Émile Zola. Notes d'un ami, par M. Paul Alexis
qu’ils appellent l'événement parisien, qui sans doute n'est pas les omnibus versés ou les chiens écrasés, mais bien, et sans tant tourner autour du mot, l’aventure scandaleuse ? Est-il vrai que s'il éclate quelque vilaine affaire, de celles sur qui, comme un tribunal ordonne le huis clos, il serait à souhaiter que la presse entière fit le silence, les courriéristes, au contraire, s’empressent de lui donner d’un bout de la France à l’autre tout le retentissement qu’elle puisse avoir ? Est-il vrai que s’il s'élève quelque lamentable ou honteux procès, les chroniqueurs, à leur tour, s’en emparent comme d’un thème pour leurs variations, et que s'il se rencontre dans l'espèce quelque détail particulièrement inconvenant, ce soit celui-là qu’ils soulignent, qu’ils détachent, qu’ils ramènent avec une insistance qui, précisément, est le fin de leur art? Qu'ils se révoltent donc tous ensemble contre Pot-Bouille, et puisse enfin leur public se dégoûter un jour avec eux de cette sorte de littérature! c’est bien. Mais qu'ils commencent par confesser qu'euxmêmes ne sout pas tout à fait innocents de ce qu’ils reprochent à M. Zola ! ce sera mieux.
L'action d’un écrivain sur son temps n’est jamais égale à la réaction de son temps sur l'écrivain. Ce sont de certains journaux qui, lentement, mais sûrement, depuis quelques années, ont créé l’atmosphère factice où se meut l'imagination de M. Zola, comme ils ont insensiblement constitué le milieu où nous
avons vu réussir des romans tels que l’Assommoir et tels que Nana. L'une des prétentions de M. Zola que l’on trouve le plus exorbitante, c’est quand il se pose en moraliste et censeur des vices de son temps. On a cent fois raison. Mais si c’est, comme on le prétend, remplir un devoir qu'étaler tout au long, dans les colonnes d’un journal, le compte rendu de tel procès d'assises que je ne veux pas autrement désigner, pourquoi donc M. Zola, quand il nous introduit à son tour dans les secrets du ménage Campardon, ferait-il autre chose que s'acquitter, aussi lui, d’une mission ?
Il semble, en vérité, que l’on ignore par quelle accoutumance inconsciente, insensible, des yeux et de l'oreille, par quelle corruption de l'imagination, ‘ par quelle contagion, enfin, de l'exemple, successive mais infaillible, le goût public en arrive à ne plus s’effaroucher seulement du plus grossier cynisme et de la pire obscénité. Mais il faut rendre à chacun ce qui lui appartient. Quoi que l’on dise de Pot-Bouille, nous y souscrivons, et nous pouvons peut-être nous vanter de n'avoir pas attendu Pot-Bouille pour le dire; mais que l’on fasse de M. Zola maintenant une espèce de bouc émissaire, ce n'est, pour quiconque y voudra réfléchir, ni généreux, ni loyal, ni juste. |
Le roman naturaliste, en général, et les romans de M. Zola, plus particulièrement, ont profité de cette fâcheuse évolution du goût public; je crois
que l'on peut dire, non pas pour leur excuse, mais pour la confusion du public, qu'ils ne l’ont assurément ni déterminée, ni provoquée.
Je conviens d’ailleurs qu’à l’inconvenance du fond M. Zola, par surcroît, s'applique à joindre la grossièreté de la forme. Encore bien qu'il ne soit pas du tout vrai que ce qui est obscène ou libertin au fond cesse de l'être parce qu’il est enveloppé d'une forme gracieuse ou spirituelle, j’aime donc pourtant à croire que cette grossièreté de la forme est la grande et bonne raison du soulèvement de l'opinion contre Pot-Bouille. On peut dire, en effet, que l'Assommoir était un roman de mœurs populaires ou, plus exactement, populacières, et qu'après tout, le langage qui s’y parlait, nous en avions de ci, de là, du côté de La Villette ou du boulevard des Gobelins, entendu les mots bourdonner à notre oreille. Il y avait d’ailleurs accord de la forme et du fond ; et la brutalité des procédés y convenait très étroitement à la vulgarité des mœurs. Que ce fût là fidèlement le peuple, et que M. Zola nous eût donné la physionomie vraie de l'ouvrier parisien, on en pouvait discuter, mais enfin on eût dit quelque chose de vivant, et il y avait tout au moins des apparences de nature et de réalité. L'action se déroulait dans un milieu que l'écrivain, ou le peintre, ” avait l’air de connaître : et c'était quelqu'un que Coupeau, et c'était quelqu'un que Gervaise.
Toute la question, mais une question capitale, d'où
dépendait l’estime à faire de la vraie valeur de M. Zola, n’était que de savoir ce qu’il adviendrait de ces semblants de talent quand M. Zola changerait de milieu. Il en est advenu Pot-Bouille, et c'est presque assez dire. La discordance a éclaté. Nous avons compris ce que signifiaient ces grossièretés : inutiles et, si l'on veut bien me permettre une fois la seule expression qui convienne, ces ignobles coups de gueule de l’Assommoir et de Nana. Ce M. Zola est moins naïf que ne le croit M. Paul Alexis. Il savait bien ce qu'il faisait; et que s’il criait si fort c'était faute de pouvoir dire juste ! Le contrôle, ici, nous était facile. Si nous n'avons pas tous connu des Campardon et des Bachelard, des Josserand et des Duveyrier, nous avons tous rencontré des magistrats et des architectes, des négociants et des caissiers, leurs analogues, sinon tout à fait leurs pareils. Je ne me suis point enquis comme ils vivaient derrière leurs « belles portes d'acajou luisant, » mais, quand ils ouvraient la bouche, j'ose bien me porter garant qu'ils ne parlaient point la langue tout à tour prud’hommesque et cynique de M. Zola.
Et la maladresse est aussi lourde qu'il se puisse : car, dans une société comme la nôtre, où presque toutes les conditions sont comme confondues sous l'uniformité de l'apparence extérieure, s’il y a quelque chose qui mette une différence entre les hommes, c'est le langage précisément, et la façon
diverse de traduire les mêmes- pensées. L'accent seul que l’on donne aux banalités de la conversation courante est une déclaration de l’état des personnes, mais les mots, à plus forte raison, et la manière de les associer, qui révèlent l’éducation, les habitudes, le milieu. Lorsque les vaudevillistes veulent obtenir un effet certain de gros rire, ils font parler les duchesses du Palais-Royal comme des cuisinières, et les valets de chambre des Variétés comme des ambassadeurs. Faire parler les mères de famille et les agents de change de Pot- Bouille, — et c'est ce que fait M. Zola, — comme parlaient les zingueurs et les blanchisseuses de /’Assommoir, c'est donc faire la caricature du bourgeois, ce n’est pas en faire le portrait.
Encore y a-t-il des caricatures qui ne sont que l’exagération de la vérité même; — les caricatures de M. Zola, tout à fait prodigieuses, en sont propre ment la contradiction.
Ce que l’auteur de Pot-Bouille ne voit pas, ou ce qu'il fait comme s’il ne le voyait pas, c'est que le fond même et. en quelque sorte, le principe intérieur de notre bourgeoisie française, et à Paris comme en province, est le besoin de la considération. Si l’on ne se respecte pas soi-même, on fait, on agit, on parle comme si l’on se respectait. La décence du langage, le choix prétentieux des termes, la respectabilité de la phrase, poussée jusqu’à la solennité ridicule de M. Prudhomme, voilà le propre du bourgeois, et le
signe où les Philistins, comme on disait jadis, se reconnaissent entre eux. C’est aussi pourquoi l’hypocrisie, par-dessus tous les autres vices, est le vrai vice des bourgeoïisies, en Angleterre comme en France, le vice de Tartuffe et de M. Pecksniff. Le grand seigneur ne se donne pas la peine de cacher ses vices ; ils lui sont un signe de race, et, souvent même, autant de moyens de séduction : ce que la vertueuse Clarisse aime en son Lovelace, qu'est-ce autre chose que le plus brillant des roués? Un ouvrier se garderait de dissimuler les siens; ils lui sont l'affirmation de son indépendance, et qu'il a le droit de se gouverner comme il veut : lorsque Coupeau s’absinthe, il se prouve à lui-même qu’il n’a pas peur de Gervaise. Mais le hourgeois a besoin de l'estime et de la déférence du bourgeois. Les autres sont capables, ou même coutumiers, d’en dire plus qu’ils n’en font; celui-ci, sa pente habituelle est d'en faire plus qu’il n’en dit.
C'est ce qui achève de me rendre ici le procédé de M. Zola tout à fait incompréhensible. Car on ne va pas plus aveuglément à l'encontre du but que l’on se proposait. Ce qu'il voulait nous montrer dans Pot-Bouille, etj'emprunte fidèlement les expressions de M. Paul Alexis, c'était « le potau-feu bourgeois, le train-train du foyer, la cuisine de tous les jours, cuisine terriblement louche et menteuse sous son apparente bonhomie, » tout ce qui se passe enfin dans ces maisons d'aspect
décent et respectable qui sont, à ce qu’il paraît, les repaires de la bourgeoisie parisienne. Mais au moins fallait-il qu'il y mit des bourgeois, dont le Jangage et l’action fussent bourgeois, bourgeoisie les mœurs et bourgeoises les manières, au lieu que, justement, tous ces Bachelard et tous ces Campardon, tous ces Mouret et tous ces Trublot, tous ces Duveyrier et tous ces Gueulin n’ont rien de si remarquable que le parfait cynisme avec lequel ils sont ce qu'ils sont ; — et rien au monde n'est moins bourgeois.
Je le regrette d'autant plus vivement que, peutêtre, en reprenant dans Pot-Bouille l’une des idées qui lui sont évidemment chères, peut-être M. Zola tenait-il un beau roman.
L’irréconciliable ennemi du naturalisme, c’est le romantisme, et parmi les sujets favoris du romantisme, s’il en est un contre qui le naturalisme ne se lasse pas de renouveler l'assaut, c'est la glorification de l’adultère. Et nous aussi, comme si nous étions un simple naturaliste, nous en avons assez de ce mari toujours bête et brutal, de cette femme toujours incomprise et victime, de cet amant toujours noble et beau, nous en avons assez, et jusque par-dessus la tête ! C'est le mensonge; la vérité est ailleurs ; et nullement poétique. Elle est dans l’abdication du respect et de la dignité de soimême ; elle est dans ces compromissions humiliantes : les valets dont il faut payer les insolentes complaisances et subir les familiarités ironiques, les
rencontres furtives, au loin, dans quelque coin . écarté de Paris, dans une chambre banale d’auberge, les rendez-vous donnés, repris, de nouveau conve-nus, et manqués, sous la perpétuelle menace de la surprise ; elle est dans la catastrophe finale et le dénoûment prévu, toujours et partout ridicule, même quand il tourne au tragique. Voilà le roman que je voudrais lire, et voilà ls roman que l’auteur de Pot-Bouille n’a pas su attraper. C’est qu’une plume telle que la sienne, d'où les gros mots coulent naturellemeñt, et comme sans qu’il y pense, ne pouvait attraper un sujet, où, d'autant que la réalité est plus crue, il faudrait que la plume fût plus délicate et plus chaste. C'est à ceux qui veulent moraliser qu'on ne pardonne pas d'employer les mots qui éveillent trop vivement les idées de ce qu'ils veulent proscrire. Et parmi beaucoup d’autres lois de son art, c'en est une que je doute, pour plus d’une raison, que M. Zola comprenne.
C'est comme encore, dans ce même Pot-Bouille, quand il a voulu nous montrer quelques-unes de ces vilenies que l'argent fait commettre. Il s’y prend de telle manière, il met de tels mots dans la bouche de ses personnages, il leur prête enfin de telles façons qu’il est permis de croire que, dans une société de fripons partageant entre soi les dépouilles d’une dupe, on n’agirait, en vérité, ni ne parleraïit autrement. Dans la caverne où Gil Blas, né laquais cependant, fit sa seconde expérience des
réalilés de la vie, le capitaine Rolando, qui ne màche pourtant pas ses mots, n'eût pas osé se servir du vocabulaire de M. Zola. Comme je me garderais bien de donner à personne le conseil de lire Pot- Bouille, je suis fort empêché de renvoyer au volume. Mais si j'accorde volontiers qu'il n’y a rien de moins bourgeois que le désintéressement, peu de chose aussi sont moins bourgeoises que l'improbité positive, et l’indélicatesse consciente d'elle-même. L'argent, qui est le tout du bourgeois, parce qu’en effet, où manque la naissance et où fait défaut le mérite personnel, il est le solide fondement de la considération, fait commettre plus de vilenies peut-être au bourgeois qu à tout autre homme. Mais presque jamais le bourgeois n’a claire conscience de les commettre, et bien pourvu qu'il est de toute sorte de sophismes qui lui cachent la vue de ses véritables motifs, il n’a garde, comme le croit M. Zola, d’arborer ses principes au vent, et de s’en faire un panache.
Nous en revenons toujours à la même conclusion. Toutes les intentions de M. Zola, bonnes ou mauvaises, louables ou condamnables, sont gâtées par le vice de l’exécution. Ainsi, — quand il faisait campagne dans les journaux, lui arrivait-il quelquefois, assez souvent même, de commencer bien, mais tout à coup on le voyait qui tournait court, et, pour pe pas savoir qu’une idée fausse est presque toujours extrêmement voisine d’une idée juste, il finissait
régulièrement aussi mal qu'il avait bien commencé.
Empressons-nous d'ajouter, car on a pu voir si nous voudrions livrer l’art aux virluoses de la phrase, que les vices de l'exécution, dans la plupart des cas, procèdent, pour peu qu'on y regarde assez près, d'un vice d'organisation.
Quiconque manque par telle ou telle partie du métier, c’est assurément, au point où en est maintenant arrivé M. Zola, qu’il manque de ce qu'il faudrait pour acquérir le métier. Quand un peintre manque par le coloris, la chance est pour qu'il ne possède pas l’œil d’un coloriste, comme quand il manque par le dessin, il se peut sans doute qu'à force de patience et de temps il apprenne à dessiner, mais il est infiniment plus probable, et d’abord, qu'il n’a pas le sens de la ligne. J'attaque ici l’auteur de Pot-Bouille et de Nana sur les vices de son exécution ; c'est plus avant qu’il faut pousser ; et jusqu'aux lacunes de son intelligence. On ne tarde pas alors à lui découvrir trois ou quatre défauts, des plus graves, et de ceux à qui, quand bien même son obstination consentirait un jour à chercher un remède, il est probable qu’il ne le trouvera pas.
Il manque de goût et d'esprit tout d’abord, et ce manque-là ne se répare guère. Manquer de goût, c’est ne pas sentir qu’en toute chose, de quelque matière que l’on traite et dans quelque intention que l’on écrive, il est un point à ne pas dépasser. Ai- : je besoin de montrer, si la définition, comme je
crois, est conforme à ce que l’on entend d'ordinaire sous ce mot, d’ailleurs si discuté, qu’il est peu d’écrivains à qui l'application en convienne mieux qu’à M. Zola? Mais manquer d'esprit, c’est satisfaire ses rancunes ou défendre ses théories littéraires à la façon de M. Zola. Ainsi, quand il fait du Jocelyn de Lamartine l'instrument de la perversion des cuisinières, ou quand il le met aux mains de Madame Josserand, vomissant contre ses filles et contre son mari des injures telles que l’auteur de l’Assommoir était seul capable de les trouver. Ainsi encore, quand il fait de l’André de George Sand l’entremetteur, — je ne puis vraiment dire des amours, car ce serait trop abaisser le mot, — mais du contact d’Octave Mouret avec Mr: Pichon, sa voisine. On n'intervient pas comme cela de sa personne dans un récit dont la grande prétention est d'être impersonnel. Et lorsque l'on n’aime pas Lamartine (ce que je conçois quand on est l’auteur des Vers inédits que nous a révélés M. Paul Alexis, le biographe décidément attitré du grand homme de Médan), comme si l’on n’aime pas George Sand (ce qui serait difficile, en effet, quand on est l’auteur de Pot-Bouille), du moins n’associet-on pas leurs œuvres aux descriptions où M. Zola les mêle, ni n’essaie-t-on de salir leur nom en pareilles circonstances. Je n’insisterai pas davantage. On peut manquer d'esprit et de goût, n'avoir pas plus d’égards à la patience du lecteur qu'aux convenances littéraires, ne savoir enfin ni se borner ni se
retenir, et faire cependant de bon roïnan naturaliste.
Au moins y faut-il de l’observation; et, — comme nous avons eu déjà l’occasion d’en faire la remarque à propos de Nana !, — les qualités de l’observateur vont, de roman en roman, s’affaiblissant chez M. Zola. Sans doute qu'ayant maintenant l'expériènce qu'il a du monde et de la vie, la science des choses et la connaissance des hommes, il n’a plus que faire d'observer. |
Le chicanerai-je pourtant sur les détails ? Quelqu’un s'étant avisé le premier de s'égayer aux dépens de cette maison de la rue de Choiseul, ou plutôt de cette espèce de caravansérail, dont tous les locataires se connaissent et vorsinent, tout le monde a suivi le signal une fois donné, comme de juste, et l'immeuble de Pot-Bouille, avec ses faux marbres et ses zincs dorés, est devenu déjà quasi célèbre. N’at-on pas peut-être oublié qu’il y avait un locataire au moins qui vivait à l’écart des autreset représentait lui seul, parmi tous ces bourgeois corrompus, l'honneur, Ja probité, la vertu même? C’est le locataire du second, heureux père, heureux époux: il fait du roman naturaliste. Mais, outre qu’on ne peut pas disputer à M. Zola, tout naturaliste qu'il soit, le droit d'employer ce moyen, — puisqu'il n’en a pas pu trouver un meïlleur, pour concentrer et composer son action, — sil