Voyez plus haut le chapitre sur le Roman expérimental
y a des maisons, à Paris comme à Plassans, où l’on ne voisine pas, il y en a sans doute, il peut y en avoir où l’on voisine, et M. Zola les a découvertes. Je ne suis pas autrement ému, non plus, de voir des conseillers de cour d'appel, hommes d'âge, hommes posés, hommes sérieux, emmener en partie chez Clarisse Bocquet, leur maîtresse, les jeunes commis en nouveautés : je crois seulement que ce n'est pas l'usage. Et pourquoi m'’étonnerais-je, après tout, de voir des fractions d'agents de change, « semblables à de jeunes dieux indiens », traverser les salons à la course pour se hâter vers les cuisines, et, sans prêter plus d’altention aux demoiselles Josserand, honorer de leurs faveurs alternatives les bonnes à tout faire et les écureuses de vaisselle? Mais j'avoue qu'on ne m'avait point dit que ce fussent leurs habitudes. Ce qui me surprend plutôt, et, si j'étais des admirateurs de M. Zola, ce qui m'’inquièterait davantage, c’est de voir comme tous ses personnages, indistinctement, obéissent à des impulsions mécaniques.
C'est où je reconnais que M. Zola n’observe plus. Son siège est fait. Il sait ce qu'il voulait savoir. Ses romans futurs sont déjà tout tracés : il ne lui reste plus qu'à les écrire. Il doit faire un « roman scientifique », il doit faire un « roman socialiste », il doit faire un « roman militaire ». C’est toujours à M. Paul Alexis que j'emprunte ces renseignements, auxquels je me reprocherais de ne pas ajouter celui-
ci, que, quand M. Zola sera sur le point d'écrire son roman militaire, « il étudiera la vie militaire, telle qu’elle est au risque de passer pour un mauvais patriote». Si M. Paul Alexis a bien compris les paroles du maître, et si je comprends bien à mon tour les paroles de M. Paul Alexis, cela veut dire que M. Zola, quoique ne l'ayant pas étudiée, n’a pas moins des idées sur: la vie militaire, et que ses études ne réussiront pas à l’en faire changer. II n’avaitpas non plus éfudié la bourgeoisie parisienne quand il conçut Pot-Bouille, mais il commença par se faire une certaine idée de la bourgeoisie parisienne, et s'étant mis alors à l'étudier, il n’en changea pas. C'est bien ainsi que je l’entendais. M. Zola n’est pas un homme d'imagination, mais c'est un homme de logique. Il n'invente pas, il n’observe pas davantage : il déduit. « Un tel fait cela. Qu'est-ce qui découle ordinairement d’un fait de ce genre? Cet autre fait. Est-il capable d’intéresser cette personne ? Certainement. Il est donc logique que cette autre personne réagisse de cette manière... Je cherche les conséquences immédiates du plus petit événement, ce qui dérive logiquement naturellement, inèvitablement du caractère et de la situation de mes personnages. » Et c’est inévita-: blement comme cela qu’à mesure que l’on avance dans la suite des déductions et que l'on s'éloigne du point de départ, on s'éloigne d'autant de la nature, de-la réalité, de la vie.
Tant s’en faut, en effet, que le secret de la vie soif, dans la simplicité, qu'au contraire il est dans la complexité mème ; et la logique, pour ainsi dire, est institutrice de sophismes autant que l'imagination est maîtresse d'erreurs. C'est là précisément ce qui rend l'observation si longue, et l’imitation de Ja vie si difficile. [1 n’y a pas de volonté si souverainement maîtresse d'elle-même de qui les combinaisons et les calculs ne soient à chaque instant de la vie contrariés par l’imprévu, comme il n'y a pas de passion, si violente soit-elle, dont le développement logique ne soit à chaque instant dérangé par quelque subite intervention du hasard. Et c'est pourquoi les personnages de M. Zola, logiquement gouvernés par l'espèce de mécanisme intérieur que M. Zola leur a donné, sont moins poétiques assurément, mais non pàs moins faux que les héros du drame romantique.
L'observation ne consiste pas seulement à savoir ouvrir les yeux, comme on le croit à Médan, sur le monde extérieur. C’est même peu de chose, quoi qu’on en pense et quelque mal que l’on s'y donne, que de rendre « vivant et palpable le perpétuel transit d'une grande ligne entre deux gares colossales, avec stations intermédiaires, voie montante et voie descendante ». Mais c’est l’intérieur qu’il faudrait atteindre. Or, je ne défie pas seulement M. Zola, dans ce roman de Po!-Bouille, de me dire en quoi ses Bachelard et ses Duveyrier sont humains ; je le défie de
me de en quoi même ils sont de leur condition, pourquoi l’un est un magistrat et l’autre un commissionnaire, à quels traits on retrouve en eux les hommes de leur profession; ou s’il croit qu’il suffise à nous les caractériser d’avoir mis dans la bouche de Duveyrier quelques phrases bêtement solennelles sur « la nécessité d’opposér une digue à la débauche qui menace de submerger Paris », et de nous avoir montré Bachelard traitant son monde dans « des dîners à trois cents francs par tête, dans lesquels il soutenait noblement l'honneur de la commission française ? » L'intérieur, c’est justement ce qui échappe à M. Zola. S'il n’y a rien de si grossier que sa physiologie, il n’y a rien de si mince que sa psychologie. Cependant, de la conception naturaliste du roman, Ôtez la psychologie, qu’en reste-t-il? Rien.
Cette impuissance d'observer a ses causes, et j'arrive au dernier reproche que l’on doive adresser à M. Zola, celui qui contient, en réalité, tous les autres, et dont nous n'avons fait jusqu'ici que signaler des conséquences.
Si M. Zola manque de goût et d’esprit, comme s’il manque de finesse psychologique, c'est que M. Zola manque de sens moral. Je n’en voudrais pour preuve (à prendre le mot dans son acception ordinaire), que cette scène de Pot-Bouille où les demoiselles Josserand, sous l’œil commandant de leur mère, enivrent leur oncle Bachelard pour lui arracher
une pièce de vingt francs. On s’est récrié, non sans raison, sur vingt autres endroits de Pot- Bouille; si j'avais cependant une scène ignoble à désigner entre toutes, c’est encore celle-ci que j'indiquerais. Mais plutôt que de trainer l’imagination du lecteur sur de semblables pages, il vaut mieux essayer d'élever un peu la question.
Le sens moral, pour nous, c’est proprement lc sens humain, ou, pour parler plus clair, le sens de ce qu’il y a dans l’homme de supérieur à la nature. L'homme fait bien moins partie de la nature qu’il ne s’en sépare et qu’il ne s’en distingue. Et M. Zola lui-même ne peut pas nier qu'il faille qu’un tel sens existe, puisque, s’il n'existait pas, la seule excuse que M. Zola puisse donner de ses excès de plume, — qui est que présenter aux hommes la face la plus hideuse du vice, c’est leur apprendre à le détester, — tomberait, et ne serait plus qu’une mauvaiée plaisanterie. Mais s’il soupçonne, ou s’il suppose, pour l'avoir entendu dire, qu'il existe en effet un tel sens, il n’est que trop certain qu'il ne le possède pas.
Je ne sais quel humoriste a prétendu que, lorsque nous disions d'un homme qu'il est « cruel comme un tigre », ou « têtu comme un âne », « vicieux comme un singe », ou « lascif comme un bouc », c'était l’animal qu’en réalité nous insultions. Le tigre, en effet, ou le singe, ne font que suivre leur nature ; ils ne sont ni vicieux ni cruels; l’un
est singe et l’autre est tigre. Le vice ne consiste pas du tout, comme le croient beaucoup de gens, à poursuivre la satisfaction d'un instinct, mais à chercher la satisfaction de cet instinct aux dépens de quelqu'un ou au détriment de quelque chose. La cruauté n’est un vice qu'autant qu’elle est destructrice de ce sentiment de respect de la vie humaine qui fait le lien social. La débauche n'est un vice que parce qu’elle est destructrice de ce sentiment de respect de soi-même qui fait la dignité de l’individu.
Mais les héros de M. Zola ne sont pas vicieux, ils ne sont qu’en dehors de l'humanité. Leur inconscience d'eux-mêmes, leur placidité dans l’ignominie, leur continuité d’intempérance ou de grossièreté les marquent au signe de la bête. Quiconque est la proie d’une passion sans intermittence ni sursaut, ou seulement l’esclave d’une habitude sans interruption ni réveil, est une brute. Et le romancier manque de sens moral, en même temps que de sens psychologique et de sens littéraire, qui ne le comprend pas. Car c’est le sens moral entendu de la sorte, — c’est le sens moral considéré comme un pouvoir intérieur qu'il s’agit de détruire, — c'est le sens moral envisagé comme un ennemi dont il faut que la passion triomphe pour arriver à ses fins,— c’est le sens moral traité comme un adversaire qui ne peut être vaincu que par la volonté, — qui donne à la représentation
du vice sa valeur esthétique. L’immoralité dans
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l'art, comme on l'entend d'ordinaire, prise du côté de l’objet, c’est-à-dire du côté du modèle et de la nature de J'œuvre, n'est guère pour nous qu'un mot : c'est du côté de l'artiste qu’il faut la prendre, ct mesurer ce qu'il a personnellement de sens moral, c’est-à-dire d'intelligence du rôle de la moralité dans la vie humaine.
Je souhaiterais à M. Zola d'acquérir ce sens qui lui manque. Mais je doute fort qu'il s'en soucie, et je doute bien plus encore, s’en souciât-il, qu'il réussit jamais à l'acquérir. En attendant, c’est bien à ce manque de sens moral que tiennent ce manque de psychologie, comme ce manque de goût et d’esprit, comme ce manque d’indulgence, comme ce manque de finesse qui le caractérisent. Il a, d’ailleurs, — etje n'hésite pas plus à le reconnaitre après qu'avant Pot-Bouille, — la simplicité de l'invention et même quelquefois l'ampleur, il a la force, et quoi qu'on it insinué, je crois qu'il a la foi. Ce sont encore bien des choses. Mais ne craignez-vous pas qu'en cela semblable à tant d’autres, et si l'on regarde en quel temps nous vivons, ce soit surtout à ses défauts qu’il doive ses succès, l’Assommoir ses quatre-vingt-dix-sept, et Nana ses cent seize édi-
tions ?
15 mai 1882