle d’ambition et de splendeur, ct on l’a vu redescendre jusqu’à la farce de la foire pour lutter avec elle de grossièreté dans l’équivoque. Par l'imprévu de ses combinaisons infinies, par la variété des formes qu'il peut presque indifféremment revêtir, par la liberté de son allure et l’universalité de sa langue, il convient particulièrement à nos sociétés démocratiques. |

On dirait toutefois que depuis quelques années il aspirât à se fixer sous une forme définitive, et que, tournant où le vent souffle, le réalisme fût en voie de devenir dans l'art ce que le positivisme est en philosophie. Aussi bien l’une et l’autre doctrine sontelles sorties du concours des mêmes causes, et les mêmes influences du dehors en ont-elles fait jusqu'ici la fortune: où ajoutera qu'il est à redouter qu'elles ne menacent l’une et l’autre d’une même et dégradante transformation l'avenir de l’art et de la métaphysique. Quant au roman, c’est là surtout la crainte qu'inspire une étude attentive des plus bruyants de nos romanciers contemporains.

Si ce n'était qu'absence de talent, pauvreté de ressources, stérilité d’un jour qui tâcherait à se couvrir d’une apparence de doctrine, on en prendrait encore son parti, sauf l’espoir d’une renaissance ; mais c’est pis que cela, c’est préoccupation mauvaise et prétention systématique de bouleverser les règles éternelles de l’art. On peut voir dans un livre de Proudhon — le Principe de l’art — les incroyables rêveries

que lui suggéraient sur l'avenir d’une peinture démocratique les œuvres de celui que l’on appelait alors le maître d'Ornans : on peut voir chez M. Zola cc qu'il est advenu des mêmes théories dans la pratique du roman, et quels fruits a poussés, — ce sont ses propres expressions, — « l’idée d’un art moderne tout expérimental et tout matérialiste. »

Ce que c’est qu’un art matérialiste, on l'entend de reste, et nous en connaissons plus d’un modèle, quoique nous ne sachions pas que jusqu’ici personne encore eût osé risquer l’expression : c'est un art qui sacrifie la forme à la matière, le dessin à la couleur, le sentiment à la sensation, l'idéal au réel; qui ne recule ni devant l’indécence ni devant la trivialité, la brutalité même ; qui parle enfin son langage à la foule, trouvant sans doute plus facile de donner l'art en pâture aux instincts les plus grossiers des masses que d'élever leur intelligence jusqu’à la hauteur de l’art. On comprend moins aisément, au premier abord, ce que c'est qu'un art « tout expérimental, » à moins que nous n’y voulions voir indiquée d’un seul mot cette prétention contemporaine de faire de l’art avec de la science et, comme on ajoute, avec de l'industrie.

Il est certain que nulle autre cause (même sans parler de celles dont l’enchaînement tient la littérature dans une dépendance étroite, mais non pas absolue, de l’état social et politique), n’a contribué davantage à pousser de nos jours le roman dans les

voies du réalisme. C’est une imprimerie de papiers peints que M. Daudet a choisie pour cadre à son dernier roman, ct dont il a mêlé le mouvement de fabrication et d'affaires au développement de son intrigue. M. Hector Malot, qui, dans le temps, avait écrit déjà sous ce titre : Une bonne Affaire, un récit monotone, dont le héros, à travers une série d’expériences très compliquées, cherchait la transformation . de la chaleur solaire en mouvement, nous a donné depuis, dans Un Curé de Province, l’histoire d’un abbé Guillemittes, architecte, imprimeur, banquier, que sais-je encore ? et plus récemment encore c’est dans une fonderie de métaux précieux qu’il a placé la scène du Mariage de Julieite et d’'Une Belle- Mère. Dans le Ventre de Paris, c’est à l'agitation des Halles centrales que M. Zola, — avec quelle débauche et quelle crudité de couleurs ! — a voulu rattacher l’histoire de ses personnages... Le commerce et l’industrie sont de belles et grandes choses assurément ; donneront-ils jamais aux parties vraiment nobles et souveraines de l'intelligence la satisfaction qu’ils promettent à nos appétits de bien-être ; et deviendront-ils, même dans un lointain avenir, une source d'inspiration bien féconde pour la poésie ?

C'est aussi ce que l’on peut se demander de la science, dont il semble, au surplus, que nos romanciers parleraient trop souvent, sans la connaître assez. « de me propose, dit M. Zoia, de suivre, en résolvant la double question des tempéraments et des milieux, le

fil mathématique qui conduit d’un homme à un autre homme. L'hérédité a ses lois comme la pesanteur. » Voilà qui va fort bien, mais la science démontre, ou à peu près, les lois de la pesanteur, elle en est encore à supposer celles de l’hérédité. Je sais que M. Malot n’en dira pas avec moins d'assurance que « ce sont là des règles physiologiques que la science a formulées en se basant sur l'expérience, » et nous aurions mauvaise grâce à ne pas avouer qu'il en a fait lui-même le plus heureux usage, et le plus inattendu. Que par exemple un père doute de sa paternité, ce n’est plus, comme dans un temps bien lointain, « la voix du sang » qui le tirera d’inquiétude, ce sera l’atavisme. « Quand le marquis eut trouvé que l'atavisme le faisait le père de Denise, il éprouva un profond soulagement. » Et quel cas d'atavisme! Mais au moins conviendrait-il que l’on prit la peine d'étudier la surface des choses dont on prétend parler, et que, si l’on veut écrire tout un roman sur la folie, comme lé Mari de Charlotte, on n’allât pas réunir dans un même personnage tous les symptômes que la science n’a jamais rencontrés qu’isolés.

Après tout, il faut bien le dire, les romanciers ne sont pas ici les seuls coupables. On leur a tant répété que le Système du monde de Laplace, ou le Cosmos de Humboldt, ouvraient à l'imagination poétique une carrière autrement large que le monde d'Homère ou la création de la Genèse, qu’il n’est

pas étonnant qu’ils aient fini par le croire. Comme si, cependant, l’art et la science n'étaient pas dans l’histoire l’éternelle et vivante contradiction l’un de l’autre : la science pliant la liberté de l’esprit humain au joug des lois de la nature et s'imposant comme d'autorité, l’art au contraire échappant à la contrainte de ces lois et rendant à l'intelligence la pleine possession d'elle-même! Mais quoi? c’est la critique elle-même qui pousse l'art dans cette voie funeste, et par système, autant, ou plus encore, que par complaisance ?

N’est-il pas tout naturel que les romanciers du jour nous fatiguent de leurs interminables descriptions techniques et de leurs détails impitoyablement spéciaux, quand ils entendent louer Balzac d'avoir, dans Une ténébreuse Affaire ou dans César Bi: rotteau, si bien embrouillé telle intrigue, qu'il faille être, pour la suivre, magistrat ou juge de commerce? Et n'est-il pas permis de croire que ni M. Zola ni M. Malot n'affecteraient de relier, comme ils font, leurs romans les uns aux autres, et d'écrire leur Comédie humaine, s'ils n'avaient pas lu quelque part « que le drame ou le roman isolé, ne comprenant qu'une histoire isolée, exprime mal la nature, ct qu’en choisissant on mutile ? » Tout de même en- ‘core, écriraient-ils comme ils écrivent, s'ils n'avaient entendu dire que «le bon style n’est que l’art de se faire écouter? » Mais que si par surcroît la critique, trop modestement réduite au rôle d’une science

ré

auxiliaire de l’histoire, parvient à persuader aux artistes que toutes leurs conceptions, même les plus vulgaires, les plus insignifiantes, indépendamment de la forme sous laquelle on les traduit, par la seule vérité du détail et la fidélité de la reproduction, conservent pour l'avenir une valeur assurée de témoignage historique, — que trouvera-t-on que de logique et de naturel à voir ériger le réalisme en principe suprème de l’art?

Il est vrai qu’il y a bien des manières, et bien diverses, d'entendre le réalisme.

Ne remontons pas jusqu’à Balzac: — Balzac, à proprement parler, n’est pas un réaliste. Sans doute, l'intention générale de l’œuvre, et la vaste ambition d'égaler le roman de mœurs à la diversité de la vie moderne, sans doute aussi le procédé de composition, la fatigante accumulation du détail, la description sans trêve, la prétention technique, font bien de lui l’ancêtre de nos réalistes modernes ; mais il faut ajouter aussitôt quil ne s'inspire de la réalité que pour la transformer. Il sait que l’art n’est pas tout entier dans l’imitation servile ; que, pour le romancier comme pour le peintre, l'étude nécessaire du modèle vivant n’est qu’un moyen, nullement un but; et, parce qu’il le sait, il met dans les caractères une logique, et dans les développements de Ja passion une suite que ni les caractères ni la passion ne sauraient avoir dans la vie réelle, traversés qu'ils sont par la faiblesse et l’irrésolution

naturelle des hommes, ou par les nécessités quotidiennes de l'hypocrisie sociale.

Ses imitateurs ont changé tout cela. Les uns ne s'évertuent qu'à refléter avec une minutieuse et puérile exactitude les moindres accidents de la réalité : M. Flaubert nous a donné dans son Éducalion sentimeniale le chef-d'œuvre de ce réalisme misanthropique; les derniers romans de M. Malot en sont aujourd’hui la plus fidèle expression. Les autres: M. Flaubert encore dans Madame Bovary, MM. de Goncourt dans Germinie Lacerteux, sembleraient plutôt s'être proposé l’étude désintéressée d'un cas pathologique, et de rivaliser dans le roman avec la tlinique médicale. Ils n’ont pas non plus manqué de disciples, et les « histoires naturelles et sociales, » de M. Zola procèdent, pour une bonne part, de leur inspiration. D’autres enfin ont inventé ce qu’on peut appeler le réalisme sentimental, qu'il nous semble que l’on définirait assez bien par la sympathie à peu près exclusive qu’il éprouve pour les humbles et les déshérités de ce monde. On peut rattacher les romanciers de cette école, et, tout le premier, M. Alphonse Daudet, à quelques-uns des romanciers anglais contemporains, à Dickens en particulier. 1] ne leur manquerait, à vrai dire, que ce qui fait la supériorité de Dickens dans ce genre évidemment inférieur, — ka puissance d’hallucination poétique, si particulièrement caractéristique de l’imagination anglaise, el encore, et surtout, cet inimitable accent de l’émotion

personnelle et de la souffrance vécue qui, du lointain de sa triste enfance, remontait si souvent aux . lèvres de David Copperfeld.

Le premier roman de M. Alphonse Daudet, — le Petit Chose, — avait été presque un succès. Sous la forme d’une autobiogräphie, c'était la simple histoire, d’ailleurs trop longuement racontée, d’un petit être souffreteux et d’une fragilité plus que féminine, histoire qui ne manquait pas, dans son style prétentieux, de certaines qualités d'observation fidèle, et d'une émotion peut-être plus nerveuse qu'’attendrie. Si nous le rappelons de si loin, c’est que M. Daudet lui-même l’a depuis revendiqué comme un titre, et aussi qu'il ne nous paraît pas que l’on puisse relever dans son dernier roman, — Fromont jeune et Risler aîné, — d’autres qualités, ni d’autres défauts, que ceux que l’on pouvait déjà signaler dans le Peiit Chose. 7

Pourquoi donc aussi vouloir donner les proportions du volume à ce qui tiendrait si bien dans le cadre de la nouvelle, plus restreint, mais non pas plus modeste, s’il est vrai que ce soit « l'effet d'un art consommé de réduire en petit un grand ouvrage ? » Voilà bien, à la vérité, le dernier conseil qu'accepleraient nos romanciers ! Nous n’en préférons pas moins aux longs romans de M. Daudet quelques légères et vives esquisses des Femmes d'artistes ou des Contes du lundi. Ne serait-ce pas du premier de ces recueils que M. Daudet aurait

tiré, par hasard, cette histoire de la famille Delobelle, qui ne se rattache que par un lien bien subtil, si tant est qu’il existe, à l’intrigue de Fromont jeune et Risler aîné ? :

Un brave homme d’inventeur, simple et bon, comme il est entendu décidément que les inventeurs le seront tous, a eu dans la même année deux grands bonheurs : il est devenu l'associé de la maison Fromont et le mari de Sidonie Chèbe. Sa femme ne l'a d’ailleurs épousé que pour entrer derrière lui dans cette maison Fromont, dont son enfance avait rêvé longuement, et dont le chef, Georges Fromont, qu’elle s'était presque autrefois flattée d’épouser, ne tarde pas à devenir son amant. Du train qu’elle le mène, la maison marche bientôt à la faillite; le mari ne voit rien; le beau-frère, accouru d'Égypte pour sauver l’honneur du nom de Risler, elle le séduit, car, chez M. Alphonse Daudet, ce sont les femmes qui sont hommes en ce point. Enfin tout se découvre : Risler chasse sa femme, et redevient le commis de la maison qu’elle a failli ruiner ; Sidonie va finir sur les planches d’un caféconcert ; et le mari, qu'une lettre d'elle informe de la trahison de son frère, se pend de désespoir. Que fait à travers tout cela la famille Delobelle? Et comment se mêle-t-elle à l'action ?

C’est pourtant le meilleur du livre que l'histoire de ces deux pauvres femmes, la mère et la fille, si naïvement dévouées à l’orgueil du « père, » comme

elles l’appellent, un vieil histrion dédaigné, qui continue de porter dans la misère de la vie réelle le masque de théâtre qu'il mettait autrefois sur les planches, toujours fardé, toujours grimé, « qui n’a pas le droit de renoncer à l’art, » et qui promène à travers les cafés du boulevard sa poursuite obstinée d’un engagement qu'il n’attrape jamais. Le récit des amours éffarouchées de Désirée Delobelle, de sa tentative de suicide, et de son retour au nid maternel, est d’une douce et touchante émotion, d’un accent de sympathie profonde et réelle. C'est aussi presque un tableau de genre achevé que le récit de son enterrement, et le trait final en est trouvé : « À un moment, Delobelle, n’y pouvant plus tenir, se pencha vers Robricart, qui marchait à côté de lui. — As-tu vu? — Quoi donc ? — Et le malheureux père, en s'épongeant les yeux, murmura, non sans quelque fierté : — 11 y a deux voitures de maîtres. » Voilà l'observation vraie, celle qu’on rencontre précisément parce qu'on ne la cherche pas, mais que l’on saisit comme au vol de la circonstance. M. Daudet a quelques-unes de ces bonnes fortunes ; — moins heureux dans le choix du sujet, et dans la peinture de ce milieu vulgaire où il a consciencieusement maintenu son intrigue.

Non pas certes que les plus humbles et lés plus dédaignés d’entre nous n’aient le droit d’avoir eux aussi leur roman, — à cette condition toutefois que dans la profondeur de leur abaissement on fasse luire

un rayon d’idéal, et qu’au lieu de les enfermer dans le cercle étroit où les a jetés, qui la naissance et qui le vice, nous les en tirions au contraire, pour les faire mouvoir dans cet ordre de sentiments qui dérident tous les visages, qui mouillent tous les yeux, et font battre tous les cœurs. Nous saurons gré à M. Daudet, dans un sujet scabreux, de n'avoir pas une seule fois glissé, sous prétexte de fidélité, dans l’indécence ou le libertinage ; maïs nous lui rappellerons que ce n’est pas assez que les mœurs du roman soient décentes..., et « qu’il peut y avoir un ridicule si bas ou si grossier, ou même si fade et si indifférent qu'il n’est pas permis au romancier d'y faire attention, ni au lecteur de s’en divertir. »

Qu'il se garde aussi d’une imitation de toutes mains qui déborde : Sidonie Chèbe, c’est Madame Bovary. — Son père, M. Chèbe, l'homme à projets, n'est-ce pas M. Micawber ? — La légende fantastique du Petit-Homme-Bleu, le garçon de banque, transformé par l'imagination de l’auteur, n'est-ce pas un ressouvenir encore de Dickens? — [n'est pas jusque dans la forme, assez simple d'ordinaire, une persistance d'un goût équivoque à appuyer sur de certains effets, qui ne vienne, elle aussi, du roman anglais. Par exemple, si dans le rapport de police qui mentionne la tentative de suicide de la petite Delobelle, M. Daudet lit cette expression d’une inditférence consacrée : « la nommée Delobelle, » il en

aura pour plusieurs pages à ne l'appeler plus luimême que « la nommée Delobelle. » On voit bien l’intention, maïs ce sont là de petites drôleries qu’on gagne tout à s’interdire. Il ne reste qu’à souhaiter qu'une prochaine fois M. Daudet consente à se réduire, et qu'il nous donne dans quelque petit récit achevé la mesure des qualités très réelles d'émotion et de simplicité qu’il possède; évidemment ce ne sera pas le grand art, ni celui des Mérimée, ni celui des George Sand ; — ce sera du moins une forme du réalisme encore aisément acceptable.

Nous n’en dirons pas autant des romans de M. Zola, — les Rougon-Macquart, — cinq volumes où l’auteur a dépassé tout ce que le réalisme s’était encore permis d’excès.

On imaginerait difficilement une telle préoccupation de l’odieux dans le choix du sujet, de l'ignoble et du repoussant dans la peinture des caractères, du matérialisme et de la brutalité dans le style. « Je voudrais, nous dit M. Zola dans une préface récente, coucher l'humanité sur une page blanche, toutes les choses, tous les êtres, une œuvre qui serait l'arche immense, » — noble et vaste ambition sans doute, mais l’humanité n’est-elle donc enfin composée que de coquins, de fous, et de grotesques ? L'artiste a bien des droits; il n’a pas celui de mutiler la nature, et certes il est étrange qu'on refuse d'ouvrir les yeux à la clarté du jour, et de comprendre une bonne fois que cette affec-

tation de dénigrement n'est pas d'un parti pris moins étroit, d’une convention moins artificielle, d’une esthétique moins fausse que les prétentions surannées du temps jadis à la noblesse, Ajouterai-je que des intentions de satire politique et de représailles, qui devraient rester absolument étrangères à l’art, parce qu'elles sont contradictoires à ses lois, ne sauraient excuser les crudités révoltantes et malsaines que M. Zola semble prendre plaisir à prodiguer dans ses romans ?

La Conquéte de Plassans rentre dans le plan que s’est imposé l’auteur « de faire raconter le second empire par ses personnages, à l’aide de leurs drames individuels. » Les politiques de Paris ont donné mission à l’abbé Faujas d'aller convertir aux sentiments plébiscitaires la sous-préfecture de Plassans, et pour atteindre le but, on se doute aussitôt qu'iln’est moyens déshonnèêtes, honteux, ou violents, que le prêtre ne mette en usage. L’âpreté de son ambition, l’autorité despotique de son attitude et de son geste, la sécheresse de sa parole, la domination d’épouvante qu’il exerce également sur son évêque et sur ses pénitentes, ont bientôt mis la ville à ses pieds. Cependant une pauvre femme, Marthe Mouret, le poursuit dans son triomphe de l’obsession affolée d’un amour que la muette complicité du prêtre a laissé croître dans le silence pour s'en servir comme d'un instrument, mais qu'il repousse avec une brutalité d'indignation révoltante,

étant trop ambitieux pour succomber à la tentation de la chair : c’est autrement qu'il doit périr. C'est le mari de Marthe, qu'elle a fait enfermer comme fou, folle elle-même, qui, s’échappant de son cabanon d’aliéné, viendra, de ses mains, mettre le feu à sa propre maison, où demeure l'abbé Faujas, et tirer vengeance ainsi du prêtre qui lui a ravi sans scrupule sa femme, ses enfants, son bonheur domestique, sa raison.

Nous laissons de côté les détails odieux familiers à M. Zola; nous aimons mieux dire qu'il y a parmi ces grotesques de petite ville des caractères pris sur le vif, et rendus avec une remarquable exactitude : le sous-préfet Péqueur des Saulaies, le président Rastoil, le juge Paloque et sa femme; nous aimons mieux nous souvenir qu'un souffle d’écrivain traverse de loin en loin ces pages; et qu’il y a tels tableaux, celui de l'incendie, par exemple, ou de la mort de Marthe, tracés avec une vérité saisissante et lugubre. Mais quel monde que celui où M. Zola nous promène, et quelle imagination malade que celle qui prétend nous intéresser à des personnages qui ne sont pas seulement criminels ou vicieux, (il dépendrait de l’art du romancier qu'on les supportât encore), mais franchement ignobles, ignobles dans les portraits qu’on en peint, plus ignobles dans la vulgarité des appétits qui les font mouvoir!

C'est heureusement sur une autre scène que nous transporte la Faute de l'abbé Mouret. Nous n'avions

pas ouvert le volume sans quelque appréhension du terme où pourrait bien aboutir chez le fils de Marthe Mouret « la lente succession des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race à Îa suite d'une première lésion organique; » nous avons été agréablement surpris d'y voir M. Zola revenir presqu'à l’idylle. Il y a des choses charmantes dans le récit des amours de Serge Mouret et d’Albine, et la nature vierge et sauvage qui les encadre est peinte avec une rare vigueur de touche. Malheureusement M. Zola persiste dans son procédé matérialiste de composition et de style; il se mêle toujours chez lui quelque chose de lourdement sensuel aux hymnes de l'amour ; et, pour ses tableaux, le dessin y disparaît sous l’empâtement des couleurs. Ce serait à croire qu’il se fait de l’art d'écrire Ja même idée que certain rapin qu’il a mis autrefois en scène se fait de l’art de peindre: il ne s’agit que de plaquer « une tache rouge à côté d’une tache bleue ; » d’amener violemment tous les détails au même plan, et de les colorier d’une enluminure criarde : c’est le secret des imagiers d’Épinal.

On peut penser ce que devient, au milieu de cette fureur de description, l’honnête clarté de la langue française. Ce n'est pas de ne plus voir, c’est de ne plus comprendre qu’il faut se plaindre. La sensation y est peut-être, la sensalion vague et indéterminée, la sensation de l’éblouissement et du rêve; mais l’âme en est absente; absente aussi des

personnages : du prêtre, qui ne connaît de la religion que les extases et l’hallucination ; — d’Albine, qui ne sent guère de l’amour que le bouillonnement et l’afflux physique dans un corps vierge brûlé des ardeurs du midi; — de Désirée Mouret, Ja sœur de l'abbé, pauvre idiote à qui M. Zola ne fait pas prononcer dix mots qu’ils n’enferment quelque grossière indécence ; — de ces villageois enfin qui se laissent apercevoir dans le fond du tableau, repoussants d’impiété grossière, d’impudeur naturelle et de cynisme acquis. Il faut voir aussi de quels traits M. Zola note leurs émotions: rient-ils, c’est « d’un rire sournois de bête impudique; » s’ils désespèrent, c'est « en soufilant fortement, pareils à des bêtes traquées ; » s'ils se repentent, ce sont «des monstres qui se battent dans leurs entrailles. » M. Zola n'a-t-il pas même écrit que, s'ils étaient beaux, c'était « d’une beauté de bête! » Le mot, presque involontairement, lui revient à chaque page; c’est qu'il sort pour ainsi dire de la situation.

Cependant l'abbé Mouret, un jour, comprend son crime ; il revient au presbytère, et là, dans les macérations et dans les larmes, il tâche d’oublier. Albine, désespérée, meurt de douleur et d’amour sous la caresse mortelle des fleurs qu’elle a tant aimées. N'insistons pas sur l'étrange symphonie où l’on entend les violettes «égrener des notes musquées, » et les belles-de-nuit « piquer des trilles indiscrets: »

aussi bien les souvenirs du Ventre de Paris nous défendent-ils ici toute surprise.

Il est douloureux de constater que le roman en tombe 1à, d'autant plus douloureux qu'évidemment M. Zola est un écrivain consciencieux, qui produit peu, ce dont on ne saurait trop le louer, qui conduit habilement une intrigue, qui sait poser et suivre un caractère, qui doit dépenser à ses tableaux une peine infinie d'observation, qui possède enfin des qualités d'invention et de force. Comment ne voitil pas que ce parti-pris de brutalité violente ne peut, même aux mains d'un plus habile que lui, produire que des monstres, dont l’aspect étrange étonne et déconcerile un moment, mais qui, finalement, ne laissent dans l'esprit que le souvenir de beaucoup de talent inutilement employé? « Ces caractères, dit-on, sont naturels ; par cette raison, on occupera bientôt tout l'amphithéâtre d’un homme ivre qui dort : ou qui vomit; ya-t-il rien de plus naturel ? » Plüt aux dieux que M. Zola n’eüût jamais dépassé les limites où déjà La Bruyère suppliait que l’on s’arrêtat !

Il faut reconnaître qu'avec M. Malot, si nous ne pénétrons pas dans un monde où les sentiments soient beaucoup plus élevés, nous n'avons pas du moins à redouter de semblables intempérances. Il y a longtemps que M. Malot s’est fait du genre honnêtement ennuyeux comme un domaine privé.

Et l’on s’endormira peut-être sur ses romans, on n’y sursautera ni d'indignation, ni de fou rire,

Les constructions de M. Malot ressemblent à l’épure lourde, mais correcte, qu’un bon charpentier de village ajuste consciencieusement sur le terrain. Elles ne doivent pas d’ailleurs coûter beaucoup do peine à leur auteur, le plus fécond incontestablement des romanciers contemporains. Clotilde Martory, — le Mariage de Juliette, — une Belle- Mère, — le Mari de Charlotte, — la Fille de la- Comédienne, — l'Héritage d'Arthur, — voilà, depuis moins de deux ans, l’œuvre de M. Malot. On n’a pas sitôt fini de lire son dernier roman que le suivant a déjà paru. Heureusement que la critique n'est pas une statistique littéraire, et qu’elle ne mesure pas sa tâche à la quantité de la production : il suffit qu’elle sache à peu près son compte, libre après cela d'insister plus particulièrement sur telle œuvre qui, pour sa valeur propre ou les tendances qu'elle révèle, vaudra la peine d’être en effet considérée de plus près. A ce double point de vue, nous choisirons entre tous ces romans deux épisodes qui se font suite, le Mariage de Juliette et Une Belle-Mére.

Il nous semble que, conçus dans un autre système, animés de quelque émotion, mieux écrits surtout, ils pourraient compter au nombre des meilleurs récits de M. Malot, et du moins les préféronsnous à cette longue et verbeuse histoire de captation d’où l’auteur a tiré ses deux derniers volumes, la Fille de la Comédienne et l’Héritage d'Arthur.

Dans le quartier populeux et commerçant du Temple, une maîtresse femme, madame Daliphare, a formé lentement une grande maison; son mari n’a pas compté dans sa vie, et c’est sur son fils qu’elle a reporté toutes ses espérances. Elle aurait fait d’Adolphe le successeur qu'elle rêvait, si le brave garçon ne s'était épris d'une jeune fille, Juliette Nélis, qu’il a connue dès l'enfance. Son père mort, aussitôt qu’entré dans sa royauté commerciale, il songe donc à en faire sa femme ; mais il redoute l'accueil certain que fera madame Daliphare à Ja seule proposition d’une bru qui manque de la première des vertus qu'elle y exige : la fortune. C’est du notaire de la famille que viendra le salut. M° de La Branche atlaquera directement madame Daliphare au défaut, dans son orgueil commercial. I] lui proposera pour Adolphe une riche héritière, mais dont - la famille réclame d’abord une liquidation des droits de la mère et du fils, à quoi naturellement madame Daliphare refusera de se soumettre ; et, quand elle sera bien convaincue qu'il n’en saurait aller autrement, ce sera elle-même qui fera le mariage qu’elle avait repoussé, en dépit de la déclaration de Juliette, qui n’a pour Adolphe que de l'estime, et qui ne consent que pour rendre à sa mère, madame Nélis, quelque ressouvenir de l’aisance et du luxe même . au milieu duquel elles ont jadis vécu.

L’intrigue est d’ailleurs habilement conduite et le caractère envahissant de madame Daliphare bien

posé; mais le moyen, ceite intervention du notaire apparaissant comme le dieu de la machine pour dénouer une situation que la logique des caractères poussait évidemment vers quelque solution violente, n'est-il pas plutôt du vaudeville ou de la comédie que du roman?

Ils sont mariés : dès le retour du voyage de noces, la jeune femme tombe sous la tyrannic d’une belle-mère contre la domination de qui son mari, retenu par le respect filial, et quelque reste aussi de crainte puérile, ose à peine la défendre. Il semble à la vérité que les premiers griefs de la jeune madame Daliphare soient un peu bien légers. Sous prétexte qu'on est artiste, on ne prend pas sa belle-mère en haine parce qu’elle ne vous a pas donné chambre à part, — les reines et les bergers se marient, comme disait le latin, berorum quærendorum causa, — ni même parce qu'elle aura meublé le vestibule, d’acajou garni de velours d’Utrecht. Je ne vois pas non plus qu'il y ait dequoi passer « des nuits affreuses à déchirer son mouchoir pour étouffer ses sanglots, » parce qu’on vous demande, comme dit M. Malot, « d'assurer la perpétuité de la famille et de rendre à jamais votre mari heurcux. » Quoi qu’il en soit, de jour en jour, à l’insu du mari, la mésintelligence, Pirrilation vont croissant entre la belle-mère et la bru. Sur ces entrefaites, un peintre de génie, Francis Airoles. tombe tout à coup on ne sait d'où pour

devenir en quelques jours l'amant de Juliette. Aux demi-révélations d’un vieux beau, Madame mère a bientôt soupçonné l'intrigue; elle s’en assure en recourant au plus vil espionnage, la fait brutalement connaître à son fils, et l’envoie chercher lui-même la preuve de son déshonneur. Adolphe résiste d’abord, puis il cède, va, surprend et tue. Traduit en cour d'assises, acquitté, il part avec son fils, au sortir de l’audience, pour ne plus revenir. « Vers dix heures, Pommeau fut obligé d’en- trer dans le cabinet de madame Daliphare, il en res sortit aussitôt la figure. bouleversée. — Que se passe-t-il donc, demandèrent les commis? — La patronne qui pleure. Elle est debout, et ses larmes tombent goutte à goutte sur le grand-livre. — Elle pleure sur le grand-livre! s’écria Lutzins, ça va faire des pâtés. »

Nous ne doutons pas que M. Malot ne se soit complaisamment applaudi d’avoir trouvé ce mot de la fin ; c’est un principe de l'esthétique nouvelle qu’il convient de laisser le lecteur sur une boutade de gaieté misanthropique.

Voilà peut-être une bien longue analyse; elle nous permettra de saisir à nu le procédé réaliste. Nous pouvons, en effet, remarquer que non seulement M. Malot, avec une sollicitude inquiète, écarte de son intrigue tout ce qu'on y pourrait rencontrer de surprise et d’inattendu, mais encore qu’il prend soin de n’y faire jouer que des personnages scru-

puleusement dépouillés de tout caractère etde toute originalité.

Quel triste benêt de mari qu’Adolphe Daliphare! quelle insignifiante, et plate, et sotte coquine de femme que la sienne! La fable est systématiquement ramenée aux proportions du fait divers. Les acteurs, dominés par les situations, n’y ont de relief que celui qu’ils empruntent à l'effacement de leur entourage, chacun d'eux, après l’autre, venant occu-. per toute la scène. Ni grands ni bons d'ailleurs, parce qu'il ne faut pas que le lecteur puisse risquer de les admirer, ou d'en garder un souvenir ému, — ni vicieux, à proprement parler, ni passionnés dans le crime, car ne sont-ce pas inventions de poète que la profondeur de perversion dans le vice, et le délire dans la passion ? Les accidents de la vie ne les surprennent pas, ni surtout ne les dérangent de l'automatique régularité de leurs fonctions quotidiennes, et, quand ils pleurent, c’est sur le grand-livre. Pas une marque de sensibilité, pas un cri qui parte du cœur; ils vont, au hasard de l’occasion, comme un paisible bétail, enveloppés d’indifférence et d’ennui, si bien que, quand, par intervalles, ils agissent, on s’en étonnerait volontiers, comme de la surprise d’un ressort qui casserait tout à coup dans quelque joujou mécanique. Naturellement, comme ïls agissent, ils parlent, d'une langue incolore et triviale, où vainement on chercherait, non pas certes ce qui s'appelle une

expression créée, mais seulement une émotion sentie.

Eh! bien, il faut le dire, ce ne sont pas là des caractères réels, ce sont de pures caricatures. Il n'existe pas de cœur qui n’ait jamais battu, d’intelligence qui n’ait jamais pensé, d'imagination qui n'ait jamais rêvé. De même que le corps humain, s’il n’a plus sous nos climats du nord cette pureté de lignes qu’il avait sous le ciel de la Grèce, mais, dégradé par la misère, déformé par le métier, plié par les civilisations modernes au joug des habitudes matérielles, conserve cependant quelque chose de la noblesse et de la dignité natives de la forme humaine; tout de même, passés que nous sommes au niveau de l'égalité démocratique, absorbés dans les exigences mesquines de la vie sociale, incessamment affairés à la poursuite de la fortune et des satisfactions d'amour propre, nous ne laissons pas pourtant d'avoir toujours en nous quelque chose de l’homme, et d’être encore capables, par l'élan passionné du cœur ou de la force de la pensée, de nous élever au-dessus de la réalité qui nous opprime. En quoi consiste donc l’espèce de plaisir que les plus grossiers éprouvent en face d’un mélodrame vulgaire, au bruit d’une musique tapageuse, à la vue d’un assemblage de vives couleurs sur la toile, sinon précisément dans la diversion passagère qu'ils y trouvent au dégoût de l'existence et au dur labeur de la vie? comnne si les soucis de la vie

faisaient trêve un instant, et que libre de toute contrainte, franche de toute entrave, l'intelligence fût un instant transportée dans un monde qu'elle se taillerait à sa fantaisie ! Mais cette protestation du sentiment et de la pensée contre le fait, cette ardeur du meilleur de notre être vers l'idéal, de quel droit le réalisme l’efface-t-il du nombre de nos instincts, sinon du droit nouveau qu'il tire de son impuissance même à la satisfaire et l’exprimer ?

Sans doute il faut partir de la réalité, puisqu'elle est le fond même des choses, l’étoffe, pour ainsi dire, des œuvres de l’art et de l’imagination, Mais, si quiconque affecterait de la mépriser ne pourrait aboutir, dans le roman et dans la poésie, qu'à Ja niaiserie sentimentale ou l’abstraction symbolique, elle n’est toutefois qu'une matière, une matière confuse, à qui le propre de l'art, son objet et sa fin, est de donner une forme. Il ne suffit pas de voir, il faut sentir ; il faut aussi penser.

Certes, c'est une faculté rare, et qui marque déjà l'artiste, que de saisir sous forme d'image ce que le vulgaire des hommes n’entrevoit que sous forme d'expression abstraite des choses, — et cependant cest encore peu. La nature’ne devient vraiment belle, ou seulement émouvante, qu’à travers l’illusion de nos propres sentiments, que nous transportons en elle, et qui lui communiquent cette puissance d'émotion dont le cœur humain cst la source unique, jamais tarie. La splendeur d’une aurore

nouvelle, la sérénité d’un beau soir, n’ont de valeur que celles des sentiments qu’elles éveillent en nous, tantôt soulevant les cœurs de joie, de reconnaissance, d'amour, tantôt insultant à notre désespoir comme quelque implacable ironie. |

Ce n'est pas tout encore: du milieu des choses prosaïques et basses de l'existence, il reste à dégager ce qu'elles enferment de beauté secrète; il faut éliminer, choisir, n’emprunter enfin à la réalité ses formes et ses moyens d’expression que pour transfigurer cette réalité même, et l’obliger à traduire l'idée intérieure d’une beauté suprême. C’est qu’en effet nous n’appartenons à la réalité que par les parties les moins nobles de nous-mêmes, cette nécessité du labeur journalier qui nous réduit au rôle de machines, ou les appétits qui nous confondent avec l’animal; et que tout ce qu'il y a de supérieur en nous, conspire à nous relever de la déchéance où nous maintient l’asservissement à la matière. En ce sens, on a pu dire « que le monde de l'art était plus vrai que celui de la nature et de l’histoire, » parce qu’on y voit s'évanouir la contradiction choquante qu’accuse impitoyablement la condition humaine entre la grandeur du but où nos aspirations nous poussent, et la faiblesse dérisoire des moyens dont nous disposons pour latleindre.

De ces trois conditions, si l’art néglige les deux premières, et qu’il ne se préoccupe que de rendre

LE ROMAN RÉALISTE EN 1875 27 la vérité générale du type, il n’enfantera que des œuvres d'une beauté, si l’on veut, accomplie, mais froide, mais inanimée, « qui sera comme l’eau pure et qui n'aura pas de saveur particulière : » ainsi les Martyrs de Chateaubriand, Eudore et Cymodocée. S'il ne se soucie que de Ja seconde, et d’émouvoir seulement les cœurs ou d’échauffer les imaginations, il produira des-œuvres déjà d’une valeur moins haute, et contre le trouble momentané desquelles il sera toujours possible à la réflexion de se reprendre : ainsi les romans de Richardson, Clarisse Harlowe ou Paméla !, ainsi la Nouvelle Héloïse. S'il ne s'inquiète enfin que de la première et qu’il juge avoir tout fait quand il a donné du réel une copie servile, j’'admirerai la patience de l’observateur, et l’habileté de main de l'artiste; mais, quant à l’œuvre, elle ne réussira complètement que dans la représentation du grotesque.

Nous ne méconnaîtrons pas qu’en ce genre le roman réaliste n'ait fait et ne fasse preuve tous les jours de verve et d'originalité. Depuis les Crevel et les Birotteau de Balzac, depuis le notaire Guillaumin et le pharmacien Homais jusqu'aux caricatures de MM. Malot et Zola, longue, nombreuse, inter-

1. Je n'abuserai pas des notes, ou renvois d’un chapitre à l'autre, mais ici pourtant, je ne puis m'empêcher de protester contre moi-même, et de prier le lecteur de corriger ce que je dis de Richardson par ce que j'en dis au chapitre du Waturalisme Anglais.

minablé serait Ïa galerie qu'on pourrait faire défiler sous les yeux du lecteur; mais n’y at-il donc pas autre chose dans l’homme que de quoi rire et se moquer? « S'il se vante, je l’abaisse, » nos romanciers n'y font pas faute; « s'il s'abaisse je l'élève, » voilà ce qu’ils oublient trop. A défaut de ces mortelles presque divines, les Hermione et les Phèdre, qui retenaient, jusque dans le désordre de la passion, quelque chose de la sérénité de l’antique, personne enfin ne nous rendra-t-il ces poétiques héroïnes qu’emportaient par delà les conventions sociales l’impétueux élan et l’ardeur plus qu'humaïine de la passion enivrée d’elle-même, —les Valentine et les Indiana?

ge" avril 1875.

Le roman dont nous voulons parler ne serait pas une nouveauté pour les lecteurs de Saint-Pétersbourg ou de Moscou, puisqu'il ne compte pas moins aujourd'hui de douze ans de date bien sonnés, — en russe. Mais il peut avoir encore pour le lecteur français quelque attrait de curiosité, n’étant, traduit que d’hier, — j'ose à peine dire dans notre langue, tant là phrase du traducteur est diffuse et sa grammaire hétérodoxe.

Est-ce, comme le disait Mérimée, qui s’y connaissait, « que la concision et la richesse de la langue russe défient les plus habiles traducteurs, » ou bien, est-ce qu’une langue littéraire toute neuve se prêterait mal à la familiarité du roman, comme des Russes l'ont prétendu? Nous ne prendrons pas sur nous de choisir, mais, en vérité, nous craignons que le traducteur ait ici quelque droit d’ex-

cuser sur les défauts de loriginal, peut-être les faiblesses, et certainement les longueurs de sa traduction. Au surplus, il n'importe guère : en Russie, de nos jours, la littérature est une arme; Ja poésie même y est œuvre de combat, à plus forte raison le roman. Et c’est pourquoi ce roman au titre énigmatique : Que faire? s’il n'offre assurément qu'un médiocre intérêt comme œuvre d'art, du moins comme expression du radicalisme russe mérite bien d’être connu.

On sait que pas un pays des deux mondes n’est plus fécond que la Russie, et non pas même la nouvelle Amérique, en sectes religieuses ou philosophiques, les unes bizarres jusqu'à l’extravagance, les autres repoussantes jusqu’au dégoût. Les Tourneurs de Russie ne le cèdent pas aux Trembleurs d’Amérique; ils l'emporteraient plutôt; et les Coureurs de Sopelki le disputent aux Perfectionnistes d'Onéida. Aussi bien il se fait des échanges, et tels Russes de l'un ou l’autre sexe qui désespèrent de la liberté sur le so] natal vont essayer du libre amour et de la vie naturelle aux bords du lac Érié. La vie naturelle, c'est le communisme bravement poussé jusqu’à ses dernières conséquences; et le nom seul dit assez clairement ce que c'est que le libre amour.

A la vérité, les sectes russes, recrutées pour la plupart parmi le peuple des campagnes, ne font pas sonner, comme les sectes américaines, le partage égal des biens et « l'émancipation de la

femme; » le fait est cependant qu'elles y aboutissent, et que la femme russe, partout ailleurs si profondément abaissée sous la tyrannie du moujick, devient libre, souvent même maîtresse dans cette sphère spirituelle. Or, voici maintenant le phénomène curieux qui se produit : quand cet instinct de communisme et de rénovation sociale se rencontre chez des hommes que l'éducation a dégrossis, et que l’instruction a faconnés aux idées de la science et de la philosophie moderne, chez des hommes qui ne sauraient plus croire avec le paysan que, quand il tonne, c’est que le prophète Élie roule à travers l’espace dans son char de feu, les voiles du mysticisme s'écartent, l'enthousiasme religieux tombe, il ne reste plus qu'une négation pure et simple, et d’un seul mot le nihilisme. Nul n'ignore quels progrès le nihilisme a faits dans ces dernières années : les cheveux ras, le chapeau rond, et les lunettes bleues des dames nihilistes ont accompli leur tour du monde. |

C'est à cette école qu'appartient, ou plutôt qu’'appartenait, M. Tchernychefsky. Il passait, à l’époque où parut son roman, pour le chef du radicalisme russe. Aussi le succès fut-il grand, presque aussi grand que le succès du roman de M. Tourguénef, Pères et enfants. Non pas certes qu'il puisse venir à la pensée d'établir une comparaison entre les deux œuvres; mais enfin c’étaient des nihilistes, ou plus exactement un nihiliste, que M. Tourguénef avait

mis en scène; et contre la caricature calomnieuse, disait-on, qu'ilen avait dessinée dans le personnage de son Basarof, M. Tchernychefsky ne s’était proposé rien moins que de rétablir la sincérité d’un portrait.

Avec cela, la situation particulière de l’auteur ajoutait au roman une sorte d'intérêt tragique. Victime, comme tant d'autres, de cette ardeur de réaction violente qui signala dans l’histoire de la Russie contemporaine les années 1862 et 1863, impliqué dans un procès politique dont le dénoûment fut une condamnation à quatorze ans de travaux forcés et à la déportation en Sibérie, c'était dans sa prison que M. Tchernychefsky avait employé ses derniers jours de loisir à son œuvre de propagande. Innocent d’ailleurs ou coupable, il n’était certainement pas d’un caractère vulgaire d’avoir pu prendre un tel empire sur soi que d'oublier le sort qui l’attendait, et combiner dans un cachot de forteresse un roman où manquent bien des qualités, mais où l’on chercherait en vain quelque trace d'indignation, quelque marque de désespoir, ou seulement de faiblesse. On a raconté que M. Tchernychefsky en avait même écrit deux, et qu'un ami, trop prompt à la crainte, sous le coup d'une visite domiciliaire, aurait brûlé le manuscrit du second. Il suffit de celui qui nous est parvenu pour se faire une idée du genre et de l’auteur.

En 1852, vivait dans une belle maison de da rue

Gorokhovaia, sur la cour, au cinquième étage, une famille dont le chef était Pavel Constantinovitch Rosalsky, régisseur de la maison, employé d’un ministère, et prêteur sur gages, un pauvre homme, bien humble et bien plat devant sa propriétaire, encore plus humble devant ses chefs, encore plus plat devant Maria Alexievna, sa femme. Ils avaient deux enfants, une fille, Véra, et un garçon, qu'on appelait Fédia. Une cuisinière, dont on changeait quelquefois, mais invariablement nommée Matrævna, atiestait par sa présence qu'à Saint-Pétersbourg comme ailleurs l'usure est quelquefois le commencement de l’aisance. Véra, pour son malheur, était belle, et la mère, fondant l'espoir de ses vieux jours sur la beauté de sa fille, ne prétendait pas moins qu'à la faire épouser par un bel officier, Michaël [vanovitch Storechnikof, le propre fils de la | propriétaire.

Cette idée lui était venue certain soir que le bel officier s'était avisé de transmettre lui-même à Pavel Constantinovitch un ordre de madame Storechnikof. Véra, sans le vouloir, avait plu ; c'était une maitresse qui pouvait faire honneur ; Michaël Ivano-vitch était donc revenu, mais pour voir ses tentalives échouer contre l'ambition bien résolue de la mère, et contre l'indignation de la jeune fille.

Deux traits ici sont admirablement observés. Le roman réaliste a parfois de ces bonnes fortunes, et, des bas-fonds où il se complait, de loin en loin,

il ramène quelque vérité psychologique précieuse,

Il y a quelque trente ans, un roman français nous eût montré Storechnikof, ou bien converti brusquement, comme par un coup de théâtre, au respect de l'innocence, ou bien au contraire plus äpre au désir, et, pour satisfaire sa passion, prêt à toute violence et toute perfidie; le roman russe nous le montre acceptant sans hésiter l’idée du mariage et, puisqu'il n’est que le mariage pour arriver à posséder Véra, réglant sur cette idée sa conduite à venir. Là est en effet le vrai, là est la réalité, parce que la violence et la perfidie ne sont guère que des moyens de mélodrame, et quant à ces illuminations subites qui transformeraient si merveilleusement les cœurs, elles n’éclatent que sur le chemin de Damas. Autre exemple de naïveté dans la dépravation : quand Maria Alexievna s’aperçoit que la résistance de Véra, plus sûrement que tout calcul, a réduit Storechnikof à merci, quelle réflexion croyez-vous que fasse l’excellente mère ?

Elle est certainement encore plus rusée que moi! s'écrie-t-elle, oh! c’est unc fine mouche. » Je ne dis pas que tout cela ne soit au fond franchement odieux, je remarque seulement qu'étant admise la situation, l’auteur a vu juste : et j'ajoute que ce n'est pas peu de chose.

Storechnikof entre donc dans la maison du souschef de bureau comme prétendant en titre; il y prend le thé tous les soirs; on peut imaginer

aisément toute l'horreur que son hypocrisic de renard pris au piège inspire à l'infortunée Véra.

Cependant le père de famille s’étant mis en quête, pour faire préparer son fils Fédia au collège, d’un bon maître « à bon marché. » son choix est tombé sur un étudiant en médecine du nom de Lopoukhof. Nous l'appellerions un singulier personnage, s’il en fut, mais l’auteur nous assure qu’il existe en Russie plus de Lopoukhof qu’on ne croit. Certes, ce n’est pas lui qui, comme le Basarof de Tourguénef, s'éprendrait d'une aristocrate jusqu’à en mourir ; il est cuirassé contre l'amour, et cuirassé du raisonnement le plus victorieux que je connaisse : « Je n'ai jamais, dit-il, rencontré de femme qui n'eût au fond du cœur le regret d'être femme et le désir d’être homme, comme les pauvres ont le désir d’être riches. Or qui peut se plaire à voir les pauvres? Et qui pourrait, par conséquent se plaire à voir les femmes? » Il ne jette donc sur Véra qu’un regard indifférent, dédaigneux, à peine compatissant, quand il a fait connaissance du triste fiancé. Véra, de son côté, semble ne pas l’apercevoir.

C'est le babil indiscret du jeune Fédia qui rompt la glace : « Et je lui ai dit, ma bonne sœur, que vous êtes une beauté chez nous, et lui m’a répondu : — Qu'est-ce que ça me fait ? — Et moi, ma bonne Sœur, je lui ai dit: — Mais tout le monde aime les beautés. — Et il a repris : — Tous les imbéciles les aiment. — Et moi j'ai dit: — Et vous, est-ce

36 LE ROMAN NATURALISIE

que vous ne les aimez pas? — Et il m'a répondu : — Je n'ai pas le temps. — Et moi je lui ai dit, ma bonne sœur : — Ainsi vous ne voulez pas faire la connaissance de Vérotchka? — J'ai beaucoup de connaissances sans elle, m'’a-t-il répondu. »

Il y arrive pourtant, le philosophe; il découvre dans la jeune fille une victime de la tyrannie maternelle, il fait vœu de la délivrer, il en cherche avec elle un moyen. Véra sait chanter, ne pourraiton pas en faire une actrice ? Elle sait le français et l'allemand, — Lopoukhof d'ailleurs a complété ce qu’elle avait d'instruction en lui donnant à lire Essence de la religion, de Feuerbach, et la Destinée sociale, de Victor Considérant ; — ne pourrait-on pas lui trouver une place d’institutrice ou de gouvernante? Ils parlent d’ailleurs de ces projets si froidement, leur entretien est si glacial, et l’un l’autre ils se reprennent avec une ironie si méprisante toutes les fois que leur conversation menace de s'égarer au delà des considérations d'intérêt, qu'ils déjouent la perspicacité de Maria Alexievna ellemême. « Quel jeune homme sage, positif, noble, dirais-je! Quelles règles prudentes il inspire à Véra! »

Tout habile qu’il soit, les démarches de Lopoukhof ne réussissent à rien. C’est un obstacle aujourd'hui, demain c’en est un autre. Véra se sent défaillir; pour se soustraire au mariage qui la menace, elle ne voit plus que le suicide; elle va « s’aphyxier, » comme dit le traducteur, «à la manière des

jeunes filles de Paris, » quand Lopoukhof tout à coup se révèle comme un sauveur, et, poussant le dévouement jusqu’au bout, lui propose de l'enlever et de l’épouser. Ici se place la déclaration la plus étrange et la scène d'amour la plus extraordinaire : Véra faisant ses conditions, stipulant « une chambre neutre, » réservant son indépendance, et Lopoukhof se demandant : « Comment ferai-je pour éteindre en elle ce sentiment nuisible de la reconnaissance qui lui serait à charge ? » — Vous calculez de bien loin, à Lopoukhof; vos scrupules font voir trop de délicatesse; laissez faire au temps, et vous serez étonné vous-même avec queile facilité votre élève rejettera ce fardeau de reconnaissance.

ls se marient donc, et commencent à vivre ensemble, à la manière de « deux familles qui prendraient par économie un appartement commun. » Le lecteur se souviendra peut-être qu’il a vu l'hiver dernier cette même situation sur la scène, et dans le cocher des Danichef un fort bon modèle de ce genre de renoncement, où nous serons bientôt tentés de reconnaitre un trait du caractère russe. Lopoukhof donne des leçons et tient des écritures; Véra, de son côté, monte une espèce d'atelier coopératif de couture et de modes ; et tout enfin irait au mieux dans le meilleur des mondes, si Kirsanof

. n'apparaissait.

Kirsanof est un second Lopoukhof. « Les uns trouvaient que celui-ci était le plus beau, les autres

que c'était celui-là. » Lopoukhof avait un nez grec ct Kirsanof un nez aquilin, Lopoukhof avait des yeux bruns, Kirsanof avait des yeux bleus, mais, ces yeux et ce nez mis à part, l’un et l’autre étaient le portrait également ressemblant des hommes de l’avenir. Pourquoi donc Véra s’éprend-elle tout à coup de Kirsanof comme s’il y avait quelque chose en lui qui ne fût en Lopoukhof? Le romancier n’a pas assez éclairci le mystère. Toujours est-il que bientôt, après quelques visites, l’astre de Lopoukhof pâlit. Véra résiste, elle essaie d'échapper à a domination du sentiment nouveau qui l’envahit, elle demande secours, pour la première fois, par une inspiration monstrueuse, à l'amour de son mari. Elle cède enfin, et part en laissant derrière elle une lettre ainsi conçue : « Mon cher ami, je ne me suis jamais sentie si fortement attachée à toi qu’en ce moment; si je pouvais mourir pour toi! Oh! que je serais hetüreuse de mourir pour toi! Mais je ne puis vivte sans lui. Je t'offense, je te tue, mon cher ami; je ns le voudrais pas, mais j'agis malgré moi! Pardonne-moi! pardonne-moi! »

‘Ne nous récrions pas! les duchesses de Balzac ont écrit de oe siyle. Quant à Lopoukhof, s'il prêche la brebis égarée, ce n’est pas espérance de la ramener au bercail; il ne veut que constater qu'elle ne se trompe pas une seconde fois sur la sincérité du sentiment qui l’entraîne; et, ce dernier devoir accompli, prétextant un voyage, il va se

brûler la cervelle sur un pont de Moscou. Que faire? Nous avons la moitié de la réponse : il faut se brûler la cervelle.

On pourrait croire ici le roman terminé ; on peut mettre du moins un signet au volume; c’est maintenant la thèse qui commence. Non pas déjà que le long récit de ces très simples événements ne soit entrecoupé de longues digressions, dissertations, et déclamations nihilistes. Car « M. Tchernychefsky, selon son traducteur, n’est pas de ceux qui écrivent simplement pour le plaisir de unoircir du papier. » On peut dire au moins que, dans cette première partie, si l’on tient cempte, et de l'intention, et des circonstances, et de la malheureuse habitude aussi que nous avons contractée de voir la thèse et le philosophisme s’étaler à l’aise dans le roman comme dans leur domaine d'élection, il y a lieu de signaler quelques qualités toutes russes, particulièrement remarquables, à ce titre, dans une littérature qui d’ailleurs est toute d'emprunt.

«a La gloire, disait un jour M. de Balzac, à qui en parlez-vous? Je lai connue, je l'ai vue! Je voyageais en Russie avec quelques amis. La nuit vient, nous allons demander l'hospitalité à un château. À notre arrivée, la châtelaine et ses dames de compagnie s’empressent ; une de ces dernières quitte un moment le salon pour aller nous chercher des rafraîchissements. Cependant la conver: sation s'engage, et celle de ces dames qui était

sortie rentre ; elle entend tout d'abord ces paroles : « Eh bien, monsieur de Balzac, vous pensez donc?.. » De surprise et de joie elle fait un mouvement, elle laisse tomber le plateau de ses mains, et tout se brise, » Si l’aventure n’est pas vraie, elle mériterait de l'être. Eu effet, à ce que conte la renommée, tous les défauts que nous reprochons à Balzac étaient devenus là-bas autant de qualités. Encore aujourd’hui, ii paraît qu’en Russie le romancier français à la mode est l'héritier de la pire manière de Balzac, M. Émile Zola ; on le traduit en russe ; et si l’on traduisait dans notre langue les romans de M. Glèbe Ouspensky, par exemple, des gens bien informés assurent que la ressemblance serait frappante. Contentons-nous de M. Tchernychefsky. C’est la même prétention d'analyse, la même précision du détail, si repoussant qu'il puisse être, la même vigueur brutale de trait, le même relief, la même lumière crue. Le portrait de Maria Alexievna ne déparcrait pas la galerie des Rougon-Macquart. Mais en plus, chez les réalisies russes, vous retrouverez cetle saveur étrange de mysticisme, si prononcée déjà chez Balzac. Comptez qu’il n’y a pas moins de quatre songes dans le roman de M. Tchernychcefsky, quatre songes! et Véra, la femme émancipée, « l’une des premières femmes dont la vie sc soit arrangée, » ne prend de résolution qu'à Ja suitc d’un songe! C’est après un songe qu’elle quitte la maison paternelle, après un songe qu’elle devient

la femme de son mari... grâces soient rendues au traducteur d’avoir supprimé le quatrième songe ! Mais, par la plus singulière contradiction, serait-ce donc décidément, en tout pays, le sort du réalisme que de tourner au mysticisme ? Il cst vrai que le mysticisme, de tout temps, a si facilement tourné lui-même au réalisme !

Deux choses, toutefois (sans parler de la forme dont nous ne saurions être juges), relèvent le réalisme russe. Il cst sincère d’abord, il est ce qu’on appelle vécu : on sent que le roman a copié le vif, et que la fable n’en est inventée que pour servir de cadre aux types qui s’y meuvent. En second lieu : l'ironie, l'ironie méprisante que les Russes manient comme personne, une forme de l'ironie qui ne ressemble ni à l'humour anglais, ni sartout à la raillerie française. Ce qu’elle a de caractéristique, c'est une persistance à ramener tous les actes de l'humaine nature à quelque motif d’intérèt odieux ou ridicule; c'est aussi l’aisance hautaine et familière avec laquelle elle se soutient pendant des pages entières, un chapitre, quelquefois un volume.

Bien des raisons sans doute ont dû favoriser en Russie ce penchant naturel: entre les plus puissantes, sous un gouvernement longtemps et cruellement despotique, la nécessité de se contraindre ct d’envelopper la pensée d’une obscurité calculée ; mais plus puissante encore peul-être, dans une société fondée sur le fchine, où c’est un proverbe

usuel que de souhaiter à quelqu'un la santé et le grade de général, la sourde irritation et le secret orgucil d'hommes qui se sentent supérieurs à la situation où le hasard d’une hiérarchie de titres administratifs les a fait naître, et les enchaîne. Sous les dehors d’une bienveillance et d'une affabilité qui ne sont, en somme, rien de plus que le signe des éducations aristocratiques, l’orgueil moscovite se cache, plus âpre ct plus entier que l'orgueil anglais lui-même.

À ce point de vue, peu de documents sont plus curieux que le roman de M. Tchernychefsky.

L'auteur avait débuté dans la littérature par une sorte de manifeste réaliste sur Jes Rapports esthétiques de l'art et de la réalité. Vous diriez, à l’entendre parler, le dernier mot de la critique. « Pour ce qui est, dit-il au lecteur, pour ce qui est des ouvrages célèbres de tes auteurs de prédilection, tu peux, pour l'exécution, mettre ce roman à leur niveau, tu peux même le placer au-dessus, car il y à ici plus d'art que dans les ouvrages précités, tu peux en être sûr. » Ce n’est encore là qu'un simple avis au public; le ton s'élève et devient plus méprisant quand l'auteur consent à faire connaître au lecteur ignorant la suprême exigence de l’art;... mais ceci nous ramène au roman.

Lopoukhof et Véra nous paraissent déjà des personnages assez bizarres, pour ne pas dire extraordinaires. Erreur! l’auteur a rencontré des L opou-

khof et des Véra par « centaines. » Il les considère comme des gens ordinaires, eux-mêmes se considèrent comme tels, et nous allons promptement nous apercevoir, à notre tour, qu'en effet, ils ont raison. Le voilà, ce grand secret, la voilà, cette découverte surprenante : introduisons dans l'intrigue, -— d’ailleurs sans qu'il ait aucun motif d’y faire figure, — un troisième personnage, celui-là vraiment extraordinaire, et mesurons les autres à sa taille!

Je l'appelle Rakhmétof, et il représente l'idéal non plus de l’homme seulement, mais du nihiliste de l'avenir. « Puisque nous demandons que les hommes jouissent complètement de la vie, nous devons prouver par notre exemple que nous le demandons, non pas pour satisfaire nos passions personnelles, mais pour l’homme en général. » Sans doute ce raisonnement n'est point si sot : mais Rakhmétof en tire de singulières conséquences. « Lorsqu'on servait des fruits, il mangeait des pommes, parce que la plèbe en mange, il ne mangeait jamais d’abricots, parce que la plèbe n'en mange pas,.. il mangeait des oranges à Saint- Pétershourg, en province jamais, parce qu’à Saint- Pétersbourg la plèbe en mange, ce qui n’a pas lieu en province. » De temps en temps il remonte Île Volga, tirant la corde le long des chemins de halage, « parce que la force est un moyen de se faire estimer de la plèbe. » Il n’emploie guère à ses affaires qu’une petite part de son temps; le reste

est pour s'ingérer des affaires des autres, pour imposer sa connaissance aux gens qui ne la souhaïtent pas, ou même qui la repoussent. Il passe la nuit sur un feutre garni de « petits clous qui ressoraient d'un pouce de longueur. » Est-ce bien le nihiliste de l’avenir, ce Rakhmétof ? ou si ce n’est pas plutôt quelque ascète et quelque extatique des siècles depuis. longtemps passés? Le mysticisme reparaît toujours, toujours remonte à la surface, et décidément le nihilisme est bien moins une doctrine qu’une secte. |

On imagine aisément qu’un tel homme, chargé d’adoucir à Véra la nouvelle du suicide et de la mort de Lopoukhof, ne saurait manquer d’excellentes raisons pour lui prouver que tout remords serait une sottise, et toute résolution extrême, comme: de renoncer à Kirsanof, une erreur de jugement. Le conseil est pour plaire ; Véra n'hésite pas davantage; elle épouse Kirsanof. Elle recommence encore une fois la vie, et tandis que Kirsanof, médecinprofesseur, presque célèbre déjà, continue de soigner les malades et d'accroître sa réputation naissante, sa femme fonde un atelier, deux ateliers, trois ateliers de couture, et tient boutique sur la perspective Nevsky, à l'enseigne du Bon-Travail, Magasin de nouveautés. Quand elle a des loisirs, elle rejoint Kirsanof à l'hôpital, et, sous la direction conjugale, étudie passionnément la médecine.

Mais voici bien une autre affaire! Lopoukhof n’est

pas mort, et si l'on a retrouvé dans la rivière sa casquette percée d'une balle, ce n'était qu'un ingénieux artifice, un moyen délicat de tourner la loi russe, qui ne permet le divorce que dans des cas bien rares, à prix d’or, et que par conséquent le ménage Lopoukhof, trop pauvre, aurait vainement suppliée de briser les liens qui l’unissaient. Lopoukhof a quitté la Russie ; d'Allemagne en Amérique, d'Amérique en Angleterre, il a parcouru le monde; puis, quelques années écoulées, il est revenu à Saint-Pétersbourg, sous le nom de Charles Beaumont, pour y traiter, comme représentant d’une maison anglaise, de l’achat d’une fabrique.

Autre type curieux de traitant russe que le directeur de cette fabrique ! Sous-capitaine de cavalerie démissionnaire, Polosof a si bien trafiqué de quelques roubles qu'il avait, qu’il est maintenant trois ou quatre fois millionnaire. Gonflé de son importance, fournisseur du gouvernement, cet habile homme a commis un jour la maladresse de ne pas plier à temps devant un personnage en place. Depuis lors ses « fournitures de vivres et de crépins » ont été systématiquement mises au rebut, tantôt sous un prétexte et tantôt sous un autre, aujourd'hui parce qu’on avait constaté dans ses cuirs de botles « quelques négligences, » et le lendemain, parce que dans ses légumes secs on reconnaissait de « mauvaises intentions. » Les jours pénibles sont venus, et des débris de sa splendeur il n’a

conservé qu’une fabrique de stéarine, dont il est le directeur, et le principal intéressé. Comme l'affaire soulève des difficultés nombreuses et délicates, Lopoukhof ou Charles Beaumont, obligé d'entrer en relations quotidiennes, intimes bientôt, avec son vendeur, fait chez lui la connaissance de mademoiselle Polosof. On devine la conclusion : Lopoukhof épouse mademoiselle Polosof. Il y a un épilogue. Puisqu’il est maintenant remarié, Lopoukhof n’a plus de motifs de ne pas renouer les relations d'autrefois avec son ami Kirsanof. Il confie son désir à sa nouvelle épouse, et c’est elle qui se charge d’aller annoncer à Véra la grande nouvelle : « Lopoukhof est ressuscité! » Le ménage Kirsanof ne se sent pas de joie, tout est bien qui finit bien, on fera désormais tous ensemble vie commune, on habitera le même appartement, il y aura, comme toujours, des « chambres neutres » et des « chambres non neutres. » Que faire? disait le titre du roman; voilà, nous apprend le traducteur, la solution qu'a trouvée la « nouvelle société russe. » En tout cas, solution bien étrange, plus qu'étrange en vérité, si l’on considère quel soin méticuleux a pris l’auteur d’accumuler toutes les circonstances qui pouvaient ajouter au cynisme de ses personnages et à l’odieux de leur situation : Kirsanof, l'unique ami de Lopoukhof ; Véra, tirée par Lopoukhof de la plus honteuse famille, et sauvée du plus triste mariage; Lopoukhof, dévoué jusqu’au

sacrifice; et cet accord à quatre qui termine le roman.

Et maintenant remarquez bien que l’auteur, M. Tchernychefsky, n’est qu’à peine un romancier. Je ne veux pas dire seulement par là qu’à peine de loin en loin rencontre-t-on dans son livre quelque ombre des qualités du romancier, mais je voudrais avertir le lecteur que c’est ici l’œuvre d'un économiste. Le grand ouvrage de M. Tchernychefsky, celui qui le plaça naguère à la tête du parti de l’avenir en Russie, ce n’est pas un roman, c’est l'Économie politique jugée par la science, oritique et réfutation des Principes d'économie politique de Stuart Mill. Le roman n’a été pour lui qu’un moyen, qu'une tentative pour convertir à ses idées économiques et sociales un plus grand nombre d’adeptes, pour mettre la bonne nouvelle à la portée d'un public plus vaste, et c’est là le grand intérêt d’une rapsodie que comme œuvre d'art le lecteur est à même de juger.

Que ce roman, mal conçu, mal exécuté, aït eu d’ailleurs un succès éclatant en Russie, il ne nous importe guère; et ce n’est pas affaire à la critique d'accepter et de discuter le succès par cela seul qu’il est le succès. Ce n'est pas tout que de réussir et il faut encore mériter son succès. Mais enfin, tel quel, ce récit étrange a passé, passe encore pour une sorte d'évangile du nihilisme russe. Et s’il était nécessaire d’excuser la longue analyse que

nous avons essayé d'en faire, il nous suffirait de rappeler que, dans un récent et substantiel ouvrage, l'un des hommes d'Allemagne qui connaissent le mieux, le plus intimement, la Russie contemporaine, et qui la connaissent d'original, n’a pas consacré moins de vingt pages à l'exposition des idées de M. Tchernychefsky (*). C'est plus de place qu’il n’a donné, plus d'honneur qu’il n’a fait à aucun autre écrivain de la Russie moderne.

Est-ce à dire que vraiment le nthalisme ait tant d'importance en Russie, que le nombre de ses prosélytes y soit considérable, et que la diffusion enfin de semblables doctrines y doive inspirer une telle crainte, ou du moins une telle préoccupation de l'avenir? Oui et non : il faut distinguer.

Dans nos sociétés occidentales, il serait permis de ne pas accorder plus d'attention au nchilisme que nous n’en accordons au fouriérisme par exemple. Non pas, bien entendu, qu’à tel moment donné, si les circonstances et la mauvaise fortune y prêtent, de dangereux esprits ne puissent essayer de faire passer ces théories dans la pratique, mais parce qu’en somme, chez nous, les habitudes historiques et le tempérament national nous empêcheront toujours de souscrire cette abdication de la personne, qui serait, dans les écoles communistes, le premier pas vers la sagesse.

1. Cœlestin. Russland seit Aufhebung der Leibeigenschafr. Laybach, 1875.

Sans doute, comme ces théories, sous un voile de générosité, ne s'adressent en fait qu'aux plus grossiers appétits de la nature humaine, elles exercent, et elles excrceront longtemps une puissance de séduction singulière sur ces natures brutales dont le fonds est une inépuisable avidité de jouir ; mais, au premier essai d'application, elles succombent et se condamnent elles-mêmes, parce qu’en échange d’un leurre de volupté, la première loi qu’elles imposent au misérable qu’elles ont tenté, se trouve être la seule chose dont il soit incapable : le renoncement'à soi-même. On le voit bien, quand on repasse en esprit l’histoire des sectes américaines, celle des Mormons entre toutes, dont le nombre semble aller dimiauant de jour en jour, pauvres gens qui, cédant à l’appât du rien faire et de la polygamie, ‘ gémissent sous un joug si pesant, que tous les observateurs s'accordent à reconnaître que la mort de Brigham Young sera le signal de la dissolution de la communauté. Ajoutez, comme un autre symptôme la répulsion presque universelle que ces sectes inspirent, et refaites sur la carte les étapes de leur exode, pour vous convaincre qu'elles ne doivent guère d'exister encore qu'à l’immensité des territoires américains.

Il n’en est pas de même en Russie.

Là, quatre siècles d’esclavage ont façonné quelque quarante millions de serfs à l’abdication du vouloir, et d'ici longtemps encore n'offrent d'objet à leurs

désirs que la satisfaction des appétits matériels, De plus, on dirait qu’il y a dans la nature du paysan russe un fonds indestructible de communisme: et ainsi, tandis que les aberrations du communisme occidental sont en quelque manière du domaine du rêve et de l'imagination pure ; au contraire, dans les déclamations du nthilisme russe, on est tenté de voir la formule quasi scientifique des aspirations traditionnelles d’une race. Et le mal qu'on peut qualifier ici d'insignifiant est peut-être en. Russie très grave. |

Évidemment nous ne saurions avoir la prétention de résoudre de semblables problèmes, mais ne semble-t-il pas que Montesquieu soupçonnât quelque chose de ces questions, auxquelles est suspendu l'avenir de la Russie, quand il laissait tomber ce mot terrible : « Voyez, je vous prie, avec quelle industrie le gouvernement moscovite cherche à sortir du despotisme, qui lui est plus pesant qu'aux peuples mêmes. On a cassé les grands corps de troupes, on a diminué les peines des crimes, on a établi des tribunaux, on a commencé à connaître les lois, on a instruit les peuples; mais il y a des causes particulièrés qui le rameéneront peut-étre au malheur qu'il voulait fuir. »

15 octobre 1876.

Ce n’est peut-être pas toujours, dans les lettres, non plus qu'ailleurs, une si bonne fortune que de débuter bruyamment, avec éclat, fracas, demi-scandale, et s’imposer d’abord, de haute lutte, à l’attention publique. M. Flaubert en est un remarquable exemple.

Voilà tantôt vingt ans que M. Flaubert a soulevé la plus vive mêlée de discussions autour de Madame Bovary ; depuis lors, c'est vainement qu’il a transporté ses lecteurs des herbages de la Normandie iusque sur les ruines de Carthage, qu’il les a ramenés de Carthage à Paris, et de Paris remmenés aux déserts de la Thébaïde; ils l'ont suivi, mais, pour eux comme pour tout le monde, il est resté l'auteur de Madame Bovary. Rien n’y a fait : ni * Salammb6, ni l'Éducation sentimentale, — et, quant à ce malheureux essai dramatique du Candidat,

comme aussi pour cette composition bizarre, ennuyeuse, informe, de la Tentation de saint Antoine, ce qu'on en peut dire de moins sévère, c’est qu’il est étonnant que l'éclat de leur insuccès n'ait pas fait seulement pâlir la renommée de Madame Bovary. Oui vraiment! si les pères pouvaient être jaloux ‘de leurs enfants, de la figure qu’ils font dans le monde, mais surtout si l’on ne gardait pas un souvenir à toujours flatteur des premiers murmures de la popularité naissante, nous croirions volontiers que M. Flaubert se fût plus d’une fois voulu mal d’avoir débuté par Madame Bovary.

Voyez en effet la différence, retournez la chronologie des œuvres; supposez que M. Flaubert eût commencé par la Tentation de saint Antoine, et continué: par Salammb6. Sans doute, sur la singularité de l’une et l’autre tentative, ce n’était qu’un seul cri; ce n’était aussi qu’un accord sur la rare puissance d'imaginer et de peindre dont elles portaient l’éloquent témoignage.

Là-dessus, éclairé par la critique, averti de son originalité vraie, l’auteur s’avisait un jour qu'il faisait fausse route. En effet, ce n’est pas la peine de savoir calquer la réalité comme à la vitre, et de s'être étudié laborieusement à fixer d’un mot les moindres apparences des choses, les plus fugitives et les plus ondoyantes, si l’on n’applique enfin ce curieux talent qu’à décrire les jardins imaginaires d’Hamilcar et le temple conjectural de Tanit ou de

Baal-Eschmoûn. Ou plutôt n'est-ce pas bénévole ment compromettre le profit littéraire de tant de travail et de persévérance obstinée, que d'ôter au public les moyens de véritier, comme au doigt et à l'œil, l’exactilude ct la minutie de l’imitation ? Un peintre, s’il est capable de reproduire au vif quelque intérieur parisien ou normand, ne saurait s’attarder longtemps à représenter sur la toile des intérieurs étrusques ou carthaginois. M. Flaubert brisa donc avec l’érudition et l’archéo:ogie : c'est alors qu'il essaya du théâtre, et ce fut sa dernière erreur.

Le roman moderne, le roman de mœurs contemporaines était là, mal remis de la perte de Balzac, « tirant l’aile et trainant le pied ; » M. Flaubert s'en empara et nous donna l'Éducation sentimentale. A la vérité, bien des défauts encore, — les longucurs du récit, l'abondance excessive de la description, l'insignifiance des personnages, la vulgarité des aventures, la lenteur de l'intrigue, péniblement nouée, plus péniblement dénouée, — choquaient, et nuisaient surtout à cet intérêl de curiosité que nous cherchons toujours un peu dans le roman, et que nous avons raison d’y chercher. Évidemment, il restait à faire un dernier cffort : M. Flaubert n’hésita pas, et le fit. Il ne craignit pas de s’exiler en province ; il fut du comice agricole, il entendit jouer Lucie de Lammermoor sur le théâtre de Rouen, il vit, de ses yeux, cette belle tête phrénologique à comparti-

ments, laquelle un jour devait orner le cabinet de Charles Bovary, l'officier de santé d’'Yonville; même, il pratiqua le pharmacien Homais, son laboratoire et son capharnaüm, sa fille Athalie, son fils Napoléon; il fréquenta chez Tuvache, le maire, chez Binet, le percepteur, chez Bournisien, le curé, chez Guillaumin, le notaire; et de la peinture de ce monde pesamment bourgeois il tira son chefd'œuvre, et le chef-d'œuvre peut-être du roman réaliste. Car on peut discuter le genre, on peut lui contester ses titres, on peut n'y reconnaitre qu’une descendance illégitime ou une forme infé-rieure de l’art; on ne saurait nier ni la valeur de l'artiste, ni l'importance de l’œuvre, ni l’influence qu’elle exerce toujours sur le roman contemporain.

Oui! c’est bien ainsi qu’il semble, — à distance, — que les romans de M. Flaubert eussent dû se succéder, dans un bel ordre, chaque effort nouveau marquant un nouveau progrès de l’auteur vers la perfection de son genre, et chaque œuvre nouvelle offrant à la critique une occasion nouvelle de louer, de’ motiver ses éloges, d'y ajouter un éloge nouveau. Mais la logique ne gouverne pas les hommes comme elle fait les idées ; au contraire, c’est plaisir pour l'imagination que de mettre en défaut les plus beaux raisonnements du monde; et voilà pourquoi les trois nouvelles, ou les trois Contes, que vient de publier M. Flaubert : un Cœur simple, Hérodias,

la Légende de saint Julien l’Hospitalier, sont certainement ce qu’il avait encore exécuté de plus faible.

Ce n’est pas, à la vérité, parce que le cadre est plus étroit. Avouons pourtant qu'il y a quelque surprise, dont on se défend mal, à voir un écrivain finir par où les autres commencent, ayant jadis commencé par où les autres finissent. Mais enfin, les dimensions, non plus que le temps, ne font rien à l'affaire. Que M. Flaubert, autrefois, n'ait pas consacré moins de sept ans à préparer Salammbd, certes, c'était une querelle d’Allemand, s’il en fut, que de lui tourner ce scrupule de perfection en reproche, et nous prêterions guère moins à rire que jadis l’excellent M. Frôhner, si nous allions nous étonner, par exemple, qu'Hérodias ne remplit pas autant de pages que Salammb6. Car il n’eût tenu qu'à l’auteur d'étendre les proportions de ses contes jusqu'au cadre du roman, puisqu'il avait depuis longtemps prouvé qu’il en était capable, et c’est un talent si rare de nos jours, une ambition si peu commune, de vouloir et de savoir faire court, qu'il faudrait plutôt remercier M. Flaubert, chef d'école, pour l'exemple et la lecon qu’il donne. C'est bien assez que, dans le temps où nous sommes, la sobriété ait cessé d’être une vertu littéraire : n’en faisons pas un défaut.

Ce n’est pas non plus que les qualités ordinaires de M. Flaubert soient moindres dans ces trois

contes, ou ses défauts accoutumés plus choquants. Peut-être toutelois, comme on dirait que, dans ces récits de courte haleine, M. Flaubert se fût interdit absolument de mettre un soupçon d'intérêt dramatique ou romanesque, défauts et qualités tranchentils avec plus de vigueur ; mais, en somme, il entre dans le talent de M. Flaubert trop de volonté, trop de parti-pris, et trop d'arüifice, pour qu'il se rencontre dans ses œuvres de ces brusques inégalités, de ces hauts où n'’atteignent, et de ces bas où ne tombent que les esprits divers, mobiles, plus capables « d’être agis » que d'agir, et de recevoir l’impression des choses que d'imposer aux choses leur facon de les voir.

On retrouvera donc dans un Cœur simple ce même accent d'irritation sourde contre la bêtise humaine et les vertus bourgeoises; ce mêmc et profond mépris du romancicr pour scs personnages et pour l’homme ; cette même dérision, cette même rudesse, et cette même brutalité comique dont les boutades soulèvent parfois un rire plus triste que les larmes, — comme dans Hérodias on retrouvera cet étalage d'érudition, ce déploiement de magnificence orientale, ces couleurs aveuglantes, ces lourds parfums asiatiques, et ces provocalions de la chair qui sont, s'il était permis de joindre les deux expressions, la poésie du réalisme. Dans la forme, ai-je besoin de dire que c’est toujours la même habileté d’exé-cution, — trop vantée d’ailleurs ; — le même scru-

pule, ou plutôt la même religion d'artiste, mais aussi la même préoccupation de l'effet, — trop peu dissimulée ; — la même tension du style, pénible, fatigante, importune, les mèmes procédés obstinément matérialistes ?

Les lecteurs de M. Flaubert n’auront pas de peine à reconnaître, dans un Cœur simple, les longues énumérations descriptives : « Au matin, la ville se remplissait d'un bourdonnement de voix, où se mêlaient des hennissements de chevaux, des bêlements d'agneaux, des grognements de cochons; » dans la Légende de saint Julien l'Hospitalier, ces litanies interminables de noms et de costumes : «Il combattit des Scandinaves recouverts d'écailles de poissons, des nègres munis de rondaches en cuir d'hippopotame, des Indiens couleur d'or.…., Îles Troglodytes et les anthropophages; » dans Hérodius enfin ces comparaisons mullipliées : « Elle dansa, comme les prêtresses des Indes, comme les Nubiennes des Cataractes, comme les bacchantes de Lydie. » S'ils cherchent bien, ils y reconnaîtront encore ces effets d'harmonie imitative : « Ses sabots, comme des marteaux, battaient l'herbe de la prairie, » qualifiés, comme on le sait, de vaine ct puérile affectation chez les écrivains du temps jadis; admirables, à ce qu'il paraît, dans la prose de M. Flaubert !

C'est que dans l'école moderne, quand on a pris

une fois le parti d'admirer, l’admiration ne se

divise pas, et l’on a contracté du même coup l'engagement de trouver tout adinirable. Il est donc loisible, il est même éloquent à M. Flaubert d’appeler Vitellius « cette fleur des fanges de Caprée. » Quels rires cependant, si c'était dans Thomas que l'on découvrit cette étonnante périphrase, et comme on aurait raison |!

Maintenant, rien de tout cela ne nous est étranger : uous retrouvons M. Flaubert, c'est vrai, mais nous le retrouvens tel que nous le connaissions de longue date, et c’est précisément, c'est surtout de quoi nous nous plaignons.

Certes, si ces trois Contes, après tout, ne nous rappelaient qu’une manière d'artiste et des procédés de composition connus, bien loin qu'il y eût là prétexte seulement à critique, au contraire il y faudrait louer une vigoureuse organisation qui, du premier effort ayant donné toute sa mesure, persiste résolûment dans ses qualités et dans ses défauts, parce que ses défauts eux-mêmes sont une part, — et quelquefois la meilleure part, — de son originalité. Malheureusement, ce n’est pas une manière, ce sont des paysages, des scènes entières, des visages connus qu’ils nous rappellent, ces trois Contes ! les mêmes dessins sur les mêmes fonds, les mêmes tableaux dans les mêmes cadres; et ceci, c'est la marque d’une invention qui tarit. Comme un peintre qui, s'avisant un jour de meltre de l'ordre dans ses portefeuilles, y reprendrait les

esquisses, les ébauches, les études dont il s’est autrefois servi pour la préparation d’une grande toile, on dirait que M. Flaubert, ayant retrouvé les croquis, les notes, les fragments qu’il avait jadis rassemblés pour composer Salammbô et Madame Bovary, n’a pas voulu les perdre, et sest contenté d'y donner la dernière main pour en former ce mince volume.

Voici, par exemple, un Cœur simple. C'est l'histoire d’une pauvre fille dont les qualités domestiques sont la fortune de madame Aubain, sa maîtresse, et font le désespoir de « ces dames » de Pont-l'Évêque. « Félicité, comme une autre, avait eu son histoire d'amour, » qui s'était dénouée par une trahison, Théodore (car il n’est pas jusqu'aux noms qui pe soient les mêmes), l'ayant abandonnée « pour épouser une vieille femme très riche, madame Lehoussais, de Toucques. » Vous reconnaissez cette vieille femme très riche, elle s'appelait jadis madame Dubuc, ct ce fut la première femme de Charles Bovary. C’est à la suite de cette aventure que Félicité est entrée chez madame Aubain.

Travaillée d’un besoin machinal d'affection et de dévouement, — je dis machinal, mais M. Flaubert écrit bestial, — Félicité met aussitôt sa tendresse en Virginie, la fille de la maison, et quand le couvent la lui enlève, c’est un neveu, découvert par hasard à Trouville, qui remplace à demi l’absente dans son cœur. On demandera pourquoi Trouville? La

réponse est aisée. Parce qu’il manquait à la galerie de M. Flaubert quelques marines, un retour de pêche, unc marée basse, « des oursins, des godefiches et des méduses. » L'enfant grandit, il s’éloigne à son tour; le mousse devient marin; et chacun de ses voyages renouvelle au cœur de Félicité de terribles angoisses. Quand il meurt en lointain pays, je conviens, si l'on veut, que c’est de main de maître que M. Flaubert nous peint en quelques lignes la douleur de la pauvre tante, mais pourquoi faut-il que le paysage où le désespoir de Félicité s’encadre nous soit si familier ? « Les prairies étaient vides, le vent agitait la rivière, au fond, de grandes herbes s’y penchaient comme des chevelures de cadavres flottant dans l’eau. » Mêmes images ct mêmes mots que dans Madame Bovary : « La rivière coulait sans bruit, de grandes herbes minces s’y courbaient ensemble comme des chevelures vertes abandonnées, s’étalaient dans sa limpidité. »

La petite Virginie disparaît, emportée par une fluxion de poitrine, et, dans la maison vide d’enfants, il ne reste plus que la servante et la maîtresse unies d’une même douleur. Il y a ici dans le conte de M. Flaubert un mouvement d'émotion vraie; signalons-le; dans six volumes, c’est le premier, c'est le seul qu’on rencontre : « Un jour d'été, en inspeclant les petites affaires de Virginie, elles retrouvèrent un petit chapeau de peluche, à longs

poils, couleur marron... Félicité le réclama pour elle-même. Leurs yeux se firérent l'une sur l'autre et s'emplirent de larmes; enfin la maitresse ouvrit Jes bras, la servante s’y jela, et elles s’étreignirent, satisfaisant leur douleur dans un baiser qui les égalisait. » Hélas! dans ces quelques lignes, de peur qu: nous soyons émus de son émotion, M. Flaubert n'a-t-il pas trouvé le moyen, à l'endroit où je mets trois points, de nous apprendre: « que le chapeau était tout rongé de vermine ? »

D'ailleurs, comme toujours, le récit va tourner à la charge. Félicité, pour satisfaire son besoin de dévouement, donne à boire aux soldats qui traversent la ville, elle soigne les cholériques, elle « protège les Polonais, » elle panse le père Colmiche, « un vieillard passant pour avoir fait des horreurs en 93, » jusqu’au jour où cette grande ardeur d'aimer se concentre enfin tout entière sur un perroquet qu'on lui donne. Dans une nouvelle de quatre-vingt-huit pages, les aventures du perroquet n'en occupent pas moins d’une douzaine, depuis son entrée dans la maison jusqu’à sa mort et son empaillement. C'était bien peu! Aussi tient-il encorc plus de place empaillé que vivant. « Les vers le dévorent, une de ses ailes se casse, l'étoupe lui sort du ventre; » il n’en demeure pas moins la dernière affection de Félicité. Elle trouve à ce corps d'émeraude, soutenu d'ailes de pourpre, une vague ressemblance avec l’image du Saint-Esprit. Sa der-

LA

ière pensée de vieille fille est pour « Loulou, » et quand elle cxpire, par un beau jour d'été, un jour de procession, humant sur son lit de mort les parfums de l’encens avec « une sensualité mystique, » elle croit:voir « dans les cieux entr'ouverts un gigantesque perroquet planant au-dessus de sa tête ». C'est sur ce mot que finit un Cœur simple : des trois nouvelles, c’est de beaucoup la meilleure.

La Légende de Saint Julien l'Hospitalier nous transporte au moyen âge. Elle mérite bien, elle aussi, d'être analysée tout au long. Au fait, il manquait un vitrail à la collection réaliste; quelque chose de très laid et de très gothique.

Dans un vieux château, sur la pente d’une colline, habitent lg père et la mère de Julien. À force de prier Dieu, un fils leur est venu, que de mystérieuses prédictions ont promis à de hautes et glorieuses destinées. Sa mère l'élève donc dans la crainte du Seigneur, et son père dans le métier des armes, chacun nourrissant l'espoir intérieur de voir un jouf l'enfant archevêque ou capitaine. Or, Julien a le goût du sang ; sa première victime est une souris blanche, puis ce sont les oisillons du jardin, et les pigeons du colombier. En grandissant, il devient chasseur; il apprend à reconnaitre « le cerf à ses fumées, le renard à ses empreintes, le loup à ses déchaussures; » plaisirs faciles d’ailleurs, qui ne lui suffisent pas longtemps, et le voilà « battant les bois, tuant des ours à coups de couteau, des tau-

reaux avec la hache, des sangliers avec l’épieu. »

Un matin d'hiver, dans une forêt fantastique, et, depuis les premières lueurs du jour assouvissant sa soif de sing et sa rage de tuerie, comme, adossé contre un arbre, il contemple « d’un œil béant l’énormité du massacre, » un cerf se présente, suivi d’une biche et d’un faon. Julien bande son arbalète, abat le faon, la biche, et vise au cerf, qu'il atteint en plein front. Mais cet animal surprenant, « solennel comme un patriarche et flamboyant comme un justicier, » s’avance sur le chasseur ct lui dit : « Maudit! maudit! maudit! un jour, cœur féroce, tu assassineras ton père et ta mère. »

Épouvanté de la prédiction, Julien renonce à la chasse ; mais, unc fois, comme il détachait une épée d'une panoplie, ayant par maladresse failli tuer son père, et une autre fois ayant, par mégarde, cloué contre un mur, en tirant de la javeline, « le bonnet à longues barbes » de sa mère, il abandonne la maison paternelle, et s'engage dans unc troupe d’aventuriers qui passait.

Il devient bientôt fameux; on le recherchaït : « Tour à tour il secourut le dauphin de France et le roi d'Angleterre, les Templiers de Jérusalem, Je suréna des Parthes, le négud d'Abyssinie et l'empereur de Calicut ! » tant et si bien, qu'ayant sauvé des musulmans espagnols l’empereur d’Occitanie, celui-ci donna sa fille à ce vaillant guerrier. Passons outre aux descriptions de palais, de jardins, de

chambres, de vêtements, et autres accessoires, mais non pas sans demander pourquoi donc on s’est tant moqué de l'abbé Delille? et ce que l’on voit de si différent ici de ces accumulations de mots, que M. Flaubert sans doute ne serait pas des derniers à Jui reprocher?

Au milieu de son nouveau bonheur, une inquiétude ronge pourtant le gendre de l’empereur d’Occitanie. Il voudrait chasser, mais il n’ose. Cependant « un soir du mois d'août, il cntendit le jappement d’un renard, puis des pas légers sous sa fenêtre, et ilentrevit dans l'ombre des apparences d'animaux. » La tentation était trop forte; « il décrocha son carquois, » et partit. Or, ce même soir, tandis qu'il est en chasse, un vieil homme et une vieille femme frappent à la porte du château. Le père ct la mère de Julien, —.car c’est eux, — sont accueillis par sa femme, qui les couche cile-même dans son propre lit... et Julien avançait toujours dans l’obscurité. Tout à coup derrière Jui bondit un sanglier, puis un loup, puis des hyènes, puis un taureau, une fouine, une panthère, un choucas, et toutes ses victimes d'autrefois, toutes les bêtes de la création, désormais invulnérables à ses flèches comme à son « sabre, »s formant autour de lui un monstrueux cortège, une sarabande infernale, mais néanmoins joyeuse, où les singes le « pincent en grimaçant, » et l'ours « d'un revers de patte Jui enlève son chapeau, » reconduisent au seuil de son palais le

malheureux chasseur suffloqué d’une rage impuissante et d'une fureur d’halluciné. A la clarté de l'aube, encore incertaine, en approchant du lit, comme il se baisse pour embrasser sa femme, « il sent contre sa bouche l’impression d’une barbe, » et c'est alors qu'éclatant de colère, il dégaine, frappe, tue son père et sa mère : la prédiction est accomplie. |

Comme il a jadis quitté la maison paternelle, il fuit maintenant son palais, et s'en va « mendiant sa vie par le monde. » Il raconte son histoire, et les hommes, les bêtes même évitent son approche, et rien ne lui sert d'avoir « des élancements d'amour pour les poulains dans les herbages. » Il arrive sur les bords d’un fleuve que nul n’osc plus traverser. Par dévouement il devient passeur, il se bâtit une misérable cabane, et quand, après avoir terminé son travail quotidien, il -s’assoupit de lassitude, son sommeil est traversé de visions funèbres. Une nuit qu’il dormait, une voix l’appelle, une voix qui « avait l'intonation haute d’une cloche d'église. » Le vent : souffle et les flots font rage: c’est un lépreux qui veut passer l’eau. Le lépreux entre dans la cabane. Il a faim, et Julien lui donne à manger; il a soif, Julien lui donne à boire; ila froid, Julien allume du feu ; il veut dormir, et Julien le met dans son lit, il se couche à côté de lui, le réchauffant de son corps « s'étalant dessus complètement, bouche contre bouche, poitrine contre poitrine. » Or, ce lépreux, c’est

Jésus-Christ, et le toit s'envole, et le firmament se déploie, et Julien « monte vers les espaces bleus. » * « Et voilà l’histoire de saint Julien l’Hospitalier, telle à peu près qu'on la trouve, sur un vitrail d'église, dans mon pays. » — Et voilà ce qu’on appelle aujourd’hui le dernier mot de l’art. Le moyen âge était un peu usé, il avait tant servi ! Je doute que la Légende de saint Julien l’Hospitalier le rajeunisse et le remette en faveur. Il faut croire à l'histoire du Bienheureux Labre pour oser la raconter. Et vraiment, si M. Flaubert n’a pas voulu railler, ou soutenir quelque gageure, c’est bien ici la plus singulière erreur d'artiste qu’il eût encore commise. -

L'histoire d’un Cœur simple nous rappelait Madame Bovary: c'est à Salammbé que nous ramène Hérodias, fantaisie d’érudition sur un sujet très connu des peintres, variations d’un fort savant homme sur la décollation de saint Jean-Baptiste. Évidemment, cette antiquité sémitique et ce monde oriental, ces Ilaokanann et ces Schahabarim, les syssites de Carthage et les marins d’Éziongaber ; ces oripeaux voyants et barbares, « les caleçons bleus étoilés d'argent, » et les « caleçons noirs semés de mandragores; » ces régals prétendus carthaginoïis, « les langues de phénicoptères avec des graines de pavot assaisonnées au miel, » et cette cuisine soidisant juive, « les loirs, les rossignols, les hachis dans les feuilles de pampre, » tout cela, tout ce bibelot, comme l’appela Sainte-Beuve en un jour de

L'ÉRUDITION DANS LE ROMAN 67 justice, évidemment séduit, fascine, et tient M. Flaubert en arrêt.

Une fois peut-être cette ambition d'évoquer de leurs cendres les civilisations éteintes et de ressusciter les races disparues pouvait tenter la curiosité d’un artiste et solliciter l'imagination d’un archéologue ; mais deux fois, mais trois fois, c'est passer la mesure. C'était assez de Salammb6; c’est trop d'Hérodias. Le galbanum et le cinnamone, les « vasques de porphyre » et les « colonnes en bais d’algumim, » pouvaient une fois surprendre et amuser le lecteur : c’est lui supposer une patience à l’épreuve, un excès de complaisance et de naïveté, de croire qu'il y prendra deux et trois fois plaisir. L’érudition n’est pas toujours et partout à sa place. Quelques détails d’une authenticité certaine, et beaucoup de conjectures, d’ailleurs généralement probables, ne font pas au total que les Hamilcar et les Salammbô, les Salomé ni les Hérode, aient meilleure figure dans les romans de M. Flaubert que les Cyrus et les Onésile, ou les Intapherne et les Anacrise, dans les romans de mademoiselle de Scudéry. Mais il y a lieu surtout de s'étonner que M. Flaubert ne veuille pas comprendre qu’en dépit de l'érudition la plus sûre, des recherches les plus patientes, et des trouvailles les plus heureuses, portraits, tableaux et descriptions de ce genre seront toujours et nécessairement faux, pour cette simple raison qu'ils n'ont pas été vus par le peintre.

Est-il donc si rare, même quand l'artiste nc prétend qu’à nous représenter ce que nous avons sous les yeux, qu'ayant noté les moindres détails avec la dernière précision, l'œuvre ne réussisse en somme à produire qu’une impression confuse, et ne nous donne enfin que le spectacle de ce qu’il ya peut-être de plus pénible à voir au monde, — l'effort stérile d’un grand talent qui se fourvoie ? Eh oui! quoi que M. Flaubert avance, quelque détail qu’il nous donne, on le sait, on l’admet du moins. il a son texte et ses autorités. Pline lui est garant qu’on arrosait de silphium les grenadiers de la campagne de Tunis, et témoin de telle croyance aux « escarboucles formées de l’urine des lynx. » Je le crois donc s’il nous dit que l’on mangeait à Carthage des oiseaux à la sauce verte; je le crois encore s'il nous affirme que la vaisselle d’Hamilcar était d'argile rouge, rehaussée de dessins noirs; je le crois toujours s’il lui plaît que dans cette vaisselle on mangeât ces oiseaux ; mais je dis que ce rapprochement, ce placage de couleurs criardes : « On leur servit des oiseaux à la sauce verte, dans des assiettes d’argile rouge, rehaussées de dessins noërs, » pour avoir été réel, n'en est pas cependant plus vrai, ni surtout plus esthétique.

C'est comme le latin de nos collèges : une brusque métaphore de Tacite y rencontre une belle, limpide et souvent verbeuse expression de Cicéron, Salluste y heurte Tite-Live, et c’est du Tite-Live,

ct du Salluste, et du Cicéron, ct du Tacite: et toutefois ce n’est pas du latin.

On peut ajouter que si l’érudition de M. Flaubert cest solide, l'usage qu'il en fait ne laisse pas de prêter souvent à la critique. Par exemple, cette érudition est quelquefois impertinente, et c'est un soin bien superflu, parlant de « faisceaux, » que de nous dire en façon de commentaire : « Les faisceaux, — des baguettes reliées par une courroie avec une hache dans le milieu. » Cette érudition a quelquefois le tort d’obscurcir ce qui serait de soi parfaitement clair, et sans autre utilité que de donner prétexte à M. Flaubert; mais non pas raison, de placer une expression plus ou moins technique : « Les convives emplissaient la salle du festin. Elle avait trois nefs, comme une basilique. » Pourquoi « comme une basilique ? » Elle avait trois nefs . comme une salle qui a trois nefs, sans doute, et je ne discerne pas bien ce que la comparaison ajoute au renseignement. Cette érudition est quelquefois incohérente. M. Flaubert nous montre Salomé qui danse: « Ses bras arrondis, nous dit-il, appelaient quelqu'un qui s’enfuyait toujours. Elle le poursuivait, plus légère qu'un papillon, comme une Psyché curicuse, comme une âme vagabonde. » Mais ce souvenir d'une Psyché curieuse, et d’une âme vagabonde, à l’esprit de qui donc peut-il bien revenir parmi ces speclaleurs, qui sont Vitellius, Hérode, « des montagnards du Liban, douze Thraces. un

Gaulois, deux Germäins, des chasseurs de gazelles, des pâtres de l’Idumée, le sultan de Palmyre et des marins d'Éziongaber ? » - Ces observations de détail ne laissent peut-être pas d'avoir ici leur intérêt. Si l'on essayait en effet de caractériser d'un mot la manière et le talent de M. Flaubert, ce serait peu de lui reconnaître vingt autres qualités; il est avant tout et par-dessus tout . un érudit dans le roman. | Et d'abord il en a, jusqu’à la manie, le goût de l’information précise, de l'expression technique, et il l'a jusque dans les choses les plus insignifiantes : il ne parlera d'art qu'en termes d'atelier comme de chasse qu’en termes de vénerie. Et ce n’est . pas dans le détail seulement, c'est dans l'ensemble qu’il importe ses qualités ét ses défauts d’érudit. Nouvelles, contes ou romans, il les compose comme on ferait un Mémoire : un plan très simple, facile à suivre; peu d'idées générales, ce qu'il en faut pour étayer une démonstration ; peu d’épiso— des, parce qu'il ne faut pas perdre le fil conducteur ; en revanche beaucoup de digressions, parce que les digressions sont l'intérêt, souvent même l’objet d’un vrai Mémoire. Combien sont-ils, en effet, les Mémoires qui se réduisent à tenir la promesse de leur titre? Mais l'interprétation d’un papyrus, ou d'un simple cartouche hiéroglyphique, devient à celui-ci l’occasion de récrire l’histoire d'Égypte; et, de la discussion d’un fragment de poterie, c’est

plaisir de voir celui-là tirer toute une théorie de l'art et de la religion grecque. |

On a de ces surprises en lisant M. Flaubeft.

Au fond, je pense qu’il .ne lui importe pas beaucoup que saint Antoine résiste ou succombe à la tentation, mais il nous aura longuemeñt raconté l'histoire du dieu Crépitus; et, pourvu qu'il nous décrive à loisir le temple de Tanit, en disserlant savamment sur la cosmogonie phénicienne, il ne se soucie guère qu'Hamilcar extermine les mercepaires et que Narr’ Havas épouse Salammbô. C’est qu’il a de l’érudit et de lantiquaire le mépris du présent et le dédain de l’action. Ce sont les choses mortes qui l’attirent comme une énigme, un problème à résoudre, et quand parfois il prend aux choses vivantes un semblant d'intérêt, c'est qu’il y voit la matière de l’histoire et de l'archéologie de l'avenif.

Aussi son style, même quand il se colore, même quand il s'élève, rappelle-t-il toujours cependant la sécheresse d'un document d'archives. L’émotion en ést absente, comme d’ailleurs le drame est absent de ses romans. Il est remarquable que pas un romancier n’use et n’abuse comme lui du discours indirect : « Le Tétrarque était tombé aux genoux du procons sul, chagrin, disait-il, de n'avoir pas connu plus tôt la faveur de sa présence ;… il aurait ordonné:..; Vitellius répondit que le grand Hérode... # Ce n’est plus une entrevue, c’est le compte rendu; c'est la

72 LE ROMAN NATURALISTE sténographie d'une entrevue : procédé d'historien toujours ct manière d’érudit. Bien plus, ct même quand :il traite le roman contemporain, M. Flaubert demeure un érudit.

À vrai dire, un roman comme l'Éducation sentimentale cest en dehors dela critique littéraire. J] n'a de réelle valeur que comme témoignage sur l'époque de notre histoire contemporaine où M. Flaubert a placé son action. Si quelque curieux, dans cent ans, a par hasard l’occasion d'en parcourir quelques pages, il y trouvera tout faits cent tableaux qu'il serait autrement obligé de restituer d'une manière divinatoire, et hasardeuse par suite, en s’aidant de renseignements dont ce serait un travail déjà fastidieux que de faire la critique et de déterminer l'emploi. Qui sait? Le détail aura peutêtre un jour son prix de savoir que, vers 1847, on se déguisaïit en Pritchard. On le retrouvera dans l'Éducation sentimentale.

Il n'est pas jusqu’à Madame Bovary dont le mérite réel ne soit bien moins dans l'intérêt de curiosité que le roman soulève que dans l'abondance et la profusion de renseignements de toute sorte qu'il contient Le tableau est complet. Prenons-le pour £e qu’il est : une peinture des mœurs de province, tournée systématiquement au grotesque : rien n'y manque, ct l'œuvre est achevée. Est-ce une œuvre d'art? est-ce surtout du roman ? je n’oserais en répondre. En tout cas, c'est une œuvre forte, unc

de ces œuvres destinées à vivre comme l'expression d'un temps, d'une génération, de trente années d'histoire ; et je crois que c’est tout ce que l'auteur a voulu.

On l’a dit plusieurs fois, et mieux que nous ne saurions le redire: toutes les Salammbô du monde et les Éducation sentimentale ne prévaudront pas

tre Madame Bovary. Bien mieux : elles vivront

it-être, elles aussi, pour servir de commentaire

d'explication à Madame Bovary. Et, comme on a

s en appendice le compte rendu du procès intenté

zuère à l'auteur (témoignage officiel de l'innocence

son cœur et de la pureté de ses intentions), on y

ttra désormais un Cœur simple, qui dira quelles

jentes études, quelles monographies laborieuses, permis à M. Flaubert de donner ce relief et je intensité de vie aux personnages de Madame

‘ary. Allons! tout est bien qui finit bien!

“., -,s Flaubert n'aura pas à se repentir d’avoir débuté son chef-d'œuvre, — et d’en avoir vécu!

1er juin 1877.

Tout comme il y a des crises politiques ou financières, il y a des crises littéraires. Elles se reconnaissent à ce signe que les écoles se disloquent et que les efforts s’éparpillent. Il n’y a plus de direction commune, les principes chancellent, les bornes des genres se déplacent, le sens même des mots s’altère, on perd jusqu'aux vrais noms des choses :

Mathieu Dombasle est Triptolème, Une chlamyde est un jupor;

et vous entendez parler sérieusement des ennemis littéraires de M. Zola, comme,s’il y suffisait de quelque cent pages marquées au coin du talent, Mais noyées dans le fatras des Rougon-Macquart, el que les inimitiés en littérature fussent tombées à si bas prix !

La littérature d'imagination, dans le siècle où nous sommes, a traversé plusieurs fois de ces crises : en ce moment même, elle en traverse une. Ne nous plaignons pas trop cependant, et n’allons pas d'abord nous Jlamenter comme de l’abomination de la déso- ‘lation de ce qui pourrait un beau matin se trouver être un grand bien. Car, n'est-ce pas précisément au plus fort de ces sortes de érises que, dans tous les sens, à l’aventure peut-être, mais très sincèrement et très laborieusement, on se remet en quête pour explorer une fois de plus le champ du possible? Et s’il arrive souvent qu’on ne découvre rien, n’arrive-t-il pas aussi parfois que l’on rencontre un filon vierge, une imperceptible veine encore inexplorée ? Que faut-il davantage, et n'est-ce pas assez pour justifier la crise? Après tout, ceux-là sculs en auront été les victimes qui n'étaient pas nés assez vigoureux pour y résister.

Cette imperceptible veine, je croirais assez volontiers que le roman contemporain est en train de la découvrir. Je ne parle pas, bien entendu, de l’auteur de Nana : l’auteur de Nana fait orgueilleusement fausse route. L'avenir n’est pas à ce naturalisme grossier qu’il prêche de parole et d'exemple, encore moins à ce prétendu roman expérimental dont il essayait récemment d’ébaucher la théorie’. Ce n'est pas une originalité suffisante que d’étaler au grand

Page 1