Le roman personnel de Rousseau à Fromentin
A partir de i760, nous observons un effort continu du roman pour devenir un genre sérieux. Tout romancier se sent obligé d'avertir le public qu'il s'est donné un but moral; et le public, depuis qu'il s'est engoué de Richardson, n'a pas cessé de réclamer des auteurs français une œuvre égale à Clarisse, oii fût recueillie la connaissance de la vie. Aussi tout roman prétend-il être réel, vécu : s'il ne Test pas, il prend soin de le paraître; la forme autobiographique est, à cette époque, la loi du genre, mais il faut remonter au delà de 1760 pour en trouver l'origine.
C'est Courtilz de Sandras d) qui eut la pensée d'introduire le (( je » dans la littérature romanesque ; il présenta ses œuvres comme des Mémoires, et dès lors toutes celles qui se succèdent, depuis Lesage, Marivaux et l'abbé Prévôt, jusqu'à M"« de Tencin et M°^« de Fontaine, se donnent l'air de Mémoires. Quel avantage y trouvaiton? On pensait que le public s'intéresserait plus vivement aux aventures d'un personnage réel qu'à celle d'un être de fantaisie; le récit avait une allure séduisante de
lifidence, propre à stimuler les curiosités lentes ; en iiiôme temps le personnel des romans devenait plus sympathique en devenant presque ou tout à fait contemporain : on se retrouvait plus volontiers soi-même, en ces
(1) Voir J. Le Breton. Le Roman au XVIII* siècle.
êtres voisins, qui ressemblaient, par le langage et le costume au moins, aux êtres familiers. C'était mieux et plus vrai que les Artamène et les Cyrus. Mais entre ces mémoires apocryphes et des confessions véritables, quel rapport y a-t-il? Si le roman prit d'assez bonne heure la forme autobiographique, il conserva longtemps encore bien des éléments contraires à l'autobiographie. Comment donc, d'une simple enseigne, l'autobiographie devint-elle une réalité, et le fond même de toute une littérature?
La matière du roman, chez Courtilz de Sandras, demeure absolument irréelle : événements étranges, caprices, incohérences du destin, personnages dont nous ne sentons à aucun moment qu'ils vivent d'une vie cachée, tout occupés qu'ils sont de manifester leur existence par de grands mots et des gestes démesurés. Chez Lesage, nous trouvons une satire de mœurs ; Gil Blas n'est pas plus une autobiographie que ne le sont les Caractères de La Bruyère : il l'est moins encore, car les Caractères sont riches de réflexions où se traduit la pensée intime de l'auteur, son amertume, son dégoût, sa volonté de se reprendre et de se réfugier dans une conception supérieure à la vie réelle; on sent que derrière ces portraits et ces observations, il y a une intelligence qui se cherche, une conscience, un caractère d'homme qui progresse et qui arrive peu à peu à une attitude défmitive devant les choses. Mais Gil Blas nous amuse et s'amuse, rien ne le modifie : il ne prend pas de recul devant la vie, il ne se demande pas ce que son moi véritable et profond perd, à ce que gagne ce moi de tous les jours, complaisant, vif et souple, qu'il promène et qu'il instruit à travers un monde si étrange-
ment pittoresque. Gil Blas n'a pas d'inquiétude morale, ou plutôt, moralement, il n'existe pas : son roman pourrait indéfiniment se prolonger, comme une galerie de portraits peut toujours s'augmenter de nouveaux originaux. Ce que nous savons de lui, c'est qu'il est toujours de belle humeur, et que son instinct satirique lui donne, sur les sottises dont il peut être victime, une perpétuelle revanche : cela ne suffît pas à faire un type, cela fait un auteur. Pour créer un type, il faut peindre une conscience qui souffre, hésite, s'affîrme, qui ne reflète pas indifféremment toute réalité quelle qu'elle soit avec la même limpidité passive ; quand on lit un roman de Lesage, que ce soit le Diable boiteux ou Gil Blas^ on ne songe pas un instant à s'intéresser à la destinée d'un héros qui apparaît clairement non comme un homme, mais comme un auteur déguisé. Ce qu'il veut faire, c'est un tableau de mœurs, c'est éveiller l'intérêt par des actualités piquantes : peu importe que la fiction de l'écolier de Salamanque prenne un air de réalité qui fasse illusion. Lesage n'y tient guère, et il en prend à son aise sur ce chapitre. Il imagine un spectateur mobile, comme procédé le plus simple et le plus commode pour dire tout ce qu'il veut sur tout ce qu'il est possible de voir dans le monde. Et pour que nous ne soyons pas tentés de chercher intérêt à ce qu'il pourrait y avoir de vécu dans les aventures de ce personnage de convention, Lesage le place, selon la tradition romanesque, dans un milieu qui est lui-même très fantaisiste. Ainsi, loin de réduire au minimum la part de l'artifice, comme c'est la tendance normale d'une véritable autobiographie, Lesage la développe autant qu'il en a besoin, et il n'est rien dont il se soucie moins que de la vraisemblance.
Prenons garde, cependant, que ce rapprochement du roman et de la peinture de mœurs était une chose toute neuve. Le roman de Lesage est le résultat d'une époque saturée de moralisme : que de portraits on avait faits ! que d'essais ingénieux pour s'expliquer le cœur humain ! que de systèmes, spirituels et moroses, complets ou ébauchés, n'avait-on pas émis ! et voilà qu'après tant de vues sur les mœurs, un homme de lettres prétend mettre en roman l'odyssée d'un observateur, la série infmie de ses expériences. Or, le moralisme sera un élément essentiel du roman autobiographique; et déjà c'est la porte ouverte au moi. Sans doute ce qui s'est appelé depuis le moi n'existe pas ici, mais bien le moi auquel il était permis de se montrer en ce temps-là, le moi intelligent et observateur qui, au Heu de se replier sur luimême douloureusement, s'ouvre à toutes les curiosités mondaines; ce n'est pas le moi qui veut attirer et retenir l'attention sur soi, mais celui qui s'exerce à être fin et pénétrant aux dépens des autres. Seulement, tandis que l'originalité de l'intelligence semble la seule recherchée, derrière elle, il sera aisé bientôt d'apercevoir une originalité de cœur et d'âme. Une fois satisfaite en général la curiosité morale, on s'aperçoit que devant les mêmes objets l'observation varie en raison et en fonction de celui qui observe ; un public documenté, depuis longtemps averti, pénètre au delà des lieux communs des moralistes jusqu'à l'essence de leur vie, à ce qui donne à leur pensée une nuance originale, une saveur propre à leurs propos. En écoutant parler un moraliste, c'est de lui qu'on devient curieux à la longue, autant ou plus que des objets sur lesquels chacun s'est fait une idée de sa façon. L'autobiographie, chez Lesage, si peu soignée
quelle ait été en vue de produire une illusion, nuiique au moins un temps où Ton aime à savoir qui vous parle, à quelle sorte d'homme Ton a à faire. En même temps que s'est formé le public, les auteurs ont acquis par leurs lectures, par l'éducation tout entière tournée de ce côté, une science précoce de la vie; ils voient de bonne heure, ou ils se figurent voir le fond de la vie; leur étude se reporte naturellement sur eux-mêmes. Et si l'on veut comprendre comment le moi du moraliste, même s'il adopte la forme ordinaire de la méditation ou des sentences, devient, dans ses œuvres, plus présent, il faut songer à la distance qui sépare La Rochefoucauld et La Bruyère de Vauvenargues.
Mais le roman n'est pas encore si avancé ; plus tard il posera des énigmes aux moralistes; pour le moment il reste bien loin encore derrière eux, en sérieux et en émotion. Il est encore sous la dépendance de ses origines, il est amusant et dramatique; et c'est une chose remarquable qu'avant de devenir le genre choisi des penseurs, des solitaires contemplatifs, il ait été entre les mains de ceux qui font rire la foule au théâtre : Lesage et Marivaux, deux hommes de théâtre, ont mis dans leurs fausses autobiographies le mouvement de la scène, et cette multiplicité de personnages qui soutient une intrigue adroite. L'autobiographie véritable, nous le verrons bien, sera la résultante tardive d'un effort persistant pour isoler le « héros » et pour supprimer presque tout événement. Marivaux marque déjà un progrès sur Lesage : il a eu le soin de la vraisemblance ; il ne se désintéresse pas de donner à ses histoires une apparence d'authenticité ; le milieu où elles se passent est vrai, local, contemporain; les gens qui s'y meuvent sont bien
ceux qu'il a pu produire : quel est leur passé, sous quelle influence se sont-ils formés, — Marivaux donne à ces questions une réponse assez précise pour que tout de suite ils soient intéressants par eux-mêmes ; si quelque événement survient, nous ne nous disons plus : que cela est amusant et bien vu, mais : et lui, qu'en a-t-il pensé? qu'en est-il advenu pour lui? que devient parmi tout cela son caractère? Seulement ce caractère n'est pas de ceux qui attachent, qui se suffisent à eux-mêmes, et qui peuvent expliquer à eux seuls tous les événements d'une vie, ou la tournure et la physionomie que des événements ordinaires prennent dans une vie apparemment commune, quand ils affectent une sensibilité intense et profonde. Le paysan parvenu n'a vraiment pas de vie intérieure : il fait son profit de ce qui lui arrive, il est de plus en plus adroit, il apprend quelle est la valeur pratique de tous les sentiments, et il n'a ni scrupule ni peine à sentir en conséquence; il ne s'est pas fait de luimême, de ce qu'il veut être, un idéal secret et cher que la vie' contrarie; il est, naïvement et sans réflexion, objectif et réaliste. Et tous les héros de la famille de Marivaux, que ce soit le paysan ou Marianne, ont ainsi leur capital, qui n'est nullement moral, capital de bonne mine et de rouerie candide, qui leur assure le succès et le bonheur; ils font tranquillement, sans s'étonner de rien, leur chemin dans le monde. Et sans doute si c'était chez eux une philosophie bien dégagée, fruit d'une longue méditation morale et d'une ancienne déception, que de se posséder par^faitement, de passer sans y faire attention d'une situation louche à une attitude paradoxale, et de vérifler sans cesse l'unité et la permanence de leur moi dans une poursuite perpétuelle du bonheur et avec une religion
du succès qui ne s'émût de rien, ce seraient bien des types moraux; mais toute leur force est dans leur inconscience. Et cela est foncièrement contraire à Tessence du roman autobiographique tel que nous le verrons se définir de mieux en mieux. 11 faut bien voir que ce sont deux choses très différentes, et même opposées, d'employer Tart du roman ù imiter la vie dans des spectacles changeants et successifs, en l'ordonnant autour d'un caractère qui dépend d'eux et se fait peu à peu selon eux et à leur image, ou de se prendre soi-même comme point initial et comme centre, de n'employer la fiction qu'à voiler une partie trop intime de sa vie, de se livrer enfin sur soi-même à un travail d'élaboration tel qu'il en naisse un type général et symbolique. Les histoires de Marivaux ne finissent pas plus que celles de Lesage, et il n'y avait pas nécessité qu'elles finissent. iVP^ Riccoboni a fait la suite de Marivaux, et bien d'autres ont écrit des suites à des romans épistolaires qui s'étaient terminés sans conclusion. Le roman autobiographique formera un tout complet, il conclura toujours : si le héros ne meurt pas, nous serons fixés sur l'attitude qu'il ne peut manquer de garder à jamais dans la vie; et comme toute réflexion profonde mène à la douleur, ce sera toujours sur une souffrance définitive que s'achèvera le roman; il ouvrira un horizon de tristesse illimitée. Le roman a pour sujet une crise, d'où s'est dégagé un caractère formé pour toujours, que la vie ne modifiera plus, mais qui imposera à la vie, quelle qu'elle soit, sa nuance originale.
Les romans de l'abbé Prévôt, et surtout Manon Lescaut, .^ont bien plus près de l'autobiographie; ici, d'abord, il y a vraiment une intime union entre l'auteur et son œuvre. M"* de Lespinasse l'appelait « l'homme du monde qui
a le mieux connu ce que l'amour a de doux et de terrible. )) Nous trouvons chez lui ce goût et ce besoin de confession d'où l'autobiographie dérive; l'abbé Prévôt se réfugiant en religion, s'attachant durant de longues années à mater son âme par des exercices d'ascétisme et à tromper son cœur passionné par des épanchements mystiques, incapable malgré tout de s'échapper à luimême, de se recueillir en une pensée haute et divine qui ne fût plus lui, et fmalement se donnant aux lettres, où il s'oublie en créant, n'est-ce pas un premier exemple de cet irrésistible besoin d'écrire, de parler de soi d'une manière ou d'une autre, de se débarrasser de ce tropplein de sensibilité qui fait souffrir jusqu'à l'angoisse, et de cette vie tumultueuse qui tourmente l'imagination? Tous les (( autobiographes » l'ont dit l'un après l'autre : écrire, et écrire sur soi-même, était pour eux comme une fonction intellectuelle ; la crise durait jusqu'au jour où ils s'étaient résolus d'écrire. Alors commence une période purement contemplative, et les souffrances vécues deviennent des joies d'art. Seulement l'abbé Prévôt était d'un temps où l'on aurait trouvé bien ridicule encore et inconvenant d'occuper le public de ses affaires intimes; avec un sentiment très fort du tragique dans l'amour, il a un esprit très sain et équihbré, un caractère régulier, des habitudes paisibles d'homme de lettres qui fait sa tâche quotidienne pour vivre. 11 n'a pas la personnalité violente, il ne lui vient pas à l'esprit que le monde entier puisse être compromis dans les aventures d'un cœur trop ardent, et si quelqu'un sous ses yeux est malheureux jusqu'au désespoir, il ne prend pas à partie les hommes et la société. L'admirable anecdote de Manon Lescaut ne veut rien prouver, elle ne réhabilite per-
sonne : c'est un exemple nouveau, après beaucoup d'autres, de la fatalité dans la passion. Mais si l'auteur ne veut rien démontrer, il est impossible que le lecteur n'éprouve pas une grande sympathie pour cet homme dont on se demande sans cesse s'il va devenir un criminel ou un martyr, et quelque doute sur les droits d'une société qui met dans une situation sans autre issue que le désespoir un homme passionné : la puissance paternelle, les lettres de cachet, les couvents qui sont des prisons, la justice expéditive et la cruelle manière dont elle sauve l'honneur des familles, qu'est-ce que tout cela pèse, et peut-il rien y avoir de plus sacré au monde que l'individu, quand il souffre et quand il aime? C'était la première fois que dans un roman la passion toute pure, exclusive et révoltée, était représentée. Et si l'on se rappelle d'autre part le mouvement emporté qui entraîne toutes les destinées des héros de l'abbé Prévôt, toutes ces existences qui se précipitent vers le malheur comme vers leur vocation nécessaire, on verra bien qu'il y avait dans les romans de l'abbé Prévôt une première esquisse de l'état d'âme qui fait les autobiographies : le don de s'isoler dans ses peines, d'apercevoir la vie à travers elles, le sentiment exalté de son caractère, et la volonté de se conserver tout entier tel qu'on est.
Jue manquait-il au moi pour s'enhardir et s'affran- 'iiir? la foi en lui-même. Le moi passe encore pour l'ennemi, le conseiller d'orgueil et d'égoïsme, l'adver- ' saire intime et sournois dont il faut se méfier constamnjenl, si l'on ne veut tomber dans le ridicule et l'erreur. Les âmes superficielles en ont vite pris leur parti, et ïes Ames profondes ont une discipline religieuse et morale qui les détourne de porter sur elles cette attention trop
concentrée : ou plutôt elles savent d'avance ce que découvre et doit découvrir celte attention; la vie intérieure est réglée, toutes les étapes en sont prévues, et la culture religieuse du moi est menée selon les indications des grands mystiques : ils ont donné un nom à tous les états supérieurs de la personnalité, ils y ont fait voir non la puissance de l'être humain, mais celle de la grâce divine qui, soufflant où elle veut, développe dans les volontés qui ont suivi l'art de s'y bien disposer, des forces aussi promptes à les abandonner qu'à les secourir: le moi humain n'a droit à rien. Les moralistes chrétiens distinguent bien l'amour-propre, condamnable, et l'amour de soi, vertu très noble qui se confond avec la notion de l'effort moral et l'amour de la perfection : mais c'est l'amour de soi en Dieu, et il ne subsiste que par l'humiliation et le renoncement. Dans la vie humaine, dans les passions du cœur et les ambitions de la volonté, l'amour-propre seul entre en jeu; la prière, la confession religieuse prennent ainsi le meilleur de l'âme; pour les croyants, la certitude que la souffrance silencieuse, se purifiant de toute complaisance par un effort constant sur elle-même, est la seule agréable à Dieu, éloigne jusqu'à l'idée de se faire plaindre en parlant de soi ou de chercher une consolation intéressée dans l'expression artistique de ses peines. Ajoutez-y un sentiment de dignité devant les autres, une conception héréditaire du courage qui tient pour une faute contre l'honneur viril la facilité des confidences et le besoin de prendre des témoins de ses malheurs; tout cela concourait avec l'instinct, moins élevé, du ridicule, pour supprimer toute pensée d'écrire un roman sur les plus secrets de ses souvenirs.
Ainsi Ton en était au point qu'une masse immense d'observations sur les sentiments avait été accumulée, — que les procédés et la langue de l'analyse psychologique s'étaient affinés et enrichis, grâce aux précieux, grâce aux moralistes sacrés et profanes, — que les plus émouvants exemples de l'angoisse morale, de Pascal à Vauvenargues, avaient été offerts à la méditation d'un public d'ailleurs assez distrait, que le tragique de certaines destinées individuelles, dans une société qui commençait à s'ébranler et dont on perdait le respect, frappait déjà les esprits encore trop épris de mondanité ; la psychologie était ou bien sous la discipline d'un dogme religieux, ou bien aux mains de quelques auteurs de bonne compagnie, sociables et n'ayant jamais vu leurs semblables que dans des salons, et l'on réservait encore, comme trop graves et trop sacrés pour les mettre dans un roman, toute une partie de l'âme la plus mystérieuse et la plus sain le, la plus intime et la plus personnelle. Il y avait une cloison entre elle et la littérature, comme il y en avait une, en ce temps-là, entre les choses de la religion, qui ne se discutaient pas, et les sentiments du inonde, qui se comportent comme ils veulent. Il n'y avait vraiment pas unité dans les âmes : religion, amour du bien, adoration du surnaturel d'un côté, et, de l'autre, sentiments humains, arrangements mondains, passions qui peuvent mener loin, mais dont les effets sur l'âme et les suites dans la vie pratique se liquident à un ' moment donné par un acte de discipline religieuse, par un (( changement de vie ». Mais qu'y a-t-il de sacré aussi dans les sentiments tout humains ? N'y a-t-il pas continuité des sentiments communs à l'extase religieuse ? le divin et l'humain ne se mêlent-ils pas constamment en
nous? le moi de tous les jours, et que nous portons dans toutes nos affaires humaines, ne contient-il pas une révélation morale et religieuse? le culte du moi ne peut-il pas être sécularisé ? Il n'appartient pas à un systématique de justifier par le raisonnement le passage de l'état d'esprit classique à l'état d'esprit moderne : il fallait l'exemple victorieux d'une forte personnalité et ce fut Rousseau.
Dès qu'il parut, on eut le sentiment que tout était à découvrir dans le cœur humain ; après Racine, après Bossuet, après La Rochefoucauld et La Bruyère, après Marivaux et le Spectateur d'Addison, après une série de générations qui n'avaient songé qu'à regarder l'homme vivre, on s'apercevait que l'œuvre faite était vaine, à côté; l'âme humaine intacte s'ouvrait comme un trésor profond à tous ceux qui avaient le sens de l'âme. La vie intérieure et la vie de chaque jour, les mœurs de famille et les émotions, agrandies à l'infmi selon la valeur même de la conscience, qui font ia trame de la vie chez des êtres ordinaires, de condition normale, ces deux choses entrèrent ensemble dans la littérature : au moment oii elle s'embourgeoisait, où elle devenait réaliste et cessait de déchoir en peignant dans des œuvres sérieuses des spectacles coutumiers, elle visait d'autre part aux régions les plus nobles des consciences. S'il est un fait qui montre bien à la fois combien les âmes, désaffectionnées de la religion, gardaient un besoin d'idéalisme et de beauté morale, et combien elles étaient lasses de la noblesse guindée de l'héroïsme tragique, c'est bien que les romans de Richardson aient eu un succès si général et si durable; leur vogue commence en 1742, et en 1835 Vigny met encore Clarisse Harlowe parmi les plus belles
œuvres de l'esprit. Ce qui en plaisait si fort, c'était le sens du tragique dans la vie réelle, l'exaltation du sentiment et l'enthousiasme moral. Mais un si mauvais renom s'attachait au roman que Diderot, en 1761, demandait que Ton se servît d'un autre mot pour nommer Clarisse, Paméla, Grandisson. Le roman passait pour le genre frivole, où les faits absurdes forment d'invraisemblables successions. Quand on y songe, on fait exception pour la Princesse de Clèves, le seul roman du XVIP siècle, en effet, dont nous entendrons parler, jusqu'en 1830, avec respect, avec admiration. Mais il arrive souvent encore qu'on le mette avec les romans historiques : l'intrigue est à la cour, et c'est de bien nobles personnages qu'il s'agit. Voilà pour la forme. Et quant au fond, les héros raisonnent trop, ils se servent trop de la religion pour faire une place étroite à la passion; ils n'ont pas le culte de la conscience libre, instinctive; enfin ce sont des psychologues et non des lyriques. Rousseau est lyrique, il est religieux, il adore son moi comme la seule chose qu'il possède pleinement et dont il soit sûr ; il y découvre un monde intérieur mille fois plus intéressant et plus certain que le monde extérieur; il aime sa vie à tous les instants, et il professe bien haut que les êtres les plus obscurs à travers les existences les plus pauvres aux yeux de la chair, peuvent assister continuellement au dedans d'eux-mêmes aux plus magnifiques expressions de la force intime qui fait I leur noblesse, leur tourment et leur joie.
Que pourrait-il donc y avoir de plus intéressant et de plus beau que l'histoire vraie d'une vie, si l'homme, au lieu de circonscrire ses sentiments, de faire à chacun une place réservée en leur interdisant, par une discipline
sévère, de se mêler les uns aux autres, au lieu de vivre ainsi plusieurs vies juxtaposées qui ne se pénètrent jamais, vie du cœur et vie de Pâme, vie religieuse et vie d'amour, vie de cour et vie de famille, désormais se mettait tout entier, avec toutes ses puissances, dans tous les sentiments qu'il éprouve et les actes qu'il accomplit, s'il se croyait en contact permanent avec le divin, et s'il pensait qu'il dépendît de lui, à tout moment, de remonter en lui-même à la source de vie. Les circonstances les plus communes seront transfigurées; une sincérité exigeante, impérieuse, mettra de l'harmonie entre toutes les facultés de l'individu. La poésie va se substituer à la psychologie, et aussi la métaphysique : car si la psychologie a jusqu'ici étudié les sentiments humains dans leurs conditions relatives et dans les conflits qui s'élèvent entre eux, le rôle de la psychologie traditionnelle s'arrête lorsqu'un sentiment s'est emparé de toute l'âme ; faire, comme on disait au XVIIP siècle, la peinture du sentiment, ce sera décrire un état, ce ne sera plus montrer comment il a été produit. Au lieu d'analyser, l'art de l'écrivain sera tout à donner l'impression complexe, la sensation immédiate d'un état d'âme. Gela comptait-il pour quelque chose autrefois ? pour très peu, tant que l'intelligence, qui décompose toutes choses pour les reconstruire logiquement, n'avait pas achevé son\ travail ; la psychologie réduisait le sentiment à des formules claires ; elle limitait, elle excluait, elle posait des antinomies et des définitions ; le lyrisme montre dans les sentiments une aspiration vers un idéal qui ne peut être entièrement possédé, mais vers lequel tous tendent, comme vers leur limite. C'est là vraiment la religion du moi. Jusqu'à Rousseau on ne croyait pas le moi créateur,
fécond par ses propres ressources; on le jugeait moins intéressant que les choses, et, parce qu'il est incapable de subsister sans elles, on Ten faisait dépendre ; des passions, pour cesser d'être Tinstinct brutal, pour devenir dignes de Texpression artistique, devaient se mesurer à la valeur de leur objet; plus il y a de perfection dans l'objet et plus le cœur qui l'admire s'en éprend. Au contraire le moi lyrique vaut par lui-même, il prête sa propre qualité aux choses qu'il rencontre, c'est un magicien qui transforme tout; l'objet le plus commun, le plus indigne, reflété en lui, se revêt de splendeur ; rien n'existe que par lui, grâce à lui et en lui.
Si cette tendance lyrique se développait sans obstacles, nous aurions des rêveries à Tinfmi, des élévations, mais plus de romans. Le roman, comme la psychologie, vit de contrastes et de conflits; les souffrances du moi qui ne peut être tout ce qu'il veut dans la vie positive, qui ne peut même se développer en lui-même sans y découvrir des contradictions et qui se heurte hors de lui à toutes sortes de difficultés, voilà ce que doit être en général le sujet du roman autobiographique. Le moi purement extatique, nous le voyons dans les Rêveries du Promeneur solitaire^ nous le retrouvons en bien des passages dVbermann, et il n'est pas un roman d'analyse moral, de Delphine à Dominique, où l'on ne sente la plainte de cet être douloureux, qui voudrait s'isoler du monde, s'être à soi-même un monde plein et suffisant, I et qui est sans cesse arraché à sa vie propre par le souci de la vie sociale. L'égoïsme métaphysique a pu être, pendant un moment assez prolongé, le rêve des âmes méditatives; nous le verrons paraître sous bien des aspects; nous trouverons même des essais méthodiques pour y
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parvenir et pour le conserver. Mais indépendamment de la loi du genre, qui veut retenir un minimum de psychologie et d'action, il y avait deux idées qui devaient arrêter le roman autobiographique sur le chemin de la poésie métaphysique où Rousseau l'aurait jeté : c'est d'abord la croyance qu'il n'y a pas de pure beauté morale hors du devoir, ni de devoir accompli sans effort contre soi, et c'est le respect persistant de la vie sociale et de l'institution sociale.
Ainsi rentre dans l'autobiographie la psychologie que le lyrisme tendait à en éliminer. L'état de lyrisme ne sera pas posé comme un état de foi supérieur à toute discussion : il sera expliqué, déduit, regardé comme une résultante, suivi en chacun de ses éléments, et la valeur en sera perpétuellement contrôlée. On s'attachera moins à l'étudier dans sa perfection qu'à en chercher les altérations, les défaillances, qu'à prouver comment il peut tromper par l'apparence et se résoudre, à l'analyse, en une forme, charmante par sa complexité délicate ou imposante par ses proportions, du vulgaire égoïsme. Notre littérature semble n'être qu'un long commentaire du mot de Pascal : l'homme n'est ni ange ni bête, et qui veut faire l'ange... Nous sommes des réalistes en morale; nous ne sommes pas enclins, comme le sont les Allemands, à déduire par théorie de beaux sentiments et à transposer ensuite, avec une ingéniosité dont nous serions les dupes, nos sentiments réels dans les formes élevées qu'a créées notre mtelligence ; nous aimons plutôt à étudier le rapport des états exceptionnels, rares et passagers de l'âme, avec ses états courants, moyens, médiocres. Nos romanciers n'ont jamais cessé d'être des observateurs : l'enthousiasme en faveur de
Rousseau n'a pas empêché ses contemporains et ses disciples, nous le verrons bien, de remarquer qu'il n'a su acquérir aucune connaissance de la vie, et que hors de lui-même il n'a rien vu d'un œil juste parmi ses pareils. Mais Rousseau lui-même, avant d'en venir à Tétat d'âme qu'il décrit dans ses rêveries, avait introduit dans le culte du moi un souci de moralité qui devait contrarier le développement de l'égoïsme métaphysique. Stendhal, lisant les Confessions, était frappé de toutes les contraintes morales dont Rousseau n'avait pas eu l'audace de s'affranchir. Et c'est par là qu'il a agi sur la génération pensante qui l'a suivi, au moins autant que par les Rêveries. L'équivoque morale triomphe dans la Nouvelle Uéloïse ; sans doute il a glorifié la passion, il y a vu l'état le plus souhaitable, le plus élevé et le plus pur de la conscience ; et l'on est bien t^nté de croire quelquefois que selon lui la passion excuse tout, qu'elle est, de droit, libérée de toutes les vulgaires catégories morales, et qu'en absorbant en elle toute la sève de l'âme, elle se fait à elle-même sa morale incomparable. Mais, nous le verrons bien, cette théorie n'est nulle part approuvée par Rousseau, et si quelque chose résulte de la Nouvelle Uéloïse^ c'est que la plus belle attitude morale est dans le renoncement au bonheur impossible, et qu'entre deux aspirations de l'amour, l'une immédiate, égoïste, l'autre réfléchie et sacrifiant au devoir des joies qui cessent d'être désirables du moment qu'elles ne ^ peuvent être acquises sans une défection de la conscience, la seconde seule est noble; mais n'est-ce pas là l'idéalisme de la passion tel qu'il est déjà dans Corneille? n-t-il ici rien de nouveau? rien qui bouleverse la morale iditionnelle? Ainsi quand le moi passionné s'efforcera,
selon sa tendance propre, de se justifier dans ses négations et ses excès, il ressentira, l'ivresse du sophisme éteinte, une gêne qui l'avertira de ce qu'il a oublié et négligé : le besoin du sacrifice moral. Seulement il n'y a plus là une discipline acceptée d'avance, une conception spirituelle parfaite ; on ne croit plus qu'une identité absolue puisse s'établir jamais entre le moi, qui veut le bonheur, et la perfection abstraite, qui veut l'ordre. Le danger couru par le moi qui subit de vieilles et rudes exigences devient beaucoup plus intéressant que les risques de la vérité morale ; le moi discute, compose, cherche des accommodements; il reste toujours l'esclave des idées morales, et quand il prétend briser, dans un accès de révolte, la morale reconnue, c'est pour s'en faire aussitôt une autre à son image, aussi semblable que possible, jusqu'au jour où, après s'être beaucoup tourmenté, faussé, compliqué, il revient en s'attendrissant à une soumission mélancolique. Et toutes ces tentatives, ces échecs, ces retours, ce sera le sujet d'une étude psychologique, d'un drame de conscience bien autrement émouvant que ceux de l'ancienne littérature : on y croira sentir le conflit de deux religions, — c'est de la vie môme d'une conscience qu'il y sera débattu.
L'autobiographie peut ainsi devenir un traité vivant de casuistique, et elle va devenir aussi un traité de conduite sociale. Mais ce ne seront pas des êtres « selon leur cœur » que les romanciers nous feront connaître : ce seront des êtres cruellement réels, tels que la société les a faits; c'est en face d'eux que le moi de l 'autobiographe tentera de conserver son intégrité; c'est à eux qu'il sera bien obligé de se comparer; ce sont leurs opinions, leurs jugements et leurs croyances qu'il retrouvera présents
en lui, aux instants où il voudrait relever de lui seul ; par imitation, par tradition, sans qu'il s'en doute, le héros de l'autobiographie conserve et entretient en lui un être sociable; le moi lyrique, nourri de Tesprit de contradiction, se soutiendrait-il même avec tant de constance, s'il
ivait à se défendre contre cet autre moi obstiné dont la force inconsciente se révèle et triomphe, quand les ressources du moi volontaire, acquis par la méditation, sont défaillantes. Si le moi lyrique s'est égaré et vient à douter de lui-même, c'est le moi sociable, impersonnel, le moi où subsistent les affirmations de la conscience collective, auquel le héros déçu a recours pour se juger et se remettre dans la voie normale. Il aura pu critiquer les préjugés, protester contre la promptitude sommaire des jugements publics et la tyrannie des mœurs, il n'opposera jamais, en déflnitive, aux erreurs de la société, la certitude indubitable de la conscience isolée. Tant qu'il ne se sera pas mis en accord avec le sens commun, il éprouvera un mécontentement et une inquiétude. Ses revendications pourront s'élever contre un abus, contre une manière trop dure et invariable d'entendre l'autorité sociale : il réclamera plus d'égards pour les convenances individuelles, mais la sainteté de l'institution sociale ne sera, par lui, jamais attaquée ; la tendance du roman autobiographique n'est pas à détruire tout lien (le discipline entre les consciences, il conclut toujours
mieux organiser les relations entre elles, mais toujours à les organiser ; ce n'est pas là s'en passer, c'est en affirmer la nécessité. De même que Rousseau établissait au début du Contrat les deux éléments du problème social : donner à chacun la plus grande masse de liberté possible, sans compromettre Tordre général, — de même
les romans autobiographiques poseront tous, sous une forme dramatique, les deux termes extrêmes de la question morale : donner à chacun la plus grande somme de bonheur, sans supprimer entre les hommes Fobligation réciproque. Nulle part on ne voit naître le moindre doute sur la sanction non seulement matérielle, sur l'excommunication mondaine, mais sur la sanction toute intérieure, sur la souffrance insupportable de la conscience héréditaire, qui frappe les individualistes livrés à la logique impulsive de leur passion.
Et si la passion se heurte ainsi aux jugements de la conscience générale, c'est qu'elle ne se laisse jamais confondre avec la rêverie. Tout de suite, à peine affirmée, elle compte avec les circonstances, il ne lui suffit pas d'être spéculative ; dans les romans autobiographiques français elle ne vit ni ne meurt de la contemplation; au moins ceci reste-t-il vrai jusqu'en 1830, et nous aurons à voir alors sous quelle pression des littératures étrangères notre littérature romanesque admit, passagèrement, la rêverie métaphysique, supérieure à la vie réelle et la dédaignant. Nous verrons bientôt ce qui fut compris de Werther en 1776, et si vraiment, pendant longtemps encore, il en est passé dans notre littérature quelque chose de nouveau, après la Nouvelle Héloïse et les Rêveries d\m Promeneur solitaire. La rêverie, qui se crée de toutes pièces un monde imaginaire, ne se soucie d'aucun des sentiments intermédiaires que la vie sociale a créés entre l'aspiration de l'individu vers le bonheur et son objet inaccessible : sentiments de famille, honneur de caste, orgueil du rang; elle isole l'individu et le met face à face avec l'objet idéal de son désir, comme la théorie sociale des philosophes isolait l'individu et supprimait
tule institution intermédiaire entre lui et l'Etat souvelin. Elle élimine donc brusquement tout ce qui peut LTtMier répanchement du cœur, tout ce qui s'associe ou -0 substitue dans les âmes ordinaires à la passion prilordiale et instinctive, tout ce qui distrait la passion et la dédommage; et si elle ne s'inquiète pas des résultats, c'est (lu'elle ne les voit se développer qu'à l'intérieur des i\mes, qui demeurent toujours les maîtresses et les ouvrières de leur bonheur. Aussi bien, quand les résultats sociaux lui apparaîtront, elle n'hésitera pas, du moins les rêveurs allemands n'hésiteront pas à dire et à démontrer qu'un seul moi humain, dans son développement intégral, est plus sacré qu'une société dans son ensemble. Mais ce n'est pas là une idée de source française. La passion est pratique dans notre littérature, la rêverie revient toujours à la réflexion. La passion s'exalte et se désespère de joies ou de douleurs réelles. Le sentiment social, qui l'opprime, devient par elle plus aigu, plus précis ; il s'analyse. Et voilà pourquoi le roman autobiographique, qui est toujours une étude de passion, est aussi toujours un livre non pas de négation, mais de critique sociale.
Ainsi le roman autobiographique nous apparaît comme une variété du roman moral; il s'est développé en même temps que le roman édifiant, prédicant, en même temps
lie le roman d'éducation; il n'est pas étranger au roman de mœurs, il en dérive, il en est la forme la plus vivante et la plus concentrée; il n'est pas davantage contraire au roman satirique, car il prétend à l'efficacité, il agit, il a
•'S parties de pamphlet. Mais il brise net avec le roman
intrigue. C'est par lui que le genre du roman va défi-
nitivement se réhabiliter, devenir non seulement un genre sérieux, mais le plus sérieux de tous : nous en aurons bientôt des témoignages multiples et éclatants, dans Fopinion même des contemporains attentifs. Il confine à la méditation religieuse et philosophique, et à un certain moment la religion émouvante et la philosophie vécue ne se trouvent qu'en lui.
Cependant, il a eu beaucoup de peine à se dégager, et peut-être même verrons-nous qu'il n'a jamais tenu toutes ses promesses? Pourquoi? il faut d'abord répondre qu'il est destiné à ne vivre que de personnalités très fortes, et sans prétendre expliquer l'inexplicable, on voit bien quels événements, des débuts de la Révolution à la fin de l'Empire, attirèrent vers l'action les individualités puissantes; aussi les romans autobiographiques parus dans cette période furent-ils écrits par des hommes tenus à l'écart des affaires; et plus tard encore l'autobiographie ne se donne pas pour mieux qu'un pis-aller ; on l'écrit parce qu'on n'a rien de mieux à faire ; elle analyse, et elle clôt, une maladie de l'âme; mais pourquoi, Rousseau mis à part, aucune œuvre puissante, en ce genre, ne parut-elle avant 1789 ?
Nous avons vu que le roman autobiographique vit à la fois d'individualisme et de sentiment social. Les revendications de l'individu avaient été bien haut proclamées, et sur des points précis, par des philosophes, par des hommes d'action ; c'est en leurs moyens que le public espérait, et on aurait cru faire une œuvre oiseuse en attirant l'attention sur des souffrances personnelles alors que tous songeaient à la réforme de l'injustice universelle, D'autre part l'ancienne discipline
norale subsistait, dans la masse do la nation, même liez ceux qui ne croyaient plus aux dogmes, qu'ils ussent religieux ou politiques : c'était affaire de bienéance, de goût et de bon ton. Le culte du moi n'était )as inventé; et si quelques formes vagues, que nous éiulierons, en naissaient déjà, elles étaient trop frivoles ou rop immorales pour donner naissance à de grandes euvres ; le roman autobiographique devait suivre chez lous la loi de tous les genres français, qui leur impose omme condition essentielle d'être intelligibles à tous, do raiter un lien commun ; il sera symbolique d'un état l'esprit général; l'individu n'a de valeur que s'il résume 'n lui un sentiment diffus. L'attention qui se portait sur •ertaines situations morales intéressantes, sur les cas )ù le droit de l'individu au bonheur se trouve contredire m préjugé ou une nécessité sociale, elle s'exprime longemps dans un genre très voisin, par ses procédés et par -on objet, de l'autobiographie, curieuse comme lui de a vie intime, de l'existence familiale, des scènes simples 't expressives de tous les jours, dans le roman d'analyse >u roman intime. Issu de lui et longtemps confondu avec ni, le roman autobiographifiue ne s'en est jamais com- )lètement distingué et il y est souvent rentré. C'est un renre, à l'origine, purement féminin; nous ne pouvons, ^ans en suivre la filière, parallèle à celle du roman auto- )!ographique, caractériser clairement celui-ci. De 1756, )ù M"® Riccoboni fait paraître les Lettres du marquis •/e Cressy, à i820, où M""® de Duras donne Ourika et Edouard, nous le verrons rester presque semblable à ui-même : prédominance du sentiment social, respect nquiet, presque tendre, des droits méconnus chez tous es individus quels qu'ils soient, reconnaissance d'une
discipline nécessaire et d'une hiérarchie des sentiments et des personnes, analyse l'emportant sur le lyrisme, goût traditionnel des portraits et des tableaux de mœurs. En face de ces auteurs qui font passer avant tout l'équilibre des facultés, et qui possédèrent tous, pour ainsi dire, une demeure intellectuelle fixe, nous verrons dans les romans proprement autobiographiques les inquiets de profession, les errants, les cosmopolites, ceux qui ont fatigué et assoupli leurs esprits en les prêtant successivement à toutes les formes de la pensée, — les déclassés aussi, qui sont naturellement enclins à se détester dans leur moi sociable, puisqu'ils n'en ont jamais reçu que l'amertume.
On voit bien dès lors que nous ne plaçons pas sous la rubrique de l'autobiographie tous les romans où les auteurs ont mis quelque souvenir personnel; autant vaudrait y mettre tous les romans depuis 1760 jusqu'à nos jours, au moins tous ceux où se trouve posé un cas psychologique ou moral. Mettre dans un roman sa connaissance de la vie, y peindre des caractères que l'on juge sympathiques, y faire vivre des âmes, comme on dit, de la même famille que la sienne, ce sont autant de degrés qui conduisent à Fautobiographie; mais remarquons-le bien, un roman pourrait être tout entier composé de choses vues, présentées même dans l'ordre où elles se sont réellement passées, et ne pas mériter lé nom d'autobiographique ; inversement, un roman pourrait n'offrir d'un bout à l'autre que des événements fictifs, et nous donner cependant, d'une manière intense, l'impression d'une vie vécue. Entre ces deux extrêmes, il est impossible de saisir une continuité par faite; de l'objectif absolu au pur subjectif, si tant esl
(juils aient jamais existé isolément dans une œuvre d'art, et qu'ils soient autre chose que des limites vers lesquelles tende l'esprit, les intermédiaires sont innombrables; mais on peut essayer de fixer une nuance ici et là, de marquer à peu près à quelle distance d'un extrême ou de l'autre s'est tenu l'écrivain. Ce qui est' nécessaire et suffisant pour constituer le roman autobiographique, c'est l'étude continue du moi, traité non pas en spectateur, mais en agent et en patient perpétuel, comme une conscience soucieuse d'être de plus en plus claire à soi-même, et pour qui l'intérêt des choses extérieures, le plaisir intellectuel de regarder et de comprendre ne l'emporte jamais sur la préoccupation de sa propre permanence et de son unité. C'est la recherche passionnée du moi. Une aventure personnelle, placée dans la trame d'un roman, — cela fait un fragment d'autobiographie; mais un aussi grand nombre qu'on voudra de ces aventures jetées sans union intime dans un même roman, cela ne fera jamais un roman autobiographique : parce que cette manière purement {ragmentaire d'entendre sa propre existence, comme une série d'expériences curieuses, est contraire à la notion du moi intime, invariable, qui veut se définir. Au contraire, la partie objective du rQman peut être inventée, en tout ou en partie; si la personnalité de l'auteur s'y est condensée, si elle est le centre de l'œuvre et s'il s'en dégage la signification morale, une et claire, de sa vie, — c'est de la pure lel vraie autobiographie. Nous l'avons vu déjà, le roman autobiographique n'a pu naître que du jour où parut la croyance au moi vivant de sa vie propre, harmonieux et sacré dans tout ce qui le constitue, créateur et maître de réagir selon son instinct sur tout ce qui l'affecte du
dehors. Les romanciers dont nous allons nous occuper forment moins une école littéraire peut-être qu'une école métaphysique, et c'est de ce nom qu'ils ont été appelés. C'est par le fond, plus encore que par la forme, que leurs œuvres se ressemblent. Et leur école, qui a vécu de l'idéalisme, devait mourir, nous le verrons bien, du réalisme, aux environs de 1850. Elle renaîtra, mais sous une forme toute différente, quand la conception du moi aura été remplacée par une autre, aussi vivante, mais toute nouvelle.
Mais pourquoi donc, s'il en est ainsi, ce moi si exigeant, si attaché à lui-même, a-t-il choisi pour s'exprimer une forme aussi gênante, embarrassée d'autant de conventions, et, il faut le dire, aussi suspecte de mensonge, que le roman ? A-t-il été assez fort pour faire du roman un genre absolument nouveau et ne le subir en rien ? Lui a-t-il fait des concessions ? A ces questions, il nous faudra donner autant de réponses qu'il s'offrira d'exemples. Rappelons cependant que d'abord le roman perd lentement mais de plus en plus et sans arrêt, depuis 1742, sa réputation de fiction, et qu'en fait le roman d'analyse, dont nous donnerons- quelques types, préparait la forme du roman pour l'autobiographie, en éliminant presque entièrement la part du romanesque et en développant celle de la vie intinie] Le mot noman sert à désigner indifféremment les œuvres de M""® de Souza et celles de Pigault- Lebrun, d'Ann'^ RadcUff ou de Pixérécourt ; mais qu'y a-t-il de commun entre elles, autre que le nom? Nous verrons que le roman autobio graphique, sous le nom malheureux dont il reste affublé mais qu'il réhabilitera et régénérera, est souvent hier plus pioche d'un journal philosophique qu'il ne l'est di
roman. Cependant il reste vraiment roman, en ce qu'au lieu de décrire simplement toute une vie, il en détache un moment, il en fait valoir une crise; l'autobiographie chez NP* de Staël, Chateaubriand, B. Constant et Sainte- Beuve, répond bien à une idée romanesque de la vie. La vie leur apparaît à tous en décor, en drame ; ils pensent tous qu'il fut une période de leur existence où ils vécurent, en quelques instants ramassés de douleur et de passion, plus qu'ils ne doivent vivre dans toute la suite, si longue soit elle. Qu'il y a loin de ces romans autobiographiques à l'autobiographie véritable d'un bout à l'autre d'une Emilie Brontë. Ils ont cru, tous, être simples, vrais, peindre des événements communs, et tous leurs contemporains, en effet, les en ont loués. Ce n'était juste que par comparaison. Et nous verrons bien que leur notion de la simplicité n'était pas la nôtre. Nous y trouverons encore bien de la complication, de même que nous y surprendrons de l'arrangement, une certaine conspiration des événements, une entente suivie entre le hasard qui travaille au dehors et l'âme qui s'élabore, des concerts d'analogies enfin, qui ne ressemblent guère à la vie réelle. C'était aussi la loi de l'art comme on l'entendait alors de donner l'impression arrêtée d'une attitude prise pour toujours : on voulait du définitif. L'attente indéfinie n'avait rien d'esthétique. Il faut donc que chacun adopte, dans son roman, une allure, une pose, une physionomie qu'il gardera toujours, et qui se 'déduit nécessairement. Voilà le romanesque, et voilà ce qui fera courir à l'écrivain les plus graves risques d'insincérilé : double risque, l'un qui vient d'un instinct intellectuel et logique, du besoin prématuré de dégager l^&ens de son passé, l'autre qui naît du désir très humain
de le voir en beau. Un journal intime se borne à dresser de temps en temps le bilan moral, à marquer les résolutions qui suivent un examen de conscience; le roman veut plus de relief, il demande encore des réponses nettes et décisives sur la destinée du héros; il faut que de son aventure, où il est entré homme, l'auteur sorte type. En ce sens, il y a plus de romanesque dans les autobiographies célèbres que dans certains romans d'analyse; mais aussi c'est par là qu'elles ont agi, qu'elles se sont vulgarisées; c'est par là qu'elles ne sont pas restées des œuvres purement aristocratiques, faites pour remplir ou amuser les loisirs de quelques âmes délicates et retirées de la vie. Si l'autobiographie ne s'était pas faite roman, elle n'aurait pas été efficace. Elle représente pendant quelques années une forme rare, hautaine et vigoureuse de la personnalité humaine ; quand elle aura accompli sa mission, qui est de personnifier des tendances puissantes mais confuses, quand elle aura suscité partout et en grand nombre des hommes à l'image de ses types, elle passera au second plan. Le roman aura beau faire, à étudier seulement ce qu'aura produit dans les différentes conditions sociales l'imitation des romanesques. Il sera le domaine des observateurs énergiques, qui, au lieu de s'attarder en eux-mêmes, concevront le roman comme une encyclopédie de la vie.
Il nous faut étudier maintenant, sur quelques exemples du roman intime qui fleurissait vers 1760, les tendances favorables au développement futur de l'autobiographie.
C'est de deux femmes que nous voulons parler : de M""® Riccoboni et de M"* de Beaumont. Les Lettres de Milady Catesby et V Histoire du marquis de Cressy sont
de 175G; les Lettres du marquis de Roselle^ de 1764; les Lettres de Madame de Sancerre, de 1767. Qu'y a-t-il de commun entre ces œuvres ? Peut-on définir, grâce à elles, la part de Tinfluence féminine sur les destinées du roman autobiographique, et marquer à la fois ce que le iiian d'analyse est devenu entre leurs mains, la portée qu'elles lui ont donnée et les limites dans lesquelles elles l'auraient retenu?