Voyez plus haut le chapitre sur le Roman expérimental
doule qu'ayant maintenant l'expérience qu'il a du monde et de la vie, la science des choses et la connaissance des hommes, il n'a plus que faire d'observer!
Le chicanerai-je pourtant sur les détails? Quelqu'un s'étant avisé le premier de s'égayer aux dépens de cette maison de la rue de Ghoiseul, ou plutôt de cette espèce de caravansérail, dont tous les locataires se connaissent et voisinent, tout le monde a suivi le signal une fois donné, comme de juste; et l'immeuble de Pot-Bouille, avec ses faux marbres et ses zincs dorés, est devenu déjà quasi célèbre. N'a-t-on pas peut-être oublié qu'il y avait un locataire au moins qui vivait à l'écart des autres et représentait lui seul, parmi tous ces bourgeois corrompus, l'honneur, la probité, la vertu même? C'est le locataire du second, heureux père, heureux époux : il fait du roman naturaliste. Mais, outre qu'on ne peut pas disputer à M. Zola, tout naturaliste quïl soit, le droit d'employer ce moyen, — puisqu'il n'en a pas pu trouver un meilleur, pour concentrer et composer son action, — s'il y a des maisons, à Paris comme à Plassans, où l'on ne voisine pas, il y en a sans doute, il peut y en avoir où l'on voisine, et M. Zola les a découvertes. Je ne suis pas autrement ému, non plus, de voir ces conseillers de cour d'appel, hommes d'âge, hommes posés, hommes sérieux, emmener en partie chez Clarisse Bocquet, leur maîtresse, les jeunes commis en nouveautés : je crois seulement que ce n'est pas l'usage. Et pourquoi m'étonnerais-je, après tout, de voir des fractions d'agents de change, « semblables à de
jeunes dieux indiens » , traverser les salons à la course pour se hâter vers les cuisines, et, sans prêter plus d'attention aux demoiselles Josserand, honorer de leurs faveurs alternatives les bonnes à tout faire et les écureuses de vaisselle! Mais j'avoue qu'on ne m'avait point dit que ce fussent leurs habitudes. Ce qui me surprend plutôt, et, si j'étais des admirateurs de M. Zola, ce qui m'inquiéterait davantage, c'est de voir comme tous ses personnages, indistinctement, obéissent à des impulsions mécaniques.
C'est où je reconnais que M. Zola n'observe plus. Son siège est fait. Il sait ce qu'il voulait savoir. Ses romans futurs sont déjà tout tracés : il ne lui reste plus qu'à les écrire. Il doit faire un « roman scientifique », il doit faire un « roman socialiste » , il doit faire un « roman militaire ». C'est toujours à M. Paul Alexis que j'emprunte ces renseignements, auxquels je me reprocherais de ne pas ajouter celui-ci que, quand M. Zola sera sur le point d'écrire son roman militaire, « il étudiera la vie militaire, telle qu'elle est, au risque de passer pour un mauvais patriote ». Si M. Paul Alexis a bien compris les paroles du maître, et si je comprends bien à mon tour les paroles de M. Paul Alexis, cela veut dire que M. Zola, quoique ne l'ayant pas étudiée, n'en a pas moins dès à présent ses idées sur la vie militaire, et que ses études ne réussiront pas à l'en faire changer. Il n'avait pas non plus étudié la bourgeoisie parisienne quand il conçut Pot-Bouille, mais il commença par se faire une certaine idée de la bourgeoisie parisienne, et s'élant mis
alors à l'étudier, il n'en changea pas. C'est bien ainsi que je l'entendais. M. Zola n'est pas un homme d'imagination, mais c'est un homme de logique. Il n'invente pas, il n'observe pas davantage : il déduit. « Un tel fait cela. Qu'est-ce qui découle ordinairement d'un fait de ce genre? Cet autre fait. Est-il capable d'intéresser cette personne? Certainement. Il est donc logique que cette autre personne réagisse de cette manière... Je cherche les conséquences immédiates du plus petit événement, ce qui dérive logiquement, naturellement, inévitablement du caractère et de la situation de mes personnages. » Et c'est inévitablement comme cela qu'à mesure que l'on avance dans la suite des déductions et que l'on s'éloigne du point de départ, on s'éloigne d'autant de la nature, de la réalité, de la vie.
Tant s'en faut, en effet, que le secret de la vie soit, dans la simplicité, qu'au contraire il est dans la complexité même; et la logique, pour ainsi dire, est institutrice de sophismes autant que l'imagination est maîtresse d'erreurs. C'est là précisément ce qui rend l'observation si longue, et l'imitation de la vie si difficile. Il n'y a pas de volonté si souverainement maîtresse d'elle-même que ses combinaisons et ses calculs ne soient à chaque instant de la vie déconcertés par l'imprévu, comme il n'y a pas de passion, si violente soit-elle, dont le développement logique ne soit à chaque instant troublé par quelque subite intervention du hasard. Et c'est pourquoi les personnages de M. Zola, logiquement gouvernés par l'espèce de mécanisme intérieur que
M. Zola leur a donné, sont moins poétiques assurément, mais non pas cependant moins faux que les héros du drame romantique.
Car l'observation ne consiste pas seulement à savoir ouvrir les yeux, comme on le croit à Médan, sur le monde extérieur. C'est même peu de chose, quoi qu'on en pense et quelque mal que l'on s'y donne, que de rendre « vivant et palpable le perpétuel transit d'une grande ligne entre deux gares colossales, avec stations intermédiaires, voie montante et voie descendante ». Mais c'est l'intérieur qu'il faudrait atteindre. Or, je ne défie pas seulement M. Zola, dans ce roman de Pot- Bouille, de me dire en quoi ses Bachelard et ses Duveyrier sont humains; je le défie de me dire en quoi même ils sont de leur condition, pourquoi l'un est un magistrat et l'autre un commissionnaire, à quels traits on retrouve en eux les hommes de leur profession ; ou s'il croit qu'il suffise pour les caractériser d'avoir mis dans la bouche de Duveyrier quelques phrases bêtement solennelles sur « la nécessité d'opposer une digue à la débauche qui menace de submerger Paris », et de nous avoir montré Bachelard traitant son monde dans « des dîners à trois cents francs par tête, dans lesquels il soutenait noblement l'honneur de la commission française »? L'intérieur, c'est justement ce qui échappe à M. Zola. S'il n'y a rien de si grossier que sa physiologie, il n'y a rien de si mince que sa psychologie. Cependant, de la conception naturaliste du roman, ôtez la psychologie, qu'en reste-t-il? Rien.
Cetle impuissance d'observer a ses causes, et j'arrive au dernier reproche que l'on doive adresser à M. Zola, celui qui conlient, en réalité, tous les autres, et dont nous n'avons fait jusqu'ici que signaler des conséquences.
Si M. Zola manque de goût et d'esprit, comme s'il manque de finesse psychologique, c'est que M. Zola manque de sens moral. Je n'en voudrais pour preuve (à prendre le mot dans son acception ordinaire), que cette scène de Pot-Bouille où les demoiselles Josserand, sous l'œil commandant de leur mère, enivrent leur oncle Bachelard pour lui arracher une pièce de vingt francs. On s'est récrié, non sans raison, sur vingt autres endroits de Pot-Bouille ; si j'avais cependant une scène ignoble à désigner entre toutes, c'est encore celle-ci que j'indiquerais. Mais plutôt que de traîner l'imagination du lecteur sur de semblables pages, il vaut mieux essayer d'élever un peu la question.
Le sens moral, pour nous, c'est donc proprement le sens humain, ou, pour parler plus clair, le sens de ce qu'il y a dans l'homme de supérieur à la nature. L'homme fait bien moins partie de la nature qu'il ne s'en sépare et qu'il ne s'en distingue. Et M. Zola luimême ne peut pas nier qu'il faille qu'un tel sens existe, puisque, s'il n'existait pas, la seule excuse que M. Zola puisse donner de ses excès de plume, — qui est que de présenter aux hommes la face la plus hideuse du vice, c'est leur apprendre à le délester, — tomberait, et ne serait plus qu'une mauvaise plaisan-
terie. Mais s'il soupçonne, ou s'il suppose, pour l'avoir entendu dire, qu'il existe en effet un tel sens, il n'est que trop certain qu'il ne le possède pas.
Qui donc a prétendu que, lorsque nous disions d'un homme qu'il est « cruel comme un tigre », ou « têtu comme un âne », « vicieux comme un singe », ou « lascif comme un bouc », c'était en vérité l'animal que nous insultions? Le tigre, en effet, ou le singe, ne font que suivre leur nature ; ils ne sont ni vicieux ni cruels ; l'un est singe et l'autre est tigre. Le vice ne consiste pas du tout, comme le croient beaucoup de gens, à chercher la satisfaction d'un instinct, mais à la poursuivre, quibuscumque viis, aux dépens de quelqu'un ou au détriment de quelque chose. L'avarice n'est un vice que parce qu'elle tend à retirer de la circulation sociale un or qui paierait le travail de quelqu'un et qui le sauverait ainsi de l'oisiveté, de la misère, ou du crime. La cruauté n'est un vice que parce qu'elle est destructrice de ce sentiment de respect de la vie humaine qui fait le lien social. La débauche n'est un vice que parce qu'elle ruine en nous ce sentiment de respect de soi-même qui fait la dignité de l'individu. Mais les héros de M. Zola ne sont pas vicieux, ils ne sont qu'en dehors de l'humanité. Leur inconscience d'eux-mêmes, leur placidité dans l'ignominie, leur continuité d'intempérance ou de grossièreté les marquent au signe de la bête. Quiconque est la proie d'une passion sans intermittence ni sursaut, ou seulement l'esclave d'une habitude sans interruption ni réveil, est une brute.
Et le romancier manque de sens moral, en même temps que de sens psychologique et de sens littéraire, qui ne le comprend pas. Car c'est le sens moral entendu de la sorte, — c'est le sens moral considéré comme un pouvoir intérieur qu'il s'agit de détruire ; — c'est le sens moral envisagé comme un ennemi dont il faut que la passion triomphe pour arriver à ses fins; — c'est le sens moral traité comme un adversaire qui ne peut-être vaincu que par la volonté, — qui donne à la représenta tion du vice sa valeur esthétique. L'immoralité dans Fart, comme on l'entend d'ordinaire, prise du côté de l'objet, c'est-à-dire du côté du modèle et de la nature de l'œuvre, n'est guère pour nous qu'un mot : c'est du côté de l'artiste qu'il faut la prendre, et mesurer ce qu'il a personnellement de sens moral, c'est-àdire d'intelligence du rôle de la moralité dans la vie humaine.
Je souhaiterais à M. Zola d'acquérir ce sens qui lui manque. Mais je doute fort qu'il s'en soucie, et je doute bien plus encore, s'en souciàt-il, qu'il réussît jamais à l'acquérir. En attendant, c'est bien à ce manque de sens moral que tiennent ce manque de psychologie, comme ce manque de goût et d'esprit, comme ce manque d'indulgence, comme ce manque de finesse qui le caractérisent. Il a, d'ailleurs, — et je n'hésite pas plus à le reconnaître après qu'avant Pot-Bouille, — la simplicité de l'invention et même quelquefois l'ampleur, il a la force, et quoi qu'on ait insinué, je crois qu"il a la foi. Ce sont encore bien des choses. Mais ne craignez-vous
pas qu'en cela semblable à tant d'autres, et si l'on regarde en quel temps nous vivons, ce soit surtout à ses défauts qu'il doive ses succès, V Assommoir ses quatrevingt-dix-sept, et Nana ses cent seize éditions?
15 mai 1882.
Il y en a plusieurs, il y en a même beaucoup, et, sans êlre accusé pour cela de souhaiter la mort de personne, on peut bien dire qu'il y en a trop, puisqu'à peine, entre eux tous, ont-ils du talent comme quatre. Les uns, — ce sont les délicats, à moins que ce ne soient les timides, — imitent ce qu'ils peuvent de la manière de M. Daudet : M. Alain Bauquenne, par exemple, ou M. Léon Allard. D'autres, plus raffinés, et qui trouvent apparemment M. Daudet trop simple, aiment mieux s'égarer sur les traces de M. Edmond de Goncourt : tel est l'auteur de la Robe du moine et de Ludine, l'étonnant M. Francis Poiclevin, celui qui se fait écrire par M. Taine des « choses » que M. Paul Alexis, qui s'y connaît sans doute, n'hésite pas à déclarer a médiocres ».
Mais le vrai maître d'école, aujourd'hui comme au temps des Soirées de Médan, c'est M. Zola, toujours, et, par delà M. Zola, c'est Flaubert, encore Flaubert, éternellement Flaubert, et surtout 1 ) Flaubert de V Éducation
sentimentale et de la Tentation de saint Antoine. On prend ses modèles où l'on peut, et, qui nd on veut des grands hommes à soi, on se les fait. Il est certain d'ailleurs, que M. de Goncourt aura beau multiplier les préfaces apologétiques, ou M. Ghampfleury revendiquer les droits des Bourgeois de Molinchart, le procès est désormais jugé, et bien jugé : c'est Flaubert qui demeurera dans l'histoire littéraire de ce temps le vrai héraut du naturalisme, comme il est bien probable que Madame Bovary en demeurera le chef-d'œuvre. Pour moi, je joindrais seulement à Flaubert le facétieux auteur de la Laitière de Montfermeil et de Gustave le mauvais sujet, — Paul de Kock, puisqu'il faut l'appeler par son nom, — s'il n'y avait eu, tout au fond de Flaubert lui-même, un vaudevilliste « énorme », selon le mot qu'il aimait, et un vaudevilliste trop longtemps igooré.
Ce sont ses jeunes élèves qui nous l'ont révélé : M. Henry Géard, M. Karl Huysmans, M. Léon Hennique, M. Guy de Maupassant, quelques" autres encore. Leurs œuvres étant d'ordinaire difficiles et surtout peu tentantes à résumer, et le titre même de quelques-unes d'entre elles étant impossible à transcrire, je ne saurais avoir ici l'intention d'en faire le dénombrement, et bien moins encore de les analyser. Mais, parmi diverses qualités dont ils brillent, c'est de leur force comique, uniquement, que je voudrais leur donner conscience, et ainsi les aider à retrouver leur véritable voie, que je crains qu'ils ne connaissent pas.
De toutes les leçons du maître, — développées, interprétées, illustrées par M. Zola, — celle qu'ils ont donc retenue le plus fidèlement, et le plus religieusement appliquée, c'est qu'il faut expulser du roman de l'avenir, l'intérêt romanesque d'abord, et ensuite, autant qu'il se pourra, toute espèce d'intérêt généralement quelconque. Flaubert, à la vérité toujours un peu romantique, et par conséquent romanesque, n'y a réussi que très tard, comme l'on sait, dans ses dernières œuvres seulement, et après vingt-cinq ou trente ans d'un prodigieux labeur. M. Zola lui-même, emporté je ne sais par quelle fougue d'imagination méridionale, n'a peut-être pas imité d'assez près la platitude de l'existence, et, reculant encore trop souvent devant l'application entière de ses principes, n'a pas été toujours aussi banal qu'il l'avait promis. « Certes, il travaille dans la vie, disent volontiers de lui les intransigeants de l'école, mais la vie de ses livres est arrangée par un artiste » ; et c'est ce que, dans le secret de leur cœur, ils ont quelque peine à lui pardonner. Plus heureux que leurs maîtres ou même qu'un ou deux de « leurs frères d'armes », et mieux servis d'ailleurs par la stérilité de leur génie naturel, quelques disciples ont touché le but presque du premier coup : M. Henry Céard, par exemple, et M. Léon Hennique.
Sans doute celui-ci, dans son premier roman, — la Dévouée, — n'avait pas laissé iï arranger encore un peu la vie. Un horloger besogneux, pour se procurer cent mille francs, empoisonnait sa fille cadette et faisait
guillotiner son aînée. Cette façon de se remettre en fonds ne m'étonne pas autrement, mais elle est relativement rare. En tout cas, j'en conclus qu'il y avait une intention d'art dans celle machine, et c'était, si l'on veut, de l'invention de collégien, mais enfin c'était de l'invention. Dans V Accident de Monsieur Hébert, le progrès, sous ce rapport, est sensible : il ne s'y passe rien, ou plutôt, — et pour être tout à fait exact, — quand il s'y passe quelque chose, c'est de telle manière que l'on aimerait autant qu'il ne s'y passât rien. Le capitaine Ventujol aime madame Hébert et il en est aimé. Tout se découvre. Alors Venlujol s'en va d'un côté, madame Hébert de l'autre, et le roman est terminé. M. Hébert est en bois; si j'ajoute que Venlujol ressemble beaucoup plus à tout le monde qu'à lui-même, et que le caractère de madame Hébert consiste à n'en pas avoir, on comprendra que je dise que les Sœurs Vatard, de M. Karl Huysmans, ou encore une Vie, de M. de Guy Maupassant, sont des œuvres « chargées de matière » en comparaison de V Accident de Monsieur Hébert.
Osons en convenir : le dernier chef-d'œuvre lui-même de M. Edmond de Goncourt : Chérie, est à peine aussi vide, sans compter que l'aventure s'y dénoue par une mort, ce qui semble peu conforme à la réalité. Car, tout le monde le sait, rien ne commence, rien ne finit; et on ne meurt pas dans la vie, mais seulement au théâtre! Or, justement, comme V Éducation sentimentale, ou comme Bouvart et Pécuchet ; — dont les leçons ne sont pas douteuses, — V Accident de Monsieur
Hébert ramène les personnages à leur point de départ et remet, ou à peu près, les choses en l'état. Voilà le vrai roman naturaliste, le roman selon la formule, le roman enfin sans incidents, péripéties ni dénouement, reproduction fidèle de la nature, exacte imitation de la vie dans la simplicité de sa « nullité crasse », — comme ils disent, — et la réalité de sa « platitude nauséeuse ». Lisez encore, si vous en avez le courage, la Petite Zette, par M. Jules Case, avec dédicace à M. de Maupassant; ou l'unique roman, je crois, de M. Henry Céard : une Belle Journée.
Ces effets, vraiment surprenants, ne s'obtiennent pas sans beaucoup de peine, et même beaucoup d'art. On n'arrive pas plus aisément à parler pour ne rien dire qu'à peindre pour ne rien montrer, et, indépendamment d'une grâce d'état, il y faut toute une longue, patiente et laborieuse éducation de l'œil et de l'esprit. Nous apprendrons donc premièrement à situer les « héros modernes » dans des milieux plus gris, plus incolores, plus insignifiants qu'eux-mêmes. C'est à quoi nous réussirons en arrêtant ordinairement nos regards sur ce qui ne vaut pas la peine d'être regardé, comme en habituant notre main à reproduire ce qui ne mérite pas d'être reproduit. Les maîtres ont donné des modèles en ce genre : V Éducation sentimentale en est un; le Ventre de Paris en est un autre. Qui. de nous n'a dans la mémoire ces pages immortelles? « Après le quai Saint- Bernard, le quai de la Tournelle et le quai de Montebello on prit le quai Napoléon... Puis on repassa la Seine sur
le Pont-Neuf, on descendit jusqu'au Louvre, et par les rues Saint-Honoré, Croix-des-Petils-champs et du Bouloi on atteignit la rue Coq-Héron... » Et qui de nous n'a sous les yeux ces inimitables tableaux ? « Devant elles s'étalaient dans des plats de porcelaine blanche, les saucissons d'Arles et de Lyon entamés, les langues et les morceaux de petit salé cuits à l'eau, la tète de cochon noyée de gelée, un pot de rillettes ouvert et une boite de sardines dont le métal crevé montrait un lac d'huile... »
Et cependant, je ne sais, encore ici, si les disciples n'auraient pas surpassé les maîtres. Il me semble du moins que leurs descriptions, plus longues, sont aussi plus oiseuses; que la qualité' propre de leur observation a quelque chose de plus banal; et qu'enfin leurs découvertes, plus inattendues, sont généralement plus drôles. Celui-ci, par exemple, ne s'est-il pas un jour avisé que, « par les temps de forte chaleur, les boueux passaient le matin dans les rues afin d'enlever les ordures »? Celui-là, non moins subtil, a fait observer qu'en été, « quelques personnes seulement occupaient l'intérieur des tramways, les autres préférant l'impériale ou les plates-formes ». Mais un troisième, s'élevant plus hauf, — et comme qui dirait jusqu'à l'observation sociale, — a remarque le premier que, « dans leurs corps de garde, les pompiers écrivaient toujours », ou, dans un autre ordre d'idées, que « les relieurs étaient les plus inexacts des commerçants ».
Si nous avions affaire à de plus gros personnages que
M. Karl Huysmans ou M. Guy de Maupassant, — je veux dire à des œuvres des plus fortes en leur genre que les Sœiws Vatard, ou de plus de prix que les Sœurs Rondoli, — peut-être y aurail-il quelque utilité, quelque intérêt de curiosité tout au moins à se proposer de définir et de fixer le procédé. Mais quatre mots ici pourront suffire. Gela consiste essentiellement à ne rien laisser échapper de ce qui traverse le champ de la vision, et, renversant alors l'ordre accoutumé des choses, à n'en retenir pour le noter que ce que sa banalité même semblait devoir soustraire à l'observation :
« La grand'route, devant sa porte, se déroulait à droite et à gauche presque toujours vide. De temps en temps, un tilbury passait au trot, conduit par un homme à figure rouge, dont la blouse, gonflée au vent de la course, faisait une sorte de ballon bleu ; parfois c'était une charrette lente, ou bien parfois on voyait venir de loin deux paysans, V homme et la femme, tout petits à l'horizon, puis grandissant quand ils avaient dépassé la maison, rediminuant, redevenant gros comme deux insectes, là-bas, tout au bout de la ligne blanche qui s'allongeait à perte de vue, montant et descendant selon les molles ondulations du sol. » Ou bien encore : « La rue que les deux jeunes gens suivaient était déserte, et leurs pas retentissaient avec un bruit clair sur le trottoir. Tantôt leurs ombres se brisaient le long des boutiques fermées, tantôt les précédaient ou les suivaient, étalées à plat sur les dalles, pâles à certains moments, foncées à d'autres. Souvent, elles s'enche-
vêtraient, se confondaient, s'unissaient des épaules, ne formaient plus qu'un tronc, ramifié de bras et de jambes, surmonté de deux têtes; parfois elles s'isolaient, se ramassaient sous leurs pieds ou s'allongeaient démesurément et se décapitaient dans le renfoncement des portes. »
Que l'on puisse tirer de là quelquefois des effets vraiment curieux, je ne le nierai point, ou plutôt, je conviendrai volontiers que M. Guy de Maupassant et M. Karl Huysmans eux-mêmes en ont rencontré plus d'un. Fautil aller jusqu'à dire que certains coins de Paris n'ont pas élé plus fidèlement observés par M. Zola que par M. Huysmans; et que Flaubert eût à peine mieux rendu que M. de Maupassant certains aspects de la nature normande? On le peut : et nous le disons ; et nous avons même le devoir de le dire, car autrement on serait en droit ne nous demander pourquoi tant s'occuper de M. de Maupassant et de M. Huysmans. Mais nous croyons après cela que ce que l'on en tire surtout, ce sont des effets comiques, et beaucoup plus comiques peut-être que ne le savent leurs auteurs eux-mêmes.
Jusque dans les œuvres des maîtres, et, plusieurs fois déjà, nous avons signalé cette remarquable affinité du roman naturaliste pour le vaudeville et la grosse tarce. Bouvard et Pécuchet, que sont-ils, je vous le demande, que deux maniaques échappés du théâtre des Duvert et Lauzanneî Et, bien avant Pot-Bouille, Trublot, le monsieur qui suit les bonnes, n'appartenait-il pas, vous le savez, au répertoire du Palais-Royal? Si
bien qu'après avoir traité jadis du plus outrageux dédain « dramaturges » et « vaudevillistes », enveloppés à la fois dans la même sentence, il me paraît maintenant plus évident chaque jour que les naturalistes ne sauraient autrement finir que par leur ressembler. La vulgarité soutenue des sujets où ils se complaisent, toujours les mêmes; la façon dont ils les développent, qui ne manque de rien tant que de vérité vraie ; les énormes drôleries qu'ils mettent dans la bouche de leurs personnages ; tout enfin, — jusqu'aux noms qu'ils fabriquent industrieusement pour les en affubler, — les achemine, en dépit d'eux, vers cet écueil de toutes leurs prétentions. Et comment, à vrai dire, se défendraient-ils de s'y venir heurter, si leurs procédés, comme on vient de le voir, ne sont autres en principe que ceux de la caricature? Mais, de plus, par une perversion de l'œil et de l'esprit tout à fait singulière, ils en sont arrivés à ce point, sous prétexte de naturalisme, qu'ils ne trouvent rien de si ridicule autour d'eux que ce qu'il y a de plus naturel ; tandis qu'inversement, ils n'aperçoivent rien de si digne de toute leur attention et de tout le scrupule dont leur art est capable, que ce qu'il y a de plus insignifiant et de plus lisible au monde.
Regardez-y d'un peu près. Les situations burlesques dont s'égayait jadis, avec plus de verve que de style, le toujours populaire auteur de la Pucelle de Belleville et de Monsieur Dupont, prennent à leurs yeux des aspects quasi tragiques. C'est précisément dans les amusantes inventions de l'auteur à'Fdgard et sa Bonne et
de Célimare le Bien-Aimé qu'ils savourent ce qu'ils appellent toute l'amertume de l'existence. Au comique irrésistible que dégagent d'elles-mêmes les perplexités d'un Beaudeloche ou d'un Beauperthuis quelconque, tombé dans le piège de sa propre sottise, ils ajoutent celui de prendre l'accident de Beauperthuis ou le deses poir de Beaudeloche au sérieux. Et c'est pourquoi tout vaudeville contient en soi le germe d'un roman naturaliste, comme tout roman naturaliste peut se définir correctement : l'erreur d'un vaudevilliste qui s'ignore. On l'a bien vu, lorsque M. Zola s'est avisé de faire transporter son Assommoir, et surtout son Pot-Bouille à la scène. Quatre actes de vaudeville et six actes de mélodrame : c'est à quoi se résumait ce que ce grand contempteur de la « dramaturgie » et du « vaudevillisme » avait imaginé de plus « naturaliste ».
Ce serait inutilement accabler le lecteur de titres de romans et de nouvelles naturalistes que de vouloir pousser à bout ce commencement de démonstration. Ceux à qui ne suffirait pas l'analyse détaillée de V Accident de Monsieur Hébert, telle que nous avons essayé de la leur donner plus haut, ou la lecture à' une Belle Journée, s'ils ont tant fait que de l'entreprendre, n'auront au surplus qu'à choisir dans le répertoire déjà considérable de M. de Maupassant : Boule de suif, En famille, A cheval, V Héritage, et tant d'autres. Je leur signale aussi le dernier roman de M. Karl Huysmans : A rebours, imitation ou transposition de la Tentation de saint Antoine] et je le leur recommanderais même,
s'il ne s'y rencontrait, comme dans tous les autres d'ailleurs, trop de pages bonnes à mettre au cabinet.
Mais, ce que je puis bien dire, en tout cas, c'est que le héros de cette histoire, le duc Jean Floressas des Esseintes, est à lui tout seul plus plaisant, risible, et falot que tous les Chambourcy du vaudeville conlemporain mis ensemble. Il parait que ce « livre a marqué dans une certaine direction la frontière avancée du talent de M. Huysmans, qui se trouve embrasser certaines régions lointaines apparemment extérieures ». Si eefa signifie, comme je le conjecture, que M. Huysmans a quitté, cette fois, le terrain ordinaire du naturalisme pour chevaucher les plus fantastiques chimères, il n'en est donc que plus curieux et plus caractéristique de le voir, après ce bel élan, retomber à chaque pas dans le vaudevillisme. L'idée de s'offrir à soi-même des symphonies de liqueurs « avec de vieille eau-de-vie représentant le violon », et « le rhum simulant l'alto », ou c le vespétro le violoncelle », est peu neuve; et serait difficile, sans doute, à mettre en scène. Mais l'idée de se procurer la sensation d'un voyage à Londres en se transportant dans une taverne de Paris plus ou moins britannique, est tellement une idée de vaudeville que, modifiée convenablement, elle a fourni le fond du Voyage à Dieppe, de Wafflard et Fulgence. Et, quant à l'idée de protester « contre le bas péché de gourmandise » en se nourrissant a posteriori, ceux qui goûtent le Malade imaginaire jusqu'au bout, et Monsieur de Pourceaugnac même dans les entr'actes, regretteront
éternellement que l'état de la médecine de son temps n'ait pas permis à Molière d'en exploiter tout le bas comique.
C'est ici de la fantaisie de vaudeville, s'il en fut. J'en appelle plutôt aux hommes du métier! Seulement n'est-il pas bien remarquable que, quand un naturaliste essaye de secouer une fois l'esthétique de l'école, l'unique loi qu'il n'en puisse absolument rejeter soit, celle qui veut que le vaudeville se retrouve au fond de tout roman naturaliste? Nous ne saurions donc inviter trop vivement M. Huysmans en particulier et les naturalistes en général, à se porter tout entiers du côté où Is penchent. Ce qu'ils dépensent de talent dans ces petites nouvelles qui remplissent les premières colonnes de quelques journaux du malin ne fait pas peut-être beaucoup de tort au grand art; mais le vaudeville a droit de regretter ce qu'ils y sèment d'idées, lesquelles ne demanderaient que la main d'un bon metteur en œuvre pour s'adapter à la scène des Variétés ou du Palais-Royal. Et, pour ce que le rire est le propre de l'homme, comme disait l'autre, ils seraient impardonnables, ayant reçu le don de le communiquer, d'en réserver la jouissance à leur petite école.
Que, d'ailleurs, ils ne sachent point le théâtre, ce n'est pas une affaire. Le vaudeville se fait en collaboration. Ils trouveront des idées; d'autres se chargeront de les accommoder à l'optique qu'il faut. Et puis, s'ils ne connaissent pas le métier, ils en seront quittes pour l'apprendre. Ce qui leur sera d'autant plus facile que c'est aussi bien la seule chose qui leur fasse pré-
sentement défaut. Capables en effet d'imaginer des situations comiques, ils ne le sont pas moins d'écrire en style de vaudeville. Ou plutôt, c'est là leur triomphe, et je ne sais s'ils excellent en rien tant que dans l'art de renforcer par le choix des mots le comique des situations. « Le mari sauta le premier, puis ouvrit les bras pour recevoir sa femme. Le marchepied, tenu par deux branches de fer, était très loin, de sorte que, pour l'atteindre, madame Dufour dut laisser voir le bas d'une jambe dont la finesse primitive disparaissait à présent sous un envahissement de graisse tombant des cuisses. M. Dufour, que la campagne émoustillait déjà, lui pinça vivement le mollet; puis, la prenant sous les bras, la déposa lourdement à terre comme un énorme paquet. » Ce petit tableau de genre est de M. de Maupassant, et non de Paul de Kock ; on peut l'intituler : A la campagne. Celui-ci, que l'on pourrait intituler : Chez le Dentiste, n'est pas dePigault-Lebrun, mais de M. Huysmans. « Un craquement s'était fait entendre, la molaire se cassait, en venant ; il lui avait alors semblé qu'on lui arrachait à la tête; il avait perdu la raison, avait hurlé de toutes ses forces, s'était furieusement défendu contre l'homme qui se ruait de nouveau sur lui, comme s'il voulait lui entrer son bras jusqu'au fond du ventre, s'était brusquement reculé d'un pas et, levant le corps attaché à la mâchoire, l'avait laissé brutalement retomber, sur le derrière, dans le fauteuil, tandis que, debout, emplissant la fenêtre, il soufflait, brandissant au bout de son davier une dent bleue où pendait du rouge. »
C'est exactement l'espèce particulière de grossissement que l'esthétique du vaudeville exige. Les mots ne s'associent plus ici selon leur sens, ou pour traduire une idée, mais en vue d'un effet à produire et, dans l'un comme dans l'autre cas, la cause étant la même, l'effet est le même aussi. Dans cette langue spéciale, on ne se calme pas « on s'édulcore », on ne se décourage point, « on s'aveulit » ; celui-ci se vautre dans une perspective », et cet autre se « plonge dans d'inqualifiables fanges » ; on ne dit point d'une femme qu'elle est sentimentale, mais qu'elle fait « des rêves intoxiqués de sentimentalisme », et on ne dit point qu'elle a perdu ses illusions, mais « que son idéal a subi bien des renfoncements et des accrocs ». N'est-ce pas aussi la langue du vaudeville? et le Vancouver de Mon Isménie parlet-il autrement quand il dit : « Dardenbœuf, excuser cet épanchement prématuré... mais vous me plaisez! » ou le Ghalandard de la Sensitive, quand il dit : « Je ne l'avais pas regardée, la cousine... elle est ahurissante de beauté !» ou le Fadinard du Chapeau de paille d'Italie : » Marié? ce mot me met une fourmi à chaque pointe de cheveu !» ou le Daniel du Voyage de M. Perrichon : « Quand je parais son visage s'épanouit : il lui pousse des plumes de paon sous sa redingote » ?
Combien d'autres rapprochements, que je laisse au lecteur le plaisir de faire! C'est que, dans le vaudeville comme dans le roman naturaliste, il s'agit justemeiK d'égayer par quelque artifice la vulgarité convenue deâ sujets, et, si la cocasserie du style n'y saurait seule
suffire, c'en est cependant un des bons moyens. Lorsqu'il est bien convenu que vous ne prétendez intéresser le lecteur, ou le spectateur, ni par la singularité des aventures, ni par la nouveauté de l'observation, ni par l'originalité des caractères, il faut pourtant bien trouver à quoi l'intéresser, ou ne se mêler alors ni de roman ni de théâtre. Le roman naturaliste et le vaudeville y réussissent quelquefois par des combinaisons de mots et des associations d'idées qui sont au naturel ce que les lignes heurtées de la caricature sont à la vérité du dessin de la forme humaine. Aussi ne les faut-il accuser ni l'un ni l'autre, en outrant la nature, d'avoir passé le but, puisque précisément c'est là tout ce qu'ils se proposent; et ils nous répondraient à bon droit qu'ils l'ont ainsi voulu. L'ont-ils vraiment ainsi voulu? demandent bien quelques sceptiques. Mais ce sont des sceptiques.
Si maintenant le vaudeville, à cette ressource du style épileptique, ajoute celle de l'intrigue, le roman naturaliste dispose, lui, de celles de l'équivoque et de l'obscénité. Non sans doute que le vaudeville soit toujours fait pour les oreilles chastes, — on lui a passé quelquefois des libertés singulières; — et s'il faut être franc, ces libertés ou ces licences, depuis quelques années surtout, composent malheureusement une partie du plaisir que l'on y va chercher. Mais insister sur ce sujet serait peut-être imiter les naturalistes eux-mêmes, dont le cynisme de langage ne s'inspire, comme l'on sait, que de l'intérêt de la morale... Faisons donc seulement observer que, si notre siècle, en ce point, ne
vaut ni mieux ni pis que tous ceux qui l'ont précédé dans l'histoire, et si même nous sommes encore assez loin des polissonneries de Casanova de Seingalt ou des grossières ordures de Restif de la Bretonne, les romanciers naturalistes ne feront pas moins bien, dès à présent, d'y prendre garde. Les derniers venus, qui sont encore jeunes, ont peut-être écrit déjà plus d'une page qu'ils regretteront quelque jour ; et il ne faudrait pas que leurs anciens se fissent une obligation, en les imitant à leur tour, de leur apporter une excuse. Vainement invoquent-ils Rabelais et Régnier, Shakspeare et Molière, Saint-Simon et Voltaire : qu'ils se rappellent plutôt l'indignation de Flaubert, très vive et très sincère, lorsque Sainte-Beuve prétendit avoir senti dans Salambô ce qu'il appelait « une pointe de sadisme » . La suite a prouvé qui des deux avait raison, Sainte-Beuve de l'y reconnaître, ou Flaubert de nier qu'elle y fût. Le naturalisme, qu'il s'en rende compte ou non, est aujourd'hui sur cette pente, et ce n'est pas seulement pour lui que je serais fâché qu'il roulât jusqu'en bas.
Rien ne serait plus facile encore que de rapprocher l*un de l'autre ce pessimisme dont nos naturalistes font montre, et ce pessimisme inconscient qui se trouve être également le fond du vaudeville classique? Qu'est-ce en effet que le vaudeville, sinon le miroir de la bêtise humaine, et parfois même de la bêtise compliquée de gredinerie? J'aime mieux toutefois attirer l'attention sur deux points de quelque importance.
Le premier c'est qu'ils sont bien durs, grands et petits,
depuis Flaubert jusqu'à M. de Maupassant, pour la pauvreté, je veux dire pour les ridicules et les vilenies, s'ils y tiennent, qu'engendre la misère. Sous ce rapport, c'est le contraire du naturalisme anglais, depuis Fielding jusqu'à George Eliot, si indulgent, si compatissant, si humain. On n'est pas beau non plus quand on a le corps déjeté par la souffrance et la physionomie ravagée par la maladie ; et cependant, je ne sais quelle pudeur physique nous retient communément de plaisanter la laideur d'un malade. Qu'est-ce que les habitudes ou les tics de la misère peuvent avoir en soi de plus ridicule ou de plus réjouissant que les spasmes et les convulsions de la douleur? Je voudrais donc voir nos naturalistes effacer de leurs œuvres ce caractère de dureté. Il ne me semble d'ailleurs, je l'avoue, nullement drôle, comme à eux, que l'on achète un journal d'un sou quand on ne peut pas y mettre quinze centimes, ni qu'une mère de famille, après le couvert ôté, — fût-ce dans la même chambre, — et par économie forcée, taille les robes de sa fille.
En second lieu, ces jeunes mandarins de lettres manquent trop aussi de pitié pour la grande foule de ceux qui ne goûtent pas leur littérature, ni même aucune littérature, puisque aussi bien il y a de telles gens. Car enfin, je ne suis pas persuadé qu'il convienne de partager en deux l'humanité tout entière : d'une part, les imbéciles; et, de l'autre, les romanciers naturalistes.
On peut être honnête homme et faire mal les vers.
Mais c'est précisément ce qu'ils n'admettent pas sans peine, ou plutôt c'est ce qu'ils n'admettent pas du tout : et peut-être est-ce là le principe de leur pessimisme. Au prix de la leur, dont je n'ai garde de médire, toute autre occupation leur paraît misérable. Ils ne pensent pas qu'il y ait d'autre intérêt en ce bas monde que de peser des syllabes et d'assembler des mots. Et ils ont le mépris du siècle parce que le siècle, comme ils disent, a la haine de la littérature. « Des Esseintes flairait une sottise si invétérée, une telle exécration pour ses idées à lui, un tel mépris pour la littérature, pour l'art, pour tout ce qu'il adorait, implantés, ancrés dans ces cerveaux étroits de négociants, exclusivement préoccupés d'argent et seulement accessibles à cette basse distraction des esprits médiocres, la politique, qu'il rentrait en rage chez lui et se verrouillait avec ses livres ». C'est de leur Flaubert encore qu'ils ont hérité cette singulière manie, que Flaubert avait lui-même héritée des romantiques. Mais, positivement, quand ils parlent ainsi, ne se sent-on pas une démangeaison de les adresser à Sedaine, et de les mener entendre M. Maubant lui-même réciter le couplet célèbre : « Un négociant, mon fils!... quelques particuliers audacieux font armer les rois... mais ce négociant, anglais, hollandais, russe ou chinois, n'en est pas moins l'ami de mon cœur; et nous sommes sur la superficie de la terre autant de fils de soie qui lient ensemble les nations... Voilà, mon fils, ce que c'est qu'un honnête commerçant. » Gomme si, jamais ou nulle part, excepté du temps des romantiques, — et à la Chine peut-être
aussi, puisque M. Vanderk nous y fait penser, — on s'étail avisé d'isoler les « lettrés » du reste des hommes, et de couper ainsi l'art de ses communications avec la vie ! Pas plus d'ailleurs que nous ne nous sommes engagé tout à l'heure sur le terrain de la « philanthropie », pas plus nous ne voudrions ici nous aventurer sur celui de « l'utilitarisme ». Mais, si ces observations n'élaieut pas iuutiles à faire, les voilà faites.
Il faudrait maintenant pouvoir en « édulcorer » l'amertume, — comme dirait M. Léon Hennique, — à défaut de quelques compliments, au moins par quelques consolations. Et nous ne demanderions pas mieux, si en effet nous le pouvions. Mais nous attendrons les autres à leur prochain roman ; et, puisque c'est surtout de M. Karl Huysmans et de M. Guy de Maupassant que nous avons parlé jusqu'ici, c'est d'eux seuls que nous dirons encore quelques mots.
M. Karl Huysmans a de la verve, et, en dépit de ses affectations de pessimisme, il a de la gaieté, une grosse gaieté, qui lui a souvent inspiré de bien mauvaises pages, de la gaieté cependant, et c'est toujours quelque chose. Je ne sais s'il se doute lui-même à quel point il est gai. Il me semble bien aussi qu'il a l'œil d'un observateur, quoique, jusqu'ici, son observation n'ayant porté sur rien de bien intéressant, on n'en puisse encore dire très exactement la valeur. Ne parlons plus de son dernier roman : A rebours, qui est une tentative que l'on ne peut pas humainement l'engager à recommencer; mais il n'a guère étudié dans ses précédents écrits — les Sœurs
Vatard, Marthe. En ménage, — que l'unique matière dont M. Daudet vient de s'emparer à son tour en composant Sapho. Trois volumes sur ce sujet, qui prête un peu trop à des peintures trop libres, qui n'a rien par luimême de bien séduisant, et qui ne vaut enfin que ce que valent eux-mêmes les personnages que le hasard ou leur mauvaise fortune a engagés dans de telles aventures, c'est beaucoup; car les personnages de M. Huysmans ne valent pas grand'chose, — psychologiquement s'entend, — et les situations burlesques où il aime à les placer lont toujours empêché d'apercevoir clairement et de traiter La situation principale. Au résumé, ce sont les Scènes de la vie de bohème récrites comme qui dirait dans le style de V Assommoir. Si j'ajoute après cela que M. Huysmans ne manque malgré tout ni d'esprit ni didées, ce n'est pas que je me fasse aucune illusion sur l'érudition facile et l'originalité factice de son dernier roman. Je ne crois pas toutefois me tromper trop grossièrement; — et, le jour où M. Karl Huysmans m'aura donné complètement raison, sa part, comme on le voit, ne laissera pas d'être assez belle.
Le cas de M. Guy de Maupassant est un peu plus compliqué. Tous les défauts qu'exige l'esthétique naturaliste, il les a ; mais il a aussi quelques qualités qui sont assez rares dans l'école. Ainsi, j'ose à peine l'en féliciter, mais il y a chez lui quelques traces de sensibilité, de sympathie, d'émotion : d^ns le Papa de Simon, par exemple, dans En famille même, dans Miss Harrielt, dans une Vie. D'intempérants admirateurs ont
trop loué son talent descriptif. J'aime assez sa Normandie, beaucoup moins son Algérie, moins encore sa Bretagne. Ce n'est pas ce qu'il voit, qu'il voit bien, mais plutôt ce dont il est profondément imprégné. Sa manière d'écrire est d'ailleurs plus simple, plus franche, plus directe que celle de la plupart de ses émules en naturalisme, et même de M. Zola. On dirait aussi que son pessimisme a quelque chose de moins littéraire, de moins voulu par conséquent, et de plus douloureux; il le comique triste, et quelquefois amer. En fait de nouvelles, V Histoire d'une fille de ferme, malgré quelques brutalités inutiles, est peut-être jusqu'ici ce qu'il a donné de mieux. Mais il y a trop de Flaubert en lui. Boule de Suif et V Héritage, qui sont ce qu'il a écrit — sauf une Vie — de plus considérable, sont du pur Flaubert, moins sobre et mieux portant, si l'on veut; et généralement, dans ses premiers récits, je n'en connais pas un qui ne soit par quelque endroit trop inspiré de Flaubert. C'est un élève dont l'originalité n'est pas assez dégagée de l'admiration et de l'imitation de son maître. Il serait temps d'y aviser. Comme Flaubert, il manque surtout de goût et de mesure. Sans cela, sans quelques pages qui semblent une gageure, et qui s'étalent sans vergogne en trois ou quatre endroits, une Vie serait presque une œuvre remarquable. C'est sans doute une bien simple et bien banale histoire; elle se laisse lire toutefois; et, voulant en parler, j'ai pu la relire sans ennui. Mal équilibré, mais soutenu par la solidité, si je puis ainsi dire, de trois ou quatres scènes principales,
l'ensemble a de la carrure et respire une certaine puissance. On louerait ce livre davantage si l'on ne craignait d'avoir l'air d'en recommander la lecture à ceux qui ne le connaissent point. Pourquoi M. de Maupassanl s'en est-il tenu là? Car il est bien certain qu'il n'a pas tenu les promesses qu'une Vie nous avait données. On peut même dire que ses deux derniers volumes, Miss Harriett et les Sœurs Rondoli, nous le montrent engagé dans une voie fâcheuse, puisque c'est celle de ses pires défauts. Souhaitons-lui seulement de ne pas y persévérer; car déjà ces deux derniers volumes feraient presque craindre qu'il ne fut condamné dès à présent à se répéter lui-même, et à ne plus- se renouveler. Et vraiment, par un effet de lïnfelicité des temps, le talent est aujourd'hui trop rare pour que ce ne fût pas dommage
1" juillet 1884.
LA
Il y a longtemps que nous n'avons parlé des romans de M. Zola. Ce n'est pas que nous ne les ayons lus, ainsi qu'il était de notre devoir; mais, après les avoir lus, nous n'en avions trouvé rien à dire que nous n'eussions déjà dit. Épiques ou apocalyptiques, — puisque c'étaient les qualités nouvelles qu'il fallait louer dans Germinal, par exemple, ou dans l'Œuvre, — nous ne l'eussions pu faire d'ailleurs qu'aux dépens des anciennes, de celles que nous goûtions peu, mais que nous reconnaissions dans V Assommoir ou dans le Ventre de Paris ; et, pour la Joie de vivre, en dépit des clameurs, nous n'y pouvions vraiment rien voir de plus obscène ou de plus incongru que dans Pot- Bouille ou dans Nana. Mêmes Quenu-Gradelle et mêmes Rougon-Macquart; mêmes procédés; même absence aussi de sens moral : c'était toujours le même M. Zola. Qu'après avoir jadis découvert Paris, ce romantique attardé parmi nous
32 ir LE ROMAN NATURALISTE.
inventât donc maintenant la mer, ou qu'après avoir calomnié les mœurs de la bourgeoisie, cet homme de quelque talent, mais de si peu de goût et de tact, et d'encore moins d'esprit, caricaturât à leur tour celles de l'ouvrier, il n'y avait là ni de quoi s'étonner, ni de quoi revenir à la charge. Mieux valait attendre; et puisque aussi bien, de roman en roman, il allait s'éloignant un peu plus de la décence, du naturel, et de la vérité, on reparlerait de lui, pour la dernière fois, quand il en serait tout à fait sorti.
C'est ce qui vient d'arriver; et le volume n'a point encore paru, le journal de M. Zola n'a pas seulement encore terminé la publication du roman, que déjà la Terre, en achevant de déclasser le romancier, semble avoir achevé du même coup de disqualifier le naturalisme. On n'ose plus être naturaliste; on se défend de l'avoir été ; les plus ignorés eux-mêmes de ses disciples, les imitateurs qu'il ne se savait point, ont déjà commencé de trahir « le Maître ». Déjà, l'auteur de Chariot s'amuse et celui du Bilatéral, déjà MM. Paul Bonnelain, J.-H. Rosny, Paul Margueritte, Lucien Descaves et Gustave Guiches, — faisons-leur le plaisir de mettre ici leurs noms, qu'on pourrait avoir oubliés, — ont publiquement protesté contre « l'exacerbation de la note ordurière » dans le roman de M. Zola : c'est ainsi qu'ils s'expriment en patois naturaliste. On peut prévoir enfin le temps où M. Zola, dans cet abandon de tous les siens, n'aura plus pour lui que le seul M. Albert Wolff. Et vraiment nous ne le regretterons qu'à moitié, — en son-
géant qu'il y a dans la Terre de quoi justifier d'autres défections, qui seraient même plus sensibles à M. Zola, que celle de M. Lucien Descaves ou de M. Rosny, — mais cependant nous le regretterons : d'abord, parce qu'il est toujours pénible de voir un homme de talent se fourvoyer sans ressource; et puis, parce qu'il est plus pénible encore de le voir compromettre avec lui, dans son aventure, ce qu'il pouvait y avoir de justesse et de vérité dans les théories d'art auxquelles les circonstances avaient attaché son nom. Le naturalisme avait sa raison d'être, dans le siècle où nous sommes ; il en avait même plusieurs, que nous avons plusieurs fois déduites; et, ces raisons, nous n'en voulons de rien plus à M. Zola que de les lui avoir, l'une après l'autre, et pour longtemps maintenant, enlevées.
Car, il faut bien en convenir, quelque étonnement que l'on éprouve à se trouver d'accord avec M. Paul Bonnetain, et quoique ces jeunes schismatiques, pour se purifier, aient sans doute besoin de se laver encore dans bien des eaux, ils n'ont pas tort. M. Zola, dans la Terre, a passé toutes les bornes. Oui; si l'on savait peut-être que le commencement et la fin de son naturalisme, que sa principale ou son unique originalité n'avait guère consisté qu'à imprimer tout crus dans ses romans des mots dont je gagerais qu'à peine ose- 1- il se servir luimême dans la liberté de la conversation, jamais pourtant il n'en avait encore imprimé de tels, ni rendu le nom même de naturalisme synonyme à ce point de ceux d'impudence et de grossièreté. Jamais non plus, pas même
dans Pot-Bouille, cet étrange observateur des mœurs de son temps ne s'était ainsi moqué de son public, si jamais il n'avait substitué plus audacieusement à la réalité les visions obscènes ou grotesques de son imagination échauffée. Nulle conscience et nulle observation, nulle vérité, nulle exactitude, tous les effets faciles et violents, tous ceux du vaudeville et ceux du mélodrame; des scènes inouïes de brutalité ; toutes les plaisanteries qui passent à Grenelle ou du côté de Glignancourt pour des formes de l'esprit; des images de débauche, des odeurs de sang et de musc mêlées à celles du vin ou du fumier, voilà la Terre-, et voilà, va-t-on dire, le dernier mot du naturalisme ! Si M. Bonnetain'ou M. Margueritte réussissent maintenant à le tirer de là, ils n'auront pas fait peu. Je crains seulement pour eux qu'il ne leur fallût, — dirai-je plus de talent? — mais à coup sûr un autre talent que celui dont leurs œuvres nous ont donné les preuves jusqu'ici.
Sont-ce, en effet, des paysans, que les personnages du dernier roman de M. Zola? Mais il faudrait d'abord pour cela qu'ils fussent des hommes, et ce n'en sont point, ni même des brutes, mais seulement des mannequins. Dans V Œuvre, dans Germinal, dans la Joie de vivre, on pouvait encore, en y regardant bien, discerner quelque trace et reconnaître au moins quelque effort d'observation; mais ici, c'est vainement qu'on en chercherait l'ombre; et les jésuites d'Eugène Sue, les mousquetaires d'Alexandre Dumas, les burgraves eux-mêmes de Victor Hugo sont plus vrais, moins fan-
tastiques, plus vivants peut-être que les paysans de M. Zola.
Au moyen des journaux, des faits divers et des comptes rendus de cours d'assises, au moyen des commentaires dont les « chroniqueurs judiciaires » ne manquent jamais à les faire suivre, — pour opposer, comme l'on sait, la dépravation cynique des campagnes à l'honnête, élégante, et inoffensive corruption du boulevard, — M. Zola s'est fait une idée du paysan français, et composé méthodiquement un dossier d'horreurs villageoises. C'est ce qu'il appelle ses documents. On y voit qu'en telle année, dans telle commune, tel département, un père de famille ayant eu l'imprudence de résigner ses biens à ses enfants, ceux-ci, las de nourrir une bouche inutile, l'ont relégué sous un toit à porcs, ou aidé même à mourir plus vite. On y lit qu'en telle autre année, dans un déparlement voisin, et ainsi qu'il est prouvé par les débats ou l'aveu du coupable, un beau-frère pour éviter la division d'un commun héritage, a violé sa belle-sœur mineure et l'a ensuite étranglée. On y trouve encore qu'une femme a mêlé de la mort-aux-rats dans la soupe aux choux de son homme ; que deux frères, faute de s'entendre, ont vidé à coups de fusil une question de bornage ; qu'une bru s'est débarrassée d'une bellemère importune à coups de serpe ou de fléau. Et on y apprend aussi, par occasion, des choses qu'en effet on ignorait, jusqu'à M. Zola : que le fumier ne sent pas bon; que, si l'on boit trop de vin ou de cidre, on se grise; qu'il est arrivé quelquefois à la grêle de hacher
les blés; qu'il est plus dur de moissonner que-de cracher dans un puits pour y faire des ronds; que, d'ailleurs, ce ne sont pas des clubmen qui hantent d'ordinaire les cabarets de village ; et que le paysan aime àpremenl la terre. Cependant le romancier, d'un air entendu, frappe de la main sur ses dossiers; et les reporters, sur sa parole, nous jurent qu'il n'a rien avancé qu'il ne puisse prouver, en forme de preuve authentique, et dont ne témoigne la collection du Gil Blas ou du Figaro.
De qui se moque-t on ici ? de nous ou de M. Zola ? Car, je consens bien que les amateurs trouvent encore d'assez beaux morceaux dans la Terre, un reste de souffle, et, par endroits, presque de la puissance, — dans ces descriptions, par exemple, où M. Zola reconstruit la nature et l'ajuste aux exigences de ses propres hallucinations; — mais, dans ce roman de cinq ou six cents pages, on n'en signalerait pas une qui nous apprenne rien sur la campagne ou sur le paysan. Ou, si l'on aime mieux cette autre façon de dire la même chose : le peu de vérité qu'il y a dans la Terre est banal, pour traîner partout ; et le peu de nouveauté qu'on y rencontre n'est pas vrai.
Ce n'est pas que je connaisse assez le paysan pour m'en faire moi-même une idée très précise, et encore moins, quelque idée que je m'en fasse, pour prétendre la substituer à celle de M. Zola. Je crois seulement que, si le paysan, comme l'ouvrier, par exemple, comme le bourgeois, ou comme le militaire, ont quelques traits qui ne soient qu'à eux, ils ne laissent pas, tous tant
qu'ils sont, d'en avoir aussi quelques-uns qui leur sont communs entre eux, et avec moi. Pour être paysan, on n'en est pas moins homme, et pour être homme, ce que j'ose assurer, c'est qu'il faut commencer par différer beaucoup des héros de M. Zola. Puisque d'ailleurs M. Zola n'est ni le seul ni le premier qui ait voulu peindre le paysan, ce qui est encore certain, c'est que son paysan est le premier et le seul qui fasse en nous cette impression. Si M. Zola veut s'en rendre compte, qu'il le compare, au surplus, ce paysan, — je ne dis pas même avec ceux de Balzac ou de George Sand, lesquels sont encore un peu conventionnels, ceux de Balzac déjà plus « canailles » que nature et ceux de George Sand plus florianesques, — mais avec ceux de l'écrivain qu'il semble en vérité s'être proposé de ressusciter parmi nous, ce Restif de la Bretonne, de qui nous l'avons plus d'une fois rapproché. Dans la Vie de mon père, l'auteur de Monsieur Nicolas et du Paysan perverti nous a tracé le portrait de sa propre famille : c'est la décence et la gravité mêmes, avec une nuance marquée d'orgueil héréditaire, et un besoin très vif d'estime et de considération.... Mais j'oublie que M. Zola ne fera jamais cette comparaison ni nulle autre, parce que lui-même ne s'intéresse pas assez aux histoires qu'il nous raconte, aux personnages qu'il prétend peindre, à cette réalité dont il se croit néanmoins l'interprète.
M. Zola ne s'intéresse qu'au succès de ses œuvres et qu'au développement de sa personnalité. Avec le goût
et le sens moral, ce qui lui manque le plus, c'est la sympathie, et sans la sympathie, sans cette faculté précieuse, délicate et subtile, n'y avant pas moyen d'enfoncer un peu avant dans la connaissance de nos semblables, il n'y a pas moyen non plus d'être naturaliste. On ne saurait trop le redire : c'est ici ce que n'ont pas compris nos modernes Daturalistes, Flaubert en tête, M. Zola derrière lui, ni leurs nombreux imitateurs; et c'est ce qui fait sur eux la si grande supériorité des naturalistes russes et anglais, d'un Tolstoï, d'un Dostoïewsky, de Dickens, de George Eliot. C'est que ceux-ci ont vraiment aimé les humbles et les dédaignés, cette foule anonyme et obscure, que le grand art, l'art officiel et d'apparat, si l'on peut ainsi dire, avait rayée de ses papiers. Ils ont cru que l'égalité des hommes dans la souffrance et dans la mort donnait à tous un droit égal à l'attention de tous. S'ils sont descendus dans l'âme d'une fille ou d'un criminel, c'a été pour y chercher l'âme elle-même de l'humanité. Et s'ils n'ont pas reculé devant la peinture de la laideur et de la vulgarité, c'est qu'ils ont cru que l'on avait inventé l'art pour nous en consoler, en les ennoblissant.
Mais nos naturalistes à nous, véritables mandarins de lettres, infatués, comme Flaubert et comme M. Zola, de la supériorité sociale de l'art d'écrire sur celui de fabriquer de la toile ou de cultiver la terre, uniquement attentifs à « soigner, » comme on dit, leur reputalion et leur vente, ils n'ont vu, dans tout ce qui n'avait pas écrit V Assommoir ou la Tentation de saint
Antoine, que matière à caricature. Et, manque de sympathie pour autre chose qu'eux-mêmes, c'est ainsi que leur observation, quand encore ils daignaient observer, n'a pas pénétré plus avant que l'écorce des choses. Ils n'en ont vu que le contour, ils n'en ont su fixer que la silhouette; et, pour celle raison, s'ils doivent durer quelque temps, si les générations qui viennent les lisent encore, ce ne sera pas comme naturalistes, ce ne sera pas non plus comme pessimistes, — un autre mot qu'ils compromettent par l'usage qu'ils en font, — ce sera comme vaudevillistes *.
Ayant essayé plusieurs fois de montrer, non seulement à M. Zola, mais à quelques-uns aussi de ses disciples, les vaudevillistes qu'ils étaient, on me permettra de ne revenir ici ni sur le choix de leurs sujets ordinaires, qui appartiennent plutôt au répertoire du Palais-Royal, ni sur leur façon de les traiter, qui ressemble à celle d'un Paul de Kock lugubre et pédant, ni sur leur goût à tous pour la caricature et surtout pour l'équivoque. Mais ce que je tiens à dire, parce que je n'en aurai jamais, je crois, de meilleure occasion que la Terre, c'est que ce comique involontaire s'obtient précisément grâce à l'insuffisance de l'observation. Les personnages de M. Zola, les moins complexes, les plus simples du monde, n'obéissant jamais qu'à l'impulsion d'un unique appétit, toujours élémentaire, ne connaissant en toute rencontre qu'une seule manière de le