Voy. le chapitre précédent s'ar les Petits naturalistes
manifester, ne raisonnant d'ailleurs jamais avec euxmêmes, traversent le roman avec l'allure raide et uniforme, les tics mécaniques et les gestes anguleux d'un fantoche ; et le comique naît, irrésistible et énorme, du contraste même entre les situations violentes où le romancier les jette, et l'immobilité de leur physionomie ou la gaucherie de leurs mouvements. C'est bien ainsi que, dans le vaudeville, un effet toujours sûr, — comme on dit en style de théâtre, — c'est de mettre une phrase dans la bouche d'un personnage : « Tais-toi, t'a commis une faute, » ou « Mon gendre, tout est rompu ; » et de la lui faire obstinément redire, pendant trois ou cinq actes, qu'elle soit d'ailleurs ou non en situation, et surtout quand elle n'y est pas. Dans ce genre de comique inférieur, et même un peu grossier, je conviens que M. Zola est depuis longtemps sans rival. Gomme dans V Assommoir le fameux couple Boche, comme dans Pot- Bouille l'oncle Josserand et l'inénarrable Trublot, la Terre est pleine de Fouan et de Buteau, deDelhomme et de Macqueron, d'Hilaire et de Palmyre, qui, n'ayant qu'une idée, n'ont aussi qu'une façon de la traduire, comme les Krampach et les Nonancourt du vaudeville classique.
Il y a d'ailleurs des différences , et ces deux-ci parmi beaucoup d'autres : la première, qu'au lieu d'être simplement dépourvus de sens, les refrains des personnages de M. Zola sont orduriers ou blasphématoires; et la seconde, que nos vaudevillistes, assez contents de nous avoir fait rire, n'ont pas cru nous donner, dans
Le plus heureux des trois ou dans le Chapeau de paille d'Italie : « l'histoire naturelle et sociale » de leur temps. M. Zola, lui, n'est jamais si plaisant que quand il se prend le plus au sérieux.
Mais, si son procédé ne laisse pas d'avoir quelques inconvénients, on en voit peut-êlre le grand avantage. Les mêmes mannequins peuvent toujours servir; et, de « bourgeois » qu'ils étaient dans Pot-Bouille, ou de « mineurs » dans Germinal, les transformer en « paysans » dans la Terre, ce n'est qu'une redingote à changer en une blouse, un nom propre en un autre, et aussi le titre du roman. Quand donc M. Zola nous donnera ces romans, sur « l'Armée » et sur « les Chemins de fer », voie montante et descendante, qui doivent compléter, je crois, l'épopée des Rougon-Macquart, tenons-nous pour assurés d'y retrouver les mêmes personnages. Cela sentira seulement la caserne au lieu de la ferme, le fumier de cheval au lieu du fumier de vache, ou l'odeur de fumée, d'huile et de graisse à graisser au lieu de l'odeur des blés murs et du foin nouveau ; mais il s'y passera les mêmes choses, entre deux trains, sous le hangar aux marchandises ou dans un coin de la lampisterie, qu'ici entre deux coups de faulx, derrière une meule de foin f. Comme on connaît d'ailleurs les principes de M. Zola, comme il est entendu par avance que ses romans devront manquer de tout intérêt romanesque, et comme son
1. Ai-je tort d'estimer que, depuis lors, la Bête humaine et la Débâcle m'ont donné pleinement raison?
« dossier » militaire ou administratif sera sans doute aussi riche de documents que son « dossier » agricole, on voit que la lâche ne lui sera pas non plus très difficile. Feu Ponson du Terrail était plus scrupuleux : il tuait au moins de temps en temps Baccarat et Rocambole, et, pour les ressusciter, il attendait que les abonnés du Petit Journal ou de la Pairie les lui eussent redemandés.
Celte pauvreté de l'observation dans les romans de M. Zola n'est qu'une juste conséquence du dédain qu'il a toujours professé pour la psychologie. J*aimerais autant qu'un expéditionnaire affichât le mépris de l'orthographe et de la calligraphie, c'est-à-dire des instruments mêmes du métier qui le fait vivre ! Qu'un roman puisse à la rigueur se passer d'aventures et d'intrigue; de composition et de style, de grammaire et d'esprit, on le conçoit encore, et il y en a des exemples; mais ce que l'on n'a jamais vu, c'est un roman sans psychologie. Rien n'est simple ici-bas, et moins que toute chose, — non pas même pour les autres, mais pour nous, — l'exacte connaissance de la diversité de nos mobiles secrets sous l'apparente ressemblance des actes. C'est toute la psychologie. Otez-la du roman : la substance en périt, s'en dissipe, s'en évapore; il ne demeure plus qu'un squelette ou une carcasse, une aventure sans cause, un fait divers sans intérêt, parce que nous n'en voyons ni les commencements ni les suites. Ah! qu'il a fait de mal à ceux qui ne l'ont pas compris, mais qui ne i'ont pas moins prétendu suivre, le maître qui a dit
au îrefois : « Si Shakspeare avait fait une psychologie, il aurait dit, avec Fsquirol : L'homme est une machine nerveuse gouvernée par un tempérament, disposée aux hallucinations, emportée par des passions sans frein!... » Et que ne doit-il pas souffrir, s'il le lit, de se voir ainsi travesti par M. Zola : « Hein? étudier l'homme tel qu'il est, non plus leur pantin métaphysique, mais l'homme physique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes... N'est-ce pas une farce que cette étude continue et exclusive de la fonction du cerveau? Faites donc penser un cerveau tout seul, voyez donc ce que devient la noblesse du cerveau quand le ventre est malade? » Las! quel style et quel raisonnement! Qui a souffert plus que Pascal, et quel cerveau « plus noble » M. Zola connaît-il? Mais, en revanche, aussi, quelle heureuse définition de M. Zola par lui-même, et de son naturalisme : à l'étude « exclusive et continue » des fonctions du cerveau, l'auteur de Pot-Bouille et de la Terre a substitué l'étude non moins exclusive et continue des fonctions du ventre. C'est toute une part de son roman, la plus considérable, et dont il est évident qu'il fait lui-même le plus grand cas, mais sur laquelle on me pardonnera de ne point insister. Manger, boire, et le reste, il ne se passe guère autre chose dans les quatre-vingt-quinze feuilletons que j'ai lus de la Terre; et « le reste » surtout, en remplit des colonnes entières. Si le souvenir de Restif, dont je parlais tout à l'heure, troublait encore les nuits de l'auteur de Pot- Bouille, l'auteur de la Terre peut
maintenant dormir tranquille : il a surpassé son modèle. Je veux bien croire, — et la preuve que je le crois, c'est que je parle encore de M. Zola, — je veux donc bien croire qu'il ne spécule point lui-même sur le mal que l'on dira de son roman ; que les gravelures et les obscénités dont il l'a semé, c'est par scrupule d'observateur et conscience d'artiste; et que, s'il nous promène aussi complaisamment parmi de si sales images, ce sont toujours les excès de Y idéalisme qui continuent de l'y obliger. Mais puisqu'il sait compter, je voudrais qu'il fit une observation : c'est que ses romans se vendent d'autant mieux qu'ils sont plus obscènes ou qu'ils sont plus grossiers. M une Page d'amour, ni Au bon» heur des Dames n'ont pu dépasser de beaucoup le cinquantième mille; et assurément ce ne sont point des romans « chastes », et les fonctions du ventre y tiennent assez de place, et la grossièreté de langage dont M. Zola s'est fait une seconde nature s'y étale encore assez abondamment ; mais ce sont enfin des romans presque lisibles. Au contraire, Pot-Bouille a passé le soixante-cinquième mille, V Assommoir le cent onzième, Xana le cent quarante-neuvième; et de tous les romans de M. Zola, ce sont justement les plus graveleux, ou du moins ce l'étaient, avant que la Terre eût paru. Je souhaite sincèrement à M. Zola que l'éclatant insuccès de la Terre démente la leçon qu'il aurait dû lui-même tirer depuis longtemps du seul rapprochement de ces chiffres; — et je suis persuadé qu'il le souhaite avec nous.
Ce qui n'est enfin ni moins grave que le reste, ni d'ailleurs moins faux, dans la Terre, c'est en effet la grossièreté du langage. M. Zola, qui n'en connaît le sens que tout juste, n'a évidemment jamais connu la valeur ni le pouvoir des mots. S'il écrivait pour les ouvriers, on le lui passerait encore; mais il écrit pour les bourgeois; et s'il croit qu'un ignoble blasphème ou une sale injure aient la même signification pour le bourgeois, qui les lit imprimés dans un livre, que pour le paysan ou l'ouvrier qui les profère presque sans le savoir, et comme il avale un verre de vin ou une bolée de cidre, je l'assure qu'un « écrivain » et un « naturaliste » ne sauraient se tromper davantage.
Je ne dirai point là-dessus qu'aux faubourgs et dans les campagnes, il y a des termes d'ignominie qui s'échangent de bonne amitié et presque comme des caresses! Mais un gros mot, dans la bouche d'un homme du peuple, n'en dit pas plus qu'un mot beaucoup moins gros dans celle d'un bourgeois. Le « tonnerre de Dieu » d'un charretier, — si l'on me permet de donner un exemple, — est à peu près l'équivalent du sacrebleu d'un petit bourgeois ; et devers Belleville ou Montmartre, on dit d'un ami qu'il est f.... avec le même sentiment de commisération que l'on dit en un autre endroit « qu'il n'en réchappera pas ». Et c'est bien plus qu'une distinction de rhétorique, c'est une nuance de psychologie, si l'on considère, après le pouvoir propre, la valeur relative des mots. Car, ces jurons ou ces blasphèmes, si l'homme du peuple les profère
avec cette regrettable facilité, c'est qu'ils ne sont pour lui qu'un signe ou qu'une traducti n habituelle de ses émotions. Mais chez nous, ils éveillent, aussitôt qu'entendus, toute une série d'images bien autrement déplaisantes qu'eux-mêmes; ils nous transportent avec eux dans leur milieu d'origine, qui n'est pas d'ordinaire le milieu même où on les emploie couramment ; ils associent enfin les sentiments qu'ils sont censés traduire à des sentiments souvent très éloignés de ceux du personnage que le romancier fait parler. De telle sorte que, même faisant ce qu'ils font, les paysans de M. Zola seraient encore faux pour la manière dont ils le font. D'autant qu'ils parleraient un" langage plus conforme à la réalité, ils paraîtraient d'autant moins réels et moins vrais, puisque c'est eux, et non point leur incapacité de s'analyser eux-mêmes qu'il s'agit de nous montrer. Et ils ne seraient enfin tout à fait ressemblants, à leurs propres yeux comme aux nôtres, que s'ils exprimaient des sentiments ou des idées à eux dans la langue du commun et de l'honnête usage.
Où est cependant, en tout cela, le naturalisme? et, ne se rencontrant pas plus dans le langage, comme l'on voit, que dans les mœurs et dans les caractères, où est la vérité?
Car je ne pense pas que M. Zola Tait cru mettre au mo ns dans ces plaisanteries où, s'exerçant pour la première fois, il est du premier coup passé maître, et qui sont sans doute, elles aussi, une étude des « fonctions du ventre », mais surtout, et de son aveu même, un «élé-
ment comique » ajouté à tant d'autres. On n'ignore pas qu'en effet, après ou avec les plaisanteries sur les maris malheureux, il n'y en a pas de plus populaires, je veux dire de plus universellement appréciées, dans le pays de Rabelais et de M. Armand Silvestre. C'est ce que M. Francisque Sarcey nous rappelait l'autre jour; et, combien il avait raison, c'est ce que les journaux nous prouvaient à l'envi l'un de l'autre, à commencer par le Figaro ! On ne se serait pas indigné de la sorte, si l'on ne s'était tlatté, avec les affaires de son indignation de faire aussi celles de son esprit, et par surcroît la joie de ses lecteurs. Ou plutôt, et depuis un mois qu'on s"y complaît, on n'aurait pas ainsi remué ceite matière, si l'on en ressentait une telle et si vive indignation. Pour flatter un goût naturel à la race, M. Zola, profitant de la liberté de la campagne, n'a donc fait ici qu'imiter les modèles, avec l'ambition d'en devenir un lui-même à son tour. Ayant renouvelé d'abord les moyens de la pornographie, il a pensé que le temps était venu, dans le programme de son art démocratique et social, de renouveler aussi les moyens de la scatologie. Et il a bien quelque droit de s'étonner, ou de s'irriter même, qu'en lui reprochant ses effets on les lui dérobe; mais les naturalistes ont aussi celui de s'en plaindre; et qu'en introduisant dans la Terre cet élément comique, il ait achevé de les compromettre, — s'il assurait d'ailleurs, auprès de nos rabelaisiens, le succès de son roman.
C'est dommage! et pour nous, qui n'avions guère mieux attendu de M. Zola, de ses exemples, de ce
qu'il prétendait lui-môme nous faire admirer dans ses romans, nous avions toutefois espéré d'autres suites et de plus heureux résultats des combats qu'il a livrés. Il nous avait semblé qu'au lieu de se servir de la nature, comme nos romantiques, pour la défigurer, peut-être serait-on tenté de l'imiter de plus près, de l'étudier plus consciencieusement, avec plus d'amour et de naïveté, de l'exprimer enfin plus fidèlement; et ainsi qu'on pourrait rendre à l'art, avec son véritable objet, son inépuisable matière. On l'a bien fait en peinture, où les choses ne se sont gâtées que justement du jour où les imitateurs de M. Zola s'y sont mis! Dans la poésie, maintenant que l'on disposait d'un instrument plus souple, nous avions donc espéré que l'on voudrait imiter et serrer de plus près l'exact contour de la réalité. Nous avions cru qu'au théâtre, on pourrait se débarrasser des conventions inutiles, pour n'en respecter que les nécessaires, qui ne sont pas plus de deux ou trois. Et, dans le roman, nous avions cru que la vie contemporaine était assez complexe, assez curieuse à étudier pour que l'imitation en pût suffire à plus d'un chef-d'œuvre. Mais, autant en devait emporter le vent !
Le tempérament du chef de l'école a été plus fort que ses conseils. Tout en continuant d'ailleurs de défendre violemment ses doctrines, injurieusement même au besoin, M. Zola, — dont je ne reconnais, pour moi, que le premier roman : la Fortune des Bougon, où il y ait quelque ombre de naturalisme, — enfermait soi-
gneusement ses règles sous six clés, comme l'autre, quand il ajoutait un nouveau tome à l'histoire de ses Rougon-Macquart. Plus il prêchait le naturalisme, plus il retournait au romantisme, d'où il était sorti, d'ailleurs, et dans lequel il finira. Mais, en attendant, les jeunes gens l'imitaient; ils essayaient surtout d'imiter son succès; et tous ensemble ils achevaient de tuer sous eux le naturalisme. Aujourd'hui, le naturalisme n'a tenu presque aucune des promesses qu'il nous avait faites; mais M. Zola, lui, a réalisé, l'une après l'autre, toutes les craintes qu'il nous inspirait; et comme il a eu l'art de lier la cause du naturalisme à celle de ces romans, c'est le naturalisme qui paiera pour M. Zola!
L'unique excuse de M. Zola, — car, pour le faire observer en passant, ce n'en est jamais une que d'avoir suivi, comme l'on dit, son tempérament, et le mieux, en tout cas, est toujours de commencer par y résister — c'est qu'on l'a poussé de toutes parts dans la voie de ses pires défauts. Et il peut plaire à quelques-uns de l'oublier aujourd'hui, mais il nous plaît, à nous, de le leur rappeler. Si ses admirateurs n'ont peut-être pas réussi à faire encore de lui le « grand romancier » qu'il croit être, c'est bien eux qui ont fait de M. Zola le romancier qu'il est. Pour trouver la Terre ce qu'elle est : une rapsodie détestable, il ne fallait pas commencer par louer dans Germinal, dans Pot-Bouille, dans Nana, ni dans V Assommoir les défauts naissants dont la Terre n'est après tout que le monstrueux épanouissement. Mais quiconque en ce temps-là se permettait d'y voir et d'y
reprendre cetlc môme grossièreté de langage, ou cette même insuffisance et banalité de l'observation, ou ce même manque entin de sens moral, dont il semble que tout le monde s'aperçoive aujourd'hui, celui-là se faisait, en moins de vingt-quatre heures, une solide réputation d'étroitesse et de timidité d'esprit. Eux, au contraire, ils avaient le respect de l'art et de la liberté, libres euxm-mes, francs et dégagés des préjugés d'un bourgeois censitaire, ces chroniqueurs et ces feuilletonistes qui savaient, comme ils disaient, reconnaître et louer le talent, sous quelque aspect et de quelque manière qu'il se manifestât, ou dans quelque fâcheuse aventure qu'il se risquât, pour éprouver sa force et pour étonner la province! Ainsi sommes-nous faits en France, toujours courtisans du succès, et non moins empressés d'oublier, quand l'heure de l'expiation est venue, pour quelle part nous y avons autrefois contribué. Combien se déchaînent aujourd'hui contre la Terre, qui, hier encore, admiraient Germinal; et combien se hâteront de retourner à M. Zola, si demain la Terre passe en nombre de mille Pot-Bouille, l'Assommoir et Nanal
C'est ici la part du public, après celle des journaux. Car, si quelque chose est plus grave encore que tout ce quïl peut y avoir d'énormités ou d'obscénités dans la Terre, c'est qu'il se trouve un public pour les lire; et, il se trouvera. Pis que cela : de pareils livres ne sont possibles qu'avec la complicité du public, et, sans elle, pour infatué qu'il fût de son talent, ou de ce que l'on appelle autour de lui de ce nom, un romancier ne les
écrirait pas. Que si là-dessus M. Zola, comme il en a bien l'air, croyait peut-être qu'il n'y a rien de plus dans la Terre, que ni les mots n'y sont plus gros, ni les choses plus énormes que dans ses précédents romans, j'ose bien l'assurer qu'il se trompe, mais il ne se trompe, assurément aussi, que d'une nuance ou d'un degré. Quelqu'un lui reprochait l'autre jour d'avoir manque de patriotisme en calomniant le paysan; mais, sans parler de ce qu'il y a de puéril et d'inopportun à mêler le patriotisme dans ces sortes de questions, avait-il donc moins calomnié, ou d'une autre manière, le bourgeois dans Pot-Bouille, et l'ouvrier dans V 'Assommoir? Un autre lui reprochait, en nous décrivant un accouchement dans la Terre — en quels termes, je n'en veux rien dire! — d'avoir essayé d'y salir jusqu'à la maternité; mais dans Pot-Bouille, il y a déjà des années, M. Zola n'avait-il point commencé? Quant à ceux qui ne lui reprochent que ses obscénités, il faut vraiment qu'ils aient oublié dans quel temps ils vivent, et les autres romans qu'ils lisent, et à quelle sorte d'histoires, sur leurs vieux jours, ils s'acharnent encore eux-mêmes. La Terre, du moins, aura-t-elle peut-être cette utilité de leur ouvrir les yeux? En retirant sa faveur et son admiration à l'auteur des Rougon-Macquart, le public les retirera-t-il à tant d'autres qui ne réussissent qu'aux mêmes conditions, par les mêmes moyens, et avec un peu plus d'habileté seulement que M. Zola? Et comprendra-t-on enfin que si l'on ne le fait pas, M. Zola, qui comptera toujours sur les mêmes lecteurs, pour se
les attacher encore davantage, ne se souciera dans un prochain roman que de faire plus fort que lui-même? C'est ce que je souhaite à mes contemporains, aisément consolé à ce prix de la banqueroute du naturalisme, ou plutôt, naturaliste moi-même, trop heureux alors de la catastrophe, puisque, sans parler de beaucoup d'autres choses, s'il en est une dont manquent surtout les romans de M. Zola, c'est de valeur documentaire, de naturel et de vérité, de vie et de variété.
1er septembre 1887.
L'ÉVANGELISTE
Quand un chroniqueur très parisien, « avec la franchise qui lui est propre », n'aurait pas cru devoir nous informer que l'idée de V Évangéliste était venue comme à la traverse d'une autre idée de roman que poursuivait l'auteur, c'est peut-être à nous beaucoup de présomption, mais il nous semble pourtant que nous l'aurions tout de même deviné.
Il y a des traces manifestes, je ne puis ni ne veux dire d'improvisation, — car le mot emporterait une velléité de reproche que je n'ai garde d'y mettre, et l'on va voir pourquoi, — mais il y a des traces de rapidité de composition dans ce roman de V Évangéliste. Et, comme on reconnaît à de certaines marques qu'un édifice vient d'être à peine débarrassé de son échafaudage, c'est à peu près ainsi que l'on pourrait montrer, engagées encore et involontairement oubliées dans le récit de M. Daudet, des notes qui certainement, dans la pensée de M. Daudet lui-même, ne devaient servir qu'à préparer le récit et à
lui donner cette solidité sans laquelle, en effet, il n'y a pas de bon roman de mœurs. Et je le montrerais en toute autre occasion. Seulement, ce n'en est pas ici le lieu, puisqu'au total, s'il est bien demeuré dans l'œuvie quelque chose d'obscur, par endroits, et d'inexpliqué, d'indiqué plutôt que de poussé, d'esquissé plutôt que d'achevé, cependant je n'hésite pas à croire qu'en ellemême, à cette rapidité relative de la composition, l'œuvre a beaucoup plus gagné qu'elle n'a perdu. Si VÉvangéliste, à tous égards, est l'un des meilleurs récits que nous devions à l'auteur du Nabab, la raison principale en a tout l'air d'êlre que M. Daudet n'a pas eu cette fois le loisir de gâter ses rares qualités ni de faire en quelque sorte valoir ses défauts par l'abus du procédé. Ses amis nous ont conté que son ambition, dans ce roman, n'avait pas tant été d'écrire une belle œuvre que de faire une bonne action. J'aimerais à penser qu'il en est effectivement ainsi, pour qu'une fois au moins l'esprit ou le talent n'eût pas été la dupe du cœur. Oui! c'est positivement parce que M. Daudet, sous le coup d'une émotion plus vive, a composé plus vite qu'à son ordinaire, que son style est ici plus net et plus sain, sa composition plus une et plus large, sa psychologie plus humaine, et ses moyens enfin plus simples et plus directs.
Non pas que ce style n'appelle encore plus d'une critique. D'une manière générale, M. Daudet, trop préoccupé d'écrire comme on parle, n'est décidément pas assez en garde contre le néologisme. On ne voudrait pas qu'un écrivain de sa valeur parût croire qu'en bon français des
« détails ménagers, » signifient des détails « de ménage » , ou encore que le mot d' « aérer » soit synonyme de « prendre l'air ». Encore moins voudrait-on qu'un écrivain aussi délicat laissât échapper, comme il lui arrive trop souvent, de ces mots dont la vulgarité naturelle jure avec le sentiment même qu'ils veulent exprimer. Ce n'est ni toujours ni partout le temps de faire attention aux mêmes détails. Il y a une obligation de ne pas voir, ou de ne pas laisser voir que Ton voit, qui n'est pas seulement la politesse du monde mais aussi la distinction de l'art. Et on ne voudrait pas enfin qu'un écrivain du goût de M. Daudet, s'il croit devoir faire parler à ses personnages, dans le dialogue, le langage qu'ils parlent dans la réalité, prît lui-même, dans le récit, ce langage à son propre compte, et qu'il écrivit, par exemple : « Ge n'est pas la première fois qu'iljoue cette comédie, le vieux Baraquin, pour décrocher quarante francs et une redingote neuve », ou encore : « Nicolas resté seul détend son masque hypocrite et se caraipate en sifflant. » C'est une question, pour nous, et nous ne la voudrions pas résoudre sans y regarder de très près, que de savoir si, dans le dialogue même, sous prétexte d'exactitude entière, il faut traduire la vulgarité de la pensée par des mots aussi vulgaires qu'elle, mais ce n'en est pas une que de savoir si cette imitation trop fidèle de la réalité doit s'étendre jusqu'au récit. De toutes les méprises d'une jeune école en matière de style, il n'y en a peut-être pas de plus grave, parce qu'il n'y en a pas qui compromettre plus sûrement la durée des
œuvres. Même quand il prétend copier il faut que l'art transpose; ou plutôt il n'y a d'art qu'à condition de cette transposition; et l'art ne commence qu'avec elle.
Si l'on passe à M. Daudet ces imperfections léger s, — beaucoup plus rares dans VÉvangéliste que dans Numa Roumestan ou les Rois en exil, — le style est ici d'une netteté ou d'une simplicité qu'à notre connaissance il n'avait pas souvent atteintes. Je ne rencontre plus, ou je rencontre peu de ces phrases interminables, qui ne paraissaient pas plus tôt sur le point de finir qu'elles recommençaient, surchargées d'intentions de toute sorte — « travaillées au couteau *, pour me servir d'une expression de M. Daudet lui-même, — et dontle moindre inconvénient n'était pas de donner à certains lecteurs l'illusion, l'illusion seulement, je le veux bien, et je l'ai dit, mais l'illusion de l'incorrection. C'est plus simple et c'est plus sain. Pour exprimer ce qu'il y a d'infiniment complexe dans celte vie que mène l'homme de notre temps, et particulièrement, à quelque degré de la hiérarchie sociale qu'il se trouve placé, l'habitant des grandes villes, M. Daudet n'a rien perdu de son rare talent, mais il a mieux compris ce que vaut la simplicité dala forme, et que le triomphe de l'art serait de réduire à quelques grandes ligues la complexité même et la diversité de ce qu'il imite. Car il ne faut pas s'imaginer que l'on arrive naturellement à un style naturel. Mais, au contraire, et selon la vieille leçon dont on méconnaît si souvent la justesse, il n'est rien que l'écrivain le mieux doué atteigne si tard ni si laborieusement que
l'évangélisïe. 349
le parfaii naturel. M. Daudet y a touché dans les meilleures pages de son Evang élis te.
El comme tout se tient, en même temps que le style s'est clarifié, pour ainsi dire, de ce qu'il contenait encore en suspension d'éléments de trouble et d'impure L-. n même temps aussi la composition s'est dégagée et préc sée. Ce qui rompait et brisait la continuité de l'action, dans les derniers romans de M. Daudet, ce n'était pas proprement, comme on l'a dit quelquefois, le mai de plan, c'était plutôt la multiplicité des
épisodes, et, par une inévitable conséquence, la dispersion de l'intérêt. Comme dans une architecture trop ornée, le détail y nuisait à l'ensemble. Trop de festons et trop d'astragales! On était trop souvent distrait par ce grand nombre de descriptions, dont chacune, ayant son intérêt, sa valeur, son mérite propre, voulait être lue comme l'artiste l'avait traitée lui-même, c'est-à-dire amoureusement. Non! l'unité ne faisait pas défaut. Dans le Nabab comme dans les Rois en exil, il y avait bien un commencement, un milieu, et une fin. Mais, dans l'un et dans l'autre roman, entre ce commencement et ce milieu, comme entre ce milieu et cette fin, il s'interposait trop de choses qu'il était permis d'y trouver étrangères. Ici, surpris en quelque sorte par un sujet nouveau pour lui, M. Daudet n'a pas eu le temps de les y mettre, ce luxe d'épisodes et cet excès de détails. Tout y va droit au but. A une condition toutefois, qui est que l'on ne fasse pas trop attention au titre du roman lui-même, et que l'on cherche l'unité du sujet où elle
est, dans le personnage non pas de son Evangéliste, niais, si je puis risquer à mon tour le néologisme, dans le personnage de son Évangélisée.
Là, pour nous, est le grand intérêt du roman. On sait avec quelle abondance ou plutôt quelle prodigalité d'invenlion M. Daudet se plait à répandre dans ses tableaux une diversité presque infinie de figures. D'autres savent mieux ou plus fortement que lui nouer une intrigue, et donner au roman l'allure prompte et hardie du drame. Mais bien peu savent comme lui peupler le drame, et faire concourir à l'imitation de la vie cette fourmillante multitude de personnages dont chacun même, quand il ne fait que traverser l'action sans s'y mêler, est cependant distinct de tous les autres, reconnaissable entre mille, et marqué d'une empreinte profondément individuelle. On retrouvera dans VÊvangéliste cette diversité de figures dont quelques unes seront comptées à juste titre parmi les plus originales que M. Daudet ait encore tracées.
Tel est l'ancien sous-préfet de Cherchell, M. Lorie- Dufresne, avec sa figure d'honnête homme plaisamment encadrée dans ses favoris, et tel est M. Ghemineau, son patron, l'ancien avoué de Bourges, « aussi sec, aussi craquant et inexorable que le papier timbré sur lequel il grossoyait autrefois ses procédures ». Telle est encore Henriette Briss, et tel est le pasteur Aussandon. Tel est encore Magnabos : « Magnabos, de l'Ariège, gros homme, trapu et barbu, entre trente-cinq et cinquante ans, avec ses paupières de batracien et un creux de basse chantante », qui, le jour, voyage d'enterrement civil
en enterrement civil; et le soir, dans son atelier de peintre d'emblèmes religieux, en faisant de lourdes plaisanteries, « passe au jaune de chrome la barbe de saint Joseph ou les tresses de sainte Perpétue ». Telle est aussi sa femme : « type de l'ouvrière parisienne, au joli visage ravagé par les veilles et d'atroces migraines », et qui, seule au logis, tandis que Magnabos pontifie, quelque part ou ailleurs, se vante qu'il n'y a pas de femme au monde plus heureuse qu'elle, « en se tenant la tête de la main gauche et fermant les yeux de douleur ». Telle est Jeanne Autheman, l'évangéliste, et telle est Anne de Beuil, l'exécutrice de ses volontés.
Mais du milieu de tous ces personnages, rapidement, dès les premières pages, et presque avant que nous ayons eu le temps d'en achever le dénombrement, ce qui sort pour venir au premier plan, l'occuper tout entier, et, absente ou présente, retenir à soi l'attention, c'est une seule figure, une seule personne, une seule âme, Éline Ebsen, l'évangélisée. A partir de ce moment, tous les incidents qui surviennent, — dont quelques-uns, bien loin de prendre trop de place, n'en tiennent peut-être pas assez, — n'ont plus pour objet que l'insensible transformation d'un caractère de jeune fille. C'est une étude psychologique au meilleur sens du mot. Et si ce constant souci de la psychologie a mis de tout temps M. Daudet comme à part, et fort au-dessus, d'une école avec laquelle d'ailleurs il a plutôt des procédés que des tendances communes, je ne crois pas qu'il l'ait jamais mieux servi. Il me semble que
c'est ce que l'on n'a pas assez loué, tout ce que M. Daudet a dépensé de scrupule et d'art dans celte « observation » : je dirais « création », si je ne craignais de le blesser. Sensible surtout à de certaines parties de reportage qui ne sont pas ce qu'il y a de meilleur, ni surtout de plus original, dans VEvangéliste, on n'a pas assez remarqué ce qu'il y a d'étudié profondément et de délicatement rendu dans cette figure d'Éline Ebsen. El dans l'embarras où je suis de dire tout ce que VÉvayigéliste contient de détails de toute sorte, c'est ce que je voudrais essayer de metlre en lumière.
On connaît sans doute le roman, et si, par hasard, quelqu'un de nos lecteurs ne le connaissait pas encore, les romans de M. Daudet ne sont pas de ceux qu'il soit permis de mutiler en les analysant. Je ne veux donc que repasser sur quelques-uns des traits dont il a peint son principal personnage. C'est une vraie trouvaille d'abord que celle de la parole même, et du moyen qui, dans l'âme douce et naturellement aimante, un peu romanesque et sentimentale, d'Éline Ebsen, jette l'inquiétude et le trouble. Bonne protestante, mais d'une piété tiède, et plus attentive, comme tous ceux qui vivent d'une vie très active, à ses devoirs de famille qu'à l'œuvre propre de son salut, elle vient à peine de perdre sa grand'mère, l'aïeule dont la riante image est encore comme toute mêlée à ses souvenirs de la veille, quand la voix glaciale de madame Autheman, fondatrice et présidente de l'Œuvre des dames évangelisles. lui pose cette seule question : a Celle qui vient de dispa-
raître a-t-elle au moins connu le Sauveur avant de mourir? » Et voilà le point de départ de l'exaltation du sentiment religieux dont la jeune fille va devenir la victime. En effet, on ne pouvait pas dire que « grand'mère eût connu le Sauveur avant de mourir » ; et dans son modeste intérieur, jusque-là si aisément rempli par l'accomplissement du devoir quotidien, Éline a rapporté avec elle cette pensée torturante « que sa grand 'mère souffre peut-être et par sa faute ». C'est le sentiment religieux repris pour ainsi dire à sa première origine, pur de tout calcul et libre de tout égoïsme, l'impossibilité de croire que tout finisse avec la vie du corps, expression naïve de cette solidarité qui continue de lier ceux qui survivent à ceux qui ne sont plus, et que le poète a traduit si magnifiquement dans les strophes célèbres :
Prie aussi pour ceux que recouvre La pierre du tombeau dormant, Noir précipice qui s'entr'ouvre Sous notre foule à tout moment.
Toutes ces âmes en disgrâce Ont besoin qu'on les débarrasse De la vieille rouille du corps.
Souiïrent-elles moins pour se taire?
Enfant! regardons sous la terre, 11 faut avoir pitié des morts!
C'est en vain qu'une fois prise par l'obsession, l'une des plus troublantes qu'il puisse y avoir pour une âme naturellement affectueuse, et surtout pour une âme sincèrement protestante, qui ne croit pas au purgatoire, Éline essaiera
de s'y soustraire. Les humbles besognes de la vie, la tendresse égale et paisible dont elle est entourée comme de toutes parts, cette joie enfin de vivre qui est la poésie de son âge, peuvent bien un moment l'en dégager. Mais il suffit que le hasard la remette en présence du souvenir seulement de madame Autheman pour qu'elle soit aussitôt ressaisie. Il suffit qu'elle aperçoive de loin ce château de Port-Sauveur, qui est comme la capitale ou plutôt la forteresse de l'œuvre. « Un malaise inexplicable envahit tout à coup la jeune fille, ternit pour elle le beau soleil printanier et la pure atmosphère aux senteurs de violettes ; c'était le souvenir de sa visite à la rue Pavée, les reproches de madame Autheman sur la mort impénitente de grand'mère. Elle ne pouvait détacher ses yeux de ces rangées de persiennes, de ce parc profond et mystérieux que dominait la croix, funèbrement. Quel hasard l'amenait là? Était-ce bien un hasard, ou peut-être une volonté plus haute, un avertissement de Dieu? » Notez le dernier trait. Le mot décisif est déjà prononcé dans son cœur. Elle est déjà du petit troupeau des élus, de celles qu'une protection d'en haut accompagne, et de qui le salut est cher à celui qui dispense la grâce.
J'ai vu là-dessus que l'on avait fait le reproche à M. Daudet de n'avoir pas suffisamment expliqué le caractère de madame Autheman, comme par exemple en analysant à fond la nature des mobiles qui la poussent. Et, de fait, faute peut-être d'un développement suffisant, on est d'abord tenté de trouver qu'il
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demeure dans ce singulier personnage un je ne sais quoi de mystérieux et de vague. Oui, quel est le mobile de ses acies? piété sincère? amour de la dominati m? ou encore folie peut-être? On ne le sait pas bien. Mais je ferai remarquer qu'il en résulte aussi, par compensation, comme un grandissement de la femme, qui nous aide à mieux comprendre l'empire absolu, fait de mystère précisément et de terreur, qu'elle exerce sur l'imagination tendre et la volonté molle d'Éline. Peut-être même fallait-il que le mobile précis des actions de madame Aulheman restât dans la pénombre; et que cette impuissance d'Éline Ebsen à le discerner devînt la •vraie cause de son abdication d'elle-même aux mains de l'évangélisle. Quelles religions ou quelles contrefaçons de religion, y compris la franc-maçonnerie, ont ignoré le pouvoir et la fascination du mystère?
Cependant le grand pas n'est pas encore fait et aucun lien n'est encore brisé. L'idée a effleuré l'imagination d'Éline et, de jour en jour, le cercle qu'elle décrit autour de la jeune fille se rétrécit; l'idée ne s'est pas posée encore et ne s'est pas encore implantée. C'est à une réunion des dames évangélistes que la parole de madame Autheman l'y fixe. Éline y reconnaît la voix qui l'a déjà tant remuée; elle y entend le « témoignage », ridicule à la fois et navrant, de l'Anglaise Watson, qu'on la charge de traduire pour l'assemblée ; et, en sortant de la réunion, dans « l'omnibus du dimanche » , écœurée de la trivialité des figures, promenant des yeux vagues sur les tableaux mouvants qu'elle traverse, et de là les repor-
tant sur sa mère qui s'est endormie, elle se sent à son tour comme envahie d'une lièvre de détachement et de sacrifice. « Avait-elle bien le droit d'être méprisante pour les autres? Que faisait-elle de mieux et de plus? Gomme c'élait court et puéril, le bien qu'elle essayait! Dieu n'exigeait-il pas autre chose? Et si elle le lassait par tant de paresse et d'indifférence? » Ici le sentiment de pitié large et d'universelle commisération qui l'avait jusqu'alors plutôt attendrie qu'agitée s'est transformé en un sentiment plus tenace, parce qu'il est plus intime : celui de l'indignité personnelle.
A la période d'anéantissement il faut qu'une période d'exaltation succède. Et comme le sentiment d'universelle pitié s'était transformé en celui de l'indignité personnelle, il faut que le sentiment de son d'indignité « devant Christ » se transforme à son tour en celui de la supériorité d'une âme élue de Dieu sur les âmes vulgaires. M. Daudet n'a pas moins admirablement saisi ce point précis de métamorphose. « Partout et dans tous, maintenant, Éline reconnaissait cette paresse de l'âme... Et lorsqu'en rentrant chez elle, elle apercevait le vieil Aussandon dans son petit verger, l'arrosoir ou le sécateur à la main, même celui-là, après tant de preuves données de son zèle orthodoxe, si droit et si ferme dans sa foi, Aussandon, le maître, le doyen de l'église, lui semblait atteint autant que les autres et qu'elle-même. Paresse de l'âme! paresse de l'âme! » Et il y a déjà dans ce redoublement de l'exclamation une ardeur mal contenue d'apostolat qui commence à se faire jour.
Madame Autheman se chargera de mener maintenant à son terme une « cure d'âme » si heureusement entreprise. Un à un, elle rompt tous les liens qui tiennent encore Éline attachée à l'homme qu'elle doit épouser, l'ancien sous-préfet, si honnête et si bon sous la gaucherie de l'apparence; aux enfants sans mère dont elle s'était fait une joie de devenir l'aide et le soutien; à sa propre mère enfin, madame Ebsen. Elle l'attire à Port- Sauveur; elle la soumet froidement, impitoyablement, l'une après l'autre, à toutes les épreuves et toutes les disciplines qui forment les ouvrières du salut; et quand enfin elle la croit prête, suffisamment détachée du monde et des affections de la nature, elle la lance à l'évangélisation de la misère et du crime : « Maintenant va, mon enfant, et travaille dans ma vigne ». Tout est fini; un être nouveau est né dans l'Éline d'autrefois; madame Ebsen n'a plus de fille et l'enfant ne s'appartient plus elle-même. Je reviendrai tout à l'heure sur un ou deux traits de cette analyse que j'ai volontairement omis ou négligés. Mais ce ne sera pas sans avoir rendu d'abord hommage à l'artiste qui a su faire passer cette psychologie délicate, subtile, presque morbide à force de subtilité, dans une forme plastique, et réaliser tous ces traits dans une création vivante et agissante.
Le même chroniqueur à qui nous devons de savoir comment, par quel enchaînement de causes et d'effets, l'idée de VÉvangé.liste était venue à l'esprit de M. Daudet, n'a pas cru devoir nous cacher qu'il ne
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s'agissait pas ici d'une œuvre d'imagination. Il a bien voulu nous apprendre que ce roman était « la vérité même » et « puisée en pleine réalité ». Je ne doute donc pas, sur sa parole et sur la connaissance que doit avoir du goût public et de la mode un vrai chroniqueur parisien, que beaucoup de gens ne soient heureux de savoir qu'Éline Ebsen existe, et qu'au besoin, au bas du portrait que M. Daudet nous en donne, on pourrait mettre un nom vrai. Il s'est en effet formé, depuis quelques années, toute une catégorie de lecteurs naïfs, ou naïvement pervertis, qui ne veulent plus pleurer que sur des infortunes réelles. Ils se croiraient quasi dupés s'ils ne retrouvaient pas' dans le roman le fait divers qu'ils ont pu lire dans les journaux de l'année dernière. Quand ils lisent le Bonheur des Dames, le souci qui les travaille n'est pas même de savoir s'ils y trouvent du plaisir, — de quoi je les plaindrais au surplus, — mais bien à quel rayon des magasins du Louvre ou du Bon Marché ils reconnaîtront les originaux de ce prétendu récit de mœurs parisiennes. Et s'ils osaient, ils demanderaient que le romancier, renonçant à ce peu d'imagination qu'il dépense encore à forger les noms de ses personnages, les mît en action dans ses récits sous les noms qu'ils portent dans la vie réelle.
Mais c'est trop aimer le reportage. Si quelque roman, par hasard, était exécrable, comme le sont ceux des petits naturalistes qui marchent dans les traces de M. Zola, je ne vois pas que, pour être imité scrupu-
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leusement de la réalité la plus basse, il devînt pour cela meilleur. Et inversement, si quelque roman est bon, et contient, comme VÊvangéliste, des parties de premier ordre, je ne vois pas qu'il importe qu'il soit ou non, dans ces parties mêmes, dans ces parties surtout, imité de la réalité prochaine et calqué sur le vif. Le sens littéraire est comme le sens esthétique. L'un et l'autre, en ce qu'il a d'exquis, consiste peut-être essentiellement dans une vive perception de la vérité supérieure des choses, indépendamment de toute connaissance et préalablement à toute confrontation du modèle et de l'œuvre d'art, drame ou roman, paysage ou portrait. Aussi, pour ma part, ce que je persiste à goûter dans les romans de M. Daudet, dans VÉvangéliste comme dans le Nabab, c'est bien moins ce que M. Daudet y a mis de ses modèles que ce que M. Daudet y a mis de lui-même. Quelque intérêt que je prenne à l'œuvre, j'en prends bien plus encore à l'artiste; ou mieux encore, et allant plus loin, je ne saurais trouver un exemple meilleur que ce roman de VÉvangéliste pour montrer que là où M. Daudet donne encore prise à la critique, c'est pour avoir imité de trop près, tandis qu'au contraire, là où il est excellent, c'est pour avoir, d'une manière ou d'une autre, et plus ou moins hardiment, altéré la réalité.
L a voulu dénoncer publiquement cette perversion maladive du sentiment religieux qui, bien loin d'être particulière au papisme, comme les protestants voudraient nous le faire croire, et comme beaucoup d'hon-
nêles libres penseurs le croient sérieusement, ou ont l'air de le croire, n'a jamais, au contraire, ni nulle part, plus cruellement sévi, ni plus ridiculement, — si j'ose m'exprimer ainsi, — que parmi les communions protestantes . Les convulsionnaires de Saint-Médard et les adorateurs du Sacré-Cœur de Jésus m sont après tout qu'un accident sans importance dans l'histoire de la catholicité; mais, hurleurs ou trembleurs, et vingt autres que l'on pourrait citer, l'histoire du protestantisme n'est remplie que de cette succession de sectes. Aussi faut-il toute la naïveté du pasteur Aussandon pour demander à madame Autheman de quel droit, à quel litre, elle enseigne et substitue son interprétation de la Bible à celle qu'a prétendu fixer la faculté de théologie. De quel droit? Mais du droit qu'a tout protestant de protester, et de dresser son protestantisme, à lui, en face du protestantisme officiel. Or, ce que M. Daudet a très bien compris, c'est que, parmi tant de sectes, il n'en pouvait choisir aucune pour la représenter sous ses traits naturels. Il ne nous a peint nulle part cette « armée du Salut, qui couvre Paris d'affiches gigantesques, apposte au bord de nos trottoirs des filles vêtues de knickerbrockers et distribuant la réclame pour Jésus feuille à feuille » ; mais, quoi qu'en ait dit le chroniqueur, il s'est contenté de lui donner en passant une atteinte légère; et, dans cette rapide esquisse, il a même omis plus d'un trait qu'un véritable reporter n'eût eu garde d'omettre : c'eût été trop ridicule! Il s'est également contenté d'indiquer, et sous la responsabilité du
Dr Ghapman ou de MM. Trollope, les excès habituels des revivais d'Angleterre et des camps-meetings d'Amérique : c'eût été trop odieux, ou pour mieux dire trop hideux! Mais, des programmes ou des prospectus de l'armée du Salut comme des renseignements que lui fournissait l'histoire des revivais chrétiens, en véritable artiste et romancier véritable, il a uniquement tiré ce qu'il fallait pour nous rendre le personnage de son évangéliste acceptable, et le personnage de son évangélisée sympathique.
C'est avec le même soin, avec le môme souci d'une vérité plus haute que la réalité prochaine que, dans cette analyse psychologique de la transformation d'Éline Ebsen, il s'est garde de mêler la description d'aucun de ces symptômes qui, du consentement de tous les aliénistes, caractérisent la période d'état de la folie religieuse. En effet, la plupart de ces traits sont d'une telle nature, et tellement dégradante, qu'ils ne sauraient trouver place que dans les traités de pathologie mentale. Si M. Daudet les avait laissés, sous prétexte d'exactitude entière, se glisser dans son récit, il a parfaitement compris, ou senti, que son Évangéliste y eût perdu en intérêt d'art tout ce qu'elle eût semblé gagner en intérêt de précision scientifique.
Est-il même bien sûr qu'en arrangeant ainsi la physionomie de la véritable Éline, M. Daudet n'en ait rien changé, rien modifié, — disons le grand mot, — rien idéalisé? Par exemple, l'affection de la véritable Éline et de madame Ebsen a-t-elle été toujours aussi étroite, aussi
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affectueuse, aussi tendre que nous la peint M. Daudet? N'y a-t-il jamais rien eu de tracassier dans l'amour de la mère, et jamais rien de languissant dans celui de la fille? La véritable Éline a-t-elle connu le véritable Lorie- Dufresne? Sont-ce véritablement les enfants de l'ancien sous-préfet qu'elle a commencé d'aimer? Était-elle véritablement à la veille de se marier quand elle est devenue la victime de son exaltation religieuse? A-t-il suffi, pour amener un changement si profond, et sans que rien l'eût fait pressentir, d'un mot, d'un seul mot de madame Aulheman? Est-ce sous le déguisement d'une proposition de se convertir qu'elle a fait pressentir à l'homme qu'elle devait épouser son intention de rompre? Combien d'autres questions encore que je ne saurais, ni, le pouvant, ne voudrais approfondir, et auxquelles d'ailleurs je ne demande pas de réponse, tant parce qu'il n'y a rien qui me soit plus indifférent que parce que je suis convaincu qu'à les poser toutes, j'en trouverais toujours bien une où je triompherais.
Non! mille fois non! ne permettons pas à M. Daudet lui-même de se réduire à un si mince et si modeste rôle que celui d'assembleur et d'arrangeur de faits divers. 11 y a beaucoup plus que la réalité toute seule dans son art, parce qu'il y a beaucoup plus en lui qu'un naturaliste. C'est pourquoi je regrette vivement qu'en un ou deux endroits de son Évangéliste, poussant l'imitation du réel un peu plus loin qu'il ne fallait, il ait cru devoir faire concourir à la conversion d'Éline Ebsen des drogues pharmaceutiques : hyoxyanine, atropine,
strychnine, extrait de belladone et décoction de fèves de Saint-Ignace, « de quoi troubler le cerveau ou l'anéantir ». Je ne doute pas un instant que M. Daudet ne l'ait vu, « ce papier tout chargé de formules chimiques » ; je suis môme persuadé qu'il le conserve et le conservera longtemps dans ses archives, mais il eût mieux fait de ne pas s'en servir. Car enfin, si je voulais insister sur ce détail, n'est-il pas vrai qu'il risquait là de nous désintéresser en quelques mots de son Éline, puisque notre intérêt ne s'y attache qu'autant qu'Éline agit dans la pleine liberté de ses résolutions? La maladie n'est une matière pour le romancier qu'autant qu'elle demeure une maladie morale. Si l'on mêle aux détails physiques de cette maladie morale une histoire d'intoxication, c'est fini, nous n'y sommes plus, le cas ne relève plus que du parquet et de la cour d'assises. Et M. Daudet, toujours sauvé de lui-même par lui-même, de son système par son talent, l'a si bien senti qu'il a reculé cette révélation jusqu'aux dernières pages du récit, et que, dans le seul autre endroit où il y fasse une allusion légère, il ne se sert que d'un terme vague, et qui pourrait aussi bien envelopper tout autre chose que ce que nous apprendrons plus tard : « le verre qu'Anne de Beuil lui préparait tous les soirs, » comme qui dirait : un verre d'eau sucrée avec de la fleur d'oranger. Je crains encore, — ou du moins on nous l'a dit, — que les lettres d'Éline Ebsen ne soient absolument authentiques et telles, en effet, que la véritable Éline continue peut-être d'en écrire à sa mère. Mais M. Daudet eût dû
faire attention qu'au lecteur qui les lirait dans leur teneur authentique elles paraîtraient presque inévitablement fausses. En effet, ce sont là de ces lettres qu'il faut lire, comme on dit, entre les lignes, car leur froideur même est un indice qu'elles sont écrites avec effort et douleur.
Sous celte apparente insensibilité, sous ce jargon biblique, j'aurais donc aimé qu'un ou deux traits de la main de M. Daudet nous eussent manifesté le déchirement intérieur. 11 m'a paru croire trop aisément que, dans ces états d'exaltation d'une âme chrétienne, — d'aberration même, s'il y tient, ■ — la nature perdait ses droits. Elle les conserve et ils subsistent, mais la volonté les contient et les refoule. C'est une nuance, à notre avis, qui manque à la physionomie d'Éline Ebsen. Il eût été digne de M. Daudet de l'y mettre et, sans rien sacrifier de sa propre pensée, sans même nuire à son intention de plaider la cause d'une mère, i! eût pu nous laisser voir cependant qu'il y a quelque chose d'autre qu'une aberration des sens ou une pure maladie de l'esprit dans l'exagération du sentiment religieux. Les exemples ne manqueraient pas dans l'histoire, d'âmes à la fois tendres et héroïques qui eussent trouvé le bonheur dans le cercle de leurs affections naturelles, ou plutôt qui l'y avaient trouvé et savaient l'y goûter, et qui l'ont pourtant abjuré au nom d'un devoir conçu comme supérieur. Que voulez-vous? Tout n'est pas fait, pour certaines gens, quand ils ont été bon fils, bons époux, et bons pères. Et, comme on dit vulgairement, quoique ce soit
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déjà bien beau que d'avoir élé tout cela, il y en a pourtant à qui ce n'est pas encore assez.
Il ne me reste plus qu'à louer dans V Ëvangéliste les qualités ordinaires de M. Daudet, mais plus saines, comme je l'ai déjà dit, plus libres de toute préoccupalion d'école. Dans les meilleures pages de ï Ëvangéliste, la sobriété de la description est devenue, comme chez les vrais maîtres, un élément de leur charme et de leur beauté. Au lieu de peindre par l'accumulation des détails et la nouveauté des mots et leurs rapprochements imprévus, c'est l'impression de la figure ou du paysage sur l'esprit que M. Daudet dégage et résume en quatre lignes. Tel ce portrait d'Anne de Beuil, gardant dans toute sa personne « le fanatisme farouche et traqué de la réforme au temps des guerres... l'œil guetteur, méfiant, l'âme prête au martyre comme à la bataille, le mépris de la mort et du ridicule, grossière avec cela, et l'accent de sa province » . Tel encore ce coin de paysage : « le petit village marin, ses maisons de bois, le clocher en vigie dominant les flots et tout autour de l'église, n'ayant pour vitraux que le bleu de la mer, le cimetière d'herbes folles, aux croix serrées, bousculées comme par le roulis et le vent du large ». La forme est ici dans le degré de concentration qui permet à l'œil de la saisir d'un seul coup tout entière ; et si peut-être il n'y a pas plus d'art, il y a certainement plus de force et de puissance dans ce raccourci que dans ce long déroulement d'indications successives qui venaient l'une après l'autre se modifier en s'ajoutant. Il faut souhaiter que
M. Daudet persiste dans cette manière, sinon pour lui nouvelle, du moins abrégée de celle qu'il affectait jadis; et qu'il tende lui-même, de plus en plus, où la pente naturelle de son talent l'entraîne, vers ce qu'il y a de plus rare dans notre littérature : l'intensité du sentiment dans la simplicité savante de l'exécution.
C'est un dernier trait sur lequel il faut appuyer. En effet, dans CÉvangeliste, comme déjà dans quelquesuns des derniers romans de M. Daudet, je ne vois rien de plus remarquable que la simplicité des moyens qui produisent la plus profonde et la plus puissante émotion. Avec le don de l'évocation et . de la vie, si l'on me demandait ce qui caractérise le talent de M. Daudet, je répondrais que c'est la simplicité des moyens. Les romantiques avaient besoin, pour nous remuer, de tout un appareil de grands sentiments et de passions quasi surhumaines. La vie quotidienne, à leurs yeux, n'était pas digne d'être représentée par l'art. Il leur fallait des cas d'exception, et ils n'opéraient que dans l'extraordinaire ou dans le singulier. Quand le naturalisme, — non pas, certes, ce naturalisme grossier qui s'étale dans certaines œuvres que je ne veux pas nommer, — mais le naturalisme bien entendu, celui qui se propose de dégager du spectacle des réalités communes ce qu'elles enferment d'intérêt, d'émotion, de poésie même, quand ce mouvement, dont le vrai caractère n'a été plus étrangement méconnu par personne que par ceux-là mêmes qui croient l'avoir dirigé, n'aurait rendu que ce seul service de ramener le roman de
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mœurs à une observation plus scrupuleuse de la nature et une imitation plus fidèle de la vie, ce serait déjà beaucoup. Il faut accorder cette louange à l'auteur de VÉvangéliste qu'il a excellé plusieurs fois dans cette peinture de la vie familière. Un rien, comme on dit, lui suffit pour faire jaillir l'émotion des profondeurs de ce que l'on eût jadis appelé la banalité même; et réciproquement, on doit le reconnaître, c'est parce qu'il ne va pas la chercher ailleurs qu'elle est chez lui si puissante et si communicative.
Je voudrais pouvoir ici donner mes preuves. Faute de place, je me contenterai de rappeler ces pages à la fois si simples et si poignantes où ce brave Dufresne, « en faisant un peu de classement », met la main ce soir-là sur les lettres de sa femme, et relit machinalement cette correspondance, « datée de l'année de la maladie », tout ce qui lui reste d'une morte aimée. La simplicité en est parfaite, la délicatesse en est exquise, l'émotion est en irrésistible. Relisez seulement ces quelques lignes, quand Lorie en arrive à la dernière lettre de cette correspondance, celle où la mourante, avec cette seconde vue et cette pénétration plus intime des siens que donne dans certaines maladies l'approche de la mort, a pressenti que l'on ne garderait pas éternellement son souvenir. « Et lentement, délicatement, avec des mots longtemps cherchés, et qui avaient dû lui couler à écrire, car tout ce passage haletait de fragments, de cassures, elle lui parlait d'un mariage possible, plus tard, quelque jour. . . Il était si jeune encore !.
« Seulement, choisis-la bien, et donne à nos petits une mère qui soit vraiment mère. » Jamais ces dernières recommandations, relues souvent depuis la mort, n'avaient impressionné Lorie comme ce soir, pendant qu'il écoulait, dans le silence de la maison endormie, un pas tranquille de rangement, allant, venant à létage au-dessus. Une fenêtre se ferma, des rideaux grincèrent sur leur tringle; et, à travers de grosses larmes qui embuaient et allongeaient les mots, il continuait à lire et relire : « Seulement, choisis-la bien... »
On pourrait citer vingt autres pages de cette force en même temps que de cette simplicité, parce qu'elles vont au delà du visible, et que, selon l'expression en faveur, les dessous en sont psychologiques. Il en est deux au moins que j'aurais comme un remords de n'avoir pas signalées : celle où la femme du pasteur Aussandon, « ce petit être tout d'intérêt, mais si maternel, frappé au point sensible », se jette en sanglotant dans les bras du vieil homme qui vient de risquer, sachant ce qu'il faisait, dans un courageux effort de franchise, le pain de leurs vieux jours; et celle encore qui termine le récit par l'un des plus admirables tableaux que M. Daudet ait jamais tracés, la dernière séparation de la mère et de la fille, ces deux femmes droites en face l'une de l'autre, « sans un mot, sans un regard », devenues à jamais étrangères, et toutes deux se raidissant contre l'émotion de l'éternel adieu : la mère dans son indignation de ne plus rien retrouver de son enfant dans celle Éline aux yeux secs; la fille dans le sentiment du
devoir cruel et impitoyable qu'elle s'est juré d'accomplir. «... Madame Ebsen, immobile à la même place, entend ce pas léger qui s'éloigne sur l'escalier. Et sans que la fille se penche à portière, sans que la mère soulève son rideau pour l'échange d'un adieu, la voiture cahote, tourne la rue, se perd entre mille autres voitures dans le grondement de Paris... Elles ne se sont plus revues... Jamais. »
Ceux qui s'intéressent au talent de M. Daudet ne sauraient trop l'inviter à persévérer dans cette voie simple, large, vraiment humaine. Mêlées aux mêmes qualités que dans VÉvangé liste, il y avait toutefois encore, dans ses derniers romans, trop de curiosités, pour ainsi dire; trop de descriptions du Paris inconnu, comme dans les Bois en exil ; trop de figures marquées d'un accent trop particulier, comme le tambourinaire de Numa Roumestan. Ici, sans que les types y aient lien perdu de leur originalité propre, chacun d'eux a de plus en soi quelque chose de tout le monde. Et il suffit pour le comprendre, que l'on réduise le récit tout entier à sa donnée principale. Elle peut se résumer en quatre mots. C'est un épisode de l'éternelle histoire de la lutte des affections naturelles contre un devoir quelconque, religieux ou autre, conçu comme supérieur à ces affections. Que le lecteur en fasse l'expérience : il verra s'il lui est facile de ramener Numa Roumestan, les Rois en exil, le Nabab lui-même à quelque chose d'aussi général et véritablement humain. Il y a bientôt quatre ans, nous disions encore, — et c'était à propos des
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Bois en exil, — que tout eu rendant justice aux grandes qualités du roman et à sa nouveauté, nous n'y trouvions pas assez profondément marqués les caractères qui perpétuent les nouveautés et les font entrer dans la tradition. A tort ou à raison, nous avons mieux aimé ne rien dire de .\uma JRoumestan que de constater une fois de plus que nous ne les y reconnaissions pas encore. Mais nous pouvons le dire aujourd'hui sans hésitation, elles sont dans rÉvangéliste; elles en sont ce qu'il y a de meilleur et d'absolument hors de pair; et elles y témoignent éloquemment du progrès peut-être le plus considérable qu'ait accompli, dans sa carrière déjà si brillante, M. Alphonse Daudet.
15 février 1883.